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Elle, on l’a trompée. En lui faisant transporter, à son insu, une partie du butin d’un hold-up sanglant commis par les Brigades Rouges à la fin des années 70. Huit ans de prison pour ça. À Rebibbia, la prison de Rome. Un passé inavouable. Son secret.
Eux, on les a assassinés en mars 2020. Un couple de septuagénaires. Quatre balles. Une pour la femme, trois pour l’homme. On a extrait leurs corps des décombres de leur maison incendiée. Un crime sauvage dans ce coin paisible du Gers, aux environs de Cazaubon. Une exécution minutieu-sement préparée. Sans le moindre indice.
Celles-là ont prévenu les pompiers en pleine nuit, après avoir aperçu les flammes de l’autre côté du bois Elles sont trois à vivre dans une maison de vacances fréquentée par la communauté lesbienne et, non, elles ne connaissaient pas leurs voisins. Non, elles n’ont rien à en dire. Vraiment.
C’est ce qu’elles ont affirmé à l’adjudant Magnard, chargé de l’enquête. Un bon flic. Mais qui ne se remet pas de son divorce. Et une enquête en plein confinement, c’est difficile. Surtout quand la vérité est inimaginable...
À PROPOS DE L'AUTRICE
Isabelle Pons est née à Paris, de parents serial-lecteurs qui lui ont fait fréquenter, jeune, les bibliothèques. Elle a enseigné longtemps avant de se consacrer à l’écriture. Son roman précédent, "Puits d’ombre" a reçu en novembre 2022, le Prix du roman gay-policier. Elle vit aujourd’hui à Toulouse.
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Seitenzahl: 386
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Pour Juju, Coco et Ghislou
Isabelle Pons
Roman
ISBN : 979-10-388-0792-1
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : janvier 2023
©couverture Ex Æquo
©2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Édition Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombière Les Bains
www.editions-exaequo.com
« Voici les sirènes carcérales qui reviennent à l’attaque : elles ont de longs cheveux blancs de lune et des mains d’algue. »
Goliarda Sapienza, L’université de Rebibbia
Elle vole. Elle vole là-haut. Dans un ciel bleu (trop bleu). Immobile dans l’azur. Comme un goëland blanc (trop blanc). Au-dessus des gouffres. Elle est si tranquille là, à voler, sans ailes.
Tranquille à jamais.
En attendant la chute imminente, grain de poussière dans l’espace sans limite, elle flotte. C’est pratique de voir de si haut. Rien qui gêne le regard. On voit tout. Et ce silence… Rien que pour ce silence, les pilules de Giulia sont une bénédiction. Le silence à Rebibbia… Même pas un luxe. Ça n’existe tout simplement pas.
Soudain, elle perçoit comme un mouvement, quelque chose qui bouge, loin au-dessous d’elle. Elle regarde, malgré elle, une espèce de tache grisâtre qui file dans une immensité cotonneuse. Elle ne peut détacher son regard de ce point mobile. Un insecte ? On dirait un cafard. Ce n’est pas ce qui manque à Rebibbia. Elles font des concours avec Giulia et Piki à qui en tuera le plus. Ça les occupe. Non, c’est plutôt un scarabée. Il va drôlement vite. Elle descend un peu pour voir mieux. Ce n’est pas un scarabée. C’est une voiture. Une 2 CV. On en a roulé la capote pour avoir plus d’air. Mais une deudeuche sans capote n’est pas une décapotable pour autant.
Rien à voir avec la bagnole qui la suit. À un kilomètre en amont. Une vraie celle-là. Un coupé-sport. Comme les aiment les Italiens. Comme en possèdent ceux qui sont riches. À son bord, un couple de jeunes bourgeois. Lui ressemble à un des « Vitelloni », personnages éponymes du film de Fellini. « Éponyme », un mot de sa vie d’avant, quand elle était encore une brillante étudiante de Lettres. Fac de Poitiers. C’est là qu’elle avait vu le film, au ciné U, à moins que ça ne soit au Pax ? Elle ne sait plus. Ce qu’elle sait, c’est que le type dans la bagnole a la belle gueule de tombeur du salaud qui engrosse la jeune fille. Et qui, bien sûr, l’abandonne. Salaud ! Mais, dans le film, il est puni pour ça. À coups de ceinturon paternel. Il y a une morale tout de même. Dans le film…
À côté de lui, ELLE, la femme. Magnifique chevelure blonde dissimulée par un foulard noué sur la nuque. La star. Anita Ekberg dans la « Dolce Vita » du même Fellini. La même allure de bombasse sexy. Les mêmes gros nichons. Elle ne devrait pas dire « nichons ». Une femme ne dit pas « nichons » pour parler des seins d’une autre femme. Paola la tancerait pour ça. Paola, une des « politiques » de Rebibbia, une des rares à parler français, ici.
Nichons, nichons, nichons ! Et qu’on lui foute la paix ! Ta gueule, Paola ! Une belle enfoirée, la fausse Anita Ekberg. Belle et enfoirée. Une salope (ne dis pas « salope » pour parler d’une autre femme). Salope, salope, salope !
Un joli couple, en tout cas ! Dans une superbe décapotable. Rouge. La salaude et son salaud.
Ils se sont arrêtés un peu avant Vintimille pour prendre de l’essence. La deudeuche aussi. Lui, après le plein, a dû passer un coup de fil. Elle le suppose. Elle ne l’a pas vu faire parce qu’elle est partie la première. Comme prévu. Pour qu’« en cas de panne, ils puissent l’aider » selon les mots de l’autre enfoirée. Elle a eu juste le temps d’aller aux toilettes. Est-ce que c’est à ce moment-là ? Oui, sans doute. En presque deux ans de zonzon, elle s’est refait tout le film. Et elle a compris. Pour le sac, dans le coffre de la 2 CV. Sa bagnole. Papiers en règle et tout. Indéniable. Sa bagnole…
Mais elle s’en fout.
Plus pour très longtemps. La chimie ne peut pas tout. Déjà, elle le sent, l’effet des pilules s’estompe. Le faux scarabée en dessous d’elle l’agace. Elle le surveille mine de rien. Finie, l’ataraxie bienheureuse, les emmerdements approchent. Pauvre scarabée qui ne se doute de rien. Le voilà coincé dans un embouteillage sur la route sinueuse qui mène au poste-frontière. Des camions, mais surtout beaucoup de vacanciers. Normal en plein mois d’août. « Tu verras, lui a dit l’engrosseur de jeunes filles, c’est pas le meilleur moment. Même si les douaniers ne vérifient que les passeports vu qu’ils n’ont pas le temps pour autre chose. »
Elle aurait dû se méfier. Facile à dire. On ne se méfie pas à vingt ans quand on est amoureuse. On aurait honte de se méfier. Elle n’avait déjà plus vingt ans, d’ailleurs. Vingt et un pour être exact, depuis la veille. Majeure en tout cas, de peu. Deux jours de trop qui ont eu leur importance pour la suite. Majeure donc et pleinement responsable. Absolument.
Il ne faut pas qu’elle pense à tout ça sinon elle ne va plus planer bien longtemps.
La deudeuche est arrivée au poste-frontière et aussitôt une nuée de carabinieri l’a enveloppée. Il y’en a vraiment beaucoup autour de la petite bagnole. Tous ceux du poste et peut-être même du renfort. Il s’en est fallu de peu qu’elle arrive à Menton, l’inoffensive citron. D’un coup de fil.
Le coupé sport, lui, passe sans problème, à peine une dizaine de minutes plus tard. Un rapide contrôle des passeports et le geste énervé du douanier italien pour signifier qu’il faut partir et vite. Trop à faire ailleurs. La 2 CV. On en a extirpé la conductrice et déjà, toutes ses affaires sont répandues à même le sol. Les carabinieri n’ont pas eu à chercher longtemps. Ils ont trouvé (tout de suite !) le sac à dos kaki où est planqué le fric. Dans le coffre, à peine caché, juste ce qu’il faut pour faire vrai, là où on l’a dissimulé une heure plus tôt. Le genre de sac qu’on vend à rien dans les surplus américains.
Non, non, il n’est pas à elle. Elle le dit en français. Elle ne parle pas italien. De toute façon, dans n’importe quelle langue, on ne la croira jamais. Personne. Jamais.
Il y a des taches brunâtres sur une dizaine de billets. Du sang. Des billets qui proviennent d’un hold-up. Commis par les Brigades Rouges et qui a mal tourné. Il y a eu une dénonciation et les carabinieri prévenus du lieu et de l’heure ont tendu la souricière. Mais ce n’était pas tout à fait la bonne heure ni tout à fait le bon endroit (d’après ce que Paola a bien voulu lui dire : presque rien). Bref, ça a mal tourné pour à peu près tout le monde. Trois convoyeurs tués ainsi que deux carabinieri et deux brigadistes, une femme, Giovanella Rizzo (le nom, Paola le lui a dit et son âge, vingt-cinq ans) et un homme (Paola lui a dit son nom, mais elle ne s’en souvient plus).
Non, elle ne sait rien de ce hold-up. Non, elle n’est pas membre des Brigades Rouges. Non, elle ne sait pas le nom de ses complices, non, non ! Elle le répète en pleurant à l’interprète qui ne se donne même plus la peine de traduire. Non, elle ne sait pas où est passé le reste de l’argent. Enfin si… L’interprète se remet à traduire. Elle a sa petite idée.
Et elle finit par parler d’eux, du couple dans la belle décapotable, une Italienne et un Espagnol, Maria et Jésus… (Elle dit et répète « Résousse, Résousse » et elle ne sait pas, alors, qu’en français, c’est Jésus et que le salaud, sans doute histoire de rigoler, s’est donné le nom du crucifié.) Non, non, elle ne connaît pas leur nom de famille. Maria et Jésus. Baffe du chef des carabinieri. Il a dû penser qu’elle se foutait de leur gueule. Elle le comprend aujourd’hui. Marie et Jésus. Comment a-t-elle pu être aussi conne !
Elle tombe.
Tout se déroulait sans anicroche, suivant le plan prévu. La lumière au premier étage de la maison venait de s’éteindre. Au rez-de-chaussée, obscurité totale depuis minuit. Ils ne dormaient pas ensemble. Elle avait sa chambre en bas et lui, à l’étage.
Venir à pied n’avait pas été très compliqué. Bien sûr, il valait mieux éviter la route et une possible rencontre avec une patrouille de gendarmes zélés à la recherche des contrevenants au confinement général. Il suffisait de suivre un bout d’un des chemins de randonnée entre Éauze et Cazaubon, indiqué sur le site du syndicat d’initiative, une balade de près de six kilomètres, par une nuit sans lune. Ça restait difficile même avec un dispositif de vision nocturne. Quant à la lampe torche, elle était repérable et donc à utiliser avec modération. Peu de risque de croiser un pandore en pleine nature, mais il fallait se méfier du randonneur solitaire qui profitait de la nuit pour assouvir son vice. Deux jours auparavant, l’un avait surgi au détour d’un chemin, heureusement précédé du faisceau de lumière de sa frontale. Il s’en était fallu de peu ! L’homme n’avait pas vu la silhouette accroupie derrière un buisson d’aubépine.
Le plus dur, comme toujours, c’était d’attendre, à cause du froid encore vif de ce début de printemps. Attendre et observer les occupants de la vieille bâtisse. Au cas où. Pour l’instant, la routine avait été respectée, mais on n’était jamais à l’abri d’un imprévu. Pas facile de trouver un poste d’observation qui permette de voir sans être vu. Il y avait bien deux cents mètres d’espace découvert autour de la maison. Pas un arbre, pas un buisson. Rien qui puisse constituer une cachette possible. Il ne restait que le petit bois, à deux cents mètres donc. Grâce aux jumelles à vision nocturne, presqu’un jeu d’enfant. Sauf que ce n’était pas donné le bon matos dans ce domaine. Heureusement, le couple n’avait pas de chien. Avec un clébard, même un petit, tout aurait été plus compliqué.
Il fallait attendre encore un peu. Une demi-heure encore à se peler dans l’air glacé et ce serait bon. Attendre que lui s’endorme. Parce qu’il dormait, le bougre, du sommeil du juste, en ronflant comme un sonneur ! Il avait fallu s’en assurer à plusieurs reprises dans les jours précédents. Il était important de bien repérer les lieux. Les visites nocturnes avaient été nécessaires, jusque dans l’intérieur de la maison. Un risque à prendre, mais comment faire autrement ?
Le temps s’écoulait sans se presser, seconde après seconde. Une demi-heure à tirer encore. Sans se déconcentrer. Par chance, il n’y avait pas de nuages et la voûte céleste était parfaitement visible. S’occuper l’esprit. D’abord repérer l’étoile Polaire au bout de la Petite Ourse en partant de la Grande facile à trouver et puis filer vers les Pléiades, à l’ouest, et trouver Aldébaran, un peu en dessous, plus au sud, et, non loin, Bételgeuse la rouge, dans la constellation d’Orion. Ensuite, il n’y avait plus qu’à nommer chaque point lumineux de ce ciel de mars. Un exercice d’endurance. Qui permettait au temps de passer. Rigel, Sirius, Procyon, Regulus… Et recommencer. Inspirer, une étoile. Expirer, une autre. Sans se presser. Lentement.
Une brume fantomatique commençait à s’élever du sol, dans le pré, entre la vieille bâtisse et le petit bois. Tout était tranquille. Inspirer, Bêta du Lion. La nappe de brouillard glissait sur le sol. Expirer, Acturus du Bouvier. Bientôt, la maison ne serait plus visible du bois même avec ses lunettes de vision nocturne. Il faudrait y aller. Bientôt. Inspirer, Alkaid dans la Grande Ourse. La brume s’effilochait et des filaments blancs comme de longs doigts de noyés se tendaient vers la maison. Expirer. Bientôt y aller.
La montre vibra. 1.30 A.M. Enfin. C’était le moment. Début de l’opération Némésis. La boue collait à ses bottes en caoutchouc et parfois, celles-ci s’enfonçaient profondément dans l’argile avec un bruit de succion.
La porte vitrée sur le côté n’était pas fermée à clé. Jamais. Elle était même, parfois, entrebâillée. Ce qui incitait à la méfiance. Le truc était connu. Laisser la porte ouverte à l’intention des carabinieri. Avec, juste derrière, en équilibre, une grenade dégoupillée qui exploserait en tombant. Mais, ils ne se méfiaient plus. La porte n’était pas fermée et c’était tout. Ils avaient tort. Ils devaient penser qu’il n’y avait plus personne désormais pour se souvenir. Tranquilles sur leur tas de pognon, ils dormaient. Ils avaient même dû finir par croire qu’ils y avaient droit à ce fric. Avec les années. C’est qu’ils s’étaient donné du mal pour l’avoir, pris des risques, joué le tout pour le tout. Trahir ses amis, il faut prendre sur soi pour y parvenir. Surmonter ses remords. Et Giovanella. Il avait bien fallu l’abattre… Stop ! se reconcentrer sur le moment. Faire ce qu’il y avait à faire. Sans haine ni colère. Appliquer la sentence aux traîtres. Peine capitale pour haute trahison. Exécution rapide pour elle, un peu plus longue pour lui. Aucune circonstance atténuante dans son cas. Et puis, il y avait des points à éclaircir et lui seul pourrait répondre aux questions qu’il fallait poser. Parce que c’était lui l’instigateur de la trahison, lui qui avait, le premier, fomenté le coup, un sale coup. Barbara avait suivi. Par amour ? Un truc de nana, ça, l’amour ! L’amour qui excuse toutes les lâchetés, les renoncements et les pires vilenies… Stop !
La chambre de Barbara était en bas à gauche après le grand salon-cuisine. À l’étage, Roberto n’entendrait rien avec le silencieux vissé sur l’arme. Ensuite, s’occuper de lui. Et, quand tout serait fini, répandre les trente litres d’essence, trois jerrycans, cachés en plusieurs fois, dans l’appentis à demi en ruines accolé au corps de bâtiment principal. Le couple n’y allait jamais. Ce genre de vieille bâtisse brûlerait facilement. Le feu ferait disparaître toute trace de son passage. Ensuite, il ne faudrait pas traîner dans le coin, car de nuit, l’incendie serait visible de loin. Bien sûr, il serait deux heures trente heures du matin. Mais il faut toujours compter avec l’imprévu. Un insomniaque qui préfère pisser dehors. Ça existe. Et il y avait les kilomètres à se faire, pour le retour.
Barbara ne ronflait pas, elle, mais son souffle était rauque, lourd, irrégulier même, comme celui d’une vieille bête qui n’en a plus pour longtemps. Elle était bien visible à travers les lunettes de vision nocturne. De sa splendeur passée, il ne restait que l’énorme chevelure répandue autour du visage comme si elle s’était couchée sur la crinière d’un cheval mort.
Faire ce qu’il y avait à faire. Faire justice.
3 heures 33. L’écran lumineux du vieux radio-réveil affichait une série de trois. Comme un signe absurde dans la nuit. Aucun bruit. Ni dehors ni dedans. Elle avait l’impression pourtant que quelque chose l’avait réveillée. Il lui en restait une sorte d’inquiétude sourde. Un cauchemar ? Nour ? Elle écouta jusqu’à entendre la respiration de la petite et se détendit quand elle repéra le souffle minuscule et régulier. Marta, elle aussi, semblait dormir. Elle lui effleura l’épaule pour s’en assurer. Un geste qu’elle faisait souvent la nuit et souvent, Marta mettait sa main sur la sienne. Pas cette fois… Elle dormait.
3 heures 34. Subrepticement, le temps avançait. À pas de loup. Elle n’allait pas se rendormir tout de suite, elle le savait. Elle connaissait le rituel à suivre. Boire un verre d’eau, aller pisser, dehors si le temps le permettait, dans le pot prévu à cet effet dans le cas contraire, et se recoucher, le plus près possible de Marta, de sa peau tiède, de son odeur, sans la toucher trop pour ne pas la réveiller. Et elle se rendormirait dans le quart d’heure suivant. Elle ne pouvait pas se plaindre : depuis vingt ans, sa plus grosse insomnie n’avait jamais duré plus de deux heures. Depuis qu’elle avait rencontré Marta, qu’elle dormait avec Marta, qu’elle vivait avec Marta.
Elle enfila son vieux manteau en laine, après l’avoir cherché à tâtons dans l’obscurité et l’avoir trouvé roulé en boule sur le tabouret près de la porte. Elle ouvrit celle-ci et s’extirpant de la douce chaleur de la yourte, plongea dans la nuit. Le froid la saisit aussitôt. Elle ramena les pans du manteau sur sa poitrine. Ça caillait ferme ! À cause du « rayonnement nocturne » comme se plaisait à le répéter la dame de la météo sur la 2. Ça faisait sérieux, l’expression. La météo, c’était devenu de la science. Comme tout. Rien d’imprévisible jamais. Les comités d’experts de tout poil planchaient jour et nuit sur le moindre truc et forcément on savait. Dans la plupart des cas, qu’on allait crever. Mais avec une feuille de route précise. Enfin pas cette fois, le Covid, personne ne semblait l’avoir vu venir. La Covid. Il fallait le dire au féminin. Selon l’Académie. Pas pressée d’habitude de féminiser quoi que ce soit. Mais une saloperie pareille, elle avait forcément surgi du côté obscur, de la part sombre, du féminin donc. CQFD.
Elle frissonna malgré le manteau. Il valait mieux rentrer. Elle n’en avait pas envie. Pas un nuage (rayonnement nocturne !) et le ciel était parsemé d’étoiles. Au matin, il serait bleu. Incroyable ce beau temps depuis le début du confinement, après des semaines de pluie. Comme si le soleil jouait à se foutre de la gueule des citadins enfermés dans de minuscules logements. Pour ceux, la grande majorité, qui ne pouvaient pas partir. Ceux qui ne possédaient pas de résidence secondaire, d’amis ou de parents grandement logés qui pouvaient les accueillir avec leurs gosses. Tous ceux qui se retrouvaient en taule dans leur propre appartement. Au moins, Marta et elle vivaient en pleine campagne et elles se moquaient du kilomètre réglementaire et de l’heure à respecter pour leur balade quotidienne. Tant qu’elles restaient sur les chemins et évitaient les routes. En plus, grâce à l’épidémie et à une de ses conséquences, la fermeture des écoles, elles voyaient beaucoup plus Nour. Mélanie était bien contente de pouvoir leur confier la petiote. Trop contente. Non, le télétravail avec une môme de trois ans et demi, ce n’était pas la joie, il fallait bien l’admettre, c’était dur pour Mélanie. Mélanie, sa fille unique. Elle soupira sans même en avoir conscience.
Au moins, là, devant la yourte, elle était bien, tranquille, sachant qu’elle allait bientôt se reglisser dans le lit tiède. Un petit bonheur, d’autant qu’elle n’avait plus à se lever aux aurores : le bus de ramassage scolaire qu’elle conduisait encore, une semaine plus tôt, n’était pas près de rebouger du parking des « Transports Chaussoy » qui ravitaillaient en élèves les collèges du coin.
Au fond du champ, devant elle, se devinait la masse sombre du bois qui barrait l’horizon. Elle savait qu’il s’étendait jusqu’au ruisseau en contrebas et qu’il remontait sur l’autre versant presque jusqu’à la ferme des Poujols.
Elle avait un peu froid, tout de même. Juste ce qu’il fallait pour lui faire apprécier la chaleur du dedans quand elle rentrerait se coucher. L’humidité semblait lui monter sous les pieds et une langue de brume recouvrait peu à peu le champ au ras du sol. Tout était silence. Trop tôt encore pour les oiseaux. Pourtant, au-dessus du bois, les premières lueurs de l’aube étaient déjà visibles.
Elle sursauta. Comme lorsqu’on se réveille en apnée. Impossible ! Ce n’était pas l’heure. Le halo orangé et mouvant qu’elle apercevait au fond de l’horizon n’était pas, ne pouvait pas être les prémisses du lever du soleil. C’était quoi, alors, cette lueur au-dessus du bois ? Dans la direction des Poujols. Qu’est-ce qu’ils foutaient aux Poujols ? Un feu de joie pour brûler un grand tas de cochonneries ? À trois heures trente du matin ? C’est vrai que c’étaient des sauvages, ces gens-là, mais tout de même. Ils avaient réussi à foutre le feu chez eux après une mémorable cuite conjugale ?
Impossible d’aller vérifier à pied. Ce n’était pas bien loin, mais le chemin qui menait aux Poujols n’existait plus depuis pas mal d’années et il fallait rejoindre la route départementale pour y aller, un peu moins de dix bornes, mais un peu plus de cinq, une promenade nocturne de plus d’une heure. De toute façon, c’était sûr, il y avait le feu. Elle apercevait maintenant des flammèches rougeoyantes au-dessus de la cime des arbres. Impossible d’en douter. Les propriétaires avaient peut-être déjà appelé les pompiers ? Plutôt le genre à essayer d’éteindre l’incendie tout seuls jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
De vrais sauvages.
C’est ce que lui avait dit Nicole en ajoutant aussitôt « mais ça m’arrange… » et elle lui avait raconté comment, dès leur arrivée au milieu des années 80, ils avaient fermé le chemin qui venait des Vézines et qui passait devant chez eux, grâce à une haute clôture dont ils avaient entouré toute leur propriété. Au début, Nicole en avait été agacée : c’était l’une de ses promenades favorites avec Vagabond, son cheval mérens, et, aussi, une des balades possibles pour les vacancières, surtout pour celles qui n’avaient ni voiture ni bicyclette. Mais durant l’été et l’automne qui avait suivi, Nicole avait compris l’avantage que constituait la fermeture du chemin : terminé, le passage inopiné de randonneurs aux Vézines et même les chasseurs s’étaient faits plus rares. Et personne ne lui en voulait à elle puisque la clôture en fil de fer barbelé qui condamnait le vieux chemin emprunté par des générations de paysans gersois n’était pas de son fait. Les coupables, c’étaient ceux des Poujols qui ne s’étaient pas attiré la sympathie des autochtones habitués à arpenter sans limite ce qu’ils considéraient comme leurs terres, même s’ils n’en étaient plus propriétaires, parce que leurs aïeux avaient sué sang et eau à les débroussailler, à essayer de les amender, à les labourer, à les herser, à y laisser leur jeunesse, leur santé, leur vie pour les transmettre à la génération suivante sommée d’en faire autant. Bientôt la clôture et ses différents panneaux (« Propriété privée » et même « Attention terrain piégé ! ») n’avait plus servi à rien parce qu’elle avait été enfouie sous d’énormes buissons de ronces impénétrables et que le bois avait gagné, au grand dam du paysan qui avait toujours cultivé les terres attenantes aux Poujols (comme son père et son grand-père avant lui !) et qui avait vu sa vigne et le pré où paissait son troupeau de moutons disparaître en quelques années, avalés par une jungle impénétrable sauf pour les hordes de chevreuils et de sangliers qui s’autorisaient des razzias fréquentes dans les champs alentour encore cultivés et jusque dans les potagers des hameaux proches. Une nuisance, une calamité, une honte.
On les détestait donc ceux des Poujols. On les craignait aussi. L’homme surtout, l’Espagnol, un taré qu’on disait capable de tirer des coups de fusil au-dessus de la tête du promeneur imprudent qui se risquerait sur son domaine. Même les chasseurs en avaient peur. Trop imprévisible, le mec. Dangereux donc. On racontait dans le pays qu’on ne retrouvait jamais les chiens de chasse qui avaient la mauvaise idée de se perdre sur son domaine. Au début, les gendarmes étaient passés, histoire de voir à qui ils avaient affaire. Le gars les avait reçus gentiment, à ce qu’on racontait. Un bel hypocrite ! D’accord, il allait retirer les pancartes prévenant des pièges. Bien sûr qu’il n’y en avait pas, des pièges. C’était juste pour dissuader, mais il comprenait, oui, ce n’était pas légal, oui, il les enlevait, ses pancartes. Chose dite et faite. Quant aux coups de fusil tirés au-dessus des têtes, il avait dû en rire. « Des racontars ! ». Ben voyons… Et les gendarmes étaient repartis sans rien faire de plus ! Que voulais-tu qu’ils fassent, avait ajouté Nicole, ils n’avaient ni plainte ni témoignage fiable. Oui, tout le monde savait. Mais personne n’était jamais le témoin direct de la chose, du moins devant les gendarmes. Oh, ceux-ci n’étaient pas absolument convaincus des bonnes intentions du gars des Poujols, mais s’il avait fallu arrêter tous ceux qui se prenaient pour des seigneurs féodaux sur le morceau de territoire gersois qu’ils possédaient... Parce que là, rien à dire : il était bien chez lui. Les terres attenantes à la propriété étaient certes cultivées avant la vente, mais l’accord, bien qu’ancestral, n’avait jamais été qu’amiable. Aucun papier notarié. Rien qui justifie le moindre droit à continuer comme avant pour celui qui les cultivait.
À force, on avait bien été obligé de leur foutre la paix à ceux des Poujols. Bien sûr, au début, dans les premières années de leur installation, ils n’avaient jamais réussi à garder un chien plus de quelques mois. Tous empoisonnés. Ils n’avaient jamais porté plainte et avaient renoncé à en avoir. Puis, le vieux qui cultivait les terres avant l’achat du domaine était mort. Trop tard pour les chiens : aux Poujols, on s’en était déshabitué.
Finalement, Nicole en était plutôt contente, de ce voisinage. Des sauvages ? Tant mieux. Ils restaient chez eux, elle chez elle, et on avait la paix. Surtout l’été. Entre femmes.
L’incendie devait désormais être à son paroxysme, car des volutes rouges et dorées tourbillonnaient au-dessus du bois. Il fallait prendre une décision. Pompiers ? Retourner se coucher ? La seconde option n’était pas la plus déraisonnable. Le couple, aux Poujols, était sans doute dehors à regarder brûler sa baraque et s’ils ne faisaient rien, c’était leur problème. Oui, mais ils avaient pu être surpris et laisser leur portable dans la fournaise, et leur bagnole aussi. Si c’était ce qui s’était passé, ils seraient bientôt là, à leur demander de l’aide. Elles étaient les plus proches. Et il faudrait quand même appeler les pompiers. Elle soupira.
— Jocelyne !
Son prénom chuchoté, dans un souffle. Marta se tenait devant l’entrée de la yourte enveloppée dans le peignoir de bain à capuche, trop grand pour elle, qui lui tenait lieu de robe de chambre.
— Pourquoi tu restes dehors ?
Toujours dans un murmure. À cause de Nour qu’il ne fallait pas réveiller.
— Il y a le feu aux Poujols…
— Le numéro des pompiers, c’est le 15 ou le 18 ?
Marta était déjà repartie dans la yourte. Elle en ressortit le portable à la main.
— C’est le 18… Mais tu ne crois pas qu’il faudrait prévenir Nicole avant ?
Elle sentit l’agacement de Marta avant même que celle-ci ne lui réponde.
— Et ça changera quoi ? On lui dira demain.
— Appelle, tu as raison, c’est le plus urgent. Moi, je vais aller la prévenir…
— Si cela te semble indispensable…
Ce n’était pas indispensable, bien sûr. Mais elle pratiquait Nicole depuis des années… Il n’y aurait pas de reproches, pas la plus petite allusion au fait que Marta et elle auraient pu la prévenir, elle, la propriétaire des Vézines. Rien du tout. Pourtant Nicole, sans même peut-être se l’avouer, leur en voudrait. Parce qu’après plus de quarante ans à vivre là, sans rendre de comptes à personne, elle était devenue une sorte de souveraine omnipotente d’une terre dont elle régissait les us et coutumes, les lois et même la mémoire. La maison, la grange, les trois hectares de terrain qui entouraient les bâtiments étaient bien plus que sa propriété. C’était devenu une sorte d’extension d’elle-même, son être au monde. Alors, ne pas lui dire que Marta appelait les pompiers équivalait à cacher à quelqu’un qu’on a appelé le toubib parce qu’on lui trouve une sale gueule fiévreuse, un coup de canif porté à une cohabitation qui durait depuis plus de vingt ans et ce n’était franchement pas le moment. Pas, justement, quand il fallait éclaircir certaines choses à possibilités litigieuses. La visite de Madeleine, par exemple…
Elle enfila ses bottes en caoutchouc et prit la lampe torche. La nuit était si sombre qu’il lui fallait éclairer le sentier devant elle. Elle sentit soudain un relent de marijuana et aperçut le point rouge d’une cigarette. Nicole était assise sur le perron de la maison.
— Tu t’es remise à fumer ?
Beau début ! Elle se serait flanqué une claque. Ça se voyait, non ? De quoi elle se mêlait. Mais Nicole parut ne pas se formaliser de la question.
— Non… C’est juste un stick pour m’aider à me rendormir. J’ai encore de l’herbe dans un pot. J’ai dû la faire sécher il y a plus de dix ans. J’aurai de la chance si elle me fait encore de l’effet. Je l’ai mélangé à un reste de tabac sinon ça arrache trop. Et le reste de tabac, tu sais où je l’ai trouvé ?
— Euh… non ?
— Dans le cendrier, au fond de la serre. À mon avis, les mégots datent du Premier de l’an, notre dernière fête ! Tu veux une taffe quand même ?
Elle hésita. Pourquoi pas. Il y avait eu un temps où elle aimait bien. Plus que ça même. Des soirées entières à fumer, avec Nicole et les copines, la production locale qui poussait dans le potager à côté des plants de tomates. Mais l’idée de rentrer dans la yourte avec, sur elle, les effluves mêlés du tabac et de la marijuana la retint. Marta n’aimerait pas. Elle non plus. À cause de Nour. Elle déclina l’offre. Nicole tira une dernière taffe du joint minuscule et l’écrasa sous son pied. Jocelyne remarqua alors les grosses bottes en caoutchouc à ses pieds. Presque les mêmes que les siennes. En beaucoup plus chères. Une marque.
— Tu es allée te balader ?
— J’ai fait le tour de la maison. Marcher un peu me fait du bien quand je ne dors pas. Tu as vu qu’il y a le feu aux Poujols ?
La question dans la lancée, dite d’une voix égale comme si Nicole s’interrogeait sur la météo du lendemain. Jocelyne saisit la perche au vol.
— Oui… justement… avec Marta, on se demandait… les pompiers, peut-être ?
— C’est fait. J’ai téléphoné.
Jocelyne en ressentit comme une espèce de soulagement. Elle n’avait même pas besoin de parler de l’appel de Marta. C’était mieux comme ça.
— On se fait un pisse-mémère ?
Avec clin d’œil de Nicole sur le dernier mot. Ça, Jocelyne se dit qu’elle pouvait. Les tisanes de Nicole n’étaient pas mauvaises. Le seul petit ennui des mixtures composées par ses soins, c’était l’abus inconsidéré du pissenlit, une plante sacrément diurétique. Tant pis, partager une tasse d’eau chaude pouvait être une bonne entrée en matière pour poser à la maîtresse des Vésines une ou deux questions un peu gênantes.
Quand Jocelyne se glissa dans le lit tout contre Marta, il était aux alentours de cinq heures. Il restait du temps avant le réveil de Nour. Mais elle ne dormirait pas. Trop énervée pour ça. Nicole lui était apparue aussi franche qu’un âne qui recule. Inopinée la visite de Madeleine, le jeudi d’avant le confinement ? Tu parles !
Elle se rendit compte, soudain, qu’elle n’avait même pas regardé du côté du bois pour savoir où en était le feu. Ils étaient venus les pompiers ? Elle n’avait pas entendu le pin-pon des camions rouges. Pin-pon inutile vu la circulation ! De toute façon, elle s’en foutait. Ça pouvait brûler aux Poujols ! Pour ce que ça changerait à sa vie.
Comment annoncer à Marta ce qui se tramait. Nicole avait juré du contraire. Trop. Trop vite.
Ça valait bien un incendie.堍
L’adjudant Magnard se versa un peu de café chaud dans le gobelet du thermos qu’il avait pris le temps de préparer lorsqu’il avait reçu l’appel une heure plus tôt. Vingt-cinq ans de maison, ça lui avait appris à se comporter face à l’urgence. Se presser sans hâte. Tout un art. Souvent incompris. « Tu es trop mou ! Bouge-toi un peu ! » lui avait dit un jour sa femme, son ex-femme. Comme si ça allait changer les choses de s’agiter ! D’ailleurs ça n’avait rien changé. Parce qu’il avait essayé, tout de même, de « bouger ». Sans bien comprendre. De ce qu’elle attendait de lui. Bouger, c’était quoi ? Repeindre la maison ? Tondre la pelouse ? Inviter du monde ? S’occuper du barbecue ? Jouer au rugby ? Faire l’amour plus souvent ? « Tu es trop mou ! ». Non, non, il était simplement philosophe, une qualité, non ? Du genre « rien ne sert de courir… ». Une qualité qui n’avait pas beaucoup compté quand justement elle les avait faits, les comptes, dans le rouge selon elle, et donc, conclusion implacable, dépôt de bilan. Fin de la petite entreprise familiale, leur couple et leur garçon à élever. Elle s’en tirerait mieux seule. Elle avait voulu dire sans lui. Une diplomate, au fond. Bouger, tu parles ! Débarrasser le plancher plutôt.
Il but lentement une goulée de café. Fort et non sucré. Comme il l’aimait à cette heure-là, quand la nuit s’éclaircit un peu et que, dans le froid matinal, les oiseaux s’interpellent.
Plus loin, devant ce qui restait du corps de ferme, on s’agitait. Les pompiers continuaient à arroser l’amas de ruines fumantes qui grésillaient et sifflaient sous l’assaut liquide. Le toit s’était effondré, entraînant dans sa chute les murs en torchis du premier étage. La carcasse brûlée d’un 4x4 gisait dans un coin de la cour.
C’est ça qui les avait inquiétés, les pompiers, le 4X4. Et l’odeur d’essence encore forte quand ils étaient arrivés sur les lieux. Et c’est pour ça qu’il était là, lui, Magnard, avec le jeune gendarme adjoint, Maxime Duprat, un gars grand et costaud. Cassoulet et rugby. Que tout le monde appréciait à la gendarmerie de Cazaubon. Le genre de mec qu’on s’attendait à trouver là. À qui l’uniforme allait bien. Comme une seconde peau. Tout son contraire. Et ça se voyait. Le gendarme adjoint Duprat s’agitait dans tous les sens, comme un presque chiot qu’on emmène pour la première fois à la chasse. Il gambadait d’un pompier à l’autre, s’arrêtait d’un coup devant le 4X4 calciné comme s’il venait de humer une piste, tournait sur lui-même et repartait frénétique. Une sacrée bonne recrue, du sang neuf, selon le Major Audibert. L’adjudant Magnard se resservit un peu de café. À son habitude. Dans les petits matins blêmes. C’est qu’il s’en était tapé, dans ses vingt-cinq ans de carrière, des petits matins blêmes. Alors, hein…
Ce que lui avait expliqué, vite fait, Bordes, le capitaine des pompiers de Cazaubon, c’est que la bagnole, c’était sûr, elle ne s’était pas mise à flamber toute seule. Elle était garée à proximité du bâtiment principal, mais trop loin pour qu’on puisse supposer que l’incendie s’était propagé jusqu’à elle. Ça et les effluves d’essence… Bref, pas le court-circuit habituel. Pas le vieux qui s’endort dans son lit, cigarette au bec. Pas l’accident domestique. Du volontaire et on allait sûrement trouver quelque chose à l’intérieur. Quelque chose de plutôt moche. Ça l’inquiétait, ça, Bordes. Pour autant, il n’avait pas extrapolé. Trop à faire. Pas le temps.
Lui non plus n’extrapolait pas. Ça ne servait à rien. Le couple de vieux qui vivaient là, il ne les connaissait pas. Jamais rencontrés. Pas étonnant. Il n’était à Cazaubon que depuis deux ans. Ils étaient peut-être dans la maison, les vieux. Ou peut-être pas. Pas mal de probabilités qu’ils y soient. Mais ce n’était plus son problème. Il avait fait le job. Prévenir. Plus qu’à attendre. La brigade d’Éauze n’allait pas tarder. Mais eux, ce n’était rien. Si les pompiers faisaient, comme on dirait dans la presse locale, « une macabre découverte », ça déboulerait de partout. Maison brûlée, bagnole brûlée, restes humains calcinés, le tout suite à une action humaine indéniable, la conclusion ? Homicide probable. Et alors là… Ce serait le début des emmerdements.
On y était. Quelque chose se passait là-bas. Deux pompiers venaient d’apparaître derrière un pan de mur calciné. Avec leur vêtement de protection contre le feu, leur casque et leur appareil respiratoire, ils ressemblaient aux astronautes américains qui avaient marché sur la lune. Magnard s’attendit presque à les voir s’envoler dans un bond gracieux, en apesanteur. Au lieu de ça, ils avancèrent lourdement vers leur capitaine. Duprat s’était précipité vers eux, flairant la mauvaise nouvelle avec l’enthousiasme de sa jeunesse. Enfin, il allait se passer quelque chose dans ce coin perdu du Gers et lui, le stagiaire, serait aux premières loges. Magnard vit Bordes se tourner vers lui et sembler le chercher du regard en même temps qu’il parlait à ses hommes avec des gestes saccadés des mains que l’adjudant ne lui connaissait pas.
On y était.
Magnard avala une dernière goulée de café chaud, revissa le gobelet sur le thermos qu’il rangea à sa place habituelle, dans le vide-poches de la Ford Focus bleue, gyrophare sur le toit, garée sur le chemin des Poujols. Il allait la reculer un peu sur une espèce de terre-plein ou l’herbe était rase, pour faire de la place, parce que c’était sûr maintenant, ça allait débouler de partout. C’était tout ce qu’il pouvait faire, reculer un peu la bagnole, gagner quelques instants, dans la nuit encore sombre. Quelques instants pour lui.
— On a deux corps ou plutôt ce qu’il en reste. Inidentifiables sans autopsie. Homicide probable.
Bordes avait attendu qu’il soit tout près pour lui parler, presque dans un murmure, comme si la présence des deux morts l’obligeait. Pourtant, il devait en avoir l’habitude, des morts, avec tous les accidents de bagnole sur les petites routes du Gers. Des accidents, oui, pas des meurtres. Un meurtre, cela devait faire une éternité qu’on n’en avait pas eu dans le coin. Un coin tranquille. Depuis deux ans que Magnard avait été muté à la gendarmerie de Cazaubon, son boulot avait consisté, la plupart du temps, à des tâches dites de maintien de l’ordre. Aller remonter les bretelles au propriétaire du clebs errant qui avait bouffé les trois canards gras d’un petit vieux qui les gardait « pour la famille ». Rappeler au petit vieux qu’en cette période de grippe aviaire où les volatiles domestiques étaient éliminés en masse, les fameux canards n’avaient pas à traîner dehors. Aller engueuler une jeune toute tatouée de partout qui écoutait sa musique à donf sans souci des voisins du dessus infoutus de descendre pour aller lui dire de baisser le son. C’était ça, le maintien de l’ordre. Bien sûr, il y’avait eu les « gilets jaunes », des gens des alentours, chômeurs sans droits, retraités à pension minuscule, tout le peuple pauvre des campagnes, invisibles jusqu’alors, qui avaient tenu un rond-point sur Éauze. Calmement. Les plus virulents, ceux qui voulaient en découdre, allaient à Toulouse pour la manif’ du samedi. Là, ça castagnait sec. Pas ici. Un coin tranquille.
Plus maintenant. Il lui faudrait réveiller du monde. Toute la cavalerie. D’abord, les brigades environnantes. Celle d’Éauze, qui n’allait pas tarder, n’était pas assez nombreuse. Parce que si l’homicide se confirmait, il y avait un assassin, peut-être encore tout près et une scène de crime, du moins ce qu’il en restait : pas grand-chose d’utilisable après l’incendie, les litres de flotte pour l’éteindre et le passage incessant des pompiers. Les enquêteurs allaient bien s’amuser. Quant aux chiens de la brigade cynophile, il valait mieux les laisser au chenil. Entre l’odeur de brûlé et les relents de pétrole, il y’avait peu de chance qu’ils reniflent la moindre piste. En revanche, il lui faudrait se résoudre à tirer du lit les huiles. À commencer par le commandant de compagnie d’Auch, un arriviste incompétent qu’il avait entendu une fois déblatérer sur les « arriérés qui pourrissaient toute une enquête en piétinant une scène de crime… » Et tu fais comment, connard, quand il y a le feu et que tu ne sais pas qu’il y a eu homicide ! Magnard l’entendait déjà. Connard ! Il faudrait aussi se faire le proc’, autre bon à rien, adepte des comptes-rendus détaillés à faire sans tarder, car « les premières minutes dans une enquête, c’est essentiel, adjudant Magnard » et, cerise sur le gâteau, la juge, une quinquagénaire tatillonne, à cheval sur la procédure, sèche comme un coup de trique et utile comme une valise sans poignée. Une belle journée qui l’attendait, tiens ! À devoir causer à tout ce petit monde et à supporter les caprices et les énervements de ceux placés un peu plus haut sur les barreaux de l’échelle. D’autant plus que la fichue scène de crime, aucune illusion à avoir, elle ne « parlerait » pas. Un silence insupportable. Et qui allait payer pour ça ? L’adjudant Magnard. Le maillon faible ! Il faudrait bien un bouc émissaire quand on se rendrait compte qu’on avait deux homicides sur les bras dans un coin de campagne tranquille et aucune piste.
Son seul espoir, c’était le meurtre conjugal suivi du suicide de monsieur. Il fout le feu après avoir tué madame et avant de se faire exploser le buffet ? Et le 4X4 ? Il le brûle aussi ? Dans une crise de rage ?
Pas impossible. Les dingues, ça existe. Une probabilité. Petite. Ridicule.
Mais il ne fallait pas fermer la porte à toute espérance.
Jocelyne repiquait des plants de salade dans le potager quand la paire de flics était arrivée. Nour « l’aidait ». À sa manière. Sérieuse et concentrée. Elle arrachait, ici ou là, une fleur de pissenlit choisie au milieu d’autres selon des critères mystérieux dans un coin que sa grand-mère lui avait délimité par une ficelle tendue entre deux plantoirs. L’arrivée des deux gendarmes n’avait pas ému la petite qui avait poursuivi sa tâche avec une rigueur chirurgicale. Mais, ça avait agacé Jocelyne qu’ils se permettent de venir jusqu’au potager. Et que Nour soit là. Plus que de l’agacement. Une sorte d’inquiétude sourde.
Deux flics. Un jeunot, bien sanglé dans l’uniforme, grand, musclé, à grosses cuisses de joueur de rugby. Un énervé au regard fureteur. Le genre à foutre un PV à une vieille qui a oublié l’autorisation devenue indispensable pour aller chercher son pain. À une dans son genre à elle. Un genre qui ne devait pas trop lui plaire à l’adepte du maintien de l’ordre, à tout prix. Un pandore, customisé façon moderne. Motivé, dynamique. Autoritaire.
L’autre, en revanche. D’où il sortait celui-là ? Une tête de voleur de poules avec ses cheveux bruns un peu trop longs dans le cou et l’ombre d’une barbe de deux jours sur le visage. Incroyable d’avoir à ce point peu la tronche de l’emploi. Même l’uniforme qu’il portait avait l’air de se demander ce qu’il foutait là. Ça lui donnait une allure pas nette. L’impression que les vêtements étaient sales alors qu’ils n’étaient que froissés. Pas exactement froissés. Comme s’ils n’arrivaient pas à trouver leur place sur le corps efflanqué du mec. Presqu’un quinquagénaire pourtant. C’était rare à cet âge-là, les maigres. Jocelyne le trouva un peu plus sympathique que le jeune. Elle se releva sans retirer ses gants de travail boueux et, instinctivement, se plaça entre les deux gendarmes et Nour.
— Madame Dumont ?
C’était le plus âgé qui avait parlé, le chef, sans doute, malgré les apparences. Il la prenait pour Nicole. Elle n’était pas chez elle ? Peu probable… Les courses hebdomadaires au Lidl d’Éauze, elles les avaient faites la veille, ensemble… Nicole devait lire tranquillement dans sa chambre, au fond de la maison et elle n’avait pas entendu qu’on frappait à la porte. Non. Elle avait sûrement entendu, mais comme elle n’attendait personne, elle n’avait pas bougé de son lit. Jocelyne et Marta ne frappaient jamais. Elles entraient et si elles avaient besoin de parler à Nicole, elles l’appelaient. Toutes les copines agissaient ainsi.
— Non… je suis Jocelyne Lucasse.
Elle n’ajouta rien, debout, avec, aux mains, ses gants pleins de la terre noire du potager. Il prit son temps avant de répondre comme s’il soupesait l’information.
— Oui… je voulais vous voir aussi. Vous avez prévenu les pompiers hier soir ?
Elle acquiesça. Marta faisait toujours ça, donner son nom à elle, parce que le portable était le sien, que la yourte lui appartenait et que donc, la taquinait sa compagne, « tu es la cheffe de famille ».
Il venait à cause de ce qu’elle savait déjà, l’incendie aux Poujols. Et quoi d’autre ? Elle sentit qu’il y avait autre chose à sa manière de lui lancer de petits coups d’œil. Petits, mais incisifs. Quant au jeune, il ne parvenait plus à rester en place. Il trépignait, tout le corps agité, comme un chien de meute qui attend le signal de l’hallali.
— Morts ?
Le mot lui avait échappé. Elle ne les imaginait pas morts les voisins des Poujols. Comment pouvait-on mourir dans l’incendie d’une ferme gersoise ? Une bâtisse qui avait, au maximum, un étage. D’où l’on pouvait s’échapper facilement. Morts ? Comment c’était possible…
Le gendarme lui avait demandé si elle les connaissait, ceux des Poujols. Non elle ne les connaissait pas. Madame Dumont peut-être ? Oui peut-être un peu. Pas beaucoup, car depuis que Jocelyne vivait là, plus de vingt ans tout de même, ils n’étaient jamais venus aux Vézines. À sa connaissance.
Morts.
Nour avait soigneusement disposé les fleurs jaunes des pissenlits décapités en deux lignes verticales presqu’égales qu’elle entourait désormais de petits cailloux minutieusement sélectionnés. La nouvelle semblait avoir glissé sur elle sans l’atteindre, mais comment savoir avec un enfant de cet âge… Le mieux était de la ramener à Marta et d’emmener les flics jusqu’à la propriétaire des Poujols qui ne serait pas ravie, mais le moyen de faire autrement ?
Nicole était bien dans sa chambre à lire. Jocelyne avait laissé les deux uniformes sur le perron, à attendre et avait ramené Nour à la yourte. Nicole n’avait pas besoin d’elle.
Une petite heure plus tard, c’est Nicole qui était venue jusqu’à la yourte. Preuve que la nouvelle l’avait troublée. D’habitude les rencontres se faisaient plutôt chez elle. Marta et Nour étaient retournées au jardin pour finir de repiquer les salades. Jocelyne avait proposé un thé sans poser de questions. Elle l’avait préparé en silence. Nicole avait trempé ses lèvres dans le breuvage, reposé la tasse sur le plateau devant elle avant de parler.
— J’ai eu une drôle d’impression pendant qu’ils me posaient des questions, ces deux flics… Trop de questions pour un accident… Je me suis dit que ce n’en était pas un… Une sale impression…
Jocelyne avait eu la même en voyant les deux hommes dans le potager. Elle le réalisa d’un coup. Deux messagers. De mauvaises nouvelles. Bien plus que cela. Deux annonciateurs de catastrophe… Leur vue lui avait coupé le souffle et serré le cœur comme s’ils ouvraient par leur arrivée une sorte de faille d’où allaient surgir toute sorte de monstres. Elle eut comme un vertige et s’assit à côté de Nicole. Elle se força à parler :
