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Un monde composé de centaine de milliers de petites îles et un grand continent en son centre. Voilà le monde dans lequel vit Ali, ce garçon de 18 ans. Sa vie paisible va être à tout jamais bouleversé par la rencontre avec Maïwan, second du célèbre pirate et l'un des cinq roi des mers Bahtiyar. Une nuit, un rapt et le voilà embarqué sur un navire pirate. Lui qui déteste les pirates autant que la Marine ,se retrouve projeté dans une étrange aventure. Comment fera-t-il pour s'en sortir indemne ?
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Seitenzahl: 412
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Deuxième chance, novembre 2018 Vivre à nouveau, mai 2022
Un nouveau papa pour Noël, décembre 2019
Secret de famille, janvier 2021
La passion en M, juin 2021
L’amour au parfum de ghetto, novembre 2021
Aime-moi !, janvier 2022
Marie-Paule Dunant, née en 1982 à Thionville (57), est une entrepreneuse slasheuse depuis mars 2024. Elle exerce les métiers d'artisane en upcycling et d'assistante indépendante. Passionnée par l'écriture, elle consacre une grande partie de son temps à cette activité. Elle puise sa motivation dans ses deux chats, Collorado et Iowa.
Elle s'est mise à écrire durant l'adolescence de la fantasy et des contes pour enfants avant de se tourner il y a quelques années à des romans pour adultes.
Rapidement, elle trouve son affinité avec les couples LGBT. Après un passage sur des plateformes de partage, Marie-Paule se lance dans le monde de l'édition en 2019.
Ce livre ou plutôt cette aventure est dédicacée à toutes les personnes qui aime se perdre dans des aventures rocambolesques et pleines de compassion.
Je dédicace aussi cette histoire à toutes celles et ceux qui ont patienté 4 années pour enfin lire cette histoire.
Du même auteur
Marie-Paule Dunant
Dédicaces
Chapitre 1
Dans un lieu lointain sur la mer d’Opale
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Sur l’Argentière.
Quelques jours plus tard à bord de l’Argentière
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Du côté de l’Argentière
Quelque part sur l’île
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Quelques instants plus tôt.
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
En ces temps où les pirates régnaient en maîtres sur les mers et les îles, il existait encore des âmes qui parvenaient à échapper à leur domination et au chaos qui en découlait. L’île aux versants abrupts, presque ignorée des flibustiers, demeurait paisible et inviolée. Depuis près de cinquante ans, ses habitants ne se souciaient plus de ce qui se passait au-delà de leurs côtes. L’île semblait avoir tourné le dos au monde. Cependant, il restait des individus, comme Ali, qui cherchait passionnément l’aventure parmi les vagues furieuses.
Avec une énergie inépuisable, Ali relevait chaque jour le gant de tribulations trépidantes, où défis, escarmouches et exaltations tissaient son quotidien. L’appréhension lui était inconnue. Sa mère avait renoncé depuis longtemps à le diriger vers la prudence, alors que son père avait fait de son mieux pour enseigner au jeune homme l’essentiel de la défense, le maniement des épées et le fonctionnement des pistolets. Ce résolu père désirait par-dessus tout que son unique fils puisse affronter la vie tête haute. Un legs de vigueur et d’emportement qu’Ali avait visiblement adopté.
Cette nouvelle journée s’annonçait tumultueuse dès ses premières lueurs.
— Ali, viens te battre, si tu es un homme ! ordonna un type à la carrure imposante et à la peau brunie par le soleil.
— Vous pouvez toujours espérer. Vous autres crétins ne m’attraperez jamais. J’ai de bien meilleures choses à faire que de me batailler contre vous.
— Tu regretteras d’être encore sur l’île ! hurla, un autre garçon.
Sans effort apparent, Ali se déroba à leur vue en pénétrant la forêt. Ses adversaires, pétrifiés par la peur de l’inconnu, n’osèrent pas s’aventurer plus loin dans ce labyrinthe vert.
Ali mit fin à sa course effrénée lorsqu’il aperçut la crique secrète nichée entre les arbres — son havre de solitude préféré. Cet endroit était son sanctuaire, où toutes ses préoccupations semblaient se dissiper. Il descendit précipitamment la pente rocheuse avant de s’écrouler sur le sable encore chaud du soleil déjà haut dans le ciel.
Personne n’osait s’aventurer de ce côté-là. L’une des nombreuses rumeurs qui circulaient dans tous les villages de l’île affirmait qu’il s’agissait d’une tanière de pirates, même si personne n’en avait jamais vu. Mais, lui ne s’en souciait pas. Les bandits pourraient débarquer, il les recevrait avec le fer de son sabre, en dehors d’aujourd’hui. Son épée gisait sans doute sur son lit et il n’était pas réellement d’humeur. Il observa l’installation qu’il avait faite quelques années auparavant, ce qui lui permettait de camper quand bon lui semblait. Il aimait passer des nuits entières à regarder les étoiles et les navires qui défilaient sur la ligne d’horizon, lui donnant l’envie de voyager.
Absorbé par la quiétude des lieux, il n’avait aucune idée qu’ici, dans son oasis de sérénité, se produirait une rencontre destinée à bouleverser sa vie de manière irréversible.
*
Juste au-delà des vagues tranquilles, un navire grandiose et sinistre s’approchait doucement : l’Argentière, dont la proue, ornée d’un crâne, annonçait l’un des plus imposants bâtiments errant sur les eaux. Le drapeau noir, marqué d’une croix osseuse et d’une rose rouge, témoignait de l’appartenance à la flotte de Bahtiyar, l’un des cinq grands rois du royaume de Neptune. Son nom suffisait à instaurer une peur sans nom. Son ombre planant sur des territoires maritimes désertés par une force navale impériale vaincue, repliée sur les sphères de la riche aristocratie.
À son bord régnait une certaine agitation. Cela faisait des semaines qu’ils voguaient, sans pouvoir faire la moindre escale. Ils avaient subi deux tempêtes et de récurrents assauts de la marine. Malgré leurs forces, le nombre de blessés était considérable. À ceux-ci s’ajoutaient les premiers cas de scorbut depuis quelques jours. Il leur fallait des légumes et des fruits frais rapidement. Ils espéraient juste trouver une île avec un village et un médecin pour prendre soin de chacun. Faire face à l’urgence était une priorité pour le capitaine de renom.
— Capitaine, je pense que nous approchons finalement d’une île habitée. Si la tempête ne nous a pas trop fait dévier, d’ici à quelques heures, nous pourrons commencer à traiter l’équipage.
— Voilà enfin une bonne nouvelle, Maïwan. Il faudra toutefois être prudent, la Marine ne doit pas être très loin. Nous ne sommes pas en mesure de tenir tête en cas d’une nouvelle attaque.
— Nous accosterons de nuit. J’irai à la recherche d’un médecin et de provisions. Je prendrai avec moi Taddéo et quatre hommes valides. Une petite équipe suffira pour ce qu’il y a à faire.
Le capitaine opina du chef avant de tourner le visage vers l’horizon. Depuis le temps qu’il naviguait sur les océans, il en avait vécu des aventures et perdu des compagnons de fortune. En perdre un seul était pour lui aussi difficile que de voir mourir un membre de sa famille. Il avait arpenté tellement de fois toutes les étendues d’eau et pourtant il ne les connaissait pas encore toutes.
*
Alors que le crépuscule enveloppait le ciel, Ali quitta le monde des songes. Dans peu de temps, il allait se retrouver dans l’obscurité. Bien que tenté de demeurer jusqu’au petit matin, son estomac lui conseilla le contraire. Il avait à peine touché à son déjeuner et il ne restait plus aucune provision dans sa cachette afin de se sustenter.
Il s’étirait de tout son long comme un félin, quand tous ses sens se mirent en alerte. Une impression étrange l’envahissait. Il chercha du regard autour de lui le moindre indice qui lui indiquerait ce qui n’allait pas, mais n’en trouva aucun. Pourtant, son instinct ne le trompait pas. Il avait tellement l’habitude d’être seul, pour rester en permanence sur ses gardes. Il y avait une personne et cela ne pouvait pas être les jeunes de son village. Ils étaient trop bruyants pour passer inaperçus. Ali se redressa et prit le chemin pour rentrer chez lui, comme si de rien n’était. Au moment où il amorça son ascension, il sentit une main essayer de lui saisir le bras. Dans un réflexe de survie, il se déroba à la tentative de capture et envoya son agresseur au tapis.
Ce dernier fut stupéfié une seconde par cette riposte inattendue. Il ne pensait pas, un seul instant, que le garçon résisterait. Il se tenait prêt à étouffer ses appels à l’aide pour éviter l’éveil d’une garde qui pourrait se situer à proximité. Il ne semblait pourtant pas si redoutable. Il se releva rapidement, parant ainsi une seconde attaque tout aussi surprenante. Apparemment, celui qui se trouvait entre lui et son objectif était décidé à se défendre. L’obscurité grandissante n’aidait pas pour l’affrontement. Cela faisait un moment qu’il n’avait pas rencontré un adversaire qui méritait le détour. Dommage qu’il n’eût pas de temps à perdre, sinon il aurait fait durer le plaisir jusqu’à se lasser.
— Eh là, tout doux le gamin, je ne te souhaite aucun mal, lança-t-il avec nonchalance.
— Parce que vouloir m’attraper sans même indiquer votre présence signifie ça ? Qui êtes-vous ? Vous n’êtes pas d’ici. Personne ne vient dans cette crique. Êtes-vous un pirate ? Répondez !
— On se calme, mon mignon. Laisse-moi répondre, au lieu de me bombarder de questions. Oui, je suis un pirate et, en effet, je ne suis pas de cette île. On me connaît sous le nom de Maïwan, l’Alcyon. Et toi, comment t’appelles-tu ?
— Les pirates ne sont pas les bienvenus ici. Je suis capable de vous virer moi-même de ces lieux. Je sais me battre.
— Je n’en doute pas une seconde. Cependant, je ne resterai pas longtemps. Je souhaiterais juste trouver un docteur pour soigner nos blessés et quelques vivres. Mes camarades et moi allons faire ce que nous devons et ensuite, nous repartirons et personne ne sera meurtri.
— Qui vous dit que notre médecin de ville va vous aider ? Les habitants de l’île ne donneront rien à des flibustiers. Ils préfèreront se battre jusqu’au dernier que de vous nourrir de leur dur labeur.
— Il suffit de leur demander. Ensuite, j’ai maintenant en ma possession une monnaie d’échange contre leurs services.
— Et puis quoi encore ? Comme si j’allais accepter d’être un otage. Vous ignorez à qui vous avez affaire.
— Je n’ai pas besoin de l’avis d’un gamin pour aller voir le médecin. Et toi, tu es trop présomptueux et tu ne te rends pas compte dans le pétrin dans lequel tu viens de te fourrer.
— Je vous en empêcherai, répéta-t-il, tout en portant sa main droite à sa hanche avant de se rappeler que son épée était sur son lit.
— Je n’ai donc plus qu’à te maîtriser et à t’attacher à un arbre le temps que je fasse mon affaire. Je refusais d’arriver là ce soir, mais tu ne me laisses pas réellement le choix.
Ali se jeta dans la bagarre, n’ayant en tête qu’une seule chose, l’empêcher de passer. Maïwan esquiva sans trop de mal les attaques de cet individu. Malgré le fait que ce dernier fut si jeune, il croyait se débrouiller au corps-à-corps. Il s’amusa avec lui pendant quelques minutes avant de le maîtriser au sol, le temps de la distraction avait assez duré.
De surprise, Ali se raidit. Maïwan ignora ce qui se passa à cet instant, mais il se retrouva projeté au loin.
— C’était quoi ça ? possèdes-tu de la magie élémentaire ?
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Vraiment ? Comme c’est étrange, commenta Maïwan d’un air pensif.
Le garçon l’intriguait davantage. Mais, une mission bien plus importante l’attendait et il se préoccuperait de son cas plus tard. Il se concentra et lui envoya son propre pouvoir. Ali sentit ses forces et son corps l’abandonner. Avant de comprendre ce qui se passait, il perdit connaissance.
— Dis Maïwan, tu en mets du temps pour grimper une paroi. Oh, désolé, tu étais occupé avec… avec un gamin ? s’exclama Taddéo. Es-tu en manque à ce point-là ? C’est moche d’en oublier la mission. Pour le second de l’équipage, tu offres une sacrée image. C’est qui d’ailleurs ?
— Un habitant de l’île qui sait se battre et possède un don. Garde-le à l’œil, Taddéo, le temps que je me rende au village pour chercher le médecin. Par pitié, enlève-toi de la tête tes idées salaces. Comme si j’avais le temps de batifoler. Les autres, vous me suivez avec les sacs. On se dépêche, nous n’avons pas toute la nuit.
— Sois rassuré, je t’attends sagement. Enfin, ne traîne pas trop, on ne sait jamais.
Taddéo sourit tout en haussant les épaules et attacha le garçon inconscient. Il avait hâte d’avoir plus de détails sur ce fameux affrontement. Il connaissait depuis si longtemps son ami, qu’il lui cachait forcément une information.
Maïwan s’en alla rapidement vers le village le plus proche, suivi de près par les quatre volontaires pour la mission. Malgré l’obscurité, il arriva à destination en à peine quelques minutes. Il fut étonné qu’avec le bruit un peu plus tôt, personne ne fut sorti. Surtout vu la courte distance qui les séparait de la falaise. Son adversaire n’avait pourtant pas été discret en parlant. Il repéra une boutique et, d’un signe, il ordonna à ses hommes de faire le plein de produits nécessaires pour parer au plus urgent. Ils devaient ramener tout ce qui était fruits et légumes frais. Pendant ce temps-là, il chercha de son côté le praticien qu’il finit par trouver grâce à la plaque qui virevoltait avec le vent.
Moins d’une heure après leur arrivée sur l’île, ils étaient à nouveau prêts à embarquer avec tout ce dont ils avaient besoin pour reprendre le large et un médecin qui tremblait comme une feuille. Maïwan n’avait pourtant pas utilisé la force pour le faire venir. La mission fut vraiment trop facile et l’absence de la Marine aida aussi.
— Qu’avez-vous fait à Ali ? paniqua le praticien, de plus en plus pâle.
— Ah, c’est ainsi qu’il s’appelle. Je vous rassure, nous ne lui avons rien fait. Enfin, pour le moment. Tout dépendra de votre coopération. Vous nous rendez ce service et le garçon pourra repartir vivant avec vous. Vous n’y mettez pas du vôtre, alors il nourrira bientôt les requins et autres espèces carnivores.
Le médecin voyait bien dans l’éclat qui se reflétait dans le regard de son ennemi que les menaces n’étaient pas prononcées à la légère. Il n’avait donc pas le choix que de les suivre et d’obéir, même si l’otage en question n’était pas une personne qu’il portait dans son cœur. Il refusait d’avoir la responsabilité de sa mort sur la conscience.
Maïwan prit Ali et le jeta sur son épaule. Ils montèrent tous à bord de la petite embarcation qui s’éloigna aussi rapidement que discrètement pour rejoindre le navire.
Sur le pont de L’Argentière, les hommes toujours en condition étaient occupés à tout mettre en ordre. Les réparations tournaient à plein régime. Ils avaient seulement vingt-quatre heures pour que le navire soit de nouveau prêt à retourner au large et à poursuivre leur voyage.
Pendant ce temps, les blessés étaient alités dans le réfectoire, réaménagé à la hâte en une infirmerie de campagne. Ceux qui avaient une certaine connaissance de la médecine étaient soucieux de garder les plus graves vivants, désinfecter et changer les pansements. Bahtiyar regardait de sa position habituelle toutes les opérations. Même si la mort était commune, il tenait à ce que tout le monde s’en tire, même avec quelques cicatrices.
— Revoilà Taddéo et Maïwan, capitaine.
— Ils ont fait vite et tant mieux. Merci Vlad. Nos compagnons seront en mesure d’être traités.
— Nous allons aussi pouvoir repartir rapidement. Les travaux les plus urgents sont sur le point d’être achevés.
Les pirates amenèrent le médecin à bord, tandis qu’Ali, encore inconscient, reposait sur l’épaule de Maïwan. On aurait pensé que l’officier de bord portait seulement un sac vulgaire. Taddéo conduisit le médecin au réfectoire sans l’épargner.
— C’est un étrange butin que tu nous ramènes là, Maïwan, commenta le capitaine.
— On va dire qu’il s’agit juste d’un otage pour s’assurer que le médecin fasse correctement son travail.
— Je vois. Mais, il ne doit pas y avoir qu’une seule raison. Voilà longtemps que je te connais. Vous l’auriez laissé sur les lieux avec l’un des hommes, si c’était juste un otage.
— En effet, j’ai affronté ce garçon qui, si je n’avais pas utilisé mon propre pouvoir, aurait pu me faire passer un moment difficile.
— Te battre ? Voilà qui est encore plus intrigant. Tu n’es pourtant pas n’importe qui. Posséderait-il une quelconque magie ?
— Il a le pouvoir de tout repousser et il agit comme une protection. Mais, je ne sais même pas s’il s’en aperçoit. Il semble même avoir été pris de court.
— Je comprends. Seul ton don a pu l’arrêter. Si la marine lui tombait dessus, on devrait s’inquiéter.
— Je le pense aussi.
— Parfait, Maïwan. J’ai pris ma décision. Il va se joindre à nous. S’il peut résister au second qui commande mon armada, alors il a une place parmi nous. Je ne doute pas qu’il nous apportera beaucoup. Repose-toi, on se revoit dans la matinée. Je ne pense pas que le médecin termine avant. Et je ne veux pas que tu abuses de ton propre pouvoir.
— Vous avez raison. Bonne nuit, capitaine.
Maïwan partit dans ses quartiers avec Ali. Il le déposa sur la couchette après avoir enlevé ses chaussures et prit quelques précautions de sécurité avant de s’installer sur le hamac de fortune. Il ne voulait pas se trouver poignardé au milieu de la nuit, même si cela ne risquait pas d’être fatal.
*
Le gargouillement de son ventre réveilla Ali. Sa tête était très pesante et il sentait que son corps venait de passer à travers une déchiqueteuse. Cependant, ce n’était pas sur quoi il s’appuyait qu’il aurait pu se retrouver dans cet état. Un doux roulement et des voix au loin lui procuraient une certaine paix. Pourtant, il manquait une information à ce décor.
Soudain, il ouvrit les yeux, quand les souvenirs d’avant sa perte de conscience ressurgirent. Tous ses sens étaient de nouveau en alerte.
— Ah, enfin réveillé ! Je pensais un instant que j’étais allé un peu trop loin. Au moins, tu ne m’as pas tenu éveillé la nuit, ce qui est suffisant.
— Mais où suis-je ?
— À bord de l’Argentière.
— Quoi ! s’écria-t-il. Comment c’est possible ? M’avezvous kidnappé ?
— On pourrait dire ça. Maintenant, tu es un gage pendant que le docteur soigne nos blessés. Ensuite, nous aviserons.
— Espèce de pirate de bas étage.
— Outch. Ça fait mal à ma fierté.
— Vous n’en avez aucune, vous les pirates.
— Ne dis pas cela. Je ne t’ai pas tué lorsque j’aurai pu facilement le faire.
— Un otage mort ne vous sera d’aucune utilité.
— Tu marques un point, je l’avoue. Aimes-tu toujours avoir le dernier mot ?
— Quand j’ai raison, oui, et encore plus lorsqu’il s’agit de mes ennemis.
Le ventre d’Ali se rappela, au même moment, à son bon souvenir.
— Tu veux manger quelque chose ?
— Rien de ce qui ne vient d’un pirate.
— Comme tu veux. Mais, tu vas devoir m’accompagner, parce que contrairement à toi, je meurs de faim. Pour ta gouverne, la nourriture consommée vient de ton île. Je doute que ce soit empoisonné.
— Qu’avez-vous fait aux habitants de l’île ?
— Tu veux vraiment le savoir ? lui demanda-t-il avec un sourire carnassier.
— Vous… Vous les avez tués !
Quelques instants de silence s’établirent entre les deux hommes. Maïwan savourait intérieurement la réaction qu’il avait déclenchée auprès de son hôte forcé. Il trouvait cependant étrange de ne pas avoir l’air particulièrement préoccupé par sa famille. Les poings d’Ali se serrant un peu plus à chaque instant sous son regard, Maïwan conclut qu’il était temps de le soulager de son tourment.
— Ils sont tous sains et saufs. Je ne crois pas que quiconque l’ait remarqué. Maintenant, peut-on y aller ?
— Et si je ne veux pas venir ?
— Je peux toujours te porter sur mon épaule pour t’emmener. C’est comme tu veux. Que décides-tu ? Fais vite, tu épuises ma patience.
— C’est bon, je te suis. Il me reste un peu de dignité.
Ali le suivait, traînant les pieds. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, ils rencontrèrent d’autres pirates qui saluèrent Maïwan et n’hésitèrent pas à faire un commentaire grivois sur Ali. Ce dernier sentit même une main se poser sur ses fesses et laissa échapper un cri de surprise. Aussitôt, un bras puissant le tira contre un torse.
— Pas touche mec. Je l’ai déjà réservé. Tu devras attendre la prochaine escale ou tu devras faire des arrangements avec tes amis. Après tout, ce n’est pas ce qui manque.
— Tu n’es pas sympathique, Maïwan. Tu as toujours les plus belles pièces. Tu pourrais penser à nous à l’occasion.
— Celui-là est même exceptionnel, alors bas les pattes. Mais, je penserai à vous quand je prendrai mon pied.
Ali fulminait d’avoir été qualifié de simple morceau de viande. Il n’était la proie de personne et encore moins pour ce genre d’attention. Il n’avait pas l’intention de finir prostitué à bord d’un bateau pirate. Son ravisseur ne payait rien pour attendre, la scène qui venait juste de se passer renforçait son image de ces individus.
Ils finirent par rejoindre le pont sur lequel d’autres mangeaient déjà. Maïwan se rendit à l’endroit où ils servaient la nourriture et prit un plateau qu’il remplissait joyeusement avant d’éloigner son captif de la foule. Ils s’établirent au milieu d’un groupe de personnes qui parlaient calmement. Maïwan fit le tour de présentations. Ali les ignora royalement, faisant rire une personne derrière lui. Tournant brusquement, il se retrouva face à face avec un homme de taille imposante. Sa mâchoire faillit se décrocher.
— Ali, voici notre capitaine, Bahtiyar.
— Alors c’est donc le morveux qui a tenté de terrasser mon bras droit. Tu as fini par te réveiller. Ne vous voyant pas sortir de la cabine, nous avons cru que tu avais eu la peau de Maïwan.
— Si seulement j’avais eu le temps, murmura-t-il.
— Il me plaît bien le petit mousse. Ne le maltraite pas trop, Maïwan, s’exclama Bahtiyar tout en rigolant.
— Je ne suis pas un mousse.
— Ne t’en fais pas pour ça. Ce n’est pas ce que je compte faire, répondit Maïwan. J’ai d’autres projets.
Le visage d’Ali se décomposa littéralement, en se rappelant l’altercation quelques minutes plus tôt. Il allait donc vraiment être utilisé à cette fin ! Voici de ce fait qu’elle était son triste sort ! Il avait une grande préférence pour la mort.
Alors que tout le monde reprenait ses occupations, il refusait ce que Maïwan lui proposait. Les autres interrogèrent du regard le second de l’équipage qui haussa les épaules. Cependant, l’estomac d’Ali grognait de plus en plus avec toutes ces senteurs tentantes qui l’assaillaient de toutes parts. Cela devait faire près de vingt-quatre heures qu’il n’avait rien mangé et il commençait à se sentir mal ; la résistance devenait difficile. Un sandwich se présenta devant son champ visuel.
— Mange un peu. Je te promets que ce n’est pas empoisonné ou quoi que ce soit d’autre.
— C’est toujours un délice ce que je prépare, s’indigna Taddéo. Si tu n’aimes pas ça, tu as un goût horrible pour la nourriture.
— On le sait bien, lui répondit Maïwan. Mais pas lui.
— Hors de questions, lâcha Ali.
— Écoute, si tu ne le manges pas de toi-même, alors je devrais te gaver comme une oie.
— Tu n’oserais pas.
— Tu veux parier ?
— Attention gamin, Maïwan met toujours ses menaces à exécution, intervint Vlad.
— Je ne suis plus un gamin, mais un homme.
— Par les dieux des mers ! Tu peux donc manger seul, renchérit Maïwan.
Ali regarda quelques instants le sandwich avant de le prendre brusquement et de manger une première bouchée. Quand celle-ci descendit en lui, il laissa échapper un soupir de bien-être. Les autres se retinrent de rire, refusant de le braquer à nouveau. Il acheva la première collation rapidement. Quand il regarda vers le bas, il en trouva un second. Il leva les yeux à la recherche du coupable, mais aucun des pirates ne s’intéressa à lui. La faim étant trop forte, il le saisit et lui fit honneur. Quelques minutes plus tard, il était enfin rassasié. L’atmosphère autour de lui était très agréable. L’environnement chaleureux du bateau tranchait étonnamment avec ce qu’il avait présupposé de ses occupants. Ali trouvait difficile de croire qu’il était parmi des hommes sans foi ni loi et qui n’hésitaient pas à tuer.
L’image de sa mère ressurgit simultanément. En dépit de leurs nombreuses querelles, elle était probablement très inquiète. Il était la seule personne qui lui restât. Il devait retourner au village rapidement, peu importait le moyen. À ce moment-là, il vit le médecin du village se diriger vers eux.
— Doc !? Avez-vous fini ?
— Ah… Ali. Je me réjouis de te voir en pleine forme, répondit-il avec de l’hésitation dans la voix.
— Il n’est pas encore venu le jour où je ne serais pas en forme.
— Je n’en doute pas une seconde, toutefois. Mais, je n’arrive pas à te féliciter. Ta mère a de nouveau eu des ennuis à cause de toi. Devais-tu casser le bras de Melon ?
Aussitôt, Ali passa en mode défensif. Pourquoi parlaitil de ce sujet en milieu hostile ? Les pirates qui se trouvaient tout près écoutaient l’échange. On avait piqué leur curiosité.
— Et j’aurais dû faire quoi, à votre avis ? Attendre qu’il me balance du haut de la falaise ? Parce que je suis sûr qu’il ne s’en est jamais vanté. Mais il sait geindre.
— Te battre n’est pas la solution.
— C’est la seule solution que mon père m’ait apprise avant de mourir.
— Ton père n’était pas un exemple, loin de là. Ce n’était qu’un meurtrier. C’est ce qu’il méritait.
— Je ne vous permets pas de parler de mon père de cette façon. Vous l’avez vendu à la Marine pour sauver votre peau.
— Tu ne sais rien de ces histoires. Cela concerne les adultes.
La discussion se tourna à nouveau vers le règlement des comptes. Ali ne supportait pas d’entendre le prénom de son père traîné dans la boue. Ni l’un ni l’autre ne prêtaient attention à tout ce qui les encerclait.
— Je sais parfaitement ce qu’il s’est passé. J’ai vu tout ce qui s’est passé. J’étais ici quand vous êtes arrivés avec la Marine. J’étais sur place et j’ai vu Akmar le poignarder avec sa lame.
Maïwan, qui n’avait manqué aucune miette des échanges, sentit la colère monter en lui et décida d’intervenir, avant qu’un meurtre ne se produise sur le pont. Le moment était mal choisi.
— Si vous avez fini, je vais vous ramener sur la rive, lança-t-il tout en saisissant l’épaule du médecin. Nous avons été trop longtemps ici. Par ailleurs, je ne crois pas qu’il soit approprié que vous soyez ici pour une autre minute.
Maïwan avait fortement insisté sur certains mots. Le résultat désiré eut lieu et il vit l’homme avaler devant lui.
— Oui, c’est bon. Le plus tôt vous disparaissez, le plus tôt la vie sur l’île peut revenir à la normale.
— Bien, allons-y alors. J’en ai pour moins d’une heure. Taddéo et Vlad, surveillez Ali le temps que je revienne.
— Bien sûr, répondirent-ils en chœur.
— Comment ça ? Je dois rentrer ! Vous ne pouvez pas me retenir ici !
— Écoute Ali, pars avec eux et ne sois plus un poids pour le village. Ta mère ne s’en portera que mieux, intervint le doc. Elle va enfin avoir une nouvelle vie.
— Vous ne pouvez pas dire ça !
— Vas-y Maïwan, avant que je ne décide de le tuer de mes propres mains, coupa Bahtiyar.
Ali se débattit, refusant de rester avec des pirates. Même s’il détestait les gens sur son île, c’était sa maison. Taddéo et Vlad l’emmenèrent avec force dans la cabine de Maïwan. Comme l’avait prévenu ce dernier, ils furent prudents quant à l’étrange pouvoir qu’il possédait, ne voulant pas en faire les frais dans l’immédiat.
*
Maïwan dirigeait le bateau en silence, un peu trop. Cependant, ils ne tardèrent pas à arriver sur la plage.
— Dites, j’ai une question à vous poser. Ali, est-il au courant qu’il a un des pouvoirs élémentaires ?
Le docteur se raidit encore davantage.
— Non, personne ne lui a dit. Il ne manquerait plus qu’il le sache.
— Et pourquoi ?
— Il aurait pu créer encore plus d’ennuis qu’il n’en cause déjà.
— Je vois.
— Vous rendez un grand service aux habitants de l’île en l’éloignant d’ici. Nous ne pouvons qu’être dans une meilleure situation.
Le docteur commença à marcher loin pour retourner au village quand il entendit une explosion avant de tomber, inerte, sur le sol.
— Nous, les pirates, nous sommes des gens sans le moindre scrupule d’après les rumeurs. Mais, tu fais pire que nous. Tu ne pensais pas que son père méritait de vivre. Ta vie était sans valeur par rapport à la sienne.
Maïwan reprit le chemin vers l’Argentière, qui leva l’ancre aussitôt. Dès que les ordres furent donnés, il revint dans sa cabine pour affronter un vrai dragon. Sa journée était loin d’être finie, et il n’y voyait pas d’inconvénient. Après tout, il avait peut-être trouvé une nouvelle recrue.
Ali était plongé dans ses pensées, confiné dans l’exiguë cabine de Maïwan. La motivation derrière cette manière singulière de le traiter lui échappait complètement. Ce genre de pratiques ne correspondait pas aux us et coutumes de la piraterie.
Non. En règle générale, les pirates évitaient de s’encombrer d’otages, sauf s’ils envisageaient de les vendre comme esclaves.
Mais, par-dessus tout, une préoccupation bien plus pressante dominait ses pensées. Les paroles du médecin de son village. Il se sentait trahi par tous les habitants de l’île. Il n’avait pas envie de croire que sa mère se réjouirait sans son fils autour d’elle. Certes, Ali lui en faisait voir de toutes les couleurs, mais il n’en restait pas moins son enfant, la chair de son sang.
Le médecin lui mentait sans aucun doute. L’état des autres abrutis n’était pas volontaire. Il se souvenait tout de même de la scène. Melon était tombé lourdement sur son bras et un craquement sec avait résonné. On avait cependant tenté de le noyer. Cette réaction des habitants le faisait souffrir davantage que les combats quotidiens. Il ne se serait jamais attendu à ce qu’on lui dise cela un jour. Même être retenu captif faisait moins mal.
En face de lui, Taddéo et Vlad le regardaient faire les cent pas dans les quelques mètres carrés qui constituaient la cabine. Ils souhaitaient savoir quels étaient les motifs de cet état. Était-ce le fait d’être enfermé ? Ou alors cela concernait-il l’échange avec le médecin ? Il avait une tête de lion dans une cage.
— Tu sais Ali, si tu continues comme cela, on va devoir changer le plancher pour usure, prévint Taddéo.
— Ce n’est pas mon problème. Il faut que je m’occupe de choses plus importantes.
— Serait-ce ce qu’a dit le doc avant de quitter le navire ?
— Je suis sûr qu’il mentait. Les gens, et même ma mère, n’ont pas cette opinion de moi. C’est impossible. Il a calomnié comme à son habitude. Il essaye simplement de m’effrayer.
— C’est bien la première fois que l’on me sort qu’un médecin peut leurrer, intervint Vlad. Taddéo, tu crois qu’il a guéri ou tué les nôtres ?
— Je commence moi aussi à avoir un doute.
— Il a toujours collaboré avec la Marine. Il a trahi mon père. Il peut tromper tout le monde. Et je ne serais pas surpris qu’il appelle la marine à son retour.
— Ça, je doute qu’il le fasse, lui répondit Maïwan qui venait de franchir la porte.
— Comment ça ?
— Tu n’as pas à t’inquiéter. Merci, les gars, vous pouvez vous remettre au travail.
— De rien. On se voit plus tard Ali, dit Taddéo, en repartant avec Vlad.
Une fois la porte fermée, Ali a finalement cessé de marcher pour affronter Maïwan.
— Tu n’as pas le droit de me garder ici prisonnier. Je dois rentrer chez moi.
— Mais tu n’es pas prisonnier. Tu peux faire ce que tu veux.
— Parfait, alors, je quitte ce navire.
— Cela est impossible malheureusement. L’Argentière a levé l’ancre il y a quelques minutes. Nous sommes sur le chemin du retour vers notre territoire nordique.
— Quoi ? Mais, ce n’est pas réel. Je ne peux pas partir avec vous là-bas.
Ali devint pâle lorsqu’il comprit qu’il quittait irrévocablement son île. Il avait certainement rêvé d’aventures, mais jamais sur un navire pirate. Il voulait devenir explorateur, rien de plus.
— Qu’est-ce que je deviendrai ? murmura-t-il.
— Un pirate. Tu verras, la vie ici est magnifique.
— Non, non, non. Ce n’est pas possible.
— Pourquoi donc ?
— Parce que c’est mal.
— On n’est pas des enfants de chœur, certes. Mais, la vie n’est pas si mauvaise. Notre société nous diabolise parce que nous sommes libres.
— J’ai raison. Je ne peux pas rester.
— Écoute, on va faire un marché.
— Je ne te fais aucunement confiance comme à personne d’ailleurs. Tout le monde est prêt à se trahir à n’importe quelle occasion.
— Alors, c’est à moi de te montrer comment faire confiance à certaines personnes. En tout cas à nous, les membres de l’équipage de Bahtiyar de te le prouver.
— Aucune chance que cela se produise.
— Tu veux que l’on parie ?
— Tu veux parier sur tout, ma parole.
— Comme toi qui veux avoir raison tout le temps. Allez, s’il te plait, reste avec nous quelque temps. Si c’est vraiment trop dur pour toi, alors je te ramènerai à ton île.
— De toute façon, je n’ai pas d’autre possibilité pour le moment.
— Viens, je vais te faire visiter le bateau pour que tu te familiarises avec les lieux. Il est assez grand pour s’y perdre.
Ali hocha la tête, poussa des soupirs, se résigna à son sort pour le moment. Il se promit mentalement de trouver une solution pour s’échapper d’ici à la première occasion.
L’ampleur du bateau défiait toute comparaison. Il lui était impossible d’être sûr de mémoriser l’intégralité du bateau. Il était essentiel qu’Ali élabore sans tarder une carte pour sa sûreté et pour éviter de s’égarer lors de sa tentative d’évasion. Il leur avait fallu toute l’après-midi pour visiter l’ensemble des étages. Profitant de leur passage, Maïwan avait vérifié dans chacun des vingt dortoirs si une couchette était encore inoccupée. La taille de l’équipe s’était graduellement accrue, poussée par un flux incessant de recrues. Quelques pièces étaient même saturées. Il fit donc mettre un lit supplémentaire dans ses propres quartiers en attendant de lui trouver une place. Il doutait fortement qu’Ali consente à partager le même lit que le sien. Bien que l’espace disponible dans sa cabine fût grandement diminué, cela ne représentait aucun souci pour lui.
À la tombée de la nuit, chacun se réunissait dans le réfectoire, l’absence des blessés évacués vers un dortoir créant une atmosphère plus légère. Ali prit place au sein du cercle familier de la veille, son plateau chargé témoignant de sa volonté de rester fort. Sa priorité était de conserver son énergie en vue de l’instant décisif où il pourrait enfin retrouver la liberté. Dans la salle, les autres pirates le regardèrent d’une façon étrange. Certains faisaient preuve d’hostilité, d’autres de jalousie. Un étranger faisant résidence à leur table d’officiers était un spectacle pour le moins inhabituel.
— Ali, j’ai entendu dire par Maïwan au capitaine que tu étais habile dans l’art du combat qu’en est-il ? Quelle arme maîtrises-tu ? demanda Vlad.
Ali prit quelques instants pour y répondre. Il n’était pas certain de pouvoir le dire ou non. C’était quand même un atout pour tenter de fuir. Après quelques réflexions, il lâcha tout de même l’information.
— L’épée et les armes à feu, surtout, et mon père m’a appris le corps-à-corps aussi, mais je ne suis pas à l’aise.
— Waouh, impressionnant pour un gamin. Au plaisir de croiser le fer avec toi alors.
— Tu as raison, Vlad, intervint Taddéo. Demain sera consacré à une suite d’épreuves afin de jauger son niveau.
— Je dois vous rappeler que je suis ici contre mon gré et sans mes armes restées sur l’île.
— Aussitôt, les grands mots. Mais ne t’en fais pas, nous avons une bonne armurerie à bord, lui répondit Taddéo. Je suis persuadé que Maïwan se fera un plaisir de te la montrer.
— On verra ça, demain, intervint le concerné.
— On devrait organiser un après-midi shopping pour toi, suggéra Héloïse, détournant l’attention. Tu auras besoin de nouvelles tenues, celle que tu portes est dans un sale état.
— Ah non tout sauf ça, gémit Ali.
— J’adore personnellement cette idée. Je vous accompagnerai, dit Maïwan.
— Cela pourrait être une très bonne idée, renchérit Taddéo.
— J’ai encore moins envie d’y aller d’un coup, répondit Ali tout en s’effondrant sur la table.
Les autres éclataient de rire aux dépens de la nouvelle recrue. Bien que réticent à l’idée de se mêler à eux, aucun signe ne trahissait une quelconque intention de déserter.
— Ne t’en fais pas, je te protégerai de cette bande de pervers.
— Je peux me défendre seul.
— Je n’en doute pas pour avoir mis au tapis notre cher Maïwan, répondit Taddéo tout en rigolant.
— Ouais, c’est bon, les gars. C’est l’unique fois que je me fais avoir par un enfant.
— Je ne suis pas un enfant ! bougonna Ali.
— Tu n’as pourtant pas le moindre poil au menton.
Ali constata que les maîtres d’équipage, le second et le canonnier étaient très différents les uns des autres. Maïwan, le seul blond cendré des officiers supérieurs, ne semblait pas embarrassé de toujours marcher torse nu. Il avait le respect de tous, malgré ses plaisanteries et ses manières désinvoltes. Vlad avait le charme de la bourgeoisie dans ses vêtements. Ses propos trahissaient ce qu’il était vraiment. Taddéo, vêtu d’un chemisier blanc immaculé, paraissait soucieux de rester impeccable. Ali s’était aperçu, en peu de temps, que ses mains étaient bien errantes. Héloïse était la seule femme autour de la table. Cependant, comme la plupart des hommes, elle portait un sarouel encerclé par une ceinture. Ali avait de la difficulté à retenir tous les noms. Cependant, leurs accents et leurs caractéristiques physiques lui indiquaient explicitement qu’ils ne provenaient pas tous de la même île.
Ils discutèrent encore un moment avant que chacun ne regagna ses quartiers, sauf Maïwan, de faction pour la première partie de la nuit. Héloïse se proposa de ramener Ali à sa cabine commune. Ce dernier profita de l’absence temporaire du second de l’équipe de Bahtiyar pour prendre une belle douche. Comme l’avait souligné Héloïse, il se retrouva sans affaire de rechange. Il se permit alors de fouiller et de se servir dans les affaires de Maïwan. Il trouva un short et une chemise, dont il retroussa les manches. Ali nettoya ses affaires afin de les avoir pour le lendemain. Il ne comptait pas sortir dans cet accoutrement. Il était sûr d’être encore davantage sujet à des rumeurs. Il était presque minuit lorsqu’il s’étendit sur le lit mis en place pour lui. Épuisé par cette première journée en mer, il dormait profondément quand Maïwan revint une heure plus tard.
Celui-ci sourit lorsqu’il le vit habillé de ses vêtements, la couverture ayant glissé sur le sol. Il la ramassa et la remit sur son camarade de chambre. Cette journée l’avait, lui aussi, épuisé et il rejoignit rapidement Ali au pays des songes.
*
Le lendemain, Ali s’éveilla en premier. Il s’étira longuement. Il n’avait pas dormi aussi bien depuis des années. Pourtant, il ne se trouvait plus à la maison. À chaque instant, il s’éloignait de son pays d’origine. Il se frappa les joues pour se ressaisir. Terminé l’apitoiement sur son sort, il allait se motiver pour s’en sortir. Se lamenter et ressasser le passé n’était pas utile. Ali enfila sa tenue sèche. Tandis qu’il quittait la salle de bain, il regarda la couchette de Maïwan. Il dormait toujours dans un sommeil paisible. Il sortit sur la pointe des pieds et tenta de se diriger vers le réfectoire, mais se perdit deux fois. Heureusement, il finit par rencontrer Taddéo qui le guida vers le bon endroit.
— Quand accostera-t-on de nouveau ? demanda-t-il entre deux bouchées de pain.
— Tu veux une date pour t’enfuir ?
— Je n’ai jamais dit que je resterai ici.
— Normalement, juste avant d’entrer dans le Canal des Hurleurs. En quelques jours, si le temps le permet.
— C’est quoi le Canal des Hurleurs ?
— Une zone maritime dangereuse. Des centaines de navires ont terminé au fond de ce passage. Il y a des rapides et des roches qui sortent de la mer, causant des tourbillons. C’est difficile de trouver le bon courant quand on n’est pas un marin expérimenté. Mais, si tu l’attrapes, alors ton bateau arrivera à bon port. Ce n’est jamais une partie de plaisir sur le moment.
Ali ne put s’empêcher de frissonner à cette annonce. En réalité, il connaissait uniquement son île. Peu de livres évoquaient le monde autour de lui.
— Tu verras, la vie à bord est vraiment géniale. Nous ne nous ennuyons jamais.
— Sans doute, lui répondit-il sans réelle conviction.
Après le petit-déjeuner, il monta sur le pont et s’accouda au bastingage pour admirer l’étendue bleue qui les entourait. Tout semblait si paisible. Il ignorait quelle sorte d’aventure pouvait bien l’attendre. Au fond de son cœur, il savait qu’une partie de son rêve se réalisait, mais il n’avait jamais imaginé être au milieu de pirates. Il ne s’agissait pas de l’aventure tranquille qu’il espérait. Qu’avait ressenti son père la première fois qu’il avait pris la mer ? Les conditions n’étaient sans doute pas les mêmes. Un brin de nostalgie s’installa en lui.
Derrière lui, Bahtiyar le regardait d’un air bienveillant, Maïwan et John à ses côtés.
— D’ici à quelques jours, il devrait s’être habitué à vivre parmi nous, s’exprima John.
— Il vaut mieux. Sinon, il risquerait de vite dépérir, argumenta Maïwan.
— Nous devons déterminer au plus tôt la nature de sa magie, Maïwan, et assurer qu’il en maîtrise les arcanes.
— Nous le découvrirons rapidement, je pense. Mais, j’ignore comment il va réagir. Pour l’instant, les gens lui ont toujours menti.
— Au fait Maïwan, que s’est-il passé avec le doc après votre départ ? questionna John.
— Je n’ai pas aimé comment il traitait Ali. Là où il est, il ne pourra plus jamais lui faire de reproches.
— Cela ne m’étonne même pas de toi, s’exclama à pleins poumons Bahtiyar.
Pour chacun, cette nouvelle journée semblait merveilleuse. Tout le monde était pressé de voir enfin le spectacle qui promettait tellement et qui signifiait qu’ils retournaient chez eux. Pour certains, c’était aussi l’occasion de retrouver un mari ou une femme et des enfants, laissés à terre.
Maïwan mena Ali à travers les couloirs tortueux du navire jusqu’à l’armurerie. L’abondance et la variété des armes laissèrent Ali bouche bée. Il n’avait jamais vu un tel arsenal, même celui détaillé dans le livre que son père lui avait offert. Il y en avait vraiment pour tous les goûts. Après avoir scruté les étagères, Ali s’empara d’une épée qui lui rappelait celle de son père. Après quelques essais, il décida que celle-ci lui conviendrait. Elle était idéale : légère et de taille raisonnable pour permettre des mouvements agiles.
Maïwan lui trouva un pistolet qui ne serait pas trop lourd pour ses poignets. Sa morphologie longiligne le distinguait des carrures plus musclées de la plupart des membres de l’équipage. Ali lui fut silencieusement reconnaissant.
Avec l’arsenal présent dans cette pièce, Ali pouvait terrasser son adversaire. Cependant, il n’était pas certain de pouvoir en sortir indemne contre les autres.
Ils revinrent ensemble sur le pont où de nombreux pirates s’étaient déjà réunis pour voir le spectacle du jour. Même Bahtiyar avait pris place sur son siège fait de tonneaux vides afin de voir de quel acier était faite la nouvelle recrue.
Le premier adversaire à se présenter devant Ali fut Vlad, le timonier. Autour d’eux, les paris allaient bon train. Malgré ses nombreuses journées d’entraînement, Ali se sentait tendu. Après tout, il se trouvait en territoire hostile. Ils avaient beau tous paraitre sympathiques, ils n’en restaient pas moins des pirates. Mais, il ne comptait pas baisser les armes si facilement.
— Alors, prêts à nous montrer tous tes talents, Ali ? Je te promets de ne pas y aller trop fort. Je ne voudrais pas t’abîmer avant que tu aies fait tes armes contre de véritables adversaires.
— Pas la peine de me ménager. Mon père ne l’a jamais fait. Ce n’est pas aujourd’hui que j’en ai besoin.
— Il n’a pas froid aux yeux, commenta Taddéo. Il ne connaît vraiment pas la réputation de notre équipage. Je le plains grandement.
— Dès notre première rencontre, je l’ai vu dans son regard, lui répondit Maïwan. Il va vous étonner, j’en suis persuadé.
Bahtiyar donna le signal du début du combat. Ali s’élança le premier. Le choc des lames retentit sur tout le bateau. Chaque témoin sur le bateau s’était muré dans le silence, les yeux captivés par la danse mortelle des épées entre Vlad et Ali. Au bout de quelques instants, les encouragements pour chaque combattant allèrent bon train. Des billets passaient même de main en main. Les paris étaient serrés entre les deux adversaires.
Comme l’avait promis le commandant, il retint la plupart de ses coups, voulant tester l’étendue des capacités du nouveau. Les attaques manquaient encore parfois de force, mais Vlad semblait plus que satisfait du test. Il mit fin au duel au bout d’une demi-heure d’échange. Ali se laissa tomber sur le sol, exténué comme s’il avait passé une journée entière à s’entraîner avec son père. Cela faisait une éternité qu’il ne s’était pas senti ainsi.
Tout le monde applaudit le spectacle. On lui apporta de l’eau qu’il but sans se faire prier. Pendant ce temps-là, Maïwan et Théo préparèrent le second test, le tir à la volée. Théo était le canonnier depuis plus de quinze ans. Il était connu pour être le meilleur tireur de l’équipage, rivalisant avec succès avec Lenny de l’équipage de Wassim le sanglant. Le test était simple : des cibles étaient envoyées en l’air et les participants devaient les toucher avant qu’elles ne tombent dans la mer.
Après un tirage au sort, Ali commença. Une dizaine de cibles furent envoyées avec un écart de dix secondes entre chacune d’elles. Il les brisa toutes. Théo, à son tour, fit un carton plein, trouvant même que c’était un jeu d’enfant. La provocation fit mouche.
La manche suivante fut d’un niveau différent. On envoya simultanément trois cibles. La première vague, Ali les détruisit avec seulement deux balles. Pour Théo, une seule suffit. Lors de la deuxième vague, le bateau tangua légèrement, assez pour qu’Ali ratât une de ses cibles. Sa prouesse fut tout de même saluée par Théo. Des sifflements et des applaudissements retentirent sur le pont.
— Tu te débrouilles très bien pour quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds sur un bateau. Ton père était un excellent mentor, commenta ce dernier.
— C’était le meilleur, ouais, lui répondit-il avec un brin de nostalgie dans le regard.
Maïwan aperçut un sourire furtif sur le visage d’Ali. Certes, cela ne faisait même pas deux jours qu’il le connaissait. Mais, il ne l’avait vu pour le moment uniquement sur la défensive. Peut-être que cette matinée de combats l’ouvrait un peu aux autres. C’était quelque chose d’important si Ali désirait s’intégrer facilement.
Quand celui-ci eut récupéré, il se prépara pour le dernier test, le corps-à-corps. Son dernier adversaire n’était autre que Maïwan. Le second regarda son capitaine et hocha légèrement la tête. Il avait convenu avec Bahtiyar de pousser Ali dans ses retranchements afin de lui faire utiliser son pouvoir. La méthode n’allait pas être très régulière, mais c’était la seule solution pour lui montrer qu’il n’était pas un garçon ordinaire et surtout tenter de découvrir quel pouvoir il avait en sa possession. Les deux adversaires se firent face. Ali lança un sourire de défi à Maïwan.
— À ce que je vois, cela te fait plaisir de m’affronter.
— Oh oui. Je pourrai te faire payer pour avoir osé m’enlever.
— Aïe, toujours rancunier.
— Il parait que je tiens ça de mon père.
— Bien, voyons maintenant ce que tu vaux au corps-àcorps. Je compte bien ne pas retenir mes coups.
— Je l’espère bien.
— Si vous êtes prêts les gars, commencez ! Le premier inconscient a perdu.
