3,99 €
Julien Valette, la trentaine, subsiste en donnant des cours de guitare. A la surprise générale il devient une superstar en France avec un tube qu'il a écrit et dont il a honte. Son manque d'expérience et son addiction naissante à la célébrité précipiteront sa chute. Est-il possible d'envisager un retour alors que l'on débute à peine sa carrière ?
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Seitenzahl: 302
Veröffentlichungsjahr: 2020
Ce livre est une expérience. En plus de sa consistance, je l’espère, littéraire il vous offrira l’opportunité d’être au plus proche de l’histoire grâce à quelques clichés et des chansons écoutables à différents moments de l’intrigue grâce à votre Smartphone. Bon voyage.
Je ne pensais pouvoir jamais entrer dans la trentaine. Pardon, je ne pensais pas arriver vers les trente ans de cette manière, si légère, si enfantine. Trois décennies dans le dos et cette impression de n’avoir rien appris.
Quand on est petit on se rêve justicier ou aventurier, la tête haute et utile à chaque instant pour la société et puis à trente ans on se retrouve la tête devant un écran toute la journée, au mieux, ou presque au chômage comme moi se sentant aussi inutile qu’un parapluie en plein désert.
A l’âge de quinze ans, je pensais à tort qu’à trente ans on était au top, un peu vieux et encore un peu jeune à la fois, au zénith de l’intelligence, intouchable. Une référence en tant qu’homme, de collègue cadre dynamique en chemise pas encore bedonnant, de père de famille tranquille dans sa berline.
En fait j’étais devenu ce spécimen de mec moyen, trop pâle, terne, comme mal assaisonné. Drôle mais pas trop, pas laid mais pas suffisamment beau pour déclencher un tsunami des sens à mon entrée dans un bar. Pas vraiment bon à rien mais plutôt à peu près mauvais en tout.
J’avais osé croire qu’à trente ans les meubles suédois et les caisses à outils n’auraient plus aucun secret pour moi. Que les cruciformes et les chevilles feraient partie de mon jargon quotidien. Je pensais qu’à l’issue de la vingtaine on pouvait parler naturellement de Placoplatre, de chevaux et de moteurs diesel.
Mais non, je m’y connaissais tout juste en Trésor Public et en carte vitale par la force des choses. En fait je n’avais pas l’attirail du daron reconnaissable à son odeur de tabac mélangé à celle du chewing-gum à la menthe. Ce cow-boy des temps modernes ayant pour seul pouvoir celui d’être reconnu dans la rue par une vendeuse de carrelage et de tutoyer son garagiste ou de distiller à tout va des phrases comme : « Mieux vaut être propriétaire que locataire ». Non, j’étais encore l’éternel ado, le redoublant des étapes de la vie avec un rêve éventré, celui de devenir parolier.
Moi c’est Julien, une taille de basketteur nain ou de jockey géant, normal donc, et l’âge d’un footballeur en pré-retraite. Brun banal, ni large ni maigre, standard, presque transparent. Combattant de ces deux foutues maladies : la précarité professionnelle et affective. Battu mais pas abattu par ces jeunes années où le désir, les rêves s’effacent au fur et à mesure que les saisons passent. Où les amis s’évaporent et les maux stagnent devant les filles devenues des femmes. Où les chiffres toujours plus croissants qui font défiler les années nous dupent inlassablement en nous faisant croire que la nouvelle sera la bonne. Et asphyxié par ces regards, cet apartheid du célibataire que l’on me faisait bien comprendre. C’est le problème de ce fantasme de la personne seule, au même titre que celui du chômeur. Tout le monde pense que nous sommes des nantis, des privilégiés en marge du système et incapables de faire « comme tout le monde » alors que nous sommes les premiers à en souffrir. On nous imagine tels des James Bond sortant chaque soir avec des tonnes d’amies excitées alors que la réalité ressemble plus à celle d’un pauvre Mister Bean seul dans son modeste appartement.
Quand j’étais petit, je voulais être le mec qui donne les bons mots à un chanteur, celui qui reste inconnu mais dont tout le monde a sur les lèvres les pensées. Je voulais aussi être ce fameux type qui fait le décompte avant qu’une fusée ne parte, dix secondes de boulot avant de s’auto-congratuler entre collègues. A tort je pensais que l’essence de ce job ne consistait seulement qu’à avoir la dextérité de ne pas se tromper d’un chiffre en comptant de dix à zéro en anglais. Je n’avais jamais imaginé que ce n’était qu’une finalité, simplement le truc facile du boulot et qu’avant cela il avait fallu se taper des calculs à en faire pâlir Pythagore.
Je n’attendais qu'une seule chose dans ces années d’enfance, c'était de pouvoir me coucher à l'heure que je voulais, pouvoir veiller devant le match de foot ou le film à la télé. L'idée d'aller dans son lit à vingt et une heure en semaine me terrorisait. Aujourd’hui elle m'excite terriblement, je suis en roue libre, les journées se répètent inlassablement. Je n'ai plus envie de veiller devant la télé, cette liberté ne m'attire plus, je l'ai trop exploitée qu'elle en est devenue d'une banalité inquiétante.
Souvent, je veux m'échapper en me disant que le sommeil est le meilleur des voyages. Une surprise, il peut nous emmener dans un banal cauchemar au coin de notre rue jusqu'à un rêve océanisé en Polynésie. Que de la magie, chaque soir un nouveau voyage imprévu, le ticket d’entrée n'existe pas il suffit de fermer les yeux et d'attendre quelques minutes. On pouvait facilement partir naviguer dans des eaux turquoise ou voler sans ailes, seulement en dépliant ses bras pour voir des champs et des maisons miniatures.
Et quand parfois les rêves faisaient grève j’allais marcher au bord du fleuve dans l’air chaud de l’été sur les coups de vingt-deux heures lorsque le soleil faisait des heures supp et que la nuit se faisait attendre. Vagabond dans l’air au parfum orageux, comme un étranger découvrant une ville, tel un moine à la recherche de spiritualité, si près de Théodore Monod mais sous mes pieds le bitume caresse mes semelles. J’aimais à regarder tous ces bâtiments si laids habituellement, mais qui avec cette lumière particulière lourde, humide, dangereuse s’éclairaient de beauté. Toutes ces choses, ces zones industrielles prenaient du charme, une sorte de délicatesse. Peut-être avais-je l’air d’un vieil homme titubant comme saoulé par les vapeurs des années adolescentes ingurgités mais dont je n’avais pas fait le deuil et qui restaient dans mon corps comme l’alcool en fin de week-end ? Et quand une fille passait je la regardais discrètement, sans l’œil du rodeur. Mes pupilles la retransmettaient à mon cerveau comme un joli monument que l’on pourrait passer des heures à contempler si celui-ci est attirant.
Je ne me sentais pas très bien dans mon costume d’adulte, tout le monde évoluait sauf moi, je ne suis pas dans le monde, le train embarque et je reste sur le quai ressassant mon enfance. Pas encore un cheveu blanc mais déjà l’âme vieillie par les rêves dilapidés. Comme inapte au siècle actuel mais aucun médecin à l’horizon pour m’en dispenser. On dit que, lorsque les enfants pleurent c’est parce qu’ils sont en train de vivre la pire chose de leur existence. Cela peut paraître exagéré mais compte tenu de leur maigre expérience cela semble plausible. Des ruisseaux ne me coulaient pas encore sur les joues, me rappelant que je n’avais pas encore touché le fond. Mais comment la désillusion passe-t-elle de pleurs infinis à l’âge de cinq ans à une simple envie de défoule violente à l’âge de trente. Où s’est évaporée toute cette sensibilité en vingt-cinq ans ?
La solitude je la redoute autant que je la fantasme, au même titre qu’un amour interdit. L’amour, cette science injuste ou plutôt ce concept, même en maîtrisant ses grands théorèmes et avec l’expérience on n’arrive jamais à prévoir la solution de l’énigme. Etions-nous trop stupides pour l’analyser automatiquement ou avions-nous cru que c’était aussi simple que cela ? Et toutes ces filles que je vois passer derrière une poussette en me disant que j’aurais pu être leur copilote dans les premiers virages de la vie du passager assis dedans. Hier inaccessibles, elles étaient devenues de ma génération et je n’avais pu les capturer délicieusement par maladresse ou par manque d’assurance. Si ma liste des regrets fait déjà un mètre à la trentaine, atteindra-t-elle des collines ou le sommet d’une éolienne à l’aube de ma mort avant que les pales ne viennent me broyer ?
Le bord du fleuve (Quand les rêves faisaient grève)
J’avais un boulot sympa. Pas au sens financier mais surtout grâce à ses horaires avantageux. « L’académie du rock » avait fait de moi un professeur de guitare et ce pour une dizaine d’heures de travail hebdomadaires. J’avais toujours eu la bravoure de fuir les métiers trop fatigants.
La mission était pépère, je n’avais qu’à m’asseoir sur un tabouret avec ma guitare sur les jambes et agrémenter mes gestes de : « Non, pas le Do mineur, le Mi mineur…voilà » envers mon interlocuteur. Interlocuteur qui était la plupart du temps un collégien à qui on faisait croire qu’il allait devenir le futur Éric Clapton moyennant quelques dizaines d’euros par mois.
Nathalie était la patronne de cette institution bordélique mais néanmoins sympathique. Je lui vouais une sorte de vénération car elle m’avait embauché et me rémunérait avec ses propres deniers. Elle m’avait aussi permis d’étoffer mon Curriculum Vitae qui manquait cruellement de saveur. J’avais pu y noter que j’avais fait le Stadium de Toulouse, et aussi le Zénith. Le restaurant VIP du Stadium, le temps d’un vernissage et le grand espace d’accueil du Zénith certes. Elle possédait un sacré caractère à première vue mais dans le fond elle n’était pas méchante, c’était son moyen à elle de faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en chacun. Il y avait aussi Nico, le prof de batterie. Très drôle et très surprenant. Quand il parlait il n’avait pas besoin de préciser qu’il était toulousain mais lorsqu’il se mettait à chanter sa voix avait le timbre d’un mec éduqué sur les bords de la Mersey ! C’était dingue, il avait cette sonorité nord-anglaise, cette « Northern Soul » à mi-chemin entre les Beatles et Oasis. Nico était un peu plus âgé que James, l’autre prof de guitare, et moi. Environ la quarantaine mais on passait pour des préretraités chiants et sérieux à côté de lui. Il osait, il déconnait et il avait raison !
Mon autre collègue, ce fameux James, était sympa et avait mon âge. Ses parents venaient d’un curieux pays qu’est l’Angleterre. A la fois géniteur de la classe d’Audrey Hepburn et de Paul McCartney mais aussi de l’insignifiance flagrante du Prince Charles. Capable de produire des peaux rouges aux dents cassées chantant faux dans des bars d’Ibiza et la sagesse d’un Sting parlant de la déforestation amazonienne. Ce pays, comme bipolaire, dans lequel des gens dégustent du thé avec des gestes millimétrés, de beaux costumes et un phrasé impeccable tandis que d’autres se gavent de chips aux couleurs improbables en parlant très fort.
James faisait partie de ces gens involontairement doubles. Du fait de ses parents britanniques venus s’installer en France avant sa naissance, il devint le mélange le plus improbable qui puissent exister : Le Franco-Anglais. Ce spécimen d’individu si particulier capable de pleurer d’émotion sur une belle chanson à texte franchouillarde autant que sur un solo de Mark Knopfler. Capable de se régaler d’une gelée aux couleurs flashy autant que d’un vieux fromage abandonné et en fin de vie en buvant religieusement un bon vin rouge. Lorsqu’il parlait la langue de MacCartney son timbre évoquait celui d’une douce Britpop et quand les mots de Molière se vidaient de lui en un son épais on se sentait en compagnie d’un mec du sud pur jus. Il n’était pas emmerdant, ponctuant régulièrement ses phrases de : « comme tu veux » qui ne foutaient jamais la pression à son vis-à-vis. Il était drôle, capable d’imiter dans la même phrase un lord du Yorkshire et un fermier ariégeois et ce qui m’impressionnait par-dessus tout c’était sa propreté dans la pratique de la guitare. Le son qu’il expulsait de ses six cordes était nickel et sa voix qui venait s’y greffer était de calibre studio, comme si ses cordes vocales avaient la fonction de la remasteriser en live. Jamais une fausse note malgré les fatigues, les quelques clopes ou les bières avalées.
En général le mercredi après-midi était le moment de la semaine le plus animé car, passé midi, il y avait une énorme transhumance de collégiens et de lycéens vers notre académie. Quelques mères banlieusardes chics venaient déposer leurs têtes blondes entre deux réunions de travail. D’autres enfants, plus malins, se pointaient seuls chez nous. Et les cours s’enchaînaient à un rythme industriel. Une salle d’attente puis quatre box insonorisés composaient notre boutique. Nath au piano, James à la basse et à la guitare et moi à la guitare pour débutants. On avait à peine une demi-heure à donner à chaque individu, c’est-à-dire pas grand-chose mais l’après-midi restait, financièrement, la plus intéressante de la semaine.
Quand dix-huit heures se pointa ce jour-là, ma guitare et moi étions un peu fatigués. Nath avait intercepté mes yeux fuyants pendant que j’étais en train de faire un dernier check visuel des lieux.
-Ce soir, pas d’alcool et au lit à maximum vingt-trois heures. Il faut que tu sois en pleine forme pour demain.
-Demain ? demandai-je. Tu dois confondre avec quelqu’un d’autre, je ne bosse jamais le jeudi.
-Je sais mais demain il y a le concours !
-Quel concours ?
-Ne me dis pas que t’as oublié !
-Ce n’est pas ça mais … Je pensais qu’on ne le faisait plus finalement.
-Si ! Tu y vas et même si ça ne donne rien, tu balances deux ou trois cartes de visite de la boîte histoire de faire un peu de pub.
-C’est gentil mais je suis prof, pas commercial.
-Et si on n’a plus de clients tu vas les donner à qui tes cours ?
C’était mon défaut, je ne savais pas dire non aux chefs d’entreprise. Elle m’emmerdait royalement en me forçant à aller faire des tremplins dans le but de faire connaître « sa » boîte mais d’un autre côté on était petit et il fallait endosser chacun plusieurs casquettes. J’avais dit : « D’accord » sans vraiment le dire. De toute façon je n’avais pas vraiment le choix.
-Tu m’appelleras quand tu seras passé ? conclut-elle pleine de maternalisme.
Sur le kilomètre qui me menait à mon modeste taudis, plus poétiquement appelé « T1 bis lumineux » par mon propriétaire qui m’en faisait mensuellement payer les frais. Mon esprit se refroidissait au fur et à mesure que les voitures me frôlaient sur l’avenue. Je n’avais aucune envie d’aller à ce tremplin. En plus ce soir-là j’avais déjà prévu d’aller me déchirer la gueule avec mon ami Xavier, un grand voyageur en escale au port factice de Toulouse. Pourtant ses origines n’avaient rien de celles d’un marin classique. Il venait du pays du Marsupilami, de son auteur du moins. Il était belge, belge, belge comme le jour. Il avait ce côté enviable que provoquent les gens barbus et frisés. Une gueule de pêcheur un peu classe, pas le pêcheur breton avec son bonnet et le teint fatigué, harassé par les sorties en mer trop matinales. Son visage souriant lui donnait un air cool et son boulot de preneur de son pour le célèbre magazine de la mer diffusé à la télé renforçait cette idée. Comme un voyageur poète qui part sur sa pirogue un carnet de notes à la main au cas où des vers l’atteindraient. Les autres membres de cette mission « alcool et discussions » étaient Yohan, un pizzaïolo et magicien amateur ainsi que John et Mathilde, d’autres vieilles branches dont le fils, âgé de cinq ans, avait le privilège de passer la soirée en compagnie d’une jeune baby-sitter.
Le terrain de jeu nocturne avait un nom pour le moins enfantin. Ce bar s’appelait : « La Récréation ». C’était un beau bar, honnête et pas mensonger. Ni trop branché, ni bistrot à épaves. Tout simplement un établissement pour jeunes de vingt à quarante ans.
Le soir venu, je m’étais pointé le premier. Non pas parce que j’avais une rigueur allemande qui me rendait ponctuel mais plutôt à cause de mes potes qui avaient toujours un retard dingue. Je m’étais alors retrouvé à discuter avec le barman pour tuer le temps même si je n’aimais pas cela. Glander pendant que quelqu’un en face de soi travaille m’avait toujours foutu mal à l’aise.
Et avec plus d’une heure de retard, les autres se pointèrent enfin. Ils avaient fait voiture commune et le temps d’aller chercher les uns et les autres, cela avait débouché sur une perte sèche d’une heure de bière en leur défaveur.
Xavier parlait beaucoup et tout le monde l’écoutait. Avec son boulot de preneur de son il avait des tas de choses à raconter. En ce mois d’Avril il revenait de quatre semaines au Mexique sur les traces des quelques rares pêcheurs encore en activité et luttant contre le tourisme de masse dans la région de Cancun nuisant fortement à la biodiversité. Il disait : « C’était idéal parce qu’on y était en Mars et c’est le meilleur mois de l’année là-bas » et nous acquiescions dans le doux tumulte du bistrot. Il était beau gosse avec sa gueule à mi-chemin entre le bourgeois marginalisé et le poète lointain et citadin à ses heures perdues.
J’avais commandé une pinte mais personne ne m’avait suivi. Une pinte de Pastis qui avait l’avantage d’avoir un ratio « somme investie/chance de gerbi » défiant toute concurrence. La soirée battait son plein et sur la terrasse, avançant telle une presqu’île sur un étrange rond-point à cinq sorties, les cadres désinhibés de l’aéronautique côtoyaient le reste du monde. C’était un monde à part, comme une caste supérieure dont les membres se reconnaissaient entre eux à l’aide de blagues et autres jeux de mots difficiles à saisir pour les gens du vrai monde. Les voitures passaient et certaines s’arrêtaient pour demander la direction de lieux improbables. Des endroits qui ne coïncidaient jamais avec l’heure à laquelle ils étaient demandés. La piscine municipale revenait fréquemment en tête de cet étrange classement. Tout le monde voulait y aller, mais à vingt-trois heures, pour quoi faire ?
Soudain, un homme surgit dans le soir le visage marqué par la bière irlandaise consommée dans le pub d’en face d’où il venait. Il faisait figure d’intrus sur la terrasse de « notre » bar. Ah oui, il y avait une guéguerre entre notre beau bar pas mensonger et le pub situé un peu en arrière et qui abritait les « vieux » de plus de quarante ans. Les deux concurrents devenaient néanmoins « amis » lorsque la nuit avançait et que le dépannage de cigarettes entre particuliers devenait monnaie courante. L’intrus donc était un cadre, sûrement dynamique la journée, mais ébouriffé la nuit tombée. Tout transpirant et avec les yeux rouges à vingt-trois heures ce jour-là. Il ne devait même pas dépasser les un mètre soixante-dix et avait une énorme calvitie à la Vincent Lagaf des années quatre-vingt-dix et aucun charisme malgré sa chemise et ses belles pompes. Bref une bonne gueule d’ingénieur. Tout en tenant sa veste beige, qui faisait penser à un manteau de collabo, il chantonnait sa plainte. Allant de table en table pour interpeller des clients qui ne daignaient même pas l’écouter. On entendait : « …Parce que j’ai plus de batterie et je suis seul ! ». Il devait sûrement chercher son chemin lui aussi. Il arriva en trombe à notre hauteur et ses yeux s’éclaircirent parce qu’on avait eu l’honnêteté de faire semblant de l’écouter :
-Messieurs-dames, je dois aller à mon hôtel à Toulouse- Purpan et mes collègues sont partis.
A notre table plusieurs voix s’élevèrent et dans un mélange de sons et de gestes incompréhensibles on lui avait fait comprendre que c’était à environ deux ou peut-être six kilomètres dessus et à peu près tout droit pour moi, mais pas du tout pour Xavier et Mathilde.
-Mettez le moi sur un papier s’il vous plaît ! dit-il d’un ton sec et angoissé qui avait eu le don d’éteindre notre début de motivation.
Nous reprîmes alors une forme d’attitude très théâtrale qui consistait à l’ignorer, il s’énerva poliment et dit :
-S’il vous plaît ! Je vous paye !
Nos visages s’illuminèrent d’un coup, comme si la fin de l’ignorance se résumait seulement à la promesse d’une récompense. Xavier prit les devants et m’enleva au reste du groupe afin de l’accompagner dans la mission : Dépôt d’ingénieur éméché à son hôtel. Le quadragénaire recommençait à se détendre après les quelques minutes de panique qu’il avait dû vivre. Et son air angoissé et gesticulant fît place à une lourdeur. Il semblait avoir une vie à la con, la présence de son badge de travail autour du cou en témoignait, il portait ça comme un trophée, comme bon nombre de gens du coin qui n’ont que cela pour séduire. La même image me revenait en tête à chaque fois que je voyais quelqu’un de l’industrie aéronautique encore avec son badge dans le monde normal. Je les voyais aussi fiers qu’un gamin qui a gagné une médaille à une compétition de judo et qui dort avec pendant quelques jours. Il parlait, parlait, disait qu’il venait de chez un fournisseur du constructeur européen basé en Charente et chargé d’équiper en sièges une partie du futur Airbus A360. Il devait se sentir drôle et classe mais en réalité il était aussi utile qu’une capote dans un monastère. Pourtant, il avait une alliance, quelqu’une aux cheveux longs s’était donc amourachée de lui. Bizarre, c’est typiquement le genre de mec que je n’ose imaginer dans un lit torse-nu et l’air rassurant.
Xavier l’avait finalement foutu à l’arrière de sa citadine tel un dangereux hooligan dans un taxi mancunien et il parlait encore et toujours mais tout seul, allant même jusqu’à s’allonger en position fœtus. C’était hallucinant, on aurait dit un jeune poulbot ivre après avoir trempé ses lèvres dans une coupe de champagne pour la première fois de son existence. C’était sûr, sa réunion du lendemain allait être un désastre.
Sur le grand boulevard menant à son hôtel le silence était de mise. On voulait juste le déposer et en finir. Un peu à la manière d’un taxi qui a envie que sa dernière course de la journée ne soit qu’une simple formalité.
L’ingénieur, sur la banquette arrière, menait deux activités en parallèle. Il somnolait tout en chantonnant ce qui semblait être une comptine pour adultes. Sur un rythme lent cela donnait : « Mes couilles sur ta tête, ça fait des lunettes lalalère … ». Une mélodie enfantine avec des paroles d’adolescent attardé. Xavier et moi rigolions chacun de notre côté tout en essayant de faire le moins de bruit possible car nous étions en « mission » et il ne fallait pas froisser notre « client ».
Une fois le gros bloc coloré et sans charme et plus communément appelé « hôtel » rallié. Le cadre technique, moins fanfaronnant, s’extirpa du véhicule en même temps que ma pomme. Il me serra la main avant de dire :
-Vous m’avez sauvé. Merci infiniment.
-Vous savez, si on peut aider… dis-je hypocritement.
Quand sa main moite s’enleva de la mienne, un billet de vingt euros apparut comme par magie dans le creux de ma main droite. C’était bien payé, pour quinze minutes de boulot. Et nous avions logiquement payé une tournée aux copains derrière comme pour se débarrasser de ce « bien mal acquis ».
Je commençais quand même à flipper en voyant les champs de houblon liquides au fond de mon verre et j’avais écourté la soirée aux alentours de minuit par peur de ne pas être capable de me lever pour aller au concours le lendemain.
La Récréation un soir printanier
Le lendemain, sur les coups de huit heures, je m’étais réveillé un peu assommé. Non pas à cause des potions marseillaises et allemandes que j’avais aspirées la veille. Mais à cause de cette foutue pensée qui vous envahit à trois heures du matin et qui vous fait vous demander : « Qu’est-ce que je vais aller foutre à ce foutu concours ? ». Mon plan, établi pendant le café matinal, était simple : j’y vais, je chante, je perds et je me casse. Mais attention, je perds « à la française » c’est-à-dire, avec les honneurs et surtout à cause des autres.
Mais avant d’aller rencontrer la défaite il fallait s’embusquer dans ce grand train citadin rempli d’âmes vides et que les gens appellent métro. C’était étrange, j’étais entre deux mondes. En partant à huit heures et demie de chez moi je m’étais retrouvé à côtoyer un curieux mélange de populations. Il était trop tard pour voyager avec les étudiants les plus matinaux et pas assez tard pour se retrouver avec des touristes. En revanche il était « moyen-tôt » pour se faire ralentir par tous ces branleurs payés par nos impôts et qui passent leur temps à flâner dans les magasins ou à dormir devant leur télé et que l’INSEE a bien voulu nommer, de manière technique, les « retraités ».
Et j’avais oublié à quel point c’était long de rallier ma banlieue Nord-Ouest au quartier de Rangueil situé à l’extrême Sud-Est. Presque une heure ! Il fut un temps que les moins de dix ans ne peuvent pas connaître où j’arrivais encore à réciter toutes les stations dans l’ordre alors que je n’ai jamais été foutu de différencier la ligne A de la ligne B, les deux seules lignes pourtant. Pour moi elles étaient seulement connues qu'en qualité de ligne « Rouge Est-Ouest » et ligne « Jaune Nord-Sud » .
Après un peu moins d’une heure de trajet finalement, ma guitare et moi-même gravirent les marches en « demi-cubes » disposées en face de la station « Université » de Rangueil. Cela se présentait comme un amphithéâtre mais pas arrondi. Avec des formes un peu carrées, strictes, froides, soviétiques en fin de compte.
Le concours se tint dans une annexe de la fac pas mal déserte pour cause de vacances scolaires. Nath m’avait bien inscrit à ce tremplin pour le compte de sa boîte. Je fermais encore un peu les yeux devant ce doux esclavagisme artistique car je gardais en tête que c’était elle qui me faisait vivre. Un assistant nous expliqua que le jury était composé de quatre pros. Et nous devions rester avec eux seulement dix minutes au maximum soit le temps d’une chanson et d’une petite discussion. La petite salle où nous, « artistes », pouvions nous préparer s’apparentait à une petite cafétéria vidée de ses meubles. Il y avait des duos, des filles qui tâtaient grave leur violon, des gars qui faisaient danser leurs doigts sur leur manche de guitare. Bref, j’allais me faire exploser. Oui, j’étais certain que j’allais prendre une branlée. Mais pas la petite branlée évitable et dont le commun des mortels en ressort perdant « avec les honneurs ». Non ! La bonne humiliation annoncée. Qu’importe, ce concours j’y étais allé pour dépanner. C’était juste un acte de présence pour promouvoir notre école. Cependant, le prix à gagner était sympa. Le vainqueur avait le droit de faire la première partie de Julien Rédo au Zénith !
Fort heureusement le tirage au sort m’avait désigné comme deuxième participant. Je n’allais donc pas perdre la matinée entière à la poursuite d’une défaite programmée.
Une fois arrivé devant le jury je l’avoue, ce qui devait n’être qu’une simple formalité se transforma en une montée de stress. Ce silence m’impressionna.
Ils étaient quatre. De gauche à droite il y avait d’abord « Gélald » un Tahitien de : « Aloué » à côté de Papeete selon ses dires. Il faisait partie du duo « Elic et Gélald » très célèbre en Polynésie française mais totalement inconnu en Métropole selon son propre aveu. Souriant et détendu, il ôta une partie de mon trac rien que par sa présence rassurante. La deuxième était une quinquagénaire blonde avec le visage un peu rougi par les années. Un peu comme une anglaise qui aurait passé l’après-midi sous seize degrés sans protection solaire. Elle avait presque une allure de garçon manqué. Cela lui donnait un côté un peu rock. On aurait dit Rod Stewart en à peine plus baisable. Un autre homme se tenait là, il était la banalité incarnée. Il n’arrivait à formuler aucun avis car, poliment, en accord et en désaccord avec tout. A sa tronche je sentais qu’il mettait obligatoirement un moule-bite en été et des lunettes de soleil avec une ficelle pour ne pas les perdre et peut-être même des bouchons d’oreilles pour éviter de faire rentrer de l’eau dedans. Bref, il était forcément la cible marketing des vendeurs de monospaces.
La seule personne qui parlait au nom de tous était un mec d’une quarantaine d’années, un peu faux séducteur. Des cheveux et une barbe blanche mais classe, une allure dédaigneuse et un peu d’U.V. sur la tronche ainsi qu’un petit pull sur les épaules. Il avait l’allure d’un ex-sarkozyste déçu ou déchu en ballade au Cap-Ferret. Il ne manquait plus que la petite glace sans cornet dans la main et un marmot en marinière qui braille pour parfaire le tableau. Il posa calmement les règles du jeu avec une voix classe mais un peu méprisante et ses mains laissèrent apparaître l’absence d’alliance. C’était certain, il était un Don Juan de pacotilles, un charmeur contrefait, un Jacques Dutronc en beauf.
En réalité je n’avais qu’à moitié écouté tout ce que ces gens m’avaient dit car je m’étais focalisé sur leur manière d’être. Puis, il y eût un silence et le faux beau gosse bronzé me lança :
-Alors ? Allez-y !
-Ah oui pardon ! m’exclamai-je tel un élève d’école primaire tétanisé par la présence d’adultes.
Et je démarrai ma belle boucle de quatre accords. Le Mi mineur, à la fois automnal mais servant de belle introduction, le Do, classique pouvant prolonger la joie ou la tristesse d’une chanson, le La mineur, triste mais tonique dans certaines situations et le Si sept, mélancolique et étrange. Magnifiques. « Foule sentimentale », le tube d’un génie, le standard de la légende, du plus grand parolier français tout simplement. A peine avais-je commencé à étaler vocalement le premier couplet que déjà les « cheveux blancs sauce U.V. » me stoppèrent net.
-Non.
-Comment ? Quoi ? demandai-je hésitant.
-Pas de reprises ! C’est un concours de compositions exclusivement !
-Ah pardon mais… je ne savais pas.
-Vous êtes venu jusqu’ici et vous ne saviez pas ?!? C’est marqué dans le règlement, on vous l’a rappelé en arrivant et je vous l’ai encore dit il y a deux minutes !
-Mais c’est parce que …J’ai la musique mais je galère au niveau des paroles. Je n’ai pas eu assez de temps pour écrire, mentis-je. Vu que c’était un truc un peu engagé je ne voulais vraiment pas le bâcler.
-Vous savez quoi ? Je suis vraiment sympa, on va faire passer le numéro trois et dans dix minutes vous revenez avec vos paroles ready d’accord ?
Je ne lui avais rien dit mais c’était vraiment gentil de sa part. J’avais simplement salué bêtement. Un mélange entre un début de prière monothéiste et une inclinaison avant un combat de Judo.
Une certaine « Ariane » était l’incarnation réelle du « numéro trois ». Avec son violon elle déroula un enchaînement de notes bouleversantes. C’était magnifique. J’étais, géographiquement, entre deux mondes. Dans un sas, entre la grâce de cette fille et le reste des candidats. J’avais, certes, une mélodie facile en tête mais pas de texte donc une demi-chanson. Mon cerveau était à fond, comme un ordinateur qui tourne trop vite mais le bruit en moins. Et même si j’alignais les mots j’étais dans une impasse. Les seules rimes me venant à l’esprit étaient « fleur » avec « coiffeur ». Nul.
Puis, me revint la chanson du soir d’avant, que fredonnait l’ingénieur bourré sur la banquette arrière de la bagnole de Xavier. « Mes couilles sur ta tête ça fait des lunettes », puissant pour un refrain ! Instantanément la suite s’y greffa : « Mes couilles sur ta tête, ah quel jour de fête ! ». Très bon ça ! Mais il me fallait un peu envelopper le tout pour faire croire à un texte sophistiqué. Peut-être fallait-il y aller sur le ton de la rigolade ? Comme une charade par exemple ? Et si je commençais ma chanson par : « Mon premier c’est … » puis « Mon second c’est… » et ainsi de suite afin de faire doucement grimper l’auditoire vers le refrain ? Peut-être que ce genre de « performance inattendue » allait sauver ma prestation ?
J’étais revenu dans un silence encore plus impressionnant que celui d’un hypermarché en pleine nuit. J’avais gratté mon Fa et lâché un révolutionnaire : « Chanson engagée » à l’audience avant d’entonner : « Mon premier…C’est ce que j’ai entre les jambes » et d’enchaîner par : « Mon second…C’est là où tu mets ta casquette » puis « Et mon tout, évidemment, ça fait des lunettes ! ». Le refrain avait atterri de manière puissante : « Mes couilles sur ta tête…Ca fait des lunettes…Mes couilles sur ta tête…Ah quel jour de fête ! ». J’avais bourré de trémolos mes fins de phrases. J’y croyais à mort ! Je pensais chanter un hymne, un standard ! Le beauf aux cheveux blancs me fit une standing-ovation tout seul avant de stopper net en voyant que les autres ne faisaient pas du tout la même chose.
-C’est pas mal, c’est entraînant mais peut-être trop classique, me dit « Gélald » le Tahitien qui roulait beaucoup de « r ».
Quant à la Rod Stewart féminine elle trouvait cela : « Pauvre, sans aucune âme, superflu et sans intérêt » et pensait qu’il y avait un sérieux malaise dans mes productions artistiques. Ce jury servait également de psychanalyse donc. Le monsieur « Moule-bite-monospace » semblait s’embrouiller avec lui-même, il énonça ce qui ressemblait à un discours sans but : « Euh bon la chanson c’est passable, les paroles ça rime mais on ne voit pas trop où tu veux en venir mais on voit la direction. C’est engagé, c’est bien mais on ne voit pas où tu t’engages donc je te dirai oui et non, ça me plaît beaucoup mais pas trop ». Quant au vieux beau, lui il était à fond, il trouvait qu’il y avait un truc, une ambiance et que j’avais la capacité d’embarquer les gens dans un univers.
-Je pense que parmi nous je suis le seul à avoir saisi le double sens de l’œuvre, dit-il en s’adressant à nous tous alors que cette chanson ne comprenait même pas de sens unique. Je pense que nous avons le vainqueur de cette édition devant nous, ajouta-t-il, ce qui déclencha des petits grognements parmi le jury qui ressemblaient à s’y méprendre aux sons qu’expulsent les groupes de vieilles qui parlent de la météo au marché.
L’étrangeté de la scène relevait dans le fait que ma prestation avait seulement déçu la grande majorité du jury. Personne ne s’était indigné de l’absurdité et de la vulgarité de mes paroles normalement impossibles dans cette société trop normée et aseptisée. En tout cas, le faux beau gosse aux cheveux blancs me confirma les doutes que j’avais placés en lui. C’était vraiment un mytho, un faussaire. Il m’avait affirmé avoir compris le double sens de la chanson qui, en réalité, n’existait pas. Qu’importe, j’avais serré la main de l’assistant qui m’avait félicité et invité à prendre un café avec lui.
-C’est gratos le café ? lui demandai-je en guise de vérification.
-Evidemment ! Gratuit pour les artistes ! s’exclama-t-il joyeusement.
-C’est gentil, encore merci. Je ne vais pas trop tarder moi.
-Ah non, il faut rester un petit peu encore.
-Comment ça ? Je pensais qu’on nous rappelait pour nous donner les résultats.
-Oui mais Monsieur Maisonneuve tient à vous parler je crois, je vais aller vérifier mais j’en suis quasiment sûr.
-Qui c’est ça ? Un agent immobilier ?
-Non c’est le monsieur aux cheveux blancs dans le jury.
-Ah, je déconnais quand je disais agent immobilier, c’est parce qu’avec un nom pareil …
-Hein ?
-Non laissez tomber, c’était une connerie.
J’avais donc dû attendre au moins une heure et demie car ce mec et l’assistant s’étaient arrangés pour qu’aucun des candidats ne soit témoin de ce rapprochement avec ce fameux Maisonneuve.
L’heure venue, il me serra la main et s’alluma une clope aussitôt. Une belle tige blanche qui lui donna instantanément un air de philosophe de la rive gauche. Il marchait avec ses mocassins et son pull en cachemire qui devait lui tenir trop chaud pendant cette intersaison.
-Je t’invite à déjeuner, m’affirma-t-il.
Je n’avais ni donné mon accord ni mon désaccord mais de toute manière il s’en foutait.
-Il y a un très bon italien à dix minutes à pied d’ici.
Je n’osais pas parler car j’avais la curieuse impression qu’il était né pour couper la parole aux gens.
-Au fait ! Je ne t’ai pas félicité. Bien joué ce texte qui parle d’une banale histoire de couilles sur une tête et qui en fait est une métaphore filée de la société de consommation et de notre manque d’implication dans l’écologie de masse. Chapeau vraiment !
Nous marchions le long de la route de Narbonne, qui hébergeait un grand nombre de résidences étudiantes, et je ne savais quoi lui dire. Il racontait tellement de conneries mais avec des mots compliqués pour faire croire que c’était sensé.
Quand vint l’heure de se mettre à table il regarda la carte même pas trente secondes avant de la refermer et d’appeler le serveur tout en sachant que je n’avais pas encore fait mon choix. Dans l’urgence j’avais commandé une pizza « Parme » avec un demi.
-Non on va prendre une bouteille de Côtes de Provence, dit-il au serveur annulant par la même occasion ma bière.
Il avait souri, ce sourire mal ficelé, malhonnête.
-Ah ! Je ne t’ai pas filé ma carte de visite !
Il me tendit un petit bout cartonné où il était inscrit : « Dr-Alexandre Maisonneuve » suivi de : « A & M Andorra Limited ». Ce qui m’avait subitement foutu la pression. Mais il était Docteur en quoi au juste ? Pas en médecine c’est sûr. En musicologie peut-être ? Je n’avais pas osé le lui demander et de toute façon je ne pouvais pas en placer une. Soit il parlait, soit il regardait ailleurs. Pour détendre l’atmosphère, j’avais lancé :
-Je ne savais pas que l’Andorre était un haut lieu de la musique pop !
Son regard se tourna subitement vers moi et pendant une seconde j’avais cru qu’il allait m’en coller une.
-Tu connais Julien Rédo ? dit-il comme pour couper mes ardeurs.
-De vu.
-Il est bien, il est très gentleman. J’aime beaucoup ce mec.
-Ouais, il a l’air sympa. Il joue un peu de son image mais à part ça …
-Ouais ce n’est pas faux ! Il est un peu narcissique, c’est une diva !
-Pas tant que ça…
-C’est un mec qui se regarde beaucoup t’as raison ! Il a le melon ! Il faut se méfier de lui !
Décidément, ce mec était étrange. Il voulait toujours aller dans le sens de son interlocuteur mais trop rapidement. Jusqu’à anticiper ce que je ne voulais même pas dire.
-Mais du coup, pourquoi vous m’avez invité au resto ? demandai-je dans ce déjeuner où les deux protagonistes n’avaient pas grand-chose à se dire.
