Premier degré ~ Attisé - Shawness Youngshkine - E-Book

Premier degré ~ Attisé E-Book

Shawness Youngshkine

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Beschreibung

Village de Clæstone, Midwest. Hiver 1907. Accusé de meurtre, l'étranger Ædan Brændon Sparks est lynché et serait mort sans l'intervention providentielle d'un colosse. Défiguré, le héros brûle de se venger. Mais qui est cet inconnu ? Que lui veut-il ? Peut-il vraiment se fier à lui ? Que cache ce sanctuaire aussi mystérieux et ambigu que son sauveur ? Une saga aventure fantastique de vengeurs masqués au Far West, sur le feu de la nature humaine du pire au meilleur. Calibre .45 en growth mindset, leadership, fortitude & mystère. 100 % Santé mentale. Pour les fans de justice qui aiment les valeurs profondes défendues par leurs héros de Marvel, DC/Comics, le Comte de Monte Cristo & Tarzan. Warning : contient des expressions courantes en anglais-américain. 2 booktrailers disponibles : Short 60 s vocal : https://youtube.com/shorts/TfNLR38Z16k?si=fgqUvfi2n9EslEYw Version musicale dark rock : https://youtu.be/3waoxXMyC8E?si=feOUI8NMLw8zWD_L

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Seitenzahl: 387

Veröffentlichungsjahr: 2024

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à Papa, dit Chen Tian陳 天1 (10/09/42 ~ 25/02/22)

1. Littéralement « Ciel de Chen »

Hello ! Moi, c’est Shawness.

Tu trouves mon nom imprononçable ?

Shaw, comme George Bernard.

Ness, comme le monstre du Loch.

Même si je ne suis ni un monstre d’humour ni une légende.

Young pour mon côté Keanu Reeves.

Shkine sonne comme Pouchkine et skin en anglais.

Voilà.

Tu sais qu’on ne choisit ni son prénom ni son nom (ou alors, explique-moi ton superpouvoir), et pourtant il faut les porter, assumer son identité, toute sa vie, en toutes circonstances, curieux, non ?

Cette saga COEUR de MAGMA est mon premier roman.

Quatre tomes pour exprimer tout ce que j’avais à dire sur le thème du feu, métaphore de la nature humaine, dans tous ses états, du pire au meilleur.

Des quadruplés bien joufflus tous conçus en 2014-2015 en neuf mois. Ils compteront bientôt neuf automnes au moment de cette édition. Le neuf, homonyme de longévité en chinois. Un signe ?

Adopte-les, ils sont truffés de bonus 100 % mindset, leadership, développement personnel, coaching et autres inspirations business, techniques d’innovation et de négociation dans le storytelling.

Retrouve ma croissance mentale – growth mindset – sur Facebook, Twitter @KAuthoress, Instagram shaw.ness et mon podcastLes Valeurs en soiyoutube/@valeurs

Lien unique: https://linktr.ee/shawness

Merci pour ta lecture,

Shawness

Sommaire

PROLOGUE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

CHAPITRE 34

CHAPITRE 35

CHAPITRE 36

Aperçu de la couverture de Deuxième degré ° Inextinguible

Remerciements

Growth Mindset

PROLOGUE

1906. Village d’Ashes Valley. Pointe du jour.

À la recherche de simples pour ses réserves de plantes médicinales, Danælle Sparks s’aventure dans les bois jusqu’à son point d’eau favori, le Hærtfull Fall.

Soudain, sur l’un des versants arrondis en grès blanc de la cascade, elle entend un rugissement, suivi d’une montée de flammes. Comme si son apparition avait déclenché l’embrasement.

Poussée par son instinct, ainsi qu’une foi inébranlable en sa destinée, Danælle s’approche de la colonne de fumée.

En un éclair, les volutes opaques se dissipent et laissent place à une rencontre. Une rencontre, dont elle jure de ne jamais trahir le secret.

Un an plus tard, hiver 1907, village de Clæstone. Au milieu de la nuit.

En sursaut, Ædan se réveille, car un tissu rêche lui a frôlé le visage et les épaules. Dans un noir encre, ses yeux pers n’ont pas le temps de s’adapter à l’obscurité. Ses paupières s’alourdissent. Il tombe, assommé. Inerte. Toute résistance physique s’avérant inutile devant cette force chimique redoutable. Celle de l’anesthésiant.

Il reprend conscience, troublé et nauséeux, son crâne enserré dans un étau mais surtout dans un sac en toile de jute, entravant sa vue ainsi que sa respiration. Impossible de le retirer, car garrotté les mains dans le dos, la corde lui coupe la circulation.

La chute de température, le souffle du vent sur les arbres, le cri des oiseaux nocturnes, un bouquet de terre et d’herbe… Autant d’indices pour se repérer : il n’est plus enfermé dans sa cellule à l’abri des éléments. Libre, alors ? Non. Loin de là.

Le visage contre le sol, son corps allongé sur le flanc subit les secousses d’un chariot bâché brinquebalant, tiré par un cheval au trot apaisant et innocent.

Ædan se retrouve à l’extérieur du village, au beau milieu de la forêt.

Il n’est pas seul. Il ne voit rien, mais ne perçoit pas moins des autres sens qui se réveillent, par à-coups. D’abord, son crâne bute contre le cuir des chaussures, son nez sent l’odeur d’une pipe, ses oreilles captent le bruit ambiant et sa peau reçoit les projections visqueuses des crachats réguliers en pleine gueule, humiliations que sa capuche textile n’atténue pas. Puis, un râle accompagne des coups d’une forte pointure dans l’échine. Ensuite, à ses pieds nus, un fumeur de cigarette roulée exploite la cheville du captif en guise de cendrier. Et pour finir, une voix de stentor aboie les ordres à la bête. Soient quatre hommes, dont un tient les rênes. Il émane d’eux un relent si abject qu’il n’augure rien d’engageant sur la destination du prisonnier.

CHAPITRE 1.

— Ho ! fait le cocher. HO !

Dans un concert de grincements, couinements et entrechocs de corps amortis contre le bois, la voiture s’immobilise. Le cheval hennit et s’ébroue en martelant ses derniers coups de sabots avant de marquer l’arrêt total. Ce tintement, la seule note agréable du voyage, ponctue le temps écoulé et diffère le moment fatidique.

Dans le soudain silence de l’attelage, le moindre son s’amplifie, chargé de tension. Le cœur du prisonnier accélère et frappe contre sa poitrine ; son souffle se raccourcit et soulève son buste, tel un condamné conduit à l’échafaud. Si le chariot ne roule plus, cela ne peut signifier qu’une chose : ils sont arrivés sur les lieux de l’exécution pour lui faire sa fête, loin des yeux et des oreilles indiscrets ou innocents. Hors d’atteinte des langues cafteuses et des nez fouineurs.

Chacun des trois inconnus marque l’événement en lui administrant son outrage favori : qui un baptême de glaires, qui un coup de pied au flanc, qui une extinction de mégot sur l’astragale.

Depuis sa détention pour un crime qu’il n’a pas commis, Ædan se maîtrise en évitant d’aggraver son cas. La triade insultes, humiliations et lynchages constitue son lot quotidien depuis des jours, des semaines… Il en perd la notion du temps dans sa cellule. Mais cette fois, le sort que lui réservent ces compagnons hostiles revêt un caractère radicalement différent.

— Qui êtes-vous et où m’emmenez-vous ? demande-t-il, la voix étouffée par la toile de jute.

Trois rires et un silence lui répondent en chœur. Ædan les entend se lever autour de lui et l’entraîner comme un ballot de marchandise à décharger au bas du véhicule. Il tombe sur les genoux dans un bruit mat. Le sol est terreux, sec et glacial. Il glisse sur le flanc. En hurlant.

— Arrgh !

Son corps meurtri se surprend presque d’être encore sensible à la douleur.

Le cheval s’ébroue en soufflant des volutes par les naseaux et martelant des sabots. Ædan perçoit les vibrations de son agitation, qu’il interprète comme un message de commisération que l’animal lui transmet : piètre consolation que la présence d’un témoin inoffensif, impuissant, et d’aucun secours.

Quant à l’équidé, il aurait préféré finir sa nuit dans son box, au chaud, plutôt qu’enrôlé de force comme complice. Ses pavillons en radar captent tout et interceptent le langage non verbal, en mode alerte. Cependant, il ne tourne pas la tête, et ses œillères l’obligent à aller de l’avant, sans se soucier des à-côtés et encore moins de ce qui se trame à l’arrière : cela ne le regarde pas. Ce qui lui importe, c’est de rentrer, se reposer, enfin ! Oublier ces passagers et leur tension à rompre au couteau le rendant si nerveux.

La monture connaît bien ces villageois depuis sa naissance. Leurs changements de comportements. Tel le magma d’un volcan en éruption imminente. Leur hostilité, bouillonnante, refoulée. Ses instincts ne l’ont jamais démenti. L’animal expérimenté en frissonne de tous les poils de sa robe alezane, son crin blond électrisé jusqu’aux pointes. Ses iris se contractent et dégagent le blanc du globe oculaire. Ses naseaux se dilatent et soufflent des volutes de vapeur en trapèze. Ce que ces humains s’apprêtent à faire contre l’un des leurs est sans précédent. Il espère ne pas assister à la suite des événements. Il ignore encore que le retour le soulagera d’une personne.

— C’est l’heure de payer pour ce que tu as fait, déclare la voix du conducteur.

— Le procès n’a pas encore eu lieu, comment osez-vous outrepasser vos droits ! s’insurge Ædan.

Garrotté les mains dans le dos, il bascule sur le côté en tentant de se relever sur les coudes, les épaules, et les hanches. Ses orteils sans chaussures lui autorisent un semblant de prise sur le sol terreux sec, dur, par endroits caillouteux. En dépit du gel et des blessures supplémentaires. Ne rien voir amplifie la moindre sensation, et accentue chaque note de douleur.

— Les preuves de ta culpabilité sont accablantes et nous suffisent amplement, Ædan. N’êtes-vous pas d’accord avec moi, vous autres ? s’écrie un complice, entre deux bouffées de pipe.

Un homme d’une cinquantaine d’années, se dit Ædan. Une âcreté pique ses narines et ses yeux malgré l’écran de toile rêche. Ce qui signifie que le fumeur s’est penché sur lui afin de lui envoyer son souffle délétère. En plein visage. Pour changer.

— Nous connaissons le village bien mieux que toi, fait une voix plus jeune, à fleur de peau.

Tandis qu’Ædan se débat au sol pour tenter de se relever, il sent le fougueux piaffer d’impatience, incapable de tenir en place.

Son ton se veut autoritaire, mais sort d’une voix trop aiguë, mal assurée. Le genre d’écorché vif qui s’égosille, faute de convaincre par un charisme naturel. Pour ponctuer son affirmation, il porte un coup au genou d’Ædan quand ce dernier réussit enfin à se redresser.

Déséquilibré, Ædan se penche de douleur, tête en avant, et reçoit dans la foulée un uppercut si violent qu’il s’écroule, recroquevillé, en position de défense.

— Gentlemen, que notre ami reste couché, cela ne me dérange pas et me donne même une idée, qu’en pensez-vous ? clame le stentor.

— I amNOT your friend !

— That’s right, un ami ne trahirait jamais les siens ! réplique le jeune, en armant un revolver d’un déclic.

— Mais, il n’a jamais été des nôtres, since the beginning ! surenchérit le quinquagénaire.

— I am NOT a traitor, alors que vous êtes tous des lâches ! Enlevez-moi donc ce sac, que je voie à qui j’ai affaire ! Cowards !

Le quatuor l’enveloppe d’un profond silence.

Au loin, un loup hurle, d’une plainte quasi humaine. Vibrante. Lui, on l’entendrait depuis le hameau de Clæstone.

Avec sa tête empaquetée aux coins pointant vers le ciel, Ædan évoque un épouvantail sans bras cherchant à éloigner ces quatre oiseaux de malheur. Il suffoque sous son masque, aux traces d’anesthésique non évaporé. Son cœur tambourine à tout rompre. S’il pouvait au moins respirer à l’air libre, Ædan pourrait tenter de se calmer, au lieu d’aggraver son niveau d’angoisse. Mais en vain. Alors, vaille que vaille, il se risque à les railler afin de gagner du temps. À tout prix. Chaque précieuse seconde.

— Ha, ha, ha ! Vous avez peur que je revienne vous hanter ?

— Hum ! gronde le plus vieux du clan, comme s’il faisait signe à un autre.

Ædan sent le contact d’une pointe métallique lui glisser sur la nuque, à travers l’enveloppe de tissu, son toucher sournois tel un serpent en reptation sur sa peau.

Du sang-froid, coûte que coûte. En conserver chaque goutte.

On le libère de sa camisole en rompant le cordon d’un coup de couteau sec. Avant de lui desserrer et retirer la toile d’un geste brusque.

En plissant les paupières pour s’adapter à l’obscurité percée de lumière de feu éblouissant, Ædan retrouve la vue, même s’il ne distingue que des silhouettes porteuses de Stetsons, de manteaux épais ainsi que de lanternes. Sombres, comme leurs desseins.

Ses kidnappeurs ne lui laissent guère le temps de récupérer ni ses forces ni ses esprits.

— He’s right ! This bastard : sans le sac, il goûtera mieux ce que la nature lui offre ! lance le nerveux.

Deux hommes dénouent les liens d’Ædan puis l’agrippent chacun par un bras pour le traîner sans ménagement ventre à terre sur plusieurs yards. Ceux qui ont les mains libres profitent du show en guidant les premiers.

Le tapis sylvestre le gave d’un méli-mélo de terres humides, mousses, herbes, feuilles mortes, champignons, fougères, immondices, insectes et autres morceaux de cadavres d’animaux. Ædan recrache avec dégoût ; il évite d’ouvrir la bouche pour ne pas absorber le reste, obligé de retenir sa respiration. Des racines, branchages et pierrailles lui lacèrent la peau, après avoir déchiré sa chemise et son pantalon en coton, ses seuls vêtements au moment de son rapt. Le fond de l’air frais associé à la peur s’insinue en lui et le frigorifie jusqu’à le mordre aux extrémités et sur la moindre partie de peau dénudée.

Cette nuit d’hiver n’en finit pas. Ainsi que toute cette ignominie. L’une couvrant l’autre. Complices malgré elles.

Soudain, sous son nez : un vide. Ædan en profite pour reprendre une grande inspiration ainsi que son souffle, après tout le trajet en apnée. Allaient-ils le précipiter d’une falaise ? Il n’en existe pas dans la région, et ils n’ont pas pu rouler bien loin avec le chariot branlant ; sinon, il ferait jour depuis longtemps. Aucun murmure d’eau, so, what is that ?

Face contre terre, Ædan ne discerne qu’un noir profond. Il émet un râle et perçoit un écho faible en retour ricochant sur un espace restreint. Le volume suggéré est trop insignifiant pour constituer une tombe.

Il tente de se retourner en roulant sur l’échine afin d’apercevoir ses ravisseurs, mais quatre sources lumineuses saturent son champ de vision.

On le saisit par le col pour le redresser, avant de le pousser dos à un trou béant.

— NO !

Ædan chute et disparaît au fond dans un bruit mat.

Son cœur tambourine, proteste, le cogne de l’intérieur, comme si c’était de sa faute. Comme s’il ne recevait pas déjà assez de coups à l’extérieur.

Endolori, écorché au buste et aux bras, mais conscient et sans fracture apparente, Ædan s’étonne : la cavité dans laquelle on l’a jeté ne semble guère si profonde, car les contours des lampes de ses tortionnaires demeurent visibles. Or, impossible de les identifier, à cause des lueurs trop faibles, et son séjour au village trop récent pour distinguer chaque habitant les yeux fermés.

Néanmoins, l’odeur qui se dégage des lieux lui rappelle les rituels de son père, brûlant de la pierre d’argile. La composition n’est pas aussi naturelle que celle du sol qu’il vient de brouter comme un mouton peu regardant sur la qualité de son alimentation.

— Listen, vous commettez une erreur monumentale. I didn’t kill her ! Par tous les dieux, je l’aimais ! Je suis encore plus en colère que vous, mais je ne suis pas un assassin, je veux retrouver le sien pour que justice soit faite ! Réfléchissez, je vous en conjure !

— Justice sera faite et elle sera vengée. C’est nous qui avons l’honneur de nous en charger, dit le stentor.

L’un d’eux brandit une torche qui s’élève au vent, crépite et s’agite d’excitation. La flamme se reflète tel un spectre incandescent dans les pupilles du condamné, horrifié devant l’exécution imminente.

— Non ! Balmœnt voulait m’accorder un procès ! Son père. Votre chef. Vous n’oseriez pas…

Ædan se lève en titubant et longe les parois de sa prison à ciel ouvert, à la recherche d’appuis pour l’escalader. Hélas, les murs glissent comme des billes. Impossible de grimper plus de la moitié de leur hauteur sans une main secourable et d’une force phénoménale pour le hisser hors de là.

— Il n’est pas objectif. Nous appartenons tous à la lignée directe de Clæstone. Nous sommes légitimes dans nos actes, alors que toi, tu sais bien que sans Mædan, ton respectable père, Balmœnt ne t’aurait jamais accepté, affirme le cinquantenaire.

— Misérables ! Ne touchez pas à mon père !

Ædan tente à nouveau de sortir de sa cavité. En vain, tel un animal dangereux dans un zoo sans barreau ni grille. En retombant, il soulève un épais nuage de cendres qui l’asphyxie et lui pique les yeux. Tout le fond ainsi que les bords en sont recouverts. Il tousse et expectore pour se dégager la gorge.

What is this damned place ? s’interroge-t-il.

— You’re right. Mædan est innocent, lui. Adieu, Ædan Brændon Sparks, salue le plus vieux d’entre eux.

Une main jette le flambeau dans sa direction, décrivant un arc de cercle dans un silence sournois.

Ædan l’évite de justesse, se ravise, tente de l’éteindre avec les pieds, en vain. Il se déporte le plus loin possible de cette menace. La fosse s’embrase dans un ronflement. L’éclairage s’intensifie au point de dévoiler enfin les traits de ses bourreaux.

— Non ! Pitié ! Je suis innocent, je le jure devant les dieux !

— Nous ne croyons qu’en Mærkawæ, déesse de la Terre. Once again, you’re not one of us. Burn in hell ! Hérétique ! Infâme scélérat ! gronde Dwænn, la voix de stentor, celle de leur chef religieux.

— Arrrgh ! Dwænn ! Bærton ! Frænk ! Vœrgill ! Don’t do this, help me get outta here, now !

— Notre chef n’a pas osé se salir les mains. Nous ne faisons que lui rendre justice, ainsi qu’à l’ensemble de notre communauté, prétend Frænk, l’adjoint de Balmœnt.

— Ne crains rien pour ton vieux père : son chagrin sera tel qu’il en perdra la force de te survivre, sans que nous intervenions. Nous te faisons le serment de respecter son deuil et de le laisser finir ses jours en paix, déclare Dwænn.

— Partons avant que le jour ne se lève ! ordonne Frænk. Let’s go ! Now !

Vœrgill jette son mégot de cigarette à la face d’Ædan qui secoue la tête pour s’en débarrasser.

Bærton, le jeune nerveux, lui assène un coup de bâton afin de le pousser vers le cœur du foyer. Il le lapide à l’aide de projectiles de la taille d’un poing tout en s’éloignant, jusqu’à ce que la distance ne lui permette plus de l’atteindre.

Touché au front, Ædan saigne et se débat, à moitié assommé, contre le feu. Il s’écrase et se roule contre les parois pour arrêter l’incinération, mais il s’aperçoit que des matières inflammables tapissent l’endroit, en attisant le brasier au lieu de le calmer.

Alors, il utilise ses mains, retire ce qu’il lui reste de chemise afin d’étouffer la moindre étincelle, exposant en contrepartie ses lacérations aux flammes. Ædan bondit et escalade les murs. Mais il se brûle, reçoit un tison sur ses plaies fraîches, souillées d’immondices, puis sur la joue, jusqu’à sa chevelure dense d’un brun auburn, laquelle s’embrase en un éclair telle une étoffe de soie. Ædan expulse de ses entrailles un hurlement déchirant.

Le lynché gravit jusqu’à mi-hauteur et tend la main droite vers le ciel, l’implorant, le prenant à témoin de son innocence. Des larmes de douleur et de désespoir inondent ses yeux pers mais n’éteignent pas le bûcher. Aussi profonds que le firmament, ses iris reflètent les étoiles froides et distantes devant son agonie. Tandis que les panaches impitoyables s’élèvent, pointes acérées, fulgurances claquantes et rugissantes sous ses pieds nus, effleurant ses chevilles et caressant ses mollets avec l’ardeur meurtrière d’un monstre.

Dans sa ligne de mire, au-dessus de sa tête, Ædan voit la bague qu’il porte à son majeur, un cabochon en or orné d’une pierre en ambre nervurée rouge. Il fixe son regard sur le joyau, captivé par la splendeur des reflets exceptionnels, avec cette impression que la gemme palpite. Le fils de Danælle Sparks puise ce qu’il lui reste de force vitale dans ce fétiche maternel. Le temps semble se figer lors de cet ancrage mental, anesthésier son corps, à moins qu’il ait perdu les sens ?

— J’ai juré de te garder… J’ai juré de te garder… Je ne t’abandonnerai pas… Arghh !

Non, son supplice présent le rappelle à la réalité. Impossible de se réfugier dans son passé.

Le feu s’attise, excité par sa proie, maître de lui, maître des lieux, maître de sa destinée. La moindre coupure sur le corps de sa victime sert de brèche traîtresse à cet ennemi dévastateur.

Pour atteindre ses organes vitaux, la créature le darde, ses lames s’enfoncent dans sa chair, éclatent les ouvertures, triturent les muscles, attaquent les nerfs. Ceux-ci tirent de tous côtés, fous, prêts à se rompre, afin de ne plus rien sentir et céder à l’invasion massive de l’anatomie dans tous les foyers d’infection. Capituler. Ne plus torturer le cerveau par des alertes vaines. Devant l’issue fatale, laisser le bourreau achever son œuvre, en priant que, dans sa miséricorde, sa fumée asphyxie la victime pour lui épargner ses derniers instants de conscience.

Le brandon fait fondre ses traits comme une chandelle, mais Ædan résiste, tente coûte que coûte de garder et son sang-froid et le contrôle de ses membres, qui s’agitent dans les affres du supplice et menacent sa position. Les doigts en sang, les jointures saillantes, sa main droite s’agrippe au rebord du gouffre. Car, s’il lâche prise et se jette dans les mâchoires carnassières, Ædan ne remontera plus jamais. Il ne subsistera plus assez de lui-même pour en réchapper. Ses yeux reviennent d’instinct sur sa bague, attirés par les reflets rubescents de l’ambre.

— Help !

Dans leur cabane, son père, Mædan, se réveille d’un bond à cause d’un cauchemar et d’une sensation de brûlure dans le cœur. Une intuition le guide vers l’autel d’Ignæce, où l’encens s’est ravivé à partir de braises de la veille. Un funeste présage de la part du dieu du Feu.

— Mon fils ! Mon Ædan ! Mon enfant ! Non !

Le vieillard s’effondre sur les genoux, tête baissée, puis relevée vers son idole, le regard embué. Non. Son dieu ne peut être si cruel. Pas son fils. Pas le seul être qu’il lui reste… Pas après le décès de sa tendre épouse.

Il se prosterne au sol, le corps aux épaules rondes secoué de sanglots. Inconsolable. Désespéré. Impuissant.

— Argh ! hurle Ædan.

Ses réflexes nerveux le trahissent en faisant tressauter son corps, l’alourdissant, ankylosant ses sens.

Un bûcher, c’est comme une meute de loups fauves affamés se jetant sur leur proie en lacérant, déchiquetant avec une lenteur méthodique, attendrissant la peau, puis les couches successives de derme, avant de mordre dans la chair, tordre les nerfs, labourer les muscles, rompre les veines, arracher les viscères.

Ædan ne tiendra pas.

Mais il lutte.

Jusqu’au bout.

Même s’il sait que c’est bientôt terminé.

S’il s’agit de son ultime chance, il la saisit.

Pour quoi faire ? Défier le destin, lui donner envie de l’aider, lui prouver qu’il peut dépasser le rôle attribué dès le départ, le confronter à un nouveau plan, pour d’autres objectifs.

À quoi bon ? Parce que c’est le seul choix qu’il lui reste.

Dans l’abîme, transpiration et pleurs abondants ne lui sont d’aucun secours pour atténuer son calvaire. La fumée lui pique les narines et jette un voile sur sa vision du présent. La scélérate désire l’asphyxier pour le neutraliser et l’envoyer en pâture au fond de l’enfer. Le futur d’Ædan s’évanouit, sur le point de disparaître à jamais, tandis que la rémanence des vies passées, détruites et réduites en cendres, remonte à la surface de son gouffre, comme si les esprits de tous les morts exigeaient son corps en sacrifice.

Le supplicié hurle à fendre l’âme, la voix et le cœur brisés, revendiquant son droit à survivre, signalant sa présence à qui veut l’entendre, luttant avec ses dernières forces. Il refuse de mourir. Il n’a pas mérité son châtiment. Son sort. Injuste. Inique. NON !

Il fixe à nouveau son joyau brillant de mille feux, que sa mère avait nommé Cœur de magma. Dans ce ciel de nuit d’hiver, il lève sa main le plus haut possible comme pour envoyer son étoile rouge dans le ciel.

— Argh ! Pi… Pitié ! Help !

Ædan ferme les paupières pour chasser le gaz de combustion qui l’aveugle. Quand il les rouvre, il discerne à travers un flou la voûte du firmament.

Puis, soudain, une auréole. Elle nimbe sa dextre levée d’une lumière dorée.

Une hallucination.

Un délire.

Et, avant qu’Ædan ne puisse comprendre, la puissance extraordinaire d’une poigne gantée de cuir saisit sa main pour le hisser hors de sa tombe. L’inconnu, encapuchonné dans une fourrure de bison, l’enveloppe intégralement dans une couverture où les flammes agonisent dans un sifflement, un râle. Du haut de ses presque six pieds et demi2, le phénomène évoque par sa musculature et ses dimensions hors normes le gabarit d’un ours noir.

Tel un oisillon blessé et déplumé incapable de voler, Ædan se sent pris sous l’aile protectrice d’un condor. Arraché à la meute de loups fauves, son corps s’est dérobé à leurs crocs mortels.

Son héros dégage une chaleur humaine réconfortante, ainsi qu’une douce odeur d’argile, mêlée à des effluves virils. Il le soulève ensuite telle une frêle jeune fille sur ses épaules, pour le conduire au pas de course loin de ce lieu de torture.

En redressant la tête, Ædan découvre le brasier dépassant d’une surface rectangulaire large de deux yards.

Ce colosse vient de le délivrer d’une mort atroce. Cet être providentiel que le destin lui a envoyé.

De qui s’agit-il ?

D’où vient-il ?

Comment a-t-il pu savoir qu’il se trouvait là ?

Comment a-t-il réussi à arriver à temps ?

Au beau milieu de la forêt dans cette zone isolée ?

Sur ces interrogations, Ædan perd connaissance.

2 1,98 m

CHAPITRE 2.

Le lendemain matin.

Des braises cramoisies et fumantes subsistent au fond de la fosse. Le paysage forestier, préservé et paisible, ne trahit rien des événements de la nuit. Le soleil fait scintiller le givre qui souligne et adoucit le dessin des branchages, recouvrant d’un léger duvet immaculé la végétation sauvage.

La neige tombera dans peu de temps, dans la journée, ou la semaine. Elle recouvrira le sillage laissé par le chariot bâché, les empreintes de sabots, le moindre de leur pas. Plus rien ne marquera la présence de ces hommes et leur victime. Comme si elle cherchait à blanchir l’acte du quatuor criminel. Une traînée au sol, trace de passage d’un martyr mené de force vers son bûcher.

Des tamias – écureuils au dos rayé comme les gardes suisses – s’amusent à se poursuivre, les prunelles vives et espiègles, les abajoues goinfrées de gourmandises, s’interrompant pour des pauses de grignotage, mâchouillant avec adresse et frénésie leur petit déjeuner d’un air ahuri. Ces chipmunks – ou petits Suisses – sautillent de part et d’autre du sillage laissé par Ædan Brændon Sparks.

Des fibres de vêtements et taches de sang séché constellent les rudesses du terrain. Vue du ciel, la zone s’étend sur une longueur de plus de cent yards. Trop large, trop grande. Pour de si infimes indices se mêlant à la nature. Et ses déchets.

Plus loin, des cheminées fument en formant de coquets nuages cotonneux, aussi douillets que le cocon des maisons respirant le bonheur. Le village se réveille, sous le choc, chacun réagit, interagit de son mieux avec ce qu’il ignore, partagé entre agitation fébrile et silence de stupeur. La prison ne comprend pas comment le détenu a pu s’échapper. Les femmes sont hystériques, les hommes furieux.

Dwænn assure que leur déesse contrôle le destin de l’assassin et que ce dernier a reçu le châtiment qu’il mérite. Le religieux s’en porte personnellement garant. Clæstone redevient leur sanctuaire, à l’abri du danger. Il s’engage à soutenir chaque homme et femme dans cette épouvantable épreuve. Tout le monde, à dater de ce jour, doit considérer le crime définitivement rayé de leur hameau. Le meurtrier dénommé Ædan Brændon Sparks ne menacera plus jamais l’existence de leur honorable phalanstère.

Sa voix d’orateur hors pair est réconfortante, sa notoriété inébranlable. Comment ne pas se fier à la parole de ce chef spirituel ? S’il déclare Ædan coupable et hors d’état de nuire, ainsi soit-il.

À l’unisson, la population respire, soulagée de la disparition du prisonnier. Chaque habitant sait et se satisfait du résultat. Certains regrettent leur manque de participation. D’autres éprouvent des scrupules leur perturbant le sommeil les premières nuits ; ils se disputent d’abord avec leurs femmes, puis se rassurent auprès de Dwænn, le premier à donner le dernier mot pour blanchir leur conscience à grande eau bénite. Très vite. Trop. Au fond, les gens de Clæstone estiment globalement que justice a été rendue et que personne n’a rien fait de mal. Personne, mis à part Ædan Brændon Sparks. L’étranger.

Seuls deux hommes nagent à contre-courant de la majorité, n’en laissant rien paraître, jusqu’à ignorer partager ce point de vue. Balmœnt Dærkstone et Duncæn Færstone, le frère cadet de Bærton. Le deuil de Kændra Dærkstone les unit, elle qui était fille du premier, et amie d’enfance du second.

L’exaltation et la nervosité de Bærton exaspèrent Duncæn, les mettant sur le compte de la perte de leur amour commun pour Kændra. Duncæn préfère ne pas savoir. Il a peur. Et refuse les hypothèses sordides que ses instincts lui susurrent avec des accents impitoyables. Sans compter les rumeurs qui le blessent profondément. Il donnerait tout pour soulager ce poids qui pèse sur sa conscience. Duncæn n’est pas coupable, et pourtant, les doutes sur le rôle de son aîné, ainsi que du reste du village l’accablent d’une complicité menaçant de le condamner à une peine à perpétuité.

Dans sa cabane, Mædan prie, avec ferveur, de toute son âme et impuissance. Inconsolable. Il sait que le destin de son fils lui a été arraché.

Sur conseil de Frænk, et en dépit des protestations du vieux Sparks, Balmœnt prévoit de lui envoyer un apprenti en guise de garçon à tout faire.

Son Stetson noir à lanière percée de trous porté bas devant son front, Vœrgill roule méticuleusement ses cigarettes. En guise de cendrier, il utilise de vieux morceaux de peaux de bête. Parce que brûler du cuir l’excite. Sa distraction favorite. Il adore l’odeur, autant qu’il savoure le murmure sournois et léger de la braise mordant sa proie. Mais c’est au combat qu’il se déchaîne avec son entraînement acharné et persistant. Contre lui-même, faute de mieux. En attendant le jour où il affronterait enfin un adversaire à sa hauteur.

Ce village, beaucoup trop tranquille à son goût, souffre d’une cruelle absence d’ennemis véritables. Au quotidien, ça l’exaspère. Vœrgill croit devenir fou. Après l’immense feu de joie laissant éclater sa violence si longtemps contenue, il désespère de trouver une exaltation nouvelle, un passe-nerfs inédit. Plus d’une fois, il a cherché à diversifier ses sources d’exaltation, repérant ses proies potentielles, s’imaginant les martyriser, puis récidiver. Sans répit. Mais une localité si minuscule annihile ses ambitions, et son manque de courage le retient pieds et poings liés. Trop couard pour partir. Motus et bouche cousue, il se planque dans la masse mollassonne. Tapi et patientant dans l’ombre. Se réservant pour son ennemi juré.

Vœrgill regrette qu’Ædan, l’étranger, ait été réduit en cendres. Il aurait préféré le garder en vie, le lyncher à petit feu, prolonger le plaisir de la torture physique et morale. Décider seul de l’instant exact du trépas d’un être humain. Cette disparition, au contraire, place le dénommé au centre des intérêts des habitants. Ædan devient une personnalité inoubliable, marquant les esprits malgré sa présence éphémère.

Vœrgill, en revanche, n’inquiète personne et personne ne s’inquiète pour lui.

Il hait ce village.

Plus aucun filet de fumée ne s’élève de la fosse pour signaler une quelconque activité visible par la communauté de Clæstone. Les braises sont mortes.

Seul un garçonnet, planté au beau milieu de la cour, tend le cou, le nez levé, l’œil intrigué rivé sur le lointain. Sa mère le punit d’une claque éclatante pour sa curiosité de mauvais augure, et retourne à ses fourneaux, une cuillère d’une main, le collet de son marmot de l’autre.

Du côté de la cabane en périphérie, Mædan Sparks tourne d’instinct son regard ainsi que ses regrets dans la même direction que l’enfant, comme si le vent se penchait vers lui et lui soufflait une confession. Son intime conviction et son cœur de père lui murmurent ce qu’il soupçonnait déjà : que son fils Ædan a disparu contre son gré.

Installé devant son petit déjeuner, le gamin se frotte de la senestre la joue gauche rougie, tout en avalant chaque cuillerée de porridge à l’aide de la dextre. Sage et docile, il observe en silence la maîtresse de maison hermétique à toute communication, s’affairant à coup de cliquetis de couverts contre la vaisselle et clapotis de plonge. Son père, quant à lui, s’apprête pour son travail, trop heureux de ne pas endosser la responsabilité de la moindre décision.

Le chaudron ronronne dans l’âtre chaleureux. L’intérieur, bien tenu, invite chacun à jouer son rôle à sa place attribuée. Un portrait de famille mis en scène et rodé. Une tradition respectée depuis des générations.

Le père ne dit mot. De sa bouche il daigne seulement expulser une quinte de toux incongrue et avortée en un râle qui aurait pu se conclure par un crachat. Machinalement, il appose une bise sur la joue endolorie de sa progéniture, sans aucune marque de compassion ni d’empathie, mais plutôt dans un geste d’ignorance et de déni.

L’enfant ne s’y trompe pas, ne se tourne pas, garde un œil furtif vers celle qui poursuit son manège de va-et-vient entre la table et la cuisinière, les cheveux déjà défaits et hirsutes par sa tâche. La maman trime afin d’exhiber son amour pour les siens, et en parallèle, paraître en société, heureuse, épanouie et digne. Le papa, lui, doit abattre de l’ouvrage avec endurance, force et entrain afin de motiver les plus jeunes sur la valeur du labeur.

Non. Cette demeure vit dans la joie et la sérénité qui sied parfaitement à ce village, archétype d’ouverture et de liberté.

Chaque membre respectable du phalanstère est tenu de préserver l’image idéale du bonheur en toutes circonstances.

Ædan n’est qu’un étranger. Ce qui est arrivé ne compte pas.

Clæstone doit redevenir parfait, et le rester. Seules les tonalités légères et positives méritent de ressortir. Ce qui est grave sera impitoyablement mis en sourdine, voire réduit au silence.

Qu’en est-il ailleurs ? Aux alentours de ce microcosme respirant l’humanité contrite, étouffant la moindre douleur, contenant – mais pour combien de temps encore ? – la moindre agressivité, inhibant la plus infime arrière-pensée sur l’avancée sociale, économique et industrielle.

En dehors du village et de son agitation feutrée, pas âme qui vive à des lieues à la ronde.

Pourtant, hors d’atteinte de leurs esprits coupables, un feu invisible des habitants brûle avec ardeur entre Clæstone et la fosse infernale. Il ne s’agit pas d’un foyer de cheminée, mais d’une flammèche isolée, une lueur d’espoir, à partir de tisons rubescents ne demandant qu’à s’embraser dans des panaches piqués au vif.

Un cœur battant se débattant contre un magma intérieur et dévastateur.

CHAPITRE 3.

Février 1908.

Ædan reste alité durant des jours, des semaines, des mois, emmailloté de bandelettes. Il s’est réveillé ponctuellement, à peine conscient des lieux ou du temps, ingurgitant des remèdes et autres potions dans un état d’engourdissement total. Il ne voit pas grand-chose depuis sa couche. Une lumière se projette à quelques pas de lui, mais, trop alangui pour se redresser, il ne l’exploite pas pour découvrir son environnement. À peine discerne-t-il le plafond, genre de voûte évoquant l’intérieur d’une vague sombre pétrifiée.

Des gouttes tombent, ponctuant le silence, suggérant le volume, en notes de xylophone impromptues ; des croches, des triolets le font sursauter tant elles lui semblent proches, tels des doigts lui tapotant l’épaule. Elles claquent, éclaboussent, meurent le plus souvent dans leurs chutes, dissoutes ou absorbées par la surface réceptrice ; l’écho de leur présence éphémère se propage, ricochant aussi loin que possible dans le bref délai imparti.

Un point d’eau dans les parages, en déduit Ædan. À moins que ce ne soit la pluie, ou un restant de précipitation s’écoulant d’un toit, comme les dernières larmes séchant sur un visage finissant de se calmer.

Comment est-il arrivé jusqu’ici ?

Qui est ce gaillard imposant qui l’a extirpé d’une mort certaine ?

Ædan considère sa main droite, nue, saine, celle saisie par son sauveur. Il observe l’autre, entièrement pansée : brûlée, sans nul doute, il en ressent la douleur. Au moins, elle n’est pas perdue.

Puis, se rappelant soudain d’un détail, il tourne la tête de tous côtés, tirant une douleur atroce à son cou.

Il s’évanouit.

À chaque fois, la même idée le tourmente, et il cherche d’un regard de plus en plus affolé quelque chose lui tenant à cœur.

Où est-il ?

Il n’a pas pu le perdre.

Impossible !

À l’écho des bruits qui résonnent autour de lui, Ædan estime le volume de la pièce, et distingue le type d’endroit lui servant de refuge. Il y fait frais, mais pas froid. La température extérieure doit être glaciale. Enfin, si on est encore en hiver. Combien de temps est-il resté inconscient ? Il l’ignore. L’air circule, charriant une légère odeur de pierre humide et de mousse mêlées. Ni poussière ni toile d’araignée. Il ne se trouve pas à l’intérieur d’une maison. Il clôt les paupières.

Un cri lugubre accompagne cette nouvelle présence comme une créature d’outre-tombe.

Une ombre grandit dans l’ouverture et l’obstrue complètement par la carrure, la corpulence d’une silhouette qu’il ne reconnaît pas sans sa cape et capuche. Jusqu’à ce qu’un doux parfum d’argile parvienne à ses narines.

Un hululement plus bref signale une chouette dans les parages. L’acoustique des lieux rend sa plainte aussi stridente que terrifiante.

Cette odeur… Il la discernerait entre mille.

La pierre sacrée de son père.

Il ne ressent pas ses douleurs, temporairement anesthésiées, tandis que les bandages rigidifient ses membres. C’est une chance, car il décide de ne pas bouger d’un cil. Ædan ne se voit pas et ignore que ceux de son œil droit n’ont pas repoussé.

Son hôte aussi reste de marbre, sa masse se fondant aisément dans la roche comme un mur infranchissable.

Au bout d’une minute interminable, l’inconnu s’éloigne en martelant la galerie de ses pas lourds.

Le subterfuge d’Ædan semble avoir fonctionné cette fois. Il se serait précipité pour remercier son bienfaiteur, si l’absence d’un objet personnel n’avait projeté dans son esprit l’ombre diffuse d’un doute.

Une grotte.

Éclairée par un puits de lumière qui n’offre pas de vue imprenable sur les étoiles, mais une douce clarté bénie de nimbes et de halos célestes. Dans la salle lui servant de chambre, quelques seaux remplis de stalactites à différents stades de fonte fournissent l’eau potable. La rivière doit être gelée. Ces cônes de glace proviennent de pluies et de rosées pétrifiées par le froid. Des sculptures figeant les éléments du décor naturel, en attendant que le printemps revienne les animer et les colorier.

Ædan examine sa dextre et laisse retomber sa tête.

Plus tard.

Son état ne lui permet ni souplesse, ni liberté de mouvements.

Il demandera plus tard.

En son for intérieur, Ædan se méfie de son sauveur. Et n’a pas changé d’avis depuis son premier réveil. Il abaisse les paupières et s’efforce de dormir, tant et si bien qu’il plonge dans un rêve.

Une silhouette massive le sort du gouffre en flammes, parcourt la forêt en le portant sur son dos, le hisse sur un cheval et disparaît au galop.

Puis, plus rien.

Ou plutôt, si. Une nouvelle image, à la fois floue et furtive.

Après lui avoir bandé la main gauche, brûlée, l’ombre lui retire de la droite le cabochon en or rehaussé d’une pierre d’ambre nervurée rouge cognac.

Ædan se redresse sur sa couche à cette révélation en haletant. Il ne remarque pas l’homme debout derrière lui en train de remplir un gobelet d’eau, lorsqu’il perçoit son doux parfum d’argile.

— Hello ?

Ædan tressaille à ces mots et n’ose tourner la tête afin de voir son interlocuteur en face.

— Here. Water. Drink. Tu dois te réhydrater, « Torche humaine ».

L’acoustique des lieux amplifie la voix caverneuse de son hôte vibrant sur les parois.

L’effet saisit Ædan. Il attend que l’écho retombe pour ne plus entendre le bourdonnement dans ses oreilles ; des sifflements ponctuels lui agressent les tympans. Les blessures auraient-elles attaqué certains nerfs ? Il rassemble ses esprits malgré une sensation de vertige et se concentre sur la dernière réplique de l’étranger.

Ah, oui… Boire.

Accepter l’eau que l’autre lui propose.

Ædan passe la langue sur ses lèvres sèches et déglutit, sa gorge rugueuse comme de l’écorce.

Il s’exécute, lentement, cherchant à différer le moment du dialogue, et tend son verre pour réclamer de nouveau de l’eau. Puis, il patiente, et répète son manège.

— Je te passe le seau entier si tu préfères ? Mais si ton intention est d’éviter de m’adresser la parole, il suffit de me le dire.

— Ma bague… Mon Cœur de magma…

Ædan balbutie d’un filet de voix dont il n’a pas entendu le son depuis une éternité.

— Eh bien, ta bague ?

— Vous me l’avez prise, ne le niez pas, je m’en souviens parfaitement. Vous avez profité de…

Sa gorge en feu le tiraille telle une violente angine. Le timbre rêche peine à soutenir ses propos. Son corps engourdi freine tout geste brusque, mais pourtant sa nervosité se ressent, dans son souffle, son regard effaré, tout un langage non verbal chargé d’émotions négatives. Il n’a pas confiance.

— Hé là, ho ! Easy, boy.

— I’m not your boy !

— Alright, I get it ! Tu aurais préféré que je te laisse brûler en enfer ?

— J’y suis déjà.

— Thank you very much. You’re welcome. Si tu crois que c’était simple de t’extirper de là, tu te trompes !

— Je veux simplement partir d’ici.

— Et pour aller où ? They wanted you dead. Et apparemment, ton village entier n’a pas l’air de te regretter.

— Vous êtes au courant ? What do you know ?

Silence. Soupir.

— You’re alive. Ce qui compte, c’est que tu guérisses.

Un temps.

— Mon père…

— Ton père ne te reconnaîtrait pas, believe me.

Ædan saisit son gobelet en bois, cerclé de métal : mais il n’est pas assez poli pour lui renvoyer son image. Il désigne d’un index tremblant un plat en argent qu’il aperçoit dans son champ de vision réduit.

L’étranger le lui apporte alors, en laissant échapper un nouveau soupir sincère et désolé.

— Je ne suis pas médecin. Ni chirurgien. Ne…

— Give it to me, now !

Le grand gaillard lui tend l’objet rutilant et l’approche du visage d’Ædan.

Des bandelettes, telle une momie, envahissent le reflet qu’il observe. L’état de son œil droit ne laisse aucun doute sur ses blessures faciales. En tâtant le pansement, Ædan grimace de douleur en sentant des boursouflures, des pans de chair à vif, même des croûtes.

Lui, le jeune et bel Ædan. Défiguré. À vie.

Et fugitif, dans l’antre d’un titan inconnu et providentiel.

Son sauveur. Dont il ignore tout des réelles motivations.

CHAPITRE 4.

— Où se trouve mon Cœur de magma ? répète Ædan.

— Ton quoi ?

— Ma bague, en ambre nervuré rouge.

— Simple échange contre ta vie et ta liberté.

— Vous n’avez pas demandé ma permission.

— Dans l’état où tu étais, j’ai dû décider pour toi. J’étais pressé, tu te rappelles ? À moins que le choc ne t’ait rendu amnésique ?

— Qu’en avez-vous fait ?

— Je te l’ai dit : je l’ai prise pour garantir ta sécurité.

— Rendez-la-moi.

— Non.

Un temps.

— Not now. Not yet.

— Mais elle m’appartient !

— Je te la garde, for now.

— Vous mentez. Vous ne voulez pas me la rendre.

— Ce n’est pas vrai. Mais… tu ne dois pas la porter, pour l’instant.

— Vous n’êtes qu’un voleur.

Ædan crache plutôt qu’il ne parle.

— C’est pour cela que vous vous cachez ici, dans cette caverne ?

Pause.

— Elle vous sert à stocker tout le reste de votre butin ?

Silence.

— Parce que j’imagine que si vous avez volé ma bague, vous avez dû détrousser bien des gens et amasser bien des trésors, vous…

Et avant que l’autre ne réplique, il pousse un cri à briser les stalactites :

— Argh ! It’s burning me !

Le géant le saisit par les épaules pour le tranquilliser, tout comme il pourrait lui broyer les os. Le visage près du sien, il le regarde de front pour lui déclarer :

— Tu as dû rouvrir une plaie, ce n’est pas le moment.

Le maintenant toujours en respect, il patiente le temps nécessaire en observant le blessé haleter avec difficulté. Il fixe Ædan droit dans son seul œil sain, sonde le fond de son iris bleu paon, technique physiologique qui cale leurs pouls, à l’unisson.

— Listen, you fool : commence d’abord par te soigner.

Il desserre sa prise, progressivement.

— Il sera toujours temps de m’insulter ensuite.

Il le relâche.

— Mais je te préviens : tu n’as nulle part où aller, alors je suis ton meilleur allié si tu veux survivre…

Ædan s’allonge, doucement, serrant les dents, le visage contracté par les affres. Il se rend compte de son manque de mobilité et met une éternité à se placer sur le flanc, dos à son compagnon imposé. Des larmes de douleur s’échappent de ses globes oculaires, dont un presque exorbité, entouré de chair rougie à vif.

— Vous me la rendrez ?

— Dans ton intérêt, non.

Cette fois, Ædan pleure à fendre l’âme. Il n’a plus le contrôle de ses nerfs, ni la bravoure dont il a fait preuve lors du lynchage. Il ne sait pas s’il désire défendre et protéger un corps qui ne le représente plus parmi les siens. Il ignore s’il trouvera la force de se motiver pour quelqu’un qui ne lui ressemble plus. Et peut devenir son cauchemar, sa hantise du passé, sa désespérance. Comment surmontera-t-il l’épreuve de se regarder en face, avant de pouvoir affronter ses semblables ?

— Sans elle, même mon père ne me reconnaîtra pas…

Pour toute réponse, son hôte contourne le lit par le pied pour lui faire face avant de lui tendre la main, tannée, de la taille d’un gant de base-ball :

— Gœran.

Ædan le considère, lui et ses doigts gigantesques, incrédule.

— Ton corps a brûlé, c’était hors de ton contrôle. Alors que ta politesse… My name is Gœran.

Ædan sursaute et jette à son interlocuteur un œil noir. Néanmoins, il grogne une réponse, de mauvaise grâce :

— Ædan.

Il ne lève pas le bras, le replie sur sa poitrine, en position de défiance.

— Je te tends celle qui t’a soustrait à la mort, remember ?

— Et donc je vous suis redevable à vie, that’s the deal ?

Ædan lui tire un regard calibre .45 à bout portant, une lueur chemisée métal sur les prunelles.

Mais avant qu’il ne puisse décharger son revolver fumant de fiel, Ædan se tord de douleur. Cette fois, il ne crie pas, il hurle.

— Argh ! C’est atroce ! Je brûle ! Je brûle comme dans le bûcher. NON !