Plaisir des météores - Marie Gevers - E-Book

Plaisir des météores E-Book

Marie Gevers

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Beschreibung

Gamine, j’éprouvais une joie vertigineuse à marcher en pantoufles sur le gel : l’intraitable Hiver m’admettait, si humblement chaussée, dans son palais. C’est cette gloire d’être une familière des plus barbares altesses qu’exprime, avec une royale modestie, Marie Gevers dans Plaisir des météores.
Je me suis promenée, un après-midi, avec elle, à Missembourg (domaine où elle naquit, vécut presqu’un siècle et mourut), dans l’incroyable odeur, si publiquement séminale des châtaigniers en floraison. Lui ai-je confié l’admirative envie que m’inspiraient l’unité de lieu de son destin, sa leçon d’univers dans un parc, son esprit fécondé chaque année par les mêmes très hauts pollens ? (Lucienne Desnoues)

À PROPOS DE L'AUTEURE

Marie Gevers (Edegem, 1883-1975) compte parmi les plus grands écrivains belges de langue française. Elle fut membre de l’Académie de langue et de littérature françaises (1938). D’abord poète, elle publia Missembourg, Les Arbres et le vent (prix Eugène Schmits 1924). Ses autres livres, récits et romans, chantent la sauvage beauté de la Campine anversoise, la « primitivité épique » des gens qui y vivent ou la somptuosité des saisons qui se posent sur les choses. Elle se révèle aussi fine psychologue dans Madame Orpha, ou la sérénade de mai (prix du Roman populiste 1934), Paix sur les champs, La Ligne de vie. Parmi ses autres livres : Plaisir des parallèles (Le Cri, 2002), Guldentop, Le Voyage de frère Jean, La Grande Marée, L’Oreille volée, Château de l’Ouest, L’Herbier légendaire, Vie et mort d’un étang (autobiographique).

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Seitenzahl: 211

Veröffentlichungsjahr: 2020

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PLAISIR DES MÉTÉORES

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Plaisir des parallèles, récit, 2002

Almanach perpétuel des Fruits

offerts aux signes du Zodiaque,essai, 2002

Œuvre poétique complète, 2003

Marie Gevers

Plaisir des Météores

ou le livre des douze mois

Récit

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6682-8

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : Théo Van Rysselberghe,Le Thé au jardin(détail), 1904.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Ce livre est dédié aux habitants

des contrées soumises au Gulf-stream.

« La petite fille fut soumise à un étrange système d’instruction. Pour le français, sa mère lui dicta deux fois le Télémaque de bout en bout », écrit, à propos de Marie Gevers, Paul Willems, son fils.

Cette jeune abeille laborieuse fut donc nourrie de gelée royale, puisque Fénelon écrivit son ouvrage pour V élevage d’un prince du sang. Les parents inspirés qui soumirent leur enfant à ce traitement exceptionnel, ne la plongèrent pas que dans le souffle spirituel du Grand Siècle mais aussi dans ceux de la nature. Comme Colette à qui Sido offrait parfois, en récompense, V aurore, permettant à la fillette, après une bonne action, d’aller se promener aux petites heures dans la campagne. Marie Gevers put fréquenter dès sa naissance, vite les reconnaître et les appeler par leurs noms ces potentats de l’air, les vents.

Splendeur du civilisé, splendeur de l’originel, les deux m’éblouissent ensemble lorsque je lis, à plusieurs reprises dans les Mémoires de Saint-Simon, cette note sur Louis XIV : « II aimait l’air. » Trois « e » ouverts écarquillent cette petite phrase comme une poitrine émerveillée. Le Roi-Soleil et son règne semblent s’illustrer, dans ces quatre syllabes, d’un haut fait supplémentaire, universel. Le verbe à l’imparfait y élonge le sentiment de pérennité et le mot « air » y gonfle celui d’infini.

J’ai essayé d’analyser l’intensité poétique de phrases simples comme les suivantes, qui ne sont pas de Saint-Simon mais de Marie Gevers :« Nous sommes au début de l’année. L’air, que vous le touchiez du front, des mains ou des lèvres, a une qualité de nouveauté complète. »O bien :« Le vent s’éveille et court, dès six heures, au moment même où le soleil disparaît. »Ces déclarations me tirent presque des larmes. Pourquoi ? Parce qu’elles n emploient pas le moindre « truc », ne déguisent pas d’intellect V élémentaire. Il est là dans toute sa solennelle innocence. De plus, il est là chaque fois sous deux formes : celle du temps qui passe et celle du temps qu’il fait, ces jumeaux sur lesquels nous n’avons, malgré nos géantes techniques, pas le moindre pouvoir. Notre unique façon de les dominer ? Le langage. Prononcer :« Vers minuit, la lune commence à percer les nuées », c’est tenir deux puissances divines, comme les deux paires d’ailes d’un papillon, en une seule pincée palpitante.

Marie Gevers aimait l’air comme aimait l’air un de ses plus chers amis, son aîné d’un an, Charles Vildrac, qui préfaçaLa Comtesse des digueset dut raffoler dePlaisir des météores, lui qui m’apprit l’existence d’une espèce d’alcool des espaces, l’ozone. « Ça sent l’ozone ! » proclamait-il, la narine en extase, lorsqu’un jour particulièrement gai intensifiait dans la brise l’oxygène. L’ozone, on le sait mieux qu alors, c’est de l’oxygène à la troisième puissance. L’exacte quantité qui s’en produit, cette ébriété de l’atmosphère qui, bien sûr, influence le temps, échappe encore aux investigations de nos observatoires, comme leur échappent la source des « noyaux de condensation » et bien d’autres mystères. Pourtant la science braque sur les météores des face-à-main terribles, installe autour de la Terre des satellites qui photographient les nuages. Le plus récent se nommeMétéosat. Valsant à 36 000 kilomètres de haut, il nous renseigne sur les événements nébuleux qui nous guettent. Grâce à lui, à partir du printemps de 1978, les bulletins du ciel seront d’une précision jamais atteinte.

Météosatsurpassera-t-il le flair des campagnards et cette connaissance née de guets pathétiques et de déductions millénaires, génitrice de tant de dictons ? Oui si l’on en croit les totales erreurs dont on les voit régulièrement coupables, ces adages d’almanach ; si j’en crois aussi l’anxieuse attention que les paysans de ma famille portaient au baromètre. L’index replié frappait au cadran. Nulle voix ne criait d’entrer. Le portail des dieux restait clos. Seule une aiguille bleue répondait, souvent balbutiante, rarement péremptoire. Des baromètres enchantèrent mon enfance. Les voici retraités au musée du folklore. L’un ressemblait à une carte postale glacée. Un tendre paysage l’illustrait, dont la rivière, peinte en couleur impressionnable, se faisait rosé ou bleue selon l’approche de la pluie ou la promesse du « beau fixe ». L’autre était une chaumière miniature à deux portes, habitée par un couple de paysans en bois. L’homme sortait pour prédire Veau. C’était sa compagne qui franchissait le seuil lorsque le soleil s annonçait. L’inventeur, galant, avait chargé, de l’oracle gai, la femme.

DansPlaisir des météoresje crois bien que le mot « baromètre » n’apparaît point. L’admirable femme, qui consacra aux atmosphériques passions ce livre passionné, eût mérité qu’en son honneur on intervertisse les rôles dans les allées et venues des époux barométriques, tant elle excelle à célébrer la pluie. Il est vrai qu’elle est d’un pays à’eau, presque côtier, d’une plaine d’estuaire où l’espace chante calmement le Requiem pour un fleuve. Son style a l’air de s’aligner sur l’horizon de son Escaut dont les anguilles, si souvent évoquées, paraissent également présentes par le seul glissando de certaines phrases.(« Les entre-saisons, longues et fluides, se rejoignent à travers l’hiver et l’été. » « Le vent du dégel est d’une agilité inouïe. »)Le pouvoir magique du Guif Stream, cette chaude et gigantesque anguille semble agir ici autant sur la façon de décrire que sur les saisons décrites. L’astrologie prétend bien dénoncer le pouvoir, sur notre être profond et notre destinée, des constellations, puissances infiniment plus lointaines que les vents et les courants marins.

« Plus vous les regarderez, plus il en viendra », dit Marie Gevers des étoiles, « et si vous persistez, elles vous attaqueront l’àme. » Cette mise en garde contre un essaim cosmique fait penser à Pascal. Mais la frayeur qu’engendre chez celui-ci le silence éternel des espaces infinis. Marie Gevers ne la ressent pas. Le silence n’existe pas pour une ouïe telle que la sienne, toujours à épier, religieusement, le moindre frémissement de l’air et son retentissement sur la feuille ou l’oiseau, la moindre affinité entre Avril et le brochet, cet initié, qui« est à l’image de tout ce que le printemps a d’impitoyable et d’aigu : le vent d’est, la gelée blanche, l’acidité des sucs, la lutte sourde des racines, l’inquiétude des adolescentes, la cruauté des hommes et le tourment des femmes », entre Novembre et le navet fourrager, cet arriéré, qui pousse dans les frimas, comme inconsidérément. Même l’inaudible elle le perçoit :« on aime à s’imaginer que la pointe du roseau, en perçant l’eau, fait un bruit de fêlure. »

Plaisir des météoresest un livre de tranquille adoration dont la phrase la plus ardente est la dernière. Elle vient en post-scriptum, comme si la signataire craignait d’ètre encore en reste à’amour après tant de pages :« Commencé du plus loin qu’il m’en souvienne, écrit en 1938, sera continué toute ma vie. »Passé, présent, avenir, tout d’elle se proclame engagé dans le culte de ces divinités farouches et envahissantes que sont l’aube, le solstice, la grêle, l’orage, l’arc-en-ciel qui« s’élance, décrit sa courbe et vient toucher un point vital du paysage. »

Ce n’est pas une gageure littéraire mais visiblement un désir essentiel qui poussa notre romancière à concevoir un ouvrage dont les personnages majeurs sont ceux qui d’’habitude n’assurent que le décor, le fond sonore. Ici l’ouragan, le gel ou« le beau mois de juin debout sur le sol du bois, cillant à sa propre lumière »tiennent les rôles de premier plan. Les gens n apparaissent qu’en second, silhouettes courbées sous Messidor, pécheurs emmaillotés de brume. Et quelques brefs récits bien ronds, anecdotes humaines, historien ! cette chronique de l’inhumain.

Je me souviens que les sauvages partenaires, tempête, brouillard d’Elseneur^ foudre, touffeur magique des nuits d’été que Shakespeare adjoint aux acteurs dans son théâtre me l’ont fait admirer plus vite que Racine. Les dieux marmoréens d’iphigénie attisent moins le drame que la bise où tournoient les sorcières de Macbeth. Marie Gevers a imaginé, elle, une distribution où les créatures ne sont que des comparses. Mais chez elle il ne s’agit pas de tragédie. Il s’agit de plaisir. Ce que le temps qu’il fait, la respiration des mois, les violences ou les tendresses du climat excitent et nuancent en elle c’est un plaisir qui, le long de son âge, eut sur toute souffrance le dessus, c’est le plaisir de vivre.

« Comment expliquer cet émerveillement qui a duré 91 ans ? » questionne son fils.

« Qu’y-a-t-il ce soir au programmer » ont aujourd’hui coutume de demander les téléspectateurs. Pour Marie Gevers il y avait Rigel et Bételgeuse, plus ou moins aiguisées selon que soufflait le Sud ou le Septentrion, il y avait le volubile mutisme des flocons ou le récital du rossignol, il y avait ce spectacle haletant brossé de main de maître :« La lune de six heures paraît, elle ressemble à une meule, elle aiguise l’est. Le ciel s’ouvre, le vent jaillit des astres levants, il prend l’éclat des glaces, fige les sucs et les sèves ; tous les parfums de germination se désagrègent, s’éventent, disparaissent et la nuit dressée à l’orient, tenant en main le vent d’est coupant et bleu, est plus froide que bien des nuits d’hiver. »II y avait aussi le rite,« pour adoucir les moments inquiétants où le jour semble mourir… »de faire brûler dans la maison neuf plantes magiques séchées en bouquet.

Le petit écran devenu dieu lare a-t-il la moindre chance d’atteindre, dans le sacré, au même rang que la vitre du logis ? Celle-ci ne donne pas sur les événements mondiaux ou sur l’imagination des artistes mais sur les états d’âme de l’éternel. C’est ce qui explique l’interminable sonorité de cette parole :« Alors un enfant va vers la fenêtre, soulève le rideau, et dit : « II y a beaucoup d’étoiles. »

Gamine, réprouvais une joie vertigineuse à marcher en pantoufles sur le gel : l’intraitable Hiver m’admettait, si humblement chaussée, dans son palais. C’est cette gloire d’ètre une familière des plus barbares altesses qu’exprime, avec une royale modestie. Marie Gevers dansPlaisir des météores.

Je me suis promenée, un après-midi, avec elle, à Missembourg (domaine où elle naquit, vécut presqu’un siècle et mourut), dans l’incroyable odeur, si publiquement séminale des châtaigniers en floraison. Lui ai-je confié l’admirative envie que m’inspiraient l’unité de lieu de son destin, sa leçon d’univers dans un parc, son esprit fécondé chaque année par les mêmes très hauts pollens ?

Lucienne Desnoues

PLAISIR DES MÉTÉORES

Notre climat est doux pour nos latitudes déjà hautes.

L’atmosphère chargée d’humidité, la réverbération des eaux et des nuées, V échange continuel de brumes entre les nuages et le sol, le jeu versatile des vents, l’intensité verte et savoureuse des champs, des prés et des bois, et cette fraîcheur de jardin bien arrosé répandue sur nos pays, tout cela, nous le devons surtout au Gulf-stream.

Le souffle tiède du grand fleuve marin nous vaut aussi des neiges fragiles et passagères comme des floraisons, et des gelées aux yeux bleus, qui se rendorment bientôt dans un lit de buées. Les entre-saisons, longues et fluides, se rejoignent à travers l’hiver et l’été ; la canicule n’a pas le temps de brûler la terre, mais nous enseigne pourtant le rayonnement de l’azur ; janvier na jamais le pouvoir de durcir à mort les plantes et les arbres. La pluie, changeante et capricieuse, va de l’averse drue à la bruine dansante, de l’apaisement des longues ondées d’automne à Vénervement des giboulées.

Ainsi, des météores innocents jouent sous tous les soleils, se mêlent à toutes les lunaisons, et participent aux quatre saisons.

Les météores ? On a pris l’habitude de ne nommer météores que les astres errants, les étoiles filantes ou la foudre. Or, tous les phénomènes qui se passent dans l’atmosphère répondent à ce beau nom. La grêle, le brouillard et les pétales de la rosé des vents sont des météores, ainsi que le givre, le grésil et le dégel, l’arc-en-ciel et le halo lunaire, et aussi, les silencieux éclairs de chaleur où se libère l’angoisse des nuits de juillet ; météores enfin le rougeoiement des couchants et les lueurs vertes de l’aube.

Ayant redonné leur véritable nom à tous ces demi-dieux ailés, qui obéissent au Temps-qu’il-fait ou servent le Gulf-stream, il faudra aussi que nous rendions à nos sens émoussés leur subtilité première. Dès lors, tous les plaisirs des météores nous deviendront accessibles.

JANVIER ET LA GLACE

On dirait que le mois de janvier considère les quelques jours de gelée qu’il nous doit comme une dette difficile à payer. Le vent erre entre l’ouest et le nord, les gouttes suspendues aux arbres hésitent à se figer. On s’attend à de la neige, à cause de l’air humide et glacial, mais une pluie ensorcelée s’obstine à cerner les maisons.

Un soir, enfin, quelqu’un rentre — peut-être est-ce l’écolier attardé chez un camarade, ou la fillette, sortie pour rappeler son chat vagabond, ou le maître du logis, sa besogne terminée — quelqu’un rentre en disant : « La pluie a cessé, le vent s’est mis au nord… » Les vêtements de celui qui parle ainsi exhalent déjà du froid, son visage est joyeux. Alors, un enfant va vers la fenêtre, soulève le rideau, et dit : « II y a beaucoup d’étoiles ».

Des gouttes attardées sonnent pourtant encore dans les gouttières, mais chacun sait que les mains blanches de la gelée s’occuperont toute la nuit à suspendre de brillantes stalactites aux volets et au bord des toitures. L’écolier monte au grenier et, quand il redescend, un léger cliquetis d’acier accompagne ses pas. Le maître du logis sourit : « Le voilà qui prépare ses patins !

— Le froid persistera-t-il ? demande la mère.

— À voir les étoiles, oui. »

Alors, tous deux se lèvent, ouvrent la porte et sortent, pour éprouver le Temps-qu’il-fait.

Silence. Sauf l’aboi d’un chien de ferme, sauf le lointain sifflement d’un train. Déjà, les sons intacts rebondissent dans l’air tendu. Mais le monde végétal dort. Il dort d’un sommeil complet. C’est pourquoi les étoiles semblent se familiariser, s’apprivoiser, se rapprocher. Il y a des vols d’étoiles posés dans les branches de tous les grands arbres ; si nous allons en plein champs, nous les voyons s’abattre sur l’horizon même, et si nous passons dans une rue de village, nous les surprenons, jaillissant des cheminées, comme des étincelles.

Mais il semble qu’elles préfèrent les hêtres ou les ormes, et, si nous avons le courage de quitter la chambre tiède, la plus belle des promenades sera de suivre quelque avenue champêtre qui conduise à un lieu découvert. Les vols d’étoiles nous accompagneront de branche en branche et ce n’est qu’au moment où nous quitterons les arbres qu’elles regagneront l’espace. Le vent vient de l’étoile polaire et c’est lui qui attise toute cette palpitation rayonnante. Arrêtons-nous, et regardons.

Le ciel est plein de génies, de fées, de héros. Voici Orion, le chasseur gigantesque ; Rigel et Bételgeuse, aux noms mystérieux et si froids, qu’on s’imagine l’une présidant au gel, et l’autre dirigeant les blancheurs neigeuses. Voici Cassiopée et les Pléiades, et l’immense traînée blanche de la Voie lactée, jaillie du sein de Junon…

Sommes-nous donc au début des temps ?

Nous sommes au début de l’année. Tout est à reconquérir, à exiger, depuis les eaux du Verseau, jusqu’à l’abondance bleue et verte du solstice d’été ; tout est à créer, car les dernières baies de houx et les derniers fruits de l’églantier sont la proie des oiseaux ; tout est à obtenir, depuis la première pointe verte des perce-neige, jusqu’au mûrissement ultime des nèfles. Le monde, comme un lit vide et froid, attend toutes les conceptions et toutes les naissances. L’air, que vous le touchiez du front, des mains ou des lèvres, a une qualité de nouveauté complète. Ni semences voyageuses, ni pollens subtils, ni ailes invisibles. Rien que cet air qui s’appelle, en épaisseur, l’azur.

Pendant les nuits de gel, le ciel et la terre n’appartiennent qu’aux astres. Si vous regardez longtemps les étoiles, vous aurez bientôt l’impression qu’elles se mettent à foisonner, à descendre vers vous, et sur vous ; elles sont trop nombreuses et vous accablent. Plus vous les regarderez, plus il en viendra, et si vous persistez, elles vous attaqueront l’âme.

Il est temps de les quitter. Elles vous reconduiront d’arbre en arbre, de toiture en toiture, jusque chez vous. Fermez bien la porte, tirez les volets, et confiez-vous à la chaleur du poêle, où s’évertuent des flammes asservies.

Il faut laisser le ciel gelé seul avec l’étendue de la terre, il faut qu’il la pénètre. C’est lui qu’elle attend pour accepter l’hiver, pour reconnaître que, vraiment, il est le maître.

Les champs n’y ont pas cru, tant que la pluie leur a transmis la chanson des nuages ; quant aux espaces recouverts par les eaux, ils regardaient encore la lumière et se prêtaient aux baisers du vent. Une plante persistait même à verdoyer : le séneçon. Houppes de semences grises, petites fleurs jaunes, feuillage froncé et rebelle, il a refusé jusqu’à cette nuit d’admettre l’hiver. Seules, la glace et la neige pourront le soumettre.

Dès maintenant, la gelée ordonne, et tout obéira à l’hiver. Cette impression du règne de l’hiver, dès qu’il gèle, est si forte, qu’en langue flamande on nomme du même nom, un souverain et le gel1.

*

* *

J’ai souvent épié ta gelée. J’aurais voulu surprendre, fût-ce la nuit, à l’aide d’une lanterne, comment elle s’y prend avec les mares, les fossés et les étangs. Elle y établit une nappe de glace épousant exactement la forme des bords, elle sertit jusqu’à chaque tige des roseaux morts, et jusqu’au plus infime brin de la plus légère des touffes d’herbes ! La gelée a toujours gardé son secret. Une aube se lève, d’une couleur particulière, allant du jaune-soufre au vert émeraude, et, dès que je puis distinguer les choses, je vois l’œuvre du froid déjà terminée. Si le vent s’est mêlé de l’aider, la glace sera ridée, comme lui ; si des nuages ont intercepté le regard des étoiles, l’œuvre est moins belle ; si la neige s’avise d’intervenir, elle gâte la consistance cristalline de la glace. Mais, si ces hôtes nocturnes ont permis à la gelée de travailler à sa guise, tout sera parfait. Une large architecture d’aiguilles et de cristaux, à grands pans, à angles aigus, une matière sonnante et translucide, sous laquelle j’aperçois l’eau, avec ses plantes endormies.

Or, cette même gelée, qui créa sur l’étang de dures nappes géométriques, a ciselé sur mes fenêtres l’image blanche des plantes qu’elle vient d’emprisonner sous les eaux.

*

* *

L’écolier aux patins n’a pas le temps de courir à la mare avant d’aller en classe, mais les joies de la gelée l’attendent aussi dans le chemin de traverse. Cette boue des champs, faite de bonne terre et de pluie, sans cesse malaxée et pétrie par les roues des charrettes et le pas des chevaux, la voici durcie. Le doux chemin d’alluvions semble taillé à même un roc couleur de chamois, et, là où luisaient des flaques d’eau, brillent des blocs de cristal ou des lames d’acier. Le talon de l’écolier a vite fait d’émietter les cristaux et d’ébrécher les couteaux… Mais où donc a fui l’eau qu’ils recouvraient ? Disparue. Rentrée sous terre, comme les sèves, ou absorbée par le ciel, comme les buées errantes.

Cependant, l’azur quitte la teinte d’émeraude, pour s’éclairer de rosé et de bleu pâle, et, au moment où l’écolier est happé par la porte du collège, le soleil émerge d’un horizon si net, que l’enfant croit entendre sonner de la glace et voir luire des patins.

Le vent du nord, qui l’avait conduit jusque-là, continue sa promenade dans les champs, atteint les étangs, rejoint la rivière. Il se mêle aux lumières répandues par l’aurore, il avive la rumeur serrée et stricte du froid. Qui donc chante ainsi dans l’immobilité gelée ? Les roseaux secs et les feuilles mortes attachées aux chênes.

Le vent du nord dans les roseaux… Seigneur Hiver ! si, un jour de neige, chaque flocon était muni d’élytres ; si chaque cheveu de la brise émettait une minuscule étincelle électrique, ou si des chardons d’espace caressaient une soie d’azur, la rumeur en serait pareille.

Et si les milliers d’anges bleus de la gelée faisaient vibrer des milliers de petites castagnettes, on en confondrait le cliquetis avec celui des feuilles mortes dans les chênes !

Parfois, les feuilles tombées sur la glace s’ébranlent, toutes à la fois : le vent les transforme en traîneaux, qui frottent l’eau gelée et mêlent ainsi une troisième rumeur, plus soutenue, au frémissement des roseaux, et au claquement des chênes têtards.

À midi, l’enfant rejoindra le vent du nord au bord des étangs. Là, se tenant à l’aume penché, il frappe, frappe du talon. L’enclume d’eau se fend, s’ouvre, l’enfant saisit un éclat de glace. Oh ! verte, dure, cristalline et déjà épaisse, comme un cahier d’écolier… comme le livre de lecture… encore deux jours de gelée et la glace portera ! Seigneur Hiver ! que l’azur n’ait point de fêlure par où filtrent des moiteurs ; que le vent du nord ne cède à aucun caprice de la lune ; que l’ouest, au coucher du soleil, reste transparent, sonore et bleu ! Seigneur Hiver ! retiens même la neige bien-aimée, afin que toute cette eau de notre pays, qui. l’été, nous reçoit nageants, qui monte ou retombe en buées, s’ébroue en averses ou jaillit en ondées, afin que toute cette eau, soumise, lisse et glacée, reçoive la course ailée de nos patins !

…L’enfant ne formule pas toutes ces choses, mais les choses se formulent ainsi elles-mêmes autour de lui. Alors, la joie de l’hiver le saisit, une sorte d’exaltation particulière, où ses yeux brillent, où ses joues rougissent.

« Maman ! maman ! La glace portera jeudi ! »

… Si l’aurore a conduit Récolter, le crépuscule le ramène. Le ciel est plus dur encore qu’hier soir. Un croissant aiguisé se balance au fil d’un azur vert, et Vénus flotte à cette place exacte où la fuyante lumière du jour est rejointe par le bleuissement nocturne du ciel. Le paysage atteint la netteté de la gelée sans neige. Cette fois, l’herbe est vaincue et le séneçon se soumet. Comment donc est l’air dont on a soustrait toute buée ? Il est bleu. D’un bleu qui pénètre les taillis, baigne les roseaux, glisse sur la glace, remonte, par les chemins, vers les villages, se mire dans les fenêtres, et, là-bas, au bout du champ, dessine en indigo, sur le couchant d’acier poli, chaque branche, chaque ramure de ces rangées de peupliers tendues entre le crépuscule et la nuit.

Puis, une obscurité transparente se répand, venant d’on ne sait où, puisque le ciel et la terre semblent émettre de la lumière…

Un enfant va vers la fenêtre, soulève le rideau et dit : « Comme il y a beaucoup d’étoiles ! » La nuit se penche vers lui er promet aux écoliers leur jeudi de patinage.

*

* *