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Dans une chambre d'hôtel aux lourds rideaux noirs, deux anciens amants se retrouvent après dix ans de silence. Tentent de rejouer leur passé amoureux. Miment des gestes sans les interpréter. Sans parvenir à s'extraire d'eux-mêmes. La chambre prend des allures de huis-clos, écho au monologue intérieur de Chloé, à la recherche d'un nouveau passé, d'un autre personnage, laissant dans cette parenthèse amoureuse un instant d'inachevé.
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Seitenzahl: 95
Veröffentlichungsjahr: 2023
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LOLI ARTÉSIA
TROP PEU
roman
ISBN : 978-2-494648-01-2
© Mnemosia éditions, 33840 Captieux
1re édition 2016
2022 pour la 5e édition
Couverture réalisée avec Canva.
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À mon mari, pour son soutien inconditionnel
Avec tout mon amour
Dans cette chambre aux rideaux tirés, des fragments de Chloé se déposent çà et là. Des bouts d’écrits, des morceaux de pensées, des silences et des abstractions. Ce n’était pas censé se passer ainsi. Quelque chose s’est divisé en elle. Sa multiplicité éclate. Ces éclats, les voici rassemblés ici. Que le lecteur nous pardonne le désordre de son âme.
Dans la chambre
Dans la chambre, deux corps se retrouvent après des années de silence. Deux corps tentent de reproduire les gestes du passé. S’embrassent, se serrent. Se caressent, se déshabillent mutuellement. Ces deux corps sont plus proches qu’ils ne l’ont jamais été, pourtant une distance indescriptible s’est établie entre eux. Leurs retrouvailles ne les rapprochent pas, il y a dans cet ensemble de gestes convenus une absurdité qui progressivement s’impose à eux. On mime le désir, mais aucun des deux n’y est vraiment. Ils ne sont tout simplement pas censés être là. Ce sont des reflets d’eux-mêmes qui ont investi les lieux.
Elle regarde longuement cet homme qu’elle n’a pas revu depuis dix ans, il est là devant elle et elle ne sait pas quoi lui dire. Comme elle se sent gênée, elle l’embrasse. Elle ne peut s’empêcher de remarquer le goût sucré de ses lèvres. Il semble inchangé, les années ont passé sur lui sans laisser de traces. Il a toujours ce sourire énervant qui ne laisse rien transparaître et ces yeux interrogateurs. Pour une fois, la chemise n’est pas noire, mais bleue, toujours à pressions cependant, pour l’enlever plus vite. Il a amené son mini haut-parleur, pour la musique. Le même qu’il y a dix ans. Elle se demande s’il fait ça avec toutes les femmes ou s’il s’agit d’un hommage au passé.
Elle l’embrasse, passe la main dans ses cheveux, caresse ce visage qu’elle aime tant. Elle en savoure le contact; elle s’en veut de ne pas désirer cet homme.
Les mains se touchent, les doigts s’emmêlent, et le geste sonne faux.
Pierre
Chloé, tu oublies trop vite. À quoi te sert la mémoire du passé? Cet oiseau-là n’a pas été très respectueux dans le temps. Peut-être garde-t-il de très bons souvenirs de votre histoire. En ce qui te concerne, votre passé commun a le goût amer d’une solitude que rien ne peut combler, de deux êtres multifaces qui ne se dévoilent jamais, qui se parent des plus belles couleurs pour mieux se dérober. Qui se mentent, se désavouent, s’abusent d’eux-mêmes. Il y a trop de tristesse dans votre histoire. Sa beauté si elle existe a résidé dans vos silences plus que dans vos paroles. Vous êtes trop semblables, voilà tout.
Que cherches-tu aujourd’hui dans cette parenthèse sordide? La reconnaissance d’un être qui te ressemble? Cette respiration, tu aurais pu la prendre ailleurs. Les ailleurs ne manquent pas. Pourquoi ce reflet déformant de toi-même?
Tu as quitté la maison en fin de matinée, avec l’illusion grisante de te trahir toi-même. Prétexter une réunion avait été d’une telle facilité, le mari n’avait pas posé de questions et la conversation avait rapidement dévié sur sa journée de travail. Tu t’étais trouvée partagée entre la peine d’être si peu écoutée et la crainte d’avoir été devinée. Tu as pris la route avec Bashung dans les oreilles, une heure et demie de route, fallait-il que tu le veuilles. Pourtant, tu as lutté pendant tout le trajet contre l’envie de faire demi-tour. Tu as refusé d’y voir le signe d’une éventuelle déconvenue. La fuite est une tentation qui te vient trop facilement pour que tu y prêtes attention. Et, même si l’envie de te blottir sous la couette te tenaillait, il était exclu que tu y cèdes, ne serait-ce que par politesse.
De là à dire que tu l’as revu par courtoisie, ce serait mentir. Après tout, n’est-ce pas toi qui as voulu remettre ça? Comment tu en es arrivée là, cela relève du mystère même pour toi. Un matin, sur les coups de sept heures, tu t’es levée, tu as nourri les chats et tu as envoyé un message à Pierre tout en buvant ton café. Les yeux encore embrumés par la nuit, tu lui as proposé une parenthèse entre vieilles connaissances. Il a compris, il a aimé l’expression, il a dit oui. Un oui à sa manière, à la limite de la désinvolture, comme si on lui proposait une promenade ou une partie de Scrabble. Un oui que tu pressentais accompagné d’un haussement d’épaules et d’un «pourquoi pas».
C’était en novembre. C’est terrible, le mois de novembre, ça exacerbe toutes les lassitudes. Pour toi en tout cas, il est depuis toujours synonyme de néant. Tu aimerais supprimer ce mois radical. Tu supprimerais bien même l’automne, cette saison qui n’en finit pas de traîner ses vieilles frusques en reniflant.
Cette proposition d’une parenthèse entre vieilles connaissances n’avait rien de romantique, car tu connaissais Pierre pour l’avoir trop pratiqué. C’était une idée jetée comme ça, froide et directe. Tu savais que dix ans s’étaient écoulés depuis votre dernière nuit ensemble, tu savais aussi que malgré cela il accepterait. Mais cela n’avait rien à voir avec de l’amour ni même avec l’envie de te revoir, seul un narcissisme partagé avait sa place dans votre relation.
Dans ses messages, Pierre utilisait le verbe contacter. Tu l’avais contacté. Le terme, fréquemment employé dans un contexte professionnel, était inapproprié dans le cadre de retrouvailles amoureuses. Délibérément ou pas, Pierre te faisait sentir toute l’inconvenance de ton invitation, et y répondait avec la neutralité d’un professionnel. On eût dit une bourgeoise frustrée s’offrant les prestations d’un gigolo.
C’est ainsi avec Pierre : il vit les sentiments des autres comme une impolitesse. Il n’aime pas qu’on les lui impose et refuse de composer avec. Avais-tu réellement envie d’une parenthèse érotique? Pas exactement, tu voulais le revoir. La finalité importait peu. Mais si tu lui avais dit cela, y aurait-il répondu favorablement?
Chloé, comment as-tu pu te convaincre de tes propres mensonges? Tu te souviens, bien sûr, de votre rencontre. Il t’a déplu au premier regard, ce prétendu philosophe dont toutes tes copines rêvaient. Elles l’aimaient toutes comme on aime une chimère, pouffant d’excitation sur son passage, intenables. Il se la jouait quand même, les mains dans les poches et le sourire digne d’une publicité pour dentifrice. Il venait de la côte Atlantique, il sentait le soleil et les mondanités; Pierre réfléchissait un monde inaccessible au commun des mortels. Les strass de la ville, ça fait rêver les petites provinciales qui n’ont que le bistrot du coin pour parader. Tout cela ne me concerne pas, pensais-tu. Le jour où tu l’as vu pour la première fois, tu as su d’un regard ce qu’il était et ce qu’il tendait à paraître; tu as perçu tout l’égoïsme du personnage et évalué les risques pour qui le côtoierait de trop près; tu as compris que tu n’étais pas en mesure d’y échapper.
Tu n’étais qu’une de ses nombreuses affinités électives, un corps parmi tant d’autres qui possédait sans doute son individualité propre, mais sans pour autant éclipser ceux qui t’avaient précédée ni ceux qui suivraient. La seule femme qui comptait pour lui, c’était la sienne. Celle qu’il connaissait depuis l’enfance, celle qui l’accompagnait depuis toujours, qui était là bien avant toi et dont il te parlait régulièrement. Pendant longtemps, tu le crus seulement en couple, jusqu’à ce que par hasard tu découvres qu’il était bel et bien marié. Pour le coup, tu le pris comme une trahison. Raisonnement absurde, le statut marital ne changeait rien à l’affaire : tu étais une amante occasionnelle, et cela aurait sûrement été ainsi s’il avait été célibataire. Tu le soupçonnais de t’avoir choisie par défaut et d’avoir une préférence pour une de tes amies. Son choix ne se serait pas pour autant porté sur n’importe qui, il fallait y voir une élection, une faveur en quelque sorte, et compter au nombre de ses conquêtes, mieux encore de ses amantes régulières, c’était déjà beaucoup. On ne pouvait raisonnablement demander plus et si d’aventure on s’y hasardait, on était vite remise à sa juste place.
Y avait-il eu au moins à l’état larvaire un semblant d’amour dans cette aventure sensuelle? Pas cet amour-là qui consiste à se mirer dans le regard complaisant de l’autre, mais ce sentiment si rare qu’inspire parfois un être, et qui ne tient pas seulement à l’embrasement des sens. Si cet amour avait existé en Pierre, il ne l’avait en tout cas jamais laissé entrevoir. Et quand bien même de l’affection eût été présente, elle ne devait en aucun cas dépasser les limites sentimentales qu’il pouvait concevoir. Pris dans cette espèce d’amitié amoureuse dont il avait édicté les principes, Pierre avait banni de sa vie la notion d’attachement. Le lien, s’il rassure la plupart des personnes, était pour lui synonyme d’étranglement. Ce qu’il pouvait tolérer dans sa vie conjugale, il ne l’aurait supporté d’aucune autre femme. Paradoxalement, il aimait qu’on ait besoin de lui, tant que ce besoin ne se faisait pas trop pressant. Il ne voulait pas avoir à rendre la pareille.
Ses histoires parallèles, la vôtre comme les autres, sont régies dès le départ par un principe d’inégalité et de non-réciprocité. Il attend beaucoup de l’autre et ne donne rien de lui. Pierre se trouve moderne dans sa conception de l’amour. Il parle d’une fidélité à l’événement et non à la personne, refuse l’idée d’exclusivité et l’engagement conjugal. L’amour n’est pour lui qu’une notion recoupant des réalités moins romanesques. En discourant à longueur de temps sur le désir et la liberté, Pierre pense sans doute avoir échappé à la représentation classique de la famille et aux nappes Vichy de son enfance. En réalité, Pierre pratique l’infidélité dans sa version la plus traditionnelle et la plus machiste. S’il s’est éloigné des attentes de ses parents en refusant de procréer, il a en revanche mis en pratique le principe d’inégalité sexiste qui régit la majorité des couples. L’homme trompe, donne à ses coucheries un caractère novateur et libéré et attend de sa femme l’exact contraire. Les valeurs, les principes, les préceptes, tout cela se construit et se déconstruit, selon ce qui est le plus arrangeant.
Pierre ne sait rien de toi. Il ne sait pas que tu aimes chanter et danser; mais tu ne chantes que pour ton mari et ne danses que pour toi-même. Il ne sait pas que tu aimes le chocolat praliné et les crêpes au citron. Il ignore ton affection pour les vieux dessins animés de ton enfance. Pierre ne sait pas que tu connais par cœur un nombre incalculable de chansons, que tu retiens des pages entières avec une facilité étonnante, que tu es pourtant incroyablement étourdie et toujours en retard. Il ne sait pas ton désordre, et rien de tes menus plaisirs. Il accueillerait avec une moue méprisante ton plaisir à te vautrer sur le canapé pour regarder un feuilleton vu et revu plusieurs fois. Ce sont autant de plaisirs innocents dont on ne peut tirer gloire, et qui par conséquent ne l’intéressent pas.
