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Jeannine est une pensionnaire sans histoire, qui s'est liée d'amitié avec plusieurs de ses voisines. Le jour où elle perd la tête c'est qu'elle a dérobé (et ingurgité) tous les traitements d'essai biologique de ses copines ! Loin d'être abasourdie, son énergie décuple et la voilà grimpée au sommet de la tour qui fait face à sa résidence, avec la ferme intention de tenir les promesses qu'elle aurait faites... J'aborde dans ce livre un sujet universel, qui touche vraiment tout le monde, mais dont pourtant personne ne parle, ou si peu. Dans ma vie professionnelle, j'ai côtoyé mes personnages, du matin au soir, et j'ai pu les observer dans tous les petits actes qui font la vie quotidienne. Rien à voir avec les visites familiales qu'on effectue lors d'un déjeuner dominical ou d'un passage rapide en fin d'après-midi. Non, là, j'ai compris les difficultés qu'ils rencontraient, la solitude qui était la leur et le sentiment d'abandon qu'ils pouvaient avoir. Mais le pire, c'est qu'arrivant à la retraite moi-même, je me suis transposée à leur place et ce recueil de nouvelles a été le prétexte pour moi, après cette prise de conscience qui m'a ébranlée, de "raconter" leurs histoires révélatrices autour du sujet. Celles qui sont "vraies" l'étaient tant que je me suis obligée à les romancer et les poétiser le plus possible. Les autres regroupent des bribes de vie amalgamées et narrées de mon point de vue, à ma façon, imaginaires !
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Seitenzahl: 91
Veröffentlichungsjahr: 2020
Jeannine et le Bât Blues
Enfer ou Paradis ?
Jeannine et le Bât Blues
Rêve de la Vieille
Jeannine et le Bât Blues
Jamais Contente ?
Jeannine et le Bât Blues
Un Matin Bleu au Bâtiment Gris
Jeannine et le Bât Blues
Sur la Route Solaire
Jeannine et le Bât Blues
Guerre Ecologique
Un Refuge où Vieillir Heureux
Jeannine et le Bât Blues
Le Bracelet
Jeannine et le Bât Blues
Il y aurait Tant à Faire
Ô Rage Ô Désespoir
Jamais autant de monde n’avait été vu dans la rue de l’Age d’Or. D’un côté, la grand-Tour, de l’autre le Bâtiment Bleu, résidence pour seniors. En bas des immeubles, des hommes portant cagoules et uniformes estampillés GIGN circulaient, certains fixés à des points stratégiques. L’observation était étonnante, car beaucoup d’entre eux tournaient le dos aux murs de l’institution sociale, armes déployées et dirigées vers la tour géante d’en face. A son sommet, sur les toits, soit au-dessus du douzième étage, on distinguait une frêle silhouette qu’on imaginait bien, à son attitude et sa position, en équilibre sur le bord en béton. Pure spéculation ? Non. Au vu des hommes araignées agrippant leur filin aux balcons, il se passait bien quelque chose de fou dans le quartier.
C’était un endroit pourtant tranquille, d’habitude. Sûrement trop, d’ailleurs, aux dires des habitants du Bâtiment Bleu, lieu d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Et bien, là, ils étaient servis. Ils voulaient de l’animation, ils en avaient.
Quelques instants plus tard, tous les vieux à leurs fenêtres pouvaient admirer, stupéfaits, leur voisine de chambre, Jeannine, qui hurlait dans son porte-voix. Des questions se posaient : « Comment est-elle montée là-haut ? Qu’est-ce qu’elle fout la Jeannine ? Complètement branque, la copine ! »
Toute la communauté Bleue était en émoi. Mais elle, elle voulait faire sa loi.
Ceci est mon corps, ceci est mon sang,
Je retournerai à la poussière, mais pas maintenant…
Je m’appelle Jeannine Poisson.
Je suis née, j’ai grandi, j’ai vieilli,
Je vis, j’ai vécu au bâtiment Bleu
Qui n’a rien du Bleu Heureux
Dans l’attroupement, en bas, les dirigeants de l’établissement s’étaient réunis. Les mesures de sécurité étaient prises, les secours étaient là et la psychocratie cherchait les indices ayant pu conduire Madame Poisson à une telle démesure. Ils voulaient connaître son histoire, ses goûts, ses motivations. Elle agissait certainement dans un but précis, pour obtenir quelque chose. Il fallait entrer en contact avec elle avant que la situation ne se dégrade plus encore. Ce qui les frappait dans l’instant, c’était le côté obsessionnel des déclamations de Jeannine, comme si elle était dans un processus d’automatisme. A leur tour, ils prirent un microphone et tentèrent une approche douce et protectrice.
— Nous savons que vous avez des problèmes, Jeannine. Nous sommes là pour vous aider. Expliquez-nous ce qui ne va pas et ce que vous souhaitez que l’on fasse…
Mais la belligérante n’avait cure de leurs questions et continuait à réciter son discours. C’était déroutant pour eux qui ne savaient comment contrôler les faits et gestes de la vieille dame.
Pendant ce temps, la directrice s’était absentée et lorsqu’elle revint, elle serrait tout contre elle une liasse épaisse de feuillets inégaux, insérés entre deux bristols turquoise, maintenus par un lien de cuir ocre et dont les bords dépassaient de la couverture. Une photographie du bâtiment y était collée.
— C’est le journal de bord que nous tenons, avec quelques pensionnaires. Nous y relatons les différents évènements qui se produisent, heureux ou malheureux. Chacun est libre de raconter ce qu’il a vu ou entendu, ce qui se raconte à l’intérieur de l’établissement ou entre les pensionnaires, ou n’importe quelle autre histoire, à son gré. C’est un exercice merveilleux pour eux qui leur permet d’exister un peu plus à leurs propres yeux comme à ceux des autres. D’ailleurs, il y a tellement de demandes pour intégrer le comité rédacteur que je suis obligée de restreindre la durée de leur mandat à un mois chacun !
— Vous relisez tout ce qui s’écrit dans le recueil ?
— Non, malheureusement, je n’ai pas le temps. Mais ces textes ne sont pas destinés à être publiés, il n’en existe qu’un exemplaire, disponible à mon bureau, consultable sur place uniquement.
— Donnez-nous cette prose qui nous éclairera peut-être sur le cas « Jeannine Poisson »… Il y a matière à écrire un livre on dirait, il a dû s’en passer des choses dans cette maison !
— Oui, c’est sûr ! Mais ils ont aussi beaucoup d’imagination !
Le psychiatre commença sa lecture à voix haute, écouté par le commandant de police qui venait d’arriver, quelques membres du personnel qui découvraient eux aussi les histoires du Bâtiment Bleu et quelques parents ou badauds interpellés par la voix chaude du médecin.
La véracité des récits n’était pas garantie, mais les auditeurs apprécièrent la narration qui commençait par une description bizarre de l’institution.
Le Bâtiment Bleu ne l’est pas. Peut-être l’a-t-il été, à un moment, et c’est ce qui lui a donné son nom ? La couleur n’y est plus, le bâtiment est désespérément gris, sale et d’un âge avancé, comme en témoignent ses murs délabrés et ses nombreuses fenêtres bâchées de stores déchirés et inamovibles. De ce fait, ces ouvertures obstruées condamnent les pièces concernées à l’assombrissement permanent, ce qui n’arrange pas les dépressifs du grand âge.
A l’intérieur, on ne peut pas dire que la vie grouille, mais elle existe quand même au travers des vieilles personnes installées. La plupart sont allongées sur leur lit d’hôpital, d’autres sont au fauteuil. Trois étages se succèdent au-dessus du rez-de-chaussée. Quand on y entre ou qu’on en sort sur ses pieds, c’est déjà qu’on a de la chance, et on ne peut s’empêcher de penser que c’est peut-être la dernière fois… C’est surtout qu’on a réussi le passage de la double porte automatique à code. Quatre chiffres et le gros bouton rouge qui sonne et qui braille pour qu’on le manœuvre. Le jeu consiste à appuyer dessus avant qu’il ne vous casse les oreilles, mais ce n’est pas donné à tout le monde… Tout est fait pour empêcher les pensionnaires de sortir malencontreusement. Car sinon, ça pourrait vite devenir infernal, entre fugue active et évasion accidentelle, le personnel, déjà peu nombreux, passerait son temps à chercher les fugitifs. Tous et toutes ont eu envie un jour, j’imagine, de s’enfuir de ce lieu terrible… Mais pour aller où ? Non seulement ça, mais encore faudrait-il pouvoir descendre des étages vers le niveau zéro… Pas d’escaliers, condamnés d’emprunt pour les pauvres hères hébergés… handicapés, invalides et impotents, trop âgés pour se mouvoir seuls… Il y a bien l’ascenseur… Mais il ne fonctionne plus depuis des mois et personne n’a essayé de le réparer. De toute façon, aucun des occupants n’est en mesure de le prendre s’il n’est pas accompagné. Et comme les visiteurs sont rares, l’ascenseur reste en panne. Alors il ne reste que le monte-charge, mais il fait peur. C’est à cause de la rumeur des trois étages qui raconte des histoires sur son compte… Certains disent qu’il n’obéit pas comme une machine devrait le faire… D’autres l’ont entendu parler… N’importe quoi ! Il ne faut pas croire tout ce qui se dit dans les couloirs…
La cage du monte-charges est rectangulaire. Elle mesure environ deux mètres cinquante de long sur un mètre vingt de large. Et comme son nom l’indique, il sert à transporter les charges d’un étage à l’autre. Si vous aviez pu y entrer, vous auriez remarqué que celle de l’ascenseur est plutôt carrée. C’est parce qu’elle est prévue pour contenir des gens debout, qui peuvent se serrer les uns contre les autres éventuellement, s’ils étaient nombreux… Alors que le monte-charge, c’est différent…
Je suis bien placé pour le savoir, c’est moi l’élévateur…
Cela fait trente-deux ans que j’officie à cet endroit. Je monte, je descends depuis tout ce temps et jamais un accident. Il y a bien eu quelques incidents, mais mon cousin l’ascenseur pouvait prendre le relais sans problème à cette époque. Enfin, presque, car de son côté, pas moyen d’être à l’horizontale… Qu’à cela ne tienne, les allongés devenaient des assis, et même les récalcitrants, un peu raides parfois, s’y pliaient ! Un jeu morbide, je vous l’accorde, mais sans autre choix...
Mes portes s’ouvrent dans un fracas métallique grinçant, tandis que ma voix psalmodie 2èmeétage, sens descendant. Un homme sombrement habillé se meut devant moi en poussant son long et étroit chariot dans mon antre. Il touche presque au fond, et c’est limite pour la fermeture. L’homme sinistre se place sur le côté et s’appuie à ma paroi. Une jeune femme, tunique et pantalon blancs, entre juste avant que je ne m’ébranle.
— Quel étage ? demande l’homme.
— Comme vous, au sous-sol, j’ai terminé ma journée… Je passe juste au vestiaire et je m’en vais !
L’homme opine du chef en la regardant. Pour lui, ce n’est pas encore fini mais il sourit à l’évocation de la liberté qu’elle s’apprête à reprendre.
— Qui c’est ? interroge-t-elle en montrant le chariot.
— Monsieur Courtin, à la 249.
— Oh ! Ce n’est pas possible ! Monsieur Courtin est mort ?
— Oui, ce matin de bonne heure. J’ai attendu pour rien jusqu’à maintenant pour que la famille arrive et se recueille. Mais, le pauvre, personne n’est venu, il va faire le voyage tout seul…
D’un seul coup, je tressaille, ma terne lumière clignote, une fois, deux… J’hésite à m’arrêter entre deux étages... C’est le genre de client qui m’intéresse, mais il me faudrait un signe, je l’attends… Cela ne dure que quelques fractions de secondes avant qu’enfin je l’entende. Ça frappe, ça cogne… Je suis le seul à le percevoir. Même le corps sans vie, dans sa housse en plastique noire dissimulée par une couverture de tissu, ne bouge pas. Pourtant, c’est bien lui qui émet ces sons d’outre-tombe. Alors je stoppe tout ! Ce n’est pas machine arrière, mais presque. Dans une déflagration d’enfer, ma cabine fait un bond puis retombe ; ses occupants aussi. Le cadavre a une fesse dans le vide, ainsi qu’un bras. En fait, tout l’hémicorps gauche s’y retrouve, mais le croque-mort ne s’en rend pas compte ! Tellement persuadé qu’un mort ne bouge pas. Pourtant, le sien tangue. Nous sommes suspendus dans le temps. J’ai flairé l’énergie d’un esprit perdu, je dois l’absorber pour me régénérer et pouvoir continuer mes allers et venues. Mais le choc a provoqué l’émoi de mes passagers, surtout au moment où la housse s’est effondrée à leurs pieds dans le bruit sourd de l’inertie.
— Oh ! Monsieur Courtin, je suis désolée, se lamente la femme.
Affolés par la situation, ils se baissent précipitamment, se cognent tête à tête, puis empoignent quand même le paquet par terre pour le remettre en place. Mais tandis qu’ils agissent, ils assistent médusés au vide d’air que je provoque pour inhaler mon car
