Vice vers ça - Pierre-Paul Jobert - E-Book

Vice vers ça E-Book

Pierre-Paul Jobert

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Beschreibung

Certains verront dans Vice vers ça une pochade, une parenthèse, un ouvrage hors ligne.
Certes l'histoire de Denis, un trentenaire coureur de jupons invétéré, qui séduit Sophie, un peu oie blanche peut passer pour une bluette d'intérêt mineur. Cependant, les personnages secondaires, travaillés avec soin construisent peu à peu un ensemble cohérent qui permet à l'auteur d'aller jusqu'au bout de sa démonstration. Sophie fera payer cher une grosse bêtise de Denis, jusqu'à ce qu'elle le retrouve, transfiguré, dans un lieu magique et immémorial.
Façon de parler de la géographie sacrée, et de la rédemption par l'amour, un thème cher au romantisme allemand, et de fustiger au passage la légèreté d'une société parisienne bourgeoise et cosmopolite.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Toujours avec cet engagement, cette opiniâtreté à dénoncer une société insensée, ce souci permanent d'emmener le lecteur sur le chemin qui mène à la beauté, sans jamais oublier de questionner le réel, dans une quête existentielle sans fin, tandis que le lecteur sera emmené vers d'autres mondes, miroirs du nôtre, dans un souffle que la musique lui inspire depuis toujours.

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Seitenzahl: 495

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table des matières

Crédits

Dicton

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XXXX

Crédits

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Jobert, Pierre-Paul, 1955-

Vice vers ça

ISBN 978-2-924169-26-1

I. Titre.

PQ2710.O23V52 2015 843'.92 C2015-942178-0

© 2015Editions du Tullinois

www.editionsdutullinois.ca

Auteur :Pierre-Paul JOBERT

Titre :Vice vers Ça

Tous droits réservés.

Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.

ISBN papier :978-2-924169-26-1

ISBN E-Pdf : 978-2-89809-056-1

ISBN E-Pub : 978-2-89809-057-8

Bibliothèque et Archives Nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Nationales du Canada

Dépôt légal papier : 4e trimestre 2015

Dépôt légal E-Pdf : 3e trimestre 2020

Dépôt légal E-Pub : 3e trimestre 2020

Création Graphique : Atelier DUO

Infographie : Claude REY

Imprimé au Canada

Première impression : Novembre 2015

Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

SODEC-QUÉBEC

Dicton

Les femmes sont des hommes comme les autres.

(LC)

A Jacques

I

Les corps nus des deux hommes brillent sous l'eau brûlante. Les mains parcourent les torses, les bras et les aisselles, les fesses, les jambes et le sexe. Il n'y a aucune excitation. Les deux amis se connaissent bien, et n'ont aucune attirance pour les hommes. Par contre, pour les femmes, c'est autre chose…

Ils se rhabillent, Denis retrouve son costume cravate, et Bertrand son inévitable chemise à carreaux.

— Une bière comme d'habitude ?

— En vitesse, on m'attend au bureau.

— Ta secrétaire ?

— Laisse tomber. Gisèle est imbaisable.

— Si tu réponds aussi vite c'est que tu as envisagé la question…

— Ecoute Bertrand, je ne suis pas un obsédé de la quéquette comme toi.

— Ah çà mon petit Denis je demande à voir.

— Ma quéquette ? Mais tu l'as déjà vue mille fois sous la douche, depuis le temps qu'on joue au squash ensemble !

— Mais non, je m'en fous de ta quéquette. Ce sont tes conquêtes potentielles qui m'intéressent !

Et comme d'habitude, les deux amis retombent inévitablement sur le même sujet de conversation. Les femmes.

Il fait bon sur la terrasse du club, en terrasse. Avril a un goût de début juin. Les tours de la Défense distillent des ombres gigantesques dans lesquelles s'agite la population du quartier. Comme des fourmis. Ils marquent un moment de silence, histoire de profiter de la rafraîchissante amertume de la boisson.

— Alors ?

— Rien.

— En effet, pas terrible en ce moment. Pourtant, avec le soleil, les gambettes devraient être de retour !

Les chopes se lèvent, et retombent, délestées d'une bonne part de leur contenu.

— Au fait et ta voisine ?

— Ma voisine ?

— Ben oui, fais pas l'innocent, celle qui a des seins comme çà.

Et Denis de décrire d'un ample mouvement des deux bras ce à quoi pourrait ressembler la poitrine de Mme Bugnard, la voisine de Bertrand.

— Ah ça !

Bertrand a les yeux dans le vague.

— Eh ben dis donc, elle t'en fait de l'effet la Régine !

— Tu connais son prénom !

— Mais c'est toi qui m'en as parlé. Je me demande quand tu vas me la présenter.

— Pour que tu la mates comme un cerf en rut ?

— Allons Bertrand, tu sais bien que nous ne chassons pas sur les mêmes territoires ! Toi tu donnes dans le transport bancaire, et moi dans les transports à la banque !

Et Denis d'éclater de rire à son jeu de mots.

— Non, pas bancaire. Transport tout court. Oh et puis tu m'ennuies avec ça. Je croyais que tu étais pressé ?

Denis jette un œil rapide à son iPhone dernier cri.

— Bordel je vais être en retard pour cette putain de réunion.

Denis termine sa bière d'un trait, mais il n'en restait pas grand-chose.

— Quel langage châtié Monsieur le directeur de département !

— Bon je file, Bertrand, à mercredi prochain, comme d'habitude ?

— Yes Sir.

— Et puis on se fait une petit bouffe un de ces jours, tu me raconteras comment ça se passe avec Régine…

— Et toi avec Kumiko, ta petite japonaise !

Denis sort de sa poche des lunettes noires Gucci, et jette sa veste sur l'épaule, d'un air dégagé, un peu comme ces mannequins qui défilent pour les maisons de couture.

Voilà qu'il se prend pour George Clooney !

8 avril

Me voilà redevenue petite fille. Je reprends mon journal.

Jusqu'alors, je m'adressais à toi, journal, comme à une amie à qui on peut tout dire. Mais je n'en ai plus l'âge. J'ai vingt quatre ans aujourd'hui.

Pourtant, il me vient l'envie d'écrire. Non pas pour trouver un confident fait de papier. Non pas pour confesser de quelconques fautes ou actions présumées telles (même si cette idée plairait sûrement à Maman). Tout simplement parce qu'écrire apparaît aujourd'hui pour moi comme un moyen d'exister, autrement qu'au travers de la comédie bien réglée des apparences professionnelles.

Pourtant, je ne peux pas dire que je ne suis pas bien au travail. L'ambiance au siège n'est pas désagréable. J'ai été bien accueillie, alors que je tombais du ciel, comme le dit Edmond.

Edmond c'est mon patron. Il dirige le service du contentieux de la Banque. C'est un vieil ami de mon père Richard. Richard Delamontagne. Je ne sais pas si son prénom le prédestinait à nouer une amitié avec un banquier, toujours est-il qu'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours vu Edmond venir à Marly. Ils ont fait une partie de leurs études ensemble. La camaraderie s'est transformée en amitié. Avec mon diplôme de secrétaire trilingue en poche, il me fallait trouver une place. Une position dit-on dans la famille quand il s'agit de carrière. Or pour une secrétaire, position ça fait équivoque. Et pour Maman, l'équivoque est insupportable, vulgaire, détestable. Alors, pour éviter la promotion canapé, Maman a convaincu Papa de demander un service à Edmond.

Vingt quatre ans, et j'en suis encore à parler de Papa et de Maman ! Et pour ce qui est du canapé et de la promotion afférente, je vois à peu près de quoi il s'agit, mais de façon très théorique. Inutile de le préciser, cher journal, je suis toujours vierge.

Je ne sais pas pourquoi j'écris tout cela. Finalement, je me demande si je n'ai pas besoin d'un psy ou d'un prof ! Un conseil de psy pour m'expliquer comment on fait chavirer un homme. Un enseignement de prof pour acquérir le strict nécessaire me permettant un jour d'offrir à Hortense (c'est le prénom de Maman) l'occasion de tester ses éventuelles qualités de grand-mère.

Bien, récapitulons.

— Je suis secrétaire au service du contentieux de la Banque.

— J'ai vingt quatre ans et je suis toujours vierge.

— Je me demande si je suis normale.

Nous sommes samedi, et je m'ennuie.

II

Bertrand a une carrure de rugbyman. C'est ce qu'on appelle classiquement une armoire à glace. Avec une abondante pilosité pectorale que la chemise, toujours légèrement entrouverte, laisse entrevoir. Il est installé au fond du bistrot. Il sirote son pastis. L'apéritif de tous les jours de l'année. Eté comme hiver. Qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige.

Denis est en retard, comme d'habitude. Mais Josiane a l'art de tenir tout au chaud sans que ça brûle. Josiane, c'est la patronne. La cinquantaine bien tassée, montée sur des talons aiguille hors d'âge. Le chemisier peinant à cacher des appâts un peu fatigués. Elle a gardé ses cheveux longs et roux. Moi je refuse de vieillir dit-elle souvent. Mais si Denis et Bertrand viennent ici régulièrement, ce n'est pas pour mater les jambes de la patronne, à peine cachées par une jupe toujours trop courte. C'est pour la qualité de sa cuisine. Car côté cuisine ils sont intraitables tous les deux. D'ailleurs, ils parlent presqu'autant de bouffe que de gonzesses.

— Et bien dis-donc j'ai failli attaquer le cassoulet sans toi. J'ai une de ces dalles!

— Désolé mon vieux, j'avais une réunion avec le service du contentieux. Et ça n'en finissait pas.

Denis s'est assis, déplie sa serviette et mord dans un morceau de baguette croustillante et dorée. Josiane se fait livrer le pain par Rémi, un jeune boulanger du XVIIe arrondissement. C'est un peu loin dit-elle. Mais chaque habitué a compris que le p'tit jeune aime pétrir les miches de la patronne… Il n'y a pas d'âge pour aimer les bonnes choses lance-t-elle à ceux qui la branchent sur la qualité de la baguette!

Josiane s'approche :

— Et pour ces Messieurs ce sera ?

— Deux plats du jour.

— Et comme boisson?

— Pour moi, une B.

— Ah non, tu ne vas pas boire de la bière avec un cassoulet ! C'est moi qui offre. Un Buzet?

— Toujours le bon choix Monsieur Denis!

Josiane s'en retourne en tortillant du croupion, comme elle l'a fait toute sa vie. Pas aujourd'hui que ça changera. Et puis elle aime sentir les regards posés sur son arrière train. Cela me fait comme de l'eau chaude sous la douche, a-t-elle un jour avoué à Denis, alors qu'elle était en mal de confidences, espérant peut-être que le beau gosse lui ferait quelques avances.

Bertrand se penche en avant, au dessus de la table et à mi voix annonce, péremptoire :

— Tu as tapé dans l'œil de la patronne.

Denis hausse les épaules, et sans précaution oratoire aucune rétorque :

— Et toi tu lui as tapé dans l'œil à ta Régine ? Tu m'as promis de m'en parler. On ne s'est jamais rien caché. Alors comment cela se passe-t-il avec ta belle voisine?

Bertrand tripote sa serviette en papier, comme s'il ne savait pas par où commencer.

— L'affaire est conclue.

Lapidaire, le Bertrand.

— Un peu court comme compte rendu mon vieux, tu ne vas pas t'en sortir en trois petits mots et puis s'en vont !

Heureusement pour Bertrand, voilà Josiane qui apporte la bouteille de rouge, et fait goûter Denis en se penchant un peu, juste assez pour qu'il voie qu'elle ne porte pas de soutien gorge.

— Trinquons!

— A la tienne!

— A nos conquêtes!

Le vin est bon, juste à la bonne température. Denis ne désarme pas.

— Alors çà c'est passé comment?

— Finalement, assez simplement. Je la croise souvent dans l'escalier, je pars au boulot quand elle emmène ses gosses à l'école. On a échangé des banalités, et quelques sourires. Le mercredi, elle est seule, les gosses sont chez la grand-mère.

— Et le mari ?

— Pas là de la semaine.

— Génial!

— Oui pas mal. Mercredi dernier, je rentre en début d'après midi, tu sais que je prends de temps en temps une demi-journée de repos compensateur. Je la vois devant sa porte, avec un tournevis en main. Elle avait des soucis avec sa serrure. Je me suis proposé de l'aider. Rien de bien compliqué. Pour me remercier elle m'a proposé le café et m'a fait entrer chez elle.

— Et hop, mon Bertrand a sauté sur l'occase…

— Ce n'est pas tout à fait comme ça que les choses se sont passées. On a parlé, de tout et de rien, mais je ne pouvais pas défaire mon regard de son inépuisable décolleté.

— Et elle s'en est rendu compte et s'est approchée de toi, encore plus près, tu avais ton nez à trente centimètres de ses miches tandis qu'elle t'offrait un biscuit en espérant que tu lui tendrais rapidement le tien.

— Comment tu sais ça ?

— Classique mon ami. Classique d'une femme affamée. Ah, à propos de faim, voilà le cassoulet!

Ils mangent d'abord en silence, il faut avant tout calmer l'estomac qui crie famine. Et il n'y a rien à dire au cassoulet de Josiane. Il est excellent.

— Alors tu t'es lancé?

— Oh pas eu besoin de faire grand-chose, elle a du remarquer la bosse dans mon pantalon.

— Toujours prêt le Bertrand!

— Pour un morceau de ce genre, il n'y avait aucune raison de rechigner. Pétard, quel volcan!

— Et tu as passé une bonne après midi.

— Plus que bonne, insatiable qu'elle est la Régine. Putain, il faut assurer grave avec ce genre de gonzesse.

— Et alors?

Bertrand retourne dans son assiette et lâche un petit çà va. Il a répondu d'un ton légèrement détaché, du genre, circulez, il n'y a plus rien à voir.

— Un dessert? Le cassoulet vous a plu?

— Excellent Josiane, vous féliciterez le chef.

— Le chef ici c'est moi.

— Je sais, je vous taquine!

Pour un peu l'histoire égrillarde de Bertrand l'aurait porté à mettre la main aux fesses de la patronne, mais il s'est retenu.

— Non merci pas de dessert, on bosse cet après midi, on ne va pas faire la sieste.

Et Josiane ne peut pas s'empêcher de répondre

— Dommage!

— Deux cafés s'il vous plaît.

— Tout de suite.

Tandis que la patronne reprend son insatiable roulis en oscillant entre les tables maintenant bien désertées, Bertrand désire changer de sujet de conversation. Parler des conquêtes d'accord, mais il y a une limite qu'on ne franchit pas. Pas question de donner des détails qui relèvent de sa vie intime. Pas comme Denis qui n'hésite pas à lui donner des précisions quelquefois quasi anatomiques sur le comportement sexuel de ses conquêtes. C'est son analyse éthologique, comme il dit.

— Alors comment va Kumiko ? Tu n'en en as pas marre des sushis?

— Tu ne crois pas si bien dire. Je crois que je vais tourner la page.

— Pourtant tu me semblais bien accroché. Le style Geisha avait l'air de te plaire, non?

— C'est vrai, j'ai pris beaucoup de plaisir à faire sa connaissance, si tu vois ce que je veux dire. D'ailleurs, elle a fait beaucoup de progrès en français.

— Ah la langue n'est jamais un obstacle avec toi!

— C'est ce qu'on dit dans les chaumières éplorées. Mais vois-tu, je ne sais pas comment dire, il n'y a plus le même souffle qu'avant, la même émotion quasi exotique, le même frisson du plaisir quasi interdit.

— Dis plutôt que tu en pinces pour une autre. La bête est en chasse. Je le sens.

Denis ne répond pas de suite. Les cafés arrivent à point nommé. Ils boivent rapidement, car le temps tourne, ce n'est plus l'heure de bavasser.

— Allez, c'est mon tour, aujourd'hui c'est moi qui paie.

Josiane est derrière son comptoir, heureusement qu'il y a les talons, sinon elle aurait du mal à tenir la caisse.

Denis règle l'addition. Arrivés sur le trottoir, ils se disent au revoir avec l'habituelle tape sur l'épaule.

— A la prochaine !

— Avec plaisir, on remet çà quand tu veux. On s'appelle?

— OK pas de problème. A plus.

En marchant vers le bureau, Denis se demande pourquoi il est heureux de n'avoir pas eu à parler à Bertrand de la petite du contentieux.

Une drôle de sensation.

Très bizarre.

Il va falloir que je réfléchisse à tout çà. Mon gars, fais attention à ne pas filer un mauvais coton…

11 avril

Je vais chaque jour manger à la cantine avec les filles. Enfin, je dis les filles, c'est un bien joli mot pour désigner leur sexe. Ce sont plutôt des femmes établies, je veux dire mariées, avec des enfants, qui travaillent pour arrondir les fins de mois, et ne pas rester cloîtrées derrière leurs fourneaux et leurs serpillières. Quand je les entends parler de leur ménage (entendre par là ménage et mari), je me demande si je n'ai pas raison de rester vierge. Enfin du moins selon la perspective de Mme ma mère qui considère que toute relation (sexuelle évidemment) hors mariage n'est que pure abomination.

Après les avoir bien entendues, j'ai conclu qu'une majorité des hommes aiment le foot. Et que le plaisir provoqué par le ballon rond est supérieur à celui procuré par une présence féminine. Moi je n'aime pas le foot, et encore moins la télévision. Ancienne étudiante aux Beaux Arts, je suis plutôt du genre musée ! Que pourrais-je alors faire d'un homme dans ces conditions?

Et pourtant quand elles parlent de leurs enfants, malgré les soucis, les difficultés, les maladies, les problèmes éducatifs, je les sens si radieuses, si intensément pleines, comme si elles restaient perpétuellement enceintes, que je me demande si le jeu n'en vaut pas malgré tout la chandelle…

Cette contradiction construite sur l'union de deux êtres si dissemblables (un homme et une femme) conduirait-elle donc malgré tout quelquefois au bonheur ?

Les femmes parlent peu de sexe, sinon pour dire que les hommes ne pensent qu'à çà.

Moi j'y pense. Je me demande ce que procure ce mélange des intimités. Pas question que je pose la question à Maman ! Elle serait outrée. Quant à demander à Papa, ce serait fort inconvenant.

J'en suis donc réduite aux conjectures. Une vraie oie blanche. Voilà ce que je suis.

III

Christiane ne peut laisser passer l'occasion. Trop belle en effet.

— Elle n'est pas là!

Denis n'entend pas. Christiane reprend, un peu plus fort, presqu'en chantonnant :

— Elle n'est pas là!

Denis s'arrête enfin et se retourne.

Elle a presque minaudé, derrière son stand d'accueil.

— Oh bonjour Christiane, je ne t'avais pas vue!

— Oh, je sais bien que tu ne me regardes plus.

— Je suis occupé. Des affaires compliquées. Un peu, comment dire, embarrassantes.

— Tsss, tsss, arrête tes histoires. Tout ça c'est du flan. Je ne compte plus dans ta vie, j'ai bien compris. C'est un fait auquel je me dois de m'habituer, même si cela m'est très difficile.

— Tu ne vas pas revenir là-dessus. Notre contrat était clair. Jambes en l'air. Pas de sentiments.

— Je ne crois pas que tu puisses me reprocher de n'avoir pas assez levé la jambe comme tu dis. Et il n'y a pas eu que cela, tu le sais bien.

— Tu ne vas pas me faire l'historique de nos galipettes. Il me semble qu'elles te plaisaient plutôt non?

— C'est vrai que tu m'as fait jouir comme jamais.

— Et bien tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

— Peut-être maintenant faudrait-il que je te remercie, en sus?

— Pourquoi pas? Il me semble que j'ai fait œuvre salutaire en t'ouvrant les portes de l'Eros quand elles t'étaient désespérément closes avec ce qui te sert de mari, non ?

— Tu ne peux pas comprendre.

— Comprendre quoi? Les sentiments? Cette mièvrerie infantile qui empêche les femmes de grandir au point qu'elles continuent d'attendre le prince charmant jusqu'à leur dernier souffle?

— Mais enfin, quand on couche ensemble pendant presque deux ans, qu'on partage toutes les folies imaginables, qu'on se donne l'un à l'autre sans retenue ni pudeur, quand on accepte toutes les pratiques sexuelles sans s'interroger, ne crois tu pas qu'il peut y avoir derrière tout cela autre chose que de la pulsion animale?

— Ecoute Christiane, nous avons déjà trop souvent abordé ce sujet et nous ne serons jamais d'accord.

Christiane s'est levée et se tient devant lui, juchée sur des talons improbables, la taille fine malgré ses presque cinquante ans, le chemisier toujours aussi décolleté, le regard planté dans celui de son ancien amant.

Denis ne souhaite pas poursuivre la conversation plus avant. Il a d'autres soucis en tête. Et Christiane le sait bien.

— Tu aurais pu au moins me prendre dans tes bras pour me consoler de ma peine. Tu ne m'as même pas embrassée.

Là-dessus, Denis lui claque deux bises de camarades, vite fait bien fait, comme pour se débarrasser.

Christiane soupire, et retourne s'asseoir derrière la banque d'accueil du septième étage, là où résident les services du contentieux.

— Tu m'as l'air préoccupé.

Denis soulève ses dossiers en poussant un gros soupir.

— Des affaires un peu délicates, vois-tu. La banque n'est pas une sinécure.

— Tu ne disais pas cela quand tu me sautais sur le coin du bureau pendant la pose déjeuner, quand je te taillais une petite pipe, mon dessert que tu disais, vite fait bien fait entre deux portes, dans le local tout près de la machine à café, alors qu'on pouvait nous surprendre à tous moments!

— Tu ne vas pas revenir sur tout cela. C'est le passé.

— Passé révolu, café foutu.

Christiane se perd juste un instant dans une rêverie teintée de nostalgie.

— Je sais bien que tu es passé à autre chose. Enfin je devrais dire que tu es passé sur d'autres corps depuis que tu m'as abandonnée. Comment puis-je lutter face à la jeunesse?

Denis souffle, marquant son énervement.

— Il est là ?

— Tu veux dire elle est là?

— Pardon?

— Ben oui, la nouvelle secrétaire de Monsieur Belgrand. Ne me dis pas que tu ne l'as pas remarquée !

Denis souffle encore.

— Ton silence est éloquent. J'avais raison.

— Bon écoute, ce sont mes affaires.

— Tes affaires, tes affaires, on verra. Mon petit doigt me dit que l'affaire n'est pas encore faite.

Denis ne peut s'empêcher de marquer son intérêt.

— Pourquoi dis-tu ça?

— Mais mon cher, parce qu'on ne saute pas une jeune fille de bonne famille comme une secrétaire droit sortie de sa banlieue !

— Qui te dis que.

— Allons, allons, pendant des années tu m'as prise pour une gourde juste bonne à baiser quand Monsieur avait envie, fais moi de grâce l'amitié, si tant est que ce mot ait un sens pour toi, de me croire moins conne que tu le penses.

Denis ne sait plus quelle contenance prendre. Quelle mouche l'a piquéepour me parler ainsi? Qu'est-ce qui lui prend tout d'un coup? Putain, tout ça c'est de l'histoire ancienne! Depuis le temps il y a eu de la cyprine qui a coulé sous les jupes comme dirait Bernard.

— Je repasserai.

Denis tourne les talons et avant de prendre le couloir qui mène aux ascenseurs, il ne peut s'empêcher de demander :

— Et elle est où la petite?

— Au Musée.

— Pardon ?

— Au Musée, tu sais là où les beautés ne vieillissent jamais, où Apollon et Pan conservent leur verdeur, quand les hommes au bout d'un moment en sont réduits à la pilule bleue…

Denis s'en va, tandis que Christiane essuie d'un revers de manche le coin de ses yeux. Elle ne sait pas si elle pleure de tristesse ou de rage contre ce jeune homme qui l'a séduite et si souvent emmenée au septième ciel. Peut-être est-ce pour cela que je me retrouve à travailler au septième étage?

Denis retourne à son bureau, il s'arrête devant la machine à café du cinquième, là où il travaille. A cette heure, l'endroit est calme. Tandis que la boisson se prépare au rythme lancinant des petites barres colorées qui avancent sur l'écran de contrôle, Denis revoit les moments passés avec Christiane.

A l'époque elle travaillait au même étage que lui. Il avait remarqué la silhouette, pleine, aguichante, chargée des rondeurs qui affolent les hommes. Une belle quarantaine épanouie, ce dont rêvent tous les jeunes garçons. Denis avait déjà "vécu" et jeté sa gourme comme on dit dans les chaumières. Là il avait l'occasion de faire l'expérience de la maturité. Il y a toujours à apprendre dit-il souvent. Autant de femmes autant de découvertes !

Le jour où il lui glissa à l'oreille " Quand est-ce qu'on fait un gros câlin ? ", elle faillit laisser échapper la pile de dossiers qu'elle rapportait de la reprographie. Le trouble fut si visible que Denis comprit que l'affaire était quasiment gagnée. Il ne restait plus qu'à trouver le moment, pour l'emmener quelque part, au calme, pour passer aux choses "sérieuses"…

— Salut Denis, tu vas bien?

Denis ne répond pas de suite. C'est Olivier, un collègue qui passe par là.

— Ah salut, Olivier, oui super et toi?

— Impec.

Le café refroidit.

Ah, cet après midi au bois ! Quel souvenir ! Un petit coin entre les buissons, les talons de la belle qui s'enfoncent dans les feuilles mortes, le soleil de début d'automne qui donne à Paris des airs de vacances perpétuelles. Un vrai baiser, très long, autrement bon que ceux volés entre deux portes au bureau. L'opulente poitrine qui s'écrase contre la sienne, et l'excitation qui monte comme celle d'un jeune taureau.

Il la revoit, assise à califourchon sur lui, le soyeux de la jupe caressant son torse et ses jambes, elle dégrafe son corsage, elle veut se donner à lui, pas qu'il la prenne, enfin pas tout de suite, le soutien gorge qui disparaît, Denis peut enfin prendre en main ces deux globes un peu lourds, à peine tombants, décorés d'une aréole minuscule comme l'est le téton qui l'achève. Ils sont beaux n'est ce pas? C'est elle qui a parlé. C'est son corps qui répond. Une secousse du bas ventre, une tension qui s’accroît, il la renverse, soulève la jupe, glisse la main sous la culotte de soie, et découvre une vallée trempée, comme il n'en a jamais connue.

Elle tremble quand il rentre en elle, elle gémit tandis qu'il laboure le sillon, longtemps. Elle finit par s'abandonner dans un râle sauvage. Elle en demande encore.

Un volcan, mon ami, un vrai volcan. Voilà ce qu'il raconta à Bertrand.

— Denis, enfin je vous trouve. Le patron vous demande.

— Ah merci Gisèle, j'arrive, j'étais perdu dans mes pensées.

— Quelque chose ne va pas?

— Non, tout va bien, ne vous inquiétez pas. Un dossier un peu compliqué. J'arrive.

— OK j'informe le patron.

Tu parles d'un dossier! Le dossier de mes conquêtes, il lui faudrait au moins deux armoires… Quel homme je fais!

Avec sa harangue, Christiane a réussi à chasser la langueur qui l'inquiétait jusqu'alors. Elle a ravivé le chasseur qui sommeille en lui.

Mademoiselle Sophie de bonne famille, vous allez faire connaissance avec Monsieur Terracort. Terre à terre et corps à corps, telle est ma devise !

14 avril

Aujourd'hui j'ai pris un jour de congé. C'est vendredi, veille de week-end pascal. Ce n'est pas tant que je sois fatiguée. Mais il y a cette exposition Courbet au Musée d'Orsay. Il était hors de question pour moi de la rater.

J'ai aimé. Enormément.

La création du monde m'a beaucoup troublée. Non pas que je me sente attirée par les femmes, mais parce que j'ai vu là l'image infinie de l'intimité féminine. Comme la mienne, que je n'ai jamais regardée d'ailleurs. Je ne sais même pas à quoi je ressemble de ce côté là.

Il paraît qu'il faut se connaître pour s'aimer vraiment. Je ne sais pas si c'est vrai.

Promis juré, un jour je regarderai. Mais pas aujourd'hui.

J'ai pris mon temps, j'ai traversé la Seine, et suis allée au Pavillon Denon, au Musée du Louvre. J'ai un Pass à l'année, c'est très pratique, une habitude que j'ai gardée du temps où j'étudiais aux Beaux Arts. J'adore cet endroit, il est en général assez calme, les touristes vont voir la Vénus de Milo et la Joconde. Pas ces artistes du XIXe, moins connus, au classicisme quelquefois convenu.

J'avoue que j'ai regardé les statues des hommes, sans m'arrêter à l'entrejambe qui, très franchement, n'éveille en moi aucun intérêt. Je préfère admirer la stature, l'élégance, le port, la forme dans l'espace. Je reconnais toutefois avoir laissé mon regard traîner plus que de raison sur certains postérieurs que j'ai trouvé ma foi très beaux…

Cela m'a fait du bien, changé du bureau, et de son train-train quotidien. Il n'y a jamais rien à signaler.

Et pourtant si. Un cadre du cinquième est monté au contentieux. Plusieurs fois. La trentaine, portant beau, assez fin, grand, juste ce qu'il faut, le regard clair, il pourrait poser pour les cours de dessin de nu. Il m'a adressé un léger salut, avec un joli sourire.

Je ne sais pas comment il s'appelle. Il faudra que je me renseigne. Christiane doit savoir. Elle connaît tout le monde. Je lui demanderai.

Bon je résume, deux missions pour Sophie Delamontagne :

- Regarder à quoi ressemble son sexe -

- Demander qui est ce garçon -

IV

Le mois d'avril est plus que printanier. Denis dit à qui veut l'entendre qu'il se contrefout totalement du changement climatique, et que le seul point positif de ce bastringue médiatique est qu'il va pouvoir profiter plus tôt de la douceur du soir, sur la terrasse de son appartement de St Cloud. Et tout un chacun pourrait lui donner raison, au moins sur la qualité de sa terrasse. Plus qu'un grand balcon, pas de vis-à-vis, avec une vue imprenable sur la capitale, idéal pour la bronzette intégrale, il a remarqué que cela plaît apparemment beaucoup aux femmes, et surtout pour la galipette en plein air.

Franchement, tant qu'à baiser dehors, mieux vaut avoir tout le confort. Et chez moi c'est le top.

Il ne tarit pas d'éloges sur la bonne affaire immobilière conclue avant la bulle du même nom.

C'est le flair du banquier pro, mon pote !

Bertrand comme d'autres a entendu x fois l'expression suffisante de l'autosatisfaction du business man.

Ce soir, Denis n'est pas rentré tard du bureau. Une petite fantaisie qui le prend de temps en temps. Il sifflote, la douche est prise, il a laissé le costume cravate dans son dressing. Un caleçon ample, d'une indéfinissable couleur est son seul vêtement.

Il s'est servi un martini gin, une habitude qu'il a prise à Londres il y a quelques années. Il avait réussi à convaincre une jeune intérimaire qu'il avait travaillé un temps comme stagiaire pour le MI6 à Londres, et qu'il avait alors rencontré celui qui a inspiré le fameux James Bond à Ian Flemming. Evidemment, la midinette n'y avait vu que du feu, et sous le regard flamboyant du bellâtre, elle avait cédé, sans s'inquiéter des incohérences temporelles de la faribole du beau dragueur. C'est à ce moment qu'il a pris goût pour ce cocktail devenu depuis lors le symbole des soirs de fête. Et ce soir est un soir de fête.

Denis parle tout seul dans son loft.

— Plutôt mignonne la demoiselle. A mon avis, elle doit être bien gaulée. Elle cache son jeu, mais mon regard de lynx - n'est ce pas James? - ne peut me tromper. Elle s'habille sagement. Trop sagement. Cela doit cacher quelque chose.

Il est adossé à la murette qui entoure la terrasse, les glaçons tintent dans le verre, petite entorse aux habitudes de l'espion, il respire à grands poumons l'air doux du soir, sans se préoccuper un instant des fameuses particules fines qui ont été le sujet de conversation à la cantine ce midi.

— Qu'est ce que j'en ai à foutre de leurs particules fines! Ah les bourrins, s'ils avaient su que j'avais en point de mire les jambes de Mademoiselle Delamontagne! Je me demande si c'étaient des bas ou des collants. Trop sage pour porter des bas. Pouah, pas terrible les collants.

T'as déjà essayé d'enlever élégamment une paire de collants, Bernard ? Mais c'est l'enfer ! De quoi faire débander un régiment de sénégalais en chaleur.

Evidemment en général Bernard ne répond rien à ce genre de questionnement. Pudique qu'il est le poilu. Sauf qu'une fois il a dit, comme çà, tout net, " T'as qu'à les déchirer!"

— Bon, on se calme, tu ne vas quand même pas la violer la miss ! Ce n'est pas parce qu'elle semble un peu timide qu'elle ne vaut rien au plumard!

Et Denis de repenser, rapidement, à Christiane, à qui il a tout appris, quand il espérait qu'une femme d'un âge aurait pu au contraire parfaire son éducation. Ton mari est un plouc. Christiane n'avait rien dit, la position du moment n'étant pas propice à une articulation correcte. Car elle a été bien élevée, la Christiane, elle sait qu'on ne parle pas la bouche pleine.

— Jolie les lèvres. Quand elle m'a dit bonjour, j'ai vu deux pétales de rose.

Il marque un instant de silence, tandis que le verre montre qu'il a besoin d'être rempli.

— Tu deviens romantique mon garçon. Attention tu files un mauvais coton. Bois un coup mon gars, cela ira mieux après.

Tandis qu'il se prépare un second cocktail, l'entrevue de l'après midi repasse comme dans un film au ralenti...

— Elle est là, tu peux y aller!

— Ah bonjour Christiane, tu n'es plus fâchée, on dirait!

Elle a haussé les épaules, tout en rajustant son chemisier, histoire de montrer que ses appâts sont toujours à la recherche d'un amateur. Denis a fait mine de ne rien remarquer.

Je les connais par cœur tes nichons ! Je me suis bien amusé avec. Mais là j'ai d'autres objectifs, vois tu…

Denis s'est arrêté devant le bureau de Sophie. Le bureau du responsable du contentieux est clos. La belle occasion! La porte est entrouverte, il frappe, entre avant qu'elle ait pu répondre.

— Monsieur?

— Monsieur Terracort. Mais appelez-moi Denis. Nous travaillons dans la même boîte n'est-ce pas ! Edmond n'est pas là?

— Il est en entretien, il ne devrait pas en avoir pour longtemps.

Il pose ses dossiers sur le coin du bureau. Fait un aller retour vers la fenêtre, jette un œil distrait au dehors, la tête légèrement rejetée en arrière. Le costume, impeccable, brille légèrement au soleil. Il revient vers elle, détaché.

— Et vous, Mademoiselle, il me semble que vous êtes nouvelle au siège?

— En effet, je suis arrivée en début d'année.

— Et si vous me le permettez, puis-je vous demander votre nom ?

— Certainement, il est vrai qu'il n'est pas encore marqué sur la porte, les services horizontaux de la banque manquent un peu de réactivité.

Alors là, tu vas voir si mon service à l'horizontale manque de réactivité! Ma cocotte, tu vas être servie!

Denis reprend après une imperceptible pause.

— C'est vrai, vous avez raison, mais reconnaissez que la crise ne facilite pas le turnover, et que de ce fait, nous avons perdu l'habitude de nous occuper comme il le faut des têtes nouvelles.

Il a dit nous, comme si la banque c'était lui, comme s'il était le pape régnant en ces lieux.

Je suis le pape de la pipe ! Une expression qui avait beaucoup fait rire Bertrand… Les cardinaux embrassent la bague papale. Moi on baise mon sceptre.

— Mais je suis très bien installée. Et Monsieur Edmond a été aux petits soins pour moi.

— Monsieur Edmond ! Mais c'est charmant. Il faudra que je demande à ma secrétaire de cesser de m'appeler Denis. Dorénavant je serai Monsieur Denis.

Il a dit cela d'un air docte, presque théâtral. Et l'effet est garanti. Sophie répond en riant.

— Mais non, j'ai toujours appelé Monsieur Belgrand par son prénom. Au début je l'appelais oncle Edmond. C'est un grand ami de mon père.

— Ah je vois.

Et en murmurant, tout en se penchant au dessus du bureau, à la fois pour tenter d'analyser le contenu du corsage (trop sage à son goût) et pour qu'elle frissonne sous les assauts de son eau de toilette Armani, il ajoute:

— C'est pour ça que vous êtes là. Je comprends. Mais rassurez vous, je ne dirai rien, cela restera entre nous. Cela sera notre premier petit secret, voulez vous?

Sophie s'est trouvée un tantinet décontenancée. Je n'aurais peut-être pas du dire tout ça. Je ne sais pas qui c'est ce gars là.

Mais le sourire ravageur du beau gosse du cinquième efface rapidement la petite trace de malaise.

— Et vous ne m'avez toujours pas avoué votre petit nom!

Il a dit cela comme s'il grondait, gentiment, une petite fille prise en défaut avec un bonbon dans la main.

— Sophie. Sophie Delamontagne.

— Et bien Sophie, ravi de faire officiellement votre connaissance.

Il lui tend la main, qu'elle prend à son tour, il la retient juste ce qu'il faut pour presser très légèrement le point magique que Greta lui apprit.

— Je dis officiellement, car je dois vous avouer que je vous ai remarquée depuis un petit moment.

Sophie sourit et veut retirer sa main, qu'il lâche enfin.

— En tout bien tout honneur, évidemment !

Il marque un petit temps d'arrêt, fait mine de regarder sa montre, reprend les dossiers qu'il avait négligemment posés sur le coin du bureau en arrivant, passe la main dans ses cheveux, pour s'assurer que la conversation ne s'est pas soldée par l'irruption soudaine d'une mèche rebelle.

Il la regarde rapidement.

— Au revoir Sophie.

— Au revoir Monsieur Denis.

Et ce disant, elle fait un clin d'œil que Denis n'est pas prêt d'oublier.

Pour un peu il appellerait Bertrand, pour le tenir au courant d'une nouvelle conquête. Mais il y a un je ne sais quoi qui le retient.

Mon ami, je te ferai un compte rendu détaillé. Mais plus tard. Quand l'affaire sera entendue. Enfin, entendue n'est pas le bon mot. Conclue plutôt.

L'alcool, la douceur du soir, l'image de Sophie, un petit animal coquin peut-être à déniaiser, voilà qui éveille la bête qui sommeille en lui.

Il déplie un transat, tombe le caleçon, pose son verre près de lui sur une petite table, s'installe, et commence à se caresser. Il ne faut presque rien pour qu'une belle érection vienne concurrencer la tour Eiffel, qui est en point de mire, en arrière plan.

Il a les yeux mi clos. Sophie passe et repasse, elle est assise près de lui, elle a posé le verre par terre, et sa main, délicieuse va et vient le long de la hampe, elle le regarde, à l’affût de ses moindres réactions. Il sait attendre, retarder le moment fatidique et précieux de la jouissance. Elle poursuit sa tâche, reprend le verre de sa main gauche, et le porte à ses lèvres. Penchée vers lui, toute emplie d'un cocktail glacé qui se réchauffe très vite, elle a pris dans sa bouche le mat d'amour qu'il lui abandonne. Le bras gauche tendu en arrière, comme une danseuse à l'arrêt, elle laisse l'alcool et le velours de la langue faire le reste. Le ventre qui tressaille fait signal. Elle lui lance un regard d'approbation. La jouissance l'envahit. Elle sourit achevant un cocktail d'un genre nouveau.

Sa main est couverte de semence. Le soir tombe. Il est seul dans son loft. La présence rêvée de la belle a fait son œuvre. Denis soupire, et se détend enfin, tandis que sa main repose, telle une conque humide sur son sexe retombé.

19 avril

Terracort. J'ai regardé dans l'annuaire de la boîte pour m'assurer de l'orthographe. Denis Terracort qu'il s'appelle. C'est un beau garçon. Un très beau garçon. Et charmant en plus de cela. Il est bien mis. Je suis sûr que Maman lui aurait fait un compliment sur son costume. Et son eau de toilette, juste ce qu'il faut pour ne pas être entêtante, mais j'avoue que j'ai son odeur encore dans les narines.

Bizarre cette sensation. Je n'ai jamais été troublée comme cela.

Quand il m'a serré la main, j'ai senti un picotement dans le bas du ventre, je ne sais pas vraiment localiser l'endroit. Une sensation extraordinaire. Quelque chose qui ne m'est jamais arrivée.

Je suis restée assise, sans rien pouvoir faire quoique ce soit pendant un long moment. Le téléphone m'a tirée de ma langueur. Rien d'important. Quand je me suis levée pour aller aux toilettes, je me suis sentie toute bizarre. J'étais toute mouillée, comme si j'avais fait pipi.

J'ai regardé ma culotte, assise sur les toilettes. Il y avait une tache. Je l'ai enlevée pour voir de plus près, je n'ai pas identifié d'odeur particulière. Ce n'est pas du pipi.

Je ne sais pas ce que c'est mais une chose est sûre, c'est venu quand il m'a serré la main. Cet homme est un magicien.

Je ne sais pas à qui parler de tout cela. Je vais passer pour une idiote. Ce que je suis, assurément.

J'espère qu'il ne va pas raconter à tout le monde que c'est Maman qui a intercédé auprès de Monsieur Edmond pour que je trouve une place au siège. Il m'a promis le secret. Il m'a même dit que ce sera le premier. Donc en toute logique il y en aura d'autres.

Moi qui disais qu'il ne se passait jamais rien au travail, voilà que les évènements me contredisent.

Je me sens toute drôle.

Je vais me coucher. La nuit porte conseil.

V

La pluie a envahi le ciel de Paris. Un de ces crachins appuyés, qui fait penser à la Bretagne. Sauf qu'ici il n'y a pas de mer, pas d'évasion autre qu'intellectuelle. Sophie contemple, rêveuse, sa tasse de thé à moitié vide. Elle est assise à la table de la cuisine. Enfin, c'est un grand mot, juste une minuscule surface plane, proche des deux plaques chauffantes, dans un recoin de la pièce à vivre.

— Un peu petit ma fille, avait dit Hortense, en découvrant le pied à terre que sa fille avait trouvé et choisi dans le bas du quinzième arrondissement.

— Mais tellement pratique Maman, juste à quelques minutes du terminus du tram T2. Je ne perdrai pas trop de temps pour aller au boulot ! avait-elle rétorqué.

Et Hortense de s'incliner. De toutes façons, Sophie est majeure, il est bien normal qu'elle fasse ses armes ! Richard n'avait rien répondu d'autre qu'un vague bien sûr ! Comme d'habitude. Il sait qu'avec Hortense le presque silence est la meilleure des médiations conjugales.

La pluie lave le parc, juste en dessous. Ce recoin de verdure, enchâssé au milieu des immeubles n'a pas été pour rien dans sa décision. Elle a dit Je le prends à l'employée de l'agence immobilière d'un ton très "managérial", du genre, "Circulez ! il n'y a rien à voir". Elle s'est surprise elle-même. Simplement, le choix s'est imposé à elle, comme une évidence.

Sophie ouvre la porte fenêtre, elle respire l'air humide, comme là bas, quand elle se lève et hume l'odeur de l'océan tout proche. Pieds nus sur le minuscule balcon, dans son peignoir vert pâle, Sophie se laisse aller au plaisir du dimanche matin, quand il n'y a rien d'autre à faire que de penser à soi, de laisser couler les heures comme une douche tiède, de s'abandonner aux rêveries, à la lecture ou à l'écriture.

Pourtant, aujourd'hui est un jour particulier. Le journal est posé sur la table du salon, Sophie relit ce qu'elle a écrit la veille.

Demain est un grand jour. Nous avons rendez-vous. J'ose même dire que c'est moi qui lui ai donné rendez-vous. Oh rassurez-vous, Maman, je n'ai pas fait le premier pas.

Depuis son premier passage dans mon bureau, Denis a été très prévenant, présent, mais sans excès, désireux de mieux me connaître, mais sans insistance. Ce garçon semble délicat.

Il m'a envoyé plusieurs mails, toujours gentils, avec ce petit quelque chose qui fait que je prends plaisir à les lire plusieurs fois. Un zeste d'humour, quelques allusions à peine perceptibles, des compliments. Denis semble me trouver à son goût !

Et j'avoue que l'attirance est réciproque. Plus je le vois, plus je le trouve charmant.

Nous verrons bien comment cela va se passer demain.

Sophie repose son journal et prend le chemin de la salle de bains. Elle en ressort quelques minutes plus tard, la brosse à dents entre les lèvres, ourlées de dentifrice, rouvre le cahier, cherche un instant le stylo, et ajoute, d'une écriture un brin nerveuse :

Pourquoi ai-je dit : nous? C'est qui ce nous?

Nous Reine de France avons décidé?

Nous, Maman, Papa et moi étudierons cette question ?

Nous, Denis et moi, découvrirons?

En tous les casj'en saurai plus tout à l'heure.

Elle a souligné le j. Elle repose le cahier, et jetant un œil sur la pendule murale, style art déco, qui s'étale sur le mur à côté de la porte fenêtre, elle sursaute, et repart en courant à la salle de bains. Elle n'est pas prête, et l'heure tourne. Il est d'usage que les femmes se fassent attendre, mais pas trop tout de même ! Heureusement qu'elle a eu tout le temps la veille de réfléchir à ce qu'elle allait mettre sur son dos. La tenue est prête. Un peu décalée peut-être mais comme elle l'a si justement écrit, elle verra bien…

De son côté, Denis hésite entre l'irritation et l'excitation.

— Tu te rends compte Bertrand, elle m'a filé un rencart un dimanche matin. Un dimanche matin!

— T'es tombé sur une originale.

— Tu ne crois pas si bien dire, j'ai rendez-vous au Louvre. Rien que ça.

— Tu t'intéresses à l'art maintenant?

— Pfff, qu'est ce qu'il ne faut pas faire pour culbuter la donzelle!

— Mouais, un vrai job.

— Ca tu l'as dit, un vrai job, mon gars.

D'habitude, le dimanche matin, Denis se remet des frénésies de la veille. Cela peut prendre plusieurs formes.

Un cachet effervescent dans un grand verre d'eau, histoire de faciliter l'élimination des toxines alcooliques, avant d'aller courir au bois pendant une heure ou deux, et de rentrer trempé, vidé, en début d'après midi pour finir la journée sur le canapé, zappant entre les différentes chaînes sportives auquel son bouquet satellite lui permet d'accéder.

Une jolie fille dans la salle de bains, tandis qu'il flâne, allongé sur le lit défait par une ultime extase matinale. Le regard dans le vague, il repasse en boucle les scènes érotiques de la nuit passée, une sorte de replay à consonance onanique.

Un retour chez lui après une soirée inédite, quand celle-ci ou celle-là a décidé de ne pas dormir seule. La traversée de Saint Cloud aux aurores, quand tout le monde dort encore, la clé dans la serrure, le silence qui se pose comme un baume, la douche brûlante, et quelques heures réparatrices dans le canapé, seulement vêtu de son bermuda hors d'âge dans lequel il est si bien.

— Rien de tel qu'un bermuda.

— Ah pour ça t'as raison, les couilles coincées, ça va bien la semaine. Mais s'il faut vivre étranglé du bas ventre le week-end, ce n'est plus une vie.

— Et encore plus si elles ont besoin de se refaire une santé, les pauvres, pour avoir donné la veille le meilleur d'elles mêmes !

Des rires de mecs dans des conversations de mecs. Comme elles arrivent souvent avec Bertrand, qui comprend tout d'un coup, à demi mot.

Une belle complicité qu'on a hein mon ami?

Denis touille ces céréales dans un lait tiède, sans conviction. La faim n'est pas au rendez vous. Il rode une forme d'inquiétude sourde. Il se demande s'il a bien fait, et où va le mener cette histoire.

J'aurais peut-être du la laisser tranquille cette minette.

Il touille encore, mâchouille une demi bouchée, elle fait quasi bouillie, depuis le temps qu'elles trempent.

Mais elle est tellement mignonne. Et puis elle a un quelque chose de particulier.

Une gorgée de jus d'orange aide à faire passer.

Ouais, un truc particulier.

Il se lève, laisse traîner sur la table ce qui lui fit petit déjeuner. Esquissant soudain quelques pas de danse, il se met à chantonner : Un truc en plumes, plumes de zoizeau… La douche bien chaude le voit poursuivre sa vocalise. Un coup de brosse à dents, un regard appuyé en s'approchant du miroir pour s'assurer qu'elles brillent comme dans la pub, un pschitt d'eau de toilette. Et voilà qui est fait. Sauter dans son pantalon de toile, enfiler une chemise, fermer les scratchs des Nike air, et un blouson sport termine le tableau. Il ne reste plus qu'à prendre les clés de la voiture. Entrer dans Paris un dimanche matin c'est du gâteau. Denis a programmé le GPS, d'abord parce qu'il aime tout ce qui est moderne et branché, mais surtout parce qu'il veut trouver un parking. C'est que je n'ai pas l'habitude d'aller au Louvre moi! dit-il comme s'il répondait à la voix suave de système de guidage. Et il ne veut pas être en retard.

— Toujours prêt!

— Et jamais en retard.

— L'heure c'est l'heure.

— Et après l'heure c'est plus l'heure!

— Des fois qu'elles aient changé d'avis.

— Avec les femmes il faut s'attendre à tout.

Les échanges avec Bertrand résonnent dans la tête de Denis, tout comme leur dernière conversation, à propos de Kumiko.

— Je vois que Monsieur a de l'expérience.

— Pas tant que toi!

— Oh juste quelques aventures ici ou là.

— Tu parles, Monsieur Denis est un tombeur.

— Plus tant que cela.

— Mais c'est vrai dis donc, avec Kumiko ta petite japonaise, cela a duré un moment!

— Presque six mois.

— Wouah, pour un peu tu étais bon pour la corde au cou!

— Arrête, tu ne crois pas si bien dire.

— Non!

— Si.

— Tu veux dire qu'elle t'a demandé.

— En quelque sorte.

— Et qu'as-tu répondu?

— Que voulais tu que je lui dise ? Quelle belle idée, mais je dois d'abord en parler à mes parents ? Je lui ai roulé un patin d'enfer, elle a cru que je donnais ainsi mon assentiment, et moi j'étais sûr qu'elle n'en dirait pas plus. Je l'ai culbutée dans la foulée, et je suis parti tandis qu'elle dormait encore.

— Tu ne lui as rien dit?

— J'ai laissé un message sur son répondeur.

— Et depuis?

— Silence radio.

— Elle n'a jamais cherché à te recontacter?

— Non.

— C'est qu'elle ne tenait pas tant que ça à toi.

— Probablement.

Je me demande comment va se passer cette journée. Nous verrons bien!

Denis a été obligé de demander quelques renseignements aux agents du musée. Les touristes sont là, en rangs serrés, bien que cette entrée, proche de la rue royale soit moins fréquentée que celle sous la pyramide. Il découvre la joie du coupe-file. Sophie lui a fait parvenir par le courrier intérieur un billet d'entrée au musée, avec un post-it portant la simple mention : A Dimanche ! 10h30 au pavillon Denon. Sophie.

Le billet a traîné dans la poche du veston jusqu'en fin de semaine.

Le pavillon Denon ! Mais ma pauvre amie, je n'ai aucune idée ni de ce que c'est ni où ça se trouve!

Il a cherché la veille sur Internet.

Voilà un endroit pour le moins original pour une première rencontre non professionnelle. Décidément, Mlle Sophie, vous avez un quelque chose de particulier.

Il descend les escaliers, et pénètre dans le vaste espace lumineux malgré la pluie. Une sorte de jardin intérieur, une cour de palais, ornée de multiples statues, une efflorescence sculpturale dans laquelle il se perd, cherchant désespérément la belle qui lui a donné rendez vous ici.

Il fait trois fois le tour de l'endroit, scrutant les moindres recoins dans lesquels elle aurait pu se cacher, sans succès.

Et bien mon ami, on dirait que tu t'es fait berner ce coup ci!

Il s'est assis sur un banc de pierre, au plus bas du pavillon.

Il a regardé dix fois sa montre.

Onze heures moins dix. Elle ne viendra pas. Rentre donc chez toi, il y a plein de matchs intéressants cette après midi!

Il désespère, s'apprête à se lever quand elle apparaît, descendant élégamment les escaliers. Une apparition dans un monde devenu gris avec l'attente.

Pantalon blanc, légèrement retroussé découvrant une cheville fine. Ses chaussures à talons la grandissent un peu. Une veste blanche, largement entrouverte laisse apercevoir un haut à rayures, genre pull marin, d'un tissu léger, très moulant. Denis a remarqué tout de suite l'oscillation caractéristique amplifiée par la descente de l'escalier.

Non seulement vous avez quelque chose de particulier, mais vous êtes drôlement bien roulée, Mlle Sophie. Vous cachez bien votre jeu au bureau.

Fichtre, voilà un joli morceau.

Il se lève, et s'approche d'elle.

— Je suis confuse, je suis très en retard.

— Mais ce n'est rien, j'ai beaucoup de patience. Surtout pour ce qui en vaut la peine.

— C'est magnifique n'est-ce-pas ici!

— Bien sûr…

Denis marque un léger temps d'arrêt.

— Mais c'est surtout vous qui êtes magnifique!

— Allons vous vous moquez de moi.

— Pas du tout.

Denis a gardé sa main dans la sienne.

— J'ai une faveur à vous demander.

— Je crains devoir répondre positivement à l'avance pour me faire pardonner de vous avoir fait attendre.

— Peut-être pourrions-nous nous tutoyer? Nous sommes collègues. Et aujourd'hui camarades non?

— Avec joie.

— Bien, alors Sophie, que vas-tu me faire découvrir?

Denis a failli lui proposer la bise, mais il sent qu'il ne faut pas brûler les étapes.

Le jeu en vaut la chandelle…

23 avril

Quelle journée !

Il faut que je remette les choses dans l'ordre. Car je suis toute tourneboulée.

Je regarde par la fenêtre la lumière du jour qui s'en va doucement. Il ne pleut plus. Un vague rayon de soleil délavé pénètre dans le salon. Je suis nue, assise sur mon canapé défraîchi. J'ai mis un peu de chauffage, juste ce qu'il faut pour ne pas étouffer et ne pas grelotter. J'ai besoin de cette sensation de commencement, comme si j'étais née aujourd'hui.

Oh pourtant, il ne s'est pas passé grand-chose.

Je voudrais encore être ce matin, quand j'ai descendu les marches du pavillon Denon. Il était là, il m'attendait. C'est tellement bon cette sensation d'être attendue ! J'étais presqu'en nage tellement je m'étais dépêchée, j'avais mis un temps fou à me préparer alors que j'avais réfléchi à tout la veille. Je craignais que mon dérangement ne se voie, mais au contraire, dès les premiers mots, il fut charmant, prévenant, et simple.

"Vous êtes magnifique."

Voilà ce qu'il m'a dit. Je le crois sincère. C'est venu tellement naturellement, que je ne peux croire que ce compliment fut calculé. Je me suis sentie soudain belle, et cela m'a donné une énergie intérieure incroyable.

Je viens de me regarder longtemps dans le miroir fixé sur la porte de la salle de bains. Je me suis observée, comme si j'étudiais l'œuvre de je ne sais quel sculpteur classique. J'ai trouvé mille imperfections, mais rien qui ne contredise fondamentalement l'équilibre de l'ensemble. C'est pour cela que je suis restée nue, pour que mon apparence apprenne à se livrer, à se libérer.

Peut-être un jour serai-je nue dans ses bras?

Je me demande ce que cela fait de sentir une peau d'homme contre soi…

Mais revenons à cette journée.

Nous avons fait le tour du pavillon. Je lui ai montré mes statues préférées, et je lui ai expliqué pourquoi. J'ai pris soin de ne pas apparaître trop doctorale. J'ai exprimé simplement mon amour de l'art et la joie que procure l'équilibre savant de la beauté. Il m'a écouté avec beaucoup d'attention. Je ne crois pas qu'il se soit ennuyé.

A un moment, il m'a pris la main, pour m'entraîner vers une statuaire qu'il souhaitait regarder de plus près. J'ai été un peu perturbée, et je n'ai pas eu le temps de réfléchir. Je me suis laissé faire. Cependant, je me suis rapidement libérée de cette emprise, pourtant fort agréable.

Le temps a passé comme dans un rêve. A un moment, il m'a dit: Sophie, je te demande pardon, mais moi tout cela me donne faim. Pas toi?

Nous sommes alors sortis tous deux rue Royale. Il tombait des cordes. J'avais récupéré mon parapluie au vestiaire. Il me l'a rapidement retiré des mains pour m'abriter. Je lui ai naturellement pris le bras, comme je fais avec Maman. Je n'ai rien calculé.

Je viens de me relire.

Oh ma fille, mais que dis-tu là? Tu n'as rien calculé. Aurais-tu à te justifier? Tu es libre, non?

Nous avons mangé tous deux dans une brasserie du second arrondissement, derrière le Palais Royal. Rien de gastronomique, désolée Papa, juste un moment de calme, l'endroit était quasi désert. Nous avons parlé. Il m'a raconté son enfance d'orphelin, placé par la DASS, ses origines corses, d'où son nom, ses études sans grande conviction, et puis le déclic du métier de la banque, suite à un stage. Je lui ai raconté l'échec de mes études aux Beaux Arts, et mon atterrissage au siège, sans m'étendre sur l'entregent de Maman avec Monsieur Edmond.

En sortant du restaurant, je l'ai remercié pour cet excellent moment. Il m'a proposé de me raccompagner chez moi. Le quinzième, c'est quasiment sur mon chemin pour Saint Cloud a-t-il insisté. Mais j'ai refusé. Pas question de brûler les étapes. Même si j'en sais un peu plus sur ce garçon, il est encore bien tôt pour tirer des plans sur la comète.

Je suis rentrée en métro. Mais avant cela, il y a eu ce moment fugace et tellement excitant!

Je me revois sur le trottoir, devant lui, ses yeux plantés dans les miens.

Et bien au revoir Sophie, à demain, on se voit à la boîte?

Voilà tout ce qu'il m'a dit, tout en m'attirant légèrement vers lui, jusqu'à ce que ses lèvres se posent aux commissures des miennes, l'espace d'un instant. Je n'ai pas réagi, je me suis laissée faire, je me suis en quelque sorte abandonnée à son regard hypnotique.

Tout cela me semble terriblement romantique et un tantinet lourdingue. On dirait un roman de gare, genre concentré de guimauve.

Allons ma fille ressaisis-toi! Tu ne vas pas tomber dans l'eau de rose!

Et pourtant, je me sens tellement légère, là, nue sur mon canapé. Mon face à main est devant moi, posé sur la table. Il m'attend, me hèle, me harcèle de sa présence mordorée. Il sait que je vais l'attraper, et faire ce que j'ai décidé il y a quelques temps déjà, regarder mon intimité. Découvrir ce que je suis.

Et un jour, il faudra que j'apprenne…

VI

Denis a du mal à se concentrer. Il regarde sa boîte mail toutes les cinq minutes. Elle n'a pas répondu à son message du matin. Pétard, je suis tout ébranlé. C'est qu'elle me fait de l'effet cette gonzesse! Un canon. Bertrand, tu n'imagines pas. Un canon que je te dis!

Denis parle à voix basse, il est tout seul dans son bureau.

— Gisèle, je ne veux pas être dérangé, j'ai un dossier très délicat à étudier.

— Bien Monsieur, je bloquerai tous vos appels.

— Merci beaucoup.

Il a failli lui dire qu'il pourrait y avoir des exceptions au filtrage. Mais c'eut été prendre trop de risques. Gisèle est secrétaire. Femme et secrétaire. Donc assurément bavarde!

Il a cherché sur le trombinoscope de la banque. Pas trouvée. Trop jeune dans l'entreprise.

Pfff, pourraient faire leur boulot aux RH, bordel.

Il me faut une photo de la miss, je veux revoir ses formes.