Panique au coeur de l'atome - Pascal Olive - E-Book

Panique au coeur de l'atome E-Book

Pascal Olive

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Beschreibung

Une salle de commande au sein d'un vaste complexe industriel. Des alarmes déchirent le silence. Les tableaux de contrôle clignotent comme un arbre de Noël. Il est exactement 21 heures. C’est une centrale nucléaire et ce n'est pas un exercice.
Parmi les techniciens, deux frères, Laurent et Paul. Pourquoi eux ? Pourquoi sont-ils réunis ici, ce soir ? À l’aide de flashbacks sur leur vie, leurs expériences, leurs rencontres, Pascal Olive nous invite à plonger au cœur de l'industrie nucléaire.
Si les personnages et le récit sont de pure fiction, l'auteur possède une solide expertise sur le sujet : ingénieur ayant démarré trois réacteurs nucléaires, donné et organisé des milliers d'heures de formation au sein de cette industrie et collaboré avec d'éminents sociologues, il tire parti de son talent pour donner un coup de projecteur sur les enjeux de l'électronucléaire en France et dans le monde. Il souligne les difficultés des autorités pour définir une politique claire de production d'électricité, tant du point de vue des moyens à déployer que de leur utilisation. C'est pourtant un des défis majeurs de la transition énergétique.
Son récit est parsemé d'authentiques anecdotes. Il donne un aperçu original sur la vie derrière les grilles et autour d'une centrale. Il aborde sans fard vérités et contre-vérités sur l’énergie atomique, avec le souci permanent de vulgariser un savoir très technique et en faciliter ainsi l'appropriation par tous.
Panique au cœur de l’atome conjugue le plaisir du roman à suspense et l'intérêt de la réflexion sur les thèmes décisifs de la production et de la maîtrise de l'énergie au XXIe siècle.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Avec un humour distancié, Pascal Olive se décrit comme une erreur de casting ! Des origines ouvrières, matheux, il suit une voie toute tracée pour décrocher un diplôme d'ingénieur d'une grande école. Il se retrouve alors immergé dans le monde de l'industrie auquel il ne se sentait nullement destiné. Avec le recul, il reconnaît que ce parcours lui a « paradoxalement beaucoup appris sur les relations interpersonnelles ».
Au contact d'amis sociologues, il part à la découverte des sciences humaines, monde bien plus alléchant à ses yeux que celui de la technique. En l'invitant à s'ouvrir résolument aux autres, ses mentors lui donnent envie d'écrire, complétant ainsi avec bonheur sa passion de toujours pour la lecture.
Homme aux multiples talents, il se consacre en parallèle à son autre passion pour la sculpture, le dessin et la peinture. Ses œuvres sont marquées par la volonté de déformer la réalité des visages et des corps avec l'outrance de ses émotions, de ses rêves et de ses fantasmes pour en dévoiler les singularités et la part d'intimité.

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Seitenzahl: 374

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Panique au cœur de l'atome

Pascal Olive

  

L’inconcevable

Le monde s’écroule autour de Laurent.

Avant aujourd’hui, il n’aurait jamais pensé qu’un tel désastre puisse un jour arriver. La menace d’un accident hantait souvent ses nuits, mais l’ampleur de ce qui se passe sous ses yeux outrepasse son entendement.

C’est impossible ! C’est ça ! Je fais encore un mauvais rêve. Je vais bientôt me réveiller.

Et pourtant, la scène sous ses yeux semble bien réelle. Laurent se pince l’avant-bras. La douleur n’est rien à côté des crampes qui lui déchirent le ventre.

— Détends-toi. La situation est sous contrôle.

Comme s’il avait eu un mauvais pressentiment, il était resté tard parce qu’il tenait à assister à la passation des consignes avec l’équipe de nuit. Il est exactement 21 heures à la grande horloge murale.

Alors qu’à l’extérieur, un magnifique coucher de soleil baigne la campagne, les néons de secours donnent un air lugubre à la salle borgne. Il règne un calme inhabituel dans la salle de commande qui bruisse normalement d’activité à quelques minutes de la relève de quart. Les klaxons des alarmes interprètent une cacophonie insoutenable pour les nerfs. Même pour des initiés, le spectacle de toutes ces verrines blanches, jaunes et rouges qui clignotent de partout comme la guirlande d’un arbre de Noël dans un tintamarre de fête foraine est terrifiant.

Laurent sort de sa bulle pour jeter un regard inquiet par-dessus son épaule. Raymond, le chef de quart d’après-midi, le regarde avec des yeux hagards. Et que dire des autres membres de son équipe, ils sont prostrés, les bras ballants, à bonne distance du pupitre, tenant du bout des doigts leurs procédures d’exploitation qui ne leur servent plus à rien.

— Arrêtez-moi ces foutus klaxons. Ça me rend dingue, aboie Raymond dont le calme à toute épreuve a, d’habitude, le don de rassurer tout le monde.

Un silence de mort s’installe et rend encore plus oppressante l’atmosphère pesante qui retombe comme une chape de plomb. Une angoisse sourde est palpable et, pourtant, contrairement à son aîné, Laurent ne montre aucun signe de fébrilité. À le voir aussi serein, personne ne s’imaginerait qu’une seconde plus tôt, il était sur le point de faseyer comme la grand-voile d’un destrier des mers par vent arrière.

Même si ses collègues semblent abattus par ce coup du sort, ils sortent les uns après les autres de leur léthargie pour s’assurer du bon déroulement des automatismes qui les suppléent depuis la première seconde.

Laurent bénit intérieurement le concepteur qui a prévu dans ce cas de figure de neutraliser pendant vingt minutes toutes les manœuvres depuis le pupitre de commande pour éviter tout risque d’erreur humaine et laisser le temps à l’équipe de se ressaisir. Il profite aussi de ce court répit qui lui est accordé pour évaluer la situation. Il sait qu’en tant que chef, il a intérêt à avoir une ligne de conduite claire quand il leur faudra reprendre la main.

Dans un premier temps, il se préoccupe de la santé de ses coéquipiers et fait un rapide décompte des présents.

— Je ne vois pas Paul. Ça fait déjà un bon quart d’heure qu’il est parti aux toilettes. Celui-là, il s’arrange toujours pour disparaître au moment où on va avoir besoin de lui, se dit-il, inquiet. Michel, tu peux appeler mon frère à l’interphone pour lui dire de rappliquer dare-dare ? Et t’en profites pour lancer le plan d’urgence.

Laurent compte sur les longs mugissements de la sirène pour sortir définitivement l’équipe de sa torpeur.

— C’est chaud, très chaud, les gars, pas de panique, je suis sûr qu’on va assurer. Les heures qui viennent vont être cruciales, on n’en a déjà vu d’autres. Allez, du nerf, on se secoue !

La tension reste néanmoins visible, comme s’il était possible de la toucher du doigt. Devant le peu d’effet de ses encouragements, l’impératif est maintenant de mobiliser tout le monde pour éviter à tout prix que tous se mettent à cogiter, et Laurent assigne à chacun une tâche même insignifiante.

— Michel et Bertrand, vous vous préparez à reprendre les commandes. Tous les autres, vous me suivez sauf toi, Bernard, tu vas nous chercher des bouteilles d’eau à la cuisine. Il y a quelqu’un qui a des nouvelles des gars de la relève ? C’est bizarre, ils devraient être déjà là.

Comme toujours, Jacques est le premier à réagir. Il prend le téléphone et, le regard froncé, il garde l’écouteur contre son oreille.

— Le poste de garde ne répond pas. Ça sonne dans le vide. Ils ont peut-être des infos. Je peux aller les voir si tu veux ? lui propose le jeune papa récemment embauché.

— Ok, lui dit Laurent, tu ne prends aucun risque inutile. Tu fais juste l’aller-retour et tu t’absentes le moins longtemps possible.

— Pas de problème, boss, je ferai attention. J’ai pris mon dosimètre sur moi au cas où et, à la moindre alerte, je me replie.

— Et Paul, toujours silence radio ?

En écho, Michel lui répond dans son dos.

— De là où il est, il n’a peut-être pas entendu l’appel. T’inquiète, il va se pointer quand on ne l’attendra plus.

Les deux frères

C’est trop injuste. En quelques secondes, toutes les certitudes de Laurent viennent de voler en éclats. Ironie du sort, il ne s’était pas préparé à faire carrière dans le nucléaire. Son mémoire de fin d’étude avait porté sur une installation de chauffage solaire pour un lotissement de maisons individuelles près de Valenciennes. À l’époque, les énergies nouvelles en Europe étaient balbutiantes, et c’était seulement grâce à la contribution des universités américaines très en pointe sur le sujet qu’il avait pu mener son projet à bout et obtenu la meilleure note de sa promotion.

Loin d’être idiot au point d’en devenir aveugle, il fit délibérément le choix d’intégrer le programme nucléaire d’EDF et ce, malgré les accidents de TMI[1] et de Tchernobyl qui avaient révélé sans contestation possible que la fission, même pour un usage non militaire, était dangereuse pour l’homme. Ingénieur avant tout, Laurent s’en était fait une raison, le risque faisant partie intégrante de ce type d’activité comme c’était aussi le cas dans l’industrie chimique. Sans le savoir, en faisant le choix d’entrer à EDF, il suivait les traces de son oncle qu’il n’avait pas connu. Victime dans la fleur de l’âge d’une crise cardiaque, le frère aîné de son père avait occupé un poste d’électricien de maintenance sur le barrage hydroélectrique de Génissiat dans l’Ain.

En ce triste jour d’été, la donne vient soudain de changer. Un pan entier de sa vie qui avait fait sens pour lui s’effondre sous ses yeux, comme si le ciel lui était tombé sur la tête.

— Toute ma confiance dans la sûreté des installations que je pilote vient d’être balayée d’un simple revers de la main, se dit-il, dubitatif devant le nombre d’alarmes en rouge. Si je ne veux pas perdre totalement pied, je dois arrêter de cogiter.

Accident, ce mot terrible qu’il apprit à prononcer après la perte de ses parents dans un carambolage sur l’autoroute des vacances. Seul rescapé du crash, les pompiers l’avaient trouvé en larmes dans son siège bébé. Il avait alors un peu plus de trois ans.

Laurent reçut en héritage un livret de famille qui indiquait qu’il était né à Sélestat comme son père tandis que sa mère, plus jeune de quelques années, était native de Sainte-Marie-aux-Mines. Aujourd’hui désertée, l’ancienne commune minière marquait toujours la frontière entre l’Alsace et la Lorraine. De sa courte visite dans la bourgade endormie, il ne garda en mémoire que sa grande lassitude au moment de gravir la longue rue centrale bordée de maisons grises aux volets clos. Il ne conservait aucun souvenir de ses parents, à part leur photo de mariage et le parfum qu’utilisait Jeanne et qu’il renonça à retrouver après avoir visité un nombre incalculable de parfumeries.

L’orphelin grandit dans les faubourgs de Longwy. Après plusieurs séjours dans des familles d’accueil, il fut confié aux bons soins d’un couple de Lorrains, Claude et Colette, heureux propriétaires d’une ancienne ferme qui comportait de nombreuses dépendances et dans laquelle ils avaient investi toutes leurs économies pour la transformer en centre d’hébergement dédié à l’accueil des enfants confrontés à de graves soucis familiaux. Ayant commencé à travailler à quinze ans, Claude occupa longtemps un poste de soudeur dans la sidérurgie avant de devenir détaché syndical à temps plein, activité qui lui laissait assez de temps pour s’occuper bénévolement de la réinsertion de jeunes en difficulté. Sa femme Colette assurait à elle seule la direction de l’établissement qu’ils avaient créé ensemble et ne chômait pas à cause des nombreux cas qu’on leur confiait suite à la fermeture progressive de toutes les usines de la région. Les subventions du conseil régional couvraient les dépenses de fonctionnement et faisaient vivre une poignée d’éducateurs spécialisés qui logeaient sur place. Dans une annexe prévue exprès pour les accueillir, il y avait aussi des chevaux, un âne, des vaches, quelques moutons, deux, trois chèvres, des clapiers remplis de lapins et des poules laissées en liberté dont devaient s’occuper les pensionnaires pour leur réapprendre à donner un peu de la chaleur humaine dont ils avaient été cruellement privés et ainsi retrouver un semblant de vie normale au contact des animaux incapables de tricher, contrairement aux hommes, sur la nature des rapports qu’ils ont avec eux.

La liste d’attente ne désemplissait pas, et le foyer d’accueil était toujours plein à craquer. Laurent eut l’impression de passer toute son enfance dans une auberge espagnole au milieu d’un va-et-vient d’enfants blacks, blancs, beurs, ballottés par un monde d’adultes qui ne savaient pas quoi faire d’eux. À cause de ce trafic incessant, il n’eut jamais le temps de tisser de liens durables, sauf avec Paul, plus jeune de 5 ans, abandonné à sa naissance dans une poubelle, sans un mot d’explication. Ses origines maghrébines ne faisaient aucun doute. Le pauvre ne sut jamais qui l’avait déclaré à l’état civil comme pupille de la nation en lui donnant ce prénom bien de chez nous qui lui allait si mal.

Colette et Claude ne pouvaient pas avoir d’enfant et, comme les trentenaires savaient les deux gamins seuls au monde, ils les adoptèrent sans l’ombre d’une hésitation à leur arrivée.

Dès la maternelle, Laurent montra des facilités. En primaire, il devint rapidement le premier de la classe. Il faisait la fierté de ses parents adoptifs qui adoraient se promener avec lui dans le quartier pour recevoir les éloges des autres parents de son école. Quant à Paul, il était tellement mignon dans son landau que toutes les femmes le prenaient dans leurs bras pour lui faire des suçons.

Laurent adorait voir son petit frère partir dans de grands éclats de rire. Il lui enviait ses traits délicats, ses grands yeux noirs, comme soulignés par des traits de khôl, et son imposante tignasse crépue.

Le tempérament sensible de Paul ne supportait pas les sévices que les autres enfants faisaient subir aux animaux. La vue du sang et des cadavres déchiquetés peuplait ses cauchemars dont il sortait couvert de sueur. Il s’endurcit après son entrée en primaire quand son prénom devint la risée des autres écoliers qui s’ingénièrent à lui faire sentir qu’il ne serait jamais comme eux. Face à leurs railleries comme seuls les enfants savent en imaginer, le tendre agneau devenait féroce et n’hésitait pas à jouer des poings dans des combats de chiffonnier dont il sortait toujours vainqueur, des bleus partout sur le corps. Colette le grondait pour la forme tandis que Claude l’encourageait à ne pas se laisser faire. Souvent pris en grippe par ses professeurs qui ne cachaient pas leurs tendances xénophobes très courantes dans le Grand Est, il avait néanmoins de bons résultats scolaires, peut-être un peu moins constants que ceux de son frère qui lui faisait faire ses devoirs tous les soirs en le surveillant comme le lait sur le feu.

Contrairement à son cadet, Laurent était un introverti. Il gardait tout pour lui sans exprimer les insatisfactions qui le rongeaient de l’intérieur. Cependant, sa soif inextinguible de connaissance et sa curiosité dévorante le poussèrent très tôt à s’ouvrir aux autres. Sans aucune aide, il apprit dès son plus jeune âge à se servir de son physique tout en rondeur pour attirer la sympathie au lieu de laisser sa timidité maladive le priver des autres et le refermer comme une huître. À cause de sa bonne bouille et de ses cheveux courts coupés en brosse, les gens lui accordaient facilement le bon Dieu sans confession et lui faisaient naturellement confiance.

Déposés par hasard dans le même nid, les deux coucous devinrent inséparables. Ils formaient un drôle d’attelage composé d’un percheron facile à manœuvrer et d’un pur-sang difficile à dompter. En vieillissant, leur opposition de caractère ne fit que s’amplifier à un détail près. Laurent l’effacé trouva peu à peu ses marques et sa personnalité se consolida comme un croissant de lune montante, tandis que Paul le fougueux se sentit de moins en moins à sa place et son naturel enjoué s’éteignit comme un coucher de soleil. Se sentant parfois un peu dépassés malgré leur robuste expérience d’éducateur, Colette et Claude durent jouer de leur propre complémentarité pour réussir à élever des tempéraments si dissemblables.

Avec des larmes d’émotion et des traces de tristesse contenues dans la voix, Claude leur parla souvent de la belle époque où Longwy était une ruche qui fourmillait de travailleurs dont la grande majorité avait quitté les lieux depuis belle lurette pour chercher fortune ailleurs plutôt que supporter plus longtemps le chômage et la misère. Enfants, Laurent et Paul adoraient vagabonder le long de la voie ferrée pour regarder passer les trains en rêvant eux aussi d’en prendre un pour fuir la grisaille de la friche industrielle. À l’adolescence, ils n’eurent pas le droit de fréquenter les jeunes de la région qui se retrouvaient au café pour se vautrer sur les banquettes en moleskine défoncées, s’enivrer, jouer sur un vieux flipper ou s’escrimer sur les manettes d’un baby-foot déglingué pendant des journées entières. Claude voyait rouge quand les petites frappes rodaient autour de la ferme et il les chassait en les menaçant de son fusil tandis que Colette, effrayée par leurs faux blousons de motard en simili cuir noir et leurs vieilles mobylettes customisées en Harley Davidson, s’enfermait à double tour.

Laurent était bien trop sage pour se laisser enrôler et il passait tout son temps libre à lire ou à bûcher ses cours. Par contre, son jeune frère était beaucoup plus influençable. Pour cette raison, Claude l’inscrivit très tôt au club de football du quartier pour canaliser sa fougue et lui éviter d’avoir de mauvaises fréquentations. Après s’être époumoné pendant plusieurs années sur les terrains, Paul avait pris son courage à deux mains pour lui dire qu’il préférerait pratiquer le karaté. Pourtant grand fan du ballon rond, Claude accepta sans rechigner. Paul s’investit alors totalement dans ce sport qui convenait beaucoup mieux à son tempérament sanguin et batailleur. Devenu un athlète complet, le karatéka atteignit rapidement son dixième dan. Son frère était son plus fervent supporter et il l’accompagna aux championnats de France. Insuffisamment échauffé, le compétiteur dans l’âme fut victime d’un claquage lors de son premier combat, qui le força à abandonner. Sa réaction surprit Laurent. Envahi par une rage folle, il se tuméfia les phalanges de la main en frappant violemment son poing contre le mur des vestiaires qu’il quitta en furie sans adresser ni un mot ni un regard à son frère venu pourtant le consoler.

Élevés à l’ancienne, les compères vécurent une enfance heureuse, nourrie par les récits empreints de nostalgie de Claude, les bons petits plats de Colette et leurs parties mémorables de cache-cache au milieu des citernes éventrées.

Parce qu’ils se sentaient responsables de leur avenir, leurs parents les poussèrent à la fin de leur secondaire à s’expatrier pour leurs études et ainsi échapper au chômage. Ce choix de raison allait se révéler lourd de conséquences, mais, à l’époque, bien malin celui qui aurait pu le prévoir et les prévenir.

Le doute s’installe

Laurent est à présent soulagé de voir tout le monde vaquer à ses occupations et il décèle chez les uns et les autres un regain d’énergie qui le ravigote.

— C’est une bonne équipe, se dit-il.

Quelques mois plus tôt, lors d’un incident qui, mal géré, aurait pu dégénérer, il avait assisté à un ballet parfaitement orchestré par Raymond muet et immobile au milieu de la salle de commande, comme s’il s’agissait d’une simple répétition. Mis en confiance par sa seule présence, les membres de son équipe avaient répété les gestes longuement appris comme des bielles bien huilées, le tout ponctué de phrases courtes et précises et de brefs hochements de tête. Il était certain de pouvoir leur faire confiance, même si la situation était aujourd’hui infiniment plus grave. Pour s’en convaincre un peu plus, il se remémore les propos tenus par Jacques, lors de la dernière inspection incendie, à un ancien pompier reconverti en expert pour le compte de l’APAVE[2]. Quand il lui avait demandé si, en cas de feu, il ne serait pas tenté de s’enfuir à toutes jambes, le petit dernier de l’équipe lui avait répondu sans hésiter qu’il obéirait les yeux fermés à son chef de service en qui il avait une totale confiance parce qu’il ne le laisserait pas aller seul au combat et qu’il l’appréciait en tant que personne. Le jour même de cette révélation, Laurent avait vacillé devant la lourde responsabilité que le bleuet lui assignait en se disant prêt à aller au feu et à sacrifier sa vie, pas uniquement par devoir vis-à-vis de son supérieur. Cette obéissance aveugle avait forcé le jeune manager à se demander si le penchant paternaliste qu’il sentait chez lui ne risquait pas de faire perdre à ses subordonnés leur libre arbitre.

— Aujourd’hui, je n’ai plus les moyens de douter, je suis au pied du mur et je dois me montrer à la hauteur.

Son leadership va être mis à rude épreuve dans peu de temps. Même s’il se sent capable d’utiliser cette forme d’allégeance naturelle pour faire face à la crise, il va devoir tester la fidélité de tous et, pour cela, se montrer exemplaire.

Alors qu’il cherche refuge dans ses pensées, Raymond l’agrippe avec rudesse par la manche pour l’entraîner à l’écart des autres.

— T’as entendu comme moi les explosions, chuchote-t-il en mettant sa main devant la bouche. Elles m’avaient l’air de provenir de la station de pompage et du poste électrique. C’est bizarre. Les diesels[3] de secours n’ont pas démarré automatiquement. Ce n’est pas normal. Ça sent mauvais, tout ça !

— T’as raison, acquiesce Laurent. C’est louche. Regarde à droite. Quelqu’un a aussi volontairement saboté le circuit de refroidissement des joints des paliers des pompes de refroidissement du réacteur. Ils vont chauffer et se mettre à fuir. L’eau du circuit primaire[4] va se déverser dans l’enceinte de confinement.

Raymond opine du chef.

— On est sur la même longueur d’onde. Ça m’a tout l’air d’un attentat.

Une pointe de contrariété barre le visage de Laurent.

— Ce qui me gêne le plus, je ne suis pas sûr que nos procédures couvrent un si grand nombre de pannes à la fois. Il va falloir improviser. Je n’aime pas ça du tout. En plus, un tel souci du détail, ça ne peut venir que de quelqu’un de l’intérieur.

— Si tu veux, je peux envoyer quelqu’un vérifier l’état des diesels ?

— Non, pas la peine. Laisse tomber. Regarde le pupitre. Ils ont déclenché par manque d’huile. Ça ne sert à rien d’aller voir. Il y a peut-être un comité d’accueil. On enverra quelqu’un plus tard. Pour l’instant, je préfère éviter d’éparpiller nos forces. Il vaut mieux s’occuper des urgences et voir déjà si on peut être réalimentés en électricité par la tranche[5] d’à côté.

— OK…

Raymond s’empare du téléphone fixe. Et après quelques secondes qui paraissent infinies...

— La ligne est toujours en drapeau. Je vais aller directement les voir. Je n’en ai pas pour longtemps. Dès mon retour, je reviens vers toi.

— Demande-leur de s’y mettre tout de suite. Sans l’aide des électriciens, le secours inter-tranche va leur prendre au moins quatre bonnes heures d’éclissage[6]. Tu me bipes en cas de problème. Apporte-moi de bonnes nouvelles, je compte sur toi. Les batteries de secours ne vont pas tenir éternellement.

— OK, patron, c’est comme si c’était fait.

— Au fait, pas un mot aux autres sur ce dont on vient de parler, lui intime Laurent à voix basse, inutile de les inquiéter pour le moment. On leur dira plus tard quand on sera sûrs de ce qu’on avance.

Des débuts prometteurs

Laurent fut reçu à son bac avec mention très bien. Son excellent dossier scolaire fit le reste. Il obtint une bourse d’interne à l’école Sainte Geneviève, institution vieille de près de 150 ans, considérée comme la meilleure boîte à concours de l’Hexagone.

Plus connu sous le nom de« Ginette »[7], l’établissement avait été créé en 1854 dans un noviciat de jésuites qui avait déménagé de Paris à Versailles en 1913. Il avait élu domicile dans la maison des Sœurs de Notre-Dame du Cénacle située rue de l’École des Postes, anciennement rue de la Vieille-Église. La messe du dimanche matin était obligatoire et, pour y échapper, il fallait être à l’article de la mort.

Pourtant élève très appliqué comme en témoignaient les fines ridules sur son large front et à la jointure entre ses sourcils et les arêtes de son nez, Laurent n’arrivait pas toujours à éviter les heures de colle. Le plus petit mauvais résultat à un partiel était sanctionné par une retenue. Comme les punitions physiques étaient désormais interdites, ses professeurs pratiquaient la flagellation mentale. Ainsi, il subissait chaque semaine plusieurs contrôles de deux heures pendant lesquels ils le trituraient avec des exercices de mathématiques, de physique ou de chimie. Leurs jeux bêtes et méchants servaient prétendument à le préparer aux oraux des concours des grandes écoles pendant lesquels la sélection serait impitoyable. En seulement deux ans, les tortionnaires patentés firent du jeune homme, trop vert pour leur résister, un parfait judéo-chrétien. Inconsciemment, il développa pendant son séjour chez les religieux une propension à culpabiliser dès qu’une de ses intentions même minime ne lui semblait pas catholique.

Sans rouler sur l’or, l’économe se constitua rapidement une cagnotte en donnant des cours particuliers à des lycéens du gotha versaillais. Elle lui servait à financer une partie de ses études et à améliorer son ordinaire sans recourir systématiquement à ses parents. Il ne supportait pas de les voir se saigner les veines pour l’aider à faire face à ses dépenses. Malgré le coût élevé des études, la nourriture servie à la cantine n’était guère généreuse. Au moins trois fois par semaine, l’affamé courait à la supérette en face de l’école. Les poches lestées de l’argent de ses leçons, il achetait à la rôtisserie une ou deux cuisses de poulet grillé qu’il engloutissait sur le chemin vers l’étude, des tablettes de chocolat et des paquets de biscuits qu’il camouflait sous son matelas par peur de se les faire confisquer.

Laurent hissa un de ses élèves à la première place de sa terminale. L’adolescent n’avait aucun sens physique. Comme il était surdoué en mathématiques, il fut facile de lui apprendre comment résoudre ses problèmes de cinématique à l’aide de puissants algorithmes de calcul. Au final, le plus important fut d’avoir réussi à le sauver des foudres de son père dont la lignée remontait aux croisades et qui comptait sur son unique rejeton pour lui succéder à la tête de l’entreprise familiale. Le patriarche tyrannique que Laurent n’appréciait guère tint à lui témoigner sa profonde reconnaissance pour l’avoir rassuré sur sa descendance. Il l’invita généreusement à abandonner, pour les week-ends, son cagibi à l’internat pour une chambre d’ami dans leur magnifique hôtel particulier situé sur l’avenue de Saint-Cloud menant au château de Versailles. Quand le soleil pointait le bout de son nez, le potache s’asseyait sur un banc à l’ombre d’un grand saule dont les branches effleuraient la surface d’un étang recouvert de nénuphars géants, et il préparait ses concours ou lisait des romans jusqu’à la tombée de la nuit. Quand il en avait assez de potasser, il déambulait dans les pièces et les couloirs du château. Les murs étaient recouverts des portraits richement encadrés des augustes personnages qui avaient occupé la demeure. L’orphelin reprenait alors ses droits, jalousant secrètement cette famille dont la mémoire était consignée dans les livres d’histoire.

Élève très brillant, Laurent fit partie en dernière année des plus doués de sa promotion. Après avoir été reçu à tous ses examens, la bête à concours intégra Centrale Paris parmi les premiers. Il avait retenu cette école pour son enseignement généraliste qui lui offrait plus de chance de trouver un emploi en Lorraine et lui permettre ainsi de rendre visite tous les week-ends à ses parents adoptifs.

Moins porté sur les études, Paul opta quant à lui pour une voie beaucoup plus courte après un service militaire qu’il avait anticipé juste après le bac pour partir à l’armée en même temps que son frère. À cause d’une mallette de chimie offerte à Noël, il rejoignit un Institut Universitaire de Technologie en Génie Chimique situé en périphérie de Nancy. Pendant deux ans, il laissa libre cours à ses talents de savant tournesol et il obtint haut la main son brevet de technicien supérieur avant d’enclencher une année supplémentaire de spécialisation.

Laurent aimait le taquiner sur sa passion pour l’alchimie moderne.

— La chimie, ça n’a rien de sorcier. Ça n’exige aucune intelligence particulière. Il suffit d’avoir une mémoire d’éléphant. Ce n’est pas par hasard qu’elle est surnommée la science des ânes.

— Occupe-toi de ce qui te regarde, lui répondit Paul, qui n’avait pas apprécié d’être ainsi rabaissé. Dans ton école, tu te contentes de survoler toutes les disciplines et tu n’apprends rien en profondeur. À ma sortie, contrairement à toi, j’aurais en main un vrai métier.

Pas du tout fier de sa sortie, Laurent essaya de se raccrocher aux branches.

— C’est juste. Oublie. Tous les deux, on est le yin et le yang. C’est pourquoi on forme un tandem d’enfer.

— OK, frérot, mais à une seule condition. C’est toi, le yin et c’est moi le yang.

— Tope-là et sans rancune.

Autant Laurent pouvait être qualifié de belle mécanique intellectuelle, autant Paul disposait d’une mémoire visuelle phénoménale avec laquelle il retenait en un clin d’œil des pages entières de revues techniques. Le cadet était aussi une redoutable machine à calculer, et son aîné s’avouait souvent vaincu quand il le défiait en calcul mental. Comme son frère, Paul débordait de curiosité, l’égalant dans sa quête de savoir et, comme lui, il aimait se plonger dans les vieux grimoires pleins de poussière chinés chez les bouquinistes.

Liés par les mêmes fractures familiales malheureusement inopérables, les frères siamois vécurent comme un déchirement leur séparation quand Laurent quitta la maison pour rejoindre Versailles. Paul attendait avec impatience les lettres que lui envoyait quotidiennement son frère et auxquelles il répondait le jour-même. Claude lui achetait des enveloppes prétimbrées à la poste pour qu’il ne soit pas obligé de dépenser tout son argent de poche pour s’acheter des timbres. Il garda cette habitude pendant les cinq années que dura leur correspondance. Au début, Paul se contenta d’écrire quelques phrases maladroites qui se transformèrent en plusieurs feuillets dont le nombre augmentait à mesure que son aisance à tenir la plume s’affirmait. Sa persévérance et le contenu de ses écrits de plus en plus intimes et forts poussèrent Laurent à faire de même. Sans même s’en rendre compte, ils tissèrent pendant cette période si particulière de leur vie des liens beaucoup plus étroits que s’ils étaient restés toujours ensemble.

L’esprit rugby

Contrairement à Paul, Laurent n’avait aucune attirance particulière pour le sport. Les seules activités physiques qu’il pratiquait étaient la course à pied, la randonnée et la cueillette des champignons qui lui vidaient la tête. Néanmoins, un de ses camarades de promotion à Ginette, troisième ligne centre au Paris Université Club, réussit à le convaincre de s’initier au rugby. L’armoire à glace jouait en élite et bénéficiait d’un statut quasi-professionnel. À cause de son physique tout en rondeur, Laurent occupait le poste de talonneur dans l’équipe de l’école. Il aimait se retrouver en première ligne au contact direct de l’adversaire. Le sentiment de puissance quand sa mêlée enfonçait l’autre lui procurait toujours un frisson de plaisir le long de la colonne vertébrale. Personne ne pouvait arrêter leur vedette du ballon ovale quand elle arrivait lancée à une quinzaine de mètres de la ligne d’en-but. Pour profiter de cet avantage, la tactique à adopter était simple comme bonjour, réussir à obtenir une mêlée fermée dans les vingt-deux mètres adverses. Laurent avait alors la lourde responsabilité de talonner convenablement le ballon pour que son numéro huit puisse s’en emparer et rallier la ligne d’essai avec plusieurs joueurs sur le dos. Chaque année, leur équipe arrivait à se maintenir en haut de tableau, et il était très fier de faire partie du cinq de devant dont dépendait souvent la réussite du match. Comme la première fois où il avait nagé sans bouée dans le grand bain, il ressentit une joie immense quand il marqua son premier essai. Suite à une touche, il s’était emparé du ballon, avait transpercé comme dans du beurre l’alignement de l’équipe d’en face et n’avait plus eu qu’à se retourner pour le déposer en terre promise.

Le rugby était pour Laurent l’occasion de se prouver qu’il n’était pas une mauviette. En vrai passionné, il abusait volontiers d’un langage guerrier pour rapporter ses faits d’armes à Claude.

— Cette fois, on a gagné, mais ça n’a pas été de la tarte. Notre pilier droit s’était blessé gravement en début de match. J’ai dû permuter de place pour le remplacer au pied levé. Je me suis retrouvé face à Mammouth. La brute épaisse pèse une fois et demie mon poids. Heureusement, j’étais côté extérieur et je pouvais lui tordre les cervicales. Il n’a pas du tout aimé. Il m’a soulevé de terre avec un bel uppercut au moment où je baissais la tête pour entrer en mêlée. Quel KO monumental ! J’ai vu trente-six chandelles.

Connaissant Laurent comme sa poche, Claude esquissa une moue. Pour lui, l’affaire en était restée là.

— Fils, j’espère au moins que, cette fois, tu ne t’es pas laissé faire.

— Qu’est-ce que t’insinues par-là ? Son geste était inqualifiable. Il n’y avait pas de raison que je me montre fairplay. Je l’ai dénoncé à mon troisième ligne centre. À la mêlée ouverte suivante, il est resté allongé, les défenses enfoncées dans le sol. Il a fallu le rapatrier en civière sur le bord du terrain. Il est resté un bout de temps dans les vapes. Il a eu ce qu’il méritait. Il faut se faire respecter, sinon tu te fais bouffer tout cru. Rien ne vaut une bonne beigne pour remettre les pendules à l’heure.

— Faire le coup de poing, je veux bien, lui rétorqua Claude, mais t’as la mémoire courte. Souviens-toi. Une fois, tu t’es bien esquinté.

— Tu veux parler de ma fracture ? Bah. C’était la faute à pas de chance. Je suis mal retombé tout seul.

— T’avais quand-même le poignet en z !

— Je te mentirais si je te disais que je n’ai pas dégusté. Je voyais double et j’avais du mal à respirer. J’ai eu juste le temps de demander si je serais rétabli d’ici le prochain match avant de de tomber dans les pommes.

Claude n’était pas près d’oublier le coup de téléphone assassin de l’entraîneur.

— Pour la petite histoire, t’as quand même fini aux urgences, et Colette est tombée en syncope quand elle a appris la nouvelle.

Cette blessure eut le mérite d’ouvrir les yeux de Laurent sur les risques qu’il prenait s’il obstinait à jouer contre des amateurs. Courageux mais pas téméraire, il ne souhaitait pas finir couturé de partout et il se reconvertit en coupeur de citron. Quand son équipe jouait à domicile, il participait malgré sa mise à la retraite anticipée aux troisièmes mi-temps qui se terminaient toujours au café situé juste en face du stade.

Le rugby avait réussi le tour de force de réunir sous un même maillot les Irlandais du Nord et du Sud au plus fort du conflit nord-irlandais. Pour cette raison, il vénérait ce sport même si, à l’occasion de ses vacances dans le Connemara, il assista à une scène qui lui rappela que les haines ancestrales résistaient mieux au temps que les accords de paix dont l’histoire montrait qu’ils finissent presque toujours par être rompus. Entré par hasard dans une épicerie, il tomba sur un Anglais rouge comme une tomate cœur de bœuf, en pleine esclandre avec le gérant. Accoudé au comptoir avec les lèvres serrées, le regard fixe et le visage fermé, l’Irlandais pur beurre refusait obstinément de le servir. Mis hors de ses gonds, l’Anglais quitta le magasin en lui hurlant des injures à la face. Au moment où, poussé par la peur de subir le même traitement, Laurent s’apprêtait à tourner les talons, le visage meurtrier du marchand reprit en un quart de seconde une expression amicale. Tout sourire, il s’empressa vers lui pour l’accueillir chaleureusement. Son look franchouillard l’avait trahi dès le seuil franchi. Sans un mot, l’épicier s’éclipsa dans l’arrière-boutique dont il revint avec une bouteille de Perrier recouverte de poussière qu’il lui offrit avec une tape amicale dans le dos. Venu chercher un pack de Guinness, Laurent, qui ne voulait pas passer pour un insolent après un si gentil cadeau, se rabattit sur un paquet de chips au vinaigre. À la suite de cet échange à couteaux tirés, il se demanda ce qu’il ferait si, un jour, il se trouvait confronté à la haine dans sa vie privée ou professionnelle. Comme la réponse ne lui semblait pas aller de soi, il se dit qu’il aurait tout intérêt à s’y préparer, s’il ne voulait pas se trouver totalement désarmé.

Le féru du ballon ovale était sûr de ce qu’il avançait sur l’esprit de fraternité réunissant le monde du rugby quand il voyait les partisans des deux camps se congratuler et s’offrir des tournées de bière en refaisant le match en langage des signes après chaque rencontre du Tournoi des Six Nations. Plus le combat sur le terrain avait été rude, plus la troisième mi-temps était festive et bon enfant. Contrairement au football, les forces de l’ordre n’avaient pratiquement jamais besoin d’intervenir pour réprimer les débordements des supporters, et ils se contentaient d’assurer la sécurité des parents et de leurs enfants au moment de traverser sur le passage clouté.

Pour Laurent, c’était une évidence : si les hommes s’inspiraient, comme ligne de conduite, des codes du rugby qui s’étendait sur les deux hémisphères, il y aurait sûrement moyen d’édifier des relations entre les peuples qui leur ôteraient peut-être l’envie de s’entretuer sur des champs de bataille. Nelson Mandela l’avait bien compris en misant, pour réunifier son pays divisé, sur une victoire avec une équipe multiraciale lors de la coupe du monde de rugby organisée en Afrique du Sud.

Ça chauffe

À cause du trop grand nombre de pannes, Laurent se contente d’un rapide diagnostic en temps réel. Craignant de sauter une étape importante, il se parle à voix basse.

— T’as peu de temps devant toi. Va à l’essentiel. Les barres de contrôle sont bien tombées. La fission a été stoppée net. Ouf ! Pas d’explosion nucléaire à redouter comme à Tchernobyl. Maintenant, je passe au refroidissement. Là, on est carrément dans le rouge. À la louche, dans moins d’une dizaine d’heures, si on ne remet pas de l’eau dans la cuve du réacteur, elle sera entièrement vide.

Il sent monter le long de sa moelle épinière des picotements désagréables et éprouve beaucoup de difficulté à garder la tête froide et à se concentrer.

— Les crayons vont se tordre comme des spaghettis trop cuits et le combustible en fusion va percer le fond de la cuve, puis le béton de l’enceinte de confinement et se répandre partout dans le sol et la nappe phréatique.

La gorge sèche, il ferait bien une petite pause, mais l’urgence l’en empêche.

— Maintenant, le confinement. Pas de souci pour l’instant. Les recombineurs[8] ont parfaitement joué leur rôle. Il n’y a pas eu d’explosion. Je respire. Mais ça risque de ne pas durer. Faute de jus, on ne peut pas compter sur les pompes d’aspersion d’eau froide, et la pression dans le bâtiment réacteur va grimper. Pourvu qu’il reste étanche !

Il se précipite vers l’indicateur de pression de l’enceinte qu’il tapote nerveusement avec son index.

— Ouf ! Je reprends des couleurs. On a moins de deux bars. Les joints des pompes tiennent le coup, ils ne fuient pas encore comme des paniers percés. Si l’enceinte continue à monter en pression, on va être contraint de la dégonfler en mettant le bac à sable en service. Heureusement qu’on l’a celui-là. Si on doit s’en servir, les gaz seront relâchés dans l’atmosphère, mais il retiendra les particules radioactives. Ça n’a rien d’urgent. On a le temps de voir venir.

Et il rajoute à voix haute pour le reste de l’équipe :

— Les gars, notre priorité numéro un : alimenter la cuve en eau. Si l’éclissage prend trop de temps, il faudra utiliser la motopompe de secours. Une seule ombre au tableau. Elle est garée sur la tranche d’à côté, et il faudra aller la récupérer. En tout cas, on doit une fière chandelle aux Amerloques. On peut leur dire un grand merci pour la qualité de leur retour d’expérience suite à TMI. Grâce à eux, l’enceinte n’a pas été endommagée, et elle tient le coup pour l’instant.

Laurent s’aperçoit que ses propos n’ont aucun effet, et il change de tactique en essayant l’humour.

— Je le vois bien à vos regards. Mes paroles rassurantes sont tombées à plat. C’est vrai qu’on est dans de sales draps. Il ne manquerait plus qu’un Airbus vienne se crasher sur l’enceinte, ce serait la totale !

Habituellement le plus réservé, Michel ne peut se retenir de lui faire les gros yeux.

— Chef, ne parle pas de malheur ! Tu vas nous attirer la scoumoune.

— T’as raison. Ce n’est pas le moment de faire le pitre. Ma blague était vraiment trop nulle. Bon, assez plaisanté. Vous connaissez maintenant, aussi bien que moi, l’équation à résoudre. On va faire les choses méthodiquement en essayant de coller le plus possible aux procédures. Dans un premier temps, on va profiter des batteries de secours qui sont encore pleines pour mettre le maximum de matériel en position de sécurité.

Laurent souffle trois longues fois avant de passer le reste de ses ordres. L’action lui fait un bien fou, et il se sent prêt à démontrer que l’entreprise a eu raison d’investir plusieurs années de formation avant de le nommer chef de service.

Dans l’immédiat, une seule question, et pas des moindres, le taraude.

— Toujours pas de nouvelle de Paul ? Mais qu’est-ce qu’il fout ? se dit-il, excédé et inquiet de ne pas le voir rappliquer.

Le service militaire

En plus d’avoir réussi à faire coïncider leurs services militaires, les deux frères reçurent leurs ordres de route le même jour.

Laurent eut l’insigne privilège d’en recevoir deux. Le premier lui proposait un aller simple comme seconde classe pour rejoindre les forces françaises stationnées en Allemagne et le second le conviait à rejoindre en tant qu’aspirant de marine le Centre d’Instruction Naval de Saint-Mandrier-sur-Mer dans la rade de Toulon. Cette anomalie, il la devait à l’association des anciens élèves de son école en cheville avec la Marine pour lui fournir chaque année en direct et à moindres frais de jeunes ingénieurs sortis d’écoles pour la formation de ses équipages. Pour ne pas être retenu comme officier, il avait été obligé de bâcler volontairement les tests passés à Blois pendant les trois jours de sélection de l’armée de terre. Pour être sûre d’intégrer Laurent dans ses rangs, la Royale proposa dans le même temps à Paul une place d’apprenti fusilier marin.

Ils prirent un train de nuit à la gare de Lyon pour arriver sur place aux premières heures de la matinée. La traversée de la rade faillit tourner au drame. Sous un soleil radieux soufflait un violent mistral, et leur navette manqua d’emboutir un sous-marin d’attaque qui avait beaucoup de difficulté à garder le cap, ballotté par une houle qui le prenait de travers. À l’abri du vent, la base militaire était cachée dans une pinède grésillant du chant des cigales. Au portail, le planton leur demanda :

— Vous embarquez, les moussaillons ?

— Non, pas du tout, mon pote, tu vois bien, on débarque, lui répondirent en cœur les jeunes appelés qui se croyaient encore en vacances.

Le matelot enchaîna sans esquisser un sourire.

— Prenez la coursive à tribord pour rejoindre le canot major.

Interloqués, ils marquèrent un temps d’arrêt avant de comprendre qu’il s’agissait du couloir à droite et du bus normalement réservé aux officiers. Les joyeux lurons éclatèrent de rire bruyamment devant le ridicule de cette tradition de conserver à terre les expressions utilisées en mer. Cependant, cette mise en bouche permit à Laurent de comprendre beaucoup plus tard, après son entrée dans le nucléaire, tout l’intérêt d’intégrer rapidement tous les codes d’une profession sous peine d’être marginalisé sine die. Ainsi, il ne tomba pas des nues quand il découvrit le nombre faramineux de trigrammes employés dans le nucléaire, contrairement aux collègues embauchés en même temps que lui. Chaque circuit électrique, hydraulique ou d’automatisme était repéré par un trigramme : RCP pour Réacteur Circuit Primaire, RCV pour Réacteur Contrôle Volumétrique, RPR pour Réacteur Protection Réacteur, GTA pour Groupe Turboalternateur et ainsi de suite… Appelé à occuper un poste en lien direct avec l’exploitation d’une centrale électronucléaire, on le força à ingurgiter en quelques mois plus de deux cents classeurs de descriptions techniques aussi gros que des annuaires téléphoniques. A contrario, dès ses débuts, il lui fut plus facile de ne pas porter de cravate et de tutoyer tout le monde.

Dès leurs premiers pas d’apprentis marins, Laurent et Paul suivirent des chemins différents.

Ceinture noire de karaté, Paul était aussi un excellent nageur et il suivit sans faiblir plusieurs semaines d’entraînement intensif dans les commandos de marine dont l’épreuve finale consistait à être parachuté de nuit en pleine mer. La consigne était de rejoindre le plus rapidement possible la terre ferme à la nage, uniquement à l’aide d’une boussole, revêtu d’une combinaison en néoprène et équipé de palmes. Habitué à se surpasser, il s’illustra en finissant dans le trio de tête devant des engagés bien plus aguerris que lui.

De son côté, Laurent était destiné à professer. Comme on avait besoin de lui rapidement, il suivit pendant quelques jours un simulacre censé lui inculquer les rudiments militaires. Contrairement à Paul qui excellait dans le maniement des armes à feu, il en avait une sainte horreur. Au cours d’un exercice de tir, effrayé par le contact froid du canon de son pistolet d’ordonnance, il vida presque la totalité de son chargeur en quelques secondes en tenant son arme le plus loin possible, les bras tendus, la tête sur le côté et l’index crispé sur la gâchette. Son instructeur s’aperçut rapidement du grave danger qu’il faisait courir à ses voisins et il lui asséna sur le derrière du crâne une bonne calotte avant que le maladroit n’ait eu le temps de trucider quelqu’un. Sérieusement ébranlé, le piètre tireur se concentra sur la balle suivante sans arriver à érafler la cible. Son chaperon lui demanda innocemment :

— Mon lieutenant, si je puis me permettre, vous savez que vous avez un œil directeur ?

— Non, et encore moins un œil de lynx, lui rétorqua le mauvais élève.

Un test rapide lui mit la honte. Il utilisait son mauvais œil pour viser, et l’ignorant n’aurait plus maintenant aucune excuse s’il se laissait aller plus tard à adopter un comportement, aussi irréfléchi qu’inconscient, qui le conduirait sciemment à jouer avec la vie d’autrui.

Le permissionnaire se garda bien de faire part à Claude de sa séance de tir à la terrasse de leur café habituel sur la place de l’église pendant que Colette était occupée à la messe. Quand le pater lui demanda si tout allait bien, le tireur d’opérette eut bien du mal à lui avouer qu’il était choyé comme un coq en pâte.

— Je suis confus… Je loge dans un petit immeuble au cœur de la pinède. On est deux par chambre et on dispose d’une salle de bain privative. J’ai une vue imprenable sur la Méditerranée et, en contrebas, sur un court de tennis en terre battue. En ce moment, c’est la plaine saison du mimosa. Le commandant de la base nous autorise à en ramener dans notre chambre, et je me confectionne un bouquet que je change tous les jours. Tu vois, être militaire de carrière n’empêche pas d’être fleur bleue.

N’en croyant pas ses oreilles, l’ancien sergent leva les yeux au ciel, comme s’il implorait le bon Dieu.