Projet D.N.A - G.V. Lejamtel - E-Book

Projet D.N.A E-Book

G.V. Lejamtel

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Beschreibung

Le lendemain de son 18ème anniversaire, Luna est enlevée par une mystérieuse organisation qui fait croire à sa mort et pratique des expériences génétiques sur elle. Désormais amnésique et dotée de capacité physiques inhumaines, elle est endoctrinée par ses ravisseurs. De son coté, Céleste, qui ne sait rien de la nouvelle vie d'assassin de sa soeur jumelle, doit apprendre à vivre sans elle et faire son deuil. Heureusement, elle pourra compter sur ses amis d'enfance. Luna est régulièrement visitée en rêves par une énigmatique panthère noire aux yeux bleus qui semble tout connaitre d'elle. L'animal sera t'il la clé qui permettra aux destins parallèles des deux soeurs de se croiser à nouveau ?

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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À ma jumelle, qui me porte sur ses ailes

Quand mes pattes me font défaut.

À ma petite sœur, qui prend son envol,

Tel un aigle majestueux.

Et à notre mère, qui nous protège farouchement,

Comme une lionne dans l’adversité.

Sommaire

Chapitre 1: Luna

Chapitre 2: Céleste

Chapitre 3: Luna

Chapitre 4: Luna

Chapitre 5: Céleste

Chapitre 6: Luna

Chapitre 7: Céleste

Chapitre 8: Luna

Chapitre 9: Luna

Chapitre 10: Luna

Chapitre 11: Céleste

Chapitre 12: Luna

Chapitre 13: Luna

Chapitre 14: Céleste

Chapitre 15: Céleste

Chapitre 16: Luna

Chapitre 17: Luna

Chapitre 18: Le président

Chapitre 19: Céleste

Chapitre 20: Shyna

Chapitre 21: Luna

Chapitre 22: Luna

Chapitre 23: Luna

Chapitre 24: Luna

Chapitre 25: Luna

Chapitre 1

Luna

Alors que Luna agonisait lentement sur le sol, se vidant inexorablement de son sang, ses pensées volèrent vers sa sœur et ses parents. Elle se mit à se remémorer les dernières heures qui avaient mené à ce terrible évènement, tandis que son esprit sombrait lourdement dans les ténèbres du néant.

Quand Luna se réveilla ce matin-là, un irrépressible sentiment d’impatience s’empara d’elle et un immense sourire s’afficha sur ses lèvres, illuminant son visage. Quelques rayons du soleil matinal perçaient à travers les interstices des volets de la chambre, étalant des taches orangées sur le parquet. Elle qui habituellement aimait flemmarder un peu au lit, se leva sans tarder, tout en s’étirant voluptueusement. Jetant un coup d’œil à celui de sa sœur, elle constata, sans surprise, que cette dernière dormait encore profondément. Céleste, sa jumelle, avait toujours eu le sommeil lourd et Luna était persuadée que même un tremblement de terre n’arriverait pas à la secouer. Bizarrement, elle-même avait le sommeil très léger et le moindre bruit avait tendance à l’incommoder.

Elle regarda son téléphone et s’aperçut qu’il était relativement tôt. En fait, l’excitation du jour l’avait fait se lever aux aurores, à la manière des enfants le matin de Noël. Elle aurait aimé remuer sa sœur pour la réveiller, mais elle savait que cela la mettrait de mauvaise humeur et qu’ensuite elle serait grincheuse pour toute la journée. Elle s’en abstint donc. Elle se contenta de sortir de la chambre à pas de loup et rejoignit silencieusement la cuisine au rez-de-chaussée. Elle comptait se faire un petit déjeuner en attendant que le reste de la maison s’éveille, cependant elle fut surprise de constater que Cécile, sa mère, était déjà debout, occupée à préparer à manger.

— Bonjour, Luna, tu t’es levée bien tôt ce matin ! s’étonna cette dernière. Impatiente pour votre grand jour ?

— Oui ! lui répondit sa fille. On n’a pas dix-huit ans tous les jours.

— En effet, confirma-t-elle, amusée. J’ai préparé des gaufres, installe-toi.

— Notre petit déjeuner préféré, s’extasia-t-elle. Tu nous gâtes maman.

— C’est normal, je suis tellement émue de voir mes enfants grandir et voler de leurs propres ailes.

— Maman, nous sommes des adultes maintenant. Il faut t’y habituer.

— Vous resterez toujours mes enfants, mes bébés, que vous le vouliez ou non.

Luna se contenta de secouer la tête en levant les yeux au ciel. Après les vacances d’été, ces petits moments en famille lui manqueraient. Elle s’installa tranquillement à la table de cuisine et s’attaqua à la pile conséquente de gaufres qui y trônait, l’accompagnant généreusement de pâte à tartiner. Sa mère avait également disposé un pichet de jus d’oranges fraichement pressées, exactement comme elle l’aimait, de même qu’un autre contenant du jus de pamplemousse, qui avait la préférence de sa sœur.

Quand Céleste fit enfin son apparition, les cheveux ébouriffés, les yeux bouffis de sommeil et bâillant à s’en déboiter la mâchoire, elle déclencha l’hilarité générale de la tablée ; Christophe, leur père, les ayant rejoints entre temps.

— Céleste, assieds-toi, l’invita Cécile, tout en se levant. Je vais refaire une tournée de gaufres.

Celle-ci marmonna quelques paroles inintelligibles et s’installa. Elle s’attaqua en silence à son petit déjeuner puis, après plusieurs bouchées, sortit de son mutisme et s’égaya. Céleste, contrairement à sa sœur, n’avait jamais été du matin et il lui fallait toujours avaler un en-cas pour se tirer de son état comateux du réveil. La petite famille passa un agréable repas, discutant de tout et de rien et plaisantant gaiement.

L’été était là et avec lui le soleil et la chaleur. Les vacances aussi, marquant la fin de l’époque bénie du lycée. Les filles avaient obtenu leur bac avec mentions et, il y avait environ une semaine, elles avaient reçu leurs lettres d’admission dans leurs écoles respectives. Céleste irait en fac de psychologie, suivant ainsi les traces de leur mère, psychologue libérale, et Luna rentrerait en classe préparatoire à l’école vétérinaire. Afin de pouvoir se concentrer sur leurs études, elles quitteraient la maison familiale de campagne pour se rendre en ville et partager un appartement. Elles seraient dans des écoles différentes et loin de leur foyer, elles n’auraient pas en plus supporté de vivre séparément. Leurs parents leur avaient donc trouvé un petit studio en plein cœur du vieux centre-ville, dans une résidence étudiante de charme et de standing. Nous étions la première semaine d’aout et il ne leur restait alors plus qu’un mois avant la rentrée et la reprise des cours.

Mais elles avaient bien le temps de penser à cela plus tard, car leurs parents leur avaient organisé une grande fête pour leur anniversaire. Toute la matinée, ils rangèrent et nettoyèrent la maison pour que tout soit parfait avant l’arrivée des invités. Ils installèrent également de multiples décorations, toutes plus scintillantes les unes que les autres. La terrasse et le jardin furent agrémentés de nombreux éclairages, afin que la réception puisse se dérouler à l’extérieur. Aux environs de seize heures, alors que tout était prêt et que bonbons et autres douceurs sucrées avaient été disposés un peu partout, Cécile et Christophe s’absentèrent pour aller récupérer les gâteaux à la boulangerie et les en-cas salés chez le traiteur. Il ne restait plus pour les filles qu’à se faire belles avant l’arrivée des premiers invités, aux alentours de 18 heures.

Elles montèrent se préparer. Depuis toujours, elles avaient occupé cette spacieuse chambre au fond du couloir du premier étage. En tant que psychologue, leur mère avait craint un moment que leur relation fusionnelle ne les empêche d’exprimer leur individualité, mais elle avait été bien vite rassurée. On pouvait d’ailleurs distinctement voir quelle partie de la pièce appartenait à qui. Céleste était une jeune fille organisée et méticuleuse, limite maniaque sur les bords. Son lit était fait du matin même, les draps soigneusement bordés, sans un pli. Son bureau était parfaitement ordonné, avec des piles de cahiers et de feuilles impeccablement triées et rangées. Tandis que celui de Luna était un véritable capharnaüm où des paquets de chips et biscuits vides se disputaient aux feuilles volantes, aux cahiers et livres ouverts en tous sens. Des vêtements traînaient sur sa chaise ainsi que sur son lit et autour. Dans sa penderie, ses habits étaient fourrés en vrac, en boule et froissés. Mis à part une robe, celle qu’elle allait enfiler immédiatement.

Elle sortit de sur un cintre une magnifique et vaporeuse robe bustier noire avec de la mousseline transparente sur les manches et la poitrine. Gonflée par plusieurs couches de jupons, elle s’arrêtait à peu près aux genoux, dans un style gothique du plus bel effet. Celle de Céleste, qu’elle portait déjà, arborait une jupe longue touchant le sol, légèrement évasée en bas et avec un haut doré et pailleté avec de jolies bretelles larges mettant en valeur son cou gracile. Toutes deux étaient éblouissantes. Elles passèrent ensuite un long moment dans la salle de bain à se maquiller et se coiffer, puis retournèrent au salon où les premiers invités étaient arrivés.

Quand elles firent irruption depuis le palier du premier en descendant lentement les marches, tous les regards se tournèrent vers elles. Leur père avait les yeux pétillants de fierté et de tendresse pour ses deux enfants, tandis que leur mère tentait de cacher ses larmoiements.

— Waouh, ne put retenir Stéphane, le petit ami de Luna émerveillé.

Ce dernier avait la mâchoire grande ouverte et ne pouvait s’empêcher de l’inspecter des pieds à la tête, appréciant plus que grandement ce qu’il voyait.

— Attention, tu baves, se moqua son frère Lucas, en lui refermant la bouche.

Tout le monde se mit à rire du pauvre Stéphane, qui rougit et afficha une mine contrite, mais fut sorti de ce mauvais pas par la sonnette d’entrée, dont le carillon retentit. Christophe alla ouvrir, dévoilant une amie d’école des filles et ses parents. Ils passèrent dans le salon, où les adolescents s’installèrent confortablement et commencèrent à papoter, tandis que les adultes allèrent prendre un apéritif sur la terrasse.

Jusqu’aux environs de 19 heures, les arrivées se poursuivirent. Quand tous les invités furent présents, la fête débuta réellement. Tandis que la musique envahissait la maison, les collations furent apportées. Les jumelles dansèrent, mangèrent, s’amusèrent. Avec leurs amis, elles se racontèrent, nostalgiques, des anecdotes du lycée. Cette fête, c’était probablement la dernière où ils seraient tous ensemble avant de chacun partir vers des horizons différents.

Vers 23 heures, alors que la soirée battait son plein, on éteignit les lumières pour amener les gâteaux. Pièce montée aux trois chocolats recouverte d’un glaçage pour Céleste et un paris-brest géant pour Luna. Des tartes aux fruits, un flan et un moelleux complétèrent l’assortiment. Les invités chantèrent la chanson joyeux anniversaire, puis, se regardant pour se donner le top, les filles soufflèrent leurs bougies dans une cohésion parfaite. Quand tout le monde fut servi en gâteaux, les parents des jumelles amenèrent les cadeaux. Elles furent gâtées, déballant parfums, livres, vêtements et coffrets cadeaux. Lorsqu’elles eurent tout ouvert, Cécile et Christophe s’avancèrent.

— Et maintenant, c’est notre tour, annonça leur mère. Votre père et moi sommes très fiers de vous avoir pour filles et vous êtes notre plus beau cadeau. Je sais qu’on vous le dit souvent, mais vous adopter toutes les deux a été la meilleure décision de notre vie. Et aujourd’hui, vous voilà adultes, en possession de votre bac, chacune donnant le meilleur d’elle-même pour atteindre ses rêves. En tant que parents, c’est un bonheur d’avoir de tels enfants. Et nous pensons que pour l’occasion et pour tout ce que vous avez accompli jusqu’à présent, vous méritiez que nous marquions le coup.

Après ce petit discours émouvant, ils se rendirent dans le garage, là où une surprise attendait les jumelles. Céleste fut la première à découvrir la sienne. Ses parents lui tendirent une boite de taille moyenne décorée avec un beau papier cadeau doré pailleté et un ruban argenté. Elle le déballa soigneusement en prenant garde de ne pas le déchirer et en sortit une sacoche noire Nikon. Impressionnée et excitée, elle l’ouvrit et en retira un appareil photo professionnel haut de gamme. Elle sauta de joie et, après les avoir remerciés chaleureusement, s’empressa de le passer autour de son cou et de réaliser sa première photo, immortalisant ces précieux souvenirs à jamais. Passionnée de photographie, elle en rêvait depuis longtemps.

Pour Luna, Christophe se contenta de lui tendre une clef flanquée d’un gros ruban rouge pailleté.

— Non, c’est ce que je crois ! s’exclama-t-elle.

— Vérifie par toi-même, lui répondit, énigmatique, son père tout en lui désignant une forme allongée sous un drap.

Elle s’en approcha et enleva d’un geste le tissu, révélant une moto 125 cm3 noire et blanche aux lignes sportives.

— Vous êtes les meilleurs, s’extasia-t-elle.

Elle qui n’était pas démonstrative habituellement, fit une exception et embrassa avec émotion ses parents, car elle n’avait pas de mots assez forts pour les remercier. Férue de motos, elle avait passé son permis A1 il y a quelques mois dans l’optique d’être autonome pour ses études. Il ne lui manquait plus que le deux-roues et ils venaient de la devancer. Elle n’avait plus qu’une hâte, essayer son petit bijou. Mais cela devrait attendre le lendemain, car, pour l’instant, la soirée n’était pas finie.

Aux alentours de 2 heures du matin, la fête s’essouffla et se termina. Leurs amis Stéphane, Lucas, Cindy et Maya restèrent dormir. Les parents des jumelles, aidés de leurs filles, installèrent des matelas dans la chambre de ces dernières. Après avoir un peu papoté, les adolescents tombèrent de sommeil.

Le lendemain, au réveil, la première envie de Luna fut d’essayer sa moto. Sa sœur et les autres dormaient encore, elle attrapa donc sa combinaison qui traînait dans un coin et alla dans la salle de bain pour se changer. Elle se contempla dans le miroir, ravie comme chaque fois que cette tenue lui aille si bien, galbant sa poitrine et rehaussant ses fesses, tout en soulignant son ventre plat. Le noir du vêtement contrastait magnifiquement avec sa chevelure rousse. Ainsi vêtue elle se sentait invincible, comme si le monde lui appartenait.

Il était encore très tôt et personne n’était réveillé. Elle se rendit discrètement au rez-de-chaussée où elle laissa un mot à l’attention de ses parents sur la table de la cuisine, pour les informer qu’elle était partie faire une longue promenade. Elle attrapa son porte-monnaie, se faisant la réflexion qu’elle s’arrêterait à la boulangerie sur le retour pour acheter des viennoiseries.

En sortant, elle fut prise d’un frisson, l’aube était à peine levée et, bien que l’on soit au mois d’aout, le fond de l’air était frais. Elle se rendit dans le garage où trônait fièrement sa superbe 125, qui n’attendait qu’elle. Enfilant son casque et ses gants, elle s’attela à la difficile tâche de pousser l’engin plus loin pour ne réveiller personne lorsqu’elle démarrerait. La maison familiale, que l’on pouvait aisément qualifier de villa, se trouvait sur un terrain de cinq mille mètres carrés ; comportant une partie arborée à l’arrière et un joli jardin d’agrément à l’avant, traversé par une petite allée goudronnée d’une centaine de mètres environ, menant du garage à la route.

Une fois en dehors de la propriété, elle enfourcha son engin et fit rugir le moteur. Elle s’élança sur l’asphalte, les rayons rasants du soleil dans le dos. La route défilait sous ses roues et le vent jouait dans ses cheveux dépassant du casque, les faisant virevolter en tous sens. Un samedi matin de si bonne heure, il n’y avait pas un chat sur les petites départementales de campagne. Elle fonça à toute vitesse en direction des monts, seule au monde, grisée par la vitesse.

Une dizaine de minutes plus tard, elle entama la montée, réduisant drastiquement son allure. Il s’agissait de ne pas entrer en collision avec une voiture descendante, même si les probabilités étaient faibles. Elle enchaîna les courbes et les virages avec un plaisir évident. Au détour d’un lacet, elle croisa deux véhicules garés sur un petit parking aménagé sur le bas-côté, à proximité d’un lieu touristique. La scène avait été si fugace, qu’elle n’était pas sûre de ce qu’elle avait cru apercevoir du coin de l’œil, mais son instinct la fit s’arrêter un peu plus haut.

Mettant pied à terre, elle se retourna juste à temps pour voir une silhouette disparaitre dans la berline noire aux vitres teintées, poussée de force par deux individus en uniformes de même couleur. Luna jura, c’était quand elle en aurait eu le plus besoin, qu’elle n’avait pas son téléphone sur elle. Elle était un peu loin, mais tenta tout de même de déchiffrer la plaque d’immatriculation et de retenir le maximum de détails, pour pouvoir le restituer ensuite à la police. Elle était persuadée que la voiture allait prendre immédiatement la fuite, car un des hommes l’avait repérée, la désignant à son compagnon. Comme elle s’y attendait, ils pénétrèrent rapidement dans leur véhicule, tandis que le conducteur démarrait précipitamment. Pourtant, à sa grande surprise, la berline, au lieu de partir à toute vitesse, entamait une manœuvre de demi-tour dans sa direction.

La frayeur commença à s’insinuer lentement en elle. Il lui fallut quelques microsecondes pour prendre la mesure de la situation, avant de réussir à se secouer et à bouger. Elle relança sa moto et s’enfuit aussi rapidement que possible, mais elle trouvait que cela prenait trop de temps. Elle entendait derrière elle le moteur de la voiture qui accélérait tandis qu’elle avait terminé son demi-tour. Il ne faisait maintenant plus aucun doute que les kidnappeurs l’avaient prise pour cible. Toute prudence envolée, elle roula le plus vite possible, adoptant des trajectoires dangereuses dans les virages, pensant ainsi gagner un peu de terrain sur ses poursuivants. Ils n’avaient pas pu voir son visage avec son casque, si elle arrivait à les semer, elle pourrait s’en sortir indemne.

La jeune femme jeta un coup d’œil dans son rétroviseur, espérant que la voiture serait loin derrière, distancée, mais elle était au contraire de plus en plus proche. Elle ne comprenait pas comment cela était possible, alors que la succession de virages montants aurait dû les forcer à ralentir l’allure. Un nouveau regard lui apprit qu’elle était talonnée. Elle pouvait même distinguer l’expression froide et détachée sur le visage du conducteur. Profitant d’une ligne droite un peu plus longue que les autres, la voiture se déporta sur la gauche pour se mettre au niveau de Luna, que la panique menaçait de submerger.

Tout se passa ensuite très vite et elle ne put pas réagir. La voiture donna un brusque coup de volant, la percutant violemment au niveau de la jambe et lui fit perdre le contrôle de sa moto, qui partit en glissade avec elle. La bécane mordit le bas-côté et bascula par-dessus le fossé qui se prolongeait en pente abrupte. Luna et son véhicule firent une chute de plusieurs mètres en contrebas. Elle se retrouva ballottée en tous sens, tantôt face contre terre, tantôt face au ciel. Elle en perdit ses repères. Elle ne perçut qu’un tourbillon de couleurs. À de nombreuses reprises, elle heurta des obstacles, se griffant, s’égratignant et se blessant.

La moto finit sa course dans un rocher et s’enflamma. Par chance, Luna atterrit un peu plus loin et ne fut pas prise dansla chaleur de l’incendie, mais elle était incapable de bouger, à deux doigts de la syncope. L’accident lui laissait l’impression que chaque os de son corps était brisé en mille morceaux, la faisant souffrir le martyre. De très très loin, alors qu’elle sombrait dans le néant du coma, sa vision se teintant de noir, elle perçut des bruits lui signalant qu’elle avait été rejointe. Elle aurait voulu lutter et réussir à s’enfuir, malheureusement elle n’était même plus capable de penser de façon cohérente. Avant de glisser totalement dans l’inconscience, son cerveau fiévreux enregistra une dernière information :

— Elle est encore en vie ? C’est une coriace celle-là ! Je ne l’aurais pas parié après la chute qu’on vient de lui faire faire. On fait quoi, Cent ?

— Emmène-la.

— Tu ne préfères pas qu’on finisse le travail ?

— Je suis sûr que le chef sera content si on lui ramène un bonus. Elle fera certainement un bon sujet. Enfin si elle survit.

Chapitre 2

Céleste

Un flot ininterrompu de lumières bleue et rouge éclairait les alentours, rendant la scène irréelle. Céleste évoluait dans un brouillard intellectuel, en mode automatique. Elle était en état de choc, engourdie, frigorifiée. Un mot glané au hasard lui déclencha un flash-back des derniers événements.

Elle était en train de déjeuner avec ses parents et ses amis dans le salon ; sa sœur avait laissé un message pour les informer qu’elle était partie se promener en moto. Soudain, le téléphone s’était mis à sonner, la faisant sursauter. Elle se rappelait avoir vu sa mère se lever et décrocher le combiné sur le petit guéridon en bois. Cette dernière avait échangé quelques mots avec l’interlocuteur, puis s’était mise à trembler comme une feuille, son visage se décomposant et blêmissant de seconde en seconde. Elle s’était alors effondrée en pleurs sur le carrelage, serrant fort l’appareil.

Elle se souvint ensuite que son père s’était précipité au secours de sa femme, la prenant dans ses bras et la berçant doucement. Puis il lui avait délicatement récupéré le téléphone des mains et avait pris le relais, l’air grave. Après, tout s’était enchaîné très vite et elle ne se rappelait plus très bien. Son père, après avoir raccroché, lui avait parlé, mais elle ne se remémorait que de quelques mots qui l’avaient marquée : Luna, moto, accident et grave. Ces quatre mots, terribles, fatals, tournaient en boucle inlassablement dans son cerveau, occultant tout le reste. Elle ne savait même pas comment ils étaient arrivés ici. Dans son esprit embrumé, c’était comme s’ils s’étaient téléportés.

Une couverture posée sur ses épaules la ramena au présent. Elle se retourna en sursaut et constata que c’était Lucas qui se tenait là. Un peu plus loin, près d’une voiture de police, Stéphane et ses parents discutaient avec les siens. Si les deux frères étaient venus avec eux, elle était bien incapable de dire quand leurs parents étaient arrivés.

— Merci, murmura-t-elle d’une toute petite voix éteinte.

— De rien. J’ai vu de loin que tu tremblais, mais personne n’avait l’air de s’en apercevoir ou de s’en occuper.

— C’est normal, ils ont mieux à faire, répondit-elle en haussant les épaules. Moi je vais bien, mentit-elle au bord des larmes.

— Et bien moi, je crois que tu ne vas pas bien ! affirma-t-il, sûr de lui. Tu ne devrais pas rester seule comme ça.

Ces paroles trouvèrent écho tout au fond d’elle. En effet, elle n’allait pas bien, elle se sentait mal, nauséeuse. Mais elle ne voulait pas le faire savoir, pour ne pas ajouter de l’inquiétude supplémentaire aux autres. Elle trouvait cela aussi un peu égoïste de ne penser qu’à sa propre douleur, alors qu’on ne connaissait même pas l’état de sa sœur à l’heure actuelle. Ainsi, les mots de Lucas eurent pour effet de l’apaiser légèrement.

— Ça me fait du bien d’être seule, je n’en pouvais plus d’écouter tout ça. D’entendre encore et toujours cette phrase, on n’a pas encore retrouvé votre fille, mais les recherches se poursuivent. C’est insupportable.

— Si tu veux, je peux me contenter d’être là, sans parler. Tu verras, tu ne t’apercevras même pas de ma présence.

Céleste haussa simplement les épaules. Elle se fichait de tout. Plus rien ne lui importait vraiment. Il lui semblait que son cœur n’était plus qu’un immense trou noir et béant, dans lequel elle avait l’impression de tomber tête la première. Il lui attrapa la main en silence, comme promis. Bizarrement, cela eut pour effet d’estomper très légèrement la douleur et le chagrin. C’était comme si ce contact mettait ses sentiments en sourdine, toujours là, mais comme perçus de très loin, comme s’ils étaient brouillés par un épais mur d’eau. Pendant une fraction de seconde, une idée fugace traversa son esprit. C’était comme s’il s’était précipité pour l’attraper in extremis par le poignet, avant qu’elle ne tombe définitivement et irrémédiablement.

Elle lui pressa les doigts en retour pour lui signifier sa gratitude. La présence apaisante de Lucas était bénéfique. Elle respira mieux, de façon moins saccadée. Petit à petit, son cerveau recouvrait de la lucidité, tout en assimilant, non sans douleur, la réalité de la situation. Un peu plus tranquillisée qu’avant, elle laissa son esprit vagabonder pour oublier provisoirement. Oublier les voitures de police, les camions à incendie et l’ambulance ; les hommes en uniformes qui grouillaient et s’agitaient partout autour d’elle. Oublier ils étaient sur les lieux de l’accident depuis de nombreuses heures et que la nuit allait tomber. On leur avait bien proposé, à un moment donné, de rentrer se reposer chez eux et qu’ils seraient avertis à la moindre nouvelle, mais ils avaient tout bonnement refusés.

Elle promena son regard sur les alentours, le soleil déclinant embrasait la forêt de reflets orangés, donnant l’impression qu’elle allait de nouveau s’enflammer. La chaleur, qui avait été étouffante toute la journée, commençait seulement à décroitre. Heureusement, les pins, chênes et autres espèces touffues leur avaient offert une ombre rafraichissante bienvenue. Pourtant, dans ce magnifique paysage digne d’une carte postale, se découpait maintenant une longue et hideuse balafre d’arbres calcinés, dont s’échappaient encore par endroit quelques fumerolles grisâtres, ajoutant à l’ambiance morbide du lieu.

Il avait fallu de nombreux pompiers et plusieurs heures pour venir à bout de l’incendie qui s’était déclenché tôt ce matin-là. Ce n’était que bien plus tard que la moto avait été découverte. Céleste fut tirée de sa rêverie par des éclats de voix. Les policiers, aidés par les soldats du feu, semblaient fournir de gros efforts pour tracter un objet le long du ravin et le remonter d’en bas. Après un moment qui lui parut bien long, elle vit apparaitre les restes du deux roues de Luna. Flambant neuf hier, il n’était maintenant plus qu’un amas de métal tordu, froissé et calciné ; prouvant, s’il le fallait encore, la gravité de l’accident et l’intensité des flammes qui avaient tout rongé sur leur passage.

Cette vision cauchemardesque était trop pour elle, ses jambes se changèrent en coton, chancelèrent, puis cédèrent sous elle. Elle fut rattrapée in extremis par Lucas qui l’allongea délicatement dans ses bras, avant que sa tête ne heurte le sol. Ses deux grands yeux verts pleins d’inquiétudes furent la dernière chose qu’elle vit en perdant connaissance.

Quand elle revint à elle, elle se sentit momentanément désorientée, ne sachant pas comment elle était arrivée dans sa chambre. Il faisait jour et le soleil entrait à flots par la fenêtre. Dans ses derniers souvenirs, bien que plutôt flous et lointains, il lui semblait qu’il faisait presque nuit. Elle en déduisit donc qu’un certain nombre d’heures s’étaient écoulées depuis qu’elle avait tourné de l’œil. Puis, un regard au lit vide de sa sœur lui fit tout remonter à la surface. Elle se sentit écrasée par le poids de ses souvenirs qui s’imposaient à elle brusquement, intensément. Elle avait l’impression d’être clouée au matelas, incapable de faire le moindre mouvement, le souffle coupé par le choc.

Un cri déchirant retentit dans la pièce et ne s’évanouit que lorsqu’elle prit conscience qu’il provenait d’elle. Elle se mit alors à sangloter violemment et de façon incontrôlée dans une crise d’angoisse, s’étouffant à moitié dans ses pleurs. La porte s’ouvrit brusquement, laissant passer Cécile qui se précipita sur sa fille pour la calmer et la rassurer. Elle s’assit à ses côtés dans le lit et la prit dans ses bras. Patiemment, elle la consola tout en lui chantant une berceuse, comme quand elle était petite. Elle ne chercha pas à la faire arrêter de pleurer, sachant pertinemment que sa douleur devait sortir et s’exprimer pour qu’elle puisse avancer et progresser.

Il fallut très longtemps à Céleste pour se calmer. Elle avait les yeux rouges, le nez coulant. Elle ne pouvait pas s’empêcher de renifler bruyamment. Sa mère, après s’être assuré que la crise était bien finie, s’absenta quelques minutes, puis revint avec un énorme paquet de mouchoirs, un verre d’eau et un médicament. Elle versa quelques gouttes du flacon dans le verre et le tendit à sa fille qui, docilement, avala tout. En silence, elle resta à son chevet jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Quand elle se réveilla de nouveau, Céleste n’avait rien oublié ce coup-ci. Malgré ses nombreuses heures de sommeil, elle se sentait fatiguée, exténuée, elle n’avait même plus la force de se laisser aller au chagrin. Affamée, elle descendit en se trainant jusqu’à la cuisine et y remarqua ses parents en grande conversation avec une agente de police. Elle trouva à sa mère les traits tirés, les yeux gonflés d’avoir trop pleuré. Son père tentait tant bien que mal de faire bonne figure pour la famille, pour être un pilier, un soutien moral, mais elle voyait bien que ce n’était qu’une façade. Lorsque Cécile s’aperçut de sa présence, elle arrêta immédiatement de parler pour se précipiter sur elle.

— Céleste ! Comment te sens-tu ?

— Monsieur et madame Marchand, je vais vous laisser, prit congé la femme en uniforme. Vous avez ma carte, si je peux vous être utile en quoi que ce soit, ajouta-t-elle en partant.

— Oui, merci pour tout, la remercia Christophe en la raccompagnant jusqu’à la porte.

Il revint s’asseoir à table à côté de sa femme et ils invitèrent leur fille à les rejoindre. Elle obéit, quelque peu désorientée.

— J’ai dormi combien de temps ? s’enquit celle-ci.

— Pratiquement une journée, affirma sa mère en jetant un coup d’œil à l’horloge murale.

Elle était effarée. Sa sœur avait besoin de son aide et elle, elle avait perdu une journée entière à dormir ! Puis une idée, un espoir la traversa. Et si… ?

— La policière, à l’instant, elle avait des nouvelles de Luna ? Ils l’ont retrouvée, elle va bien ? Je peux la voir ? demanda-t-elle dans un souffle, sans leur laisser le temps de répondre.

Ces derniers se regardèrent embarrassés. Aucun des deux ne semblait pressé de prendre la parole en premier et paraissait supplier l’autre du regard de le faire. Finalement, ce fut son père qui prit son courage à deux mains.

— En fait, cette dame était venue nous rendre les affaires de Luna et nous conseiller sur les démarches à suivre, asséna-t-il en lui désignant une boite en carton posée sur la table de la cuisine et qu’elle n’avait même pas calculée jusque-là.

— Je ne comprends pas. Quelles affaires ? fit Céleste qui refusait d’admettre la vérité.

— Chérie, intervint sa mère avec douceur. Ils ont retrouvé le bracelet de ta sœur et un de ses gants. Regarde.

Elle ouvrit la boite et Céleste y jeta un coup d’œil. Effectivement, elle y vit ce qui restait du gant de sa jumelle, complètement râpé et déchiré, ainsi que le bracelet en argent que celle-ci portait encore la veille, le même que le sien, à la différence près que celui-ci était tout éraflé, couvert de boue et d’herbe et que des maillons avaient sauté. Bien que l’évidence fût là, elle se refusait à ne serais-ce qu’y penser, de peur de la rendre tangible.

— Elle les aura perdus en tombant, réfuta-t-elle d’un geste de la main. Ce n’est rien, ce n’est pas grave. On n’aura qu’à le faire réparer comme neuf et on le lui offrira pour fêter sa sortie de l’hôpital, s’enthousiasma-t-elle, ce qui arracha un sanglot étouffé à sa mère, dont elle ne tint pas compte. Est-ce qu’on peut aller la voir maintenant ? Je veux savoir comment elle va.

— Ces affaires, intervint son père prenant le relais, ce sont les seules choses qu’ils ont pu récupérer de l’accident, expliqua-t-il exténué et anéanti, ne cherchant même plus à dissimuler sa peine.

— Mais… et Luna ?

— Ils n’ont pas retrouvé son corps…

— … comment ça, son corps ? Tu parles comme si… comme si elle était… m… plus là ! s’indigna-t-elle.

— Tu y étais, toi aussi, dit-il avec douceur, mais fermeté, tu as vu l’accident, tu as vu la moto, tu as vu l’incendie. Les chances étaient plus que minces.

Il fallut plusieurs secondes à Céleste pour se remettre du choc que ces paroles eurent sur elle.

— Mais ils n’ont pas retrouvé son corps, donc on ne peut pas être sûrs ! insista-t-elle obstinément. Il faut encore chercher, ils n’ont peut-être pas regardé au bon endroit ! On ne peut pas abandonner si vite ! supplia-t-elle dans un dernier espoir, tentant de se raccrocher à tout ce qui l’empêcherait de sombrer.

— Ils ont fouillé les alentours sur deux kilomètres à la ronde, appelés tous les hôpitaux des environs. Si ta sœur était en vie, ils l’auraient trouvée.

— Mais alors, pourquoi n’a-t-on pas retrouvé son corps ? Hein ? Pourquoi ?

— À cause de l’incendie, répondit, fataliste, son père. Les pompiers nous ont expliqué que vu la violence de l’accident, si elle avait été encore en vie, elle aurait été incapable de fuir les flammes. Au moins, ils disent qu’elle n’a pas souffert.

— Tu dois te faire une raison Céleste, intervint doucement sa mère, dans l’espoir d’apaiser les propose abruptes de son mari. Nous enterrerons ta sœur dans une semaine. Nous devons tous faire notre deuil, toi compris. C’est comme cela que fonctionne la vie…

— Arrête de me psychanalyser ! la coupa rageusement sa fille. Tu voudrais que je renonce, que je la croie morte alors qu’au fond de moi je suis persuadée du contraire, que je le ressens ? Tu voudrais que j’arrête de la chercher ? Aussi vite ! Tu voudrais qu’on l’enterre le plus rapidement possible et que l’on passe à autre chose ? De la même manière qu’on le ferait avec un animal ou un objet ? Tout ça pour satisfaire ton amour propre et ton égo ? Pour prouver que tu peux tout contrôler et que rien ne t’atteint car tu es une psy ? Si c’est ça, alors je ne veux plus être comme toi ! Tu me dégoûtes !

Des larmes de rage coulaient à flots, traçant des sillons amers sur ses joues rougies par la colère. Dans un accès de violence viscéral, elle envoya valdinguer la boite en carton, renversant son contenu sur le carrelage. Elle fit volte-face et courut à toute vitesse se réfugier dans sa chambre en claquant la porte.

— Céleste ! commença à tempêter son père en prenant sa grosse voix.

— Laisse mon chéri, l’apaisa Cécile en lui posant une main sur le bras dans un geste rassurant.

— Je ne tolèrerais pas qu’elle te parle sur ce ton ! Ses insinuations étaient graves et blessantes, elle doit en prendre conscience.

— Elle le fera. Mais on doit lui laisser du temps. Chaque personne gère le deuil d’une manière différente. Actuellement, elle passe par beaucoup de phases et cela doit être très dur et très confus pour elle. Si nous ne voulons pas qu’elle reste bloquée dans le déni ou la colère, nous devons l’accompagner du mieux que nous pourrons, avec patience.

— Très bien, c’est toi l’experte, je te fais confiance.

— Merci.

Les jours qui suivirent, Céleste les passa enfermée dans sa chambre, refusant de voir quiconque. Elle se contentait de trainer dans son lit, le regard dans le vide. À peine se nourrissait-elle, piochant dans les repas que sa mère lui laissait à la porte. Enfin, le jour tant redouté arriva, le jour où on allait enterrer sa sœur.

Cécile vint de bon matin dans sa chambre et, incommodée par l’odeur qui y régnait, ouvrit en grand la fenêtre. Céleste ne protesta même pas, amorphe, comme depuis le premier jour où sa jumelle avait disparu. Quand sa mère lui intima d’aller se doucher, elle obéit sagement. Elle n’avait plus ni la force de contester ni celle de se battre. Lorsqu’elle fut propre, ce qui ne lui était pas arrivé depuis six jours, elle fut obligée d’enfiler une robe noire propre.

Elles rejoignirent son père au rez-de-chaussée, qui portait un costume classique. Ils se rendirent au funérarium de la ville. Là, dans le petit espace qui leur était réservé, trônait un cercueil, presque vide. En l’absence de corps et pour permettre à la famille et aux proches de se recueillir, on avait disposé dedans les vêtements et objets préférés de Luna.

Quand on lui demanda si elle voulait s’approcher, elle refusa, arguant qu’elle n’en voyait pas l’intérêt et que sa sœur serait triste de ne pas retrouver ses affaires à son retour. Elle se contenta de rester dans un coin, perdue dans ses pensées, faisant la moue chaque fois que quelqu’un s’émouvait. Après une attente qui lui parut interminable, le cercueil fut scellé et placé dans un corbillard. Le cortège démarra en direction du cimetière, à la sortie de la ville.

Là, au milieu de la famille, des amis et parfois même des inconnus venus les soutenir dans cette épreuve difficile ; alors qu’entourée de tombes elle voyait le cercueil descendre lentement dans la terre, elle prit enfin la pleine mesure de tous les événements. Toutes ses barrières, construites ces derniers jours, se rompirent une à une, laissant passer un flot intarissable de larmes. Une crise s’empara d’elle, tandis qu’elle s’effondrait à genoux dans les gravillons et qu’elle se lamentait de tout son cœur. Sa réaction, déchirante, eut un effet boule de neige pour plus d’un.

Elle fut emmenée un peu à l’écart, afin qu’elle puisse retrouver son calme et ses esprits. Sa mère rechignait à la laisser seule, mais Lucas prit le relais pour veiller sur elle. Comme la dernière fois, il se contenta de lui prendre la main en silence. Elle le regarda avec gratitude. Ils écoutèrent la suite des obsèques. Après quoi, tous purent se recueillir, tandis que passait Lonely Day, du groupe System Of A Down, la chanson préférée de Luna, qui était de circonstances. Quand la dernière note se fut envolée sur les ailes frémissantes d’un corbeau et s’évanouit dans le doux bruissement de la brise d’été, les gens se succédèrent pour dire une dernière parole, rendre un dernier hommage poignant. Céleste ne se joignit pas à eux, elle en était incapable. Elle se contenta de retourner auprès de ses parents, un peu calmée.

Enfin, les invités défilèrent pour venir leur exprimer leurs condoléances. Quand Stéphane se présenta, elle le prit dans ses bras, dans une étreinte pleine d’émotion. Chacun comprenait la peine sans commune mesure de l’autre et ils pleurèrent à chaude larme. Ce petit moment de communion leur fit un bien fou et ils se promirent de se donner régulièrement des nouvelles.

Ne restait plus, à présent, que Lucas.

— Je vais devoir partir, mes parents et mon frère m’attendent.

— D’accord.

— Écoute, je ne te présenterai pas mes condoléances, car je crois que tu en as assez eu aujourd’hui et que ce n’est pas ce que tu veux entendre.

— Non, en effet, ce n’est pas cela que je veux. C’est comme s’ils étaient tous pressés d’enterrer ma sœur et de passer à autre chose.

— C’est vrai que c’était bizarre, de dire adieu à des vêtements. Ça a un petit côté irréel. Je n’arrive pas à me rendre compte qu’elle est… partie. Et Stéphane, c’est pareil. Il passe son temps à aller sur les lieux de l’accident.

— Moi non plus je n’arrive pas à m’y faire. Je suis complètement perdue. Je veux dire, tous les faits sont là bien sûr. Seulement, il y a au fond de moi cette petite voix, cette certitude qui me dit que ma sœur est toujours là, quelque part, et qu’elle a besoin de mon aide. Et je n’arrive pas à me défaire de ce sentiment. Il me ronge de l’intérieur, jour et nuit.

— Quand tu te sentiras prête, viens à la maison et on ira tous les trois la chercher.

— Tu me crois alors ?

— Ce n’est pas tant une question de te croire, qu’une question de te soutenir. Si ça peut vous faire du bien à tous les deux, si c’est ce qu’il vous faut, dans ce cas je vous suivrais, coûte que coûte.

— Merci, Lucas.

Sur cette promesse, il prit congé, la laissant seule avec ses parents, mais en ayant mis un peu de baume et un regain d’espoir dans son cœur.

Chapitre 3

Luna

Péniblement, Luna ouvrit les yeux. Ils étaient gonflés et suintants, les rendant lourds et douloureux. Sa vision était floue et elle ne percevait que des taches de couleurs. Elle voulut bouger pour changer de position, mais, aussitôt, elle fut parcourue par une vive et intense décharge électrique et eut l’impression que tout son corps était en feu. Elle essaya de crier, néanmoins rien ne sortit. Quelque part, des appareils se mirent à s’affoler et à biper. Des ombres semblèrent alors se mouvoir dans son champ de vision et elle crut percevoir que des gens se rendaient à son chevet. Toute à sa souffrance, elle ne sentit pas qu’on lui injectait un mystérieux liquide à l’aide d’une seringue. Pas plus qu’elle ne fit la différence entre la douleur de son état et celle provoquée par le produit se rependant dans ses veines. Puis, quelqu’un tourna une molette et elle sombra de nouveau dans le coma.

Elle errait dans l’immensité obscure de son esprit. Ici, chaque seconde durait à l’infini et n’était que le prolongement d’un instant éphémère. Elle n’était rien d’autre qu’une conscience à la dérive dans un océan de tourment. Partout la souffrance était présente, tout ici en était composé. Elle avait dû s’adapter pour ne pas la laisser l’anéantir, elle en avait fait sa fidèle compagne, une partie d’elle-même. Mais au plus profond de son être, elle sentait qu’elle était plus qu’une essence spirituelle, que quelque part aux confins de la barrière de douleur se cachait son essence physique. Seulement, elle ne tentait pas, ou tout du moins ne tentait plus de s’en approcher, car le calvaire infligé avait été insoutenable et indescriptible. La barrière n’était pas là pour la retenir, elle était là pour la protéger.

Elle flottait dans le néant, piégée dans sa solitude éternelle que rien ne venait jamais troubler. Enfin jusqu’à présent. Quelque chose avait changé, mais elle n’aurait pas su dire quoi. Ce n’était pas une certitude, plutôt comme une impression qui la taraudait à la frontière de son esprit. Et soudain, tout son univers se mit à se métamorphoser, lentement, détail après détail. En tout premier lieu, ce fut l’immobilité glaciale de ce lieu qui se brisa. Puis quelque chose l’effleura doucement, une brise légère qui se transforma en tempête, emportant l’obscurité dans son sillage. Progressivement, la lumière envahit tout l’espace et chassa les dernières brumes ténébreuses. Elle réchauffait son âme, comme si elle était baignée par la chaleur du soleil. Elle se sentait apaisée et en sécurité. Elle ferma les yeux de bonheur.

— … a… Lu… a… eille… oi… vi…l… a

Alors qu’elle somnolait paisiblement, une voix vint troubler son repos. Elle eut beau se concentrer, elle n’arrivait pas à entendre distinctement les paroles, mais ressentait au plus profond d’elle que cette voix l’appelait. Luna chercha dans tous les sens pour en déterminer la provenance et finit par repérer une tâche luminescente, une zone plus brillante que le reste dans toute cette blancheur. Elle se dirigea vers elle et plongea tête la première dans ce halo.

Dans un premier temps, elle fut entourée de la lumière qui l’aveugla momentanément. Puis, petit à petit, sa vision s’adapta au changement de luminosité. Quand elle put de nouveau y voir clairement, elle constata qu’elle se trouvait à présent en plein cœur d’une forêt luxuriante. Malgré la pénombre ambiante, elle y voyait comme en plein jour. Elle leva les yeux vers le ciel, mais la frondaison dense des arbres ne lui permettait pas de le distinguer. Tout un tas de petits phénomènes étranges lui mit la puce à l’oreille concernant la nature de cet endroit : elle était encore dans son esprit.

Alors qu’elle se demandait ce qu’elle faisait là et ce qu’elle devait faire, un chemin apparut comme par enchantement devant elle. Au fur et à mesure qu’elle avançait, c’était comme si la végétation, impénétrable la seconde d’avant, s’écartait pour la laisser passer, tandis que le sentier se refermait directement derrière elle, lui interdisant tout retour en arrière. La forêt semblait habitée par de nombreux animaux, oiseaux et insectes, dont elle entendait les cris et bruissements, mais elle n’en croisa aucun. Seules des ombres fugaces, sous le couvert des arbres, passaient parfois rapidement dans son champ de vision.

Au terme d’une courte marche, elle déboucha à l’orée d’une clairière. Une cascade d’eau cristalline se déversait dans un lac aux reflets chatoyants. Une trouée dans les feuilles laissait passer un rayon de soleil qui illuminait un gros rocher sur lequel était allongée une énorme panthère noire. Bien entendu, l’arrivée de l’intruse ne lui avait pas échappé et elle plongea son regard bleu glacier dans les yeux de la jeune femme. Le fauve semblait sonder son âme. Luna frissonna, elle eut le sentiment d’être mise à nue devant l’intensité de ce contact. Elle en était sûre, c’était cet animal qui l’avait appelée, il était la voix qui l’avait guidée. Et aussi bizarre que cela puisse paraitre, elle avait l’impression de connaitre le félin depuis toujours. Elle se sentait étrangement en confiance. Puis la bête rompit le lien et s’étira avant de sauter du rocher, fit quelques pas, s’assit face à elle, sa queue balayant d’avant en arrière d’impatience, puis cligna des yeux comme pour l’inviter à la rejoindre.

Presque inconsciemment, la jeune femme s’approcha doucement de l’animal et s’arrêta à un pas d’elle. Si elle tendait le bras, elle aurait pu le toucher. La panthère ne bougeait toujours pas, comme pour lui prouver sa bonne foi. Elle tendit une première fois sa main pour effleurer la bête, mais suspendit son geste à quelques centimètres de son pelage, hésitante. De nouveau, elle cligna lentement des yeux pour signifier son accord. Luna posa alors délicatement sa main sur sa tête, entre ses deux oreilles ; l’animal frémit, mais ne broncha pas. La fourrure était douce et soyeuse sous ses doigts et elle se surprit à la caresser machinalement. La panthère se laissa faire quelques instants en ronronnant, puis se dégagea et la regarda à nouveau sans ciller. Instinctivement, la jeune femme sentait ce qu’elle devait faire. Elle enlaça pleinement le félin et appuya son front sur le sien en fermant les yeux. Le monde alentour se mit à basculer tandis qu’elle eut l’impression d’être aspirée par la bête.

Elle ouvrit brusquement les yeux en grand et prit une grande goulée d’air qui lui brula les poumons. Elle crachota, comme si elle venait de se noyer. Des tuyaux parcouraient son corps, piqués dans ses veines, traversant son nez et sa bouche. Elle ne se souvenait pas de son premier réveil, ni même de son coma et encore moins de sa rencontre avec la panthère fantasmagorique. En revanche, elle se rappelait parfaitement les circonstances de son accident. Elle arracha précipitamment tout ce qui la reliait aux appareils sans se soucier de la douleur que cela lui provoqua. Une fois débarrassée de tout l’attirail, elle tenta de se lever.

À peine eut-elle posé les pieds par terre, qu’elle s’effondra. Elle était restée alitée si longtemps, que ses muscles avaient fondu et qu’elle n’avait plus que la peau sur les os. Malgré toute sa bonne volonté, elle fut incapable de se relever. Allongée face contre terre, elle écumait de rage et d’impuissance de ne pas pouvoir s’enfuir et d’être à la merci de ses ravisseurs. Tant bien que mal, elle rampa à la force de ses bras, plantant ses ongles longs dans le sol pour se tracter. Petit à petit, centimètre par centimètre, elle se rapprocha de la porte en verre. Ses bras étaient endoloris par l’effort et ses mains ensanglantées ; elle s’était arraché plusieurs ongles dans la manœuvre.

Arrivée devant, et avant même d’avoir pu se poser la question de comment elle allait faire par la suite, la porte s’ouvrit, lui laissant admirer des baskets blanches, ainsi que deux paires de bottes militaires noires. Un ordre sec claqua dans la pièce et elle fut soulevée sans ménagement par deux gorilles qui la saisirent sous les aisselles et la rallongèrent sur son lit. Ils ligotèrent ses chevilles et ses poignets à l’aide de sangles en cuir et s’éloignèrent, sortant de son champ de vision. Entendant des bruits suspects sur sa droite, elle tourna la tête et aperçut le troisième homme, en blouse blanche, qui amenait une servante en métal sur laquelle étaient disposés divers outils médicaux.

Affolée, Luna se débattit de toutes ses forces, tirant et poussant, en vain, sur ses liens qui lui entaillèrent la peau. Mais elle s’en fichait et continua sans relâche à lutter tout en hurlant dans l’espoir, ridicule, que quelqu’un vienne à son secours. Sourd à ses protestations, le scientifique l’ausculta sous toutes les coutures. Il tâta ses membres, comme pour en tester la solidité. Tout en faisant cela, il prenait des notes sur une plaquette en plastique et émettait parfois des marmonnements inintelligibles.

Finalement, lorsqu’il en eut fini, il attrapa une petite seringue qu’il remplit d’un liquide rougeoyant, la tapota pour en expulser les bulles d’air et enfonça l’aiguille dans son bras. Luna tressaillit quand elle troua sa peau, mais ce ne fut rien comparé à ce qui s’en suivit. L’homme injecta le produit et elle le sentit se répandre lentement dans ses veines, comme si un vers creusait sous sa chair. Elle avait l’impression que son corps brulait de l’intérieur. Elle hurla à s’en déchirer les cordes vocales. Puis il prit une deuxième seringue et lui fit une prise de sang. Une fois cela terminé, il remit de l’ordre sur la servante et sortit de la pièce sans une parole ou un regard pour elle, alitée, qui souffrait mille martyres.

Quand la douleur reflua légèrement et qu’elle se débattit moins, les deux hommes du début consentirent à lui enlever ses entraves. Elle essaya alors de frapper l’un d’entre eux, mais ce dernier, appréciant peu sa tentative, lui décocha une gifle magistrale du revers de la main, qui lui décolla les tympans et la laissa hagarde. Sur ces entrefaites, ils sortirent en silence et l’abandonnèrent dans sa prison.