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1939-1945 "Ma vie, c'est toi". Tels auraient pu être les derniers mots de Raoul à sa femme Luce au moment de monter dans le train qui allait l'emporter comme tant d'autres soldats vers l'inconnu des combats. Une guerre éclair, un ennemi méprisé mais écrasant, la Collaboration qui s'installe. La Résistance. Restée seule avec sa fillette, piégée dans une petite ville de Sologne déchirée entre France libre et France occupée, Luce aura-t-elle le courage au fil des ans de lutter dans l'attente du retour de son mari? De simplement continuer à vivre tout en maintenant éveillé un impossible dialogue? Cette histoire, nourrie de lettres et de souvenirs authentiques, de peurs incontrôlées face à la menace de l'Occupant, nous confronte à notre propre conscience d'être humain perdu dans la tourmente de la guerre. Qui peut en effet se vanter de pouvoir jouer les héros en toutes circonstances?
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Seitenzahl: 367
Veröffentlichungsjahr: 2022
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A ma grand-mère Jeanne A son mari trop tôt emporté
Leurs souvenirs ont donné naissance à ce récit de la vie d’une famille pendant la seconde guerre mondiale, six années tissées de peur et d’absence mais qui portent cependant l’illusion qu’audelà de l’égoïsme et de la cruauté la plus sauvage, l’espèce humaine parfois rayonne de belles amitiés et de moments quotidiens aux douces saveurs.
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Epilogue
— Monsieur ! Monsieur ! Votre enfant vient de naître. Il est en excellente santé. Votre femme aussi. Venez les voir.
Raoul Granier se leva d’un bond. C’était un grand homme brun, au front immense comme une cuirasse, dont le bombé lisse enfonçait davantage les yeux noirs, si petits et perçants. Il suivit l’infirmière à travers les couloirs aseptisés lourds d’odeurs éthérées qui imprégnaient les murs gris jusqu’au plafond et les façonnaient si fort que les couleurs visuelles s’estompaient au profit de l’odorat désormais unique vainqueur. Tous les sens en alerte ne sentaient plus que les relents âcres de la maladie, elle planait partout, dans les carreaux du sol, dans les papiers pastels des tapisseries, elle s’incrustait dans les blouses blanches des soignants, elle sautait à la gorge comme une vieille connaissance détestée dont on n’arrive pas à se débarrasser, jamais, on en étouffe jusqu’à l’écœurement.
Assailli de toutes parts, Raoul avançait sans oser respirer. Il repensait à ces derniers mois pendant lesquels sa jeune femme, devenue de plus en plus imposante, avait souffert de maux de ventre subis et de mauvaise circulation, elle se réveillait avec les bras et les mains tout engourdis, malmenée par son gros bébé qui gigotait et l’empêchait de dormir la nuit. Assurément le prénommé Claude faisait des siennes. Le docteur l’avait examinée et lui avait dit que tout allait bien, qu’elle devait prendre un bain toutes les semaines et un bain de siège tous les deux jours. Et il lui avait donné un certificat pour son congé. Depuis elle s’était plongée dans la confection du trousseau du petit Claude, tricotant allègrement brassières, combinaisons et couvertures, récupérant chemises, langes de coton ou de laine, draps, bavoirs.
Le nouveau papa sourit, attendri au souvenir des ourlets brodés avec soin de volants, de l’oreiller bourré de crin, ce crin si dru qu’il avait fallu faire venir du département voisin car c’était ce qu’il y avait de mieux, des mètres de coutil à découper. Peu à peu il s’excitait au fur et à mesure que se rapprochait la chambre où reposait sa jeune épouse enfin libérée. C’était là, la porte à droite marquée d’une image souriante représentant un angelot délicieusement joufflu. Pour entrer dans la pièce, il dut baisser ses cent quatre-vingt-dix centimètres tout en longueur.
— Luce, comment te sens-tu ? s’écria-t-il en dardant un regard ardent sur le joli visage blond de l’accouchée à peine abîmé par la sueur et la douleur de l’enfantement, resplendissant d’une joie intense qui faisait briller ses yeux.
Un sourire lumineux se dessina sur les joues fleuries de la jeune femme tandis qu’elle tendait vers son mari la poupée qu’elle tenait dans ses bras.
— Raoul, regarde. Voilà notre fille.
— Notre fille ? Mais je croyais que…
— Que ce serait un garçon ? Eh oui ! C’est ce qu’on s’était mis en tête dans notre ignorance arrogante de futurs parents. La nature en a décidé autrement.
— Comme elle est belle !
Qu’importait après tout que ce ne soit pas un garçon, l’émotion serrait la gorge avec autant de violence. Avec sa frimousse ronde, son crâne tout rose et ses petites mains fragiles, c’était leur enfant, un morceau de leur chair à eux deux, une part d’elle, un élan de lui, leur amour réuni. L’heureux père se sentit déborder de fierté.
— Comment va-t-on l’appeler ? demanda-t-il. On voulait lui donner le prénom de mon grand-oncle, Claude, mais est-ce que ça conviendrait pour une fille ?
— J’y ai déjà songé. Pourquoi ne pas transformer Claude en Claudine ? Ainsi on resterait proche de ce qu’on avait choisi sans savoir.
Raoul applaudit.
— Claudine, c’est ça, Claudine Granier, née le 7 mars 1939 à Selles/Cher.
Dans la rue qui longeait le Cher au nord de la ville s’emboîtaient des maisons étroites chapeautées de couleurs. Raoul et Luce s’arrêtèrent devant une porte en bois jaune joliment ouvragée, noyée dans les murs gris qui l’encadraient.
— Voilà notre nouvelle maison, annonça Raoul.
Il sortit une clef de la poche de sa veste, la tourna dans la serrure puis, une fois la porte ouverte, laissa passer sa femme dans la première pièce. La poussette où Claudine dormait, tout de bleu vêtue, fut poussée près de l’unique fenêtre.
— Là, c’est la cuisine, juste à côté du garage où tu pourras remiser ta Simca. Dans la pièce d’à côté on installera la salle à manger et derrière, notre chambre.
Luce fit défiler son regard sur le fourneau à bois, l’évier d’émail blanc, le carrelage couleur de brique. Par la fenêtre le soleil d’été éclaboussait les carreaux, furieux de devoir rester confiné à l’extérieur alors que le ciel d’une blancheur de lait captait avec une ferveur trouble son cœur de braise pour s’en iriser jusqu’à plus soif.
Luce tourna le battant de bois et tendit son visage aux rayons brûlants de ce mois d’août. La pièce donnait sur le fleuve et sur le pont arqué qui l’enjambait. A cet endroit le lit du Cher se parait de bancs de sable blond, remodelant ses grèves et ses îlots boisés, mêlant le feuillage argenté des saules à celui plus coloré des peupliers. Luce pencha sa tête vers la gauche et aperçut la longue rangée de maisons qui bordaient le Cher, avec leurs toits tour à tour bruns, rouges ou bleu ardoise. Au fond se dressait le château de pierres et de briques, gracieusement ceinturé de verdure, symbole harmonieux de Selles/Cher, cette petite ville située à la croisée du Berry, de la Touraine et de la Sologne.
— Voilà notre maison sur les quais, s’exclama Raoul avec l’enthousiasme tendre d’un jeune marié.
Il entoura les épaules de sa femme d’un geste gonflé de tendresse et la serra contre lui. Dans sa poussette, Claudine dormait toujours, en plein accord avec son nouveau logis.
— Les propriétaires habitent à l’étage. Dès demain nous emménagerons, si cela te convient.
— Bien sûr que la maison me plaît. J’aime beaucoup la vue.
— Mais alors pourquoi as-tu l’air si triste ? explosa Raoul. Pourquoi cette mélancolie résignée que je devine dans tes yeux ?
— J’ai si peur, Raoul. Je veux dire, je redoute tellement de me retrouver seule ici. Depuis le pacte germano-soviétique, l’idée de paix semble avoir reculé.
— Oui, je sais, ma chérie. Le risque de guerre semble de plus en plus présent. Mais rien n’est fait encore. Et nous devons vivre, penser à nous, à notre enfant, à notre bonheur.
— Mais la guerre ? Personne n’y croit, ou ne veut y croire. Tout le monde se barricade dans sa petite vie en criant son optimisme. Est-ce qu’ils n’ont pas peur ?
Le 1er septembre, la population atterrée apprenait l’entrée des troupes allemandes en Pologne, le 2 septembre, la mobilisation générale commençait.
« Hitler a voulu la guerre. La France et l’Angleterre ont multiplié leurs efforts pour sauver la paix… Nous luttons pour défendre notre terre, nos foyers et nos libertés... »
Luce se précipita sur le poste de radio nouvellement installé sur la toile cirée de la table de la cuisine et tourna rageusement le bouton. Elle ne voulait plus entendre la voix oppressante de Daladier parler d’honneur et de liberté, d’efforts pour une paix désormais impossible. Qu’elle se taise cette radio qui annonçait la guerre, qu’ils aillent se faire tuer euxmêmes sur le front, tous ces politiciens qui n’avaient pas pu empêcher ça.
— Ne pleure pas, Luce, supplia Raoul en prenant la jeune femme dans ses bras. Ne m’enlève pas mon courage. Dieu sait que je ne pars pas de gaieté de cœur mais c’est notre devoir à tous d’aller nous battre, l’honneur de la France est en jeu, tu comprends. Elle doit honorer ses obligations à l’égard de la Pologne.
— Mais quand même la Pologne, c’est si loin. En quoi cela te concerne-t-il, toi ?
— Tais-toi. Tu ne sais pas ce que tu dis. Nous nous sommes engagés vis à vis des Polonais, nous ne pouvons plus reculer comme à Munich, ce serait trop lâche. Et puis ce n’est pas seulement l’Est, la Pologne ou la Tchécoslovaquie qu’Hitler menace, mais l’Europe entière, la France aussi, l’Angleterre. Il veut tout annexer à l’Allemagne. Nous devons l’en empêcher.
— Mon chéri, j’ai si peur.
— Je sais. Mais pense à l’immense réserve en hommes que nous possédons grâce à nos empires coloniaux. Cela fera notre force. Et puis n’oublie pas la fragilité économique du Reich qui doit importer massivement du pétrole et du minerai de fer. Gage que les Alliés vont jouer là-dessus pour l’étouffer. Je reviendrai vite, tu sais.
Raoul insistait d’autant plus sur la supériorité alliée des forces en présence qu’il ne se laissait pas prendre au mensonge de la fragilité économique de l’Allemagne imposée à l’opinion par les journaux. Il se doutait bien qu’un pays avide d’expansion ne se lançait dans le combat que cuirassé jusqu’à l’arrogance. L’Allemagne ne possédait-elle pas un armement plus moderne composé de nombreuses divisions blindées, les fameux panzerdivisionen, soutenues par des appareils de chasse et des bombardiers légers ?
Il fallait bien rassurer Luce cependant. A quoi bon l’inquiéter davantage ?
— C’est aujourd’hui que je regrette d’avoir accepté ce poste d’institutrice ici, à Selles, si loin de chez mes parents, gémit la jeune femme. Si tu savais comme j’aimerais être plus près d’eux. Ils pourraient venir me voir quand je resterai seule avec notre pépée chérie. Enfin heureusement que je l’ai cette petite Claudine, avec elle je serai obligée de rire un peu. Et ce ne sera pas moi la plus malheureuse quand tu seras je ne sais où. Tu seras plus malheureux encore.
— Luce !
— Je vais m’ennuyer c’est sûr. Il faut être courageuse mais vraiment, dans des cas pareils, nous ne savons plus comment nous vivons.
Raoul devait rejoindre son régiment à Chatellerault. Pendant qu’il préparait ses affaires dans la chambre à coucher, Luce se terra à la tête du grand lit en acajou qu’ils avaient acheté quelques jours auparavant. Elle ne voyait pas les gestes de son mari qui se déplaçait entre l’armoire et son sac de voyage, seuls tremblaient devant ses yeux les meubles neufs encore luisants de cire, comme étouffés par les larmes qu’elle n’arrivait pas à retenir. Installés depuis à peine une semaine, ils n’avaient pas encore trouvé leur place, ils se posaient là, mal à l’aise, maladroits, pas encore habitués à ce nouveau décor. Comme elle. Elle se sentait perdue devant la belle armoire dont la masse l’écrasait. Et le lit donc ! Si grand, si moelleux. Elle n’en connaissait pas bien encore la douceur.
A la pensée qu’elle allait s’y retrouver seule, elle sursauta comme si on venait de la poignarder brutalement au ventre. Elle se noierait dans les draps immenses, au milieu de ces murs épais dont elle ne se rappelait déjà plus la couleur. Elle serait seule. Seule dans une maison inconnue. Sa sœur Edith habitait Blois, ses parents, d’anciens boulangers, s’étaient retirés à Vendôme où ils avaient ouvert une petite épicerie, ses beaux-parents vivaient à Sainte-Lizaigne. Elle restait à Selles, à côté de l’école qui avait accueilli sa candidature ainsi que celle de Raoul. Ils étaient deux instituteurs, bientôt il n’y aurait plus qu’une femme solitaire et apeurée.
Luce frissonna jusqu’au fond de l’âme. Comment en était-on arrivé là ? Pourquoi tous ces braves devaient-ils partir vers une frontière hypothétique à défendre au péril de leur vie ? Raoul, ses collègues de l’école de garçons, tous les amis. Gaston, le jeune frère de Luce était mobilisé lui aussi alors que ce n’était qu’un grand enfant rieur aux yeux candides et qu’on allait faire jouer à la guerre pour de vrai. Du fond de ses entrailles, Luce sentit bouillonner un cri sauvage de révolte et d’incompréhension, comme un hurlement d’animal blessé qui se heurte à sa propre impuissance à modifier le destin et se meurt au seuil des lèvres, trop intense pour sortir, trop désespéré, trop lourd. Trop inutile.
Raoul était prêt. Le train qui l’emporterait n’allait pas tarder à entrer en gare. Il devait partir. Il balança son baluchon sur son dos et le cala confortablement entre ses épaules avant de tourner ses yeux tristes qui se voulaient courageux vers sa jeune femme. Une voix curieusement éraillée se fit alors entendre à travers la porte d’entrée.
— Monsieur et Madame Granier, je suis votre voisin, le père Courbet. Laissez-moi entrer, j’aimerais vous dire deux mots.
Luce alla ouvrir et se trouva face à un vieillard boiteux au regard étrangement las dont on lui avait parlé comme d’un homme bourru et renfermé peu enclin aux émotions. Ce jour-là pourtant, il paraissait accablé et torturait nerveusement une casquette à carreaux entre ses doigts.
— Bonjour, madame. J’habite la maison d’à côté. Je sais qu’on ne se connaît pas encore puisque vous venez d’emménager, mais à cause de la guerre, j’ai pensé que je pourrais accompagner votre mari à la gare.
Des larmes perlèrent dans ses yeux délavés et c’est d’une voix brisée qu’il poursuivit :
— Je suis un vieux, moi, j’ai fait la guerre de 1418. Alors ça m’ennuie, oui, ça me peine profondément de voir un si jeune gars partir pour cette saloperie. Quel âge avez-vous donc ?
— J’ai vingt-six ans, répondit Raoul. Ma femme en a vingt-quatre.
— Et vous avez une petite môme. Je le sais parce que je l’entends parfois crier la nuit, mais ça ne me gêne pas, rassurez-vous. J’aime les enfants, c’est l’avenir, pas vrai ? Tandis que la guerre...
— Ma femme allait m’accompagner à la gare, dit Raoul. Si vous voulez venir avec nous...
— Vous savez, madame, répondit le père Courbet en se tournant vers Luce, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais vous feriez mieux de rester ici. Ca ne sera pas facile de voir tous ces braves gars monter dans le train, car on ne sait pas s’ils reviendront. Moi, je suis vieux, j’en ai vu d’autres. Tandis qu’une jeune femme comme vous, avec une petite ! Faites vos adieux ici, ce sera beaucoup mieux, je vous assure, et tellement plus intime. Comment voulez-vous vous dire convenablement au revoir au milieu d’une foule de gens pleurant et criant dans tous les sens ? C’est impossible.
Luce laissa le père Courbet emmener Raoul. Son corps déchiré lui faisait si mal qu’elle n’arrivait plus à réagir. Elle était comme figée, frappée par une sorte d’hypnose. Sa perception des événements s’en trouvait anéantie.
Quand la porte claqua sur les deux hommes, le vieux entraînant le jeune, elle s’écroula sur une chaise et les yeux dans le vide, ne bougea plus jusqu’au retour du père Courbet. Elle réussit enfin à émerger de son apathie.
— Raoul est parti ?
— Mais non, le train a du retard. Je me suis dépêché de revenir chez vous chercher une cuillère. Parce que, vous savez, on lui donnera à manger mais ce n’est pas sûr que la cuillère accompagne le repas.
Luce s’empressa de lui donner l’objet réclamé avec une émotion douloureuse teintée de reconnaissance.
— Cette fois, j’y vais, s’écria-t-elle farouchement. Il ne sera pas dit que je perdrais l’occasion de voir Raoul une dernière fois. Cela fait trop mal.
Le père Courbet la regarda intensément puis hocha la tête. Après tout elle n’avait peut-être pas tort de vouloir prolonger les derniers instants passés avec son mari. Elle ne le reverrait sans doute pas avant longtemps. Si elle le revoyait jamais.
A la gare, le quai débordait de sacs et de victuailles abandonnés par terre par les soldats le temps d’embrasser une dernière fois les membres de leur famille. Luce manqua s’affaler en butant contre un paquet de toile contenant des pâtés et des fromages en abondance. Partout autour d’elle les gens faisaient semblant d’encourager les militaires mais les voix et les yeux étaient pleins de larmes.
Elle aperçut Raoul sur le marchepied du deuxième wagon, il discutait avec des camarades instituteurs qui comme lui partaient rejoindre leur régiment. Il paraissait forcer sa joie de les retrouver tandis qu’eux faisaient de leur mieux pour sourire à leur épouse ou à leurs parents. Tous les cœurs peinaient dans l’effort, ils pleuraient à l’intérieur, partagés entre la fierté d’aller se battre et la peur d’y rester.
Raoul en levant les yeux vit Luce, elle lui faisait face, affichant un sourire crispé qui, s’il dissimulait son chagrin, n’en était que plus poignant. Raoul y lut tout son amour pour lui, mais surtout il devina l’effort pénible qu’elle s’imposait pour ne pas pleurer en public alors qu’elle défaillait d’angoisse. Ils mirent dans leur baiser toute leur âme, toute leur passion l’un pour l’autre, tout leur espoir. Quand leurs lèvres se décollèrent, ils eurent l’impression que leur vie s’arrêtait là, sur ce quai sinistre, à la fin de leur étreinte.
Luce tendit à Raoul la cuillère que le père Courbet était revenu chercher, leurs mains se joignirent un bref instant, les faisant frissonner jusqu’au plus profond de leur être. Voilà, c’était fini. Raoul s’engouffra dans le monstre d’acier et disparut au milieu des têtes et des paquets branlants. La locomotive déchira l’air de son cri barbare et emporta vers l’inconnu ses wagons bourrés de soldats qui n’avaient jamais combattu.
Longtemps Luce resta sur le quai, les yeux fixés vers la fumée noire qui lui prenait sa force au fur et à mesure qu’elle s’éloignait. Elle tituba et manqua tomber sur les rails. Un employé se précipita pour la soutenir et la guida vers la sortie. Elle aspira une grande bouffée d’air frais pour se donner du courage et remercia son guide.
Comme un automate, elle remonta la route jusqu’au pont de pierres couleur de miel qu’elle traversa lentement en s’arrêtant plusieurs fois pour contempler l’eau soyeuse qui courait gaiement et l’appelait pour jouer avec elle. Elle serait si bien au fond, sans pensées, sans peurs, sans cauchemars. Ce serait si doux de se laisser aller. Et si douloureux aussi de glisser dans l’eau froide. Elle frissonna.
En levant les yeux, elle aperçut sa demeure qui lui souriait de l’autre côté du fleuve. Elle se dirigea vers elle, aspirée par la porte jaune qu’elle ouvrirait tout à l’heure avant de se blottir entre les murs de la cuisine. Ce serait l’asile.
Elle tourna la poignée et pénétra dans la pièce encore chaude de soleil. Elle roula sur une chaise et laissa éclater ses larmes sans voir le père Courbet sortir en hochant tristement la tête. Elle pleura amèrement jusqu’à ce que les cris de Claudine qu’elle avait abandonnée à son voisin pour se rendre à la gare et qui avait faim la réveillent de son désespoir.
Luce suivit le flot galopant de ses petites élèves de primaire hors de la salle de classe puis pressa le pas en direction du fleuve. L’après-midi touchait à sa fin, le ciel nacré comme un bouquet de violettes éclaboussait les toits des maisons, il se vidait de son trop plein de bleu avant de s’embraser telle une meule de paille qui perd le souffle sous l’assaut des flammes du soleil couchant. La jeune femme longea la place du champ de foire puis tourna à gauche vers les quais. La masse rougeoyante du château profilait jusqu’au Cher ses façades crémeuses et ses toitures crénelées, elles se reflétaient dans l’eau brune qui emportait dans ses flots souples aux délicates senteurs de vase et de terre la mosaïque de pierres blondes, multipliant à l’infini les jolies tourelles élancées et les cheminées couleur de coquelicot.
Luce accéléra le pas, la tête encore bourdonnante des éclats de voix de ses jeunes élèves, trop nombreuses en ces premiers jours de guerre, trop bavardes dans l’impétuosité innocente de leurs six ans. Il était si difficile de les tenir quand elles voulaient tout savoir de ce qui se passait autour d’elles. Luce avait du mal à leur expliquer. Elle soupira longuement. Demain elle commencerait son cours de calcul où elle excellait. Bon Dieu ! Elle était institutrice, pas journaliste chargée d’imaginer et de rapporter le pourquoi de la guerre. C’était si flou.
Elle pressa encore l’allure, impatiente de rentrer chez elle auprès de Claudine. Elle avait confiance dans la femme qui gardait sa fille pendant qu’elle travaillait à l’école mais se languissait de l’embrasser et de jouer avec elle.
Après un dernier regard sur la rivière argentée qui ourlait ses eaux au gré d’une brise légère soufflée par les premières rosaces de l’horizon enflammé, elle poussa la porte de sa demeure.
— Bonjour, madame Guilers. Quelles bêtises Claudine a-t-elle inventées aujourd’hui?
— En compagnie, elle ne grogne pas mais elle ne veut plus rester toute seule, elle tire la langue à tout le monde, elle fait des grimaces, se tire l’oreille.
— Je ne sais pas ce que je vais devenir avec un gibier pareil, soupira Luce.
— Mais non, elle est bien mignonne, votre petite. Et les vôtres ? Comment ça se passe à l’école de filles ?
— Ca déborde, j’ai plus de cinquante gamines dans ma classe. On a dû ramener des bancs pour qu’elles puissent toutes s’asseoir.
— Dame, avec la mobilisation, on manque d’hommes. Oh ! j’oubliais, il y a une lettre pour vous.
— Une lettre de Raoul ? Donnez-la moi. Vite !
Luce tendit la main vers la feuille verdâtre que lui tendait madame Guilers et s’en saisit avec une avidité farouche. Elle la déplia si rapidement que le papier craqua sous ses doigts impatients, déjà ses yeux commençaient la lecture, enregistraient avec émotion le surnom lourd de tendresse que Raoul aimait tellement lui donner, puis sautaient aux lignes suivantes à l’écriture sèche mais élégante, aux lettres bien formées, toujours, rondes, scolaires.
Chatellerault, 6 septembre
77è RI, 3è Cie
Mon cher Mimi,
Mon voyage s’est effectué dans de bonnes conditions bien que lent et dans des trains bondés de réfugiés et de mobilisés.
Actuellement je suis affecté au 77ème régiment d’infanterie qui cantonne dans une ferme à 4 kilomètres de Chatellerault. Vêtus de neuf nous couchons dans une grange où nous sommes bien.
J’ai retrouvé beaucoup de camarades. D’autres me sont signalés dans la région. Le moral est excellent. Actuellement nous ne sommes pas des soldats à plaindre.
J’espère que la maison ne te paraît pas trop grande malgré mon départ. Notre chère petite Claudine doit d’ailleurs occuper tous tes instants et te réconforter par ses rires et sa bonne humeur. Embrasse-la bien pour son papa qui est heureux de l’avoir derrière lui.
Mes amitiés à tous les amis.
Je t’embrasse, simplement impatient de retrouver dans le futur notre bonheur passé.
Raoul
— Moi aussi je t’embrasse, murmura Luce en baisant la lettre.
Prise de frénésie, à son tour elle s’empara d’une feuille de papier et griffonna plusieurs phrases tendres qui la transportèrent par-delà les champs et les bois dorés de la Sologne à la rencontre du visage tant aimé qui dansait dans ses yeux comme une lueur chaleureuse. Elle s’imaginait marchant main dans sa main, les regards complices, le ventre tendu vers le corps long et dur de cet homme qu’on lui avait enlevé si brutalement. En l’écartant de sa vie, on lui avait coupé le présent et le futur, de lui elle ne possédait plus que des fragments de passé, aussi courts et dérisoires que les débris de terre qui, noyés à la surface d’une rivière, tentent désespérément de s’accrocher au rivage mais courent toujours, emportés par le flot inébranlable, le regard fixé aux plages blondes impossibles à atteindre.
Madame Guilers, à la fois femme de ménage et nourrice de Claudine, observa Luce avec une tendresse inquiète de mère puis sortit doucement sans lui dire au revoir. A quoi bon sortir la jeune femme de son rêve ? Elle la retrouverait le lendemain.
Tandis que le front français s’installait sur ses lignes et préparait ses défenses, la Pologne subissait la progression foudroyante et irrésistible des troupes allemandes qui expérimentaient avec succès un nouveau type de guerre, la guerre-éclair. Le couple formé par les chars et les avions autorisait des attaques soudaines et brutales qui rendaient impossible la concentration des troupes polonaises, paralysées par la destruction des voies ferrées. L’aviation polonaise fut mise hors de combat en quarante-huit heures. Le 17 septembre, alléguant avec cynisme la dislocation interne de l’Etat polonais, le Kremlin assenait le dernier coup de poignard dans le dos en donnant l’ordre d’intervention à l’Armée Rouge. Il ne restait plus aux deux vainqueurs qu’à décider le partage mutuel de la Pologne.
En France, la psychose des attaques aériennes écrasait les esprits. Les habitants de Selles/Cher, les mères en particulier, sonnés par les images de villes en ruine filmées pendant la guerre d’Espagne, terrifiés par les récits des anciens combattants qui racontaient les méfaits terribles des gaz et des bombardements, écoutaient maintenant avec horreur les nouvelles de Pologne où des milliers de bombes s’abattaient indistinctement sur les civils et les militaires.
Dans sa classe Luce avait reçu un manuel de défense passive intitulé « Alerte aux avions ». Elle se devait d’enseigner à ses élèves du cours préparatoire quelques notions sommaires sur la manière de se protéger des raids aériens. « Reconnaître les signaux d’alerte émis par les sirènes : deux coups montants et descendants, c’est l’alerte, mais les avions sont encore loin. La vraie alerte est annoncée par de nombreux coups montants et descendants. Un long hurlement continu : c’est la fin de l’alerte ». Les fillettes de six ans écoutaient gravement leur institutrice mais bien sûr, elles étaient déjà au courant.
Peu à peu pourtant la psychose se tassa. D’ailleurs il paraissait tellement loin ce front, si bien protégé par les formidables forteresses de la ligne Maginot que la première émotion une fois endiguée, les civils retournèrent tranquillement à leurs occupations. Le gouvernement faisait comme eux et se réfugiait dans l’attentisme, se contentant de placarder sur les murs des villes de nombreuses affiches qui criaient leur optimisme naïf: « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ! »
Chaque matin, excepté le jeudi et le dimanche, Luce partait à l’école et laissait Claudine aux bons soins de madame Guilers qui s’en occupait comme de sa propre fille. Veuve depuis plusieurs années, Claudette Guilers avait eu un petit garçon qui avait succombé en bas âge, aussi retrouvait-elle avec Claudine les tendresses maternelles qu’elle n’avait pas eu le temps d’assouvir. Claudine d’ailleurs l’adorait et Luce s’en allait travailler le cœur moins lourd pour rentrer en courant le soir après les cours prendre dans ses bras son enfant chérie sur laquelle elle reportait tout l’amour qu’elle ne pouvait donner à Raoul. Il lui semblait ainsi que Claudine souffrirait moins de l’absence de son père, alors que c’était elle, sa mère, qui s’efforçait de l’exorciser en se concentrant sur la vie de sa fille.
Les jours s’écoulèrent sur la maison des quais, un rien monotones entre le travail d’institutrice à l’école des filles la semaine, les soirs passés à s’occuper de Claudine qui ne demandait qu’à grandir et l’échange du courrier avec Raoul. Chaque week-end, Luce voyait sa sœur aînée, Edith, qui habitait Blois. Edith arrivait en train le samedi soir et repartait le lundi matin. De trois ans plus âgée que Luce, toujours célibataire, employée de la mairie, elle jouait à la citadine, très élégante dans des robes bien coupées et chapeautée avec goût. Le dimanche les deux sœurs promenaient Claudine sur les bords du Cher et bavardaient, bavardaient pour combler le vide de la semaine où Luce ne voyait personne.
— Quand je pense que les gens ne croyaient pas à la guerre, tout ça parce que, saignés à blanc par celle de 14-18, ils étaient persuadés que ce serait la « der des der ». En dépit de la montée du fascisme italien et du nazisme allemand, le gouvernement n’a pas su réagir autrement que par des discours prudents. La paix à tout prix ? Voilà où on en est maintenant. Ton mari, notre frère, tous nos hommes sont quelque part sur le front mais il ne se passe rien, tempêtait Edith.
— C’est la fin de l’automne, ce n’est pas bon d’attaquer dans le froid et la pluie, répliquait Luce.
— Si tu crois que ça va gêner les généraux ! Ils sont bien à l’abri, eux. Moi je pense qu’en fait personne n’est prêt.
— Et Hitler ?
— Ah, Hitler, c’est l’inconnu.
Un dimanche de novembre, encore doux pour la saison, de cette douceur paisible aux couleurs moelleuses de vieille bière et de miel, quand le soleil se joue des premiers frimas, la promenade le long du Cher se fit plus languissante, plus intime aussi, comme si l’atmosphère dorée, saturée de rayons tamisés, d’odeurs de pommes et de terre cherchait à pénétrer dans les consciences pour les attendrir, créait le dialogue, les rapprochements, les confidences.
Une fois au bord de l’eau, Luce hésita un peu, pas longtemps car son cœur débordait, son mal être voulait crier sa solitude. L’air était si bon, le soleil si complice, l’eau elle-même, transparente comme du verre soufflé quand la braise le satine, lui ouvrait la bouche.
— Dis, Edith, ça te plairait de lire des lettres de Raoul ? Son régiment a rejoint le front et il parle de la situation présente.
— Mais il les a écrites pour toi et en pensant à toi. Je n’y ai aucune part.
— Je le sais bien mais c’est si dur de les garder pour moi toute seule. Claudine est trop petite pour que je les lui lise alors que j’ai besoin que les mots qu’il m’écrit vivent au-delà de moi. Et puis toi, tu le connais bien, on est sœurs, ce n’est pas comme si je faisais lire ces lettres à un inconnu. Tu comprends, si tu les lis, j’aurai l’impression qu’il est revenu là, près de nous, puisqu’on sera deux à prendre connaissance de ses mots et à parler de lui. Tiens, j’ai là les trois dernières lettres que j’ai reçues.
— Tu les emmènes partout avec toi ? s’étonna Edith.
— J’avais tellement envie de te les montrer.
— Passe-les moi alors. Je suppose que tu souhaites que je les lise tout haut ?
— S’il te plaît. Et moi, je vais fermer les yeux pour que Raoul m’apparaisse.
Luce s’allongea dans l’herbe fraîche à l’odeur entêtante, déjà saoulée par le tendre clapotis du fleuve qui, à sa manière, limpide et musicale, se préparait lui aussi à l’écoute. Elle se concentra sur la voix d’Edith, douce et grave à la fois, puissamment évocatrice. Il lui semblait qu’à travers sa lecture, Raoul prenait vie. Elle l’imaginait dans son uniforme de soldat, un peu sale sans doute, le visage concentré, collant des mots simples à ses occupations de la journée pour les lui faire partager comme il l’aurait fait s’il était revenu chaque soir à la maison.
« Mon petit Mimi chéri,
Je suis installé sur une table d’occasion, assis sur un banc, éclairé par deux ampoules dans un cellier. Tout autour de moi, un tas de bois, des morceaux de pain, des épluchures de pommes, des gamelles sales, des toiles d’araignées, le tout dans un désordre épouvantable. De temps en temps les copains du dessus me font tomber des plâtras des murs et du plafond sur la tête. Voilà mon antre...
Matin et soir je fais le terrassier et je creuse des tranchées.
Hier dans le ciel de notre petit pays, j’ai vu le premier drame de la guerre dont je devais être témoin. Deux avions anglais ont été descendus par des avions allemands. Les aviateurs ont sauté en parachute et ont été sauvés. Les pertes ne sont que matérielles. Il paraît que le même sort serait arrivé à plusieurs autres dans la région. Mais les versions sont tellement différentes les unes des autres que je ne crois que ce que j’ai vu.
Embrasse bien ma fille. Je t’aime. »
La seconde lettre était datée du 29 octobre 1939.
« Une bonne nouvelle si toutefois elle est vraie. Des bruits courent que des permissions de dix jours avec cinq jours de délai de route vont nous être accordées à partir du 1er novembre. Nous partirons par groupes de façon que nous ne soyons pas tous manquants en même temps. Je ne serai pas du premier contingent puisqu’actuellement mon bataillon se trouve en ligne. J’espère que nous n’allons pas y rester longtemps étant donné que nous y sommes depuis déjà plus de huit jours.
Le secteur est d’ailleurs calme et j’ai la chance de me trouver quelques kilomètres derrière mes camarades. J’ai été désigné pour prendre une garde durant la période où nous serions en ligne. C’est autant de pris. Je loge dans une maison où il y a lit, table et bon feu. Mes camarades jusqu’à maintenant doivent d’ailleurs bien plus souffrir du froid, de la pluie et de la boue que de la mitraille qui n’est pas encore venue jusqu’à eux.
L’hiver qui s’annonce particulièrement pluvieux a transformé les champs en marécages. Aussi je ne crois pas que des opérations d’assez grande envergure soient tentées de part et d’autre avant longtemps. Pour l’instant c’est surtout une guerre de coups de mains qui occasionne des pertes assez minimes. »
Edith leva les yeux sur Luce toujours étendue dans l’herbe, les paupières closes, le souffle court puis elle fit glisser le feuillet noirci à l’encre turquoise et s’empara de la troisième lettre, datée du 5 novembre.
« Actuellement je t’écris sous terre, alors que j’occupe un avant-poste. La nuit je couche dans une maison cossue assez loin derrière. Ce nouveau secteur a été jusqu’à maintenant très calme. Je compte sur ma bonne étoile pour qu’il le reste encore quelques jours. D’ailleurs la position semble solide et nous devrions tenir le choc, si choc il y a. Cette vie est monotone. Il faut demeurer des heures sur place, dans l’inactivité. Il faut être patient. Surtout que chaque jour nous attendons un ordre de relève pour aller en permission. Celui à qui l’ordre arrivera sera bien chanceux.
Courage, mon mimi, tout a une fin. En m’attendant, dorlote bien Claudine pour son papa. Ma pensée est toujours avec toi et ma vie, c’est vous. »
Un silence tendre et mélancolique plana sur les deux jeunes femmes qui s’étaient allongées au bord du Cher, entourant de leurs silhouettes minces la poussette où dormait Claudine. Leurs yeux brillants glissèrent sur les eaux galopantes du fleuve qui fouettaient les berges et les îlots de sable blond plantés de peupliers.
— Devine à quoi je pense ? murmura enfin Edith.
Arrachée de l’onde mousseuse et des souvenirs qui s’accrochaient aux méandres de la rivière, Luce ne trouva rien à répondre.
— Je songeais à ton mariage avec Raoul et à la robe que tu portais ce jour-là. Tu étais magnifique et j’ai toujours en mémoire l’immense voile de mousseline qui t’entourait. Il était si long qu’il traînait par terre et te faisait comme un manteau transparent de pureté.
— C’est vrai qu’elle était belle, cette robe, soupira Luce. C’était madame Peyrou qui me l’avait confectionnée. On l’avait dessinée ensemble. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Tu te rends compte, je ne suis mariée avec Raoul que depuis un an, et déjà on est séparés.
Luce avait lancé les derniers mots avec une sorte de violence impuissante.
— Raoul va revenir, il parle de permissions accordées.
— Mais quand ? Et puis de toute façon, après, il repartira. Et alors qui sait s’il reviendra ? S’il est tué ?
— C’est idiot de penser à ça, trancha Edith. A quoi cela te sert-il ? Ne peux-tu te contenter de vivre au jour le jour plutôt que de tout voir en noir ?
— Que crois-tu donc que je fais ? répliqua Luce d’un air las. J’assure ma classe à l’école de filles, je m’occupe de Claudine, je rassemble des aliments pour les colis que j’envoie à Raoul, et j’essaye de dormir. C’est tout ce qu’il y a à dire. Mais tu oublies qu’au jour le jour la peur est aussi présente, elle devient quotidienne, elle s’attache à chaque geste, à chaque pensée. Je ne sais pas où Raoul se trouve exactement, et ce qui se passe, c’est lui qui me l’apprend dans ses lettres, après coup. Que devrais-je donc ressentir en apprenant qu’il se trouve seul en ligne ?
— Excuse-moi, je sais que c’est difficile d’attendre sans savoir ce qui se passe. Mais que voudrais-tu faire ? Il faut être patient, Raoul le dit luimême dans sa lettre.
— Tu as raison. Je dois apprendre la patience, je suppose. Mais jamais je ne parviendrai à endiguer la peur qu’il ne lui arrive quelque chose. Jamais. Ah ! Comme je voudrais qu’il vienne nous voir. Il est des jours où la solitude me pèse plus lourd qu’une tonne de plomb, où je m’ennuie tellement et où le courage me manque. Pourtant il faut être courageuse, je le sais, mais c’est si dur. Et pour Gaston ? Que se passe-t-il ? As-tu des nouvelles ?
— Je sais juste qu’on l’a changé de dortoir, et qu’il trouve le nouveau moins gai. Il était si tranquille dans son petit coin, loin de la terrible surveillance. Les parents se font un sang d’encre à Vendôme. Heureusement leur épicerie marche bien, ils voient du monde, ça leur évite de trop penser au sort de Gaston.
— Tu vois bien qu’on en est tous réduit à attendre, la peur au ventre. On redoute d’apprendre une mauvaise nouvelle et en même temps, on désire ardemment être tenu au courant parce qu’il n’y a pas de torture pire que l’incertitude et que cet espoir sans cesse remis en cause. On en devient fou.
Les deux femmes rentrèrent pour donner le bain à Claudine. Un brin de laine de la manche de cette dernière se coinça dans le clou qui se trouvait sur le côté de la poussette. Trouvant cela amusant, la fillette voulut recommencer, elle passa et repassa son petit bras et tira sur sa manche pour voir si celle-ci était prise. Les deux sœurs rirent bien fort. Leurs rires redoublèrent quand elles lui essayèrent une jupette blanche et une jolie veste marine qu’une amie avait données à Edith. Claudine était si craquante dans ce nouveau costume, telle une jolie poupée déguisée en jeune fille.
Puis Edith la fit manger pendant que Luce terminait la lettre à Raoul qu’elle avait interrompue la veille au soir à l’arrivée de sa sœur. Edith repartit le lendemain matin et se chargea de poster la lettre de Luce. Elle eut la chance de trouver un car chauffé dans lequel elle put poser ses pieds sur le tuyau du chauffage, au risque de séparer en deux la semelle de ses chaussures. Mais c’était si bon d’avoir chaud.
Le régiment de Raoul commença à descendre les lignes le 1er décembre et s’achemina vers l’arrière. Après une longue et pénible marche, les hommes atteignirent Vallerange, but de leur première étape, le 3 décembre au soir. Ils s’installèrent dans le grenier d’une ferme où il faisait si froid que Raoul descendit dans l’étable où la trentaine de jolies vaches blanches et noires dégageaient, mêlée à l’odeur du purin, la chaleur nécessaire pour dégourdir les doigts. Il s’y installa quelques instants, les yeux plongés dans ceux, curieux et liquides, d’une petite génisse ébouriffée puis, réchauffé, il remonta au grenier auprès de ses camarades et s’allongea en serrant contre lui le colis de Luce qu’il avait reçu l’avantveille. Il avait eu l’agréable surprise d’y trouver de nombreuses provisions, dont un superbe cake aux fruits confits généreusement arrosé de grand-marnier que Luce réussissait toujours à cuire comme si c’était de la brioche : moelleux, tendre et doré. Il en avait proposé quelques tranches à ses camarades avant de soigneusement le mettre de côté pour plus tard. Hélas un chien errant l’avait dévoré. Par contre, il restait encore du fromage et des confitures, il n’avait pas tout mangé et était bien décidé à ne plus se faire voler bêtement ces provisions qui exhalaient un tel relent de « fait maison » qu’on en avait les larmes aux yeux et le ventre nostalgique. Ah ! les cerises rouges et luisantes serrées dans les paniers d’osier, les framboises piquantes qu’on écrase, la grande marmite de cuivre où le liquide chauffe à gros bouillons et puis surtout l’odeur, quand les fruits se gorgent de sucre et font exploser leur arôme puissant, mélange de terre et de soleil, de forêt, de miel. Ces confitureslà se dégustent directement dans le bocal, à la cuillère.
Le cœur lourd de souvenirs, Raoul essaya de faire durer les pots quelques jours, se contentant de puiser une bouchée par-ci par-là mais quelle bouchée ! Gavée de sucre, de fruit mûr avec comme un goût de plaisir interdit et derrière, le sourire de Luce, Luce avec son tablier tâché de jus, Luce et ses fines jambes dorées sous la jupe relevée. L’odeur des fruits. L’odeur de l’amour. L’odeur de Luce. Luce, toujours. Jusque dans les pots de confiture.
Deux jours plus tard, il n’y avait plus rien qu’un peu de sucre rose collé aux parois de verre.
Le groupe continua sa marche descendante jusqu’à Mauregny en Haies, près de Reims et prit ses dispositions comme s’il devait y séjourner longtemps, pensa Raoul. Ce n’était d’ailleurs qu’une impression personnelle pouvant se dissiper d’un jour à l’autre.
Les travaux militaires étaient minimes en raison de la brièveté des jours. Cependant, occupés toute la journée, les hommes réunis là s’en réjouissaient car ainsi ils avaient l’impression que le temps passait plus vite.
Souvent le soir, de grandes discussions s’engageaient entre ces soldats d’horizons si lointains, instituteurs, commerçants ou paysans venus de provinces différentes. Chacun était fier de sa région et prétendait mieux connaître le travail que les autres. Ils avaient certainement tous raison mais n’arrivaient pas à s’entendre. La discussion montait en tons jusqu’à ce que chacun s’accorde devant un quart de pinard. Ils n’oubliaient pas qu’ils étaient frères d’armes et que la même destinée hasardeuse planait sur leur tête.
Au milieu de ce chahut général, il était difficile de s’isoler, le bruit des conversations s’immisçait dans tous les recoins du campement. Raoul cependant trouvait souvent la force, ou la faiblesse, de se retirer dans ses rêves. Il pensait à sa femme, à sa fille, perdues là-bas, toutes seules, loin de lui, dans une région qu’il adorait. Comme il les aimait, comme elles lui manquaient. Il n’avait pas de photographie de Claudine et pensait avec amertume qu’elle devait changer de jour en jour mais que jamais il ne connaîtrait le bonheur de l’avoir vue grandir toute petite. Si elle pouvait comprendre, si Luce pouvait lui parler souvent de lui, de ce père absent afin qu’il occupât une place dans son cœur.
L’après-midi quelquefois, il tuait le temps en feuilletant des journaux vieux souvent de plusieurs semaines. Tous étaient aussi secs et aussi déconcertants les uns que les autres. Ils ne disaient rien, n’apprenaient rien, ne laissaient rien entendre sur les événements futurs dont ils étaient le jouet. La situation, présentement, paraissait ambiguë et si incertaine. La guerre allait-elle s’étendre ? De quelle manière se jouerait-elle ? Combien de temps dureraitelle ? Il était bien difficile de répondre à ces questions, toutes les hypothèses paraissaient possibles, les meilleures comme les pires.
