Passé un certain âge - Loli Artésia - E-Book

Passé un certain âge E-Book

Loli Artésia

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Beschreibung

Prenez votre cabillaud, témoin innocent d'un meurtre commis deux fois. Mélangez à part une vieille dame à l'humour caustique, un mauvais écrivain, une naturopathe, un corbeau, une méduse et quelques monstres mythologiques. Saupoudrez le tout de vieux, jetez le cabillaud. Placez au centre de la préparation un commissaire étymologiste et sa singulière équipe. Ajoutez à proportions égales du poison, des couteaux, une chaise, un aspirateur hanté, un plateau de Scrabble, une croix gammée. N'oubliez pas les citrons ! Votre polar est prêt : vous pouvez le déguster sous le soleil de la Côte d'Azur.

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Seitenzahl: 265

Veröffentlichungsjahr: 2023

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LOLI ARTÉSIA

PASSÉ UN CERTAIN ÂGE

polar

ISBN : 978-2-494648-15-9

© Mnemosia éditions, 33840 Captieux

1re édition 2020

2022 pour la 2e édition

Couverture réalisée avec Canva.

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À tous les vieux, à toutes les vieilles,

Avec l’espoir effroyable d’atteindre leur âge un jour

Liste des personnages

Armand Léandre, commissaire de l’antenne de police judiciaire de Nice

Giulia Gabrielli, commandant

Oneys Parker, capitaine

Katia Monteiro, capitaine

Antoine Fronsacq, lieutenant

Ernest Latrille, lieutenant

Victoria Serizier, lieutenant

Gaspard Fauvel, lieutenant

Henri Le Mestre, brigadier

Yerri Wincker, médecin légiste

Lolia Léandre, fille d’Armand Léandre

Cléophée Polidori, née Grenier

Dominique Carvin, dite le Minotaure

Claudine Bayeux, dite la Méduse

Marie-Ange Guillemin, dite la Harpie

Norbert Guidon, dit le Sphinx

Sébastien Carvin, neveu de Dominique Carvin

Solène Carvin, épouse de Sébastien Carvin

Viviane Deschamps, bénévole de la Rosace

Prologue

Soleils fripés

S’il y avait bien une sorte de gens que Cléophée Polidori détestait par-dessus tout, c’était les vieux.

Qu’ils fussent actifs ou égrotants, grincheux ou bons vivants, cloîtrés chez eux ou allant dans les villes à pas menus, elle ne les supportait pas. Ils étaient l’engeance la plus ennuyeuse qui fût.

Hélas pour Cléophée, les vieux pullulaient. La faute au baby-boom devenu papy boom, la faute à des conditions de vie meilleures qui rallongeaient la date limite d’existence, la faute à la médecine qui n’était pas loin de pouvoir ranimer les momies de l’Égypte antique, la faute à un environnement plus favorable au développement de cette espèce à part entière, la faute sans doute aussi au réchauffement climatique — car il semblait que cette tare propre au XXIe siècle avait sa part de responsabilité quel que fût le désastre.

Bien qu’il en décédât en France chaque jour des centaines, il y en avait autant sinon plus pour entrer vaille que vaille dans l’ère tant redoutée qu’attendue du troisième âge. Ils mouraient pourtant. En masse. Et avec autant d’originalité qu’ils en avaient mis à vivre. Ils crevaient dans leur lit, oubliant un beau matin de se réveiller — la plus belle des morts, s’exclamaient en une même voix les autres vieux qui tous espéraient mourir ainsi. Comme si la journée qui les attendait ne méritait pas d’être vécue. Le lendemain? Toujours le même, semblable au précédent. Jeux télévisés emplissant les vieilles maisonnées de voix hurlantes — car les vieux sont sourds, c’est connu, et montent le son au maximum, mots croisés pour ceux qui y voyaient encore, prise de sang, médecin même quand on allait très bien, juste parce qu’on n’avait rien d’autre à faire et qu’il faut bien faire un petit check-up de temps en temps, c’est raisonnable et cela fait voir du monde, c’est qu’on se sent seul, vous savez, docteur. Alors on oubliait de se réveiller, on dormait, dormait, dormait, et les jours, les siècles s’écoulaient sans qu’on les subisse. La meilleure des morts, disait-on. Il faut dire que les autres n’étaient guère enviables : longue maladie entre les murs verdâtres d’un hôpital, Alzheimer qui vous ôtait à vous-même, rhume qui avait tourné au vilain. Ce n’était pas beau à voir. Passé un certain âge, on ne pouvait plus aspirer à une mort héroïque, on pouvait juste tenter de partir sans le savoir.

Les vieux de 2019 étaient des chanceux. Ils appartenaient à cette génération qui avait bénéficié des droits sociaux durement acquis par leurs pères, du temps où il y avait encore une gauche. Ils avaient une retraite, gloria alléluia, et pour cela étaient haïs et jalousés par leurs descendants qui, eux, prévoyaient de travailler jusqu’à leurs quatre-vingts ans, s’ils arrivaient jusque-là. Bref, forts de leurs archaïques privilèges de gauchistes repentis, ils s’épanouissaient, prospéraient, allant dans les villes, envahissant les campagnes, encombrant les supermarchés, les laboratoires d’analyse et les salles d’attente des médecins. Chaque jour un peu plus nombreux, et Cléophée devait supporter leurs palabres inutiles du matin au soir. Les vieux avaient en vérité un nombre limité de sujets de conversation, qu’ils ressassaient à l’envi sans jamais les épuiser tout à fait : la vie de leurs voisins, la fluctuation des prix au kilogramme des légumes, les recettes de cuisine, les petits-enfants qui oubliaient de les appeler, ingratitude de la jeunesse — et de là on pouvait enchaîner facilement sur les critiques les plus variées de la nouvelle génération, les souvenirs exotiques de leur propre jeunesse révolue et, ô saint Graal de toutes les conversations sans intérêt, le temps qu’il faisait. Ils avaient donc, somme toute, peu de choses à dire, mais, hélas, bien trop de temps pour le faire.

Les vieux craignaient surtout l’ennui. Pour parer au fléau de l’inutilité sociale, ils se chargeaient d’occupations accessoires. Lorsque l’heure de la retraite tant espérée et redoutée sonnait pour eux, ils se trouvaient brutalement mis au ban de la vie active. Eux dont l’existence avait toujours été régulée par les horaires, les contraintes, les collègues à critiquer, les patrons à supporter, en somme tout ce qui fait que votre vie appartient aux autres, ils étaient relégués au fond de leur maison, avec pour seule mission celle d’y vieillir sans faire de bruit. Quoi de plus normal qu’ils s’en révoltassent! Leur insoumission demeurait toutefois bien conventionnelle, encadrée par un club de tricot, un comité des fêtes, quelque mission de bienfaisance. D’autres, plus casaniers, investissaient leur chez-eux, se découvraient des talents insoupçonnés en jardinage, ne se lassant pas de peaufiner la coupe de leurs arbustes et d’arracher les herbes rétives dont ils ne voulaient pas. Ces gens-là finissaient presque toujours par planter un potager, contant par le menu à tout un chacun la rondeur de leurs tomates et la fraîcheur de leurs courgettes, obligeant leurs amis à s’extasier très hypocritement sur le goût absolument délectable des fraises produites maison.

Pour échapper à leur quotidien sans saveur, les vieux voyageaient, en particulier ceux qui étaient entrés récemment dans l’âge de la vieillesse. Ils étaient encore en forme, ils entendaient profiter de cette liberté nouvelle. La retraite était l’occasion pour eux de retrouver les velléités aventurières qu’ils n’avaient pu concrétiser dans leur jeunesse. Ils dilapidaient ainsi leurs économies durement acquises dans des voyages organisés, formule tout compris et pension complète. Le concept était simple : ils payaient atrocement cher pour se retrouver cloîtrés dans une prison luxueuse dont ils ne sortaient que rarement au cours de la semaine. Ils n’y mangeaient pas mieux que chez eux, mais s’offraient le privilège d’être à tout caprice servis par d’exotiques esclaves rémunérés une misère. Et puis, dans ces hôtels-là, il y avait toujours une piscine. Chauffée comme un placenta, agrémentée de jets, bulles, remous, dans laquelle les vieux paressaient languidement, vissés sur les rebords tels des arapèdes à un rocher. De temps à autre, ils osaient quelques mouvements de brasse, histoire de changer de paroi ou de tester d’autres bulles. Ainsi les vieux se crustaçaient.

Pour son malheur, Cléophée vivait sur la Côte d’Azur, charmante région qui n’avait que ce défaut qu’elle était bourrée de vieux. Elle était la maison de retraite la plus convoitée de toute la France métropolitaine. Les maisons de repos s’y multipliaient, sous des noms au kitsch délibéré : «Le Paradis», «Les Mimosas», «Le Septième Ciel», «Le Printemps», tout cela sonnait fraîchement la lavande, la bruyère, les chrysanthèmes, en somme l’ultime repos auquel tous aspiraient comme un projet d’avenir mûrement réfléchi dans son absence totale d’originalité.

Les vieux de la Côte d’Azur se distinguaient des vieux ordinaires par leur démarche empruntée, le foulard de marque qu’ils laissaient pendre négligemment autour de leur cou et les bijoux dont ils se décoraient : chaîne en or soutenant leurs croyances, une médaille de la Vierge, une croix, une étoile de David ou une fausse dent de requin; multiples bagues boudinant les doigts tordus des femmes; chevalière et sobre gourmette pour les hommes, en argent, pas en or, sans quoi ce serait frimer.

Les messieurs portaient la chemise en hiver, la chemisette en été, élément indiscutable de l’homme du sud, qui devait signifier aux autres qu’ils bénéficiaient d’un climat plaisant, dont ils étaient fiers comme s’ils en étaient les créateurs. Ils s’appliquaient à déguster en terrasse des bars quelque pastis ou vin blanc local et, à chaque gorgée, ne pouvaient s’empêcher d’émettre un léger «ah» de satisfaction, semblable au bruit d’une boisson gazeuse qu’on décapsule. Quand ils rencontraient d’autres messieurs du même acabit, ils les accueillaient invariablement par une frappe amicale sur l’épaule, que leurs congénères rendaient avec force, chacun s’appliquant dans une lutte virile dont il n’avait pas conscience à démettre l’omoplate de l’autre.

Les dames portaient, bien entendu, des vêtements coûteux, que l’étiquette de marque ne rendait guère plus beaux. Parfois, elles s’offraient au marché une fringue informe à bas prix, dont elles se vantaient comme d’une plaisanterie, démontrant aussi par ce biais leurs valeurs égalitaristes et leur absence de préjugés quant à la provenance de leurs robes. Exception faite du prix des fruits et légumes, elles ne parlaient jamais entre elles d’argent. C’était un mot pour ainsi dire banni de leur vocabulaire et de leurs préoccupations. Elles ne manquaient de rien, et avaient somme toute besoin de peu. Mais si l’une disposait d’un terrain suffisamment grand et plat, il était des plus naturels qu’elle y construisît une piscine — ou plus exactement qu’elle la fît construire. Car enfin, ces dames-là avaient ce culot magnifique de dire toujours «j’ai fait» au lieu de «j’ai fait faire». Ainsi l’une construisait une véranda, la seconde repeignait son plafond, la troisième carrelait sa cuisine, et tout cela elles le faisaient à la perfection, attendu qu’aucune d’entre elles n’avait jamais utilisé un seul outil de sa vie — ou bien si elle l’avait fait un jour, c’était en prévision de pouvoir s’en vanter cinquante ans plus tard.

Oui, vraiment, Cléophée les haïssait, toutes ces braves têtes blanches qui emplissaient la sienne de bavardages inconsistants.

Le drame de Cléophée, c’était qu’elle-même avait 68 ans.

I

Le Minotaure

19 juin 2019.

La vieille était étendue sur le sol de sa cuisine, recroquevillée, les bras crispés sur son ventre, d’où dépassait le manche du couteau de cuisine, le visage figé dans une expression d’intense douleur. Un filet de sang avait coulé de ses lèvres minces, barrant la joue et formant une tache sombre sur les dalles en PVC. «Imitation carreaux de ciment», nota derrière lui le capitaine Parker avec une pointe très nette de mépris dans la voix. Féru de bricolage, il n’aimait pas les dalles PVC, expliqua-t-il, qui se fixaient mal et s’abîmaient rapidement. Mais la vieille était à la mode, aucun doute là-dessus. Sur le plan de travail repeint à la résine colorée, le cabillaud d’un aïoli attendait d’être mis au court-bouillon, patientant paisiblement à côté d’un citron. À côté de l’évier trônaient un verre et une bouteille de cognac à moitié entamée.

Le commissaire Léandre avisa Gabrielli.

— Commandante, vous me résumez?

— On ne dit pas commandante, commissaire, je vous l’ai déjà précisé. On dit commandant, au masculin.

— Oui, mais je ne comprends pas pourquoi…

Léandre la dévisageait de ses yeux noirs et doux. Giulia Gabrielli n’était pas une femme impressionnable, loin s’en fallait, mais ce regard avait quelque chose de particulièrement pénétrant. Elle émit un sifflement sec qui devait signifier «comme vous voulez» et détourna la tête pour se plonger dans ses notes.

— La victime s’appelle Dominique Carvin, 76 ans, célibataire, sans enfant. Elle vivait seule. Vieille fille, en bref. Elle s’apprêtait à recevoir des amis à déjeuner. L’une d’entre eux a trouvé le corps et nous a alertés.

— Qui est-ce?

— Cléophée Polidori, répondit Gabrielli en tournant une page de son carnet. Née Grenier, 68 ans, veuve, trois enfants, cinq petits-enfants, vit seule à Antibes.

— Drôle de prénom, nota Léandre avec une brusque lueur dans les yeux. La victime avait de la famille?

— Fille unique. Les parents sont décédés depuis belle lurette. Pas de descendance, je vous l’ai dit. Il lui restait un neveu éloigné, Sébastien Carvin, qui était d’ailleurs convié à déjeuner, et sa femme Solène, même si elle fait partie de la famille par alliance. Le neveu attend devant, vous l’avez sûrement croisé.

— Le chauve, visage en équerre, haut sur pattes?

— Lui-même. Les autres invités attendent également devant. Fronsacq a pris leur déposition : Claudine Bayeux, 74 ans, et Marie-Ange Guillemin, 73 ans.

— Quoi d’autre sur la victime?

— On fouille la maison pour l’instant. Le relevé d’empreintes est en cours. Pour la victime elle-même, c’est à voir avec lui, conclut Gabrielli en refermant sèchement son carnet.

Léandre se dirigea donc vers lui, c’est-à-dire vers le médecin légiste à l’encontre duquel le commandant Gabrielli maintenait une rancune tenace. Ce qui n’arrangeait pas la fluidité des enquêtes, mais le commissaire en avait pris son parti et l’inimitié de Giulia Gabrielli avait des raisons incontestables.

— Le bonjour, commissaire, fit le légiste, agenouillé près du corps.

Le couteau avait été retiré et placé dans un sachet transparent.

— Docteur Wincker, salua Léandre en détaillant le médecin.

Yerri Wincker, 39 ans. Légiste alsacien, talentueux, ironique, sévère. Droit dans ses bottes à première vue, bourreau de travail. Marié, deux enfants, le mec irréprochable, si l’on oubliait sa fâcheuse tendance à se balader de jupon en jupon.

— La cause du décès est indiscutable, dit Wincker sans attendre la question du commissaire. Blessure par arme blanche, couteau de cuisine comme vous pouvez le constater. Bien sûr, il faudra attendre l’autopsie pour le confirmer, mais je ne pense pas m’avancer trop en affirmant que la lame a perforé l’estomac. Mort douloureuse.

— Heure du décès?

— C’est tout récent. Entre dix heures et onze heures trente. Je ne saurais le dire avec certitude, quelque chose fausse l’estimation.

— Quelque chose?

— Poison, peut-être. Ou traitement médical. J’en saurai plus après l’autopsie.

— Tuée deux fois, alors?

— C’est une hypothèse.

— Comme pour s’assurer de réussir son coup, poursuivit à voix basse Léandre. L’assassin a besoin de certitudes, ou bien il s’est acharné. Colère froide, détermination. Ou deux assassins? Possible, après tout…

— J’en saurai plus après l’autopsie, répéta Wincker en hochant la tête. Il y a autre chose.

— Oui?

— Ceci.

Le médecin légiste releva le tee-shirt vert pomme de Dominique Carvin. Entre les deux seins informes, juste au niveau de la plaie laissée par le couteau, avait été tracé un symbole qui glaça le sang du commissaire.

— Meurtre antisémite? murmura Léandre.

— Elle est mal réalisée, répondit Wincker avec une moue de désapprobation. La main tremblait, et la croix est droite, et non penchée.

— Cela fait une différence?

— Tout simplement, cela n’a pas le même sens. La croix gammée n’a pas été inventée par les nazis, Hitler n’a fait que reprendre un symbole très ancien, dont on retrouve des traces dès le néolithique. On en voit d’ailleurs encore en Asie. Hitler l’a transformée médiocrement pour en faire le symbole nazi, simplement en la penchant à quarante-cinq degrés.

— Vous êtes connaisseur…

— Un de mes oncles se passionnait pour les symboles et leur signification. Quand j’étais enfant, il m’en parlait des heures durant. J’en sais plutôt long, de ce fait.

— Je comprends… Intéressants, les symboles. Une passion comme une autre. Moi c’est l’étymologie.

— Chacun ses vices.

— Peut-être pas un meurtre antisémite, alors…

— Non, peut-être pas.

— Mais il se peut aussi qu’elle ait ce sens-là, et qu’elle soit mal reproduite. Par manque de connaissances? L’assassin n’a peut-être pas l’habitude de la dessiner.

— Possible.

— Dans ce cas, que cherche-t-on à montrer? L’assassin nous désigne-t-il la victime comme juive? Ou comme nazie?

Léandre soupira. Une croix gammée, qu’elle fût droite ou penchée, n’augurait jamais rien de bon.

Plus loin, une petite vieille observait avec effarement le ballet de la police technique et judiciaire qui allait, venait, posait cent questions, prenait mille photos, mettait tout et n’importe quoi dans des sachets en plastique, le tout avec un sérieux effrayant et des mines sombres. Elle aurait aimé s’asseoir, Léandre le sentait bien à ses genoux qui fléchissaient de plus en plus et aux regards implorants qu’elle coulait sur une des chaises de la salle à manger, mais elle n’osait pas, craignant sans doute d’être réprimandée par un des uniformes.

Le commissaire lui désigna une chaise.

— Vous pouvez vous asseoir, madame Polidori.

— Vous êtes sûr? Je ne voudrais pas compromettre la scène de crime ou quelque chose de ce genre.

— D’une certaine manière, vous en faites déjà partie.

— Ah bon.

La vieille dame s’assit dans un soupir.

— À quelle heure avez-vous découvert Dominique Carvin?

— Dites, j’ai déjà donné le général et le superflu à vos collègues. Ne sont guère aimables d’ailleurs. À part la petite jeune, Serizier, c’est bien cela? Bavarde comme une pie, mais gentille. Elle m’a offert un sandwich, il était le bienvenu parce qu’à attendre jusqu’à pas d’heure, j’envisageais sérieusement de manger le canapé. N’y voyez aucune offense.

— Aucune, répliqua Léandre dans un sourire. Mais le canapé pourrait s’en offusquer, en revanche.

La vieille émit un rire bref qui fit pétiller ses yeux.

— Et vous, au fait, qui êtes-vous?

— Commissaire Armand Léandre, répondit-il sur un ton placide. Je dirige l’enquête.»

La vieille attarda son regard sur l’homme grand, fin et jeune qui lui souriait plaisamment. Beau, il l’était, avec ses boucles noires, son visage équilibré, une certaine élégance dans les gestes. Des yeux songeurs, insondables qui sondaient tout. Léandre attendit gentiment que la vieille se fasse son idée. L’ensemble dut lui convenir, car ses lèvres frémirent en une espèce de sourire.

— Vous n’avez guère l’allure d’un commissaire. J’espère ne pas vous froisser en disant cela, c’est plutôt un compliment.

— Votre délicatesse vous honore. Racontez-moi.

— C’est tout simple. Je suis arrivée en fin de matinée, il n’était pas tout à fait midi. Dominique nous invite régulièrement à déjeuner, et le jour est particulier, puisque c’est mon anniversaire.

— Quels étaient les autres invités?

— Claudine, une amie commune, Sébastien, son neveu, et Marie-Ange, une collègue de Dominique. Collègue, je m’entends, elles dirigent une association de bienfaisance ensemble. Ne vous moquez pas, commissaire, vous savez déjà tout cela.

— D’accord, concéda Léandre. Comment êtes-vous entrée chez la victime?

— La porte d’entrée était entrouverte. Rien d’inhabituel à cela, nous sommes dans un quartier tranquille, tout le monde laisse sa maison ouverte en toute confiance. Comme je pensais bien que Dominique serait devant ses fourneaux, je suis allée directement à la cuisine en l’appelant, et je l’ai trouvée. Telle que vous l’avez vue.

— Et après?

— Après… j’ai crié, je crois. Pas fort. Je me suis agenouillée à côté d’elle et j’ai pris son pouls. Pourquoi Dieu ai-je fait cela? Réflexe stupide, elle avait un couteau dans le ventre! Le contact avec sa peau m’a brusquement terrifiée et je suis sortie en courant de la cuisine. Dans l’entrée, il m’a fallu quelques minutes pour me remettre, puis j’ai appelé les secours et la police.

— Vous êtes arrivée avant midi, avant les autres invités, pourquoi?

— Ma foi, il n’y a pas de mystère, je n’ai jamais eu la mémoire du temps qui passe. Je suis toujours soit en avance soit en retard. À l’heure juste par pur hasard. Il devait être midi moins le quart quand j’ai découvert Dominique, je ne peux guère être plus précise.

— Et avant? À quoi avez-vous occupé votre matinée?

— Avant? répéta-t-elle en battant des paupières. Je n’ai pas d’alibi, si c’est là votre question. Je vis seule et le matin, je dors. J’ai quelques insomnies, vous comprenez, alors le matin je me rattrape. Je suis restée chez moi jusqu’à 11 h 30, ou à peu près, avant de partir à Cagnes en somme.

— Et personne ne peut confirmer donc…

— Je vis dans un immeuble. Les immeubles sont comme les quartiers, la promiscuité y est même encore plus forte. Tout le monde regarde passer tout le mon-de. Un voisin m’aura peut-être vu partir à 11 h 30…

— Nous verrons. Que pouvez-vous me dire sur Dominique Carvin?

— Si ce n’est que rien ne la prédestinait à finir avec un couteau dans le ventre, je ne vois pas ce qu’il y a à dire. Elle était excellente cuisinière, en vérité, son aïoli me manquera.

— Vous ne semblez pas très touchée par la mort de votre amie…

Ce n’était pas tout à fait exact. De face, Cléophée Polidori semblait en effet peu affectée, ou du moins cachait-elle sa peine sous un regard déterminé, une forme de curiosité et même de provocation. Mais son profil était terrorisé, le menton tremblant et la lèvre effarée. Deux visages en un seul, songea Léandre. Étrange.

— Puis-je partir? demanda-t-elle tout à trac. J’ai rendez-vous chez mon kiné dans une demi-heure.

— Vous pouvez. Mais j’aurai d’autres questions à vous poser par la suite.

— Vie et mort de Dominique, amis, ennemis, passé, présent, par exemple?

— Ce genre de choses, oui.

— Bien, très bien. On ne peut pas y couper. Drôle d’anniversaire, ma foi… Venez déjeuner à la maison demain, je vous ferai des beureks.

Léandre approuva et se redressa. Depuis le couloir, un agent le héla.

Il se dirigeait vers le bureau quand il entendit la vieille dame qui murmurait dans son dos, comme pour elle-même :

— Et voilà que le Minotaure a été terrassé…

Léandre se tourna vers Cléophée Polidori, dont les yeux d’acier semblaient chauffés à blanc. Il allait lui demander le sens de cette obscure sentence, mais la vieille dame, avec une prestesse inattendue, avait déjà pris la poudre d’escampette.

II

Fiches anthropométriques

La veille.

De l’avis de tous, Cléophée Polidori était une vieille des plus réussies. Elle avait dû s’intégrer tant bien que mal à cette société si particulière et elle trompait son monde avec brio. Elle maîtrisait les codes de la discussion plaisante et sans intérêt, ce qui était l’essentiel pour vivre en toute quiétude. À ses voisines, elle évoquait le prix des concombres; avec ses amies, elles échangeaient leurs souvenirs de vacances; à tous, elle se plaignait de la météo. Bien des sujets encore : santé, social, économie, loisirs, elle était un vrai journal télévisé. Seule la politique n’avait pas sa place dans les conversations de bon ton, sauf à vouloir animer une soirée en créant quelque discorde récréative.

Elle était bonne comédienne, mais au fond d’elle, la société des vieux l’ennuyait terriblement. Elle se demandait parfois si elle était la seule à ressentir ainsi la vacuité de ce quotidien collectif, ou si tous agissaient comme elle, faisaient semblant, et, le cas échéant, dans quelle mesure ils avaient conscience d’être prisonniers d’une pièce de théâtre à la Samuel Beckett. Cléophée n’avait pas craint la vieillesse avant d’y être confrontée. Il lui semblait que l’érosion progressive des corps était chose normale, une réalité qu’il était absurde de rejeter. Elle avait accueilli ses premières rides avec curiosité, comme si elle redécouvrait son corps, bien que les suivantes aient été plus pénibles à accepter. Les rides n’étaient rien en fait, de simples sillons qui baptisaient le visage à chaque étape de la vie. La dégradation du corps était plus déplaisante : les chairs se ramollissaient, devenaient amples, flasques, pendouillant avec langueur sous les bras, dans le cou, sur les mollets, comme autant de morceaux en trop qu’il aurait fallu couper. On commençait à cacher tout cela par des manches longues, des cols ronds, des pantalons fluides. Passé un certain âge, passé le temps des complexes légitimes, on finissait par s’y résoudre et, plutôt que se défier de son corps, on s’en désintéressait. Alors, toute gêne oubliée, on portait à nouveau ce qu’on voulait. Car on n’était plus une femme, on était une vieille.

La vieillesse du corps avait donc moins gêné Cléophée que celle de l’esprit. Pas le sien, d’esprit. Sa tête n’avait jamais su s’accommoder de l’aigreur que l’âge impose. C’était l’esprit de ses congénères qui semblait s’appauvrir d’année en année. Destruction progressive et irréversible des neurones. Mais ce n’était pas qu’une affaire d’âge. De manière générale, les gens étaient ennuyeux quoi qu’ils fassent. Ils ne se donnaient pas la peine d’être imprévisibles et se calfeutraient d’eux-mêmes dans un rôle linéaire, sans esbroufe, sans inattendu, comme s’ils n’étaient que d’un bloc. Et ils semblaient devenir de plus en plus fades au fil du temps, comme des pierres polies. Bref, Cléophée s’ennuyait affreusement et pourtant ne tentait en aucune manière, pas même en rêve, de s’extraire de cette morosité.

***

Armand Léandre n’avait pas prévu d’être, à 37 ans, commissaire de l’antenne de police judiciaire de Nice. La Côte d’Azur était un secteur demandé, comme tout ce qui est au bord de l’eau salée et jouit d’un temps clément, mais c’était lui qui avait obtenu le poste, après seulement huit ans de carrière et un parcours des plus atypiques. Il n’avait pas le profil, on le lui avait déjà bien assez répété. Ses supérieurs, ses collègues aussi. Tout un tas de gens qui d’un regard lui faisaient comprendre qu’il n’était pas à sa place.

Diplômé d’un master de lettres modernes, il n’avait pas eu à la fin de ses études la moindre idée de ce qu’il voulait ou devait faire comme métier. Sa femme l’avait poussé vers l’enseignement, seul débouché envisageable à des études littéraires, trop intéressantes en elles-mêmes pour avoir une finalité pratique. Il avait tenté le CAPES sans conviction, l’avait raté sans honte. Mais il avait tout de même accepté d’être vacataire dans des collèges et des lycées de Nîmes, la ville où il avait vu le jour, comme ses parents et ses grands-parents, et qu’il adorait. Une vie insipide se profilait. Il avait un job, une femme, une fille. Une vie normale. Léandre avait vingt-six ans quand tout avait basculé, vingt-huit quand il avait passé le concours de commissaire. Comme une bonne blague, par goût de l’absurde, et sans doute aussi pour avoir trop lu de romans policiers. Il l’avait obtenu. Lui le littéraire, le fluide et désinvolte enseignant, le courant d’air. C’était n’importe quoi, et des années plus tard, la blague suivait toujours son cours.

Non, il n’avait pas le profil d’un commissaire ni son autorité. Charismatique, lui avait expliqué une de ses collègues, mais comme un poète romantique, le nez en l’air, avec des façons de liberté et des élégances de langage qui déroutaient des individus habitués à la hargne et à la discipline. Bien qu’il y réussît plutôt bien, il ne se sentait pas fait pour diriger une équipe, attendu que Léandre considérait chacun comme potentiellement intéressant et ne savait pas se placer en chef. Il n’aimait pas donner d’ordres, préférait laisser les autres vivre comme ils le souhaitaient, sans chercher à les dompter, à les dresser, à les tordre.

À l’antenne de Nice, il avait mis en place un système qui en avait déconcerté plus d’un : la fiche des Trucs. Autrement dit, la fiche des «trucs» à faire pour chaque enquête, que les membres de son équipe remplissaient en fonction de leurs préférences. L’un choisissait d’interroger un suspect tandis que l’autre préférait faire des recherches informatiques, tandis qu’un autre préparait les rapports. Rien n’était défini, rien n’était ordonné, et tout allait pour le mieux de chacun. C’était la manière de Léandre. «Vis ta vie, camarade» comme disait la Camille de Vargas. Un précepte qui lui allait, ce tant qu’on le laissait lui-même faire ce qu’il voulait et à sa façon. Il était trop souple, trop individualiste, homme de défis et non de convictions.

Il se complaisait dans une certaine nonchalance distante. S’il était sociable, il ne développait jamais de lien profond avec son entourage. Dès lors qu’une personne, amitié ou amour, commençait à s’arroger des droits sur lui et à le brider, il fuyait, dans le meilleur des cas. Dans le pire, il était pris d’une colère glacée qui détruisait tout, d’autant plus qu’elle était imprévisible même pour lui. Ce pourquoi l’enseignant marié et père de famille était depuis huit ans commissaire célibataire et orphelin de sa fille. Lolia était la seule personne au monde qui lui manquait, dont l’absence le faisait cruellement souffrir. Elle devait avoir douze ans maintenant, elle était une jeune fille, sûrement très jolie et forcément intelligente. Il se demandait comment elle était à présent. La dernière fois qu’il l’avait vue, c’était trois ans plus tôt, cela faisait trop longtemps et elle l’avait considéré comme s’il était un inconnu.

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En cette matinée de juin, Cléophée sirotait une limonade en compagnie de Claudine et de Dominique. Cette dernière s’éventait avec un magazine, les joues rouges et le front perlé, et toutes trois se plaignaient, comme il était de bon ton de le faire, de la chaleur accablante qui submergeait la place, attendu qu’on n’avait jamais vu cela, qu’on bouillait, que c’était pénible, que l’été serait caniculaire, que les saisons faisaient n’importe quoi, la faute aux jeunes qui mettaient la planète en sale état. C’était surtout Dominique qui alimentait cette réflexion hautement philosophique, approuvée par Claudine, exagérément, et par Cléophée, plus mollement.

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Armand Léandre, quant à lui, laissait tiédir son troisième café de la journée. Bientôt, il lui faudrait quitter la brasserie et aller travailler. Enfin, travailler était un bien grand mot. Les dernières semaines n’avaient guère été palpitantes : quelques actes de délinquance ordinaire, un règlement de comptes entre jeunes qui s’était soldé par le passage à tabac d’un sale gosse, et le suicide d’une bonne femme qui aimait les chats à défaut d’avoir été aimée d’un humain, jusqu’à ce que sa passion pour les félins ne soit plus suffisante et qu’elle décide de laisser le gaz ouvert, emportant dans la mort les huit pauvres matous qu’elle chérissait, hélas pour eux. Léandre but son café en grimaçant. Tout cela était d’un cliché… Il rêvait d’une affaire palpitante, ou du moins pas tout à fait ennuyeuse, qui le sortirait un tant soit peu du kitsch dans lequel il était plongé. Cela viendrait, il ne désespérait pas. Un beau meurtre, au minimum un suicide original.

Il ajusta ses lunettes de soleil — bon sang, ce qu’il faisait chaud pour un mois de juin! — jeta deux pièces sur la table et, à contrecœur, quitta la terrasse du Dix de Der pour gagner la fraîcheur artificielle du commissariat central. En chemin, il croisa son reflet dans la vitrine d’un magasin. Il constata, sans fierté particulière, qu’il était plutôt beau. Mais que son allure tenait plus au dandy de salon, adepte d’expositions et de littérature flonflon, qu’au commissaire rompu aux scènes de crime, si tant est qu’il y ait un portrait type.

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Tandis que Dominique, agitant la paille de son Perrier citron, poursuivait sous l’œil hypocritement admiratif de Claudine sa diatribe sur les changements climatiques, Cléophée laissa dériver son regard sur la porte vitrée du bar. Elle contempla un instant son reflet avec désappointement. Pour son malheur, Cléophée était rétrognathe, terme scientifique affreux pour désigner qu’elle avait le menton fuyant. De face, tout allait plutôt bien, si ce n’était quelques plis disgracieux quand elle reculait la tête. De profil, c’était tout bonnement atroce. Son absence de menton conjugué à un palais arrondi lui donnait un air idiot qui l’insupportait. Était-ce pour cette raison que son entourage avait de tout temps tablé sur sa gentillesse docile