Opération Dragon Rouge - Vincent Delannoy - E-Book

Opération Dragon Rouge E-Book

Vincent Delannoy

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Beschreibung

« Le Congo dans la guerre froide (1964) ».
Après la sécession katangaise et avant le coup d’État de Mobutu, les soldats de l’ONU quittent le Congo, aiguisant l’appétit des prédateurs. Plus de la moitié du territoire passe aux mains de rebelles, appuyés discrètement par la Chine communiste. Dans Stanleyville (Kisangani), la capitale révolutionnaire, les civils belges et américains sont pris en otage. Comment les libérer ? s’inquiète Paul-Henri Spaak. La voie diplomatique semble bouchée… Dans le secret, Américains et Belges préparent une opération aéroportée : Dragon Rouge. Le président Jonhson donnera-t-il son feu vert ?
Un récit haletant, où événements et acteurs de l’histoire s’enchevêtrent à un rythme effréné.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Vincent Delannoy est né à Kinshasa. Après Le livre noir des Belges zaïrianisés, il nous plonge, avec Opération Dragon Rouge, dans une année charnière et mouvementée du Congo indépendant. Licencié en histoire (Katholieke Universiteit Leuven) et fils de parachutiste (envoyé à la base de Kamina avec le 1er détachement para-commando), il retrace ici, avec vigueur et précision, certains épisodes inédits de l’histoire du Congo.

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Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2021

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OPÉRATION DRAGON ROUGE

DU MÊME AUTEUR 

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Secret d’État, Le livre noir des belges zaïrianisés 1973-2007,

essai (avec Olivier Willocx), 2007

Vincent Delannoy

Opération

Dragon Rouge

Le Congo dans la guerre froide

1964

Récit

[email protected] 

www.lecri.be

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6700-9

© Le Cri édition,

Avenue Léopold Wiener 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : mise en page à partir d’une photo prise par l'abbé Pierre Vander Goten (à l'époque aumônier des paras), décédé en février 2008.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

« La première victime de la guerre,

c’est la vérité »

Eschyle

I   Des ambassades saccagées

Pékin, 29 novembre 1964

Ce dimanche matin, 700.000 personnes convergent, en colonnes, vers la place Tien An Men. Dans la pagode, le dirigeantMao1a pris place au balcon, entouré du présidentLiou Chao Chi et du chef du gouvernement, M.Chou En-laï. C’est la première fois que le président du parti communiste participe à un meeting d’une telle ampleur. Son positionnement est clair : présenter la Chine populaire comme le leader du Tiers Monde, à la tête des peuples d’Asie et d’Afrique, prêchant la lutte contre l’impérialisme américain, ennemi de tous les peuples de la terre.

Trois heures durant, la foule écouteMao fustiger l’agression de l’impérialisme belgo-américain qui s’est exprimée, quelques jours plus tôt, par l’intervention de parachutistes à Stanleyville : « Dans son juste combat, le peuple congolais n’est pas seul. Le peuple chinois tout entier est avec lui. Tous les peuples du monde opposés à l’impérialisme sont avec lui. Les États-Unis s’efforcent depuis longtemps d’imposer leur contrôle sur le Congo. Ils se sont servis des forces des Nations Unies pour y exercer leur scélératesse.

Ils ont assassiné le héros national congolaisLumumba, renversé le gouvernement congolais légal, imposé le fantocheTshombe au peuple congolais et envoyé des troupes mercenaires pour supprimer le mouvement de libération nationale congolais. Maintenant, ils se livrent à une intervention armée au Congo, en collusion avec la Belgique et la Grande-Bretagne. Ce faisant, le but de l’impérialisme américain n’est pas seulement de contrôler le Congo, mais également d’emprisonner toute l’Afrique et en particulier les pays africains nouvellement indépendants, dans les filets du néo-colonialisme américain.

L’agression américaine s’est heurtée à la résistance héroïque du peuple congolais et a soulevé l’indignation des peuples d’Afrique et du monde. En renforçant l’unité nationale et en persévérant dans la lutte prolongée, le peuple congolais sera certainement victorieux. L’impérialisme américain peut être certainement défait. Peuples du monde entier, unissez-vous, écrasez les agresseurs américains et tous leurs laquais ! Peuples du monde entier, soyez courageux, osez lutter, affronter les difficultés, progressez les uns après les autres, de sorte que le monde appartienne aux peuples. Tous les malfaisants doivent être liquidés. »2

Moscou, 28 novembre 1964

Samedi matin. Entre 500 et 800 étudiants africains et asiatiques de l’Université Lumumba se rassemblent autour des stations de métro. Peu après 11 heures, ils surgissent devant l’ambassade des États-Unis. Le cordon de 150 policiers cède : les manifestants saccagent les carreaux des étages inférieurs à coups de bâtons et de pierres ; ils lancent sur la façade des bouteilles d’encre rouge et verte. La voiture d’un correspondant duNew York Timespart en fumée, l’écusson de l’ambassade est arraché. À l’aide de haut-parleurs, la police presse les étudiants de rentrer chez eux ; une trentaine de cavaliers disperse la foule.

Nouvel objectif : l’ambassade de Belgique3. Les mêmes étudiants lancent des pierres et brisent toutes les fenêtres de la façade. Deux étudiants africains atteignent le balcon et y accrochent les portraits de PatriceLumumba et d’AntoineGizenga. Aux grilles du bâtiment, des pancartes sont suspendues. La police, sourire aux lèvres, se contente d’empêcher l’entrée dans l’immeuble. Une demi-heure plus tard, c’est à nouveau la police montée qui sonne la fin de la récréation. 12h25. Troisième cible : l’ambassade du Congo-Léopoldville. Cette fois-ci, une centaine d’étudiants pénètrent dans le bâtiment et saccagent les locaux. Par le balcon du deuxième étage, deux étudiants pénètrent dans le bureau du chargé d’affaires, M. GastonNgambani. Des papiers et un fauteuil valsent par-dessus bord.

Le diplomate s’enfuit pour échapper au lynchage. La veille, il avait demandé aux autorités soviétiques de protéger l’ambassade. Manifestement, la protection des bâtiments est un concept à géométrie variable. Vers 13h30, les meneurs ordonnent le repli et dirigent les manifestants à travers les rues étroites du quartier pour déboucher devant les grilles d’une quatrième ambassade : celle de la Grande-Bretagne. Grâce aux cinquante mètres qui le séparent de la rue, le bâtiment ne subit que de légères détériorations.

Les quatre ambassades touchées par la violence élèvent auprès des autorités soviétiques d’énergiques protestations. L’URSS décide de rembourser les dégâts. D’autres capitales communistes sont le théâtre de manifestations similaires, visant principalement la Belgique et les États-Unis : Belgrade, Prague, Sofia, Pékin4. C’est également le cas dans certaines capitales africaines comme Nairobi et Le Caire où des assaillants boutent le feu et causent des dégâts à l’ambassade US évalués à quelque 250.000 dollars.

Bruxelles, 29 novembre 1964

Début d’après-midi. Le ministre belge des Affaires étrangères, Paul-HenriSpaak, au sortir d’une réunion avec l’ambassadeur de l’URSS en Belgique, M.Guerassimov, lit la note suivante : « Il saute aux yeux que la version du gouvernement soviétique sur l’intervention des paras-commandos belges est une parodie de la réalité. Il est inconcevable, par exemple, que le gouvernement de l’URSS – qui est représenté au Congo – n’ait pas eu connaissance des atrocités perpétrées depuis des mois par les éléments rebelles tant sur les Européens que sur les Congolais.

La décision prise par les autorités de fait de Stanleyville, au mépris de toutes les règles humanitaires et des principes du droit, de transformer en otages les ressortissants civils de certains pays étrangers était, elle aussi, de notoriété publique puisqu’elle avait été radiodiffusée par ses auteurs. Cherchant à remédier à cette tragique situation, le gouvernement belge a fait appel à des chefs d’État et de gouvernement susceptibles d’exercer une influence modératrice sur les hommes de M.Gbenye. Il a multiplié les démarches auprès des institutions internationales comme l’OUA et la Croix-Rouge, enfin il s’est même adressé directement aux chefs rebelles.

Ses efforts et ceux de nombreux gouvernements – d’Afrique et d’Asie y compris – ont réussi à empêcher ni le maintien de la menace de mort qui pesait sur les otages, ni la poursuite d’une série d’actes de barbarie révoltante. D’accord avec le gouvernement légal de la République Démocratique du Congo, le gouvernement belge a estimé qu’il ne pouvait plus se soustraire à un devoir élémentaire d’humanité. L’action temporaire qu’il a entreprise n’avait pas pour but d’aider l’Armée nationale congolaise à reconquérir Stanleyville mais au contraire d’éviter que l’arrivée de l’ANC dans la capitale de la Province Orientale ne donne le signal du massacre.

Les paras-commandos avaient pour mission unique de sauver les civils en danger, ils ont strictement appliqué cette consigne. Leur intervention n’a malheureusement pas pu empêcher les éléments rebelles de se livrer à de nouveaux carnages que Moscou passe sous silence. Comme il avait été prévu dès le début de leur mission, les forces belges sont en cours de rapatriement. Leur départ démontre à suffisance l’inanité de l’affirmation selon laquelle l’intervention belge aurait eu pour but de conquérir des territoires et de réduire la population à l’esclavage. Le gouvernement belge ne peut dès lors que rejeter la manœuvre de propagande du gouvernement de l’URSS. »5

Congo 1964 : l’année du chaos

Que s’est-il passé ? Pourquoi, à la fin novembre, la Belgique et les États-Unis sont-ils accusés de mener une agression impérialiste ? Pourquoi des paras belges ont-ils sauté sur Stan ? Dans quel but ? Quelle est la situation au Congo ? Qui tente de tirer parti du chaos qui semble devoir se propager à l’ensemble du territoire ? Le Congo est-il le premier enjeu de la guerre froide en Afrique ? Un départ est fixé au 30 juin : celui des troupes de l’ONU, stationnées au Congo à la suite de la sécession katangaise. Au début de l’année,Mulele, qui s’est formé en Chine populaire, lance dans sa région natale du Kwilu une révolution de type paysanne. Pour mieux profiter du départ de l’ONU et installer au Congo un régime proche de Pékin ?

Dans l’Est du Congo, à partir de Bujumbura, le CNL (Conseil National de Libération)6qui bénéficie de l’appui de Pékin, part à la conquête du Congo. Le 15 avril, les rebelles attaquent des postes dans la plaine de la Ruzizi, afin de contrôler la route Uvira-Bukavu. L’Armée populaire de Libération met en déroute l’Armée nationale congolaise : les rebelles ne cessent de gagner du terrain. Ils contrôlent les montagnes puis s’emparent d’Uvira et de Fizi pour ensuite marcher sur Albertville, Baudouiville, Manono, Kindu. Le 5 août, c’est Stanleyville, la capitale de la Province Orientale, qui tombe. Stan devient la capitale révolutionnaire, dans l’attente d’atteindre Léopoldville, l’objectif final du CNL.

Comment se développe la rébellion et quel sort est réservé aux étrangers qui vivent en territoire rebelle ? Pour tenter de comprendre cette situation bien confuse ainsi que l’action du gouvernement belge en faveur de ses ressortissants, nous nous sommes concentrés sur Stanleyville. Prise par les rebelles le 5 août, Stan y abrite encore plus de 500 Belges, quelque 300 Indiens et Pakistanais, plus de 200 Grecs et Chypriotes, des Portugais, des Canadiens, des Italiens, une cinquantaine de Britanniques7, Allemands, Suisses, Français et aussi 29 Américains. Quel sera leur sort ? Que va vivre la population de Stan ? Quel est le rôle des pays africains, des pays communistes, de la Belgique et des États-Unis vis-à-vis de la rébellion et du gouvernement légal de Léopoldville ? Quels pays soutiennent les autorités révolutionnaires ? Et comment réagissent les pays africains au sein de l’OUA ? Les pages qui suivent tentent de répondre à ces questions.

II  La prise de Stan

L’ANC en déroute

Ce mercredi 5 août, à cinq heures et demie, la pluie torrentielle s’arrête et la fusillade de la veille renaît avec l’aube8. À Stanleyville, face à un ennemi encore invisible, les soldats de l’Armée nationale congolaise (ANC) tirent en l’air. Leurs camions partent à l’attaque en marche arrière, pour pouvoir mieux décamper en cas de grabuge. Les fusils, mitrailleuses et bazookas crachent leur feu dans le ciel, tandis que les rebelles attendent à deux kilomètres de là, au camp militaire Ketele.

À la hauteur de l’hôtel Stanley, une fusillade éclate. Pris de panique, les hommes de l’ANC détalent avec leurs camions en sens opposé, vers le champ d’aviation. Ce qui les a épouvantés ? Vingt-cinq hommes drogués au chanvre, marchant en file indienne, le torse nu et tatoué, couverts de plumes et de fourrures, qui murmurentMaïMulele, maï, maï.L’incantation magique « eau de Mulele, eau, eau » les rend invulnérables, après l’aspersion quotidienne du sorcier, présent dans la colonne.

Plusieurs colonnes de combattants se dirigent à pas d’escargot et au beau milieu de la rue, vers les points stratégiques de la ville : le port, la poste, les camps militaires, la radio, le champ d’aviation. La clé de leur succès ? Les « dawa » ou pratiques de sorcellerie qui rendent les simbas invulnérables9. Les balles tirées sur un rebelle rebondissent et reviennent tuer le tireur. Terrorisés par les ricochets maléfiques, les soldats de l’ANC préfèrent tirer en l’air. L’armée a fui. La police civile, bien encadrée, a tenu mais, peu équipée, elle a dû se replier vers le champ d’aviation.

Un avion survole bientôt la plaine, transportant à son bord le colonel LéonardMulamba. Trop tard : la place vient de tomber aux mains des rebelles. À charge de revanche. Quinze jours plus tard, à Bukavu, le colonel mettra les rebelles en déroute. Quant à la police militaire, retranchée dans le camp Léopold, elle continue à se battre et compte résister jusqu’à sa dernière cartouche. Elle le fera, tombera et aura la vie sauve.

Au consulat américain, les couleurs nationales battent pavillon : à cause d’une corde sectionnée par une balle perdue, le drapeau n’a pas pu être descendu du mât. À sa vue, les simbas (mot qui signifie lion) deviennent fous de rage. Ils investissent le bâtiment, tirent dans les portes et fenêtres. Les occupants, quatre Américains10, réussissent à se barricader in extremis dans la chambre forte. Pendant trois heures, les rebelles s’acharnent sur une porte qui faiblit, mais tient bon. Ils coupent l’électricité ; l’air conditionné est hors service. Plus rien, plus un bruit. Serait-ce une ruse des rebelles ? Après sept d’heures d’enfermement, déshydratés, les Américains s’aventurent à l’extérieur… à leur plus grand soulagement, leurs ennemis avaient perdu patience.

Gbenye quitte Brazza

À Brazzaville, séparée de Kinshasa par la frontière et le fleuve Congo, des opposants politiques se sont repliés en octobre 1963 pour assurer leur sécurité et la poursuite de leurs actions. En effet, le ministre des Affaires intérieures, GodefroidMunongo, interdit le 26 septembre à deux partis lumumbistes, le MNC-Lumumba et le PSA-Gizenga, d’exercer leurs activités11. En cause, notamment, les liens de ces deux partis avec Pékin et Moscou. Et les opposants craignent de tomber entre les mains du chef de l’armée,Mobutu.

À Brazzaville, les membres de ces partis s’organisent et se regroupent au sein du Conseil National de Libération (CNL), qui naît le 3 octobre 1963 en même temps que son programme-manifeste12. ChristopheGbenye, l’ex-ministre de l’Intérieur en 1960, dans le gouvernement Lumumba, prend la tête du mouvement. En 1960-61, dans les mêmes fonctions, l’homme avait servi dans le contre gouvernement d’AntoineGizenga, lors de la sécession de Stanleyville. Il devient ensuite ministre sous le gouvernement Adoula, puis vice-Premier ministre. Révoqué le 11 juillet 1962,Gbenye prend alors la tête du parti deLumumba, le MNC et, à ce titre, dirige l’opposition légale au gouvernement central jusqu’en septembre 1963.

Dans la capitale du Congo-Brazza, l’ambassade de Belgique a maintenu le contact avec ChristopheGbenye. En effet, quelque 40.000 Belges vivent au Congo-Léopoldville et leur sort préoccupe les Quatre-Bras. Des troubles éclatent dans le Kwilu, sous l’action de PierreMulele (Parti Solidaire Africain) qui a opté pour la voie révolutionnaire. La tension monte à Kinshasa et dans l’Est, où la rébellion lance ses attaques depuis sa base au Burundi. En 1964, la rébellion s’étend. Qu’en est-il de la situation des étrangers vivant dans les zones insurgées, dans l’Est du Congo ? Début août, le président du CNL se veut rassurant : il dit avoir transmis des instructions formelles à GastonSoumialot (CNL), actif dans l’Est du Congo, concernant la sécurité des biens et des personnes dans les territoires sous contrôle des rebelles13.

ChristopheGbenye fait savoir qu’il recherche la conciliation nationale, mais qu’il veut être certain que les autorités belges n’ont pas l’intention « d’imposer leur dictature au Congo »14.Spaak, ministre des Affaires étrangères de la Belgique depuis 1961 expose dans un courrier la politique de son gouvernement à l’égard du Congo : « Je me suis toujours efforcé de ne pas intervenir dans la politique intérieure congolaise. J’ai déclaré que le gouvernement de Léopoldville, à l’époque celui de M.Adoula, était à mes yeux le gouvernement légal et qu’à ce titre je lui apporterais toute l’aide technique possible.

À la même époque, j’ai pris position contre la sécession katangaise et j’ai manifesté mon désir de la voir cesser aussi vite que possible en émettant le vœu qu’une réconciliation sincère entre Elisabethville et Léopoldville favorise l’ensemble du Congo. Je ne suis en aucune façon intervenu dans la nomination de M.Tshombe comme Premier ministre. Je n’ai fait ou fait faire aucune démarche dans un sens quelconque, estimant que c’était aux Congolais de régler ce grave problème en toute liberté en dehors de toute ingérence extérieure.

Maintenant que M.Tshombe a été désigné comme Premier ministre par M. le présidentKasa-Vubu, ce qui me paraît conforme à la légalité actuelle, et qu’il a formé un gouvernement, je compte lui apporter la même aide que celle apportée antérieurement au gouvernement de M.Adoula, pour peu qu’il la sollicite, et j’agirai de façon identique vis-à-vis de tout autre gouvernement congolais désigné en conformité avec ces dispositions légales. »15

Par ce courrier,Spaak réfute le reproche et les suspicions deGbenye à l’égard de la Belgique16: en apportant son assistance militaire au Congo, la Belgique n’entend pas soutenir tel ou tel candidat, qui serait plus ou moins favorable à ses propres intérêts. Ce n’est pas le gouvernement belge qui a promuTshombe, ancien sécessionniste et favorable aux milieux belges, au poste de Premier ministre du Congo. Pour se forger une opinion,Gbenye souhaite parler à M.Spaak. Ce dernier accepte de le rencontrer, au cours d’une visite qui n’a rien d’officiel, mais qui sera tout de même payée par la Belgique pour soulager unGbenye apparemment désargenté.

Un rebelle à Bruxelles

Le vendredi 21 août à 18h20,Gbenye atterrit à Bruxelles après avoir transité par Tripoli et Amsterdam. Publiquement,Gbenye affirme se rendre à Bujumbura via Addis-Abeba. C’est exact, sauf qu’il omet de mentionner son crochet par la Belgique. De fait, il n’a pas intérêt à s’afficher comme un interlocuteur du gouvernement belge. Ce dernier, également, ne désire aucunement donner l’impression de traiter avec la rébellion. Ce n’est même pas une visite privée, c’est une visite secrète. Les raisons invoquées parGbenye pour quitter Brazzaville ? Un ordre qui aurait été donné aux membres du CNL de quitter le territoire. Le quotidienLe Mondesignale à cette occasion que le président congolais, M.Massemba-Debat, aurait décidé de fermer un camp d’entraînement militaire du CNL situé à Gamboma17, sur la rive du Congo. Ce camp, par sa localisation, menaçait directement le Congo-Léopoldville18. De toute façon, prétexte ou pas, à la fin août, les perspectives pour le CNL semblent bien meilleures dans l’Est du Congo que dans la capitale du Congo-Brazzaville.

Gbenye essaye aussi de caser ses enfants en Europe, plus particulièrement en Suisse. Dans ses plans, contrariés par l’absence de visa, un avion devait conduire ses enfants à Zurich via Nice, par un vol décollant de Brazza le samedi 22 août. Les enfants deGbenye resteront donc sur place. Quatre mois plus tard, un Suisse nommé RaymondNicolet, connu pour ses activités communistes, viendra en personne à Brazza s’occuper des enfants du leader du CNL19. Dans la partie de la Croix-Rouge, l’or du Congo avait coulé deux ans plus tôt, en arrosant au passage Le Caire20où la rébellion dispose d’une base politique, logistique et financière21.

À son arrivée à Bruxelles,Gbenye est installé à l’hôtel Métropole, sur la place De Brouckère. Le lendemain, il est conduit dans la région de Bouillon, oùSpaak passe ses vacances. Les deux hommes se rencontreront deux fois, dans la plus complète discrétion. Le théâtre de leur discussion ? L’auberge du Moulin hideux, à Noirefontaine.Gbenye, qui expose longuement ses idées, remet des notes très complètes àSpaak sur ses intentions : développer une politique d’amitié avec la Belgique s’il arrive au pouvoir. Il annonce son retour à Stanleyville d’où il compte veiller sur les étrangers, pour les protéger et les faire évacuer. Il fait part de sa grande préoccupation : que l’aviation ne bombarde pas Stan.

Spaak également avait un message à faire passer : expliquer au leader africain les conditions de l’assistance technique apportée par la Belgique au Congo. C’est en effet de cette aide que les mulelistes en rébellion dans le Kwilu tirent à tort argument pour justifier leur opposition à Léopoldville « vendue aux impérialistes ».Gbenye se dit alors convaincu parSpaak et promet de faire le nécessaire auprès de ses amis22.

De quoi Spaak tente-t-il de convaincre Gbenye ? Que la seule solution possible est un accord politique basé sur une réconciliation aussi large que possible. Pour ce faire, il ne faut pas poser de préalable, sous-entendant qu’il est irréaliste de lier le début des négociations au départ deTshombe ou deKasa-Vubu, ce que Gbenye exige. Comment assurer la légalité d’un nouveau gouvernement ? Spaak répond qu’elle naîtra du fait qu’il existera et qu’il sera reconnu par l’étranger. Cette réponse aura peut-être inspiré le leader africain : début septembre il proclamera la République Populaire du Congo. Après que la Belgique eut pris des contacts avec Léopoldville, Gbenye reçoit les assurances qu’il attendait : il n’y aurait pas de bombardements à Stan.

C’est assez clair. Gbenye se rend en Belgique pour inciter cette dernière à observer une stricte neutralité à l’égard des belligérants actifs au Congo. Et, non sans un soupçon de chantage, il lie la sécurité des Belges au Congo au respect de cette neutralité. C’est en tout cas la teneur de son appel lancé au RoiBaudouin et diffusé par Radio-Brazzaville le samedi 22 août23. Gbenye assure également sa propre sécurité. Il compte s’installer à Stanleyville. La ville ne sera pas bombardée, c’est la garantie qu’il obtient. Est-ce aussi pour des raisons de sécurité que Gbenye rencontre alors à Bruxelles LawrenceDevlin, responsable de la CIA à Léopoldville peu avant l’indépendance24?Peut-être. Plus que probablement, ils auront discuté de la situation des ressortissants américains à Stanleyville.

Ce qui semble étonnant, c’est que, dans ses mémoires25, LawrenceDevlin ne mentionne pas cette rencontre à Bruxelles que d’autres rapportent. En revanche, il raconte une entrevue avecGbenye à Bujumbura, à l’hôtel Paguidas. Si les deux hommes avaient eu l’occasion de converser à Bruxelles, le périple périlleux deDevlin à Bujumbura perdait sa raison d’être. Toutefois, quel qu’en fût le lieu, la rencontre entre Devlin et Gbenye se déroula à la fin août, entre le départ de Gbenye de Brazzaville et son arrivée à Stanleyville. Devlin affirme aussi avoir alors exercé envers Gbenye ce chantage : « Vous savez que je sais et que le bureau pour lequel je travaille sait aussi où résident votre femme et vos enfants en Europe. Vous ne ferez jamais rien qui les placerait en danger. »26

En ce début de semaine, aux Quatre-Bras, les services du ministère des Affaires étrangères minutent des textes à l’attention de l’ambassadeur de Belgique en poste à Bujumbura, pour le guider dans ses relations avec M. Gbenye. Le mercredi, 26 août, l’ambassadeur ÉdouardHenniquiau, lit ce télégramme : « comme vous le savez, j’ai eu deux entretiens avec Gbenye à Bruxelles. Je vous transmets par courrier le compte rendu de ceux-ci. Il a été convenu avec M. Gbenye qu’il garderait le contact avec vous et je lui ai promis une note que je vous prie de lui remettre. Mon idée est d’obtenir l’accord de Gbenye et de ses amis sur le texte ci-dessus et sur la base de celui-ci provoquer une rencontre avecTshombe. »27

De Bujumbura à Stan

La rencontre n’aura jamais lieu. Mais le contact entreSpaak etGbenye se maintiendra via l’ambassade de Bujumbura et le réseau radio de la Compagnie des chemins de fer du Congo supérieur aux grands lacs africains (CFL). Quant aux communications entre Stanleyville et Léopoldville, elles avaient été interrompues quelques jours avec l’arrivée des simbas, avant d’être rétablies le 10 août et ce, jusqu’au 17 août. Ce jour-là, en effet, arrive au consulat belge de Stan, un télex du journaliste Frédéric