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2100. Alors que le Nouveau Royaume instrumentalise les hommes, le clan Terre-Mère donne naissance à des Égrégores : des Hybrides conçus pour affronter le Royaume, sur les ruines laissées par des catastrophes et des batailles qui ont fait basculer le règne animal dans un chaos sans nom. Ces créatures seront craintes comme la mort et vénérées comme des dieux. Entre monstres cornus et machines de guerre, six narrateurs seront confrontés à autant d'injustices que de destructions, au gré d'une métamorphose rapide et brutale de notre monde.
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Seitenzahl: 586
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Merci au temps. Merci aux rencontres.
Je dédie ce livre à mes soutiens de la première heure.
Merci à ma famille, qui a su me donner inspiration et confiance depuis le commencement.
À mes amis, qui ont su donner un souffle d'enthousiasme à ce projet.
Un petit mot de l’auteur
Phase I : [Mirage]
Prologue
PARTIE I / VI : Dieu Agile
CHAPITRE 1 : NOUVEAU-NÉ
CHAPITRE 2 : ÉVEIL DES SENS
CHAPITRE 3 : BAPTÊME DU SANG
CHAPITRE 4 : HURLEMENT
CHAPITRE 5 : CEUX QUI SE SOULÈVENT
CHAPITRE 6 : LA HUITIÈME HYBRIDE
CHAPITRE 7 : À LA RECHERCHE D’EQUAL
CHAPITRE 8 : MÉFIANCE
CHAPITRE 9 : TREMBLEMENTS
CHAPITRE 10 : INVASION
CHAPITRE 11 : LA BÉNÉDICTION DES DIEUX
CHAPITRE 12 : CEUX QUI TE TENDENT LA MAIN
CHAPITRE 13 : LES MURS
CHAPITRE 14
Phase II : [Artemis]
PARTIE II / VI : La messagère
CHAPITRE 1 : DES OISEAUX EN CAGE
CHAPITRE 2 : L’ÎLE INEXISTANTE
CHAPITRE 3 : CEUX QUI ONT ÉCHOUÉ
CHAPITRE 4 : LABORATOIRE
CHAPITRE 5 : UTILITÉ
CHAPITRE 6 : UNE SIMPLE CONVERSATION
CHAPITRE 7 : TERRE-MÈRE
CHAPITRE 8 : L’OMBRE ET LA LUMIÈRE
CHAPITRE 9 : SENTINELLES
CHAPITRE 10 : RETOUR
PARTIE III / VI : Le Chevalier
CHAPITRE 1 : SOLITUDE
CHAPITRE 2 : FAMILLE
CHAPITRE 3 : NOUVELLE PEAU
CHAPITRE 4 : RÉUNION DE FAMILLE
CHAPITRE 5 : LE BERGER
CHAPITRE 6 : CAPTURE
CHAPITRE 7 : OPÉRATION ARTÉMIS
CHAPITRE 8 : CHASSE VIRTUELLE
CHAPITRE 9 : PRÉCIPITATION
CHAPITRE 10 : DÉRIVE
CHAPITRE 11 : AVANT LA TEMPÊTE
CHAPITRE 12 : ANGES
PHASE III : [EFFONDREMENT]
Prologue
PARTIE IV / VI : L'orpheline
CHAPITRE 1 : ÉVEIL
CHAPITRE 2 : LA FAILLE CÉLESTE
CHAPITRE 3 : DÉMONS
CHAPITRE 4 : ABANDON
CHAPITRE 5 : HARMONIE
CHAPITRE 6 : LA FAILLE OCÉANIQUE
CHAPITRE 7 : SECRETS
CHAPITRE 8 : DESCENTE
CHAPITRE 9 : JE SUIS L’OCÉAN
PARTIE V / VI : La Bataille Céleste
CHAPITRE 1 : VERS L’EFFONDREMENT
CHAPITRE 2 : CASSURE
CHAPITRE 3 : AU FRONT
CHAPITRE 4 : RETRAITE
CHAPITRE 5 : REJET
CHAPITRE 6 : FRAGMENTATION
CHAPITRE 7 : LE PROGRAMME FORTERESSE
CHAPITRE 8 : LE ROYAUME SPECTRAL
PARTIE VI / VI : L'Ère de l'Union
CHAPITRE 1 : CONSCIENCE COMMUNE
CHAPITRE 2 : LES OUBLIÉS
CHAPITRE 3 : LA FAIM
CHAPITRE 4 : DEMI-CORNE
ET PUIS, LE CIEL S’EST ÉCLAIRCI: (ÉPILOGUE)
L’histoire d’une deuxième apocalypse consécutive.
Récits de la Guerre Céleste est un roman SF / Cyber fantasy qui a vu le jour sous plusieurs formes, et sur différentes plateformes, depuis 2013. Au départ un simple exutoire, ce livre s’est vu prendre un ton assez grave, marqué par une époque où l’évolution inquiétante de notre monde mène de plus en plus à une remise en question de l’activité humaine, si intensive et destructrice.
Ce roman est raconté à la première personne, à travers les yeux de personnages qui mènent une guerre pour leurs idéaux et leur survie, et ce, dans le feu de l'action des combats auxquels ils devront participer. En toute subjectivité, ils donnent leur vision des faits et de la guerre, qui les divise encore après le Cataclysme qui détruisit presque toute civilisation sur Terre à la fin du XXIe siècle.
Vous rencontrerez en premier lieu l'Égrégore Mirage, un être créé de toutes pièces par le clan Terre-Mère, groupe de survivants voué à la destruction du Nouveau Royaume établi dans le ciel. Leur conflit prend de l’ampleur, sur une toile de fond dessinée par une « fin du monde » déjà bien installée : une toile chaotique, composée de catastrophes, de guerres, de morts-vivants cornus, et de phénomènes surnaturels.
Je vous souhaite de vibrer avec mes narrateurs, de vivre leurs combats de toute leur intensité, et bien sûr, une bonne lecture.
H.
Nous avons réussi à construire une base sous la terre. Il semble que les drones sentinelles du Nouveau Royaume n'aient rien vu, et nous sommes presque prêts à nous battre. Par chance, une installation avait déjà été ébauchée ici, et nous n'avions plus qu'à investir les lieux. Les entrées ont été habilement déguisées en restes de mines, ou dissimulées entre les roches épaisses qui recouvrent le pied de cette montagne. Nos ingénieurs ont réussi à déployer un hologramme sur la zone, assez épargnée par la rage de la grande guerre jusque-là.
Ils pensaient que toute l'Humanité se laisserait dominer par ce Roi, mais nous voilà, après des années à développer cette installation en se cachant au mieux. Je ne suis pas sûre de vouloir savoir ce qui se passe sur leurs îles volantes. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas fini de piller la Terre.
Plus de 99% des espèces animales terrestres se sont éteintes. Seules subsistent celles que l'Homme asservit pour se nourrir, et celles dont nous ne connaissons pas le sort exact. Le reste se décompose, mais continue de marcher sur la terre ferme, telle une armée désordonnée, où chaque créature ne fait que suivre et subir une amplification de ses instincts primaires. Je pense que c'est l'Homme qui a créé ce virus cornu. Nous sommes conscients du sacrifice que notre combat représente, mais la paix du Nouveau Royaume est un mensonge. Leur survie est basée sur la destruction de ce que la nature nous avait apporté de plus beau, et c'est inacceptable.
Nos ancêtres ont tenté d'arrêter la catastrophe, mais l'Humanité semble vouée à la guerre. Nous lui apporterons donc son ultime bataille. Nous renions l'espèce humaine. Nous ferons tomber ce royaume et aiderons la nature à reprendre ses droits sur ce peuple corrompu.
Notre élévation spirituelle, le déséquilibre certain des énergies qui régissent le monde, et enfin notre savoir scientifique, nous ont permis de démarrer la création d'un tout nouvel être vivant, plus fort que l'Homme et, surtout, sans sa prétention. Il sera bientôt prêt. S'il est un succès, nous en créerons d'autres. À l'aube du 22e siècle, je jure par ces lignes que l'Homme tel qu’il s’est construit sera détruit par les mains de nos guerriers.
[Archives du clan Terre-Mère ; "Projet Égrégore" ; 9/11/2098 ; Morgane]
Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas ce que je suis. À la fois un esprit sans corps, et une carcasse vide. Mais c'est en train de changer. Ce corps dans lequel je me trouve est encore lourd et engourdi, pourtant je commence à établir le lien avec lui. Petit à petit, mes yeux s'ouvrent, et je décèle ce bruit de pas qui vagabonde non loin d'ici. Je suis plongé dans un liquide jaunâtre, et des câbles sont reliés de part et d'autre de mon corps. Quel est cet endroit ? Très vite, j'entends un autre son. Plus bas, plus profond. Plusieurs voix très graves unies dans ce qui semble être une prière. Les pas se rapprochent, et bientôt, une femme rousse vêtue d'une grande cape noire à capuche fait son apparition devant moi.
« Bonjour, Mirage, futur guerrier. Nous prions depuis plusieurs semaines pour que tu existes, puisses-tu nous aider très vite.
Que me veulent-ils ? Qui sont ces gens ? Quelle est cette prière qui m'a fait naître ? Les questions se bousculent en moi, et pourtant je me sens terriblement stable. Bientôt, je me lèverai et je partirai au combat comme ils me le demandent. Bientôt, j'accomplirai la raison de mon existence. L'énergie dégagée de leur prière m'envahit, et je sais que cette énergie est motivée par un sentiment commun très puissant.
Ils veulent que j'existe. Je dois me battre pour eux.
— Notre Mère la Terre est à l'agonie, Mirage. Depuis des siècles, les hommes piétinent son sol, polluent son air et massacrent ses enfants. Nourris par leur orgueil et leur soif de pouvoir démesurée, ils détruisent chaque jour un peu plus de ses magnifiques créations. Longtemps, nous avons essayé d'empêcher la catastrophe de manière pacifique, mais rien n'y fait. N'ayant d'yeux que pour leurs intérêts personnels, les puissants de ce monde négligent la nature au profit de ce qu'ils appellent le progrès…
Sa voix, tremblant de peine et de colère, pénètre mon cœur. Ses mots génèrent en moi un sentiment d'injustice profonde, comme animé par des années de combats et de pertes, gâchées dans des échecs face à la laideur de ce monde.
Je dois me battre.
— Profitant dudit progrès et l'associant à des rituels magiques, nous t'avons créé un corps fort avec nos mains, et un esprit sage avec notre âme. Très vite, tout ceci ne fera plus qu'un, et tu rejoindras les combattants de Terre-Mère.
Peu de temps après, ma cage s'ouvre et répand son contenu au sol. Les câbles se détachent de mon corps, et je me retrouve à genou devant ma créatrice, qui se présente comme étant la meneuse du Clan, Morgane. Il y a également mes créateurs : une quinzaine de capuches se soulèvent et se rapprochent de moi.
— Nous t'avons forgé en tant que créature agile. Ton esprit pourra évaluer rapidement les situations, et ton corps svelte et puissant te permettra de voler au travers des lignes ennemies, tel un éclair. Mais tu devras prendre conscience de tes capacités avant qu'on ne te confie ta première mission. Deux de tes semblables t'attendent à la porte de cette salle : ils te feront visiter notre installation, puis tu seras mis à l'épreuve. »
Je ne suis pas humain, ni machine. Je suis un être hybride entre la magie et la techno-biologie. Et je ne suis pas seul. En dehors de cette salle se trouvent des points de repère pour moi, des modèles. Notre combat est le même, nos créateurs sont les mêmes. Rassuré et à la fois intrigué, je m'avance vers la porte. Rassuré, car je ne m'entraînerai pas à partir de rien. Intrigué, car l'apparence sombre et crochue de mes mains éveille en moi un désir d'en apprendre plus sur ce que je suis. Que sont ces fibres épaisses et métalliques qui constituent mon corps, sous l'armure légère que je porte ?
La porte s'ouvre, et devant moi se dressent deux êtres qui m'accueillent d'un geste de salut. À gauche, se trouve un guerrier massif portant une armure ornée de motifs végétaux. Plus grand que moi d'une demi-tête, il est bien plus large d'épaules, et son corps semble inébranlable. Son casque, surmonté d'une corne orientée vers l'avant, présente une fente en "V". Derrière cette fente, brillent deux lueurs blanches. Je devine dans son dos une grande hache à double tranchant. Il attend que j'aie fini de l'observer, et de constater avec une certaine stupeur l’étendue de mes connaissances alors que je suis né il y a moins de cinq minutes, puis il s'adresse finalement à moi :
« J'ai été forgé pour supporter les assauts ennemis en alliant force et résistance physique. On m'appelle Knight. Bienvenue chez toi, Mirage.
Contrairement à celle de Morgane, la voix de Knight semble résonner directement au lieu d'être produite mécaniquement. Il m'explique brièvement ce qu'ils appellent "la voix de l'esprit", qui n'implique pas de cordes vocales, et que nous utilisons car nous n'avons pas de bouche. Après un léger temps de réflexion, je me tourne doucement vers l'autre créature, de forme féminine. Elle porte un manteau noir par-dessus son corps, lui aussi semblable au mien, et quelques pièces d'armure. Légèrement plus petite que moi, elle présente une certaine grâce comparée à Knight. Ses épaules sont surmontées de grandes épaulières dirigées vers l'arrière, et une longue queue de cheval blanche prend racine à l’arrière de son casque. Ses yeux bleu ciel brillent également derrière une fente en "V", et sa tête me paraît plus fine que celle de Knight. Elle porte un fusil dans le dos, et une épée courte à la ceinture.
— J'ai été forgée pour manipuler l'air et le vent. Je suis la deuxième Égrégore élémentaire, et on m'appelle Aeria.
— Égrégore… C'est ce que nous sommes ?
— C'est le nom qu'on donne aux entités créées par la force mentale d’un groupe de personnes, m'explique Knight. C'est en quelque sorte une modification de la réalité, provoquée par une forte concentration et un désir commun de faire exister un être.
— Je… savais déjà cela, je crois.
— Il y en a quatre autres pour le moment, reprend Aeria. Tu pourras les rencontrer lorsqu'ils rentreront de leur mission. En attendant, nous allons te faire visiter la base et commencer ton entraînement. Tu es d’accord ?
— Je vous suis. »
À mesure que nous marchons, je découvre que l'installation prend place au pied d'une montagne, abritée par la pierre et entourée de forêts denses. Les villes alentours sont mortes depuis des années. Je prends ainsi conscience des circonstances dans lesquelles je vois le jour…
Nous sommes en 2100. Il y a un peu plus de dix ans, l'écosystème de la planète s'est effondré brutalement, donnant lieu à de nouvelles guerres pour l'acquisition de ressources vitales, au moment où l'Humanité aurait dû s'unir pour faire face à cette ultime crise. La population humaine a diminué jusqu'à passer sous le seuil des sept-cent milles. Mais au lieu de tirer des leçons des événements, des êtres humains cupides ont à nouveau profité de leur pouvoir pour obtenir toujours plus que nécessaire. Alors que la nature est terriblement affaiblie par les armes chimiques utilisées pendant la guerre, ainsi que les modifications génétiques et la déforestation qui lui ont laissé des stigmates ineffaçables, l'Humanité avance à nouveau vers la catastrophe. Sous le drapeau du "New Human Kingdom", elle exploite avidement toute ressource pour dominer le peuple, et ce, depuis sa victoire mondiale il y a de cela six ans.
C'est contre ces humains que nous nous battons. Idéalement, l'Homme aurait dû disparaître totalement avec ces événements. Nous nous battons dans l'espoir de préserver – venger ? – le reste de la faune et de la flore qui peuplent cette planète. Ces êtres qui n'ont pas eu d'autre choix que de se soumettre à l'orgueil de l'Homme et à sa folie destructrice. Nous le faisons pour éveiller les consciences, et peut-être un jour libérer les hommes de leur condition d'esclaves. Car le Nouveau Royaume exploite les faibles pour nourrir sa puissance.
Mais la situation est plus compliquée qu’un simple conflit bilatéral. Dans les ruines du Cataclysme, à l'aube de la guerre, sont nées des créatures cornues, difformes et enragées, que les puissants peinent à asservir. Certaines sont passives et de petite taille, d'autres sont extrêmement agressives et colossales. Et le problème ne vient pas seulement des dégâts directs qu'elles causent, mais aussi du fait qu'il s'agit d'un virus incompréhensible qui a contaminé la grande majorité des humains et des animaux qui partageaient la Terre. On l'appelle la rage de la grande guerre. La peur liée à ce fléau est utilisée par le Royaume pour soumettre le peuple.
Nous ne savons pas si notre action parviendra ou non à sauver ce qu'il reste de vie sur Terre. Nos seules certitudes sont la bénédiction des dieux anciens, et la malédiction des hommes et de leurs machines. Nous sommes considérés comme des terroristes. Des tueurs, un cancer pour l'Humanité.
Seulement, si leurs actes demeurent inhumains depuis des siècles, c'est que l'Humanité qu'ils vénèrent a perdu toutes ses valeurs.
« Recule-toi un peu, Mirage.
Nous voilà dans la salle d'entraînement de l'installation Terre-Mère, ou plus exactement dans un simulateur. Ici, la douleur ressentie, bien que très réaliste, n'est qu'un message. La mort n'entraîne que le réveil dans le monde réel. Cela fait partie de la haute technologie atteinte par l'espèce humaine au cours de ce millénaire.
— Bien, dit Knight. En tant qu'Égrégore, les énergies et la magie qui circulent en toi doivent être quelque chose d'inné. Elles font partie de ce que tu es. Une courte période de concentration devrait te permettre de réaliser des choses dont les humains sont incapables à ce stade.
— Je dois ressentir un flux ?
— Exactement. C'est moi qui suis chargé de ton éveil, car nos archétypes de combat sont similaires : ta concentration doit s'effectuer dans tes membres inférieurs pour te déplacer rapidement, par exemple.
— Je vais vraiment pouvoir bouger très vite ?
À peine ai-je le temps de finir de poser la question, que Knight franchit en un éclair les dix mètres qui nous séparaient. Je n'ai rien vu venir, à peine pu apercevoir son déplacement.
— Alors, sceptique ? Tu as du mal à croire qu'un corps aussi gros puisse se déplacer avec tant de vigueur ?
Il ricane. Il est fier du coup qu'il vient de me porter. Il est fort de son expérience au combat, mais le poids de son armure lui a fait consommer beaucoup d'énergie pour réaliser ce mouvement. Je l’ai senti, avec une précision que je ne soupçonnais pas.
— C'est mon tour.
Envoyant rapidement l'énergie dans ma jambe droite, je prends appui contre son torse, relâche une violente décharge d’énergie contre lui, et m’éjecte en exécutant un saut périlleux en arrière. À la suite de mon acrobatie, me voilà accroupi mains au sol, prêt à l'attaquer à nouveau, bien que surpris par cet instinct guerrier dont je fais preuve. Knight a très peu bougé, et lui aussi semble prêt à recevoir mon assaut. Cette fois, je ne me laisserai pas surprendre. Cette fois, il ne rira pas. Telle une vague puissante, mon énergie se répand dans mes jambes et je m'élance. En une fraction de seconde, mon poing vient s'écraser contre le bas de son ventre démuni d’armure. Encore une fois il recule à peine, et là se trouve sa force : il est extrêmement solide et stable. Emporté par mon élan, j'effectue un demi-tour en glissant au sol, et passe dans son dos.
— Il va falloir frapper plus fort que ça si tu veux me faire mal, petit frère ! me lance-t-il.
Mais déjà, tout me semble plus lent. Il se retourne vers moi, et je vois clairement chacun de ses gestes. Dans une seconde il me fera face, mais cela me paraît une éternité. Je serai déjà trop près pour qu'il puisse riposter. Dans un vif saut, je frappe son épaule droite, concentrant cette fois plus de force dans ma main dans l'espoir de lui faire perdre l'équilibre. Il pivote dans le sens de mon coup, mais pas encore assez fort.
— Ton pouvoir s'éveille déjà, Mirage. Mais pour l'instant, tu ne peux rien faire contre moi, tes coups sont trop faibles !
Je me retourne au plus vite, et lance une nouvelle attaque avant qu'il n'ait fini de se remettre face à moi. Cette fois, j'emprunte la voie des airs et précipite mon pied contre sa tête. Tombe ! C'était sans compter sur une telle réaction de sa part : sa main droite dévie mon coup d'un simple effleurement et attrape ma cheville, transformant mon corps entier en un poids mort, qu'il fracasse aussitôt sur le sol qui se fissure autour de moi. Mon corps aussi craque. Je sens le tissu de fibres de ma jambe se déchirer dans la violence de son attaque, ce qui m'inflige une douleur insupportable.
— Fin de la simulation ! » résonne sa voix comme une fatalité.
Sur ces mots, il assène un coup de poing dévastateur dont je ne peux être que le spectateur. Tout me paraît lent et la douleur n'en est que plus intense. Son poing traverse ma poitrine, éclatant la couche ferrique de mon armure, puis broyant mon enveloppe corporelle.
Je me réveille dans ma capsule, au milieu de la salle du simulateur. Très vite, Knight et Aeria reviennent également à eux et s'approchent de moi. Sous le choc de cette expérience de mort, je reste muet et les regarde un à un.
« Tu t'es très bien débrouillé pour un premier entraînement, me dit Knight calmement.
— Les humains l'appellent l'armoire à glace, me glisse Aeria. Et ceux du Nouveau Royaume qui l'ont vu charger dans leur direction se sont fait dessus.
— Ce qui les a fait pâlir, c'est quand ils ont vu ma grande… hache.
— …
— Bon, nous retournerons dans le simulateur lorsque tu te seras entraîné à faire circuler les énergies dans ton corps. Je suis sûr que tu feras très vite des progrès, on a été créés pour ça.
— Je vais faire de mon mieux », conclus-je.
Ils m'emmènent jusqu'à ma "chambre", une petite pièce carrée munie simplement d'un tapis de méditation et de bougies. J'éteins la lumière et m'installe, assis au sol.
*
Plongé dans le noir, je me remémore le combat avec Knight, conscient qu'il n'était pas à son maximum. Pas encore. Je dois m'améliorer rapidement, pour atteindre un niveau convenable et partir en mission.
Alors je me concentre et fais le vide en moi. Je visualise une flamme bleue qui grandit en mon ventre et m'envahit. Quelques minutes après le début de mon exercice, je ressens une soudaine chaleur dans l'intégralité de mon corps. Ce corps qui a été conçu pour courir trop vite pour être vu, et pour frapper fort là où se trouvent les faiblesses. Une voix résonne en moi, me donnant plus de force.
« La base de la magie est la croyance. Tu dois croire en ce que tu fais, croire en ce que tu es, et tu réaliseras de grandes choses. Tu as été forgé ainsi. »
La flamme s'intensifie, et je la ressens dans la moindre parcelle de mon corps. Je place mes mains sur mes genoux, paumes vers le ciel, et bientôt deux sphères d'énergie pure apparaissent à mes yeux. Bien qu'inoffensive, cette énergie me donne la sensation que je vais y arriver. Tout n'est qu'une question de temps. Je rappelle l'énergie en moi et ferme les yeux. Désormais je ressens son flux rapide, et me souviens de cette ivresse ressentie lorsque tout a ralenti autour de moi. Si l'esprit accélère, le temps se déforme et offre plus de possibilités.
Les yeux fermés, je visualise ma chambre. Pour améliorer mes déplacements, je me dois de rendre mon entraînement difficile. Je suis assis à terre, le mur se situe un peu plus d'un mètre derrière moi, et la porte, deux mètres devant moi. Croire en ce que je fais. Enfin prêt à accomplir mon mouvement, je me lève soudain, fonçant droit sur la porte contre laquelle je prends appui des deux pieds, et exécute un salto arrière me menant pieds contre le mur de derrière, dont je me détache en roulant vers l'avant pour revenir à ma place initiale, comme prévu. Mon contentement est cependant minimisé à la réouverture de mes yeux, lorsque je m'aperçois que l'onde de choc dégagée lors de mon mouvement a renversé les bougies.
Et ma surprise est elle-même abrégée par un appel qui retentit tout à coup dans l'installation.
« Tous les combattants disponibles, prenez place immédiatement aux postes de défense ! Ce n'est pas un exercice ! »
Affolé, je sors de ma chambre et peine à demander à quelqu'un de quoi il s'agit. On me répond à la hâte que l'installation est certainement survolée par une patrouille ennemie, et que l'on doit se préparer à une éventuelle attaque en cas de détection.
« T'inquiète pas le nouveau-né, on s'occupe de tout. Et puis on est bien cachés ici, personne ne nous a jamais trouvés. C'est même compliqué pour nous de revenir au bercail en fin d'expédition. »
Perdu entre deux couloirs après avoir croisé une dizaine de personnes, j'attends des nouvelles. La volonté de devenir apte au combat me démange. Comme on vient de me le dire, je ne suis encore qu'un nouveau-né. Mais un nouveau-né qui ne compte pas rester les bras croisés à attendre que ça se passe.
La voix résonne à nouveau dans le bâtiment :
« L'un des cinq grands Cuirassés du NHK est en train de survoler la zone, alors qu'une de nos équipes risque de revenir d'un moment à l'autre et de se faire repérer. Que chaque combattant se tienne prêt à intervenir par voie aérienne, et que les civils se regroupent dans les hangars d'évacuation d'urgence ! Une équipe va être envoyée pour tenter de voler le vaisseau ! »
Pourquoi maintenant ? Si le combat est engagé, vais-je devoir y prendre part ou partir avec les non-combattants ? Mon questionnement est vite coupé par Knight qui passe en courant et m'attrape sous son bras.
« Mais qu'est-ce qui cloche avec toi, Knight ?!
— C'est ta tendance à trop réfléchir qui m'énerve ! Nous rejoignons Aeria dans un petit vaisseau d'assaut qui s'apprête à décoller.
— Mais ça veut dire que…
— Oui. Nous faisons partie de l'escouade d'intervention qui doit capturer le Cuirassé. Deux autres Hybrides sont bel et bien sur le chemin du retour, et même si l'installation n'est pas repérée, eux le seront certainement. Ils sont très puissants, mais leur vaisseau ne sera jamais de taille face aux canons du Royaume !
— Mais je ne suis pas prêt !
— Crois en toi, frangin, tu es loin d’être nul comme guerrier.
Nous traversons un long couloir menant à un passage souterrain, où se trouve un wagon posé sur des rails qui rejoignent le bout d'un tunnel. Knight me lâche au sol et démarre les systèmes du wagon, qui nous mène à la passerelle aérienne en un peu plus d'une minute. Une fois à bord du vaisseau, une navette de petite taille et de forme arrondie, il lance :
— Nous sommes prêts, chauffeur, tout repose sur toi !
— Parez à l'abordage ! annonce l'humain qui est aux commandes.
— Kraig, tu sauras trouver une brèche pour qu'on infiltre le vaisseau ? demande Aeria.
— Il y a de grandes baies vitrées le long de certains couloirs, nous allons passer par là. Vous serez repérés avant même votre entrée dans le vaisseau, ne l'oubliez pas. »
Venant apporter sa pierre à l'édifice de ma peur, la voix dans les haut-parleurs résonne à nouveau :
« Nos craintes sont confirmées, le Cuirassé amorce son attaque contre le vaisseau de l'équipe d’Hybrides. Faites votre maximum pour préparer les civils dans les hangars en cas d'urgence, et capturez le navire de guerre ! Battons-nous, guerriers ! Gagnons cette bataille ! »
Notre navette décolle sans plus attendre. Passant un large tunnel souterrain, nous sortons finalement entre deux grandes roches à pleine vitesse, puis partons en ligne droite sur le Cuirassé du NHK. Ma surprise face à ce monstre de huit-cents mètres de long est telle, que je ne réalise pas tout de suite que d'ici quelques instants nous serons à bord. C'est Aeria qui me remet les idées en place, en me tendant une épée courte et un pistolet.
« Je sais que tu n'as pas encore appris à t'en servir, mais je ne doute pas que tu apprendras très vite.
— Je n'ai pas vraiment le choix, je suppose.
— Non.
— Tout ira bien, me rassure Knight pendant qu'Aeria me montre rapidement quelques bases. Le peu que tu as pu faire contre moi te rend déjà apte à affronter au moins cinq de leurs hommes à la fois. N'oublie simplement pas de foncer pour limiter leurs possibilités de te tirer dessus.
— Et on a un plan pour voler un engin de cette taille ?
— Neutraliser le commandant et l'équipage, et prendre sa place. Le plus difficile va sûrement être de s'enfuir avec le vaisseau avant qu'une armada ne vienne pour le reprendre ou le descendre, surtout qu'il n'y a pas la place dans la base. Je crois que si nous y parvenons, nous partirons directement à l'assaut de l'île principale du Royaume.
L'instant d'après, nous sommes à hauteur d'une surface de verre renforcé du Cuirassé.
— C'est le moment ! dit Kraig. Je prie pour vous, Hybrides. »
Kraig étant parvenu à briser le verre avec une salve de balles, nous nous jetons tous les trois à l'intérieur dans l'espoir qu'il puisse s'enfuir rapidement. Dès l'instant où nous posons les pieds sur le sol du vaisseau, une sirène retentit. Nous n'aurons pas d'autre alternative que le combat. À la suite de Knight, nous suivons l'affichage interne pour repérer le pont de commande.
« Ils arrivent !
À l'autre bout du couloir, un groupe épais de robots de combat accompagnés de quelques soldats arrive bruyamment. Mes mains se cramponnent progressivement à mes armes, à mesure que je prends conscience qu'il est temps.
— Aeria, tu sais quoi faire !
Knight s'élance sous les feux ennemis, suivi de près par Aeria. Celle-ci s'empresse de lancer une violente bourrasque, qui accélère notre course et provoque un impressionnant mouvement de recul chez les ennemis. Alors que les corps s'entrechoquent et s'écroulent sous l'assaut de notre meneur, le voilà qui m'adresse un avertissement :
— Derrière toi ! »
Pris d'un tressaillement, je me retourne et vois arriver trois autres robots ennemis prêts à tirer. Alors qu'à peine plus d'une seconde nous sépare de leur attaque, j'entre à nouveau dans cet état second qui m'avait animé dans mon combat avec Knight : je ne fais presque qu'observer cette main tenant ce pistolet, ce pistolet tirant trois balles, chacune dans la jambe d'une machine, ces automates condamnés brusquement à ramper au sol dans un grésillement chaotique. Je me retourne et reprends ma course à la suite de mes frères d'armes, la peur bannie de mon esprit et les idées claires. Nous courons sans nous arrêter, droit vers le pont de commande.
Bientôt, un appel retentit dans le Cuirassé :
« Le vaisseau subit une attaque interne, interrompez immédiatement l'interception en cours et éliminez les intrus !
— La diversion a fonctionné, dit Knight, l'équipe alliée va pouvoir s'en sortir maintenant !
— Qui sont les membres de cette équipe ? je demande.
— Ignis l’Égrégore de feu, et Dread la Banshee incarnée, me répond-il.
— Banshee ?
— Ce sont des créatures mystiques dont le cri annonce la mort, voire la provoque. Dread n'est pas une Égrégore. Tu auras l'occasion de la rencontr…
Notre échange est coupé par le bruit des pas d'une escouade ennemie qui approche dangereusement. Un son métallique m'interpelle et montre rapidement son visage : parmi nos ennemis se tiennent cinq robots humanoïdes, plus grands que les précédents, et armés de mitrailleuses lourdes. Sur leur plastron, il est écrit "NHK" et "T-2".
— Te laisse pas impressionner, Mirage ! Déboîtez-leur vite la tête pendant que je m'occupe des autres !
À peine Knight a-t-il le temps de donner cette directive, qu'Aeria décolle dans un souffle et tourbillonne entre les machines, décapitant les deux premières et propulsant les trois autres contre les murs. Je prends alors sa suite en me jetant sur ces dernières, terminant le travail dans les trois secondes qui suivent son attaque. Autour de nous les corps volent, et notre colosse reprend la tête du groupe. J’ai vraiment fait ça ?
— Du bon boulot ! rit Knight.
Cependant, alors que nous reprenons notre course, un léger grésillement m'interpelle. Je me retourne sur les cinq machines qui se relèvent et se préparent à tirer sur nous. Paniqué, je m'écrie :
— Leur tête n'était qu'un leurre, à couvert ! »
J'enfonce mon épée dans le ventre de la première machine à ma portée, l'ouvre par le bas et, dans une rotation, j'assène un violent coup dans la mitrailleuse de la seconde qui se retrouve désarmée. Tout en me servant d'elle comme bouclier, je vide les douze balles du chargeur de mon pistolet dans les trois autres robots qui titubent puis s'écroulent. Knight me propose amicalement d'arrêter de dire "à couvert" quand l'ennemi n'a pas le temps d'attaquer, puis se remet à courir.
Devant nous se dresse tout à coup un mur d'ennemis et de tourelles mobiles. Trois pas dans ce couloir, et nous voilà cibles d'une vingtaine de tireurs ne laissant aucun moment de silence entre leurs attaques. Nous voilà réduits à faire marche arrière au plus vite, nous repliant là d'où nous venons. Dans notre précipitation, nous n'avions pas prévu une telle riposte et le temps risque de manquer. Bientôt, des renforts arriveront, et le vol du vaisseau aura été un échec.
« OK, soupire Knight, ça va pas être simple. Ils sont trop nombreux et trop bien équipés…
— Je contacte Morgane pour avoir ses directives ? demande Aeria.
— Je crois que ça ne va pas être nécessaire… répond notre meneur.
Alors que dans le grand couloir la troupe ennemie progresse, à l'opposé, deux silhouettes s'approchent de nous.
— … On tient notre chance, mes amis. »
L'atmosphère se réchauffe à mesure que les silhouettes s'avancent, et mon regard se fixe sur elles. La chaleur dégagée par celle de gauche est si forte que l'air se déforme autour d'elle, mais cela ne semble pas affecter celle qui marche à ses côtés… Non. Elle ne marche pas. On dirait plutôt qu'elle flotte au-dessus du sol, et son corps est presque transparent. Dread, la Banshee. Son corps mince et allongé couvert d’une robe blanche en loques évoque une vision d'horreur. Contrairement à nous, sa figure presque humaine n'est pas cachée par un casque, mais elle ne possède pas de bouche non plus. Une longue chevelure argentée emmêlée encadre son visage et s'agite tel un drapeau de mort derrière son dos. Pour unique arme, une grande et large épée qu'elle tient retournée dans sa main gauche, laissant traîner sa pointe au sol.
L'autre est Ignis. Égrégore de feu. Le "V" de son casque, brillant d'une forte lumière orange, pourrait à lui seul être sur le point de s'embraser. Cette visière soulignée par deux fissures imitant des larmes. Un fusil à pompe dans sa main droite, une petite hache de combat dans le bas de son dos et la tête penchée en avant, il semble prêt à attaquer à tout moment. En plus de sa température, une aura destructrice l'accompagne, comme une volonté incontrôlable de libérer les flammes sur le champ de bataille.
« Messieurs-dame… salue-t-il brièvement, avant de s'avancer au coin du grand et hostile couloir.
L'instant d'après, une vive lueur rouge-orangée s'empare de la zone, ne laissant de place que pour le son désordonné des cris poussés par nos ennemis, et une vague de collisions et d'explosions. Nous franchissons à nouveau le coin du couloir, et s'offre à nous un spectacle dérangeant : à l'autre bout du couloir brûlant, Dread voyage déjà entre les soldats pétrifiés par la peur et les robots démembrés par sa lame, sous la pluie artificielle lancée par le système anti-incendie du vaisseau… Et sous mes yeux effarés.
— Knight, pourquoi ne crée-t-on pas uniquement des Hybrides puissants comme eux et toi ? Quel est l'intérêt de ma vitesse alors qu'ils auraient pu me forger avec ton invincibilité ou celle de Dread ?
— Ni Dread ni moi ne sommes invulnérables. Lorsque les flammes d'Ignis seront éteintes, lorsque mon corps aura encaissé trop de balles, et lorsque l'ennemi en face ne sera plus effrayé par notre Banshee, alors il faudra frapper vite et fort. Tu es celui dont c'est le rôle. Et ne sous-estime pas Aeria, elle aussi possède un très grand pouvoir. Mais elle n'est ton aînée que de trois semaines, elle n'est pas encore à son maximum qui probablement sera proche du niveau d'Ignis. Chacun a son rôle à jouer, et surtout aucun de nous n'a été forgé pour se battre seul.
— Quand vous aurez fini de discuter, vous viendrez jouer avec nous ? » l'interrompt Ignis qui continue d'avancer entre les flammes, en tirant sur les soldats qui essayent de se relever.
Nous reprenons notre course, forts de nos deux camarades qui me réduisent à cet état que je me plais à nommer "spectateur". Mais dans ce sentiment de sécurité, je perçois une certaine inquiétude. Dread se retourne souvent pour regarder Ignis, et Aeria est devenue plutôt raide dans ses mouvements. Alors que les flammes dansent, c'est avec effroi que j'entends leur rire. Et avec horreur, que je comprends qu'Ignis fait peur à ses semblables. Dans l'instant, il est pourtant l'assurance de notre réussite. La violence qui émane de lui réduit en cendres ceux qui se laissent trop approcher, et bien que sa course ne soit pas des plus vives, rien ne semble pouvoir lui échapper.
Tout est flou autour de nous et la chaleur est presque insupportable, mais le pont de commande n'est plus très loin et nous pourrons capturer le Cuirassé. Le Clan disposera d'un vaisseau de guerre bien armé, et pourra mener une action beaucoup plus significative contre le NHK. À mesure que nous avançons, cette éventualité devient de plus en plus une réalité. Je suis né pour vivre ce tournant dans la lutte contre cette Humanité traîtresse. Courant entre les corps et les balles, nous avançons triomphants et puissants jusqu'à notre objectif.
« À tous les membres de l'équipage ! Abandonnez le vaisseau immédiatement ! Je répète, abandonnez le vaisseau ! »
Un éclairage rouge s'empare des couloirs trempés et fumants, et une voix automatisée annonce ce qui provoque l'effondrement de cet espoir que je venais de me forger.
« Auto-destruction du Cuirassé dans trois minutes, ordre d'évacuation. »
L'homme qui a lancé l'appel et la chute du monstre se tient à quelques mètres seulement. À quelques secondes près, nous aurions pu le neutraliser et obtenir la victoire. Mais il est trop tard. Les membres présents et lui-même pleurent leurs derniers instants, mais ils sourient pour cette victoire volée sous nos yeux. Les entrées du pont de commande se verrouillent autour de nous par de grandes portes blindées, et le silence s'abat sur nous telle la violente désillusion que l'on vient de subir.
C'était mon rôle de l'arrêter, mais j'ai été trop lent. J'ai échoué.
Le sourire des soldats est vite effacé par Dread qui s'avance, menaçante, vers le commandant. Apeurés, lui et ses hommes commencent à lui tirer dessus, mais les balles la traversent sans la toucher. Leurs chargeurs se vident, tandis qu’elle se matérialise finalement, attrape le commandant par le cou et le soulève du sol. Les yeux de sa victime se figent en plongeant dans son regard vide. Doucement, une fente horizontale se dessine sur le bas du visage de Dread, lequel se déchire et laisse échapper un long cri d'effroi, provoquant la perte de conscience – peut-être bien la mort – de son ennemi. Un soldat tremblant de panique pointe à nouveau son fusil sur elle, mais déjà le corps inanimé de son supérieur vient s'écrouler sur lui, suivi de près par la Banshee qui, d'un geste ample, coupe les deux en morceaux.
Je suis horrifié par ce spectacle. Dread et Ignis sont si violents par rapport aux deux autres, qui neutralisent sans tuer la plupart du temps…
« Auto-destruction dans deux minutes et trente secondes. »
Un bruit métallique fait immédiatement suite à la voix qui vient de résonner : Knight tente de casser l'une des portes blindées à grands coups d'épaule.
« Bordel, si on arrive à sortir on peut espérer pouvoir partir à bord d'une de leurs capsules de sauvetage, mais c'est pas une mince affaire !
— Pousse-toi, lui ordonne Ignis avant de poser sa main contre la porte.
Au bout de quelques instants, la porte se teinte d'une couleur rouge dont l'intensité lumineuse va en augmentant.
— Réessaye maintenant ! »
L'ultime charge de Knight fait voler la porte en éclats, et tous les cinq nous précipitons en dehors, à la recherche d'une capsule.
« Auto-destruction dans deux minutes. Réacteurs hors service, chute libre du Cuirassé : amorcée. »
Sans nous arrêter, nous courons le plus vite possible au travers des couloirs du vaisseau. Chaque seconde compte et la moindre erreur de parcours peut nous mener à notre perte. Ouvrant la course, Knight et Ignis nous guident au mieux en suivant la signalétique, et à chaque ligne droite, Aeria nous pousse en avant. À mesure que nous nous rapprochons de notre échappatoire, l’effet de la gravité s’affaiblit. Par les vitres, le ciel semble se retourner au rythme de la chute libre. Un monde sans ciel ni terre, où tout s'écroule. Malgré l'urgence de la situation et ma difficulté de plus en plus prononcée à maintenir une course cohérente, je ne peux m'empêcher d'admirer ce spectacle. J’oublie presque que je vis probablement les derniers instants de ma si courte vie.
« Une minute trente avant l'impact. Évaluation des conditions de crash terminée : la zone de crash est une ancienne grande ville espagnole qui fut le théâtre d’une sanglante bataille entre les cornus et un groupe de survivants…
— Je refuse de mourir dans ce tas de ferraille ! rugit Ignis alors que nous atteignons enfin une zone d'éjection.
— … sauvés par le Nouveau Royaume il y a six ans. Loué soit l’envol, sauvegardée soit l’espèce humaine.
La zone d’éjection est déserte, et ne présente plus la moindre capsule de sauvetage.
— Ces types ont tout pris, on fait quoi maintenant ?! crie-t-il.
— Du calme, Ignis ! réplique un Knight littéralement collé au plafond.Laisse-moi cogner sur nos problèmes et tout s'arrangera !
Sur ces mots, il saisit sa hache et commence à frapper une vitre, la rayant d'abord, puis dessinant une longue fissure qui annonce sa rupture imminente.
— Tu n'envisages pas de sauter, Knight ? je demande.
— Tous nos espoirs reposent sur Aer…
— Une minute avant l'impact.
— Sur Aeria, disais-je. Foutue machine.
— Qu'attends-tu de moi ? lui demande-t-elle.
— Sauve-nous la vie, petite sœur. Ceux qui croient en toi me suivront, je suppose. »
Sans plus attendre, il brise enfin la vitre et nous intime de sauter avec lui, ce que nous faisons, non sans hésitation. Nous sommes à peine à une centaine de mètres du sol des ruines de la ville, loin de l'installation Terre-Mère. À côté de nous, le Cuirassé continue de descendre vers sa destruction tandis que la force du vent nous isole brusquement de lui. Je me tourne vers Aeria et la découvre déployée comme si des ailes lui avaient poussé : tête vers le bas, elle est visiblement en train de manipuler son élément pour nous tirer d'affaire. Elle va nous sauver. Elle est actuellement la seule à pouvoir le faire. Le sol se rapproche, mais de moins en moins vite. Le vent soulevé par Aeria nous apporte même des nuages de poussière du terrain qui va nous recevoir, nous projetant déjà dans notre état de sûreté. Elle n'a pas attendu pour me prouver les paroles de Knight concernant notre utilité individuelle.
Au loin, le Cuirassé frappe le sol, provoquant une onde de choc bruyante mêlée à une explosion démesurée. Quant à nous, posés en douceur au sol, nous captons vite une présence. Ou plus exactement, un nombre incalculable de présences qui convergent vers nous. En cercle et dos-à-dos, nous nous préparons au combat. Cette aura est différente de celle des humains, beaucoup plus… prisonnière. Contrainte à un comportement destructeur, poussée à la violence par une force qui la dépasse complètement.
À travers les yeux et les Cornes, le monde est tombé.
Dans un bruit chaotique, une horde gigantesque de créatures cornues se rue sur nous. Hurlantes et décharnées, la souffrance qu'elles dégagent me donne un aperçu de la fin de l'ancienne Ère, dans le sang et la faim. Certains cornus sont de forme humaine, et d'autres semblent issus d'espèces animales. Mais le plus impressionnant reste la force qu'ils possèdent malgré leur état de décomposition. Ils ont la chair trouée par leur propre squelette, qui forme des cornes sur leur crâne et leurs membres de manière aléatoire. Les animaux comme les humains présentent cette apparence difforme et effrayante.
Ignis crée sans délai un vaste cercle de feu autour de nous, ne laissant passer que les plus agressifs et les plus robustes, alors que certains brûlent déjà dans des cris d'agonie. Les coups de feu repoussent nos assaillants qui continuent d'arriver en masse. Je tire aussi, mais mon pistolet provisoire ne semble pas assez puissant. Quand bien même il le serait, je ne dois pas avoir été créé pour me battre à distance. Peut-être que je me trompe, mais l'épée me paraît bien plus adaptée à mes capacités.
Knight interrompt ma réflexion :
« Rends-toi utile, fais un tour de la zone pour évaluer le nombre d'ennemis et nous trouver un endroit plus simple à défendre !
— Ce sera fait. »
Bien qu'inquiet à l'idée de m'aventurer seul à l'extérieur de notre arène de flammes, je me dirige immédiatement vers l'ouverture que vient de me créer Ignis sans que j'aie à lui demander de le faire. Face à moi, deux yeux rouges scintillants suivis d'une silhouette noire et massive profitent également de cette ouverture et foncent dans ma direction.
À nouveau tout se déforme et le temps ralentit. Tout en lui tirant dessus, j'ai l'occasion de distinguer la moindre parcelle visible de sa fourrure déchirée. Les balles vont le heurter aux pattes avant, mais il ne donne pas l'impression de les sentir, si bien que son élan me paraît impossible à stopper. Ce qui devait être autrefois un chien domestiqué par les humains, est à présent une bête hargneuse et faisant preuve d'une folie guerrière incroyable. Une masse de furie montée sur de puissants membres, un regard enragé à la tête d'un corps d'au moins un mètre cinquante de haut. Un monstre. Alors que je le croise dans un saut, ma lame effleure son flanc droit sans parvenir à pénétrer sa chair. Surpris par cette résistance, je me retourne avant d'atterrir, pour découvrir Knight stoppant la bête d'un violent coup de hache de haut en bas, lui brisant le crâne et l'enfonçant dans le sol.
« Allez, Mirage ! Vole ! »
À l'extérieur du cercle de flammes, les ruines de la ville s'étendent à perte de vue. Le soleil couchant donne à l'endroit une légère teinte orangée à travers les nuages, et se mêle à la lueur du feu. Le moindre immeuble est partiellement si ce n'est complètement détruit, et de grosses racines ont commencé à percer les restes de la ville de la même manière que les cornes des infestés. Sans aucun doute, la guerre a balayé cette ville il y a plusieurs années : les murs sont criblés d'impacts de balles, et les cratères formés par une pluie de bombes rendent le terrain irrégulier et inquiétant. Les civils qui restaient ici ont sûrement vécu cette bataille comme une apocalypse. Ces civils, dont certains se tiennent parmi les enragés qui nous attaquent désormais.
Courant entre nos assaillants, coupant au mieux ceux qui passent à ma portée, je m'éloigne progressivement de la zone envahie. J'escalade les ruines, et finis par repérer une tour que les explosions semblent avoir épargnée en partie. Haute d'une trentaine de mètres, elle est entourée de décombres, et l'une de ses faces, dégarnie, nous permettra sûrement d'être récupérés par un vaisseau. Je garde espoir que ceux de Terre-Mère ne vont pas tarder à nous sortir de cette situation…
Un bruit de chute de pierres, au pied du mur sur lequel je me dresse, me rappelle à l'ordre : une dizaine de créatures humanoïdes tente d'escalader jusqu'à ma position, peinant à surmonter les débris. Alors que l'une d'entre elles s'approche dangereusement en piétinant les autres, ma main se place en un instant entre elle et moi, et envoie une volée de trois balles de pistolet dans sa tête et la laisse s'écrouler sur les autres. Je me redresse pour évaluer la distance entre mes camarades et la tour, faisant face au problème du surnombre des ennemis. De sauts en sauts, je m'en rapproche, et détecte quelques présences à l'intérieur. Ce ne sera pas facile, mais en agissant rapidement nous devrions pouvoir y accéder. Nous devons y arriver.
Alors que je commence à me retourner pour retrouver mes camarades et les guider, je sens quelque chose de différent s'approcher à grande vitesse. La même furie guerrière que celle des cornus, mais comme si sa volonté n'était pas dirigée contre nous. En concentrant mon ouïe, j'entends de mieux en mieux le fracas de la course d'une bête. Elle va passer tout près, peut-être sous mes yeux. Et pourtant je ne me sens pas menacé. Ce n'est pas un infesté comme les autres, j'en suis certain. Le bruit de ses pas m'indique déjà qu'il s'agit d'un quadrupède, peut-être canin comme celui que j'ai croisé en sortant du cercle de flammes. Trop curieux, je ne peux que rester perché sur mon mur, guettant l'arrivée de la créature. Le bruit de sa course se rapproche, et j'aperçois les corps de quelques infestés qui volent par-dessus les décombres, projetés par une force monstrueuse. Malgré mon assurance quant à sa "cible", j'esquisse un mouvement de recul à la vue du monstre : un loup blanc infesté, plus haut qu'un homme adulte, au regard perçant, se rue contre tous les semblables qu'il croise. Soudain, il s'arrête et lève la tête dans ma direction. Des larmes de sang coulent de ses yeux violets presque blancs, et une corne gigantesque et enroulée longe le côté gauche de son crane. J'ai le sentiment qu'il est maître absolu de ses mouvements, comme si un esprit puissant avait pris le pas sur le virus. Ce n'est pas un monstre, mais une créature divine qui me regarde fixement, de ce regard empli de colère, mais me montrant un respect auquel je ne m'attendais pas. Il me demande mon nom. Seulement mon nom. Est-ce bien lui qui formule cette requête ? La voix qui résonne dans ma tête semble si calme qu'elle ne colle pas à son allure.
« On m'appelle Mirage. Mes camarades et moi nous battons ici, et cherchons à nous abriter en attendant que nos amis viennent nous chercher. »
Le loup s'incline brièvement, se tourne vers les flammes au loin, puis vers la tour que je compte rejoindre. Étirant son cou en levant la tête, il pousse finalement un long et puissant hurlement. Suite à cela, il se tourne à nouveau vers moi et, d'un mouvement de son museau déchiré, m'indique la direction d'Aeria et les autres. Je regarde par là-bas et ne tarde pas à remarquer que toutes les créatures présentes dans le périmètre sont en train de courir vers mon interlocuteur. En crispant sa musculature imposante, il s'élance à travers une ruelle sur une trajectoire différente de celle que je compte faire prendre à mes confrères, tout en hurlant encore avec force. Quel genre de magie pousse ainsi une horde d'enragés à s'attaquer à soi ? Comme étourdi, je reprends le chemin de l'arène de feu en contournant la meute, avec l'espoir de revoir le grand loup un jour. Ami. Toutes ces sensations et ces sentiments que je connais alors que je suis né il y a quelques heures… Est-ce aussi cela, être un Égrégore de Terre-Mère ? Hériter d'une parcelle de l'esprit de ses créateurs ?
De retour dans les flammes, je constate que mes camarades se battent désormais sur une montagne de cadavres, achevant le peu d'infestés qui ne sont pas partis à la poursuite du loup.
« J'ai trouvé une tour par là-bas, on devrait s'y réfugier.
— On te suit, Mirage. Mais c'était quoi ce cri ? demande Aeria. Pourquoi sont-ils tous partis dans la même direction ?
— C'est assez long à expliquer, je vous raconterai là-bas. »
À la tête du groupe, je cours jusqu'à la tour. Les rues sont incroyablement vides et silencieuses depuis que le loup blanc a hurlé, ce qui nous permet d'y parvenir rapidement et sans encombre. Nous nous installons à son sommet, et décidons d'y prendre un bon repos en attendant les autres. Nous barricadons les accès avec des débris pour éviter toute intrusion d'infesté, puis nous nous asseyons au sol. Impossible de rétablir le contact radio… Pendant que Knight entame une connexion télépathique avec notre cheffe Morgane, je demande à Aeria de m'en dire plus sur le fond de notre existence.
« À la base, un Égrégore est une entité spirituelle créée par des humains : on se persuade de l'existence d'un esprit, et il finit par prendre vie, nourri par le mental de son créateur. Certains groupes ont développé ce phénomène en créant des Égrégores comme gardiens, et Terre-Mère a poussé l'idée jusqu'à la fabrication de corps physiques pour nous abriter.
— Mais pourquoi des esprits plutôt que des machines ?
— Nous manquons d'armements, c'est pourquoi le Clan oppose sa puissance magique à la puissance technologique du NHK. Notre force est mystique, encore trop inconnue pour eux. Leurs machines sont faibles contre nous.
— Pas toutes, intervient Ignis. Mais il est vrai que de ton jeune âge tu n'as pas encore eu droit à un affrontement contre un titan de fer…
— …?
— Il y en aurait à peu près dix. Des machines de six mètres de haut, suréquipées et incassables. La fuite est restée notre meilleure option les deux fois où nous avons été confrontés à l'un d'entre eux. J'ai hâte de trouver le moyen de faire brûler ces monstres.
Impressionné par ce récit, j'en profite pour tenter de répondre à un autre questionnement, qui soudain m'envahit :
— J'ai une autre question. Vu l'état de cette ville et la quantité d'infestés qui s'y promène, où vivent les humains ?
— Dans le ciel, Mirage. Les sujets du Nouveau Royaume sont abrités contre les aléas du temps et l'infestation, et l'éparpillement des îles volantes isole la royauté contre une éventuelle rébellion. Très peu de gens ont pu rester vivre au sol, et le Royaume semble les collecter continuellement. Par ailleurs, les champs magnétiques qui permettent la lévitation des îles contribuent au dérèglement de la vie sur Terre, et sont soupçonnés de renforcer l'infestation cornue. On espère un jour pouvoir descendre ces îles, quand le sol sera plus sûr. »
Je me rappelle le degré de dissimulation et d'isolation de notre base, et conçois vite que la majorité du peuple soit aujourd'hui dominée par le Royaume, ou décimée par la rage cornue. J'apprends beaucoup de choses, qui se mélangent un peu, mais ne font qu'amplifier mon désir de mener à bien ce combat. Injustice, trahison. Ils n'auraient jamais dû se faire confiance les uns les autres. Leur liberté actuelle n'est qu'une prison de grande taille, couverte par un mauvais roi, et écrasant les plus infortunés tout en détruisant la vie. Peut-on encore espérer que l'Humanité change après cette énième guerre ?
Alors que nous discutons, nous sommes interrompus par un groupe d'infestés qui grimpe les escaliers de notre tour, en grand nombre. Le bruit se rapprochant rapidement, aucune solution de repli vers un autre endroit ne se présente. Par ailleurs, une navette doit bientôt venir nous chercher ici. Il faut tenir la position.
« Aeria ! crie Knight.
Sans demander plus d'indications, elle se place devant le couloir qui mène aux escaliers et provoque un fort vent continu dans la direction des ennemis.
— Knight, ça ne va pas assez les ralentir, je ne suis pas encore assez puissante pour ça et je suis épuisée !
— Nous nous tenons prêts à tirer dès que les premiers pointent le bout de leur nez, ne t'en fais pas.
— En cas d'extrême besoin, je pourrai toujours barrer le passage avec des flammes, mais l'immeuble risque de ne pas apprécier… ajoute Ignis d'un air amusé.
Comme poussé par une force supérieure, je m'avance à côté d'elle et lui dis :
— Nous croyons tous en toi, Aeria.
Soudain l'air se réchauffe autour d'elle, et son énergie bleu ciel vient dessiner des ailes dans son dos. Grandissant, elles se déploient et le courant d'air envoyé par Aeria se renforce. Ce courant est si fort qu'il déchire le semblant de papier peint qui restait accroché aux murs de la tour, et l'emporte dans les escaliers. Ce n'est pas juste du vent, mais une puissante magie élémentaire mêlant énergie agressive et manipulation de l'air. J'entends les infestés souffrir de cette attaque, bloqués quelques étages en dessous. Ils ne parviendront pas jusqu'à nous tant que le vent soufflera. La navette de Terre-Mère arrivera d'une minute à l'autre, sans que nous ayons à leur faire face. Du moins, à part Aeria. Elle redouble d'efforts, mais qu'en est-il de son endurance ? Qu'importe. Nous sommes prêts.
— Merci, Mirage. Tes paroles me donnent de la force.
Touché par sa reconnaissance, je recule et me focalise sur cette énergie, sur cette barrière qu'elle dresse pour nous protéger. Je ressens une fibre de désespoir naître parmi nos assaillants, signe que le virus n'a pas totalement anéanti leurs émotions.
— Y a-t-il un moyen de guérir de ça…?
— Peut-être… Certainement un antidote fabriqué discrètement par le NHK en cas d'infection d'un haut placé, me répond Knight. Ce n'est qu'une supposition, bien-sûr. »
Le bruit chaotique des infestés peinant à monter laisse bientôt place à celui des réacteurs d'une navette. Enfin à l'abri, nous prenons le chemin de notre repère caché. Le voyage, malgré sa longueur, nous apporte du soulagement. À bord se trouvent avec nous trois humains, dont Kraig qui nous avait déjà menés à bord du Cuirassé. Eux aussi ont eu une dure journée : je ressens un épuisement terrible, et leur dégagement énergétique est au plus bas. Par le hublot à ma droite, je reconnais bientôt la montagne qui abrite notre base.
Bien que nous ayons échoué à capturer le gigantesque vaisseau du NHK, nous l'avons poussé à la destruction sans encaisser trop de dégâts. Je suis désormais fort d'une première mission achevée. Je connais le combat.
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La grande guerre que tout le monde attendait a finalement éclaté. Le revers de la médaille de la grande évolution technologique des hommes, c'est la face du monde tel qu'il sera laissé après cette guerre. La "fin du monde" a poussé les grandes puissances à révéler au grand jour les sources d'énergie qu'elles réservaient au futur pour des raisons marchandes, et c'est pas beau à voir… Non, le pire, c'est que ces ressources auraient pu empêcher le Cataclysme d'il y a un mois. Celui qui a déclenché la guerre. Des vaisseaux gigantesques ont percé le ciel ce matin-même, et je doute qu’ils volent au kérosène. L'énergie qu'ils utilisent pour soulever ces monstres de métal aurait tout à fait pu sauver le monde, mais voilà où nous en sommes…
Les saisons n'existent plus, et je ne pense pas que les combats vont améliorer la situation. Le soleil brûle la peau de ceux qui ne se protègent pas assez, et la nuit assassine ceux qui ne peuvent pas s'abriter du froid. C'est le quotidien des civils, qui maintenant est bousculé par les bombes…
Les pays n'existent plus. Je pensais que c'était quelque chose de bien, car sans pays pas de frontière, et pas de frontière pas de tension, en théorie. Un courant d'idées évoquait la possibilité que l'Humanité puisse enfin s'unir pour faire face à un ennemi commun, et le brutal effondrement de l'écosystème dans des allures d'apocalypse me semblait être l'ennemi idéal. À la place, de petits groupes armés se sont formés, défendant tels ou tels obscurs idéaux, mais surtout leurs biens, et promettant au peuple nourriture et protection, puis sont vite devenus des factions à la hauteur de celles que dirigeaient déjà les plus riches. Et les voilà qui se dévorent les uns les autres…
L'équilibre n'existe plus. Enfin, lui n'a jamais existé. L'Humanité est plus fissurée que jamais, cependant. Je suis de ceux qui croient en la magie, aux esprits et aux forces de la nature, mais mon appartenance territoriale m'a contraint à rejoindre le groupe "New Human Kingdom". Ils sont puissants et rassurants, mais ils disent que pour être sauvée, l'espèce humaine doit oublier tout de son passé et entrer dans une nouvelle ère. Ils ont déjà commencé à brûler les livres, et la magie s'efface peu à peu des légendes qu'on racontait quand on était gosses… J'écris dans l'espoir que l'Histoire ne se perde jamais. Il faut croire si on veut faire bouger les choses, mais je ne veux pas croire en ce Nouveau Royaume. Je vais m'enfuir dès que possible, et je vivrai indépendamment de ces nouveaux (?) maîtres du monde. Je deviendrai fort et je me battrai pour ma propre survie.
Mes cornes poussent trop vite, je ne pourrai bientôt plus les cacher, de toute façon. Je ferais mieux de disparaître si je veux vivre libre.
Stephen Sheeban
[Archives de Terre-Mère ; feuille volante arrivée par hasard dans nos mains – 16/02/2100]
