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Janvier 2013. Un simple entrefilet à la rubrique « faits divers » d’un quotidien de la presse locale. Deux squelettes viennent d’être retrouvés dans le puits désaffecté d’une ancienne ferme des environs de Poitiers. Des meurtres ? Sans doute… Mais le plus récent aurait été commis près d’une quarantaine d’années plus tôt.
Un « cold case » vite classé par la police après quelques investigations qui n’aboutissent à aucune piste.
Pourtant certains se souviennent… Du « bon vieux temps » où ils ont vécu dans cette ferme au sein d’une bande de jeunes animés d’un idéal communautaire à la mode à l’époque. Le bon vieux temps vraiment ? Francine Jamin et Jean Nodier n’ont jamais oublié la disparition aussi soudaine qu’inexpliquée de François, l’un d’entre eux. A-t-il fui vers les Etats-Unis pour vivre pleinement une homosexualité difficile à assumer dans la France giscardienne des années 70 ?
Et s’il n’avait jamais quitté la ferme ?
Afin d’entrevoir la vérité, Francine et Jean devront affronter le passé et ses fantômes. Une quête initiatique pour ces âmes tourmentées par la culpabilité…
À PROPOS DE L'AUTEURE
Isabelle Pons naît en 1956. Elle passe une partie de sa jeunesse dans les environs de Poitiers, région qui sert de cadre à Puits d’ombre, son premier roman. Après des études de lettres, elle exerce divers métiers avant d’enseigner. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture.
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Seitenzahl: 685
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Isabelle Pons
Puits d’ombre
Roman
ISBN : 979-10-388-0311-4
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : mars 2022
© couverture Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
— Cela s’appelle un Puits d’Âme (…)
— Je n’ai jamais entendu parler de Puits d’Âme.
In tenebrosis et in umbra mortis… (Psaume 88)
Poussière d’os dans une nuit pétrifiée, il tourbillonne. Quel vent l’agite ainsi ? Il ne saurait le dire. Infime fragment d’une putréfaction sèche, il tourbillonne dans une insomnie sans fin. Qui est-il ? Il est soif, il est faim. De lui, il ne sait rien de plus… Inextinguible, sans repos, sans chaleur, avide, il est soif, il est faim.
Il attend le jour où il se désaltérera et se rassasiera.
C’est le jour…
Un bruit… Comme une pièce de bois que l’on traînerait au-dessus de lui. Des voix. Que disent-elles ? Il monte vers elles pour entendre. Il s’élève dans l’étroit tunnel de pierre. Au-dessus de lui, un cercle clair. Une silhouette se penche vers lui. Sa longue chevelure l’effleure comme celle d’une mère son nourrisson. Réminiscence cruelle… Fulgurance oubliée… brûlure délicieuse… il souffre. Enfin.
Que c’est bon de souffrir…
Soudain, la silhouette plonge vers lui, ses cheveux blonds et soyeux le caressent en un instant indicible et tout le corps le traverse.
Ô extase quand il se vautre dans son reste de chaleur comme une bête dans une flaque de boue après d’interminables jours de marche dans un désert de glace.
Ô volupté quand il flaire sur le corps qui chute dans les ténèbres, le parfum du sang, nectar divin qu’il butine comme un bourdon ivre.
Ô allégresse quand lui parvient en bouffées violentes, la rage de celui que l’on vient d’assassiner.
Ô douceur de la haine… Que c’est bon de la boire à longues goulées. Encore une fois.
Avant de se remettre à monter. Vers les voix. Tout gorgé de haine suave. Il se glisse vers ceux qui se penchent sur l’orifice d’où il jaillira tel un crotale aveugle que guide la chaleur du corps de sa proie. Fatal… Il se presse maintenant vers le dédale humide où court leur sang. Il file vers leurs moiteurs tièdes et goûteuses. Bientôt il est sur eux. Eux qui jacassent encore comme une troupe de petits singes inconscients.
Eux, son festin.
Une lettre… avec son nom et son adresse écrits à la main… et un timbre, un vrai, ni l’espèce de vignette colorée des bureaux de tabac, ni le rectangle imprimé des machines d’affranchissement de la poste. Il avait été collé avec soin dans l’angle supérieur de l’enveloppe. Une miniature délicatement dentelée représentant un lièvre en redingote rouge, une illustration d’Alice au pays des merveilles, probablement… Elle y voyait mal sans lunettes.
Qui écrivait encore des lettres aujourd’hui ?
Des cartes, il lui arrivait d’en recevoir. Parfois… Son frigo en était décoré. Greta à Key West, Sigmund à Vienne, Alexandra à Lhassa, Gertrude à New York… Le rituel perdurait si on s’en donnait la peine. Elle se les était envoyées à chacun de ses voyages. Mais les lettres étaient plus rares.
Seule, Adama continuait à lui faire parvenir de longues missives qui arrivaient soudain en rafales. Les folles… Les seules à envoyer encore des lettres.
Ce n’était pas l’écriture d’Adama. Ni celle de personne. Des majuscules d’imprimerie comme si l’expéditeur avait craint que le facteur (une factrice) ne fût pas capable de lire une adresse manuscrite. Une sage précaution, d’ailleurs. Les gens déchiffraient de plus en plus mal l’écriture cursive. Par manque de pratique, sans doute.
Elle-même avait renoncé à trop annoter les devoirs de ses élèves pour éviter leurs interventions en plein cours :
— M’dame, vous avez marqué quoi là ? J’arrive pas à lire…
Normal qu’ils n’y parvinssent pas… Tout était tapé sur clavier désormais et projeté sur tableau blanc pendant les cours sauf quand les machines vous lâchaient. Avec une certaine fréquence, tout de même. Et là, il fallait bien écrire sur le fichu tableau blanc avec les foutus feutres adéquats (« Des feutres spéciaux, Madame Jamin, effaçables… »), délivrés au compte-gouttes par l’administration du collège.
Elle se remémora la fois où, lasse d’essayer tous les feutres qui se trouvaient sur son bureau sans en dénicher un seul en état de marche, elle avait utilisé un gros marqueur noir que lui tendait un élève. Parfaitement indélébile, le truc, en tout cas avec ses pauvres moyens ordinaires. Même l’alcool à brûler qu’elle avait apporté n’y avait rien fait… Elle s’était excusée vingt-cinq mille fois et pendant des semaines, le mardi à 17 heures, elle s’était hâtée de ranger ses affaires et de sortir de la salle 21 avant l’arrivée de l’homme de ménage.
— Ceux qui sont au fond, ils ont encore dévissé le plateau des tables, M’dame Jamin, ah, ces jeunes…
Bien sûr, il fallait comprendre :
— J’ai pas que ça à faire, moi… Ton boulot, ma vieille, c’est de faire obéir le môme et toi, t’es peut-être bardée de diplômes, mais t’es pas foutue de te faire respecter de gamins de douze ans.
Il avait raison sur toute la ligne, évidemment. Sauf sur le « bardée de diplômes »… Pas de quoi pavoiser de ce côté-là non plus…
Et maintenant, cette lettre à son nom et son adresse, sans erreur possible : Francine Jamin, 21 impasse de la Salade 31200 Toulouse.
Pourquoi l’ouvrir ?
Il lui suffisait de la déchirer, là, tout de suite… Elle se résigna à la décacheter. L’enveloppe contenait une feuille de papier pliée en quatre et ce qui ressemblait à un article de journal découpé. Elle commença par déplier la feuille et alla directement à la signature bien lisible : Jean Nodier. Un revenant ! Elle lut ce qui précédait :
« … peut-être surprise de me lire après tout ce temps… Patricia m’a dit que tu vivais à Toulouse. Elle avait même ton numéro de téléphone fixe et tu es dans l’annuaire… pas osé t’appeler… Un article de la Nouvelle République… Tu te souviens ? Lisez la Nouvelle République à haute voix et vous puerez de la gueule ! »
Pas de doute, c’était bien Jean, toujours fier de ses conneries. Il était l’auteur de ce slogan qu’il avait bombé autrefois sur le mur du bâtiment des bureaux du journal régional…
« Je pense qu’ils ont retrouvé François… Tu peux me joindre… »
Suivait un numéro de portable.
L’article était bref :
« Des restes humains dans un puits.
C’est une bien macabre découverte qu’a faite Jacques Arnaud dans sa résidence secondaire, une ancienne ferme située à proximité de la commune de Vouillé dans la Vienne… deux squelettes qui se trouvaient dans un puits désaffecté… il s’agirait de deux hommes… décès qui remonterait à plusieurs dizaines d’années pour le plus récent… piste criminelle plausible… faits sans doute prescrits… difficiles à élucider. »
Elle reprit la lettre : « la ferme, c’est celle des Genêts, tu dois t’en souvenir… »
Tu parles Jean, si je m’en souviens…
Ce soir-là, elle resta longtemps assise sur son canapé-futon, devant l’écran éteint de son ordinateur portable. Calme, sans être paisible, comme si toute émotion avait reflué au loin. Avec la vigilance du chasseur de tornades qui guette les premiers indices de ce qu’il est venu chercher. À la différence près qu’elle avait abandonné toute recherche depuis bien longtemps. La lettre lui était advenue, comme tout le reste.
Jean Nodier… Elle l’avait vu pour la dernière fois une vingtaine d’années plus tôt, et encore « vu »… aperçu, chez un bouquiniste, en haut de la Grand-rue, à Poitiers. Elle ne l’avait reconnu qu’à sa manière de tenir sa cigarette. Fumer dans une librairie, même au début des années 90, c’était tout Jean, ça ! Entre le pouce et l’index, la clope, mais poignet cassé, très dandy. Pour le reste, méconnaissable… Envolée la beauté magnétique, à la Jim Harrison. À la place, un petit vieux… Oui, il y a vingt ans, Jean avait déjà l’air d’un vieillard… Des rides profondes, un début de calvitie et cette maigreur qui semblait avoir emporté les muscles… Elle avait pensé « sida ? ». Ils ne s’étaient pas dit grand-chose. Et que pouvaient-ils se dire ? Parler du bon vieux temps ?
Leur groupe n’avait pas résisté à la disparition de François. Celui-ci n’avait rien d’un leader pourtant. Silencieux, en retrait souvent. Dédaigneux… C’était l’impression qu’il lui avait toujours donnée. Elle avait même détesté ce qu’elle appelait ses grands airs de petit hobereau. Mais son absence, soudaine, inexplicable… atroce… avait englouti l’amour, l’amitié, ce qui les unissait tous et même plus encore… la santé mentale d’Adama, leurs illusions et leur jeunesse…
Qu’avait-elle fait de sa vie ensuite ? Elle l’avait vécue, comme tout le monde. Pas de grandes passions, mais pas non plus d’insurmontables malheurs. De jour, elle avait fait bonne figure. Les nuits avaient été plus difficiles à gérer. Gérer… c’était le mot moderne… Autrefois, on gérait son patrimoine, son fric, maintenant, on gérait aussi, sa vie, sa fatigue, sa dépression, ses affaires de cœur. Elle s’était presque mariée, un jour, et avait même, un temps, eu le projet d’avoir un enfant…
Elle avait voyagé aussi, aux quatre coins du globe, et avait fini par y renoncer comme elle finissait par renoncer à tout. À avoir la paix en classe, à obtenir que son propriétaire change les fenêtres qui n’étaient même plus étanches et que son voisin du dessus cesse de mettre en marche sa machine à laver à trois heures du matin.
— Normal, M’dame, moi, c’est la nuit que je bosse, donc je vis la nuit, je dis rien quand vous faites du bruit dans la journée, hein ?
Elle aurait pu établir la très longue liste de ses renoncements. « Choses petites ou grandes auxquelles j’ai renoncé ». À la manière de Sei Shönagon. Elle commencerait par :
« Avoir un amant… »
Non, elle n’avait pas renoncé à la vérité. Pas encore. Et elle corrigea :
« Avoir une amante… »
Voilà, c’était mieux…
Alors, des souvenirs de sa jeunesse lui revinrent. Des images brûlantes aux couleurs criardes, pleines de rires et de fureur… si fiévreuses… si réelles… rouge sang…
Rouge vie.
***
Quand il était tombé sur le premier crâne, Jacques était aussitôt venu le chercher. Ils étaient voisins. Depuis peu. Et « amis » depuis une quinzaine d’années. L’amitié, en fait, c’était plutôt le truc de Jacques, à la virile, claques dans le dos et cuites en commun. Il avait racheté, cinq ou six ans plus tôt, la ferme des Genêts.
Depuis la mort du vieux Blanchard, une kyrielle de propriétaires s’y étaient succédé, un couple de Parisiens, un Irlandais, des Allemands, un autre Parisien… Aucun n’avait passé plus de quinze jours d’affilée dans les lieux. Des travaux divers y avaient été entrepris, sans être jamais vraiment menés à terme. Jacques avait eu l’heureuse idée de faire sauter, dès son entrée dans la ferme, l’affreux portail en bois que le premier acheteur avait cru bon d’installer pour remplacer la grille, toujours ouverte du temps de Camille Blanchard. Le facteur entrait alors à mobylette dans la cour de la ferme, frappait aux carreaux de la porte de la cuisine et tendait le journal, La Nouvelle République, au vieux paysan, lequel l’invitait illico à boire un coup. Les tournées étaient longues à cette époque…
Quand Jean avait su que la ferme était de nouveau en vente, il en avait parlé à Jacques… Il aurait préféré l’acheter lui-même, mais avec quoi ? Il avait tout juste pu se payer la petite maison en ruine du commis de ferme, vingt ans auparavant, et encore… grâce à ce qu’il avait touché de l’héritage de Guy.
Il était dans son potager derrière la maison quand son nouveau voisin l’avait hélé de la cour de la ferme. Jusqu’à maintenant, ç’avait été pour l’inviter à goûter une bonne bouteille ou à fumer sa « marijane », l’unique plante que Jacques consentait à semer au milieu des herbes folles de ce qui avait été, un jour, un grand tas de fumier. Mais, cette fois, il s’agissait de tout autre chose.
Un crâne noir, sans mâchoire inférieure et, réminiscence dérisoire du visage disparu, une touffe de cheveux assez longs et peut-être blonds collée à l’arrière. Jean l’avait vu tout de suite, posé sur le perron, comme attendant un signe de lui, un signe de reconnaissance.
Heureusement, son voisin tout excité n’avait pas perçu son trouble. Il avait surtout besoin d’un auditoire et ça tombait bien, Jean n’avait pas envie de parler, mais il était prêt à écouter. L’autre lui avait raconté qu’il avait voulu démolir l’appentis, au fond de la cour, une espèce de verrue en parpaings gris, avec une tôle ondulée rouillée en guise de toit. Le vieux Blanchard y rangeait des outils sur un lourd établi en bois et l’appelait « l’atelier ». Quelle idée d’avoir construit ça alors qu’il disposait d’une pléthore de bâtiments d’exploitation vides pour la plupart ! Jacques avait commencé à sortir le bric-à-brac qui y était toujours entassé depuis quatre décennies au moins, vieux outils, rouleaux de fil de fer (« Ah ça… beaucoup de fil de fer, le roi de la réparation au fil de fer, ton Blanchard ! »), des paquets et des paquets de journaux dans des cageots, et des boîtes à gâteaux, de petits Lu, pleines de clous, de vis, d’écrous, de boulons et même de bouts de ficelle (« Il jetait rien, ce gars ! »).
L’appentis enfin vide, Jacques avait arraché plusieurs couches de linoléum avant d’atteindre le béton. Elle l’avait drôlement surpris, cette chape, ferraillée en plus ! Pourquoi s’être donné tant de mal ? D’autant que le père Blanchard avait gardé la terre battue dans la pièce principale de la ferme, cuisine, salle à manger, salon, tout-en-un ! Un vrai cul-terreux !
Au milieu de la chape, Jacques avait aperçu une sorte de petite trappe, un simple carreau de sol en fait, de vingt centimètres sur vingt. Scellé dans le béton. Avec le bout d’une pioche, il avait réussi à l’extraire et un morceau s’était cassé, qu’il avait entendu tomber plusieurs mètres plus bas. Une odeur de cave était montée vers lui. Il avait couru chercher une lampe torche et l’avait fait descendre allumée au bout d’une corde. À la lueur de la torche qui tournoyait sur elle-même, il avait découvert une paroi circulaire en brique, celle d’un puits à n’en pas douter. Mais à deux mètres cinquante, à peine, la lampe avait touché le fond. Il n’y avait pas d’eau. On distinguait vaguement des débris divers, morceaux de parpaings et ferraille comme si le puits avait servi de dépotoir et qu’on y avait jeté ce qui encombrait.
— Regarde…
D’un geste du bras, Jacques avait désigné un tas impressionnant de déblais, au fond de la cour. Il s’était mis en tête de récurer son puits. Trois semaines qu’il y travaillait, dès qu’il avait un peu de temps. Le crâne, il l’avait découvert à environ cinq mètres de profondeur.
Ils étaient arrivés au bord d’un trou plus ou moins circulaire. À côté traînaient un marteau piqueur et une grosse meuleuse. Le long de la paroi, à gauche, courait une sorte de tuyau de canalisation qui s’enfonçait dans les profondeurs. Jean se souvint alors d’une vieille pompe à main qu’il avait vue là, autrefois, totalement inutile. L’eau n’en sortait pas, même en actionnant le balancier comme un malade.
— Je l’ai trouvée, la pompe, lui dit son voisin et il la lui montra, à côté du monticule de gravats, en assez bon état, avec une peinture vert foncé qui s’écaillait un peu par endroits.
— Tu crois que ton père Blanchard était un serial killer ?
L’idée avait l’air de l’amuser… Jean haussa, malgré lui, les épaules tant la remarque lui parut ridicule.
— Ben quand même, insista Jacques, un crâne de femme dans le puits de sa cour…
— Pourquoi de femme ?
Jean avait parlé un peu fort, mais l’autre ne s’était rendu compte de rien et avait poursuivi :
— Les cheveux qui restent sont assez longs. Et puis, un vieux gars tout seul… C’est toi qui m’as dit qu’il avait vécu avec sa mère jusqu’à ce qu’elle meure, sans jamais se marier… Bizarre, non ?
— Après mai 68, j’avais les cheveux plus longs que ceux de mes copines… Tu peux pas savoir, t’étais trop jeune !
— Quinze ans de moins, c’est quand même pas la mer à boire ! »
Parle pour toi qui fréquentes les salles de muscu, juste pour sortir avec des minettes qui pourraient être tes filles, mais moi, se dit Jean, ça fait longtemps que j’ai l’air d’être ton grand-père. Et puis mes vingt ans en 68, c’est pas tes vingt ans au début des années 80. Il y a des moments où tout change d’un coup… À l’époque on disait : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi… », mais qu’est-ce qu’il en savait du vieux monde, le Jacques ? Il ne l’avait jamais eu aux basques…
— Et, à ton avis, je fais quoi maintenant ? Je le refous dans le puits et je referme le tout ou j’appelle les flics ?
Jacques s’était tourné vers lui comme lorsqu’il attendait son avis sur un grand cru ou sur la qualité de sa beuh. De toute façon, il était bien incapable de garder le moindre secret, alors…
Les flics étaient venus le lendemain. Ils étaient repartis avec le crâne après avoir accroché une espèce de ruban rouge et blanc sur des tiges métalliques autour du trou. Une semaine plus tard, une équipe s’était présentée à la ferme et avait entrepris de déblayer les gravats qui bouchaient le puits. Cela avait beaucoup amusé Jacques qui avait envoyé photos et commentaires à tout son répertoire par WhatsApp. Jean les avait reçus, sur son portable, avec les réponses des uns et des autres.
— Les flics bossent pour moi !
Avec une photo, où on apercevait quelqu’un en drôle de combinaison blanche façon Tchernobyl, penché au-dessus du trou.
— Veinard !
— Eh mec ! T’es sûr que t’as pas planqué ta récolte de beuh là-dedans ?
Jacques n’avait même pas l’air de se cacher pour prendre les photos. Comme si tout le monde s’en foutait…
Le scoop était tombé le lendemain soir :
— Ils ont trouvé un autre crâne !
— Waouh !!! fut la réponse d’un certain Jeff.
Sur la photo, on distinguait dans les mains gantées de la combinaison Tchernobyl, ce qui ressemblait à un gros caillou noir. Jean zooma dessus inutilement. Il lui sembla apercevoir une orbite, sans en être vraiment sûr. Mais avec le cliché suivant, le doute n’était plus permis. Sur une sorte de grand drap blanc, on avait étendu deux squelettes noircis et encore incomplets. Il manquait des mains, des pieds, des vertèbres, mais les cages thoraciques étaient là avec les bassins, les fémurs et les tibias. Seul, l’un avait son crâne.
L’excitation était à son paroxysme sur WhatsApp et le portable de Jean n’en finissait pas de vibrer à chaque nouveau commentaire. Trois jours plus tard, tout était fini. Les deux squelettes entièrement reconstitués avaient été embarqués par ce que Jacques appelait désormais « la police scientifique ». Quant au puits, bien que parfaitement récuré, il était toujours à sec.
— Je ne comprends pas. Le fond est à dix mètres. Tu crois que la nappe phréatique est plus basse ? Ça, c’est le changement climatique. Avant, ce coin, c’était un vrai pot de chambre et maintenant, regarde : on est mi-janvier et il a quasiment pas plu depuis novembre.
Jean écoutait distraitement les lamentations de son voisin. Il l’avait invité à l’apéro dans l’unique pièce de sa petite maison devant la cheminée. Ce n’était pas le puits qui l’intéressait, mais ce qu’on y avait trouvé.
— Ils t’ont dit quelque chose, les flics ?
— Pas trop au début… mais le deuxième jour, ils ont fini par être un peu plus loquaces, à la pause… après les rillettes maison et le coup de pinard que j’ai offerts…
— Ouais ?
— T’avais raison. Ce sont des mecs. Ils m’ont même dit que ça datait pas d’hier, ces os… C’est une meuf du médico-légal de je ne sais où qui l’a affirmé. Il paraît que c’est pas si rare par ici. Il y aurait eu des règlements de compte pendant et même après la guerre. Des histoires de résistants et de collabos et d’autres trucs, encore.
— C’est si vieux que ça ?
— Ça, il va falloir attendre les résultats du labo. Eux, ils savent déjà que c’est ancien, sans plus, à trente ou quarante ans près et peut-être davantage. Les crimes sont sans doute prescrits, mais ils doivent vérifier quand même.
— Ils sont sûrs que ces types se sont fait assassiner ?
— Chaque crâne a un trou sur l’arrière, quasi le même, et ensuite, plouf dans le puits, ni vu, ni connu !
— Ils auraient pu se suicider. C’était assez fréquent dans la région. On se pendait à une poutre ou on se flanquait dans un puits…
— Ouais… mais, dans ce cas, la famille te repêche ou te dépend… Te laisser au fond d’un puits et te recouvrir de gravats, c’est pas le rite funéraire habituel par ici !
Longtemps après le départ de son voisin, Jean resta devant le feu de cheminée. Il finit par s’y endormir pour se réveiller en sursaut, glacé, avec les images d’un cauchemar qui lui parurent plus réelles que les dernières braises rougeoyantes de l’âtre. Quelqu’un marchait dans le grenier en tirant quelque chose derrière lui. Il frissonna. Ce n’étaient que les ébats habituels des rats… Il lui avait juste fallu un peu de temps pour le réaliser. Il y en avait toujours eu là-haut quoi qu’il fasse. De quoi pouvaient-ils bien se nourrir ? Mystère…
Quand il avait acheté la maison, vide depuis une bonne dizaine d’années, ils étaient déjà là. Une nuit, il les avait aperçus, dans la lumière vacillante d’une lampe de poche faiblarde, une dizaine de gros rats, certains assis sur leur derrière, qui avaient tourné, dans un bel ensemble, leur museau pointu vers lui. Il était monté au grenier, à cause du vacarme épouvantable qu’ils produisaient. Aucun des rats n’avait bougé. Même quand il avait marché vers eux. Leurs petits yeux, noirs comme des billes, le fixaient. L’un d’entre eux, particulièrement énorme et tranquille, était couché sur le plateau d’une vieille balance à grains. Jean s’était dit que c’était ça, le bruit bizarre qu’il n’arrivait pas à identifier. L’animal devait s’amuser à sauter sur la balance… Pourquoi le faisait-il ? Mal à l’aise, il avait reculé et était redescendu après avoir soigneusement fermé la porte du grenier.
Le lendemain, quasiment dès l’aube (il avait peu dormi), il avait entrepris de débarrasser le grenier des deux énormes paillasses qui s’y entassaient, de la balance à grains et de tout un fouillis d’objets disparates qui, un jour, avaient dû servir à quelque chose et à quelqu’un… un tas de grosses clés rouillées qui n’ouvraient aucune des deux portes du logis, des manches d’outils, quelques brocs percés, de vieilles cannes à pêche en bambou dépareillées et d’autres choses pareillement inutiles dont il avait perdu le souvenir.
Mais nulle trace du plus petit rongeur.
Où se cachaient les rats durant la journée ? Il avait bouché tous les trous du mur jusqu’à la moindre fissure, inspecté la charpente et même la toiture. Rien… Dans l’après-midi, il était remonté pour déposer, çà et là, le poison qu’il venait d’acheter. La nuit suivante, le boucan avait repris, mais il avait attendu le matin pour retourner au grenier. Là, il avait constaté avec satisfaction que les grains rouges de la mort-aux-rats avaient presque tous disparu. Il en avait rajouté. À la fin de la semaine, les bruits étaient devenus un peu plus furtifs sans disparaître tout à fait.
Au matin du huitième jour, il avait découvert sur la table en formica du coin cuisine, à l’endroit exact où il posait son bol du petit déjeuner, le cadavre d’un rat gigantesque, le plus gros qu’il ait jamais vu. Par où était-il passé pour venir agoniser là ? Ça, Jean ne le découvrirait jamais. Pas plus qu’il ne parviendrait à se débarrasser totalement des rats. Il avait fini par admettre leur existence comme un des maux inévitables avec lesquels il lui avait fallu composer au fur et à mesure qu’il vieillissait. Et finalement, ils étaient moins pénibles que ses acouphènes.
On lui avait proposé un chat, un jour. Il avait refusé, prétextant une allergie. La vérité était qu’il n’aimait pas les chats, pas davantage les chiens d’ailleurs, et qu’il n’avait jamais compris qu’ils puissent combler le besoin de compagnie de quiconque. Peut-être parce qu’il n’avait pas besoin de compagnie. Ce qui lui manquait était d’un autre ordre.
Au-dessus de lui, dans un angle du plafond, un rat s’était mis à gratter frénétiquement. Jean entendait le crissement continu de ses petites griffes sur le plancher du grenier. Mais ce n’était pas l’agitation ordinaire des rats qui l’avait réveillé… Le corps encore tout vibrant d’angoisse, il ne parvenait pas à effacer de son esprit les images de son cauchemar.
Il courait… Il fuyait, plutôt, dans le champ qui descendait vers le ruisseau, tout près de chez lui, comme devant une épouvante. Derrière lui, riant comme un dément et nu, le corps barbouillé de noir et de rouge, François… qui le poursuivait à grandes enjambées, portant devant lui en offrande, un crâne noir sans mâchoire inférieure, agrémenté d’une longue chevelure blonde. François, toujours jeune, lui, ses longs cheveux au vent… longs et blonds. Jean courait comme un fou, un fou de terreur. Vêtu d’une simple tunique mauve, à la mode baba des années 70. Pieds nus et le cul à l’air. Jusqu’à ce qu’il trébuche sur quelque chose, une espèce d’énorme rat au poil jaune sale. Il avait hoqueté de dégoût et tout son être s’était soulevé d’horreur en apercevant, gros comme le poing, là ou aurait dû se trouver le museau de l’animal, un visage aussi émacié et blafard que celui d’un cadavre, celui de Guy, tordu par un rictus de haine qu’il ne lui avait jamais connu. Guy qui l’avait mordu au pied… Il avait hurlé comme un veau sous le couteau du boucher…
C’est ça qui avait dû le réveiller, le beuglement qu’il avait poussé…
Depuis, il gisait sans force, le corps secoué de frémissements convulsifs. Terrifié encore.
Il se leva brusquement du fauteuil où il avait passé la nuit. Fini, les conneries ! Il lui fallait un café. Et une clope. Sauf qu’il n’y avait plus de cigarettes dans la maison… et juste un reste de café froid de la veille. Il faudrait s’en contenter. Il était forcé de l’admettre, la découverte des squelettes l’avait ébranlé… Est-ce qu’il se sentait coupable ? Il secoua la tête et jura en sentant l’odeur du café brûlé. Voilà ce qui arrivait quand on n’était pas à ce qu’on faisait… Surtout ne pas oublier de prendre ses médocs… Mais, il ne pouvait pas endiguer le flot de souvenirs qui jaillissait en lui. Malgré lui.
Cela remontait à loin. Pas loin de quarante ans… Août 74…
C’est François qui avait négocié la ferme des Genêts. Deux ans, au moins qu’elle était vide depuis que le père Blanchard avait eu son attaque, tout le côté droit paralysé et plus question de vivre seul, chez lui, à la ferme. Il était resté chez sa sœur, veuve depuis peu. Elle s’était occupée de lui, à sa sortie de l’hôpital. Avant qu’il ne meure d’une deuxième attaque.
François avait discuté le coup avec le neveu de Camille Blanchard, Didier Chappereau, le fils aîné de sa sœur. Pas de loyer. Juste l’entretien des lieux et une présence constante pour éviter les déprédations. François n’avait eu qu’à serrer la main de Chappereau, à boire le coup de gnôle inévitable et il était reparti la clé de la ferme dans la poche. Aussi simple que ça. Pour un Cruchot de Bonfons… Les seigneurs et maîtres du coin.
Le soir même, ils y étaient tous les six, les « fondateurs de la communauté des Genêts » comme ils se désigneraient, pompeusement, plus tard. François, bien sûr, flanqué de Patricia, de Thierry, de Francine, d’Adama qui s’appelait encore Marie-Christine, et de lui, Jean, que personne n’avait encore rebaptisé Tijean, parce qu’aucun d’eux n’avait lu Sur la route ni même entendu parler de son auteur. Pas encore.
Oui, il se souvenait très bien de la soirée. Une autre vie… Si lointaine et pourtant si proche, comme s’il lui suffisait d’avancer la main pour la toucher… François avait raconté comment il avait eu la clé. Ce n’était pas son genre pourtant, les discours, preuve qu’il était de bonne humeur. Didier Chappereau s’était rendu compte qu’une bande de jeunes du coin investissait régulièrement la ferme inoccupée de son oncle pour des beuveries régulières. En témoignait le nombre impressionnant de canettes de bière vides qu’il avait retrouvées un peu partout. Et de mégots, jusque dans le lit de l’oncle. À gros sommier en paille. Il fallait faire quelque chose sinon ces « couillons » finiraient par foutre le feu à la ferme. Et là, François, tout rigolard, une casquette de péquenaud vissée sur la tête et une gitane sans filtre collée dans le bec, avait mimé à lui tout seul le dialogue entre Chappereau et un de ses frères ou cousins imaginaires :
— I s’y vont don’ cou p’tits salauds ?
— I cré ben ! Encore l’aut’jour, i ai trouvé les fils Patureau. Daus gars qui font rin que daus conneries !
— O l’est pas possib’ ! Mais qui va don’ ben vouloir habiter là-d’dans ?
Elle avait commencé comme ça la soirée, avec François qui faisait le pitre, à se foutre de la gueule des paysans du coin et les autres qui rigolaient. Il était le seul à savoir parler couramment le patois local. Un vrai produit du terroir…
Tout avait donc bien commencé… Un moment de grâce. Une nuit étoilée les enveloppait, chaude et exquise, une de ces nuits d’été dans laquelle on devrait vivre éternellement. Ils s’étaient installés dans l’ancien poulailler où l’herbe était assez courte, sur de vieilles couvertures, autour d’un feu qui crépitait. Un joint circulait. Thierry jouait du Bob Dylan sur sa guitare. Ils ne parlaient plus. Une image d’Épinal baba cool. Sans rapport avec les fêtes nocturnes, bruyantes et agitées, que Jean connaîtrait dans le Paris des années 80. Une tout autre époque, à dix ans près…
Adama s’était mise à danser, sans se soucier de la musique. Elle tournoyait sur elle-même, frénétique, s’arrêtait brutalement et esquissait lentement des gestes amples avec les bras vers la lune, pleine, qui s’était levée. Elle se prenait pour une grande prêtresse d’Artémis ou de Cybèle. Juste avant le sacrifice dédié à la déesse. Un rite ancien et primitif. Puis, elle avait entrepris de leur maquiller le visage avec du charbon de bois et de la cendre. Des visages, elle était passée aux corps malgré leurs protestations. Il commençait à faire un peu froid. Mais qui, à l’époque, était capable de lui résister ? Elle était belle, d’une beauté indiscutable, impressionnante même. Avec des yeux d’un bleu presque violet. Un corps long et délié, des hanches étroites de garçon et de petits seins ronds très hauts sur le buste.
Elle arborait déjà son abondante chevelure rousse qui permettait de la distinguer dans n’importe quelle foule. Au naturel, elle était châtain clair, presque blonde, mais le henné qu’elle venait de découvrir donnait à ses cheveux cette couleur orange flamme, incandescente et prémonitoire.
Ils avaient fini par se retrouver nus ou presque, couverts de cendre et de traits noirs tels les membres d’une tribu préhistorique. Était-ce à cause de la fraîcheur de la nuit qui commençait à les faire grelotter ? Du spectacle du feu qui s’éteignait ? Ou de l’immuable voûte céleste piquetée de froides étoiles ? Une mélancolie profonde s’était peu à peu emparée de Jean, le sentiment écrasant de la précarité et de la futilité de son existence. La lumière lépreuse de la lune donnait à ses compagnons une allure spectrale. Leurs conversations lui paraissaient les coassements pathétiques de créatures vouées à la destruction.
C’est alors qu’un cri de souffrance et de colère l’avait tiré, d’un coup, de ses ruminations morbides.
François avait saisi Adama par le poignet. Elle riait aux éclats. Il avait fallu lui tordre le bras pour lui faire lâcher le vieux rasoir qu’elle avait dû trouver dans la ferme, à manche en corne. Peut-être celui de Camille Blanchard ? Il était encore terriblement affûté. Le vieil homme avait dû renoncer à s’en servir après son attaque, car il fallait une dextérité de barbier ou d’assassin pour l’utiliser.
Jean en avait essuyé la lame dans l’herbe, l’avait replié et glissé dans sa poche.
François saignait abondamment d’une longue estafilade sur le torse. Elle s’était révélée assez profonde par endroits. Le lendemain, un vague copain de Francine qui effectuait son internat au CHU de Poitiers y avait fait plusieurs points de suture. Quant à Adama, elle avait refusé de donner la moindre explication à son geste. C’était bien des histoires pour rien ! Le rasoir lui avait échappé des mains et puis voilà… et merde !
Francine avait bien essayé de discuter :
— Tu ne peux pas faire comme s’il ne s’était rien passé… C’est grave ce que tu as fait…
Mais constatant que personne, et surtout pas François, ne semblait vouloir affronter Adama, elle s’était tue.
Francine, alors, était censée être la petite amie de Thierry, mais Jean savait ce qu’il fallait penser de cet arrangement. François et Adama sortaient ensemble, depuis peu et plus pour très longtemps. Quant à Patricia, elle voulait coucher avec lui et lui…
Jusqu’à cette nuit-là, il n’avait jamais éprouvé un tel désir, brûlant comme une onde de feu dans le ventre. Cela s’était produit quand il avait vu le sang sur le corps nu de François qui, il l’aurait juré, bandait. Peut-être avait-il rêvé...
Jean avait conservé le rasoir. Il était rangé, caché même sous une pile de pull-overs sur une étagère du placard près de son lit. Il se souvint d’en avoir caressé voluptueusement le manche en corne et de s’en être servi parfois. À l’occasion…
C’était dans une autre vie… Il avait failli s’en débarrasser sans pouvoir s’y résoudre. Jamais. Un souvenir du passé… le rappel d’une dette.
Qu’il lui fallait honorer.
***
Francine n’avait toujours pas appelé Jean. Il s’était bien écoulé deux bonnes semaines depuis qu’elle avait reçu sa lettre, mais elle ne s’était pas décidée à composer le numéro et à attendre qu’il décroche. Elle se disait qu’elle allait le faire et les journées et les nuits passaient… Elle se rendait au collège, en revenait, préparait ses cours et corrigeait ses copies, sans y penser. Curieusement, les classes avaient été calmes, à peu près. Elle avait pourtant expédié les cours et effectué machinalement son boulot. Paradoxalement, elle s’en était mieux sortie. Comme si l’habit invisible de prof qu’elle endossait mentalement, depuis des années, quand elle passait la porte de l’établissement scolaire dans lequel on l’avait affectée, fonctionnait mieux sans elle. Sans ce qu’elle était vraiment, qui, durant ces quinze jours, avait été occupé ailleurs. Quelque part dans le passé. Les souvenirs avaient déferlé comme si la digue qui les retenait jusqu’alors avait rompu. D’un coup. D’une lettre.
La ferme des Genêts… Drôle de nom pour un coin où elle n’avait jamais vu pousser le moindre genêt… Peut-être la déformation d’un nom de lieu-dit, plus ancien, avec un autre sens, perdu au cours des siècles. Un mot sur un vieux cadastre municipal, devenu incompréhensible et transformé en une appellation plus claire et plus bucolique ? À moins que cela ne fût le nom d’un ancien propriétaire ? Quand elle était enfant, on disait « Les Blanchard ». On désignait ainsi la ferme de Camille Blanchard et de sa mère, Thérèse, avec, juste en face, la petite maison du commis inoccupée depuis plus de cinquante ans et qui servait de remise, et, enfin, celle que louaient ses parents. L’adresse avait changé à la fin des années 60. Désormais « Les Blanchard » était devenu « Les Genêts », un lieu-dit du hameau de Traversonne, sur la commune de Vouillé. Une décision municipale. Parce que le village s’agrandissait. Ce qui compliquait la tâche du facteur, qui n’était plus du coin. En fait, les dernières maisons de Traversonne étaient bien à deux kilomètres et les générations de Blanchard qui s’étaient succédé aux Genêts ne se considéraient pas comme des habitants de ce gros hameau.
Les parents de Francine n’étaient pas de Vouillé. Ils venaient d’Algérie, d’Oran qu’ils avaient dû quitter, « une main devant, une main derrière » selon les mots de son père, sans rien, pauvres comme Job, lors de ce qu’on avait appelé « les événements ». Pour atterrir là, dans ce coin de campagne qui ne leur rappelait rien et où personne ne les attendait. Ils étaient « les Pieds-noirs du père Blanchard » qui leur louait à presque rien la maison tout près de sa ferme. Mais dès qu’ils avaient pu, c’est-à-dire dès que le père de Francine avait enfin pu se mettre à son compte et devenir propriétaire d’un modeste magasin de vêtements pour hommes dans le centre de Poitiers, ils avaient déménagé.
Francine avait déjà quinze ans lorsqu’ils avaient quitté Vouillé pour aller habiter à Poitiers. Elle était heureuse de partir. Elle allait entrer en seconde et sans le déménagement, il lui aurait fallu être interne (autant dire en prison, comme elle l’avait confié, ensuite, à Patricia, l’amie). Ses parents avaient trouvé un appartement au dernier étage d’un petit immeuble, boulevard Bajon, en bas de la Grand-Rue. Quand il faisait beau, il lui arrivait de revenir à pied du lycée, en traversant la vieille ville. C’était dans sa classe de seconde A2, au lycée de jeunes filles, rue Victor Hugo, qu’elle avait rencontré Patricia Caillaud et Marie-Christine Gendron, future Adama. Pendant les trois ans qui avaient suivi, elle n’avait pas revu Camille Blanchard.
Ainsi va la vie, se dit-elle avec mélancolie, les jeunes avec les jeunes et les vieux… tout seuls. Comme elle l’était aujourd’hui. Allons, elle n’était pas si vieille ! À cinquante-six ans, on n’est plus une vieille aujourd’hui… Si ? En tout cas, à quinze ans, tout ce qui a plus de trente ans est vieux, archivieux ! On a soif d’avenir, soif de monter dans le train de la vie en laissant sur le quai parents et grands-parents. Et on le fait, sans y penser, sans état d’âme.
De grands-parents, d’ailleurs, elle n’en avait pas connu. Tous morts avant sa naissance ou dans sa toute petite enfance. Ses parents n’en parlaient jamais. Peut-être avait-elle posé une question un jour ? C’est comme ça qu’elle avait eu sa réponse : tous morts. Elle n’en avait pas demandé plus. Si on lui avait demandé pourquoi, elle aurait dit que la guerre d’Algérie, elle en avait soupé…
Façon de parler puisqu’on ne lui avait rien raconté. Rien d’essentiel…
Ce qu’elle n’avait plus supporté, à l’adolescence, c’était surtout les jérémiades de sa mère que suivaient de longues périodes mutiques et les crises de son père quand elle avait commencé à participer aux grèves lycéennes et à traîner dans les manifs. Son père, qu’elle n’avait plus présenté à ses amis que comme son « beau-père », car il n’était pas son vrai père, le biologique comme on disait maintenant.
C’était donc à Camille Blanchard que le destin avait dévolu la place, totalement vacante, du grand-père. Cela s’était produit sans prévenir. D’abord Francine, dès ses sept ans, l’« âge de raison », selon son beau-père de père, était allée chercher quotidiennement du lait chez les Blanchard. Quelquefois aussi des œufs. Et certains jours, le jeudi notamment où elle n’allait pas à l’école, elle avait commencé à passer du temps à la ferme. Avec la vieille Thérèse, encore en vie à cette époque. Elle la regardait traire ses trois vaches et allait chercher pour elle les œufs que certaines poules, des malines, trouvaient le moyen d’aller pondre tout en haut de la grande meule de paille du poulailler. Un jour de pluie, pendant les grandes vacances, la fermière lui avait sorti d’une armoire toute une collection d’anciens almanachs Vermot qu’elle avait feuilletés sur la grande table de la cuisine.
Elle lui faisait tout de même un peu peur, Thérèse, avec son unique canine jaune qui dépassait de sa mâchoire supérieure pour reposer sur la lèvre inférieure. C’était une petite vieillarde bossue et noueuse, à peine plus grande qu’elle à l’époque, mais d’une force peu commune. Francine l’avait souvent vue déplacer des sacs de pommes de terre ou de grains qui devaient faire au moins quarante kilos, d’une main, sans effort.
C’était elle aussi qui tuait les bêtes, avec une technique particulière selon l’animal. Un coup d’un petit couteau pointu dans le bec de la poule ou du coq, attaché préalablement par les pattes à une basse branche du tilleul de la cour. Le volatile se vidait de son sang et était détaché lorsqu’il ne bougeait plus. Le processus était un peu plus long pour le lapin, assommé d’abord d’un bon coup de bâton derrière la nuque, puis énucléé, la tête en bas, pendu par les pattes arrière à la même branche du grand arbre de la cour. Pendant que le sang coulait, Thérèse dépouillait l’animal, lui retirant sa fourrure comme s’il s’était agi d’une chaussette. À la fin, les entrailles fumantes se déversaient sur le sol, guettées par les chats qui se précipitaient pour les dévorer. Le pire, selon Francine, c’était le sort réservé aux pigeons. La vieille paysanne les noyait dans un seau, en leur maintenant la tête sous l’eau. On savait que le pigeon était mort quand ses ailes avaient cessé de battre et pendaient, immobiles, de chaque côté du corps de l’oiseau.
La diversité de ces mises à mort n’était pas une question de fantaisie : elle conditionnait le goût de la chair de l’animal, une fois cuit. Cela, Francine ne l’apprendrait que beaucoup plus tard. Ce qui la frappait, enfant, c’était qu’aucun animal ne cherchait à s’échapper quand il l’aurait pu. Le pigeon ne s’envolait pas, la poule ne courait pas, le lapin restait bien tranquille dans les bras de Thérèse. Elle ne faisait aucun effort pour se saisir d’eux. Ils se laissaient prendre, confiants dans cette main nourricière qui s’apprêtait à les tuer.
Un après-midi d’hiver, sombre et pluvieux, la vieille femme avait entrepris d’enseigner à la fillette le « Notre Père », s’étonnant que la petite n’allât pas au catéchisme. Au cas où… avait-elle dit à la gamine. Au cas où quoi ?
— À cause du Diable, lui avait répondu Thérèse, si tu l’ croises, tu récites la prière et i’ t’ laissera tranquille.
Les parents de Francine ne croyaient ni à Dieu, ni à Diable. Ils étaient « athées », c’était le mot que lui avait appris son père pour répondre aux questions des gamins du village qui lui demandaient pourquoi elle n’allait pas, comme eux tous, au « caté ». Assise dans la salle à manger familiale, éclairée par le lustre étincelant qui pendait du plafond, à côté de son père qui lisait, Francine ne croyait pas au Malin. Mais, là, sous le regard de cette femme d’un autre âge, qui s’était d’un seul coup arrêté sur elle quand elle avait répondu que non, elle ne savait pas la prière, rencontrer le Diable lui était apparu comme une possibilité inquiétante. D’autant qu’elle avait demandé à la veuve Blanchard si elle, elle l’avait vu et que la réponse avait été positive. Oui, Thérèse avait croisé Satan, un soir, mais, heureusement, elle savait par cœur la prière. Il était passé juste à côté d’elle, sans lui faire de mal.
— À quoi il ressemblait ?
— À un homme. I’ portait des bottes pour cacher ses pieds d’ bouc et un chapeau pour qu’on n’y voie point les cornes.
Comment avait-elle su, alors, que c’était le Diable ? avait insisté la gamine. Au regard qu’il lui avait lancé quand elle avait commencé à réciter la prière, tout bas, un regard plein de haine et de méchanceté, et il avait même esquissé une espèce de rictus pour mieux lui montrer ses crocs.
— Comme ça !
Et la vieille paysanne avait fait une grimace qui avait révélé sa grosse canine jaune plantée dans sa mâchoire sans dents.
Mais grâce au « Notre Père », il s’était bien vite éloigné.
Francine avait donc appris la prière. Assez facilement. Thérèse la lui avait récitée deux fois et elle l’avait sue. Une question de motivation, sans doute. Parce qu’à l’école, elle avait bien plus de mal avec les récitations.
Camille Blanchard s’était intéressé à elle le jour du pistolet. Elle devait avoir huit ans, peut-être neuf. Elle était dans le grenier à grains avec Thérèse qui préparait ce qu’elle allait donner aux poules. Soudain, la vieille, accroupie, le boisseau à la main, au-dessus du tas de grains, s’était redressée et, de la main gauche, avait saisi au-dessus d’elle, caché sur une poutre maîtresse, un pistolet à barillet, comme ceux avec lesquels on jouait aux cow-boys, en plus gros, en moins brillant aussi. Elle le lui avait montré en lui faisant promettre le secret.
Mais juste à ce moment-là, son fils avait surgi. Il avait parlé en patois, ce qu’il ne faisait pas d’habitude, Francine ou ses parents présents, par courtoisie. Elle avait bien compris qu’il engueulait sa mère et qu’il parlait d’elle, la « drôlière ». La gamine. Elle connaissait quelques mots entendus dans la cour de récréation ou prononcés par Thérèse qui en émaillait ses conservations avec la fillette. La vieille fermière avait supporté la colère du fils sans répondre.
Dès lors, les choses avaient changé. Est-ce que Camille Blanchard ne voulait pas la laisser seule avec sa mère ? Toujours est-il qu’elle l’avait vu plus souvent. Il avait pris l’habitude de l’emmener aux champs avec lui, dans la charrette tirée par Coco, le cheval de trait massif et blond. Accompagnés de Boulo, le chien. Un bâtard au pedigree compliqué. Ils avaient ri ensemble des pets que lâchait la bête de somme tout en marchant. L’été, il lui permettait de revenir à la ferme, allongée sur le dos, tout en haut de la charrette qui transportait la paille, à regarder le ciel bleu traversé par les martinets aux longues ailes effilées. Parfois, il l’emmenait à la pêche.
Camille Blanchard était devenu un des rares à ne pas avoir de tracteur. Derrière son dos, on se moquait de lui, mais personne n’aurait osé une plaisanterie à ce sujet en sa présence. Non qu’il fût violent ou seulement colérique, non, il en imposait, voilà tout.
Le père de Francine n’aimait pas pêcher et s’il l’avait fait, l’aurait-il emmenée ? Elle, une fille ? Avec le vieux Camille, les choses étaient différentes. Elle était devenue comme son ombre, une petite ombre qui marchait dans ses pas, à travers les près de vaux, le long du ruisseau. Jusqu’à ce que le souvenir du bon autrefois ait été balayé par la tourmente des mauvais jours…
Elle n’était pas retournée aux Genêts depuis presque quarante ans, depuis l’automne 76, très exactement. La vieille Thérèse était morte depuis plusieurs années déjà. Son fils ne lui avait pas survécu bien longtemps. Il avait fait un AVC l’été qui avait suivi le départ de Francine et de ses parents pour Poitiers. Tout le côté droit paralysé. À l’époque et surtout à la campagne, on ne faisait pas de rééducation. Le vieux paysan s’était débrouillé tout seul.
Quand elle l’avait revu, peu de temps avant qu’il meure, chaque mot lui était un effort pénible, avec la salive en plus, qui lui coulait sur le menton, du côté droit de la bouche tordue dans un rictus grotesque. De sa main gauche, toujours puissante, il l’avait saisie à l’épaule pour l’attirer contre lui. Elle avait posé un baiser rapide, timide sur sa joue gauche, râpeuse de barbe et lui avait serré fort la main, sa grosse main toute calleuse. Une main de paysan d’autrefois. Et elle avait eu honte… De n’être pas venue le voir plus tôt et de savoir qu’elle n’irait jamais à Quinçay où il habitait désormais, chez sa sœur.
Camille Blanchard avait succombé à une deuxième attaque au cours de l’hiver 73. Elle n’était pas allée à son enterrement. Elle n’avait appris son décès que bien plus tard, trois ans après, par son père. Cela faisait plusieurs mois, déjà, qu’ils étaient sans nouvelle de François. Marie-Christine avait été rapatriée de Dakar par sa famille qui l’avait fait interner à l’Hôpital psychiatrique de Poitiers. Marie-Christine qu’il fallait désormais appeler Adama et qui délirait.
De très mauvais souvenirs. C’est le problème avec la mémoire. Elle n’est pas si sélective que cela. Marie-Christine Gendron… La première femme… Le premier être humain qu’elle ait touché avec désir, avec amour… Et au verso du même souvenir, Adama la démente, un maelström de cris et de fureur. Impossible de dissocier l’image de Marie-Christine de celle d’Adama la folle.
Folle à lier. En camisole et à l’isolement. Aucun de ses amis n’avait pu lui rendre visite. Francine s’y était essayée pourtant et avait misérablement échoué. Seule, la famille de mademoiselle Gendron était autorisée à la voir… Elle n’en était pas, n’est-ce pas ? Juste avant de sortir du pavillon Esquirol où était enfermée son aimée, elle avait tendu le bras à l’horizontale, en passant près d’une plante verte juchée sur un rebord de fenêtre. Le pot s’était brisé à grand fracas. En vain… Personne n’avait cherché à la rattraper.
Une nuit, Adama avait pourtant réussi à s’échapper du service psychiatrique où elle était internée. Pas pour rejoindre Francine… non… mais pour tenter d’incendier la maison familiale, une bâtisse cossue sur les bords du Clain, avec son père et sa mère dedans.
Elle était passée par le garage, y avait déniché un bidon d’essence, heureusement presque vide et avait essayé de mettre le feu. Par chance, la fumée avait réveillé sa mère… Seule une petite partie du garage avait brûlé et un bon morceau de la main droite d’Adama… La jeune femme avait été, dès lors, enfermée dans un pavillon très reculé de l’hôpital psychiatrique, les soins pour sa brûlure lui étant donnés dans ce service où on gardait les malades considérés comme dangereux, et, aussi, les fortes têtes.
Désormais, le psychiatre qui dirigeait le service dont elle s’était échappée n’appellerait plus Adama que la « rousse incendiaire » après s’être empressé de la refiler à un collègue, plus enclin à s’occuper des « cas difficiles ». Quand, finalement, Francine reverrait Adama, plusieurs mois après, elle aurait pris vingt kilos… Et ce n’était pas le pire.
Francine n’avait pas envie de se remémorer la scène des « retrouvailles ». Pas ce soir. Pas maintenant. Refermer la boîte à souvenirs et l’enterrer dans un coin bien profond.
Dans un puits, par exemple ?
Elle soupira… Le plus dur, il fallait bien l’admettre, ce n’était pas la folie d’Adama, c’était sa culpabilité, à elle… Appeler Jean ? Qu’est-ce que cela changerait… À la place, elle se servit un whisky bien tassé. Allez, juste un.
La sonnerie du téléphone fixe la réveilla brutalement. Elle s’était endormie sur le canapé. La bouteille de whisky était presque à moitié vide. Elle se leva et crut qu’elle allait vomir. Elle décrocha le téléphone, par réflexe. Pour faire taire la sonnerie stridente qui lui vrillait le crâne.
Une voix d’homme au bout du fil :
— Allo… Allo…
Elle eut envie de raccrocher. Il était encore temps. Ne pas répondre et laisser le passé retourner d’où il n’aurait pas dû s’échapper. La voix avait continué, insistante. Comme si elle avait senti la touche et qu’elle s’apprêtait à ferrer, au bon moment.
— Allo… C’est toi Francine ? C’est Jean… Tijean…
Elle s’entendit finalement marmonner dans le combiné. Une sorte de grognement affirmatif.
— J’te réveille ? J’sais bien… C’est pas une heure pour appeler… Mais faut qu’on se parle… J’en peux plus d’attendre une réponse à ma lettre… J’sais même pas si tu l’as lue…
Jean avait gardé son élocution d’autrefois. Un débit à la mitraillette. Une certaine façon d’avaler les syllabes. Elle sentit la nausée la submerger à nouveau.
— Jean, je te rappelle dans dix minutes.
— Tu vas pas l’faire…
— Dix minutes, Jean.
Elle ne lui avait pas laissé le temps de répondre. Elle dégueula dans la cuvette des w.c. qu’elle avait réussi à atteindre. Elle se lava les dents et se prépara tant bien que mal un café très serré dans lequel elle pressa une moitié de citron. Un truc qu’elle avait appris en Italie. Contre les migraines et les lendemains de cuite. Soit elle échappait à la gueule de bois (Merde ! pour seulement trois whiskys ! tu vieillis ma cocotte !) soit elle retournait vomir dans les chiottes.
Son estomac ne broncha pas. Et maintenant… rappeler Jean ? Elle pouvait ne pas le faire… mais lui rappellerait. Elle renonça à lui résister et se résigna à accepter tout ce qui allait suivre. Forcément. Fatalement.
***
Il avait tout de suite décroché et parlé avant elle :
— Faut que tu viennes, Francine… T’as lu l’article ? J’suis sûr que c’est François. Mais pour le prouver, faut l’aide de sa famille et ça, y a que toi qui peux l’obtenir. Par ton beau-père. Moi, tu sais ce qu’ils pensent de moi…
— Mais, et l’autre ? Qui est-ce ?
— Ben ça, j’en sais fichtrement rien.
— Et il ne va pas y avoir d’enquête ?
— M’étonnerait qu’elle soit très poussée, y a prescription et en plus, la famille de François n’a jamais signalé sa disparition.
— Et pourquoi donc ?
— Tu t’ souviens pas ? Les fameuses cartes postales ! Pour eux, il est simplement parti en les laissant tomber. Voilà tout.
— Quelles cartes ? C’est bien la première fois que j’en entends parler. Tu sais pour moi, à ce moment-là, il y avait aussi ce qui se passait avec Adama… Tu veux dire que François leur aurait écrit après sa disparition ?
— C’est ce qu’ont prétendu les Cruchot de Bonfons. Tu imagines ! Ils disent qu’ils ont reçu des cartes. Une fois d’Inde, plusieurs mois plus tard des États-Unis. De New York et de San Francisco !
— Mais c’est bien possible, non ? Et tu me dis ça maintenant…
— Bordel, c’est du pipeau ! Tu imagines François écrire à sa famille de foutus calotins qui ont jamais perdu une occasion de lui rappeler qu’il était un pédé, une tarlouze, une fiotte.
Il était en train de s’énerver. Il fallait se calmer s’il voulait que Francine l’aide. D’autant qu’il s’en souvenait, elle n’aimait pas les coups de gueule. Elle rentrait dans sa coquille ou s’en allait. Ce n’était pas le moment. Ce fut elle pourtant qui reprit la parole la première.
— Tu veux dire que s’il avait dû écrire, cela aurait été plutôt à nous, à un de la communauté des Genêts ? À toi, peut-être ?
— Ben oui…
— Jean, à la fin, la communauté des Genêts, ce n’était pas non plus le grand amour… Rappelle-toi. La seule avec qui j’ai gardé contact si je puis dire… c’est Adama. Je n’ai revu ni Patricia, ni Thierry, ni Joël… et je ne parle même pas de ceux qui ont été de passage… Quant à toi…
— Francine, il a disparu du jour au lendemain. Sans avertissement. Toutes ses affaires étaient dans sa chambre à la ferme, ses fringues, ses bouquins, ses dessins, ses disques et même les clés de sa 4 L !
— Oui, mais pas ses papiers, ni permis de conduire, ni carte d’identité, ni passeport…
— Mais il en avait pas de passeport ! Quant au reste, il avait tout paumé ! Tu te souviens pas qu’on avait même pas la carte grise de la bagnole. À l’époque tous les gendarmes du coin savaient reconnaître la « 4 L à Môôssieur François » comme on l’appelait dans le pays ! De toute façon, y avait jamais de contrôle.
— Il peut quand même être parti sur un coup de tête…
— D’accord… Mais je veux en être sûr et j’ai besoin de ton aide. Il faut que tu demandes à ton beau-père. Je t’en prie, Francine.
Il avait été lui-même surpris de son ton. Voilà qu’il se mettait à implorer maintenant… Elle avait dû être bien surprise, Francine. De grandes chances qu’il n’entende plus jamais parler d’elle. Elle avait vaguement dit qu’elle allait réfléchir. Tu parles ! C’était tout réfléchi… Qu’est-ce qui lui avait pris de l’appeler ? La nostalgie ? La solitude d’une énième nuit sans sommeil ? Quel con !
Jacques venait de lui dire que l’enquête était au point mort. Même pour le squelette le plus récent. Pas de trace dans des fichiers vieux d’une quarantaine d’années d’un individu de sexe masculin, entre vingt-cinq et trente ans d’un mètre quatre-vingt-cinq environ, disparu dans la région. Avec en plus une dentition parfaite. Inutile d’espérer quoi que ce soit du côté des dentistes. De toute façon, des soins dentaires de plus de quarante ans… Un vrai miracle si on retrouvait le dentiste qui les aurait prodigués. Même les causes du décès restaient inconnues. Le coup sur la tête ? Il avait pu être provoqué post-mortem par la chute dans le puits. Ce qui renforçait cette hypothèse, c’était la similitude du traumatisme sur les deux crânes. On avait dû balancer les deux types, tête la première, à trente ans d’intervalle.
Trente ans… Ce laps de temps entre deux meurtres qui se ressemblaient, ça turlupinait Jacques et il élaborait des hypothèses. Ces mecs, on les avait sans doute tués ailleurs et leurs corps avaient été jetés là par quelqu’un qui savait que c’était une bonne cachette, d’autant que des travaux avaient été effectués en ce sens. Bien sûr, on voyait mal comment les habitants de la ferme auraient pu ignorer ce que le puits recelait. Quoique… La maison avait été inoccupée à certains moments. Le dernier propriétaire, Camille Blanchard, était déjà vieux et peut-être même malade lorsque le dernier cadavre s’était retrouvé dans le puits. Son neveu Chappereau, qui avait loué la maison à une bande de hippies, était mort. Le reste de la famille ne se souvenait de rien. Quant aux hippies, envolés.
Ben non, Jacques se trompait, il était encore là, lui. Mais Jean n’avait rien dit.
— De toute façon, avait conclu son voisin, pour le premier squelette, il n’y a plus personne de suffisamment âgé à interroger. Le secret de famille, si c’en est un, il a été emmené dans la tombe. On ne saura jamais rien…
Mais comment pouvait-on être sûr que les deux victimes avaient été tuées avant d’être jetées dans le puits ?
— C’est la police scientifique, hein ? Ah ! c’est formidable les progrès qu’on a accomplis dans ce domaine. »
Jacques savait y faire. Un grand spécialiste de la confidence sur le bar. Le sien, en l’occurrence, un bar de nuit qui se voulait branché, Promenade des Cours, à Poitiers. Il y avait repéré, un soir, un des flics qui avaient travaillé, à la ferme, sur les deux squelettes. Le faire parler n’avait pas été bien difficile. Le type n’avait pas l’impression de trahir un quelconque secret professionnel, car il n’y avait même pas vraiment d’enquête. Les affaires étaient trop anciennes. Prescription totale. On avait bien un peu cherché, mais pas longtemps. Il y avait suffisamment à faire avec le présent… Alors il avait répondu complaisamment à Jacques :
— On n’a rien retrouvé qui ressemble à des liens, ni corde ni menottes, absolument rien et ce n’est pas facile de balancer comme ça, tête la première dans un puits, un gars jeune et costaud. Même à plusieurs.
— Le premier squelette aussi, c’était un type jeune ?
— Vingt-cinq, trente ans environ, le même âge que le second certainement.
— À trente ans de différence, c’est drôle…
