Parce que je vis - Catia MisWal - E-Book

Parce que je vis E-Book

Catia MisWal

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Beschreibung

Loin de sa famille et de ses ambitions, Marissa était vouée à une existence ordinaire jusqu'à ce qu'elle croise le chemin de l'amour en la personne d'Addam. Mais, discret quant à son passé, il refuse avec peine de la suivre sur cette voie-là. Entre eux, il y a pourtant ce truc spécial, un lien indéfinissable, une alchimie inexplicable. Depuis leur rencontre, d'étranges et parfois horribles phénomènes se déclenchent dans la vie de Marissa. Parmi ceux-ci, un fantôme paraît la mettre en garde. Contre qui ou quoi ? Est-ce envers ce fou au visage monstrueux qui la pourchasse subitement ? Car apparemment, ce déséquilibré souhaite lui faire la peau. Pourquoi lui en veut-on à mort ? Addam a-t-il un rapport quelconque avec tous ces malheureux événements ? Entre rêve et réalité, Marissa se méprend-elle sur ses véritables intentions ? Est-elle prête à faire face à de lourdes conséquences ? Parmi des miliards de personnes sur cette planète, êtes-vous capable de reconnaître celle qui n'attend que vous ? L'unique être que vous avez déjà connu avant, dans une autre vie ? Il peut vous reconstruire, donner un sens à votre présent. Il peut tout aussi bien vous détruire et ruiner votre avenir. Prenez-vous, tout de même, le risque ? Croyez-vous vraiment avoir le choix ? Parce que, malgré le temps et l'espace, l'amour n'oublie pas. L'amour se souvient toujours. Poussés dans vos retranchements, êtes-vous capable de mal agir, de tuer même en son nom ? Et si vos retrouvailles entraînent également un tueur en série à vos trousses ? Parfois, l'amour n'est qu'à un fil de la folie...

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Seitenzahl: 604

Veröffentlichungsjahr: 2022

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"L'amour est composé d'une seule âme habitant deux corps"

Aristote

À mon frère,

tu as su faire preuve d’un courage exceptionnel et d’une force à toutes épreuves.

…On s’est fait la promesse d’avancer et de vieillir ensemble, main dans la main. La vie, le destin, le coup du sort, peu importe comment on les nomme, tous en ont décidé autrement. Par la force des choses, tu as dû t’en aller après avoir longtemps lutté. Tu es partie et comme promis, je t’ai tenu la main jusqu’à la fin...

À tous ceux qui ont perdu l’amour de leur vie trop tôt.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 1

Vers les heures de midi, on respirait toujours les gaz de voitures aromatisés à un mélange de nourriture en tout genre dans les différents restaurants et épiceries mobiles. Un engin s’affairait à creuser la route : ma route. Les bruits mécaniques incessants de cette machine et l’odeur soutenue de béton frais ne m’avaient pas atteinte. Avec le temps, on ne sentait plus rien, on n’entendait même plus tout ce vacarme assourdissant, envahissant. On était tous devenu insensible, hermétique à tout, même aux autres. Contrariée par ces travaux, j’avais contourné mon chemin habituel, heureusement aidée par les indications. C’était sûrement à partir de ce moment-là que tout avait basculé. Ce bouleversement était le premier d’une longue liste depuis que j’avais emménagé ici, il y a cinq années environs. Chacun des habitants de cette ville était pris au piège dans la toile de son propre quotidien, moi y compris. J’avais aussi souhaité changer cette monotonie et je m’y retrouvais coincée une nouvelle fois. Ça semblait être une fatalité, une règle cosmique. J’avançais aujourd’hui le plus rapidement possible, pensant pouvoir rattraper mon retard. Je sortis mon thermos, bus en vitesse une gorgée de thé, faillis m’étouffer en sentant mon cœur se serrer. Une immense douleur embrasa mon thorax. Les larmes me montèrent aux yeux. Je me stoppai net, toussotai plusieurs fois sur place, reprenant difficilement mon souffle. On avait gratté une allumette sur ma poitrine, avait laissé glisser la flamme le long de mon œsophage jusque dans mon estomac en feu. Mon cœur brûlait, battait plus rapidement que nécessaire. Pour couronner le tout, un passant me bouscula sans me prêter la moindre attention. Je tanguai d’avant en arrière. Ma vision se brouilla, puis se rétablit sur le trottoir d’en face, directement sur un homme ordinaire me paraissant extraordinaire. Au premier abord, il m’avait fait penser à l’un de mes ex que j’avais tant et trop adoré. En le détaillant après quelques secondes seulement, je le constatai bien différent. Et c’était tant mieux ! Il était beaucoup plus… beaucoup plus tout, en fait ! Mes yeux s’étonnaient de le voir à cet endroit, à ce moment-là. C’était un sentiment étrange. On aurait dit que je l’avais juste perdu de vue un instant et que je le retrouvais tout simplement. L’homme, barbe naissante, était affublé d’un costume sur mesure. Il passait inaperçu de cette manière, vêtu comme la plupart des travailleurs du coin. Il était, pourtant, évident qu’il demeurait en dehors de ce monde bien morne en comparaison. Dans mon esprit, un panneau lumineux paraissait me le signaler. Pourquoi lui ? Dans quel but ? Je n’attendais rien de personne. L’homme tenait, nonchalamment, une cigarette entre ses lèvres. Il semblait sortir tout droit d’une ancienne affichette de western où fumer conférait du style et de la prestance. J’avais horreur de ce vice, celui-ci lui attribuait pourtant un certain cachet, je devais bien l’avouer. Ça me donnait presque envie de tenter, de m’y mettre, d’y être accro. Non, en fait, ça me donnait envie d’être cette cigarette entre ses doigts qu’il ne lâchait pas et portait à ses lèvres goulûment. Curieusement, nous paraissions tous être en noir et blanc alors que lui était d’une couleur éclatante. Il sortait tout droit d’un magnifique, émouvant dessin animé et nous, nous étions tous dans un ridicule théâtre sourd et muet sans âme. Il faisait partie d’un je-ne-sais-quoi de mieux que tout ce qui nous entourait. Sa chemise col relevé, ouverte sur un collier dont je ne saurais préciser les contours d’aussi loin, lui allouait une décontraction faussement négligée. Il ne portait, étonnamment, pas de mallette ni cartable. Il était immobile, appuyé contre un mur pendant que nous bougions tous autour de lui : il était hors du temps. Un courant électrique me traversa de haut en bas. Mon cœur était sur le point d’exploser de l’intérieur. Paradoxalement, je me sentais mal et extrêmement bien à la fois. Curieusement, sa tête était tournée dans ma direction. Peut-être que j’hallucinais ! Je déplorais de ne pas voir ses prunelles dissimulées derrière ses lunettes de soleil type aviateur. Je ne le voyais pas bien physiquement d’ici, mais il me semblait tout voir de lui. Aucun homme n’attirait mon attention d’ordinaire. J’étais très difficile en la matière. Mais là, c’était différent. Il était différent, je le ressentais au plus profond de mes entrailles. Mon estomac se tordait dans tous les sens. Il fallait que je m’en approche. C’était devenu soudainement vital, la seule priorité. Je m’approchais déjà sans même l’avoir ordonné à mes pieds. C’était machinal, animal, un papillon de nuit attiré par un fort éclairage. Allais-je être désintégrée par sa lumière aveuglante ? Je savais qu’il devait probablement attendre quelqu’un. Et ce quelqu’un n’était pas moi ! Il baissa la tête et une immense déception me happa. Il sortit son téléphone de la poche arrière de son pantalon, sembla mécontent même si je ne distinguais pas avec précision les traits de son visage. Il le rangea précipitamment, dressa la tête vers moi. Je commençais à pouvoir le détailler au fur et à mesure de mes avancées. Il ne me restait plus qu’à traverser la route pour le rejoindre. Je pivotai pour m’y lancer. Au moment où j’allais mettre le pied sur la chaussée, un taxi me frôla, klaxonna furieusement. J’avais sursauté. Je levai le bras en l’air pour m’excuser. Mais il était déjà loin. Je tremblais, contente d’avoir évité un funeste destin. Je repris calmement mes esprits au bord du trottoir. La circulation était dense. Je ne pouvais décemment pas passer hors des passages piétons. Le prochain était un peu plus loin, trop loin à mon goût. Je dévisageai à nouveau le mystérieux homme de l’autre côté de la route. Il tira sur sa cigarette, s’était mis à marcher précipitamment dans la direction opposée. Je restai paralysée, ayant l’impression qu’il me fuyait. J’avais la terrible sensation d’avoir perdu une chose précieuse, un souvenir de famille transmis de génération en génération. J’avais envie de lui hurler de revenir, de l’appeler à pleins poumons sans même savoir son nom. Sans réfléchir, je rejoignis hâtivement l’endroit précis où il s’était trouvé. Qu’espérais-je en fait ? Parce que oui, j’avais espéré. Mais quoi ? Rien de spécial, à vrai dire. Je me surpris à caresser le mur collant recouvert de graffiti où il s’était appuyé, à tenter d’humer son parfum ou au moins l’odeur de sa cigarette froide. Mais je ne parvenais qu’à sentir les égouts venant de la grille au sol et les effluves du restaurant chinois à proximité. C’était débile puisque je ne connaissais pas cet homme. Je secouai la tête, me frottai le visage, me sentant tellement stupide face à cette situation. Qu’est-ce que j’aurais fait une fois en face de lui ? Je n’en avais aucune foutue idée ! Je n’y avais pas songé du tout et pas besoin d’y réfléchir encore. Après tout, il était parti et chacun reprenait le cours de sa vie. Le charme était rompu. Il fallait que je l’oublie. Pour sa part, c’était sûrement déjà fait ! J’avalai une gorgée de thé. Le faible débit m’exaspérait. Je dévissai le bouchon, bus une plus grande gorgée. Avant que je n’aie eu le temps de reboucher le thermos, on me poussa violemment. Je renversai le restant de ma boisson sur l’auteur du litige. Je me mis à m’excuser par réflexe malgré que ça ne soit pas vraiment de ma faute. Au départ, l’individu parut renfrogné, contestataire, coincé dans son petit costume rehaussé par ses épaules carrées. Il voulut me hurler dessus, ouvrit grand une bouche pleine de belles dents blanches. Il avait un téléphone plaqué à son oreille. Puis, il changea d’expression en levant d’attirants yeux verts, marron autour de la pupille. Il s’adoucit, me sonda attentivement. Son regard intense presque provocant me transperça un long moment. Je dus frôler légèrement mes vêtements pour vérifier si je n’étais pas nue. Je me retournai, confirmant qu’il n’y avait pas de mannequin en mini-jupe derrière. J’étais très gênée face à son audacieuse concentration, visiblement complétement fixée sur mon humble personne. Sur le dessus de la tête, ses cheveux mi-longs étaient attachés en bun. Sa fine moustache et son petit bout de barbe bien dessinée le faisaient ressembler à un mousquetaire des temps modernes. Physiquement, il avait tout pour plaire. C’était sans nul doute un homme sachant en jouer. Il baissa son téléphone et j’entendis son interlocutrice parler, l’interroger sur son silence si soudain. Le temps s’était suspendu. Je n’osais rompre cet instant pour je ne sais quelle raison exactement. Il frotta sa chemise tâchée de ma boisson de façon machinale sans pour autant quitter mes prunelles. Je sentis son parfum d’huile essentielle boisée, un véritable bol d’air en pleine ville ! Le petit chaperon rouge que je devenais se retrouvait au milieu de branches dont la résine coulait, d’épines fraîches que les sapins perdaient. Le grand méchant loup tentait de m’attirer par tous les moyens. D’ailleurs, ses mains étaient plutôt rustres pour un homme d’affaire travaillant dans un bureau. Certains de ses ongles avaient le dessous colorés. À y regarder de plus près, il ne semblait pas à l’aise dans cet accoutrement. C’était un leurre ! Il faisait effrontément semblant, le loup déguisé en mère-grand. Sous l’insistance de la femme à l’autre bout du combiné, il interrompit brusquement notre contact visuel et sectionna le fil de mes divagations. Il passa tranquillement la main derrière son oreille, histoire d’y coincer une mèche de cheveux indisciplinée. Sans un mot, il se remit habilement dans la conversation avant de repartir comme si de rien n’était. Il était visiblement pressé, pareil à pratiquement tout le monde dans cette satanée ville ! Je repris mon souffle soudainement, ayant durant tout ce temps oublié de respirer. J’étais sortie de l’eau après avoir bu la tasse. J’inspirai et expirai à fond, levai les yeux au ciel. Les nuages paraissaient formés un doigt pointant dans la direction de ma nouvelle rencontre qui s’en allait d’un pas décidé.

- Sérieusement ? soufflai-je, exaspérée.

Je dévisageai à nouveau l’individu aux allures de mousquetaire en costume. Il se détourna brusquement pour me jeter un coup d’œil à son tour. Là c’était réel et très étrange. Parlait-il de moi au téléphone ? Celle qui avait gâché son précieux temps et son rendez-vous s’il n’avait pas quelque part une chemise de rechange ? Il pivota au dernier moment pour suivre le passage piéton de la grande rue. C’était terminé. Je fis un pas en avant, écrasai un objet sur le trottoir. Il brillait sous le soleil. Je ramassai ce qui semblait être un porte-clefs. Il représentait un petit ange. Un coup de klaxon me sortit de mes pensées. Un taxi s’était arrêté pile devant le mousquetaire. Le feu était au rouge. Il avait eu de la chance et moi également toute à l’heure. J’avais failli voir un corps désarticulé se fracasser en miette sur le bitume ! Contre toute attente, l’individu ne se démonta pas. Caractériel, il tapa violemment sur le capot du véhicule en jurant. Il rejoignit ensuite l’autre côté de la route à grand pas. Une fois sur le trottoir, il me lança un dernier regard incompréhensible avant de disparaître derrière une multitude d’autres gens. Désarçonnée, j’accrochai le porte-clefs à mon trousseau tout en marchant. Il me fallait bien un ange gardien, car un cerbère nommé Diane Simonet m’attendait certainement devant la porte d’entrée du "Grain À Moudre’’.

En retard, j’accélérai le pas, passai le revers de mon bras sur mon front chaud en sueur. J’arrivai enfin devant le "Grain À Moudre’’ à l’enseigne rétro. Des bancs verts à la peinture écaillée étaient disposés à l’entrée du bâtiment à la forme ronde, mais pas le temps de m’y asseoir. De hauts buissons parfois fleuris, joliment tordus étaient disposés de chaque côté de l’entrée. Une grande vitrine présentait de nombreuses tartes, gâteaux et biscuits sous verres. La clochette de la porte tinta lorsque j’y pénétrai. À l’intérieur, on avait l’impression de faire littéralement un bon dans le passé. C’était plutôt agréable en réalité. J’adorais ce style, cette ambiance rustique et soignée. Le carrelage damier donnait un effet patchwork charmant. Quelques petites tables rondes, nappes à carreaux, chaises en osier garnissaient la pièce dans le milieu. Des banquettes en bois longeaient les bords. Le tout était agrémenté de tableaux et décorations à l’effigie de boissons chaudes ou gâteaux colorés. Ici ça sentait toujours le café et les tartes maisons. Je m’y serais sentie tellement bien si la fille de la patronne n’était pas aussi… pas aussi conne ! D’ailleurs, sa voix de crécelle m’irrita dès mon arrivée :

- T’es en retard, la Fleur !

Derrière le comptoir arrondi, Diane Simonet déposa une tasse sous la machine à café avant de me fusiller d’un regard hautain dont elle seule avait le secret. Elle avait le pouvoir de vous rapetisser d’un coup d’œil. Ses yeux vert émeraude ressortaient grâce à sa chevelure cuivrée intense sur son visage aux taches de rousseur. Son physique sympathique ne suivait pas son mental exécrable. Après avoir juré tout bas, je baissai la tête, évitant de l’encourager davantage. Elle se croyait intouchable. Elle l’était dans un sens. La vie lui était facile, sa mère lui ayant acheté ce commerce pour qu’elle n’ait pas à chercher de travail et qu’elle ne manque de rien. Tant que le chiffre d’affaire était acceptable, on ne voyait pas la patronne. Je me demandais quelle était réellement leur relation mère-fille. Je m’excusai par obligation, tentant d’esquiver les reproches avec lesquels elle me fustigerait :

- Je suis désolée, c’est à cause des trav...

Elle me coupa la parole semblable à une tranchante lame de rasoir :

- Les travaux avaient été annoncés, t’aurais dû le prévoir et partir plus tôt ! T’as de la chance, il n’y a personne pour l’instant !

Elle passa devant moi. Sa chevelure flamboyante attachée en queue de cheval suivait tous ses mouvements. Elle portait un combi-pantalon en jeans, très ouvert dans le dos où l’on remarquait aisément l’absence de soutien-gorge. Elle apporta le plateau à des clients, fièrement, faussement essoufflée et aimable. Il n’y avait que trois clients à servir et elle faisait celle qui était débordée ! J’avais bien rigolé la fois où l’établissement avait été rempli grâce à la venue d’une célébrité en ville. De nombreux, plutôt nombreuses, fans venant de tout horizon avaient fait le déplacement pour avoir la chance d’apercevoir par hasard la star se balader dans nos rues. Je n’avais rien vu, hormis Diane au bord de la crise de nerfs. J’avais dû mettre la main à la pâte et l’aider. Je m’en étais plutôt bien sortie, ce fait l’avait mis encore plus en rogne ! Une ouverture au fond de la pièce donnait libre accès à la librairie-bibliothèque : mon univers où j’avais sérieusement envie de me réfugier à l’instant. Le concept café-littérature fonctionnait parfaitement, sûrement à cause des écoles se situant à quelques kilomètres de là. Le seul hic était le manque de soin des étudiants envers les bouquins. Je passais mon temps à les nettoyer, les rendre plus présentables pour le prochain. Souvent à contrecœur, je devais jeter les livres et en recommander de nouveau tout en suivant le maigre budget alloué chaque mois à mon coin librairie. Mais pour la plupart, je devais me contenter d’envoyer les ouvrages numériques sur tablettes ou téléphones. Sans tarder, je me rendis à ma place de travail. Je posai mon sac, me collai devant l’écran d’ordinateur. J’aurais souhaité ouvrir ma propre librairie. Ce n’était qu’une stupide idée, le marché du livre étant ce qu’il était dorénavant. Travailler ici était un bon compromis, en fin de compte. Ma tête était lourde malgré que je n’entende plus les remontrances de Diane. Je me frottai les paupières. Sur l’écran, on voyait passer les nouvelles du jour. Le premier article parlait d’une inauguration d’un centre commerciale, le second d’une série récente de disparitions de jeunes femmes. Heureusement, j’étais entourée de livres pour m’évader. J’avais l’occasion de me servir dans ce large panel. Quand j’y étais plongée, j’étais simplement heureuse, sans prise de tête, sans passé ni lendemain. Mon bâillement me surprit. Je coinçai un crayon derrière mon oreille et me grattai le front. Il était brûlant, moite. Étais-je fiévreuse ? Une tasse à café atterrit sur mon bureau. Je levai les yeux face à un étudiant propre sur lui annonçant tout sourire :

- Chocolat expresso avec une pointe de chantilly !

- Billy, tu lis dans mes pensées !

- Je crois pouvoir dire que je te connais un peu, avoua-t-il, magnanime.

Ça tombait bien, je n’avais pas osé retourner vers le comptoir et risquer de me prendre une nouvelle fois les foudres de Diane. Je n’en avais pas le courage, ni la force aujourd’hui. J’attrapai la tasse et bus une gorgée brûlante avant de le questionner :

- Dis-moi, tu sèches les cours ?

- Non, les cours sont annulés aujourd’hui, répondit-il à la hâte.

- À ta place, j’aurais profité de ma journée.

- Mais t’es là aussi, je te signale !

- Oui mais moi, on me paie pour ça, tu te rappelles ?

Se frottant la nuque un brin gêné, Billy rigola en acquiesçant. Cette timidité le rendait adorable. Comme beaucoup d’adolescent, il n’avait pas confiance en lui. C’était dommage. Il était pourtant attachant. Il ne s’en rendait pas compte. Ses cheveux ébène épais, courts et bouclés recouvraient la moitié de ses oreilles. Il était mignon avec son sourire aux joues creusées. Une fossette à son menton attribuait un certain charme à son visage juvénile. Son apparence était plutôt simple sans être pour autant négligée. Il réajusta la lanière de son sac en cuir brun sur son épaule. Ça paraissait lourd ce qui l’obligeait à se tenir légèrement penché.

- Marissa.

Visiblement, il hésitait à ajouter quelque chose à notre futile conversation. Je priai pour qu’il ne le fasse pas, n’ayant pas l’intention de lui révéler ce qu’il ne voulait pas entendre et ce que je n’avais pas envie de dire. Je ne voulais pas risquer notre amitié. Il n’avait jamais rien tenté à mon égard. Mais j’avais facilement deviné qu’il aurait suffi d’un geste ou d’une allusion pour le pousser à agir. Il était bien trop jeune pour que je le regarde d’une autre manière. Et pour le moment, j’avais davantage besoin d’amis, car ils se faisaient rares ici.

- Billy ?

Perdant tout son courage en entendant le ton innocent de son prénom prononcé dans ma bouche, il se ravisa, secoua la tête en se frottant la nuque. Il aurait fallu d’un instant pour tout détruire. Ça m’effrayait, me rendait triste. Notre relation semblait ne tenir qu’à un fil comme tout le reste. Deux tables se trouvaient dans la pièce. L’une se situait en face de mon bureau, la deuxième était plus cachée près d’une étagère. Billy s’installa devant moi, sortit ses livres, cahiers précautionneusement ainsi que sa trousse abîmée. Il se mettait toujours à cette table-là. Au début, c’était difficile de se sentir épiée. À présent, j’arrivais facilement à oublier sa présence. C’était dorénavant rassurant de le savoir à cette place précise. Il était très assidu dans ses études, rêvait d’avenir. J’aurais aimé avoir cette motivation à son âge. Je l’avais certainement eu un jour. Elle avait disparu avec les années.

Le temps s’étirait, n’avançait pas aujourd’hui. Je tentais de me concentrer. Mon crâne pesait des tonnes maintenant. Je me sentais très fatiguée. Je soufflai, ne parvenant pas à apaiser cette attraction paraissant me tirer vers le bas. Ce mal ne me quittait pas. J’avais l’impression d’avoir un nuage brumeux tout autour de la tête. Finalement, je quittai la librairie, tentai de ne pas trop tituber, agrippée le long des murs, me réfugiant discrètement aux toilettes. La chaleur m’envahissait. Mes membres étaient engourdis. Ma vision commençait à se troubler. Je m’appuyai sur le rebord du lavabo, les paupières closes, en manque d’oxygène. Je passai un peu d’eau fraîche sur mon visage, fébrile. Quand je relevai la tête face au miroir, je découvris une protubérance en plein milieu de mon front. Je levai la main près de cette anomalie apparue mystérieusement. Elle s’ouvrit brusquement, donnant sur un globe oculaire. Je restai bouche-bée, épouvantée. Cet œil sur mon front m’observait de sa grosse pupille. Je vacillai de gauche à droite. Le mal de crâne s’intensifia et me déconnecta d’un seul coup. Le sol se déroba sous mes pieds…

Un tambourinement encombrait mes oreilles. Dans un écho lointain, des paroles suivirent :

- Sors de là !

J’ouvris les paupières difficilement. Le carrelage froid contre ma peau m’éveillait. J’étais par terre au milieu des toilettes, une loque humaine. Je me sentais horriblement mal. Lentement, je me redressai. On cognait contre la porte. Je la voyais presque vibrer. Ça résonnait, m’insupportait, accentuait ma migraine persistante. Je reconnaissais subitement l’horrible voix de Diane. Elle tapait, hurlait :

- La Fleur, on ne te paie pas pour rester aux chiottes !

Je voulais lui crier qu’elle ne me payait pas du tout puisqu’en réalité, l’argent venait de sa mère. Au lieu de ça, je me mis debout, cramponnée au lavabo. J’ignorais combien de temps j’avais été inconsciente. Tout de suite, je m’examinai dans le miroir. J’étais en sueur. Mon front dégoulinait carrément, mais demeurait intact. Je touchai mes paupières, histoire de les compter. Je n’avais bien qu’une paire d’yeux. J’avais certainement eu de la fièvre ce qui m’avait fait halluciner. Diane tapait encore à la porte. Elle allait finir par la casser cette idiote ! Je bredouillai d’une voix pâteuse, davantage pour moi-même que pour elle :

- J’arrive…

Je tentai de me recoiffer, de défroisser mes vêtements pour me rendre présentable. C’était raté, j’avais la marque du carrelage sur ma joue ! Je tamponnai mes pommettes. C’était encore plus rouge qu’avant ! Par réflexe, je jetai un œil à ma montre. Elle était cassée. Je jurai. J’ouvris la porte, passai le seuil, l’air de rien. Diane était adossée au mur, bras croisés, me sauta dessus :

- Tu t’étais endormie, je parie ?!

- Désolée…

Quand elle aperçut ma figure, elle s’arrêta, tordit la bouche, grimaça. Elle secoua la tête et finit par s’en aller en tordant les fesses sous mon nez. J’avais dû lui faire pitié ! Je me mis bien droite, me donnant une contenance et me redirigeai vers la librairie. Dans la pièce, je regardai directement l’horloge au mur. Il me restait plus qu’une heure de travail. J’avais été coincée aux toilettes durant près d’une demi-heure ! Je n’en revenais pas ! Dès mon entrée, Billy leva les yeux de son cahier, lança son crayon et se précipita sur moi :

- Ça va ?!

J’acquiesçai, passant mon chemin rapidement. Je n’étais pas prête à raconter ma mésaventure. Parce que je n’y croyais pas moi-même.

- T’es toute blanche ! insista-t-il en me talonnant. Je m’inquiétais !

- Parce que je suis matte de peau normalement ?

Ma tentative pour détendre l’atmosphère ne fonctionna pas. Il sourit brièvement par politesse. Une grosse pointe d’anxiété se lisait parfaitement sur son visage tendu. On aurait dit que c’était lui qui avait eu cette apparition cauchemardesque !

- Désolée.

Il parla à voix basse comme pour éviter de me faire davantage souffrir :

- J’ai prévenu Diane, je ne t’avais plus vu depuis un moment. Je n’aurais pas dû, c’est ça ?

Je pensais qu’il s’inquiétait à cause de mon apparence, mais en fait, il avait peur que je lui en veuille. Je me pressai derrière le bureau, m’affalai sur la chaise :

- Abstiens-toi la prochaine fois, s’il te plaît, je préfère mourir en paix.

- J’ai appris à effectuer les premiers gestes de secours, ironisa-t-il maladroitement en soulevant les sourcils.

- Je te remercie, mais ça va aller. Je ne compte pas passer de l’autre côté tout de suite.

- Okay, je reste sur mes gardes. Hum, tu devrais peut-être rentrer chez-toi pour te reposer un peu, non ? Je peux te ramener, si tu veux ?

- Non je te remercie, ça ira, c’est bientôt la fermeture. Mais dis-moi, tu as l’âge de conduire ?

- Je vois, tout va bien finalement, rétorqua-t-il avec un grand sourire sans répondre à ma question.

Je pris donc mon mal en patience, me massant les tempes de temps à autre. Je scrutai l’horloge à plusieurs reprises. Ça n’accélérait malheureusement pas la lente course des aiguilles. Au fur et à mesure, je me sentais tout de même mieux. Grâce aux reflets de l’écran d’ordinateur, je pus vérifier souvent, discrètement, mon front. Il n’y avait plus rien. Oui, ma migraine avait dû occasionner cette vision cauchemardesque. Rien avoir avec une maladie, rien avoir avec un problème dans ma tête. Enfin… je l’espérais de tout mon cœur.

Chapitre 2

…Un souffle agitait les branches de maigres arbres aux épais feuillages rouges. Je naviguais de gauche à droite, évitant les troncs qui me barraient le chemin. Je traversai ainsi cette petite forêt pourpre, silencieuse après une rosée du matin. Il faisait encore un peu sombre, humide. L’odeur de bois titillait mes narines. Je ne savais pas où j’allais réellement. J’écoutais mon cœur et surtout le bout de papier entre mes mains. C’était un plan. Je pénétrai avec difficulté dans de hautes herbes mouillées, mes escarpins ne m’aidant pas du tout. Égarée, je me lançai au travers. Je ne voyais pas l’horizon. Je ne reconnaissais pas l’endroit non plus. Pourtant, j’étais confiante. Aucune peur ne m’animait. Étrangement, j’étais dans mon élément. Je ne me sentais pas seule. L’environnement tout autour existait, me protégeait. Les brins d’herbe trempés me caressaient la peau de leurs gouttes tandis que je les écartais délicatement. Le sol était mou. Mes talons y restaient coincés parfois. Des lucioles s’envolaient, des sauterelles et grenouilles s’échappaient lors de mon passage. Je marchais sur un épais tapis des milles et une nuit. Peu à peu, les herbes rétrécissaient. Elles finirent par prendre une hauteur raisonnable. Les rayons du soleil commençaient à briller dans le firmament. De ce fait, je dus m’arrêter un instant pour protéger mes yeux à l’aide de ma main. Je me trouvais dans une vaste prairie, non loin d’un petit étang. Le paysage était idyllique. Une moto blanche et bleue somnolait contre un arbre, devant un ponton de bois traversant l’étang jusqu’à sa moitié. Un blouson de cuir marron reposait sur la selle. Un homme se tenait debout, au bout de ce même ponton, une fleur à la main. C’était lui, l’homme de ma vie. Je le reconnaissais, le reconnaîtrais n’importe où, n’importe quand, j’en étais persuadée. Derrière lui, un arc-en-ciel divin enlaçait le ciel. Les canards, les cygnes et la nature se présentaient sous ses yeux au travers d’une admirable danse aquatique. Le tableau ressemblait à une peinture de maître. Mon bien-aimé ne m’avait pas encore aperçu, trop concentré sur ses pensées. J’en profitais pour l’admirer. Il portait un pantalon brun à carreaux, des bretelles sur une chemise bleu clair. Un béret mettait son fabuleux visage en valeur. Il était chic, magnifique comme d’habitude. Il m’attendait à l’air libre de l’étang, contemplant irrémédiablement l’horizon qui lui murmurait des mots doux. Il savait, j’allais venir. Il aurait patienté toute sa vie s’il l’avait fallu. Parce qu’on s’attendait toujours lui et moi, c’était comme ça. Dans l’herbe, j’aperçus une boîte aux lettres plantée dans le sol. Elle détonnait avec les végétaux alentours. Je fus davantage attirée par d’étranges carrés par terre. Je me fis un croche-pied sur l’un d’eux en avançant. Il s’agissait de briques orange gisant dans l’herbe. Elles formaient un grand espace rond. Une bâtisse était en construction ou avait été en ruine à cet endroit-là. Des pas cognèrent les planches du ponton. Mon bien-aimé s’était mis à courir. Il était à ma recherche. Je repris de la contenance, tâtant ma robe, réajustant mon foulard dans ma chevelure. J’avais beau le fréquenter souvent, chacune de ses arrivées me faisant chavirer comme au premier jour. Lorsqu’il parvint à quelques centimètres de ma personne, il s’inclina pour faire la révérence, baisa poliment ma main gantée.

- Vous êtes magnifique comme toujours, m’intima-t-il avec tellement de loyauté et de franchise que je ne pouvais que le croire.

Puis, son sourire fut mon second présent suivi de la rose rouge. Ensuite, il écarta les bras comme pour m’y inviter :

- Qu’est-ce que vous en dites, très chère ? Cela sera notre doux foyer.

- Vous êtes sérieux ? rétorquai-je, incrédule.

J’avais du mal à réaliser que nous allions enfin vivre ensemble, ici en parfaite harmonie. C’était un bien-être à l’état pur. Une larme de joie coula sur ma joue. Je fermai les paupières, savourant cet instant, ce commencement. Je pris un peu de distance pour reprendre mes esprits, jetant un œil curieux à ce lieu charmant. Je faisais semblant d’y songer alors que c’était tout décidé depuis le jour où je l’avais rencontré. Je l’aurais suivi n’importe où. Je pénétrai dans le périmètre. Il s’agissait de notre future maison. L’ivresse que je ressentais était indescriptible. J’écartai les bras, tournoyai sur moi-même comme une hélice. Il fallait que j’extériorise toute cette joie au risque d’exploser. Le paysage était partout dans ce tourbillon. Il me fallait de la légèreté et avec lui dans les parages, tout était plus simple, plus facile et surtout possible. Ma robe à petits pois déjà ample se déployait davantage, imitant les ailes d’un oiseau. J’étais libre. Le soleil à peine réveillé attisait déjà mon corps. Les courants d’air produits par mon tournoiement me rafraîchissaient. Et il y avait sa présence me donnant le réconfort nécessaire et la chaleur de celle d’une cheminée au coin d’un feu perpétuel. Je la sentais au gré du vent malgré la distance. Ses mains m’attrapèrent par la taille, m’arrêtèrent dans mon manège d’enfant pour m’enlacer dans une étreinte fougueuse. Avec plaisir, entre ses bras, je tentai de m’immobiliser. Mais je perdis l’équilibre, il me rattrapa. Mes jambes s’étaient emmêlées. Il m’empêchait à chaque fois de tomber. Parce que j’étais ivre de lui. Je m’agrippai à sa nuque, lui au bas de mes reins. Son odeur, je l’assimilais aisément dorénavant à celle de l’amour. Notre gaieté ricochait dans le cercle fermé de la forêt. Ensuite, je ne fis que sourire pour laisser son rire s’élever seul dans les airs. Je me stabilisais grâce à lui. Il était mon pilier. Ma tête, elle, continuait de tournoyer. Nous étions seuls au monde. Personne ne nous interdisait de croire à ce bonheur. Je penchai la tête pour l’intimer d’y placer la sienne. Ce qu’il fit naturellement en collant sa joue douce et froide contre ma tempe. Il me murmura à m’en donner des frissons, soucieux de mon accord :

- Ici, cela serait parfait, non ? Cela vous sied-t-il vraiment ?

Je me tournai vers lui, ne pouvant le torturer plus longtemps parce qu’il s’inquiétait vraiment. J’agrippai son visage de mes mains gantées de soie, frôlant sa barbe naissante :

- C’est vous qui êtes la parfaite perfection ! Je vous l’ai répété à maintes reprises, nous pouvons bien vivre dans une caverne, cela m’est complétement égal tant que nous sommes ensemble.

- Vous êtes chanceuse, vous n’aurez pas à vivre dans de telles conditions ! Vous méritez ce qu’il y a de mieux, m’assura-t-il en me portant telle la future mariée que je serais. Je ne vous briserai jamais le cœur. Plus personne ne vous fera de mal, croyez-moi. Il n’y aura que vous et moi.

- Je ne cesserai de croire en nous comme en vous.

Sur le moment, ça me paraissait tout aussi évident qu’à lui. Satisfait, il se mit alors à commenter chaque partie de notre future bâtisse, parcourant le terrain d’herbe de long en large. Un avenir radieux se profilait, se dessinait devant nous. Je croyais n’avoir jamais été aussi heureuse, sûrement parce que ma vie n’avait pas été rose jusqu’à maintenant. Je pensais peut-être le mériter finalement. Un sourire étirait ma bouche à m’en faire mal. C’était souvent comme ça quand il était présent. Il était mon atout, mon tout. Il acceptait le bon comme le mauvais. Il aimait tout de moi comme moi de lui. Et d’un coup, je me mis à douter. Le paysage devenait flou, disparaissait. C’était trop beau pour être vrai. Je n’étais pas habituée à recevoir autant. Remarquant mon attitude, il me caressa la joue. Je ne sentais plus rien. Il prononça chaque mot précautionneusement d’une voix grave accompagnée d’un étrange écho :

- Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi cet air si triste ?

- Tout cela me semble irréel.

- C’est irréel.

- Comment cela ?

- Vous vous souvenez pour ne pas oublier. Rappelez-vous. Ne m’oubliez pas…

Quand j’ouvris les yeux, je retrouvai mon plafond. J’étais couchée dans mon lit, entortillée dans la couverture, le cœur gonflé à bloc. Je me redressai, perdue et bouleversée. J’étais en nage. Les draps étaient trempés. Ce n’était qu’un rêve et j’en étais terriblement déçue. J’aurais préféré rester là-bas, près de ce ponton et cette forêt aux arbres rouges. Je me grattai machinalement le front. Prise d’angoisse, je courus vérifier dans le miroir l’absence de tout œil suspect ayant poussé durant la nuit. Il n’y avait que mes deux yeux brillants. Avais-je pleuré ? Mes joues étaient froides, humides. Il commençait à peine à faire jour dehors. Les aiguilles de mon réveil n’avançaient plus ; je regardai ma montre également arrêtée, une deuxième fichue ! Le temps s’était, curieusement, interrompu. Le sentiment de plénitude de ce songe planait toujours dans mon esprit. Il me rendait nostalgique. J’en voulais encore. Il m’en fallait encore. Alors je me recouchai calmement en espérant retourner dans cette forêt aux arbres rouges auprès de cet inconnu que je connaissais.

Ce songe avait l’air tellement réel. Je me souvenais parfaitement de chaque détail. Ma peau sentait encore le vent la caresser. J’avais la saveur du bonheur, l’odeur de l’herbe humide et le parfum de cet homme dans mes narines. Pourtant, je ne parvenais pas à me rappeler de son visage. Il était flou, peut-être l’avait-il toujours été. Ça ne m’empêchait pas de ressentir cet amour de lui à moi et de moi à lui. Une bulle protectrice m’avait poursuivie de là-bas à ici. J’étais détendue, flottant sur un nuage cotonneux. Les rêves n’étaient-ils que les désirs de l’âme ? Je montai avec souplesse sur une échelle pour ranger trois livres sur les étagères du haut. Je caressai chaque couverture soigneusement choisie par les auteurs. Je tournai quelques pages, histoire de sentir l’odeur de vieux papier. J’étais bien tranquille aujourd’hui. Et c’était tant mieux ! J’avais la tête dans les étoiles depuis ce rêve. Prise par mes pensées, je sursautai quand une main atterrie sur ma cheville. Puis, une voix chevrotante s’exprima :

- Oh, navrée petite, je ne voulais pas t’effaroucher !

- Madame Simonet ! Désolée, non, ne vous inquiétez pas, m’exclamai-je en descendant lentement de l’échelle.

Ce petit bout de femme âgée d’au moins quatre-vingt ans venait souvent au "Grain À Moudre’’. Elle passait toujours me saluer en premier. Je m’entendais bien avec elle, contrairement à sa petite-fille qui n’était autre que Diane, la fille de la patronne. J’ignorais exactement la raison de leur distance. Elle ne savait pas la chance qu’elle avait d’avoir encore sa grand-mère. Ses grands-parents habitaient juste en face. Il lui suffisait de traverser la rue pour les voir. Elle ne le faisait pas. Je fixai la vieille femme, stupéfaite. Quelque chose me troubla tout de suite. Elle avait un fil au-dessus de son chignon. Je crus d’abord à une toile d’araignée. Mais le fil était doré et montait bien droit jusqu’au plafond. Remarquant mon attitude, elle réajusta ses lunettes accordées à son cou. Ses verres épais et sales lui agrandissaient les yeux. Je m’approchai, tendis la main pour la passer au-dessus de ses cheveux gris. Elle fronça les sourcils, attrapa mollement mon poignet. Son visage flétri s’adoucit, s’égaya par la suite :

- Marissa, tu le vois aussi ? Je suis enchantée pour toi, ma petite.

Si l’on était deux à voir ce fil d’or, je n’étais pas cinglée ou alors nous étions victimes d’une hallucination collective. En tout cas, j’étais inquiète.

- Je vois quoi au juste ? Je ne comprends pas.

- Le lien en or, répondit-elle en faisant un cercle au-dessus de sa tête telle une auréole. Je n’ai que peu eu l’occasion de rencontrer des élus ayant ce privilège comme nous. Cela me remplit de joie que tu sois l’une d’entre eux.

- Des personnes comme nous ? Je ne comprends rien, je n’ai jamais vu ça de toute ma vie !

- Assieds-toi, me suggéra-t-elle en me montrant calmement une chaise derrière la petite table vers l’étagère. Je sentais bien qu’on se ressemblait beaucoup.

Je posai mes fesses sur la chaise en question, décontenancée. J’étais réconfortée de ne pas être la seule à voir cette chose aussi insolite que je m’évertuais à fixer. Son récit allait être autant intéressant que déconcertant.

- Ce qui se passe, Marissa, c’est qu’on a un don, un formidable et magnifique don !

Bon là, c’était déjà difficile à avaler. Je tâchai de garder l’esprit ouvert au maximum. Je la voyais triturer son chapelet autour de son cou fripé, me rendant compte qu’une croyante verrait toujours des signes, des explications venant des cieux. Je ne devais, donc, pas forcément croire les bonnes paroles qu’elle prêchait. Mais entendre un début d’explication me mettrait peut-être sur une autre voie qu’un problème dans mon esprit. Elle poursuivit, ravie de mon attention captivée :

- Je perçois le lien en or depuis mes vingt ans. C’est vrai, au début, j’ai eu du mal à m’y faire, à déceler des choses que peu peuvent voir à l’œil nu. Mais, c’est un cadeau. Un merveilleux cadeau que nous a fait notre sauveur Jésus-Christ.

- Alors j’ai également ce lien, récapitulai-je en touchant mes cheveux. Je n’ai rien vu ce matin dans le miroir.

- Oui, tu l’as. Moi je le vois. Juste là, elle désigna le dessus de mon crâne. Mais toi, tu ne le verras pas. On ne voit pas notre propre lien. Il nous met à l’épreuve. Il faut en être digne. Il faut trouver avec qui tu es liée grâce à ton ressenti, tes impressions et les signes. Ce n’est pas toujours aisé, je le conçois. Mais si on a la foi, on suit le bon chemin, celui qui nous est destiné. Même si on ne le trouve pas, cela aura au moins donné un sens à nos existences, tu ne crois pas ?

- Sérieusement ? Tout ça, c’est…

- C’est une véritable bénédiction !

Est-ce que j’imaginais tout ça ? Est-ce que voir ce fil était réellement un don positif ? Et est-ce qu’elle s’était inventée cette histoire pour donner un sens à sa vie ? Était-elle devenue sénile ? Quelle autre explication y avait-il ?

- Alors ce lien, selon vous, il nous relie en quoi et à qui ? Parce que je n’ai jamais rien vu de tel, mis à part le vôtre aujourd’hui. La semaine passée, vous n’aviez rien.

- Oh, tu n’as pas à t’inquiéter, je pense que tu interprèteras tout ça bien assez tôt ! Je ne me pose pas autant de questions. On doit tous porter sa croix, petite. Regarde, moi je l’ai trouvé et reconnu tout de suite. Lui, il a eu un peu de mal à se l’avouer. Cela en vaut la peine. Voilà maintenant soixante ans que je l’ai épousé pour le meilleur et pour le pire.

Elle eut un regard triste et brillant. Elle enleva ses grosses lunettes, se frotta les yeux avant de les remettre en place. Je devinais aisément qu’elle parlait de la maladie dont son mari était atteint. Ça faisait plusieurs mois qu’il était alité, terrassé par un cancer. Les premiers temps, elle était restée à son chevet. Mais dans sa grande générosité, il l’avait sommée de sortir pour changer d’air et continuer à vivre, à construire une existence sans lui pour un après. À regret, elle se rendait dans le café-littéraire d’en face, celui de sa fille tenue par sa petite-fille Diane. Parfois ses amies venaient jouer aux cartes avec elle durant des heures. Elle parlait souvent de son mari, de leur époque, de la guerre. Son passé était un livre ouvert.

- Il ne lui reste plus beaucoup de temps, confia-t-elle chagrinée. Et moi aussi par conséquent. On est indissociable, tu comprends maintenant ? Sans lui, je ne suis plus moi.

J’ignorais si je devais trouver cette révélation extrêmement touchante ou plutôt terriblement sinistre. Ce fil d’or qu’elle pensait sacré, qu’elle croyait les lier divinement, avait-il joué un rôle dans leurs sentiments profonds l’un envers l’autre ? Je les avais toujours admirés pour leur amour. Je me sentais obligée de la rassurer et me rassurer quelque part.

- Heureusement, vous avez vos enfants et petits-enfants.

- Oh tu sais, ils ont tous leurs soucis ! Ils n’ont plus besoin de moi depuis bien longtemps. Je ne suis qu’un fardeau pour eux désormais, ainsi va la vie.

Non, c’était définitivement triste ! Un silence pesant s’installa. Il fut brisé par Diane :

- Ton café va être froid, grand-mère !

Je n’avais jamais été aussi contente de l’entendre celle-là, soulagée de devoir stopper cette affligeante et curieuse conversation. La vieille dame se retourna avant de partir en direction du côté café de l’établissement. Me pointant d’un doigt tremblant et tordu, elle reprit avec un grand sourire dévoilant son dentier à la couleur luisante :

- Tu le trouveras toi aussi, j’espère. Si tu commences à voir les liens, c’est qu’il n’est pas très loin, Marissa. Suis les signes et fais confiance à ce que tu ressens à l’intérieur.

N’y croyant pas du tout, je tentai de faire bonne figure, dissimulant au mieux mon trouble. Elle me tapota l’épaule, ajouta :

- On cherche tous. Lorsque tu l’auras devant toi, tu n’auras guère le choix, petite.

- Grand-mère ! Ton café est froid ! vociféra Diane au loin.

- J’arrive, j’arrive, répondit-elle calmement en levant les yeux au ciel.

En tanguant, dos voûté, elle traîna des pieds semblant porter des pantoufles. Cette rencontre avait été très étrange. Comment croire de telles histoires ? Mais qu’est-ce que je voyais au-dessus de sa tête ? Il y avait bel et bien quelque chose qui se passait. Mon esprit était encore brouillé par ces nouvelles informations à assimiler. Est-ce que ça serait aussi basique : apercevoir un fil reliant les personnes faites l’une pour l’autre ? Et ceux qui ne le voyaient pas ce fil, n’auraient-ils pas droit à l’amour ? N’était-ce pas juste une douce rêveuse ? Je trouverais facilement ce récit dans le rayon "Romance’’ de mes étagères de livres. Ma raison refusait d’y croire. Mais après tout, en avais-je au moins encore une ?

Chapitre 3

La pluie se mettait à tomber à grandes gouttes, à taper sur les vitres et le pare-brise. Le vent sifflait parfois, m’intimait de ne pas sortir à l’extérieur. Je tentai un dernier tournage de clef. Rien n’y faisait. Je tapai sur le volant, y déposai ma tête quelques instants. Carrée sur le devant et arrondie derrière, c’était certes une voiture de collection deux portes à quatre sièges, mais c’était surtout celle de mes grands-parents. J’y tenais beaucoup à cette Ford Capri ! Malgré son âge, jamais elle ne m’avait causé de soucis jusqu’à maintenant. J’avais essayé à plusieurs reprises de la faire démarrer. On était vendredi soir et j’étais en panne sur un parking, magnifique ! J’avais appelé un dépanneur. Il pourrait venir d’une minute à l’autre comme dans quelques heures. Il ne m’avait pas donné de laps de temps précis, ayant beaucoup de travail à cause d’un accident sur l’autoroute. Je décidai, par conséquent, de prendre le bus. N’ayant pas de capuchon, j’ôtai ma jaquette pour la brandir au-dessus de ma tête. Maintenant, j’avais froid. Je ne courus pas longtemps avant d’apercevoir le panneau de l’arrêt de bus. Je ralentis la cadence, haletante et trempée. J’y étais bientôt arrivée ! La pluie semblait m’attaquer à l’aide du souffle du vent, flagellait les sols bétonnés. Des pleurs de nouveau-né et des aboiements de chiens ricochèrent dans les ruelles. Ceux-ci donnaient un aspect sinistre à l’endroit déjà pas très commode. Les larmoiements d’enfant qui durèrent plusieurs minutes me serrèrent le cœur. Malgré que je ne comprenne pas ce langage, j’en saisissais toute la détresse. Je longeai un mur, y distinguai une silhouette à la lueur des lampadaires. Je m’arrêtai net et les pleurs également. La silhouette avait disparu à son tour. Je commençais à sérieusement m’inquiéter. Alors quand le tonnerre gronda une nouvelle fois, je sursautai. Je continuai à slalomer entre les flaques d’eau. J’avais hâte de rentrer, de me coucher dans mon lit. Un courant d’air froid me traversa, me glaçant à son passage. À ce moment-là, une silhouette longiligne s’imposa. Elle avançait en cadence avec mes enjambées. Il s’agissait, en fait, de mon ombre ! Qu’est-ce qui m’arrivait au juste ? J’avais trop peur de comprendre. L’atmosphère se refroidissait clairement. En y regardant de plus près au fur et à mesure de mes pas, l’ombre avait des cheveux plus longs que les miens. Elle portait une robe se balançant au gré du vent alors que j’étais affublée d’un pantalon. Elle paraissait perchée sur des talons au lieu de mes baskets. Je me détournai furtivement, sans pour autant m’arrêter de marcher. Nous étions dans une grande ville, il était normal que je ne sois pas seule bien qu’il fasse mauvais temps. Je n’étais, toutefois, pas sereine. Je ne connaissais pas bien l’endroit. J’avais hâte de partir d’ici. Il y avait bien quelques gens de l’autre côté de la rue qui couraient pour se mettre à l’abri. Mais personne ne se trouvait derrière moi, ni à proximité. Je frissonnai de la tête au pied. Puis, je me stoppai, emprise d’une terrible impression. La silhouette m’imita comme pour me leurrer. Je pris mon courage à deux mains, pivotai encore une fois. Toujours personne. J’avançai précautionneusement et, cette fois-ci, la silhouette resta plantée là, au même endroit. Elle ne bougeait pas, ne me suivait pas. Ma respiration se bloqua. Enfin, son bras se dressa lentement sur le côté, le bas de sa robe s’étirant comme attaché à son poignet. De cette manière, on aurait dit une aile déployée. J’eus l’angoisse un instant que ça soit l’ange de la mort venu me chercher. Un de ses doigts pointa dans ma direction. Je me pressai, haletante, espérant échapper à cette chose, son mauvais présage et certainement à mon funeste futur. Ça fonctionnait, la silhouette n’avait pas bougé. Je m’en éloignais rapidement. L’odeur infecte des égouts commençait à remonter. Je dégoulinais de partout. Mon pantalon et mon haut se plaquaient sur ma peau. C’était vraiment désagréable. Un parapluie s’ouvrit aussitôt au-dessus de ma tête. J’avais bondi, surprise par ce geste, cette galanterie. Les gentlemans existaient visiblement encore. Je passai la main dans mes cheveux trempés. Je remerciai gracieusement mon sauveur avant de perdre mon allégresse. L’homme au parapluie puait la transpiration et le désinfectant. Il se collait un peu trop à mon goût malgré l’excuse de devoir nous abriter tous les deux sous un même parapluie. Nous fîmes quelques pas ainsi. Il n’avait pas parlé. Il baissait la tête sous sa capuche, seul le bout de son nez dépassait. Il paraissait vouloir éviter que je le dévisage ou que je le reconnaisse. Je ne m’attardai pas à ses côtés, prétextant pouvoir me réfugier sous l’arrêt de bus. Il persista sans mots, m’accompagna sans prendre en compte mes revendications. J’entendais sa lourde respiration. Il peinait à me suivre. Il ne devait pas être tout jeune, en mauvaise santé ou asthmatique. Sur la vitrine de l’arrêt de bus, j’aperçus à nouveau cette silhouette féminine à la longue chevelure et vêtue d’une robe. Elle semblait attendre, m’attendre. Elle était malheureuse, je le percevais au plus profond de mes entrailles. Ça m’ébranla, faisait ressortir une profonde tristesse dont je ne connaissais l’existence chez-moi. Je voulus rebrousser chemin, rejoindre ma voiture et attendre le dépanneur peu m’importait combien de temps finalement. Il fallait que je m’extirpe de cette sensation d’immense peine et de cette situation gênante. Un éclair déchira les nuages. L’homme en profita pour lâcher son parapluie dans une grande flaque d’eau. Il m’attrapa le bras violemment pour m’empêcher de partir.

- Eh ! Qu’est-ce que vous faites ?!

À cet instant, quelque chose se passa, se déchira en moi. Je me retrouvais dans un bain d’essence et cet inconnu était un briquet sur patte. Je me percevais d’en haut dans cette scène face à mon agresseur. Je n’étais plus que spectatrice. Il y avait cette silhouette non loin, je la voyais bien. Je me retrouvais piégée entre deux dangers, sauf que j’étais au-dessus de tout ça. Brutalement, l’individu tira sur ma tunique mouillée. Les premiers boutons volèrent sur le béton éclaboussé par la pluie. Je remarquai ses ongles longs, pointus semblables à ceux d’un démon. L’air semblait lui manquer. Peut-être que ses poumons n’arrivaient pas à respirer l’oxygène de la planète terre. Il fixa le décolleté qu’il avait volontairement créé. Il était bel et bien humain ! En tout cas, il en avait les perverses pensées ! Terrifiée, j’étais figée sur place, paralysée par des souvenirs refoulés venus d’un autre temps. J’étais la biche effrayée par les phares d’un camion qui allait l’écraser. Je devais fuir, je le savais pertinemment. C’était logique. Mais mon corps raidi ne répondait plus du tout à cette logique. On aurait dit que l’assaillant m’avait ligoté. Il avait enlevé la prise de ma vitalité. La violence passée et future m’avait complétement débranché de cette réalité. Par chance, un bus survint à côté de nous. L’individu se poussa immédiatement dans l’ombre, évitant les phares et lumières intérieures du long véhicule. Il m’avait, de ce fait, lâché. Je ne bougeais toujours pas, pétrifiée, transformée en statue de pierre. Je ne ressentais plus rien non plus. Aucun passager ne sortit du bus malheureusement. Les portes s’ouvrirent néanmoins. Le chauffeur se pencha lourdement sur son grand volant. Il me dévisagea, inquiet :

- Tout va bien, M’dame ?!

Ses yeux étaient creusés, entourés d’un cercle brun. Ils me sondaient. Je n’arrivais pas à répondre : mes lèvres toujours collées par l’angoisse. Il se redressa, haussa les épaules et me traita de barjo avant d’activer la fermeture des portes. Un éclair me redonna un instant pied. Je réintégrai mon corps. Je réunis toutes mes forces pour monter in extrémis dans le bus. J’en avais été étonnée, presque fière d’avoir pu fuir lâchement. Le chauffeur me jaugea encore un instant, puis poursuivit sa tournée tranquillement. Il s’interrogeait certainement sur ma santé mentale, moi également. Je lui en étais reconnaissante malgré tout. Il m’avait aidé sans le savoir, avait fait s’écarter mon agresseur. L’angoisse peinait à retomber. Mes poumons me brûlaient, bien que je n’aie pas eu à courir du tout. Mon corps était crispé, me faisait presque mal. Assise, tremblante de peur et de froid, en sueur, je regardai en arrière par la grande vitre. L’étrange individu était toujours là, au bord du trottoir, sous les lampadaires, souhaitant que je l’aperçoive. Il regardait le bus ou plutôt il me regardait moi. J’avais maintenant la crainte qu’il me poursuive ou qu’il monte dans le bus au prochain arrêt. Il sortit une petite bouteille de sa veste, s’aspergea les mains tout en observant de droite à gauche. Puis, il agita les bras comme s’il était pris dans une discussion houleuse. Il lui manquait clairement une case ! Je frissonnai de partout. C’était incontrôlable. Je me retournai, tentant de me réchauffer. Heureusement, il y avait des radiateurs aux pieds des sièges. Le chauffeur n’arrêtait pas de me reluquer dans le rétroviseur, sûrement pour vérifier mon état. J’essayais de me calmer, me recroquevillant avec mon sac contre la vitre froide et sale. Je me rendis compte alors que j’avais un décolleté très échancré, déchiré. J’en rassemblai précipitamment les morceaux. Ma tunique était fichue ! Je me rappelai de ses mains m’ayant touchée. Des ongles de démons, sans aucun doute, s’ils avaient existé. Madame Simonet me parlait de la Bible et une espèce de taré aux doigts crochus m’attaquait. Était-ce une coïncidence ? Tout ça, c’était dans ma tête, non ? Ça devait être un sans-abri, alcoolique ou drogué ayant complétement perdu la sienne. Par réflexe, tremblante, j’envoyai un message à Lenka, ma seule amie dans cette ville. De toute façon, je ne pourrais en parler à personne d’autre. Je lui racontai en quelques phrases cette mésaventure. Curieusement, l’écrire me donna un peu de recul et beaucoup de réconfort : plus de peur que de mal. Lenka essaya de m’appeler tout de suite après. Je ne répondis pas. Parler aurait été de trop en ce moment. J’aurais certainement bégayé en plus. Le ciel se calmait au fur et à mesure des kilomètres. Quelque chose me disait au creux de l’oreille que ce n’était pas fini du tout. Je ne voulais pas l’entendre. À peine fermais-je les paupières que j’apercevais cet homme au parapluie affublé de mains griffues qui me tripotaient. J’imaginais ce qu’il aurait pu advenir. Je m’y perdais...

Une grande voiture sombre patientait à l’avant de mon domicile. Mon sang ne fit qu’un tour. Mon estomac se tordit, me bloqua la respiration. L’homme au parapluie ne pouvait décemment pas savoir où j’habitais, même s’il m’avait vu prendre le bus, pas vrai ? Non, il ne pouvait pas connaître mon adresse. C’était improbable ! J’eus un mouvement de recul dans la boue qui servait de chemin avant de reconnaître le petit nounours rose en peluche suspendu au rétroviseur. Il s’agissait du gros 4x4 de Lenka. Elle avait rappliqué alors que je l’avais sommé de ne pas le faire. Mais elle était comme ça, imprévisible, extravagante et pleine d’énergie. On s’était bien entendu dès le début. Elle avait été la première à me parler réellement, à s’intéresser vraiment à moi lors de mon arrivée en ville. Elle m’avait accueilli comme si on se connaissait depuis longtemps, comme si on avait toujours été amies. Dans les grandes lignes, on se ressemblait physiquement, corpulence et taille moyenne, de longs cheveux couleur chocolat, sourcils épais bien dessinés, yeux marron foncés. Par contre, elle se maquillait beaucoup plus, avait toujours du rouge à lèvres sur sa bouche charnue, des ongles parfaitement manucurés assortis à ses tenues, des coiffures impeccables. Elle montrait ses atouts avec aisance, son assurance d’avoir toujours raison même quand elle avait tort. Elle n’avait peur de rien, parlait de tout sans tabou. Parfois, j’avais honte de sa folie. Mais, nous avions toujours fini par en rire et en construire une anecdote à nous rappeler. Elle mettait, sans le moindre doute, du piment dans mon quotidien. Bien entendu, elle avait une clef de mon domicile. J’eus un grand soupir de soulagement lorsque je montai les premières marches salies par mes pieds boueux. Je vivais seule dans cette ancienne maison de deux étages, sans compter le grenier et la cave, autrefois celle de mes grands-parents. Ayant eu un besoin vital de tout changer il y a cinq ans, j’avais quitté ma famille pour venir habiter ici et trouver un travail en ville. Il n’y avait que la nature aux alentours et une vieille bâtisse abandonnée un peu plus loin que je n’avais jamais vu de mes yeux, étant dissimulée par les arbres, près d’un ruisseau. Ma mère m’avait assuré qu’elle était en ruine depuis très longtemps. Enfin, ce n’était pas spécialement l’endroit qui comptait lors de mon départ. J’avais juste dû partir. L’opportunité s’était présentée, car les locataires de la maison avaient justement déménagé. Oui, mes grands-parents étaient décédés. Je ne me souvenais pas d’eux alors ma mère m’avait raconté beaucoup d’histoires à leur sujet. Et puis, j’avais hérité de leur voiture, la Ford Capri. Ma mère n’avait pas pu se résoudre à vendre la maison de son enfance et l’avait donc loué durant ces dernières années. Dès mon entrée dans le hall, Lenka pointa le bout de son petit nez. Elle n’avait pas de fil d’or au-dessus de sa tête. J’ignorais si je devais en être soulagée pour ma santé ou attristée pour son avenir. Est-ce que je l’avais au moins véritablement aperçu un jour ? D’ailleurs, je n’en avais pas revu hormis au-dessus de Madame Simonet. Par conséquent, je décidai d’ignorer ce fait beaucoup trop étrange, de le déposer dans un recoin de mon esprit et de vivre normalement.

- Ah t’es là ! s’exclama mon amie en dissimulant quelque chose dans son dos.

J’enlevai ma jaquette trempée, l’accrochai sur le porte-manteau où l’anorak mouillé de mon amie se trouvait déjà. Je posai mon sac sur le sol, près de ses bottes boueuses en caoutchouc jaune :

- Je t’avais prié de ne pas venir et c’est justement pour ça que tu es venue.

- Psychologie inversée, ma belle, ironisa-t-elle. Après ce que tu m’as raconté dans ton message, je n’allais pas te laisser seule.

Elle portait des vêtements décontractés : un pull à col roulé grandes mailles et des hautes chaussettes en laine. Ses cheveux étaient rassemblés en une épaisse tresse épis de blé. Ses mèches colorées faisaient un étonnant effet de vague. Avec un grand sourire, elle divulgua la bouteille de vin cachée dans son dos et déclara dans le tintement de ses nombreux bracelets dorés :

- Tadaaa ! Il faut fêter ça !

- Fêter quoi exactement ?

- Tu as croisé ton premier pervers ! s’écria-t-elle en sautillant et en tapant des mains.

- Non, je… je n’ai pas vraiment envie de…

Elle attrapa mes joues d’une seule main, me força à faire une grimace au lieu de finir ma phrase. Lorsqu’elle recula pour me dévisager, j’en profitai pour me frotter la mâchoire. J’étais congelée et exténuée. Pour couronner le tout, j’éternuai deux fois de suite. Elle perdit son enthousiasme, sortit un mouchoir de la grande poche avant de son pull :

- Attends, mais t’es trempée !

- Oui, ma voiture ne démarrait plus. J’ai dû venir en bus.

- Ah, c’est pour ça que t’as mis autant de temps ! Tu aurais dû me dire, je serais venue te chercher, banane !

- Désolée, je ne voulais pas te déranger.

- Arrête un peu.

Elle se mit derrière moi, attrapa mes épaules et m’entraîna vers la cuisine :

- Tu sais, ça m’aurait emmerdé, c’est sûr, mais je serais venue !

Je lui donnai un coup d’épaule. Elle rigola, reprit son sérieux en tripotant le bout de ses cheveux :

- Bon, vas-y, raconte-moi tout !

- Je vais d’abord prendre une douche, si tu permets.

- D’accord, je te fais un thé pour commencer, après on attaque au vin !