Ô, Yrdann 2 - Hadrien Sins - E-Book

Ô, Yrdann 2 E-Book

Hadrien Sins

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Beschreibung

Des années après une rencontre porteuse de changement pour la flotte Yrdiekk en exil, l'heure de la Reconquête d'Yrdann a enfin sonné. Suivez les récits croisés des descendantes des protagonistes principaux du premier volume, prises dans une guerre dévastatrice qui révélera autant de sombres vérités que d'héroïques destinées.

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Seitenzahl: 510

Veröffentlichungsjahr: 2024

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À nos étoiles qui contemplent depuis le ciel la vie que nous menons après elles.

Sommaire

PROLOGUE

PARTIE IV: DÉVIANTES PARMI LES DÉVIANTES

CHAPITRE 1: CAPRICE

CHAPITRE 2 : SENSIBILITÉ

CHAPITRE 3 : DÉPART

INTERLUDE I / 3-4 MACHINES

CHAPITRE 4 : LE SCEPTRE ET L’ÉCHO

CHAPITRE 5 : L’IMMORTEL ET MO’NA

CHAPITRE 6 : LA GUERRE ET LE CRISTAL

INTERLUDE I / 6-7 INTERCEPTION

CHAPITRE 7 : EXPÉRIENCE

CHAPITRE 8 : PRÉPARATION

CHAPITRE 9 : AU-REVOIR

INTERLUDE I / 9-10 LE SIÈGE DE FAAL

CHAPITRE 10 : L’ÉVACUATION ET LE DOUTE

CHAPITRE 11 : LE VAILLANT ET LA MORT

CHAPITRE 12 : LE PLAN ET LA RÉALITÉ

INTERLUDE I -II DE L’ÉVOLUTION DE L’YRDIEKK

PARTIE V: FAAL

CHAPITRE 1: SPECTATRICE

CHAPITRE 2 : NUAGES

CHAPITRE 3 : RENCONTRE

INTERLUDE II / 3-4 POURSUITE

CHAPITRE 4 : LES DRONES ET LE SANCTUAIRE

CHAPITRE 5 : LE CODE ET LE SECRET DE L’ÉCHO

CHAPITRE 6 : LE PRÏMUN ET LA PILOTE

INTERLUDE II / 6-7 MASSES

CHAPITRE 7 : LIEN

CHAPITRE 8 : SANS AILES

CHAPITRE 9 : PRÉSAGES

INTERLUDE II / 9-10 LES PRISONNIERS

CHAPITRE 10 : LA SILHOUETTE ET L’ÉCHO

CHAPITRE 11 : LES IMMORTELS ET LE SECRET

CHAPITRE 12 : LA VALLÉE ET LE VERDICT

INTERLUDE II / 12-13 LA BATAILLE DE L’ÄRVIS

CHAPITRE 13 : CHASSE

CHAPITRE 14 : DUEL

CHAPITRE 15 : CATASTROPHE

INTERLUDE II / 15-16 LES FLÉAUX

VIOLENCE AMÈRE | [E’vei] | FORCE BRUTE

CHAPITRE 16 : LA DISSONANCE ET LES MORTS

CHAPITRE 17 : L’INTERCEPTION ET L’IMPACT

CHAPITRE 18 : LE TEMPS ET LE MIRACLE

INTERLUDE II – III RÉINCARNATION

PARTIE III : SUPPRIMER LA GUERRE

CHAPITRE 1: ÉT(R)EINTES

CHAPITRE 2 : CALME

CHAPITRE 3 : ERRANCE

INTERLUDE III / 3-4 GUERRIÈRES

CHAPITRE 4 : LES DÉCIDEURS ET LA PAIX

CHAPITRE 5 : LES DÉCIDEURS ET LES YRDIEKK

CHAPITRE 6 : LES GUERRIÈRES ET LA DÉCISION

INTERLUDE III / 6-7

CHAPITRE 7 : IMPORTANCE

CHAPITRE 8 : SOMMETS

CHAPITRE 9 : SENS

INTERLUDE III / 9-10 COLÈRES

CHAPITRE 10 : LA FOI ET LE RENOUVEAU

CHAPITRE 11 : L’IMMORTEL ET LA FAILLE

CHAPITRE 12 : LES CRÉATURES ET LES ENMORI

INTERLUDE III / 12 -13 IMMORTELS ?

CHAPITRE 13 : SENS UNIQUE

CHAPITRE 14 : IMPORTANTES

CHAPITRE 15 : AU BOUT DU MONDE

INTERLUDE III / 15-16 CHUTE

CHAPITRE 16 : LE PRAGMATISME ET LA TRAHISON

CHAPITRE 17 : L’ÉVACUATION ET L’IMPUISSANCE

CHAPITRE 18 : LES LARMES ET LE DERNIER MOMENT

FUREUR SANGLANTE | [E’vei] | ABNÉGATION

ÉPILOGUE

PROLOGUE

La vie sur Yrdann fut découverte sept ans après le début de la conquête spatiale Drenn. Au début, il n’était pas question d’envahir cette planète luxuriante, ni même de causer le moindre mal à ses habitantes qui nous semblaient alors si pacifistes. Nous leur apportâmes donc technologies et techniques, dans l’idée de les laisser se développer pour, un jour, déboucher sur une situation partenariale profitable pour tous. Les Yrdiekk marquèrent les esprits par leur manifeste développement biologique : elles étaient assurément une espèce très évoluée, ce qui contrastait de manière affolante avec la simplicité de leurs installations et de leur mode de vie. Quand nos pionniers se sont posés, presque tout était encore à l’état naturel sur l’intégralité de leur planète. Ils furent d’ailleurs accueillis bras et tentacules grand ouverts, sans une once d’agressivité. L’agressivité n’existait pas, sur Yrdann.

Au bout de quelques années, la conquête de notre système solaire semblait sur le point de s’achever. C’est alors que nos capteurs, développés à partir des énergies synaptiques étudiées sur certaines Yrdiekk volontaires, décelèrent une puissance phénoménale ; un lien inexplicable entre Yrdann et… quelque chose, ailleurs dans l’espace. Un espace proche. Cette énergie, aussi colossale fût-elle, ne put être expliquée ni par les observations, ni par les Yrdiekk qui se trouvaient pourtant indéniablement au cœur de ce phénomène. Plusieurs théories furent formulées : mensonge des Yrdiekk, possibilité infime qu’elles n’y soient finalement pas liées… La seule certitude était l’existence d’une monstrueuse menace, ici, quelque part dans notre système solaire, sans nom ni visage.

La situation dura 46 ans, période durant laquelle la mesure de l’énergie colossale fut observée à la hausse. Il fut un jour décidé d’aborder le problème par l’expérimentation : le peuple Yrdiekk devait être écarté du système solaire, et plusieurs situations pouvaient alors se profiler. Première hypothèse, la menace se révélait au grand jour sous l’effet de la provocation, et les Yrdiekk dévoilaient par la même occasion leur face cachée. Deuxième hypothèse, elles n’avaient aucun lien avec cette énergie mais notre libre accès à leur planète et à ses ressources nous permettait alors de mieux étudier le phénomène, sans résistance de la part des autochtones. Troisième hypothèse, l’éloignement des Yrdiekk faisait disparaître la menace.

L’apparition de ces hypothèses sur la table des négociations poussa plusieurs clans Drenn à étudier les possibilités que leur offrirait l’exil du peuple Yrdiekk en matière d’études scientifiques, d’expansion de territoire, de collecte de matières premières, ou encore de sécurité spatiale. L’idée fut vite acceptée par notre consensus, et encore plus vite transformée en projet. Il n’existait plus de situation hypothétique où le monde Drenn se portait mieux avec les Yrdiekk vivant dans le même système solaire. L’autre idée qui fit consensus fut celle qu’il ne fallait pas laisser mourir les Yrdiekk sans certitude quant à leur implication. Le contrat lié à leur exil était le meilleur moyen de garder une certaine visibilité sur l’évolution de leur flotte, tout en leur laissant la possibilité de prospérer… ou du moins, de survivre.

Bien sûr, les termes du contrat ne leur convinrent pas au premier abord, ce pourquoi la guerre fut tout aussi vite acceptée unanimement, puis déclarée, en invoquant toutes les raisons possibles. La poignée de vaisseaux encore viables à la fin de la guerre emmenèrent les quelques survivantes à leur bord, puis furent accompagnés loin d’ici. L’exil nous permit, sur la durée, d’étudier le lien entre le peuple Yrdiekk et l’énergie colossale : cette dernière se montra de plus en plus faible au fil du temps.

-

Lors de l’échange 219_36, l’Amiral Skoness appliqua la procédure d’observation et laissa un objet – insignifiant – non identifié franchir le blocus au milieu de débris projetés par le cargo Yrdiekk. Quelques jours plus tard, une manifestation de l’énergie colossale cinq fois supérieure aux mesures moyennes fut relevée à plusieurs reprises. Mais toujours impossible de la localiser. Si ce n’est que, dans le même laps de temps, un objet d’une taille comparable à celle de notre planète Vyx fut observé pendant une période de 26 minutes, après quoi il disparut à nouveau complètement des télescopes, des radars, et de tout instrument à proximité. Aucun vaisseau ne put le retrouver, pas même en essayant de se soumettre à sa supposée force de gravitation.

Le contrat Yrdiekk fut maintenu quelque temps, jusqu’à obtenir l’unanimité pour son annulation définitive : plus aucun doute, les Yrdiekk devaient être écartées définitivement de notre monde.

_ brief 47360|42_00

_ appliquez la procédure d’annulation du contrat

/// _ >>> yrdiekk >>> exil

_procedure >>> contrat >>> fin ///

« Capitaine Donenn, tout est prêt. J’attends votre signal.

— Allez-y. »

Le premier chasseur automatique s’engagea dans l’anneau du relieur longue portée, suivi de près par le transporteur Drenn puis par un autre chasseur. Le Capitaine Donenn était froid et direct, à l’image de nombreux officiers du clan Militaire. Un simple canal pour exercer la volonté de ses supérieurs, parmi lesquels l’Amiral Skoness… qui n’était qu’un simple canal pour exercer la volonté du Chef de Clan Ermei. Une armée unie, marchant comme un seul Drenn, pour le compte d’une civilisation dangereusement unanime. Les trois vaisseaux traversèrent le raccourci spatial en quelques instants. En sortant côté flotte Yrdiekk, la surprise effleura l’équipage du transporteur à la vue des trois nouveaux croiseurs lourdement armés qui voguaient parmi les autres vaisseaux. Les observateurs avaient repéré depuis plusieurs mois une expansion notable de leur flotte, sans pouvoir apporter plus de précisions sur sa teneur concrète. Mais peu importait : la flotte au complet était comme gelée, terrorisée par la soudaine visite des Drenn.

« Les chasseurs scannent la flotte pour rapport à l’Amiral, Capitaine. »

Donenn regarda les deux chasseurs commencer leur ronde. Plats et blancs, ils étaient à peine plus performants que ceux qui avaient servi pour envahir Yrdann. Le clan Militaire ne s’était plus beaucoup développé, hormis par le nombre de ses engins et de ses bases et avant-postes. L’innovation appartenait presque au passé et ne semblait plus nécessaire à personne, et pourtant la vue des trois croiseurs Yrdiekk lui donna l’impression qu’il subsistait un risque, même infime, que ces créatures dussent être considérées avec plus de précautions.

« Commandante A’mon, nous allons accoster à votre vaisseau. Vous êtes priée d’ouvrir un tentacule d’amarrage.

— Capitaine Donenn… Que faites-vous là ?

— Contentez-vous d’obtempérer.

— Mais je… »

Le Capitaine coupa la communication, et plaça son appareil toutes tourelles dehors derrière le vaisseau de commandement Yrdiekk. Le contrat avait été créé pour être facilement rompu dès obtention de l’unanimité. Rien n’empêchait les Drenn de faire usage du relieur longue portée unilatéralement. Rien ne les empêchait non plus de rajouter des conditions au fil du temps. Leur situation d’oppresseurs était simplement officialisée par un système construit de manière faussement bienveillante à l’égard des Yrdiekk. L’Exil n’était qu’une longue transition permettant un éventuel retour en arrière, ou bien une condamnation définitive ; seule l’extermination avait été refusée par certains clans, mais pas par le clan Militaire. Il en restait une amertume qui poussait ses membres à profiter de leur position dominante pour laisser les Yrdiekk en proie au désespoir le plus total. Dans ces conditions, en pointant les tourelles du transporteur sur plusieurs vaisseaux civils, il était aisé de leur faire croire que l’extermination était désormais une option. Quelques instants dans cette disposition suffirent à inciter la Commandante à autoriser l’accostage, et un tentacule s’ouvrit partiellement pour accueillir le transporteur Drenn.

« On pourrait au moins en détruire un, glissa un soldat pendant la manœuvre.

— Uprij. Rappelez-moi à quoi nous devons notre puissance.

—À l’Unanimité, Capitaine. Pardonnez-moi. »

Bien sûr, il en avait lui aussi envie. Mais toute l’Histoire du peuple Drenn reposait sur cette union invincible entre les clans. Son ascension spectaculaire contre les Zsk sur Vyx, puis son asservissement des Yrdiekk sur Yrdann, tout n’avait été rendu possible que par la cohésion des idées. "Il faut laisser le temps à l’unanimité". Telle était la devise des Drenn. S’il fallût parfois des siècles pour débloquer une situation, l’échec n’en fut jamais le résultat. Alors, même si la destruction d’un ou deux vaisseaux Yrdiekk avait peu de risque d’être révélée par-delà le raccourci, il était catégoriquement impensable de passer de la menace aux actes sans l’accord de tous. Aussitôt fixé au tentacule d’amarrage, le transporteur s’ouvrit sur le Capitaine et deux machines-soldats. Les deux autres Drenn, Uprij et Vore, restèrent à l’intérieur. Il n’y en avait pas pour long et leur présence n’était pas utile : les Yrdiekk étaient résolument faibles, trop faibles pour tenter quoi que ce fût. Peu importait leur nombre, peu importaient leurs nouveaux vaisseaux ou encore ces armures à propulseurs dont elles étaient désormais dotées. S’il leur était venu l’idée de blesser, ou même d’effleurer un Drenn lors de cette visite protocolaire, c’eût été la fin de toute leur flotte.

La Commandante A’mon et trois guerrières attendaient là, flottant au milieu du couloir d’accès, essayant tant bien que mal d’avoir l’air sûres d’elles. Mais elles ne l’étaient pas. Les Drenn étaient très loin de pouvoir percevoir la peur à l’odorat comme les Yrdiekk, mais certains signes ne pouvaient pas tromper le Capitaine Donenn. Lui, qui avait si souvent géré les transactions avec cette Commandante et sa prédécesseure, savait reconnaître une Yrdiekk inquiète à la souplesse de ses tentacules dorsaux ; et ces quatre guerrières-là, unanimement, elles étaient raides.

« Commandante A’mon de la flotte Yrdiekk.

— C’est moi-même.

— Nous avons remarqué la croissance soudaine de votre flotte. L’Amiral Skoness vous a sûrement déjà adressé ses sincères félicitations pour ce développement inespéré…

— Oui. Nous prenons d’infinies précautions avant de pousser plus loin notre exploration. Ses remarques nous ont fait comprendre que nous devions être plus prudentes.

— Hmm hmm, je suppose que cela vous sera utile. Commandante… je suis venu vous annoncer une mauvaise nouvelle.

Si cordial, presque doux, Donenn trépignait intérieurement. Le sentiment de puissance était si addictif. Si l’Amiral n’avait guère le loisir de se faire passer pour plus sympathique qu’il ne l’était, le Capitaine Donenn quant à lui ne manifestait sa violence que dans les actes : sa parole était toujours certes condescendante, mais à peu près empathique.

— Je… Je vous écoute.

— L’annulation du contrat liant la République Fédérale Drenn à votre flotte a été votée à l’unanimité. Ma présence vise à officialiser cette décision.

— Attendez, ce n’est pas…

— La décision des Chefs de clans est irrévocable, Commandante A’mon.

— Mais pourquoi ? Vous nous condamnez !

Peut-être la Commandante précédente eût-elle, malgré son cynisme, imploré la pitié des Drenn. Même sans y croire. Mais A’mon, elle, était bien trop fière pour cela, et ses yeux noirs ne montraient que de la colère. Quand bien même, cela n’eût rien changé à leur futur immédiat.

— Je suis désolé, Commandante. Adieu.

Donenn retourna à bord de son vaisseau aussi vite qu’il l’avait quitté, sans dire un mot de plus.

— Un jour, jeta A’mon avant la fermeture du sas. Un jour, vous n’aurez plus rien. Je vous souhaite d’être déjà mort quand cela arrivera. »

Le transporteur se détacha du vaisseau de commandement Yrdiekk et se positionna dans l’alignement de l’anneau, prêt à repartir. Les deux chasseurs achevèrent leur ronde dans le même temps, et bientôt le relieur se mit en route pour la dernière fois. Cet anneau que possédaient les Yrdiekk, ce n’était qu’une balise dont le fonctionnement dépendait entièrement de la partie du relieur se situant dans la bordure du système Drenn. En soi, il n’y avait nul besoin d’aller jusqu’à enclencher son démantèlement après ce dernier passage, car les Yrdiekk ne pouvaient simplement pas copier une technologie dont elles n’avaient qu’un minuscule fragment à portée de main. La procédure exigeait cependant de réduire à néant toute possibilité de collaboration future : si elles tentaient de revenir au sein du système, elles seraient traitées en ennemies du monde Drenn.

PARTIE IV DÉVIANTES PARMI LES DÉVIANTES

[Ed’win]

CHAPITRE 1 : CAPRICE

Planète Kraelt, 18 ans plus tard

« Ed’win, tu voles un peu bas.

— Reçu, Cheffe. »

Je redresse un peu pour m’aligner aux quatre autres chasseurs de l’escadrille, dirigée par la Haute guerrière I’rae. C’est moi qui ouvre la voie, mais je peine encore à ne pas me laisser emporter par les sensations procurées par le vol à bord de mon Medusa.

« Escadrille 4-2, fait la voix de notre opératrice Kr’eni, vous approchez votre cible prioritaire. Contact dans 20 secondes.

— En formation serrée, ajoute aussitôt I’rae. Pilotes, comme en simulation !

La cible ne tarde pas à se montrer au milieu du canyon : un monstre insectoïde de 27 mètres de long qui avance dangereusement vers la forteresse kraeltienne en s’accrochant à la paroi rocheuse. Il ne lui faut pas plus d’une seconde dans mon viseur pour me faire prendre conscience d’un sérieux problème :

— Femelle gestante ! Femelle gestante !

Je contourne la cible en faisant un tonneau, et suis aussitôt imitée par I’rae et les trois autres. Les règles sont claires, même si tout ne l’a pas toujours été avec les Reines kraeltiennes avant la rupture du contrat Drenn. Les Kraeltiens sont bel et bien attaqués et dévorés par les monstres géants qui peuplent cette planète, mais ces mêmes géants sont également leur nourriture. Ainsi, il est formellement interdit – que ce soit pour leurs colonnes de bombardiers ou pour nos vaisseaux – de tuer les femelles gestantes, sauf si elles représentent un danger grave et imminent. Il en va de l’équilibre de leur chaîne alimentaire. La zone de chasse est d’ailleurs restreinte à un périmètre d’environ 200 kilomètres autour de la Forteresse.

— Il doit y avoir un lieu propice à la mise bas, dit Kr’eni, ce n’est pas la première fois que ça se produit par ici.

— Quoi qu’il en soit cette géante est entrée dans le périmètre de chasse, répond I’rae.

— On essaye de lui faire rebrousser chemin, alors ?

— Exact, reprend Kr’eni.

— Je positionne le Kraken IV pour procéder à la capture, attirez-la en dehors du canyon.

Cette voix, c’est celle de notre Commandante Mo’dise, également navigatrice du Kraken IV. C’est le vaisseau à bord duquel j’officie avec ma mère O’dae et mes deux sœurs, Ed’o et Ed’ream. Il n’est pas si rare de travailler directement avec la Commandante, ce qui me donne parfois l’impression d’avoir une place importante dans tout ça. C’est un ressenti, que ma mère a souvent confirmé par ses paroles.

Nos cinq chasseurs s’élèvent un peu plus et amorcent un demi-tour large, ce qui nous permet d’étudier brièvement le terrain avant d’engager la cible avec nos nouvelles directives.

— On desserre la formation, ordonne I’rae, et on passe chacune notre tour en faisant hurler les propulseurs pour attirer son attention.

Alors que je me lance la première et que je perçois les autres qui se positionnent derrière moi, la leader continue :

— U’na, tu vas rester derrière et tirer des salves pour l’encourager à rebrousser chemin. Ne la blesse pas.

— Bien compris.

Je passe à une quinzaine de mètres de la cible, juste assez loin pour éviter un éventuel coup de sa part. La manœuvre semble fonctionner, car son regard s’est fixé un instant sur mon appareil. I’rae n’attend pas plus longtemps pour se lancer à son tour, sur une trajectoire légèrement plus agressive sans pour autant prendre de risque. Ce genre de situation me fait regretter l’absence d’un mode de vol stationnaire sur les chasseurs Medusa,mais c’est le prix à payer pour obtenir des vaisseaux d’aussi petite taille. Ils sont faits avant tout pour être rapides et maniables. Quant à leur puissance de frappe, elle ne tarde pas à se montrer à nouveau, par le biais de mon amie U’na : une volée de trois tirs de canon à plasma vient effleurer le monstre avec une précision remarquable, soulevant un épais nuage de poussière rouge à hauteur de ses quatre yeux noirs.

— Ça fonctionne ! dit Kr’eni depuis le Kraken IV.

— Nous sommes en position, ajoute la Commandante Mo’dise.

Nos quatre chasseurs servant d’appâts virevoltent dans le canyon sans aller trop vite, dans l’idée de pousser la femelle à nous suivre. Pendant ce temps, mon amie U’na effectue des manœuvres répétées afin de se maintenir à bonne distance et tirer à nouveau pour la brusquer. Nous remontons le canyon progressivement, et je vois le Kraken IV qui déploie ses tentacules accrocheurs et s’apprête à fondre sur le monstre.

— Allez, nous encourage Kr’eni, vous y êtes presque !

— Dispersion à mon signal !

— Bien reçu Commandante !

Nous laissons une épaisse traînée de poussière derrière nous, alors les autres pilotes se fient à la lumière d’avertissement située à l’arrière des Medusa pour se repérer. Nous comptons sur cette danse pour cacher le Kraken à notre cible, Kraken vers lequel je me dirige désormais tout droit. Je sors enfin du canyon, et quelques instants après, nous recevons le signal : « Maintenant ! »

Nous nous dispersons en filant dans plusieurs directions différentes, et le croiseur s’abat tous tentacules ouverts sur la cible qui émerge tout juste, minuscule en comparaison. Il l’enserre et ses propulseurs s’empressent de la faire remonter dans un véritable orage de poussière. Nous appliquons la procédure établie pour ce genre de circonstances, et suivons de près le Kraken afin d’assurer sa sécurité. La femelle semble terrorisée : elle ne se débat pas, s’accrochant même aux tentacules. Tant mieux, je suis soulagée de ne pas avoir eu à la tuer.

— Ed’win, moins près ! hurle I’rae dans mon casque.

— Pardon, Cheffe !

Je ralentis et le reste du groupe me rattrape, tandis que nous observons le Kraken transporter puis déposer doucement la cible bien étourdie beaucoup plus loin du canyon, en dehors de la zone de chasse.

— Tout le monde retourne au Kraken, ordonne Kr’eni. Bravo à vous, guerrières.

— Belle opération », conclut Mo’dise.

Nous entrons par l’ouverture du hangar, située à l’arrière du croiseur, et posons nos appareils sur leurs trains d’atterrissage, à proximité des trappes permettant de les stocker dans le sol du croiseur. C’est après avoir sauté de mon vaisseau que je croise dans la pénombre le regard accusateur de I’rae.

« Je sais ce que tu vas dire… il faut que je rentre dans le cadre si je ne veux pas risquer de compromettre une opération.

— Tu ne pilotes pas seule, Ed’win. Je compte sur toi en tant qu’éclaireuse, si je dois toujours te surveiller nous allons droit à la catastrophe.

— Je suis désolée.

— Fais attention, c’est tout. Sinon, ce n’était pas trop mal pour un deuxième vol en situation réelle.

— Merci, Cheffe », dis-je alors que les trappes personnelles commencent à nous remonter dans le hangar.

Mon regard se pose brièvement sur mon chasseur. Les Medusa ont été créés par notre Commandante actuelle, et sont pensés pour mener les assauts en soutien des Kraken en conditions atmosphériques. Ils sont fins, mesurent à peine 9 mètres de long, et sont les premiers appareils Yrdiekk à disposer d’ailes et d’ailerons. Intégralement peints en noir, ils devraient pouvoir être confondus de loin avec des oiseaux… à condition qu’il en reste encore sur notre planète.

I’rae me salue sans un sourire, et prend la direction de l’autre groupe de pilotes, l’escadrille 4-1, qui s’apprête à partir. Nous sommes en période d’exercice intensif, les opérations s’enchaînent et tout le monde est un peu à cran, surtout les navigatrices.

« Tout va bien Ed’win ? fait une voix nonchalante dans mon dos.

— Ça va U’na. Je fais encore plein d’erreurs, ça me plombe le moral.

— Ah. Je t’ai trouvée bien ! Fais de ton mieux, tout le monde ne peut pas être aussi irréprochable que moi, rit-elle.

— On s’ennuierait !

U’na est mon amie depuis notre rencontre, ce qui me surprend vu la méfiance que nous inspirons mes sœurs et moi. O’dae nous a expliqué avoir donné naissance à notre portée malgré le grand danger que représentait notre père, Ed’vard. Et puis… le fait que nous n’ayons pas de bras tentaculaire, contrairement aux trois autres lignées, doit être un peu déstabilisant. U’na, elle, ne m’a jamais considérée différemment des autres Yrdiekk, et je ne sais pas comment je me serais intégrée à l’équipe sans son aide. Elle me sourit, comme pour répondre à cette reconnaissance que je tais mais qu’elle est loin d’ignorer. Ses yeux violets s’illuminent soudain :

— Au fait, c’est décidé ? Tu intègres définitivement la 4-2 ?

— Si je ne me fais pas sortir, oui. J’aimais bien piloter les chasseurs spatiaux lors des essais, mais les Medusa ont ce petit quelque chose en plus. Dommage qu’on soit un peu forcées de se spécialiser…

— Pas si dommage. Les résultats obtenus par l’armée sont beaucoup plus convaincants depuis que Ed’vard a insufflé l’idée de la spécialisation. Nous pouvons apprendre à faire énormément de choses, mais nous sommes beaucoup plus performantes dans la configuration actuelle.

— J’avais oublié que cette innovation avait été lancée sous le commandement de ma mère.

Peu de non-déviantes se sont portées volontaires pour piloter ces engins dont la manœuvrabilité est radicalement différente de celle d’un vaisseau spatial, et beaucoup plus stimulante. Un seul tentacule pour la voltige, pas d’antigravité, un système de vision à base de caméras disposées sur toute la coque, deux mitrailleuses à plasma et un lance-roquettes. Je fais corps avec cet appareil.

— T’es vraiment bizarre, jette U’na avec une grimace exagérée.

— Je te permets pas, ris-je en lui cognant l’épaule avec un dorsal.

— Je vais me reposer, on repart dans deux heures. »

Je devrais en faire de même. Je salue timidement les deux autres pilotes de l’escadrille, Mo’tis et Y’nalà, et prends la direction du pont principal. Ce bâtiment est le premier de la deuxième génération de Kraken, dont la production a été lancée par Mo’dise. Elle l’a établi comme nouveau vaisseau de commandement ainsi que nouveau lieu de rassemblement des guerrières déviantes volontaires, puis elle a fait construire cinq autres croiseurs du même type pour renforcer la Flotte. Cette dernière a pris de l’envergure avec l’aide des Kraeltiens, grâce aux matériaux en abondance sur leur planète.

Ma mère O’dae peine à dissimuler son exaspération quand on évoque le fait que, plus de cent ans plus tôt, nos aïeules ont osé quitter cette planète après leur rencontre avec les Kraeltiens malgré toute l’aide qu’ils pouvaient nous apporter. La Commandante de l’époque avait cédé aux inquiétudes des Représentantes terrorisées par les géants et par la perspective de cohabiter à nouveau avec un autre peuple… En tout cas, le retard que nous avons pris depuis lors semble impossible à rattraper.

Je me dirige vers le pont supérieur du vaisseau, où sont situées les zones de repos. Je ne tarde pas à repérer ma mère et ma sœur Ed’o, qui n’ont pas l’air très sereines. Comme les trois quarts du temps.

« Je peux vous aider ?

— Peut-être bien, me répond ma sœur, Ed’ream n’arrête pas d’insister pour retourner à bord du Zero…

— Depuis que vous m’y avez accompagnée il y a quelques jours elle en parle sans arrêt, complète O’dae. Je n’aurais pas dû.

— Ne dis pas ça, fais-je. C’est pas comme si tu avais vraiment eu le choix, vu son caractère.

Ed’ream est en effet la plus tenace de nous trois, et de loin la plus sensible au cri de la masse spectrale. Ce sifflement, quand on se focalise dessus, se décompose en une multitude de voix qu’on peine à comprendre… et nous sommes les seules à les entendre. Le sacrifice de Ed’vard et des deux navigatrices du Zero est l’événement le plus traumatisant des vingt dernières années, et ce vaisseau corrompu est resté une sorte de cicatrice volante. Ce, malgré le fait qu’il continue depuis toutes ces années à protéger les équipes de récolte au sol. Il y a trois jours, comme il le fait de temps à autres, le Zero s’est figé dans le ciel dans sa position d’accueil, celle qu’il avait adoptée pour libérer les déviantes survivantes. Ed’ream a alors persuadé notre mère de nous emmener à son bord pour rencontrer « Ed’vard ». Il s’agit surtout d’un amalgame de trois corps sans vie, reliés de toutes parts aux parois noirâtres du bâtiment, qui elles-mêmes abritent des corps de déviantes dont les regards se sont perdus à jamais dans le vide. Le tout, dans une jungle de membranes noires et sifflantes qui ont dévoré la quasi intégralité du vaisseau.

— Bon, j’avoue que je ne pensais pas qu’elle voudrait y retourner. Vous voulez que j’aille lui parler ?

— Tu es celle qui a le moins de mal à communiquer avec elle. Qu’en penses-tu, Ed’o ? »

Ma sœur approuve en fermant à moitié ses yeux rouges. O’dae a tendance à souvent lui demander son avis car elle est assurément la plus réfléchie de la portée. Un jour, elle sera probablement Commandante. C’est grâce à son implication auprès du Conseil qu’elle a, petit à petit, réussi à un peu mieux nous faire accepter par les autres quand nous grandissions à bord du vaisseau-mère. Bien que les non-déviantes nous boudent encore, ça va mieux qu’avant. Sauf pour Ed’ream, évidemment.

Ed’o m’indique la direction à suivre pour retrouver la capricieuse : elle est dans la soute, où sont stockés les divers prototypes d’armements et d’équipements qui ont été développés puis laissés plus ou moins à l’abandon. Mo’dise nous a bien appris que l’inspiration peut nous venir de l’insolite, de ces objets dont on n’a pas de réelle utilité. Elle veut que tout soit susceptible de devenir une arme contre les Drenn… Beaucoup de ces armes, et même quelques machines, sont gardées ici avec des objets a priori quelconques ; mais la plupart de ces curiosités sont entreposées dans une zone de la forteresse kraeltienne qui a été dédiée à la partie civile du programme Déviantes. Je traverse le pont principal pour retourner non loin du hangar, où se trouve l’un des accès à la soute.

«À tout l’équipage, fait la voix de la Commandante, le vaisseau est sur une opération. Parez aux mesures de sécurité en cas d’attaque. »

Je me rapproche de la rampe où sont accrochées les sangles de sûreté, et m’engouffre dans la soute.

CHAPITRE 2 : SENSIBILITÉ

« Ed’ream, tu es par là ?

— Mhm.

Les yeux verts de ma sœur sortent de l’ombre d’une énorme caisse de matériels. Il fait sombre dans la soute, mais ça ne l’a jamais dérangée. Je contourne un prototype de canon magnétique pour m’approcher d’elle, sans la quitter du regard. Elle a l’air préoccupée et quelque peu agacée.

— Si tu es venue me disputer j’ai eu ma dose, merci, souffle-t-elle.

— ‘Ream…

— Pardon.

Je la serre brièvement dans mes bras avant de la regarder avec attention et compassion. Inutile qu’elle me le répète : elle veut retourner à bord du Zero.

— On devrait se rapprocher des sangles de sûreté, fais-je dans un soupir. Tu veux bien qu’on discute ?

Elle forme une vague de ses dorsaux au-dessus de sa tête, pour dire "ça m’est égal", puis se rapproche de la paroi de la soute. Sa démarche, un peu raide, me laisse entrevoir un manque d’énergie.

— De toute façon, murmure-t-elle en s’asseyant par terre à ma droite, il s’est remis en mouvement maintenant. Je ne vais plus vous embêter avec ça…

— Jusqu’à la prochaine fois qu’il s’ouvre, ris-je doucement.

Elle esquisse un micro-sourire sans pour autant me regarder : elle est plus intéressée par une silhouette massive attachée tout au fond de la soute, un tank marcheur haut de 5 mètres dont aucun groupe de recherche n’a encore vraiment réussi à s’emparer. De ce que j’ai compris, il y avait quelque chose de similaire à bord du Zero : un appareil terrien nommé Goliath qui avait été récupéré dans l’épave du Fortress. Mais il a été complètement dévoré par la masse spectrale lors de l’accident.

Ed’ream n’arrive pas vraiment à s’intégrer aux groupes de recherche. Elle a été gardée ici comme membre de l’équipage combattant, mais elle n’y aurait peut-être pas sa place si Ed’o et moi n’avions pas insisté pour qu’elle reste malgré son comportement ; c’était pour éviter qu’elle ne se sente trop mal, loin de nous. Elle a même refusé d’envisager les Furies. « Elles sont en colère », dit-elle à chaque fois qu’on en parle. « Moi, je suis juste triste », ajoute-t-elle la plupart du temps. Tant mieux, ce serait vraiment dur autrement.

— Alors, il y a quelque chose avec le Zero ? demandé-je.

— Je ne sais pas.

— Tu veux bien développer un peu ? …

— Oui, souffle-t-elle. Je me sens attirée par ce vaisseau, je l’ai toujours été, mais maintenant…

— Tu ne te sens bien nulle part, hein ? Ce serait lié à la présence de notre père ?

Ses yeux se posent finalement sur moi, regard en coin. Ce vert feuille la rend magnifique, sur la peau bleu nuit que nous a octroyé notre lignée naissante. Je les préfère à mes yeux jaunes. Ou alors je m’en fiche complètement, ça dépend des jours.

— Pas forcément, répond-elle. Mais dans ce vaisseau, je me suis sentie à ma place. Tu me comprends ?

— Ed’o et O’dae feraient la tête si elles m’entendaient te le dire, mais… oui, je te comprends. Après, il est tout de même assez étonnant que tu puisses t’y sentir bien.

—À cause du cri ou à cause des corps ?

— Question bête, ‘Ream.

— Les deux, bien sûr », rit-elle tout bas.

Nous avons un mouvement de recul synchronisé, provoqué par une appréhension soudaine. Deux secondes plus tard, alors que nous sommes déjà en train de nous attacher à la rampe murale, la voix de Mo’dise retentit dans tout le vaisseau :

« Intervention en cours, harnachez-vous jusqu’à la fin de l’alerte. »

J’échange avec ma sœur un regard moitié inquiet, moitié habitué. Depuis l’accident du Zero survenu quelques instants avant notre naissance, tout a été fait pour éviter une nouvelle catastrophe : les escortes de Medusa, le repérage préventif avant toute collecte et les occasionnelles opérations de chasse que nous menons à contrecœur, ont offert 18 ans de succès à la Commandante Mo’dise. Elle a également fait réduire le périmètre de collecte, qui s’étendait au départ beaucoup trop au-delà de la zone de chasse des Kraeltiens. Elle est la première Commandante -Mori, et la première à avoir entrepris cette mission aussi jeune – elle avait alors 14 ans. Mo’dise est très, très admirée de toutes, ce qui lui facilite la prise de décisions, parfois en dépit de la pratique du consensus.

« Tu devrais parler de ton souci à la Commandante.

— Ça changerait quelque chose ?

— Je ne sais pas si tu t’en souviens, mais O’dae nous a dit l’autre fois que Mo’dise avait officié à bord du Zero sous la direction de Ed’vard. Et puis… elle est sensible à ces choses-là, c’est une -Mori.

Ma sœur acquiesce sans rien dire. Je crois que si elle n’obtenait ni gain de cause ni soulagement, je serais capable de l’aider clandestinement à retourner là-dedans. Ce n’est pas pour rien que je suis celle qui a le moins de mal à communiquer avec elle : je ne la laisserais tomber pour rien au monde.

— J’essaierai de lui parler, dit-elle.

Je serre sa main le temps de laisser passer une accélération du Kraken, puis j’oublie de la desserrer. J’ai horreur de ne pas avoir le contrôle, et là, je ne contrôle ni ce croiseur, ni le comportement toujours aussi imprévisible de ma sœur : elle me laisse bien trop souvent l’impression qu’elle pourrait s’évaporer sans prévenir. Ah, contrairement à moi, elle a l’air de complètement négliger les mouvements du vaisseau ; elle n’y a jamais vraiment fait attention.

— Je vais essayer de me reposer, je vole dans peu de temps. Tu veilles sur moi ?

— Si tu veux. »

Je pose ma tête contre son épaulière et entreprends de m’endormir. Ce n’est pas confortable du tout, mais il faut que je récupère un peu sinon je vais être tout juste bonne à me faire réprimander par I’rae. Quelques remous plus tard, je m’endors avec la main de ma sœur bien serrée dans la mienne.

*

« Escadrille 4-2, au hangar dans cinq minutes ! »

Hmpf… C’est toujours un plaisir de me réveiller avec la voix tranchante de la leader. Je me dégage de mes sangles tout en constatant que ma sœur, fidèle à elle-même, n’est plus là. J’imagine que parfois, elle se plie au rythme des patrouilles intérieures… Enfin, peut-être.

Je détache mes sangles et me relève à la hâte, juste assez en forme pour cette nouvelle sortie. Ça ne fait pas longtemps que j’ai pris le poste d’éclaireuse sur la 4-2, l’ancienne titulaire s’étant retirée il y a trois semaines. Il faut avoir les nerfs bien accrochés, encore plus en vrai que dans le simulateur, et ce n’était pas son cas. Du moins, pas assez. Moi, j’espère faire le poids…

« Bien, vous êtes toutes là. On descend !

— Reçu Cheffe !

U’na me donne un petit coup de tête, un petit poc dans le casque, et se dirige vers la trappe d’accès de son Medusa. Toute l’escadrille fait de même. I’rae nous regarde faire tandis qu’elle disparaît sous le sol du hangar, ses yeux bleu nuit à peine discernables à travers sa visière. Allez, cette fois j’essaye de ne pas faire n’importe quoi. Je m’installe dans mon cockpit, qui se referme sur moi dans un léger grésillement. Une légère lumière bleue s’empare de l’intérieur, juste le temps que je prenne les commandes. Je ferme les yeux un instant, et ma vision est remplacée par celle du Medusa : plus large, plus précise, et mélangée à une interface me permettant de surveiller l’état des systèmes.

— Prête, dit-on toutes à l’unisson.

— En position de lancement, dit I’rae. Notre sortie vise à venir en aide à un groupe de soldats kraeltiens vers lequel se dirigent plusieurs géants. Nous serons sur place juste à temps pour empêcher un massacre.

— Bien reçu.

J’avance mon appareil dans l’étroit tunnel d’éjection, juxtaposé à son espace d’entreposage et de maintenance. Un léger clac me dit que je suis prête à être propulsée en dehors du Kraken, au gré d’une accélération violente. Je ne peux pas dire que ce soit mon moment préféré.

— Au fait, le Kraken Zero est en train de veiller sur une collecte non loin de la zone d’intervention. Ne vous laissez pas distraire.

Le Zero a beaucoup été observé depuis sa corruption spectrale. Il a développé une attitude très animale, qui a inspiré Mo’dise pour la création des Kraken de deuxième génération. Leurs tentacules attrapeurs sont plus flexibles et permettent notamment d’infliger de puissants coups, en plus de leur capacité d’attrapage et d’écrasement.

— Alvéoles 4-2 ouvertes, dit notre opératrice.

— 4-2, lancement ! ordonne Mo’dise.

Je suis soudain lancée à très haute vitesse, et vole désormais à plus de 600 km/h. C’est le quart du maximum que peut atteindre un Medusa. J’effectue une légère poussée pour prendre de l’avance sur le groupe, comme le veut mon rôle d’éclaireuse. Pendant ce temps, la leader se met en tête du groupe de derrière, suivie des trois autres alignées côte à côte.

— Derrière cette chaîne de montagnes, indique I’rae. Ed’win, prudence.

Je reprends de l’altitude pour passer la chaîne de montagnes, et suis saisie par une vue imprenable : au milieu d’une étendue vaste et dégagée, six vers géants se ruent vers l’un de leurs semblables aux prises avec un groupe de soldats kraeltiens. Je sens aussi un regard qui pèse sur moi, mais je ne saurais dire d’où il vient.

— Six cibles confirmées, elles foncent droit vers l’objectif ! Confrontation dans 20 secondes.

— Fais diversion, on passe la crête !

Je lâche une torpille à fragmentation, laquelle va exploser sur la partie arrière du ver qui se trouve le plus en tête. L’explosion projette une énorme quantité de sable tout autour de leur groupe, alors j’active la vision infrarouge sans plus tarder. Ils ont à peine ralenti. J’entame une manœuvre de contournement pour les prendre à revers, et me rends assez vite compte que le reste de l’escadrille est sur zone. Les mitrailleuses abattent une pluie de tirs sur les six assaillants, qui commencent alors à réduire leur allure. Mais ces vers font partie des créatures les moins sensibles de cette planète, et à ce rythme nous ne les arrêterons pas avant qu’ils soient sur les soldats kraeltiens.

— Cheffe, on fait quoi ?

— Feu à volonté sur les six ! On va tenter de les affaiblir pour que les soldats soient en mesure de les gérer quand ils arriveront !

Je lance ma seconde torpille tout en passant au-dessus des six vers, puis rejoins l’escadrille. Nous sommes placées en ligne, de sorte à pouvoir toutes faire feu en même temps. Ces créatures ont la peau presque aussi dure que la pierre, mais elles ne sont pas invulnérables : l’une d’elles finit par s’effondrer la tête dans le sable, tandis que les cinq autres continuent de plus en plus difficilement.

— OK, glissade ascendante !

Arrivant bientôt sur les soldats kraeltiens, notre groupe accélère pour repasser devant les vers. La glissade consiste à créer une inertie suffisante pour retourner l’appareil face à un poursuivant afin de contre-attaquer. Ici, il s’agit surtout d’asséner une dernière frappe aux assaillants sans risquer de tirer sur nos alliés. Nous accélérons à fond en reprenant de l’altitude, dépassons l’ennemi, puis les tentacules arrière de nos Medusa fendent les airs par le haut : nous voilà tête à l’envers face aux cinq monstres. Une salve de tirs et de roquettes synchrones s’abat sur les vers, une trentaine de mètres à peine avant qu’ils n’atteignent l’objectif. Un deuxième ver abandonne la course, ce qui ne laisse plus que quatre géants affaiblis pour prendre d’assaut les soldats.

— Pourquoi s’entêtent-ils à chasser à pied au lieu de bombarder les géants sans prendre tous ces risques ?

— Honneur guerrier, répond U’na. Ça fait à peine cinq ans que…

— On discutera plus tard, nous coupe I’rae, l’intervention n’est pas encore finie.

Les vers s’abattent difficilement sur les soldats, qui utilisent leurs puissantes pattes pour esquiver avec agilité. Ils chassent par groupes de dix, ce qui est en général suffisant pour un seul monstre à la fois. Leurs fusils servent à détourner l’attention et à affaiblir leurs cibles à distance, tandis que leurs lances sont vouées à les achever. Ils utilisent des systèmes de grappins pour s’accrocher aux géants, ce qui donne lieu à de macabres scènes de voltige… Beaucoup de soldats meurent à la chasse, mais comme me l’a rappelé U’na, c’est une question d’honneur. Les bombardiers ne sont privilégiés que dans les dix derniers kilomètres du périmètre de chasse : tout géant qui arrive à traverser cette zone et continue sa route vers la forteresse kraeltienne doit être affronté au sol par des guerriers pour honorer sa force. Les interventions comme celle d’aujourd’hui sont rares, et n’ont été autorisées qu’il y a cinq ans par les Reines, à titre d’entraide et en prévision de la guerre.

— Kraken IV sur zone dans une minute. Où en êtes-vous ? demande Mo’dise.

— Deux cibles hors course, répond I’rae. Les autres ont engagé le groupe de soldats.

— Entendu. Restez bien dans le secteur en cas d’arrivée d’autres géants. Bon travail. »

Une fois que le combat est engagé, il est non seulement dangereux mais également peu apprécié que les Medusa continuent à intervenir. C’est pourquoi nous sommes condamnées à surveiller les alentours tout en voyant deux soldats se faire dévorer vivants par leurs proies et prédateurs. Ces visions d’horreur sont devenues presque quotidiennes depuis que la Flotte est revenue sur Kraelt, mais je sais que peu d’entre nous les supportons vraiment. Si j’écoute mon cœur, même le fait d’ôter la vie à un géant m’est à peine supportable, et ce n’est pas pour rien que les non-déviantes ne prennent pas part à ces opérations.

Je suis tout-à-coup happée par la sensation que j’ai eue il y a quelques minutes. La sensation d’être observée de loin. Un tour d’horizon me permet vite d’identifier la source de ce regard pesant : c’était le Zero, suspendu audessus d’un volcan. Je comprends alors que ce n’est pas une menace mais un regard inquiet. Je ne sens pas la même attraction que Ed’ream, mais je suis convaincue que le Zero entretient un instinct protecteur vis-à-vis de notre peuple, et paternel vis-à-vis de nous trois. Même si Ed’o reste méfiante, elle ne peut pas le nier.

En bas, la chasse est bientôt terminée. Il n’y a plus qu’un ver géant, lequel est assailli par les six guerriers restants. Il y a du sang et des morceaux de corps éparpillés sur plus d’un kilomètre, mais tout est sur le point de redevenir calme. Sur cette réflexion, mon regard se porte de luimême sur le Zero, cette fois pour ne plus pouvoir le quitter.

« Regardez ça…

— Par le Noyau, murmure Mo’tis.

Ni Mo’dise ni même I’rae n’appellent à se recentrer sur la chasse, car cette fois quelque chose de potentiellement très grave est en train de se produire.

— Que fais-tu, Ed’vard ? laisse échapper la Commandante.

— Nous sommes d’accord que ce n’est jamais arrivé depuis le sacrifice ?

— À tous les vaisseaux. Le Kraken Zero est sur le point de quitter l’atmosphère kraeltienne. Que tous les équipages en sortie rejoignent leur bâtiment d’affectation. Immédiatement.

Mo’dise elle-même a entrevu il y a trois semaines cet événement dans une vision. Le Zero n’avait jamais quitté Kraelt, et cet envol est annonciateur de notre départ à toutes.

— Yrdiekk de toute la Flotte, reprend-elle, le temps de la Reconquête d’Yrdann est venu. »

CHAPITRE 3 : DÉPART

« Sortie de l’atmosphère terminée. Nous approchons la grande toile, le Zero stationne à côté. »

La Commandante a l’air chamboulée par la situation. Si elle n’était pas une -Mori, je remettrais sûrement en question cette annonce soudaine, car il s’agit là d’un brusque changement de notre réalité : nous partons en guerre.

« Tu vas rejoindre tes sœurs ? demande U’na en me voyant partir pour le pont supérieur.

— Et ma mère, oui.

— D’accord. J’allais voir Mo’tis vu qu’elle a l’air un peu secouée par l’énergie du Zero. À plus tard ! »

Je me précipite dans les escaliers. Je me sens étouffée par l’énergie qui émane désormais du Zero et je dois vite retrouver ma zone de confort si je ne veux pas exploser. Et il faut que je m’assure que ‘Ream se trouve bien à bord, parce que si je me sens aussi mal, j’ose à peine imaginer comment elle vit les événements. Mais je suis vite rassurée : elle est ici, avec O’dae et Ed’o. Je suis accueillie et apaisée par une pluie de caresses de ces deux dernières.

« Alors ça y est ? demandé-je après avoir repris mon souffle.

— Oui, répond O’dae. Ce phénomène, la réaction du cristal, tout cela me rappelle des souvenirs.

— Le Zero est appelé par la Représentante Mo’ivu ? hasarde Ed’ream.

— En tout cas, c’est lié. Connaissant les Yrdiekk-Mori, c’est forcément lié. Dire que je les croyais mortes…

Ed’ream est un peu à l’écart, les yeux plongés dans l’un des rares et minuscules hublots du vaisseau. Le Zero est là, figé, ses tentacules attrapeurs pointés dans la direction de notre système solaire d’origine. À peine plus loin, j’arrive à distinguer la grande toile, composée de tous les vaisseaux civils de la Flotte accrochés les uns aux autres ; ils sont en train de se détacher pour former à nouveau une véritable flotte. Des dizaines de bâtiments, parmi lesquels se trouvent les premiers qui ont quitté Yrdann il y a 237 ans, se tournent ainsi dans la même direction que le Zero.

— Alors les vaisseaux civils vont aussi participer à la guerre, murmure Ed’o. Même les non-déviantes…

— Je ne trouve pas ça absurde, dis-je, si nous rentrons à la Maison il faudra bien qu’elles soient là pour la voir.

— Je trouve cela cruel de les envoyer au combat alors que la violence leur est si difficile à supporter. Mais je sais bien que sans elles, autant dire que nous n’avons pas d’armée.

— Sans Ed’vard, dit O’dae, nous en serions encore à une armée déstructurée dirigée par des pacifistes. Estimons-nous heureuses d’avoir désormais des déviantes à la tête de toutes les troupes.

Notre mère est bien aigrie malgré sa bienveillance. En fouillant dans l’Index, on trouve des histoires retranscrites pour la mémoire commune, et il en ressort que les déviantes étaient loin d’être aussi appréciées avant l’invasion Drenn. J’ai l’impression que notre espèce est profondément réfractaire aux différences lorsqu’elles marquent ses propres représentantes : c’est ce qui aurait poussé les premières -Kraeltiennes à développer rapidement l’enthousiasme exagéré si caractéristique de leur lignée. J’ignore comment ont été reçues les premières -Mori, mais leur communautarisme est loin d’être incompatible avec cette théorie. Ainsi, les changements visibles ne semblent être embrassés que s’ils sont absolument nécessaires pour la survie du peuple Yrdiekk. C’est étrangement très différent quand il s’agit de rencontrer une autre espèce. Tant mieux car, autrement, je ne sais pas si on aurait pu vivre sur Kraelt toutes ces années, ou encore voir vingt de leurs bombardiers rejoindre la Flotte pour le grand départ.

— Je vous sens tendues, reprend O’dae.

— Je ne vois pas de quoi tu parles, ironisé-je en m’approchant de ‘Ream.

Je suis tendue, c’est sûr, mais O’dae a quelque chose sur le cœur qu’elle n’arrive pas à aborder avec nous. Je me serais attendue à la voir plus excitée à l’idée d’enfin partir affronter l’oppresseur. Pourquoi est-elle si inquiète, et seulement inquiète ?

— Tu es aussi tendue que nous, répond Ed’o. Mais c’est normal, non ?

— Oh. C’est vrai. Je suis affectée par le fait de vous voir partir au combat.

Il suffisait de demander, alors.

— Mo’dise m’avait dit que des guerrières de votre lignée naissante seraient présentes lors de l’affrontement, reprend notre mère. Je ne pensais pas qu’il s’agirait de…

—… nous, souffle Ed’ream.

— Nous nous y préparons pourtant depuis des années, répond Ed’o. Quand j’ai choisi de te rejoindre à bord du Kraken IV pour travailler sous tes ordres, je ne l’ai pas fait en imaginant échapper à la guerre éternellement.

— Pareil pour moi », fais-je en attrapant le bras de ‘Ream.

Cette dernière n’est pas tendue. Ed’ream a toujours l’air complètement détachée de tout ça. O’dae était déjà Capitaine de l’équipage de défense interne de ce vaisseau quand nous avons été en âge de la rejoindre ; ‘Ream ne nous a pas suivies pour se sentir à sa place, mais pour échapper à la solitude.

« Positionnement des vaisseaux de guerre autour de la Flotte, protocole de départ Z-2. Kraken I à III ferment le groupe, IV en tête et V à IX en arc à l’avant.

Bien que nous ne soyons pas les premières concernées par cette procédure, nous voilà toutes les quatre complètement silencieuses. Je contemple avec ma sœur la danse muette des bâtiments qui s’alignent derrière le Zero, sous les ordres machinaux de Mo’dise. Alors que le vaisseau corrompu est agité par une sorte de spasme, ma sœur reproduit un mouvement similaire en écho. Ce lien…

— Nous allons voyager pendant un peu moins d’un mois, et nous ne savons pas ce qui nous attend sur place. Nous devrons toutes nous tenir prêtes, et mettre à profit ces années que nous avons consacrées à la préparation. Beaucoup mourront certainement. Peut-être même que nous mourrons toutes…

Ces paroles me glacent le sang. Pour la plupart, les Yrdiekk qui se trouvent dans tous ces vaisseaux ne sont même pas des combattantes. Mo’dise a multiplié les séances au Conseil ces dernières années, a-t-elle pu convaincre la totalité de la Flotte de se lancer dans la bataille ?

—… Sachez que nulle ne vous jugera si vous renoncez maintenant, reprend-elle sobrement. Je vous ai toutes vues prendre part à la préparation des armes et des vaisseaux, et j’ai eu tort de considérer aussi longtemps que cette guerre était une affaire de déviantes. C’est notre affaire à toutes, car c’est de notre Maison qu’il s’agit. Malgré cela, nous laissons sur Kraelt les plus jeunes, et les Reines se sont engagées à prendre soin d’elles. Si certaines d’entre vous veulent rester avec elles, vous ne serez pas considérées en lâches ni en traîtresses.

Aucun vaisseau ne se détache du groupe. La Flotte forme un bloc harmonieux, cerclé de bâtiments de guerre, derrière le Zero. Tous les vaisseaux sont armés, et recouverts d’un revêtement sombre leur conférant une certaine discrétion. Pendant trois longues minutes, le silence n’est perturbé que par quelques murmures. Sur le pont supérieur, de nombreuses guerrières sont là, à écouter patiemment. J’ai l’impression de n’être née que pour ce moment précis.

— Alors, qu’il en soit ainsi, reprend la Commandante avec une pointe d’émotion dans la voix. Représentante-mère A’vini, je vous laisse la parole.

— Cela fait bien longtemps que je suis la Représentante de la partie civile de la Flotte. Bien longtemps, que je la vois grandir… que jevousvois grandir. Je sais que vous êtes nombreuses à éprouver une vive crainte en partant. Il n’y a pas plus de deux décennies, nous rêvions encore de trouver un nouveau foyer, loin de ce conflit. Mais nous y voilà, toutes autant que nous sommes, incapables d’ignorer l’appel d’Yrdann. Forcées d’enfin comprendre la lignée -Mori qui n’a eu de cesse d’essayer de nous montrer la voie.

Ça me fait bizarre d’entendre une Représentante parler de la Reconquête, mais je ne peux effacer le sourire qui vient de se dessiner sur mon visage. O’dae et Ed’o aussi affichent un sourire franc. Peut-être que nous allons toutes mourir, mais je suis heureuse de faire partie de celles qui vont essayer.

— Les Représentantes et moi-même avons écrit une prière pour nous mener toutes ensemble jusqu’à la victoire. Puisse-t-elle résonner en vous toutes jusqu’à l’affrontement. »

À l’annonce de cette prière, je me sens soudain plus ouverte, comme reliée à toutes les Yrdiekk. Sentiment rare.

Deux siècles, j’ai erré Loin de mon soleil, loin de ma terre, Mais jamais je ne les ai oubliés. Deux siècles de souffrance Dans le doute et la servitude, J’ai affûté ma lance. Ô, Yrdann, Entends ma prière, Que le Noyau nous réunisse.

Ô, Yrdann, Ouvre-moi tes bras ! Aujourd’hui, je reviens à toi !

Soudain, une clameur vindicative s’élève des coursives, et le rythme des lances frappées contre le sol emporte les battements de mon cœur. Des dizaines de voix unies répètent de plus en plus haut :

« Ô, Yrdann ! Ô, Yrdann ! Ô, Yrdann ! »

INTERLUDE I / 3-4 MACHINES

Faal, quelques jours plus tôt.

L’être robotique, gris mat et orné de pièces dorées, contemplait Mo’na de haut en bas, sans oser bouger. Il était grand et fin, habillé de loques pouvant s’apparenter à une ancienne tenue militaire. Son apparence n’était pas sans rappeler à Mo’na l’image du fantôme, cette machine qui l’avait accueillie à la surface avec Mo’ivu et Mo’seni, des années auparavant. Son crâne presque cubique était sans aucun doute fait pour ressembler à celui d’un Mori, mais ses trois yeux, de simples cercles de lumière jaune disposés en triangle, lui donnaient un air inquiétant. Son bras droit avait la forme d’une sorte de petite valise métallique. Gravé sur son plastron rongé par le temps, était encore visible un symbole doré en forme de croissant de lune, dos vers le haut. Ce symbole ne correspondait à rien que Mo’na eut découvert sur cette planète, mais il semblait arboré de la même manière que ceux des différents Porteurs des Nations.

« Pourquoi m’avez-vous réveillé ?… articula une voix aussi grave que la situation qui avait poussé Mo’na à se perdre dans ce souterrain.

— J’ai un problème, répondit la déviante.

Ses yeux blancs fuyaient vers le moindre point d’intérêt auquel se raccrocher. Elle reprenait doucement son souffle tout en serrant dans sa main le fragment de cristal noir qu’elle avait toujours gardé. Respirer. Garder son calme. Ce robot pouvait l’aider. Il devait l’aider, sinon la vie de Mo’na prendrait fin dans les quelques minutes qui suivraient. Alors qu’elle s’apprêtait à reprendre la parole, une secousse fit tomber un morceau de tuyau à quelques mètres. Le robot se leva aussitôt, soulevant un épais nuage de poussière. Depuis combien de temps était-il abandonné ici ?

— Ils arrivent, reprit Mo’na.

— Qui ? demanda l’autre en prenant une pose insistante. Et, si je puis me permettre, que faites-vous dans mon vaisseau ?

— Un vaisseau ?

De multiples pas de course commencèrent à frapper le couloir délabré, leur résonance métallique atténuée par la quantité de débris qui s’offraient à la vue de la machine fraîchement réactivée. Tandis que cette dernière achevait de se redresser avec une posture hagarde, Mo’na tenta de l’entraîner avec insistance pour distancer ses assaillants. Mais le robot fit volte-face et plaqua l’Yrdiekk contre la paroi crasseuse :

— Vous allez devoir m’apporter des réponses si vous attendez quoi que ce soit de moi, étrangère. J’ai du temps, mais je pourrais raccourcir le votr…

Mais déjà il perdait en puissance, pris par surprise par les secondaires de Mo’na ; incapable de maintenir sa pression, il la reposa telle la créature précieuse et fragile qu’elle était.

— Nous devons nous retrancher plus loin, dit-elle, trouvez-nous un endroit sûr dans votre… vaisseau, et je vous dirai tout.

Il ne répondit pas, mais son regard pesant donna à Mo’na la nette sensation que cette entité mécanique n’était pas un simple robot. Dans cette carcasse laissée à l’abandon, il y avait un esprit qui venait d’être tiré d’un très profond sommeil, et auquel Mo’na piquait désormais réciproquement la curiosité. Elle commença à s’impatienter, et à l’irruption de trois de ses assaillants à l’autre bout du couloir, récupéra à la hâte son fusil avant de prendre la fuite. Elle fut coupée dans son élan par le son répété d’une arme à feu : le robot venait d’ouvrir son bras gauche sur un canon intégré, et il avait éliminé la menace en quelques secondes.

— Nous sommes dans un endroit sûr, répondit enfin la machine. Maintenant, j’ai besoin de réponses.

Mo’na retrouva enfin son calme, mais commença à nourrir une certaine inquiétude vis-à-vis de son interlocuteur : il était sans aucun doute très puissant. Elle se présenta enfin, se perdit dans des explications sur les Drenn, puis commença à lui expliquer son lien avec le peuple Mori.

— Mori, vraiment ? Combien de temps ai-je dormi…

— D’autres ennemis arrivent.

— Suivez-moi, je dois voir si au moins une partie de mon équipage est encore fonctionnelle.

Ils se mirent en route, enjambant de plus en plus de débris au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les couloirs déformés du vaisseau. Mo’na ignorait tout de ce que pouvait être ce bâtiment enfoui sous la terre, et son nouvel ami qui se désignait comme simple capitaine ne lui inspirait pas confiance, bien qu’il se fût adouci après son coup de secondaires.

— Alors, ces Drenn… ont fini par réussir à poser pied sur Faal malgré la dissimulation et la répulsion psychique mises en place par les Mori ?

— Oui, c’était il y a un an. Ils ont laissé une gigantesque station spatiale entièrement désactivée voguer au hasard, jusqu’à ce qu’elle s’écrase sur la planète alors invisible.

— C’est intelligent de leur part. Vous me dites que la répulsion est une sphère d’attaque mentale projetée tout autour de la planète pour inciter quiconque s’en approcherait à faire demi-tour ?

— Entre autres.

— Très intéressant… Cela explique pourquoi il n’y a que des robots parmi les attaquants.

— Les automates qui étaient à l’intérieur de la station ont dû s’activer à l’impact, et ont commencé à marcher en direction de la Capitale depuis le site de crash en plein territoire du Feu. Un bouclier cinétique était déployé tout autour de la station, toutes les unités ont été envoyées… et une deuxième station s’est écrasée il y a dix jours.

Le capitaine ne répondit rien. Elle l’avait trouvé là, et réactivé dans l’espoir de trouver un moyen d’échapper à une escouade Drenn qui l’avait repérée dans les ruines d’une bibliothèque où elle s’était réfugiée pendant une rude bataille. L’entrée du vaisseau dépassait d’un amoncellement de débris dans un cratère causé par une explosion. Pour remettre le capitaine en marche, elle n’avait eu qu’à le débloquer à l’aide d’une espèce d’interrupteur accessible dans ses circuits ; comme si, pour une raison obscure, son système avait tout simplement été prévu pour être facilement arrêté à distance. Était-ce une sorte de coutume, sur Faal, de tout mettre en pause et d’enterrer les vestiges du passé ?

— C’est ce que je craignais, grogna-t-il en repoussant une moitié de carcasse. Tout l’équipage est hors service, je peux deviner la violence de ce crash.

— On va rester coincés ici si l’entrée que j’ai débloquée est la seule qui donne sur la surface, maugréa Mo’na. Les ennemis ont sûrement cerné les environs.

— Non, il doit rester les gardes d’urgence à proximité des capsules d’éjection. Il faut avancer, encore un peu plus loin.

— Est-ce que je peux vous faire confiance ?

Il s’arrêta et la regarda à nouveau de haut en bas, puis de bas en haut. Il n’avait visiblement jamais connu d’Yrdiekk par le passé, et au-delà de ça, il avait un comportement étrange.

— Vous avez pris la peine de me déterrer… Cela faisait longtemps que j’attendais ici.

Mo’na se détendit un peu, mais elle n’était pas encore convaincue de la bienveillance de cette créature.

— Vous avez un pouvoir étrange, reprit le capitaine, il pourrait être utile. Je vais vous aider, si vous promettez de m’aider en retour.

— Je ne peux pas prom…