Paysages voraces - Guillaume Aubin - E-Book

Paysages voraces E-Book

Guillaume Aubin

0,0

Beschreibung

Marir Tomé est historienne. Elle vit dans une société bâtie sur la crainte de « l’Être », une créature prédatrice mi-végétale, mi-animale. Pour s’en protéger, il faut prendre le jaune, une substance qui rend les chairs toxiques, mais qui a de lourdes conséquences sur la santé. Lorsque Marir émet l’hypothèse que le jaune n’a pas toujours été consommé et qu’une vie a existé sans lui, elle s’attire les foudres d’une partie de la population et du gouvernement. Sicane, son amante, se trouve alors embarquée malgré elle dans la polémique, tout comme les collègues de Marir, universitaires en quête de vérité.

"Paysages voraces" est un roman foisonnant d’inventivité, dont les interrogations font écho à des réflexions contemporaines : questions de genres et d’assignations sociales, de croyances, de rapport au travail et d’inégalités sociales, de violences sexuelles…

 À PROPOS DE L'AUTEUR

Guillaume Aubin a fait des études d’ingénieur. S’en est repenti pour devenir libraire. L’Arbre de colère, son premier roman (La Contre Allée, 2022), a été lauréat de la mention du public du prix Hors Concours, et a été sélectionné pour plusieurs prix littéraires (prix du Cheval Blanc, prix Paysages Écrits de la Fondation Facim, prix du Roman Coiffard, L’Autre prix de la librairie L’Autre Monde, prix du Roman Cezam…).

Paysages voraces est son deuxième roman.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 452

Veröffentlichungsjahr: 2026

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



paysages voraces

Guillaume Aubin

À Elsa

PARTIE I

1

L’Opiniâtre, lundi 32 liviorme 519

Marir Tomé,le grand entretien

« L’Éphémérité n’est pas seulement un mode de vie, c’est aussi un modèle socioéconomique et politique. »

« Vous avez combien de pages pour votre article ? Que je sache si je vous la fais en version longue ou en version courte. Sinon je sais ce qui va se passer : vous allez devoir couper mes propos, et ça va faire des raccourcis et des contresens. »Le premier contact avec Marir Tomé donne le ton. Elle sera réaliste et efficace, deux qualités qui ont fait son succès. Elle n’a ni l’intention de me faire visiter sa maison ni de bavarder sur le temps qu’il fait. Elle s’est installée et, penchée vers moi comme pour me disputer la conduite de l’entretien, semble impatiente de commencer. Je fais mentalement le tri dans mes notes et entre dans le vif du sujet.

Marir Tomé, vous êtes à l’origine de la théorie de l’Éphémérité. Est-ce que vous pourriez nous expliquer en quoi elle consiste, et comment vous l’avez forgée ?

La théorie de l’Éphémérité, c’est un ensemble d’hypothèses historiques concernant les premiers temps des Femmes dans l’Être : leur origine, leur état d’esprit, leur organisation sociale. La première question à laquelle nous souhaitons répondre étant : pourquoi des Femmes s’installeraient dans un territoire qui, à bien y regarder, est fondamentalement hostile ? Aujourd’hui, l’Être est considéré comme un allié, voire un principe complémentaire. Mais à l’époque, en l’absence de jaune, l’Être est le prédateur absolu. Il est toujours à l’affût, toujours sur vos pas. Il ne réagit pas comme un animal, il est imprévisible. Il dévore, et c’est à peine si vous savez comment. Du jour au lendemain, des Femmes disparaissent sans laisser de traces. Même si on arrive à faire abstraction de la présence de la mort, la vie dans l’Être est terriblement dure. L’Être occupe le terrain en continu, il y a peu de repères. L’eau est difficile d’accès. Les ressources sont rares. Pas de fruits, de légumes. Il faut se contenter de petit gibier et de quelques plantes pionnières qui poussent dans les trous laissés par l’Être. Les phénomènes climatiques sont extrêmes. Des étés secs, des hivers pluvieux. À côté, la vie dans les Basses-Terres est un véritable paradis. On cueille la nourriture à même les arbres, on cultive, il y a de nombreuses espèces animales. Pourquoi des Femmes pourraient avoir envie de s’installer dans l’Être ? La théorie de l’Éphémérité répond à cette question en considérant qu’il a dû y avoir un élément qui a poussé les Femmes à fuir vers l’Être, à coloniser cette région montagneuse. Cet élément, ce sont les Hommes. Nous pensons que les tribus, les peuples qui vivaient à l’ouest, exerçaient une telle domination sur les Femmes que celles-ci ont préféré une vie âpre à une vie d’esclaves. En d’autres termes, l’installation dans l’Être serait la réaction à une pression.

Cette idée de réaction n’est pas neuve. Elle a déjà été débattue à l’époque où s’est développée la pensée transitionnelle…

Oui et non. L’invention de l’imprimerie a permis la naissance de l’Histoire moderne, et avec elle la remise en question du récit national issu du Grand Livre des Femmes. En quelques années, de nombreux travaux sont venus battre en brèche l’idée d’un peuple immuable, éternel, élu par l’Être. Aujourd’hui, il nous semble évident que notre pays n’a pas toujours été tel qu’il est et que nous sommes passées par plusieurs phases d’installation et de développement. C’est ce qu’on appelle la Transition. Mais il faut savoir que l’esprit critique est une invention récente, contemporaine de l’arrivée de l’imprimerie. Il y a un siècle encore, à part quelques érudites, la science n’existait tout simplement pas. Les Femmes et l’Être formaient une Symbiose, un point c’est tout. La Transition est venue donner un grand coup de pied dans cet édifice. On s’est mises à se demander pourquoi et comment nous en sommes arrivées là. Beaucoup pensaient déjà à une réaction, un élément extérieur qui aurait pu nous avoir poussées vers l’Être. Donc vous avez raison, l’idée de réaction n’est pas neuve. Mais nous ne savons pas exactement quelle forme elle a pu prendre. À ce jour, c’est la théorie de l’Éphémérité qui apporte la réponse la plus convaincante, en faisant l’hypothèse que cet élément extérieur, ce sont les Hommes. Personnellement, je pense que l’Être a toujours été un territoire de fuite pour les Femmes qui vivaient en lisière, sous le joug des Hommes. Mais je pense qu’il y a eu, à un moment donné, une fuite collective, massive, organisée. Il ne s’agit plus seulement de sauver sa peau, mais de se réinventer ailleurs. Et cela implique de faire société. C’est là, je crois, que les jalons de notre culture ont été posés.

En quoi est-ce que cela engendre l’Éphémérité ?

L’arrivée dans l’Être est une période fondamentale. En quelques années, il a fallu mettre en place une société radicalement différente dans ses valeurs, dans son organisation et son mode de subsistance. J’imagine que ça n’a pas dû être sans difficulté. Se pose alors la question du jaune : quand a-t-il été découvert ? Mais surtout : a-t-il été adopté à l’unanimité ? Pour nous qui avons toutes été élevées avec le jaune, il est difficile d’imaginer qu’on ait pu s’en passer. Mais à l’époque, ça devait être une vraie question. Prendre le jaune est une affaire sérieuse. Il faut avoir compris qu’il rend nos chairs toxiques, et nous protège de la prédation de l’Être. Il faut maîtriser son extraction, son traitement, puis son administration, organiser son approvisionnement à grande échelle. Enfin, il faut qu’une population entière accepte de s’empoisonner la vie, au sens littéral du terme : accepter les vertiges, le mal de crâne, sans jamais un jour de répit. La théorie de l’Éphémérité émet l’hypothèse que le jaune et ses propriétés ont été découverts très rapidement, probablement dès la première génération de Femmes. Puis que la filière du jaune a été mise en place dans la foulée, pour répondre à une population croissante. Mais elle émet aussi l’hypothèse qu’une partie de la population a refusé le jaune, et a donc fait sécession. C’est ce deuxième groupe que nous avons appelé les Éphémères, par analogie avec les papillons du même nom. Pourquoi ? Parce que vivre sans le jaune modifie le rapport au temps. Sans le jaune, les Femmes restent des proies. L’espérance de vie est beaucoup plus faible. Inversement, les corps restent plus libres. Ce groupe fait donc le choix de la précarité plutôt que celui de la sécurité, le choix de la vivacité plutôt que celui de la longévité. Mais cette observation est aussi valable à une échelle macroscopique. L’approvisionnement en jaune est une contrainte qui rigidifie toute la société, tant sur la question du travail, que sur celle des libertés individuelles. En d’autres termes, l’Éphémérité n’est pas seulement un mode de vie, c’est aussi un modèle socioéconomique et politique.

Est-ce qu’on a des preuves de l’existence de ce groupe ?

De mon point de vue, l’argument le plus probant nous est donné par les cimetières, qui ont été au cœur de mes recherches. Vous savez certainement qu’on considère qu’il existe deux types de cimetières primitifs : les cimetières dits ouverts, et les cimetières dits fermés. Or, les progrès en matière de datation m’ont permis d’établir que ces deux types de cimetières ont le même âge. Contrairement à ce qu’on avait toujours pensé, ce ne sont pas des versions successives de cimetières, mais des versions parallèles. En raison des ressemblances entre nos cimetières actuels et les cimetières fermés, il a toujours été admis que les fermés devaient être l’évolution des ouverts. Pourtant, ils n’ont rien en commun ! Pour moi, la coexistence de ces deux cimetières est la manifestation d’un schisme majeur au sein de la population de Pionnières, qui a vu émerger deux visions irréconciliables de la vie dans l’Être. C’est sur cette base que j’ai développé la théorie de l’Éphémérité et ses corollaires, qui a depuis été étayée par d’autres travaux.

Est-ce que vous saviez que votre livre, L’Éphémère et le Néant, serait révolutionnaire ?

Oui, je le savais. Parce que l’Éphémérité est un concept qui va à l’encontre de notre manière de penser. Il remet en question notre Histoire, et atteste de notre crédulité. Ce n’est pas parce que l’idée d’Éphémérité est forte qu’elle choque. C’est parce que nous en sommes choquées qu’elle est forte.

Vos détractrices vous accusent de verser dans le sensationnel, de réécrire l’Histoire selon vos fantasmes. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

Encore une fois, le sensationnel n’est pas de mon fait. Je me contente de chercher les points aveugles de l’Histoire, les divergences entre le récit national et la réalité. Quand je trouve des impensés, des dénis, c’est que j’ai bien fait mon boulot. Ce n’est sensationnel que dans la mesure où le déni est sensationnel. Oui, je prends plaisir à crever l’abcès, mais je ne suis pas responsable de l’abcès.

Les hypothèses de l’Éphémérité ne sont pas certaines. Comment pouvez-vous en parler avec autant d’assurance, comme si elles étaient vraies ?

Je n’ai jamais caché le fait que la théorie de l’Éphémérité était, justement, une théorie. Qu’elle possède de nombreuses zones d’ombre. Néanmoins, et c’est pourquoi j’y crois, c’est la seule qui questionne l’arrivée dans l’Être et la phase cruciale d’installation des Pionnières. C’est l’aube de notre civilisation. Les récits qu’on nous apprend à l’école n’expliquent rien. Ce sont des récits unificateurs, des récits romanesques. Aussi, je suis atterrée de voir la mauvaise foi avec laquelle on m’accuse de falsifier. Je ne falsifie pas, je diversifie ! Mes détractrices, elles, ne font que s’accrocher à une Histoire archétypale, cristallisée par le passage du temps, et dont on sait depuis longtemps qu’elle a été inventée dans le but de construire un imaginaire collectif commun. Quelle démarche vous semble la plus falsificatrice ? La mienne ou la leur ? Néanmoins, comme je vous le disais, je ne suis pas étonnée de la résistance que rencontrent mes travaux. Maintenant, reste à savoir si nous voulons nous obstiner dans la mauvaise foi, ou si nous acceptons de regarder en face les conclusions des études éphéméristes.

Vous n’avez pas peur que la théorie de l’Éphémérité fasse des émules ? Que certaines personnes, attirées par des sensations fortes, jouent aux apprentiessorcières avec l’Être ?

Je suis très mauvaise psychologue. La façon dont mes travaux sont interprétés dans la société contemporaine, malheureusement, me dépasse.

Mais vous comprenez l’inquiétude d’une partie de la population, qui pense que l’Éphémérité pourrait donner envie à certaines d’arrêter le jaune, ce qui les rendrait comestibles pour l’Être ?

Je comprends cette inquiétude. Oui, c’est une possibilité. Mais les changements ne se font pas en un jour. Il faut laisser le temps aux idées de faire leur chemin, à la société de s’adapter.

Est-ce que vous êtes en train de dire que vous admettez la possibilité que des jeunes se fassent dévorer ?

Pourquoi seulement des jeunes ? Écoutez, vous voulez me faire dire que j’encourage l’arrêt de la prise de jaune. Ce n’est pas le cas. Je mets seulement à jour l’existence d’une autre manière d’être au monde. Ce que je peux vous concéder, c’est que nos travaux vont avoir un impact et peut-être inspirer des personnes qui ne se reconnaissent plus dans le monde moderne. D’ailleurs, au vu des débats, on peut considérer que l’impact est déjà visible. Mais ça ne sera jamais aussi caricatural et ça n’aura pas les conséquences que certaines veulent nous faire croire.

Vous êtes contre un renforcement du contrôle de la prise du jaune ?

Je ne fais pas de politique. Ce n’est pas à moi de décider.

Mais vous êtes quand même responsable d’avoir répandu l’idée d’Éphémérité !

Pour ce qui est de la répandre, les meilleurs vecteurs sont les journaux, en particulier symbiosistes. À force de crier à tort et à travers que je vais plonger la civilisation dans le chaos, ils exposent le concept en pleine lumière. D’ailleurs, c’est cette exposition à outrance qui a donné à beaucoup de mes étudiantes leurs vocations. Comprenez-les ! Toute votre vie on vous raconte des mythes édifiants. Quand enfin une brèche vient apporter un peu de nuance et de sens, c’est le branle-bas de combat, on s’écharpe pour mieux rester dans l’ignorance. N’importe laquelle de mes élèves prendrait cette levée de boucliers comme une invitation à se poser des questions. La curiosité est notre métier.

Vous ne pensez pas que la vérité est parfois dangereuse à dire, et devrait être tue ?

Dire est la raison d’être de la recherche. Je ne peux pas me taire. Avant, je disais que je ne comprenais pas cette notion de danger. Ce n’était pas tout à fait faux, mais c’était aussi une manière de provoquer. Ce qu’on met derrière ce mot de danger, c’est un danger immédiat, individuel. C’est la peur du changement, de l’insécurité. Je ne dis pas que ce n’est pas légitime, mais à mon sens il est beaucoup plus dangereux de se maintenir dans l’illusion que d’affronter la vérité. La vérité peut faire mal sur le moment. Mais à terme je la crois toujours libératrice.

2

Si elle avait su qu’un carnet allait finir par faire tomber le gouvernement, elle ne me l’aurait peut-être pas donné. Mais toute scientifique qu’elle était, elle n’avait pas la capacité de prévoir la chaîne de hasards et de rencontres qui formerait le creuset de notre plus grande révolution.

Je ne me rappelle plus comment nous avons fait l’amour cette nuit-là, ce qui me semble la preuve que nous avons bien joui. Seule me reste l’image de son dos, au matin, qu’elle me tourne et tord, pour plonger sous le lit et y attraper quelque chose. J’en ai imprimé le grain de peau, et les côtes saillantes. Je m’en rappelle probablement car elle n’avait pas l’habitude de se montrer ainsi, le corps débraillé, une jambe à moitié en l’air et les fesses mises à cru par la lumière du jour. Sur le coup, j’ai mis ça sur le compte de la fraîcheur d’une journée qui s’annonce, de l’oubli du carcan social, ou de l’excitation qu’elle pouvait avoir pour certains ouvrages historiques, dont elle aimait me faire part après le sexe. Je n’arrive plus à me souvenir si elle était nerveuse, triste, ou résignée, quand elle m’a donné le carnet, tiré de sous mon lit.

J’ai tout de suite reconnu la couleur du papier, cette présence presque encombrante des fibres, qui fait obstacle à la continuité des traits. C’est un papier que je fabrique moi-même à mes heures perdues, une manière de rendre hommage au bois de l’Être qui, même mort, nous donne encore de quoi nous abriter, nous chauffer, et un support pour écrire nos idées. Un papier grossier et rugueux, qui n’a de grâce qu’à mes yeux, et où je note en vrac ce qui me passe par la tête. Je lui en avais laissé quelques feuilles vierges, persuadée qu’elle n’en ferait rien, les garderait seulement dans un tiroir, comme un trésor d’enfante, ou comme la trace dégradable des jours où nous nous sommes aimées.

Sur la couverture, elle a dessiné la hutte d’un Homme.

— C’est ton papier, me dit Marir au bout d’un moment, mon silence la mettant mal à l’aise. Je l’ai relié pour en faire un carnet.

— Oui, je vois bien. Mais pourquoi une hutte d’Homme ?

— Tu ne la trouves pas belle ? Je voudrais que tu gardes le carnet, me dit-elle. Je sais que c’est interdit. Mais tu as bien de bonnes cachettes, non ?

— Ce n’est pas parce qu’on a de bonnes cachettes qu’il faut y cacher de bons secrets.

— Et si je te demande de le garder en souvenir de moi, est-ce que tu le feras ?

Elle a dû se montrer convaincante, car j’ai conservé le carnet, sans bien savoir dans quoi je m’embarquais. Et surtout : sans comprendre le sens de son geste.

Une semaine plus tard, elle se donnait la mort.

3

La Déboulonneuse, samedi 7 calorme 522

L’Histoire en pleurs

L’historienne Marir Tomé a été retrouvée morte à son domicile. Elle aurait ingéré une dose létale de jaune. Figure de la « deuxième vague transitionnelle », elle était connue pour ses thèses radicales sur la pensée des Pionnières.

Le jeudi 5 calorme, Marir Tomé ne se présente pas à sa réunion hebdomadaire. Et pour cause : la nuit précédente, elle a ingéré une dose de jaune équivalente à 200 fois la dose journalière. Elle s’est suicidée chez elle, dans le village de Garne-sur-Doule, dans la région des Monts, où elle s’était installée depuis quelques années. C’est une voisine qui l’a trouvée dans son lit, inanimée. Ses collègues de l’université de La Bastide, où elle enseignait, sont sous le choc. « Malgré son jeune âge, Marir était notre mère à toutes. C’était une personnalité magnifique, qui puisait sa sagesse dans celle des Pionnières, qu’elle n’avait de cesse d’étudier », témoigne Zupinka Déri, enseignante et amie.

Étudiante brillante, Marir Tomé fait scandale en développant le concept d’Éphémérité, qui soutient que les Pionnières, au moment de leur établissement dans l’Être, n’avaient pas toutes l’intention de fonder une société pérenne, mais seulement de créer une communauté éphémère, sans enfantes, vouée à disparaître. Insoutenable pour certaines, cette thèse a néanmoins emporté sinon l’adhésion, du moins l’intérêt d’un certain nombre d’enseignantes. En quelques semaines seulement, le concept était repris dans de nombreux médias, sortant du cadre universitaire pour toucher le grand public. Le sujet hystérise les débats, mettant à nu la plaie jamais cicatrisée entre Transitionnelles et Symbiosistes. Pour les Symbiosistes, selon qui l’Être et les Femmes forment un tout indivisible, l’idée même d’une société éphémère est un non-sens, car elle autorise la mort d’un des deux principes. Les Transitionnelles sont nées en réaction à cette vision du monde, défendant l’idée que notre peuple n’a pas toujours vécu dans l’Être, et serait issu de migrations depuis les terres extérieures. Aujourd’hui admise, cette théorie – dite de la Transition – remet en question l’idée d’une union transcendantale entre les Femmes et l’Être. La Transition explique l’origine géographique de notre civilisation. L’hypothèse de l’Éphémérité, quant à elle, propose des réponses sur un autre plan : celui de son origine intellectuelle et philosophique.

Éducation, famille, identité culturelle et territoriale : la théorie de l’Éphémérité ouvre de nouvelles pistes de réflexion pour penser le passé et construire l’avenir, et est rapidement récupérée politiquement. Attaquée par les unes, adulée par les autres, Marir Tomé multiplie les interventions publiques pour que son travail ne soit pas réduit ni instrumentalisé. Elle se révèle une oratrice et écrivaine remarquable. En quelques mois, son nom est sur toutes les lèvres. Elle semble alors promise à une carrière politique fulgurante, et beaucoup voient en elle la future meneuse du mouvement transitionnel, capable de fédérer l’ancienne garde et la nouvelle génération.

« Elle n’arrivait pas à se fixer de limite. Elle pensait qu’il fallait accepter toutes les sollicitations. Ce qu’elle n’avait pas mesuré, c’était le caractère assassin du milieu , témoigne une chercheuse qui souhaite rester anonyme. Personne ne lui arrivait à la cheville. Nous nous sentons coupables de l’avoir envoyée sur tous les fronts. Il faut dire que c’était une force de la nature. Elle ne paraissait pas pouvoir plier. »

Habituée à l’éthique des joutes universitaires, elle a vite déchanté dans l’arène politique, où intimidation, manipulation et mauvaise foi sont monnaie courante, voire feraient partie de l’exercice. Directe et piquante, elle électrisait les foules. Sa beauté participait beaucoup de son aura. Paradoxalement, c’est sa petite taille qui contribuait à bâtir son mythe de Femme forte. Revers de la médaille, ces caractéristiques physiques ont été exploitées à outrance par ses détractrices, qui ne voyaient en elle qu’une « excitée », voire une « poupée en chaleur » pour Sélique Bonté, particulièrement virulente à son égard. Soucieuse de ne pas rentrer dans un débat stérile, l’historienne n’a jamais riposté directement à ces attaques, s’appuyant uniquement sur le débat d’idées pour prouver sa légitimité. Une stratégie gagnante : en un an, elle gagnait dix points de popularité.

Puis est arrivé le temps des scandales qui, de la bouche même de l’intellectuelle, l’ont brisée. Au printemps 521, Le Matriote, connu pour ses reportages diffamants et ses positions symbiosistes, publie un dossier intitulé Tomé : l’Histoire au goût de stupre. Une pseudo-enquête au contenu douteux, truffé de témoignages édifiants mais invérifiables, qui dépeignent une Marir Tomé en prédatrice sexuelle, « adepte de la perversion des corps et des idées », qui userait de son charisme pour séduire les étudiantes et les mettre dans son lit. Des habitudes sexuelles qui découleraient, selon l’article, « de la fascination de l’historienne pour les Hommes et la mort ». Les témoignages font état d’un esprit malade et fétichiste, qui ne jurerait que par le retour à une société primitive. En somme, le chiffon rouge de la peur, réactivé à l’envi dès qu’il s’agit d’attaquer la pensée transitionnelle. Dans le milieu universitaire et médiatique, nombreuses sont celles qui dénoncent une chasse aux sorcières, et notent qu’un nouveau palier a été franchi dans la violence verbale et dans les moyens utilisés, la « journaliste » allant jusqu’à suivre Marir Tomé dans son jardin. Des méthodes inédites qui semblent corrélées avec l’ascension fulgurante de l’historienne.

Marir Tomé dénonce « des pratiques indignes, qui visent à détruire les Femmes et faire taire la pensée critique ». Après quelques mois de flottement, elle se retire de la scène médiatique pour se concentrer sur ses travaux de recherche. Elle publie quelques articles remarquables qui ont un succès d’estime. Moins radicaux sur le fond, ils n’en restent pas moins d’une grande richesse. Elle creuse la vie des Pionnières pour lesquelles elle s’était toujours passionnée. « Sa rigueur et son amour de la vérité historique nous inspirent toutes. Même si nous avons le cœur brisé, nous allons prolonger son travail. C’est ce qu’elle aurait voulu, déclare Zupinka Déri. Nous ne baisserons pas les bras face à celles qui ont intérêt à nous maintenir dans l’ignorance et ont poussé Marir au suicide. Nous ne baisserons pas les bras car il n’y a pas de compromis avec les faits historiques, ni d’avenir dans le fantasme identitaire. »

4

Marir,

Je m’excuse de ne pas t’avoir écrit plus tôt. Je crois que j’avais peur de ta réaction. Que pouvais-je exprimer d’intéressant, à toi qui avais tout compris, de la pensée passée et présente de notre peuple ? Marir, je sais ce que tu me répondrais si tu pouvais lire cette lettre : que je suis bête de penser ainsi. Tu me dirais que tu n’es qu’une modeste historienne qui, dans ses insomnies, imagine des possibles. Tu me dirais qu’on peut comprendre comment pensaient nos ancêtres et pourtant manquer nos semblables. Tu m’énumérerais toutes ces fois où tu n’as pas su être une bonne amie, une bonne amante, par négligence, par méchanceté. Tu me dirais que tu aimes ma plume parce qu’elle est mienne, qu’il n’y a jamais de honte à écrire, jamais de honte à raturer. Que la peur d’écrire est aussi la peur de vivre. Tu m’aurais certainement dit cela, mais en mieux. Avec tes mots de terre et d’éternité. Je sais que tu n’aurais pas aimé me voir pleurer, mais comment va-t-on faire sans tes mots ? Comment va-t-on faire sans ta bouche qui savait embrasser nos peines ? Je suis orpheline de ton amour, et nous sommes toutes orphelines de ta pensée. Je pleure ton corps sec, tes fesses raides. Tu me disais que tu enviais le bois travaillé entre mes mains, caressé puis brisé sur mon genou. Quand je t’ai rétorqué que ce bois était mort depuis longtemps, tu m’as rappelé que l’Être n’est que mort et vie entremêlées, peau qui s’étire et se rétracte, qu’Il ne perd des plumes que pour mieux se remplumer. Tu m’as rappelé que l’on ne blesse pas l’Être quand on cueille ses branches, et que si on le garrotte parfois pour creuser nos villages, on lui ouvre aussi de nouvelles vallées où croître. Tu étais un bois dur, Marir. Personne n’a jamais rien réussi à tirer de toi. Tu ne donnais pas un baiser de trop. Tu me faisais l’amour trois, quatre fois, toujours dans le même ordre, toujours selon ton scénario de plaisir. Après tu me chassais de ton lit et de ton esprit parce que tu voulais travailler. Il te fallait penser le monde, saisir une idée née de la langueur. Tu disais que j’étais ton laboratoire, une pâte molle. Tu disais que j’étais l’image que tu te faisais des Pionnières : rudes et sans espoir. Des herbes folles qui n’ont pas d’autre ambition que celle de foisonner, de bruire à l’unisson. Marir, je dois te dire que sans toi je n’ai plus envie de bruire. Et si mon corps a prise au vent, ce n’est plus que par fébrilité. J’avais besoin de ta folie d’herbe pour m’abandonner à la mienne.

Marir, je sais qu’on devrait laisser les mortes, mais je n’arrive pas à encaisser ma peine. J’ai besoin de te dire le mal que tu nous fais, que tu me fais. Tu n’as toujours été qu’une sale tête de mule. Maintenant je vois tes fissures, maintenant je vois que le suicide avait toujours été une option. Pourquoi tu n’en as jamais parlé ? Moi, je ne t’ai jamais caché mes angoisses et mon envie d’un couteau sur la gorge. Je t’ai aimée pour ton sourire parfait, ton corps rompu à l’amour, ta langue qui pointe en fin de phrase. Je t’ai aimée pour tes idées. Mais, t’aimant, est-ce que je ne t’ai pas aussi poussée à la mort ? Je pleure, Marir, et mes pleurs sont aussi de rage, parce que tu n’as rien dit. Tu nous as laissées croire que tu allais endurer la critique, la haine, l’intimité piétinée. Et nous t’avons crue. Comme toujours. Parce que c’est ainsi que nous t’aimions. Je me sens coupable. C’est comme si mon amour avait été un fardeau de plus sur tes épaules. Je m’en veux de m’être laissé aveugler par ta puissance, de t’avoir passé tous tes caprices. Tu me disais que tu voulais travailler, et moi je me laissais mettre à la porte parce qu’il me semblait impensable de contrarier ta pensée, de te mettre des bâtons dans les roues, des doigts dans le cul, alors que tu étais déjà ailleurs, déjà en pensée dans ce passé qui te plaît tant. Je me sentais sale d’être vivante, d’avoir encore envie de toi, quand tu semblais dire qu’il y a un temps pour tout et que le corps se mérite. Je me sentais vulgaire, pâle copie de tes créatures de pensée, tes Pionnières chéries. Tu me trouvais intéressante seulement quand tu voyais ma sauvagerie, mon héritage des temps anciens. J’ai tout accepté, Marir. Tes intuitions géniales comme tes théories obscures, sur tout, sur les autres, ou quand tu refusais que je me mette à quatre pattes, soi-disant pour me protéger de moi-même. J’ai accepté tes piques et tes sourcils froncés quand tu corrigeais mes approximations, mes avis sur les choses. Tu peux bien dire ce que tu veux, je n’ai pas inventé ce mépris sourd, ce jugement qui m’empêchait de te faire lire ce que je voulais écrire. Tu peux bien dire le contraire, que tu m’aimais pour mon authenticité, ma spontanéité. Il y a des mots qui ne sont que des cache-misère, et qui ne peuvent rien contre la puissance dévastatrice d’un rire ravalé.

Marir, je veux t’écrire pour te dire comme je t’aime, et je ne fais que te haïr. C’est que ta mort est une plaie à vif. Je ne peux pas te laisser partir sans t’avoir pardonnée. Tu n’avais pas le droit de nous faire ça, de nous faire croire que tu serais toujours là pour nous donner le cap, puis nous abandonner à la nuit tombée. Tu n’avais pas le droit de me condamner à remâcher l’amer de nos silences. J’ai besoin de toi. Que l’on se tienne encore comme deux idiotes contre les idiotes, contre les faiseuses d’ennui, les bêcheuses. Il faut les voir se répondre coup sur coup, multiplier les articles pour te démonter, te faire passer pour ce que tu n’étais pas, une vicieuse, une tricheuse. Il faut les voir s’acharner à t’empêcher d’être grande, à t’inventer une autre personnalité. Ta mort fait du vacarme, Marir. Je pense que cela te ferait plaisir. Je peux te le dire maintenant, tu n’as jamais brillé par ta modestie. Donc oui, je pense que tu serais fière de savoir qu’on parle de toi. Mais tu serais déçue par la faiblesse des débats, et déçue par tes semblables qui se laissent convaincre à force de bourrage de crâne. Même moi je finis par avoir peur d’entendre leurs mots, peur qu’ils finissent par remplacer mes propres mots sur toi, les mots que nous avons partagés, les mots que tu m’as offerts.

Alors j’écris. Et quand je cesse d’écrire, je vais me balader au parc. Sans but. Une manière de me nourrir du hasard, de dévorer le sort qui m’a arraché mon être aimée, avant que ce ne soit lui qui me dévore. Comme si je me replaçais dans la chaîne alimentaire. Tu disais toujours qu’on avait oublié d’être proies. Que nous nous étions habituées à vivre comme ses invitées. Intellectuellement, je comprends la vie des Pionnières. Mais avec le cœur et l’âme, elle me semble à tout jamais inconcevable, au-delà de mon entendement. Se lever, partir, chasser. Et, sans raison, se faire happer. Ne jamais revenir. Une vie précaire. Une vie sans lendemain, sans projet. Est-ce que je t’aurais laissée partir le matin, si j’avais été Pionnière ? Est-ce qu’on s’habitue à l’angoisse ? Est-ce que le deuil serait moins dur, Marir, si je n’avais pas imaginé mes vieux jours avec toi ? Tu ne voulais jamais qu’on pense au futur. Tu voulais le désir quand il vient, le corps quand il parle, et écrire dans l’instant tes fulgurances de pensées, même s’il fallait pour cela interrompre ton amante en plein geste. Tu avais cette arrogance de vouloir honorer ton instinct, comme tu disais, quitte à me faire du mal. Je crois encore t’entendre te justifier. T’entendre dire que la mort t’a appelée et qu’il n’y a pas à juger celle qui écoute. Je ne suis pas Pionnière, Marir. Je ne pouvais pas concevoir de te perdre sans t’avoir dit adieu. Je souffre. Mais pour rien au monde je ne troquerais ma souffrance. Elle me donne encore l’impression de t’avoir à mes côtés. Avant, peut-être, de commencer à t’effacer.

T’effacer. T’effacer. T’effacer.

Plus j’écris ce mot, plus je pleure ce mot en train de s’écrire. C’est comme si mes larmes cherchaient à l’empêcher d’exister, tombaient exactement sur l’encre qui le matérialise. Comme si l’oubli était son propre remède. Je cherche à t’effacer. Et immédiatement il faut que j’efface que je t’ai effacée.

Maintenant je comprends pourquoi tu disais que l’écriture nous a tuées.

Je t’embrasse, mon amour.

5

J’ai eu une enfance normale. Sans accroc. Mes parentes m’ont bien élevée, emmenée en vacances, rendue curieuse. J’ai souvent rêvé de plus de tendresse, d’un amour plus expressif, comme celui que je croyais observer dans les maisons de mes camarades de classe. Mes parentes ne s’embrassaient pas, mais ne s’énervaient pas non plus. Moi qui suis traversée de crises de larmes et d’angoisses, je suis parfois interloquée par cette stabilité, par ces corps sans débordement. Je me demande si c’est seulement une façade ou le reflet d’une véritable sérénité qui leur permet de passer les années sans jamais douter. Je me sens différente. Pourtant, je sais ce que je leur dois.

Elles croient à la Symbiose, mais sans excès. Comme tout le monde, nous allions au temple pour prendre le jaune. Il était très rare que nous y allions au-delà du nécessaire. Nous assistions à quelques célébrations importantes de l’année. Rien de plus.

Ce que j’aimais, c’était me balader dans les parcs avec elles. Ça me paraissait un hommage plus simple à l’Être que le faste des lieux de culte. Le Jardin des Symbioses, en particulier, me fascinait. C’est un chef-d’œuvre d’art paysager. On a creusé des canaux et des tranchées, on a recréé des collines pour imiter l’environnement naturel de l’Être, on lui a déroulé un tapis rouge pour qu’Il descende de ses montagnes et vienne coloniser le centre-ville de Tagrive, qu’Il s’épanouisse au milieu des Femmes en toute sécurité. Illusion de cohabitation, bien sûr, car la croissance de l’Être est soigneusement dirigée, limitée par des grilles de plomb qu’Il ne peut pas franchir. Il a fallu cent ans pour que le parc arrive à maturité. L’Être a suivi les chemins qu’on lui a tracés, croissant avec plaisir sur une terre riche, jusqu’à trouver les espaces et les fausses montagnes qu’on lui avait préparées. Les allées longent les langues vertes de l’Être, l’enjambent, le contournent. Dans les quatre carrés qui se font face au centre du parc, l’Être a fait des tiges qui sont montées comme de hautes herbes. Quand elles sont arrivées à maturité, leurs extrémités ont fusionné entre elles, se sont enchevêtrées pour former une voûte qui laisse difficilement passer la lumière. Des classes d’enfantes défilent pour venir observer et comprendre les différents stades de croissance de l’Être. Il est loin le temps de la peur. Désormais le dieu ancien est confiné, sculpté pour la pédagogie et le divertissement.

Quand j’étais petite, je croyais à la Symbiose. Je priais pour l’Être, lui demandant de ne pas me manger. Il m’arrivait de le détester, surtout à cause du jaune que je ne voulais pas prendre car il m’irritait la gorge et me donnait la nausée. Je me roulais par terre et on finissait par forcer la boisson entre mes lèvres. Mes crises de jaune coïncidaient avec des crises de larmes, et j’insultais la vie qui m’avait été donnée.

Plus tard dans la journée, quand mes jambes pouvaient à nouveau me porter, j’aimais aller dans le square à côté de chez moi, pour dire à l’Être ce que je pensais de lui. Je le traitais de tous les noms, le mettais au défi de venir me prendre. Je souhaitais secrètement qu’Il me mange car Il connaîtrait alors la souffrance de l’empoisonnement que je vivais chaque jour. Je ne faisais pas ça sans crainte, et m’interdisais certains mots qui me paraissaient trop osés, qui déclencheraient à coup sûr sa fureur. Je cherchais mes limites et les siennes. Souvent, je regrettais mes comportements et lui demandais pardon en pleurant dans mon lit. Le jour d’après, dès que le rite du jaune approchait, la haine me reprenait. Régler mes comptes en direct me semblait la seule manière de conjurer l’immonde boisson qui nous protège mais nous assomme. Je tenais l’Être pour responsable de l’affaiblissement de ma vie, et je ne me gênais pas pour le lui dire. Je le provoquais avec toute l’hypocrisie dont sont capables les enfantes. Je croyais m’offrir à ses appétits invisibles quand, en réalité, je ne faisais que piétiner un morceau de bois sans dent, donc sans danger. Il faut dire que je n’avais aucune idée de la manière dont l’Être dévore les Femmes. Je n’arrivais pas à imaginer autre chose qu’une bouche béante qui s’ouvre et nous happe. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris que l’Être mange sans mâcher, sans déglutir, digérant sa proie en la dissolvant. Que j’ai appris, aussi, qu’Il ne peut manger que dans les grands herbiers où les tiges produisent la salive pour nous piéger. J’étais ignorante, mais pas plus que d’autres. Demandez à n’importe qui de vous parler de la psychologie de l’Être. Les plus malignes éluderont, mais les autres vous le décriront invariablement comme une Femme comme vous et moi, qui pense, parle et s’émeut, à ceci près que sa peau est infinie et plus dure que la nôtre, et que sa nature est sauvage. Nous voulons vénérer une puissance qui nous dépasse mais, par manque d’imagination, nous finissons par ne vénérer que nous-mêmes. Petite, quand je posais des questions, je me heurtais à un mur d’incohérences. C’est peut-être ce qui a inspiré mon insolence vis-à-vis de la Symbiose. Tous les jours j’allais un peu plus loin dans l’affront, frappant du pied, des deux poings, crachant sur l’Être. Un comportement qui, si on m’avait prise sur le fait, m’aurait valu une correction, voire un stage de demande de pardon. Mais je n’ai jamais été vue, pas plus que je n’ai subi sa colère. J’ai donc cessé de croire à un Être omniscient et vengeur, cessé de croire que nos mauvaises pensées nous attirent les foudres, et me suis lassée des bigotes qui se font des nids dans les formules creuses pour étriquer nos vies. J’ai tout rejeté en bloc et me suis mise à chercher mes propres réponses. Je suis passée par une phase aiguë d’athéisme, ne voyant plus dans l’Être qu’un organisme végétal sans âme, mécanique, régi par des besoins primaires. Non plus l’Être, mais un être comme un autre, qui mange ce qu’il peut manger, qui passe son chemin sur le reste, grandit où le terrain le permet et meurt où les conditions ne sont plus réunies. Plus de paradis, plus de morale, plus d’union sacrée entre notre nature civilisée et sa nature sauvage. J’ai appris à remettre en question les mythes, les Pionnières quasi divines, les messagères de l’au-delà, et le fameux contrat de Symbiose, qui stipule que nous ne serons pas mangées si nous respectons un certain nombre d’interdits. C’est parce que j’ai eu cette phase de rejet que j’ai pu revenir à l’Être, réinventer ma relation avec lui. Oui, je l’ai souvent insulté. Mais, rétrospectivement, je dirais que j’étais amoureuse. Il représentait le mystère, la puissance de vie, l’altérité qui fascine et façonne. Intérieurement, j’ai cru à cette idée de complémentarité entre lui et nous, entre son immensité et notre médiocrité, entre son éternité et notre finitude, entre son bois dur et nos chairs putrescibles. Je voulais qu’Il m’aime. Je voulais être dévorée, sans pouvoir définir les limites, psychologiques ou charnelles, de cette dévoration.

6

Ses amies ont renoncé à l’enterrer dans l’Être. Pour certaines, ces funérailles auraient été plus conformes à sa philosophie. Mais la bonne société s’est élevée contre cette possibilité, effrayée à l’idée de créer un précédent. Un seul corps n’a jamais remis en question notre sécurité. Surtout un corps qui a pris le jaune toute sa vie. Mais ces bourgeoises ont peur des Éphéméristes comme on aurait peur d’un barrage prêt à sauter. Une seule entorse à l’ordre et elles entrevoient le chaos. Elles croient que l’idée de l’une est l’idée de toutes, alors que l’enterrement dans l’Être reste un rêve marginal. Les inhumations au cimetière aident à faire le deuil, et la plupart d’entre nous choisissent, au moment de mourir, d’adoucir le chagrin des aimées plutôt que de verser dans le symbole. Non, abandonner son corps à l’Être n’aurait pas engendré de charnier national, comme certaines ont pu le croire, pas plus que son décès n’a inspiré de suicide collectif. Ce n’est donc pas par peur de la polémique, mais parce qu’elles avaient des doutes sur ses dernières volontés, que ses amies ont choisi un enterrement simple. Marir n’a jamais émis le moindre souhait. J’y vois la preuve qu’elle se plaçait elle-même au-dessus de la mort, au-dessus de tout soupçon de finitude.

Dans la procession, je reste en lisière. Je sais bien qu’elle voudrait que je m’intègre, que j’aille parler à ses amies. Mais je ne me suis jamais sentie à l’aise avec elles, et il n’y a pas de moment plus précieux que celui où l’on rend le dernier hommage. Il serait triste de me sentir gourde quand tout ce que je veux est de pouvoir voir son corps une dernière fois, même cireux, même figé par les traitements des thanatopractrices. Quand tout ce que je veux est de pouvoir pleurer sans me retenir, m’épancher à la mesure de notre amour. Ses amies chantent. Ses amies dansent. Elles donnent à l’événement un air de fête, s’appliquent à reproduire l’enterrement des Pionnières tel que Marir l’a théorisé. Quatre porteuses apportent la chrysalide de bois, la déposent près du trou et en retirent le chapeau pour nous permettre de la saluer une dernière fois.

Plusieurs Femmes se succèdent près de la tombe pour discourir. L’une renonce à terminer, submergée par les larmes. Une autre, au contraire, serre les lèvres pour tromper l’effondrement, joue des coudes avec le chagrin pour aller au bout de sa phrase. Je garde la tête basse. Je fais partie des rares qui ne portent pas l’aile d’insecte sur ma veste, le symbole de l’Éphémérité.

La chrysalide est refermée, descendue dans la tombe. De nos mains pleut une terre sèche, qui sonne sur sa dernière demeure. Ça y est. Elle est ensevelie.

Un repas est donné chez Volia. Elle était la première à avoir vu le potentiel de Marir, la première à la pousser vers la recherche. Elle a toujours affiché son soutien, même au cœur de l’orage, quand d’autres ont opté pour un silence prudent. Par son invitation, elle réaffirme qu’elle est prête à encaisser les coups. Prête à ouvrir ses bibliothèques aux regards et aux mains baladeuses. Elle sait que parmi les invitées se glissent certainement des opportunistes, des intrigantes, des journalistes douteuses, des Symbiosistes. Elle en assume le risque. La réussite suinte sur les visages. Au milieu de cette foule, je me sens petite et m’habille d’un sourire de circonstance pour tenir à distance l’embarras. Je pioche sur le buffet de quoi boire et manger, puis me laisse déporter hors des cercles de discussions.

Je reconnais quelques livres sur les étagères. Quelques titres qui me semblent familiers à force d’en avoir parlé avec Marir. L’Invention du jaune. Être invitées par l’Être, géographies d’un peuple. La Symbiose en mouvement. Le Corps jaune. Couper du bois ou la symbolique de l’échange. Je suis impressionnée par le nombre d’ouvrages et cherche dans l’usure des tranches ceux qui n’auraient pas été lus, les délaissés, les oubliés, les faire-valoir. Je me saisis d’un livre qui m’interpelle : Refuser d’être une Femme.

Sur la quatrième de couverture, une seule phrase : L’illusion survit parce qu’on glorifie les mots.

« Un excellent livre. Mais pas facile à comprendre. »

Je me retourne, comme prise la main dans le sac.

« Tu es Sicane, n’est-ce pas ? Moi c’est Zupinka. Marir m’a beaucoup parlé de toi. »

Zupinka. La Femme de l’ombre. La Femme qui tient mon estomac dans sa paume depuis le jour où Marir a suggéré son admiration pour elle. La Femme qui dérobe le sol sous mes pieds. La Femme devenue impersonnelle, dans la bouche de Marir, pour limiter mes jalousies. Une prudence de langage qui n’a réussi qu’à la rendre plus menaçante. Zupinka est la Femme qui se nichait dans le on. Je sais pourtant que Marir en aimait d’autres que moi. Mais je pouvais toujours croire que j’avais quelque chose de spécial. Avec Zupinka, non. Zupinka était l’amour en chair et en os. La rivale sans égale.

Avec fermeté, elle prend mon poignet et me force à remettre le livre à sa place.

« Je t’en parlerai. Mais pas maintenant. Il y a des regards indiscrets. Viens à l’université mardi prochain. Il va y avoir quelques prises de paroles sur la situation politique. Ça pourrait t’intéresser. Amphithéâtre 10-G, à dix-neuf heures. Ton verre est vide. Tu reprends quelque chose ? »

Elle me ramène vers le centre de la pièce, me ressert puis s’excuse de m’abandonner pour un autre groupe. Mon cœur bat la chamade, mes joues sont en feu. Je veux m’échapper mais je n’ose plus. Qui nous regarde ? Je m’oblige à rester encore un peu, à prendre quelques verres. Enfin je rentre chez moi, la boule au ventre.

7

Ce matin, je suis la première à prendre le jaune. L’enterrement de Marir et ma douleur n’ont pas échappé à Balsa, la jauneuse du quartier, qui se fend de quelques lieux communs de la compassion, avant de revenir à sa routine quotidienne. Pour l’avoir côtoyée de nombreuses années, je connais son zèle à partager l’actualité, comme si la vente de jaune et la diffusion de l’information étaient les deux facettes d’un même métier. Le sien.

« Vous avez lu ? Il y a eu des mortes à la frontière. Encore un règlement de comptes entre trafiquantes de surjaune. Remarquez, moi je pense qu’il vaut mieux les laisser s’entretuer. Je sais que je ne devrais pas dire ça, mais la prison n’a jamais été une solution. Quand on a goûté une fois à l’argent facile, on y retombe toujours. »

D’habitude je fais mine d’alimenter la conversation. Par courtoisie. Mais surtout pour occuper le terrain, car les angoisses de Balsa sont un goulet d’étranglement. Quelle que soit la conversation, elle converge systématiquement vers la même conclusion : l’effondrement de la culture. Aujourd’hui je laisse couler. Je ne regrette pas de m’être levée tôt et de ne pas croiser les regards de mes voisines symbiosistes. Celles-là, il me faudra encore un certain temps avant de pouvoir les fréquenter sans avoir envie de les frapper. À défaut je dois supporter la gloseuse matinale, pour qui un mauvais discours vaut toujours mieux que le silence.

Je redécouvre le plaisir de l’aube. Les sièges vides. L’heure bleue. Balsa dépose ma dose au fond d’un verre et verse dessus deux louches d’eau chaude. Le jaune se dissout jusqu’à occuper tout le verre de sa masse d’or. Une autre Femme arrive et fait sonner sa pièce de deux piétas sur le comptoir, pour manifester son impatience. Elle m’offre sans le savoir un court et précieux répit. Je bois mon jaune en quelques gorgées. Pour ne pas être dérangée dans mes moments de solitude, je finis toujours par les abréger.

Sur le chemin du temple, je croise quelques têtes connues et prends prétexte des nausées pour ne pas lever les yeux. Les spasmes me saisissent à peine allongée sur la natte. Je me sens lasse de reprendre la vie normale sans la respiration de l’amour. Même la voûte du temple m’ennuie. Quand j’étais petite, j’avais du mal à quitter la torpeur du jaune, et restais toujours plus longtemps que les autres, prétendant avoir l’estomac fragile pour profiter des effets de lumière générés par les entrelacs de branches, les illusions de volume et de mouvements. Je sais aujourd’hui que les voûtes des temples sont le fruit d’un savoir-faire ancestral, qu’elles sont conçues pour faire entrer nos esprits en résonance. Le jour où j’ai appris ça, j’ai accusé le coup et mis longtemps à dépasser le sentiment d’avoir été dupée. Mais j’ai vécu le réenchantement quand j’ai réalisé que l’art des voûtes, s’il provoque sciemment la résonance, n’explique rien de son mystère. Pourquoi cette impression de décollement de soi-même ? Et comment nos ancêtres ont-elles apprivoisé le jaune, jusqu’à prolonger ses effets dans l’espace ? Toutes ces questions m’ont agitée, avant d’être enterrées à l’adolescence. Elles sont revenues quand j’ai commencé à travailler au contact de l’Être. J’ai alors mesuré la difficulté de sculpter une matière fragile, cassante, dont les propriétés évoluent avec l’âge et l’épaisseur des tiges. Depuis la mort de Marir, tout redevient pénible. Les effets de dilatation du temps et les spasmes de mon ventre ne font que s’ajouter à la vraie douleur. Pourquoi vivre ?

Je m’abrutis dans la répétition des tâches. Le chantier est dans les pentes. Les mollets sont douloureux, les chevilles jamais dans l’axe. L’année dernière nous avons isolé toute la vallée, éventrant l’Être depuis le col en suivant la ligne de niveau. Il faut ensuite saupoudrer de jaune le fond de la tranchée pour empêcher qu’Il ne se ressoude. Une tâche que j’ai toujours aimée, malgré la peine que je ressens à faire mourir un territoire, et malgré la dangerosité de l’exercice. Le jaune que nous utilisons est plus concentré que le jaune à boire. Il exhale des vapeurs toxiques, inodores et incolores, qui peuvent entraîner des complications de santé, et jusqu’à la mort. Il faut déposer le jaune en reculant, s’adapter au vent, ne jamais perdre le rythme ni l’attention. Un métier parfait pour les solitaires comme moi, capables de travailler des journées entières sans s’arrêter, à s’en rompre le corps. Cette année, nous revenons pour récupérer les fruits séchés de notre travail : une vallée entière brunie sur pied, des milliers de tiges à débiter pour nos besoins en chauffage, en matériaux de construction, en pâte à papier. Le chantier devait avoir lieu plus près de la ville. Les riveraines ont fait pression pour l’éloigner. Il a été relocalisé ici, dans cette vallée qu’on a jugée sans intérêt et bonne à sacrifier. L’urbanisme a sa propre logique qu’il nous faut bien subir à défaut de la comprendre. Tout compte fait, je ne suis pas mécontente de travailler dans ce lieu isolé, même pour en racler la terre jusqu’à l’os. Le temps de transport est, de toute façon, compté dans nos heures.

Je travaille en silence, limitant mes interactions aux politesses d’usage. J’apprécie mes collègues, à condition de ne pas parler politique, ni nourriture, ni loisirs, encore moins religion. Pour la plupart, ce sont des Symbiosistes convaincues. Le fait que l’on tranche l’Être dans le vif ne vient pas inquiéter leur admiration à son égard. On lui coupe des bouts, on le détourne, on joue aux emporte-pièce, mais l’Être reste un dieu omniscient, omnipotent et punitif. La moindre entorse aux dogmes leur semble bien plus grave que de lui arracher des lambeaux de peau. Je me garde bien de le leur faire remarquer. Marir a essayé de m’endurcir, de faire de moi son alliée dans les milieux auxquels elle n’avait pas accès. Ça aurait pu marcher si ma discrétion n’était pas devenue une seconde nature. Je suis condamnée à ruminer, et ma seule action politique consiste à être là, et croire que ça décourage les propos réactionnaires.

Je travaille dans la crainte qu’on juge mon mode de vie, mes activités personnelles, mon peu d’ambition matérielle, mon refus des rites religieux. Aujourd’hui, j’aurais rêvé d’un travail de tranchée, harassant et bruyant. Ça m’aurait rendu la solitude plus facile. Le rythme du défrichage permet les bavardages. Surtout qu’avec la pente, les cheffes sont moins exigeantes. J’entends, en descendant mes fagots, des conversations qui m’agressent. La confrontation arrive au moment de la pause repas, quand une de mes collègues me demande comment s’est passé l’enterrement. Pas assez maligne sans doute, je laisse échapper que c’était une cérémonie sans prêtresse.

— Sans prêtresse ? réagit Abelle. Qui a fait la prêtresse, alors ?

— Personne. Ses amies se sont succédé. Il y a eu des discours, des chants. C’était beau.

Un silence gêné s’installe dans le groupe.

— On ne peut pas s’improviser prêtresse, reprend Abelle.

— Justement. Il n’y avait pas de prêtresse.

— Si des Femmes animent un enterrement, entonnent des chants pour la défunte, c’est du pareil au même. Vous avez beau dire : vous jouez les prêtresses. Et ça, je trouve ça choquant. La mort n’est pas un jeu.

— C’est justement parce que ce n’est pas un jeu que nous avons voulu que l’enterrement soit à l’image de Marir.

— Qu’est-ce que ça veut dire, à l’image de Marir ? Un enterrement sans règles ? Une parodie ?

— Non. Un enterrement qui respecte ses croyances, je dis, les larmes aux yeux. Un enterrement simple, sans dogme, sans faste, et qui célèbre la spontanéité, le corps éphémère.

— Éphémère ! Le joli mot ! Laisse-moi te dire que je ne comprends pas pourquoi on autorise ce genre d’enterrement. Nos cimetières ont une Histoire. Nous respectons certains cultes. Nous avons du respect pour les mortes, pour l’Être qui nous nourrit sur terre, et nous accueille dans l’au-delà. Je ne suis pas sûre de vouloir être enterrée à côté de personnes qui ne comprennent pas ça. Si vous ne croyez pas à la vie après la mort, pourquoi vous utilisez nos cimetières ?

— On n’a pas le choix. Il n’y a pas d’autre cimetière. Tu voudrais quoi ? Qu’on dépose son corps dans l’Être ?

Abelle reste interdite, puis vire au rouge.

— Pardon ?

— Ou nous sommes enterrées dans les cimetières symbiosistes, quelles que soient nos croyances, ou il faudra nous offrir à l’Être.

— Tu crois que tu joues à quoi, là ?

— Je ne joue à rien. Je dis juste que…

- Tu vas la fermer ta gueule ? On rigole pas avec l’Être ! Vous croyez que c’est drôle de jouer avec ses humeurs ? Nos ancêtres se faisaient dévorer vivantes ! Elles partaient à la chasse et ne revenaient jamais. Elles tombaient dans une de ses bouches et étaient sucées lentement, la peau, la chair et les os, jusqu’à ce qu’il ne reste rien, pas un seul cadavre à pleurer. C’est ça que tu veux ? Vivre une vie de peur ? Tu crois que ça va t’aider à être heureuse ? Pour moi, vous n’êtes que des dégénérées. Vous rêvez de mort et de souffrance. De grandes Femmes ont écouté la voix de l’Être, ont appris les gestes et les attitudes pour être acceptées, elles se sont pliées aux règles avec humilité, ont respecté les rites pour gagner le droit de vivre en paix. C’est grâce à elles que nous pouvons travailler tous les jours, que nous pouvons manger à notre faim, nous lever chaque matin sans nous dire que ce sera le dernier, que nous pouvons voyager, voir le monde. Alors je ne vais pas laisser une bande de folles jouer les apprenties sorcières et détruire notre civilisation avec leurs théories à la con ! Si tu veux crever, libre à toi, mais n’entraîne pas des innocentes dans la mort ! Tu parles encore une fois d’Éphémérité et je te jure que je te pète la gueule !

Alors le silence n’est plus interrompu que par les bouches qui mâchent, et par le grincement des tiges dans la brise.

8

Mon corps balbutie. Poser mes lèvres sur un verre d’eau suffit à me faire pleurer. À quoi bon ? Boire, vivre ? L’eau qui coule dans mon estomac est une pierre qui éventre. Même toucher le bois devient insupportable. Trop bruyant, trop heureux pour mon malheur. J’en veux à l’Être d’être sans âge, j’en veux aux montagnes d’être solides. Le soir, je m’abrutis d’alcool et de fatigue, les mains plongées dans ma pâte à papier. Je malaxe jusqu’à recouvrir la douleur du monde par celle des muscles et des os. Le temps libre n’est que temps mort. J’y entends une invitation de Marir à la rejoindre. J’ai envie de me frapper la gorge, de me trancher le cou, de me séparer de ma tête. Je ne serais plus qu’un tronc, sans âme, sans opinion, sans souffrance, qui ne se préoccuperait que de digérer et d’être digéré.

Je repense à l’événement auquel Zupinka m’a invitée. J’ai envie d’être prise par la main par ces Femmes, de m’intégrer dans un groupe pour diluer ma peine. Mais quand je me vois sur le chemin de l’université, mon image me fait horreur. Je me vois d’en haut et me trouve laide. Une parodie de Femme. Mon corps ne me semble plus voué qu’à la prostration et au deuil. Plus le temps passe et plus je me convaincs que je n’irai pas. Je n’y ai pas ma place.

9

Une policière m’attend devant ma porte et demande à entrer. J’ai honte du désordre, des verres posés à même le sol. Elle dit enquêter sur les circonstances du suicide de Marir, et que la version officielle – l’empoisonnement par le jaune – est insuffisante. Il manque le mobile, l’agenda des derniers jours. En somme, il manque le souffle de la mort avant qu’elle passe.

— Je n’ai rien à ajouter, je dis. Vous en savez plus que moi.

— Racontez toujours. Quand avez-vous vu Madame Tomé pour la dernière fois ?

— Une semaine avant sa mort.

— Vous vous rappelez où c’était ?

— Ici.

— Il y avait d’autres personnes avec vous ?

— Non. Seulement elle et moi.

— Avez-vous remarqué quelque chose de particulier ? Avait-elle un comportement qui vous a paru inhabituel ? Vous a-t-elle parlé de sujets qui vous ont semblé importants, ou étranges ?

Je repense au carnet, qui m’a prise de court et m’a ouvert une nouvelle facette de sa personnalité. Ou une dernière énigme en guise de testament.

— Oui, je réponds après quelques instants. C’est vrai qu’elle m’a semblé différente, ce soir-là.

Sur le visage de la policière apparaît un rien de lumière. Pas un