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Cher oiseau, Méprisant l'immensité des êtres qui déambulent, tragiques, il m'était coutume de fuir. Surpris par la beauté d'un regard sombre et juvénile, je me laissais aller au chaos de mes craintes. Dans un souffle commun et au travers de quelques mots tracés sur des lignes qui se croisent, j'avais la profonde certitude qu'un orage apaisant rôdait majestueusement sur nos vies. ...
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Seitenzahl: 78
Veröffentlichungsjahr: 2020
Il a tiré, puis, tout s’est envolé.
A Elisa,
à qui je dois
le bonheur d’accomplir des choses
Printemps
Vide
Liberté
Le premier vol
Léo
Absence
Les garçons ne pleurent pas
Les oiseaux ne reviennent jamais
Larmes de sang
L’aveu du cadavre
Les heures miroirs
Je lègue mon âme aux oiseaux
Cette histoire ne prédisait rien de réel. Il s’agissait d’un voyage, le voyage d’un cœur, très haut dans le ciel, le voyage de celui qui ferme les yeux très forts pour ne penser qu’au bonheur qu’il accepte enfin de vivre. Si seulement, je n’avais qu’une simple histoire d’escalier à raconter, alors tout irait très vite, tout serait facile à expliquer, à inventer. Ce ne serait pas si difficile de trouver les mots justes, les mots qui traduisent ce que cette histoire, en rapport avec la fumée des nuages, a provoqué en moi.
J’ai rencontré un oiseau. Tout a commencé comme ça, j’ai rencontré un oiseau. Il avait de grands yeux, du genre qui vous racontent une histoire derrière chaque regard échangé. De grands yeux bleus qui ne mentent pas, car de toutes façons les oiseaux sont de mauvais menteurs.
Je me baladais dans les rues de Paris, je regardais tout droit devant moi, le regard autoritaire et fermé. Je contrôlais la façon que j’avais de porter ma cigarette à ma bouche. Je contrôlais mon corps parce que j’avais peur. Il faut dire aussi que je déteste le rose, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je veux être enterré dans un cercueil en chêne, dans un costume rose. Je marchais, décidé, vers une destination aléatoire, trainant derrière moi le gouffre que m’évoquais mon passé, les salissures grasses et violentes que je gardais accrochées à mes chevilles pour ne pas avancer trop vite et pour ne pas perdre le contrôle.
Discrètement, derrière mon oreille, j’ai entendu quelqu’un chanter, un refrain familier. Quelque chose qui convoquait des souvenirs en moi, qui me rendait nostalgique. Accompagné de ce doux son lointain, j’avais dans mon esprit, des images de grands arbres élancés, reluisants, jeunes et fleuris. J’entendais aussi l’écoulement de l’eau d’un petit ruisseau apaisant, et quelques jolies notes de piano. C’était le chant d’un oiseau. D’un oiseau timide et attentionné, je croyais qu’il voulait attirer mon attention mais il restait, malgré tout, à distance. Je le sentais se rapprocher, tout doucement, dans un faux silence qu’il tentait en vain de produire. Il volait de branches en branches mais il choisissait toujours la branche la plus proche de la précédente, pour ne pas m’effrayer et pour que je ne lui fasse pas peur non plus. Il pensait déjà à ce que je pouvais ressentir au fond de moi.
Quelques minutes plus tard, il s’était posé sur mon épaule, tout proche de ma joue. Il avait arrêté de chanter. Pour moi le chant de cet oiseau était comme sa respiration, ne plus l’entendre me faisait croire qu’il avait le souffle coupé. J’avais terriblement peur de l’effrayer, de le faire fuir, alors j’ai arrêté de respirer moi aussi.
Tout en haut de l’échelle, il me regardait avec ses grands yeux, il me suivait du regard peu importe où j’allais. Cela étant, je n’avais pas long à parcourir, l’espace dans lequel je l’avais amené et que j’ai peine à appeler mon appartement, ne permettait pas une grande marge de déplacement. Je lui disais, tous les jours, avant de partir, que à partir de l’instant où je l’avais fait monter ici pour qu’il se tienne au chaud et qu’il reste prêt de moi, je lui disais que c’était chez nous, notre petit lieu secret, celui où on allait s’aimer tendrement sans que rien ni personne ne puisse nous en dissuader.
C’est un petit oiseau qui vient de loin, il a beaucoup voyagé, il ne doit pas être très vieux. C’est ce que je me dis quand je vois la beauté de ses plumes et l’énergie folle qu’il use à jouer à faire l’enfant. S’il joue à faire l’enfant, c’est qu’il n’en est plus un et qu’il a peur de ne plus en être un. Il fallait toujours qu’il se colle à moi pour sauter sur mon corps et me pincer de son petit bec. Je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je l’aimais parce que…
Pourquoi je l’aimais ? Si vite, si fort, si joliment ? Pourquoi, aujourd’hui, pourquoi maintenant, pourquoi toujours ? Des centaines de questions ont commencé à tourner dans ma tête, et pour la première fois de ma vie, cette voix que j’entendais depuis tout petit, cette voix qui ressemble à la mienne avec plus de coffre et d’assurance, pour la première fois, cette voix ne criait plus. Autrefois, lorsque je l’entendais, lorsqu’elle n’avait de cesse d’apparaître dans un creux de ma tête, elle hurlait, elle hurlait si fort que je priais pour devenir sourd pour quelques heures. Quelques heures qui me donneraient le répit nécessaire afin que je m’apaise, le répit que je me tuais à trouver depuis tant d’années. Pour la première fois cette voix, ma voix, celle avec laquelle j’ai grandi, celle contre laquelle je me suis tant battu, celle qui des milliers de fois m’avait fait pleurer, trembler et crier, était devenue douce, douce et fragile, presque innocente. Elle était lisse, enfin calme et sereine, elle n’avait plus peur, plus peur de croire qu’il était encore possible pour moi de survivre. Plus peur de finir seul, plus peur d’affronter les autres, plus sage, plus gentille. Elle n’était plus contre moi ou bien était-ce moi qui n’était plus contre elle peut-être. Oui, c’était peut-être moi qui, enfin, ne me battais plus contre ce que je suis, et celui que je brûlais d’envie de devenir.
J’avais trouvé un équilibre fragile, comme le jour où la main sécurisante de l’adulte lâche le guidon du vélo pour la première fois et que notre trajectoire ne dévie pas, que l’on avance droit, avec un objectif, avec l’envie de ne jamais s’arrêter, comme si au bout il n’y avait que la suite, comme si au bout on n’y trouverait que la paix, que toutes les chaînes accrochées de part et d’autre de notre corps cédaient sous la puissance d’un lendemain plus agréable. C’est drôle et à la fois incommensurablement ironique de se retrouver face à soi-même pendant des mois, quand l’angoisse est présente, que la solitude est la chose à fuir, quand je passais mes journées à chercher une proie, quelqu’un sur qui déposer le bilan, mon bilan personnel après une charge émotionnelle trop lourde à porter seul.
Quand je me suis rendu compte que toutes les projections que je m’étais faites, que toutes mes envies de futur, les promesses que je m’étais imposées, avaient été réduites en poussière par quelques mots, quelques phrases d’un garçon qui était le coffre-fort de ma peine, j’ai sombré. J’ai sombré parce que le désespoir qui m’a envahi était craintif, fébrile et inévitable. J’ai alors commencé à faire n’importe quoi, et n’importe quoi avait le sens de presque tout pour moi, je me suis enragé à enchainer les conquêtes dangereuses, les rendez-vous d’un soir, les nuits sans lune à boire des litres de vin et à faire semblant d’écouter des types tout aussi instables et détruits que moi. Enrobé d’un jeu de séduction maladive, j’essayais de me prouver que je pouvais encore être désiré, que je pouvais plaire à d’autres. Je me découvrais encore plus monstre que j’avais imaginé pouvoir l’être. Si j’avais su plus tôt que la pureté ne se cherchait pas mais s’attendait, j’aurais probablement pris ce temps pour manger la vie à grandes bouchées au lieu de me dévorer le cœur seul ou très mal accompagné.
Tout a commencé avec Alexis. Un jeune homme qui est apparu à un coin de table lors d’une soirée d’été sur la terrasse d’un boui-boui, néanmoins côté, du 14ème arrondissement. J’avais pris l’habitude de m’installer sur la droite, quasiment tous les jours après le travail, ce qui correspondait, à quelque chose près, vers une fin d’après-midi prématurée. Ce soir-là, comme beaucoup d’autres, je camouflais ma tristesse grâce à l’ivresse. Nous étions une bande de six ou sept guignols et nous aimions dépenser nos heures sans penser au lendemain, chantant, criant. Nous engagions souvent des conversations intenses, chargées de débats et de mille opinions toutes aussi différentes les unes que les autres.
Il est arrivé seul. Sage, s’est assis, n’a pas dit un mot.
Il était en face de moi. Je ne décrochais pas mon regard de ses yeux, il jouait avec moi. De temps en temps, il arborait un léger rictus qui laissait apparaître sa fossette. Ses cheveux bouclés, d’un brun ambré et lumineux, me fascinaient. J’avais abandonné le monde autour, j’avais trouvé ma cible, je savais que je ne repartirais pas sans ce que je voulais, et si malgré tout, cela se finissait ainsi, il serait sûr que je quitterai ce lieu en pleurant de chaudes larmes de désespoir, braillées et forcement dues à l’alcool.
