Voir - Geraldine Sommier-Maigrot - E-Book

Beschreibung

Quand Clara perd le contrôle de son véhicule, elle ne sait pas encore que c'est sa vie qui vient de devenir incontrôlable. Le diagnostic est sans issue. Elle ne verra plus jamais. Comment continuer à vivre dans une obscurité perpétuelle, quand son travail d'aiguilleur du ciel, ses activités, le moindre de ses loisirs, tout son monde repose sur les échanges visuels? Se laisser mourir? Compenser? Mais par quoi? C'est l'histoire bouleversante et lumineuse d'une quête pour trouver un nouveau sens à sa vie, lorsque celle-ci se fait fragile, inutile, et glisse vers une peur que rien ne semble pouvoir réparer. Une quête du bonheur malgré l'obscurité, la solitude, l'injustice, en route vers les voies insoupçonnées d'une étonnante renaissance.

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Seitenzahl: 253

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Avant-propos

Imaginez que vous perdiez subitement la vue. Auriez-vous peur de l’obscurité, du silence ? Pourriez-vous vous passer de musique ?

Par nécessité, les aveugles perçoivent le monde en le touchant, en le sentant, et surtout en l’entendant. Parce qu’elles peuvent se transformer en refuge, il y a des chansons dans cette histoire. Elles l’accompagnent, elles la transcendent. Quand tout est sombre, il faut bien peupler les heures.

Si vous prenez le temps, vous les entendrez qui vous supplient de les écouter au rythme de votre lecture. Et peut-être qu’alors, embarqués comme mon héroïne, vous vous mettrez vous aussi à les chanter et vous en sentirez bien.

La musique, sous les formes du chant ou de la performance instrumentale, semble véritablement universelle. Elle est le langage fondamental pour communiquer sentiments et significations. La majeure partie de l'humanité ne lit pas de livres. Mais elle chante et danse.

George STEINER

A mes parents A mes collègues

A tous les bleus du ciel A tous les soleils Aux fleurs, aux châteaux et aux vérandas

Dans les situations désespérées, la seule sagesse est l’optimisme aveugle.

Jean DUTOURD

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 1

Tout est écrit dans les sons. Le passé,

le présent et le futur de l’homme.

Un homme qui ne sait pas entendre

ne peut écouter les conseils que la vie

nous prodigue à chaque instant.

Paulo COELHO

Il y a d’abord ce que je ressens : un phénomène d’accablement, comme un poids qui m’oppresse, sans que je sache ce qui pèse ainsi sur mon corps et sur ma tête.

Une douleur, trop diffuse pour donner envie de crier, s’étend dans mes membres, elle me les rend proches, à ne pas pouvoir oublier leur présence. Les jambes, engourdies comme si j’avais couru un marathon. Le ventre, aussi tendu que si j’avais avalé plusieurs repas de réveillon à la suite. Les bras, lourds, si lourds, comme accablés par le poids des cartons d’un déménagement. Et la tête donc, le pire, avec des balles rebondissantes coincées à l’intérieur en train de faire la java. C’est de là qu’irradie le plus fort de la souffrance.

Est-ce que je rêve ? Est-ce que je vais me réveiller ? Je n’arrive pas à savoir si j’ai les yeux ouverts, si c’est dans mon imagination que la bataille se joue. Ou si j’y suis incluse de tout mon corps, malgré moi.

Je tente de me rappeler ce que j’ai fait dans la journée. Une sortie d’escalade trop ambitieuse ? Une falaise de trop que m’aurait imposée Benoît ? Est-ce que j’ai basculé dans le vide ?

Benoît, c’est mon mari. Commercial chez IBM et passionné d’escalade comme de tout ce qui fait dépasser les limites. Qu’est-ce qu’il m’a concocté comme programme extrême cette foisci ? Programme étrange d’ailleurs, qui me fait plus mal aux os qu’aux muscles. Il y a quelque chose qui ne va pas. C’est mon corps qui pleure, mais c’est ma tête qui hurle.

Peut-être est-ce parce que je rêve ? J’ai beau forcer mon attention sur ce qui m’entoure, tout m’apparaît sombre, comme dans ces thrillers cauchemardesques qui s’embusquent dans les cimetières. Il y a pourtant forcément quelque chose à voir.

Si mes yeux restent désespérément clos, mes oreilles par contre sont entrées dans la dimension du thriller et s’en donnent à cœur joie. Des souffles de machines martèlent l’air tout autour de moi, ça fait comme des zombies essayant en vain de retenir leur respiration. Je commence même à entendre leurs pas, quatre pieds qui se dandinent en se faisant tout petits, sans succès. Je les entends. Ils sont deux, ils se déplacent doucement, pour me surprendre. Et si j’ouvrais les yeux, je les verrais sûrement.

Allez Clara, ouvre-les ces fichus yeux. Fini de jouer. Il est temps de chasser les zombies et tous ces rêves idiots qui t’écrabouillent la cervelle.

* * *

Je force sur mes paupières, je leur ordonne de m’obéir : elles doivent se soulever, c’est moi qui commande, par la force motrice de mon cerveau. Elles n’ont pas d’autre alternative que de suivre mes instructions.

Elles me disent non. Elles ne bougent pas, elles restent collées. J’ai pourtant l’impression de les avoir fait cligner. L’ordre nerveux est parti, j’ai même cru qu’elles avaient rangé leur fragile pellicule rosâtre, j’ai cru sentir l’extrémité de mes cils effleurer ma peau. Alors pourquoi est-ce que je ne vois toujours rien ?

* * *

— Clara ! Tu es réveillée ! s’écrie une voix que je décortique en quelques millièmes de seconde.

Les mots sont agités, je pourrais dire haletants, comme hors d’haleine d’avoir couru trop vite. Mais la femme qui les prononce, je la connais, elle est douce d’ordinaire. Posée. Sensible. Trop sensible ? Qu’est-ce qui lui arrive ?

— Clara ! Tu m’entends ?

C’est fou comme sa voix flûtée me monte à la tête, on est loin des murmures des confidences qui se déposent discrètement dans les oreilles. Comme on en a échangé de ces confidences en forme de secrets, depuis qu’on s’est rencontrées sur les bancs du lycée. On nous appelait les deux contraires, moi grande, un peu ronde, les cheveux clairs, les yeux plantés dans les nuages. Elle, la peau brune, mince et souple, et les mots toujours prêts à déborder de sa bouche.

— Roselyne ? C’est bien toi ? murmuré-je maladroitement, pour dire quelque chose.

Car j’ai beau l’entendre, le fait de ne pas pouvoir ouvrir les yeux et la voir me trouble et fausse ma compréhension de la situation. Je ne fais pas confiance à mes oreilles, j’attends la confirmation visuelle de ce que j’imagine être vrai. Si je me trompais ? Si j’étais toujours prisonnière de mon rêve ? Je ne sais plus où j’en suis.

— On a eu tellement peur, déclare la voix toujours aussi agitée. Comment te sens-tu ?

Je n’ose pas lui avouer que je me sens comme quelqu’un qui serait passé sous un camion. Je commence à avoir très mal au cœur, avec comme des cercles de fer qui enserrent mon crâne. Ces cercles en tenaille m’empêchent de réfléchir, je sais pourtant qu’il y a quelque chose à quoi je dois penser, quelque chose dont je dois me rappeler.

— C’est un point positif qu’elle vous ait identifiée, déclare une voix inconnue.

Les sonorités des mots, rauques et sèches, me sont si étrangères que je mets un moment à ingurgiter leur sens. Qui est donc cet homme qui se permet d’affirmer que j’aurais pu ne pas reconnaître ma meilleure amie ? Que sait-il que j’ignore ? Il s’est passé quelque chose, forcément, qui a abouti à ces étaux glacials autour de mon front, à cette sensation d’oppression qui m’écrase.

Réfléchir. Me rappeler.

Mon corps douloureux, mes bras de part et d’autre, posés sur une espèce de tissu rêche, mes jambes toutes courbaturées, impossibles à bouger, allongées l’une contre l’autre il me semble. Allongées ? Je suis donc dans un lit ? En train de rêver de Roselyne et d’un individu revêche que je n’arrive pas à associer à un visage.

* * *

Que de bruits dans ma tête. Et des lumières. Comme des boules de feu lancées à toute vitesse, qui se télescopent, s’avalent, rebondissent sur des surfaces teintées. Du verre. Propulsé en milliers d’éclats. Un choc horrible derrière mon crâne, qui s’encastre dans une surface dure. Et une impression indéfinissable de vertige, de quelque chose en suspension dans le temps, un coup de frein brutal. Un grand cri.

Je me souviens.

Un arbre ! Droit devant ! Il se rapproche à une vitesse hallucinante, je l’aperçois d’abord en tant que corps boursouflé recouvert d’écorce, brandissant des dizaines de bras qui l’allongent et le déforment puis se rabougrissent pour ne plus former qu’un tronc opaque, un obstacle irrésistible, un aimant brut sur lequel je suis en train de me jeter.

Le pare-choc explose, la tôle s’écrabouille comme un chamallow géant, le pare-brise se déchire. C’est l’ensemble de ma voiture qui s’encastre dans l’énorme masse de bois, passant en une fraction de seconde de l’effet grande vitesse au zéro absolu. Le recul est spectaculaire, mon cou est catapulté vers le tableau de bord avant de dégringoler dans l’autre sens tandis que mon crâne s’assomme contre le plastique de l’appuietête.

* * *

— Vous croyez qu’elle va s’en sortir ? fait la voix de Roselyne, qui semble oublier que je l’entends.

J’ai dû perdre connaissance après l’accident. J’ai beau fouiller dans les différents replis de ma mémoire, je ne me rappelle que cet arbre lancé à ma rencontre. Le reste m’échappe, l’arrivée des secours, l’ambulance, le lit d’hôpital dans lequel je suis certainement vautrée. Ce sont là des faits auxquels je n’arrive pas à donner de consistance.

— On peut dire qu’elle s’en est déjà sortie, déclare l’homme qui accompagne mon amie. Elle est en vie, ce qui est un miracle en soi.

— Et au niveau de ses traumatismes ?

— Les plaies superficielles du corps guériront avec le temps. Nous avons pu résorber l’hémorragie à l’arrière du crâne, mais je ne vous cache pas que la force de l’impact au moment du recul risque d’avoir endommagé une partie du cerveau.

Je connaissais la souffrance physique de mon corps perclus de contusions, voilà qu’une peur sournoise s’invite à son tour et fait de nouveaux ravages. Que veut dire le chirurgien à propos de mon cerveau ? Pourquoi serait-il endommagé ?

J’essaye de visualiser la scène : il a rebondi violemment en arrière, il se peut qu’il ait été enfoncé sur plusieurs centimètres. J’ai peut-être un trou dans le crâne, dont ils ont pourtant stoppé l’hémorragie, a dit le chirurgien.

Pourquoi se comportent-ils comme si je ne pouvais pas les entendre ? Me suis-je évanouie de nouveau sans avoir eu le temps de m’en rendre compte ? Sans avoir répondu à la question de Roselyne me demandant comment je me sentais ?

J’ai dû basculer de nouveau dans le néant. Mais maintenant je suis revenue, j’entends, je les comprends, je sais qui je suis, et ce qui m’est arrivé. Et si pour le moment je ne me rappelle pas des circonstances exactes de l’accident, j’ai bon espoir que cet oubli soit une conséquence directe du choc post-traumatique que j’ai dû encaisser.

J’envoie une impulsion nerveuse à mes doigts afin de leur faire comprendre qu’il doivent bouger. Hourrah ! Je les sens remuer, j’arrive même à décoller mes chevilles et à les faire grimper de quelques centimètres, malgré la pression des hématomes. Je ne suis donc pas paralysée. J’entends, je touche le tissu rugueux des draps qui se colle à mon corps, je le palpe soigneusement, je prends plaisir à le froisser du bout de mes ongles. Je dois pouvoir parler aussi. J’essaie.

— Je... suis... vivante.

Est-ce qu’ils m’ont entendue, ou est-ce que les mots sont restés coincés dans ma tête ?

Je répète, en prenant bien soin d’articuler, la bouche grande ouverte.

— Je suis vivante.

Cette fois, plus d’hésitation. Les sons qui débouchent à mes oreilles sont bien réels, ils ne peuvent pas être juste le fruit d’hallucinations grotesques, ce serait atroce.

— Clara, tu es réveillée ! s’écrie Roselyne, avec des pleurs dans la voix. Oh, ma chérie, c’est merveilleux. Tu vas aller bien, tu verras.

Sa main s’empare de l’une des miennes et l’étrangle sans aucune douceur, comme si elle voulait s’assurer que le sang circule bien dans mes veines. Elle doit avoir besoin de se rassurer en s’emparant de la chaleur de ma paume, il lui faut de l’action, du concret, elle y met toute son énergie, elle me vampirise sans s’en rendre compte.

Mais cette douleur-là, qui pétrit ma chair, est bonne, apaisante, car elle me vient de quelqu’un que j’aime, et qui m’aime. Elle se superpose à l’autre, celle qui m’opprime de toutes parts depuis que j’ai rencontré l’arbre, je pourrais presque croire qu’elle la remplace. Presque…

Je tourne mon visage vers Roselyne pour lui sourire. Je veux lui dédier toute ma reconnaissance, en étirant le croissant de lune de ma bouche, en allumant des paillettes de joie dans mes yeux. J’aimerais bien aussi voir à quoi ressemble le chirurgien qui a fouillé dans l’intimité secrète de mon cerveau.

Mon cerveau justement ordonne à mes paupières de se soulever. Il doit y avoir un peu moins de résistance que tout à l’heure car cette fois, j’aperçois une faible clarté qui s’insinue sous mes yeux. Ce n’est plus du noir opaque qui accueille mes efforts d’ouverture, mais du gris, un gris de fumée sali à l’encre de Chine, flou, qui semble venir de tous les côtés en même temps.

— Docteur, elle ne me reconnaît pas ! s’écrie Roselyne d’une voix étrange dans laquelle je décèle de la déception, de l’incertitude et quelque chose de plus feutré, qui ressemble à de la peur.

C’est ce que j’éprouve moi aussi, de l’incompréhension devant l’inanité de mes efforts pour faire entrer la lumière, qui dégénère rapidement en panique à force d’essayer en vain de voir.

J’ai beau cligner des yeux, les fermer avec insistance afin de me concentrer au maximum pour le moment où je les forcerai de nouveau à s’ouvrir, il n’y a que cet horizon couleur d’orage, à perte de vue, alors que je sais que le visage de Roselyne se trouve à quelques mètres sur ma droite, avec son teint mat, ses lèvres pleines et ses yeux bruns. S’est-elle coupé les cheveux comme elle en parlait depuis plusieurs mois ? At-elle pris le temps de se maquiller pour venir me visiter à l’hôpital ? Je ne peux pas le voir ! Comme je ne peux pas voir le chirurgien qui m’a opéré et peut-être sauvé la vie, avant de me laisser affalée dans cette chambre dont j’ignore tout, la taille, la couleur des murs, l’orientation par rapport au soleil. Fait-il jour, ou est-ce la nuit ? Même ça, je ne le sais pas, j’ai beau tourner la tête à droite à gauche, de nouveau à droite. Au fond de ma rétine ne s’imprime que la palette du gris, un gris tourmenté, un gris de cendres froides. Je suis perdue dans une gangue de brouillard trop épais pour laisser filtrer la moindre lueur de réconfort.

Chapitre 2

Oh ! Quelle misère ! La destinée peut-elle

donc être méchante comme un être

intelligent et devenir monstrueuse

comme le cœur humain ?

Victor HUGO

— Comment va-t-elle ? brait une voix tonnante.

Je sursaute. J’ai de nouveau dû m’assoupir et reçois en pleine phase de repos les intonations tonitruantes du nouveau venu. Désespérément ma tête se tourne, l’espoir me donne envie de crier, mes yeux luttent contre les ténèbres. Tel le soleil je me rêve le combattant du royaume des ombres qui renaît dans sa gloire scintillante à chaque nouvelle aurore. Je combats les dragons, les monstres des profondeurs, je me tends de toutes mes forces vers cette voix mâle qui m’appelle, me brûle, m’excite. Benoît ! Mon compagnon depuis dix ans, aujourd’hui réduit à cet invisible lanceur de mots, sur un fond décoloré qui annonce les tempêtes.

J’avoue platement mon impuissance. Mes yeux ne voient toujours pas, mais ils dégoulinent quand même de torrents de pluie. Ce ne sont pas mes glandes lacrymales qui souffrent, c’est mon cerveau, comme l’explique le docteur à mon Benoît furieux.

— Les organes visuels de Clara sont intacts, mais les connexions entre les yeux et le cerveau sont coupées. Cela ne veut pas dire qu’elle voit noir, en fait elle ne voit rien.

— Mais puisque rien n’empêche la lumière de traverser les structures de l’œil, pourquoi ne la voit-elle pas, cette lumière ? s’énerve Benoît.

— Dans son cas, les lésions ne proviennent pas du nerf optique mais d’une commotion cérébrale. Cette commotion a généré une atteinte neurologique qui a perturbé les signaux permettant aux yeux de travailler en paires et au cerveau d’intégrer l’information.

— Vous avez effectué des tests ? La reconnaissance d’objets ? Ses réflexes suite à une projection de lumière ? demande Benoît toujours aussi furieux.

Sa fureur commence à prendre racine dans ma tête, elle se met à enfler, à y tourbillonner. Quand donc vont-ils s’apercevoir que l’objet de leur dialogue est bien réveillé et les entend parfaitement ? Croient-ils que, parce que je ne vois pas, je deviens une quantité négligeable, dont on peut parler comme un sujet d’expériences anodin, sans s’adresser à elle directement ? Je ne suis ni sourde ni muette ni complètement débile, malgré cette fichue commotion cérébrale qui m’est tombée dessus.

— Elle ne répond pas aux tests. Son champ visuel est nul.

— Mais une lésion cérébrale, ça s’opère !

— Mr Danglin, soupire le chirurgien, l’étendue des lésions cérébrales varie beaucoup d’un individu à l’autre. Dans le cas de votre compagne, c’est malheureusement le cortex visuel qui a été atteint lors de l’accident. Ce cortex est chargé de traiter les informations visuelles, il occupe le lobe occipital du cerveau, là, à l’arrière. Regardez ces clichés. Il se situe sur la berge de la fissure calcarine, et lors de l’impact, un trou s’est creusé. Vous voyez comme c’est enfoncé ? On ne peut pas le réparer.

* * *

On ne peut pas le réparer.

Le choc est terrible. Comme une électrocution. Un morceau de montagne qui me dégringole dessus. Mon cœur manque quelques battements, puis repart de plus belle, affolé. Il tressaille dans ma poitrine sans vouloir comprendre. Sans vouloir admettre l’inadmissible. L’inéluctable plongée dans le vide, le froid, la nuit.

La peur. Elle surgit, implacable, elle dévore chaque nerf, chaque neurone. Je me sens tout d’un coup oppressée, avec un goût de bile qui barbouille ma bouche. J’halète, je vais vomir, c’est atroce. Une sueur glacée transpire sur ma peau et tremble au même rythme que mes jambes et mes mains.

La nuit, c’est l’absence de lumière, le danger qui se tapit en enroulant ses subtiles tentacules, relayé par un sentiment d’abandon qui rend encore plus vulnérable. C’est la grotte féroce où grouillent des présences invisibles. L’abîme qui se fait vertige et engraisse nos terreurs les plus intimes. Des gens sont devenus fous en s’y perdant.

Je ravale les relents immondes encore stagnants derrière mes lèvres, je lutte pour ralentir ma respiration. Une tempête de non inutiles résonnent dans mon crâne, des non incrédules, des non furieux, des non terrifiés, qui se cognent, gémissent, pleurent, et hurlent.

NOOOONNNN…

* * *

On ne peut pas réparer.

Ce n’est pas vrai ! C’est impossible !

Le chirurgien montre à Benoît ce fameux trou irréparable dans mon crâne, sur des radios que je ne verrai jamais. Il s’arrête là dans son petit discours médical, et c’est là aussi que ma vue s’arrête. Que ma vie s’arrête. Ma vue, ma vie. Les deux sont inextricablement liées. Sans mes yeux, qui suis-je ? Ils constituent mon outil de travail, et celui de tous mes loisirs. Le monde dans lequel je vis est un monde entièrement visuel, où s’entremêlent les avions que je contrôle, les livres que je lis, les falaises que je grimpe, les couleurs, les formes, les maisons, les arbres, les gens. Le monde ! Je ne peux pas m’en passer. Je ne peux pas vivre en dehors de lui. C’est comme si tout d’un coup on me cloîtrait dans un cachot aveugle, sans que je l’ai mérité.

La révélation est trop brutale. Je n’arrive pas à la saisir en entier. Comment est-ce possible que la vue soit ainsi coupée en une seconde, comme si quelqu’un s’était contenté d’appuyer sur un bouton, comme ça, par hasard, pour s’amuser ?

Je ne dis rien, je ne pose pas de questions. Je suis comme assommée par la nouvelle qui me condamne à une nuit perpétuelle. Au vide infini. A la peur qui n’en finit pas de jaillir des ténèbres.

Peu à peu je prends conscience que tout ce qui m’environne n’existe pas. Il n’y a plus de forme, rien qui ait de la consistance, de la couleur. Rien que du gris, un gris de ténèbres, un gris de cendres à l’infini, dans lequel je ne suis pas à ma place, mais qu’on m’impose malgré moi, en ricanant et en me soufflant : maintenant, continue ton chemin au milieu du néant, trouvetoi une raison de vivre !

Ce qui reste, c’est un sentiment atroce de débâcle, de perte inénarrable, de panique. En me retirant la vue, c’est comme si on me condamnait à une lente, très lente agonie.

* * *

Il n’y a pas si longtemps, quelques jours seulement, j’ai pris l'ascenseur qui dessert la Tour de contrôle de l’aéroport de la ville, sans y attacher l’importance qu’on accorde aux choses définitives. La cabine s’est élevée lentement le long du tunnel de béton et m’a déposée à l'orée de la gigantesque bulle de verre. Je me suis installée comme d’habitude devant les écran radar, j’ai ajusté mon casque sur mes cheveux, sans savoir que ce serait la dernière fois.

Déjà une voix virile résonne dans mes oreilles à travers les écouteurs de feutre :

— Bonjour La Tour, ici, AF483BV, nous arrivons au point d'arrêt, nous sommes prêts au départ.

L'appel du pilote d'Air France préfigure la longue liste de vols à guider en toute sécurité à travers l'espace aérien de la plateforme aéroportuaire. Je fais décoller une dizaine d'avions avant de recevoir l'appel de la première arrivée que j’autorise à atterrir sans attendre puisque la piste est libre. Déjà un deuxième appareil puis un troisième et un quatrième se présentent, établis sur l'axe final, les uns derrière les autres, à la queue leu leu, telle une immense guirlande de petits points lumineux dans le ciel. Toute une vague de vols se déploient là depuis les différentes capitales européennes et se positionnent, comme dans un entonnoir, pour glisser sur une ligne imaginaire qui les relie les uns aux autres jusqu'à la piste.

Des hélices lentes se mêlent aux jets performants, il y a rattrapage, il faut réduire. Celui-ci ne vole-t-il pas trop près du précédent ? Est-il bien stabilisé ? Il faut vérifier qu'il est correctement établi sur le plan de descente, réduire encore, faire dégager rapidement le premier de la piste pour pouvoir poser le second, croiser, traverser, autoriser.

Mes yeux volent entre mon écran radar et les verrières de la Tour ouvertes sur le bitume des pistes, à la recherche de la position réelle des avions. Ils regardent, ils observent, ils contemplent les silhouettes majestueuses de tous ces oiseaux géants peints qui s'élancent gracieusement dans le ciel de mes souvenirs.

Rideau. Le ciel reste gris désormais, et uniformément vide, sans rien à aiguiller. Mes yeux en sont incapables, je suis une infirme. Jamais plus je ne guiderai les avions les uns derrière les autres, jamais plus je ne les croiserai, les ferai atterrir et décoller, comme exécutant un ballet gracieux dont je suis le chef d'orchestre. Jongler avec leurs vitesses, leurs niveaux de vol, leurs trajectoires. Surveiller. Rectifier. Anticiper, décider vite, réagir encore plus vite, rester concentré. Tout cela se fera désormais sans moi.

Jamais plus je ne les verrai à portée de bras s'élever au-dessus des nuages et danser.

Je pleure à gros bouillons désespérés, je ne veux pas y croire, je m’étrangle à force de crier.

* * *

On ne peut pas réparer.

NNNOONN.

Pitié !

Pas çà !

Pas mes yeux ! Laissez-moi mes yeux !

Je suis en train d’être torturée, sans pouvoir rien faire pour que le supplice s’arrête. Ni mes gémissements, ni mes cris de révolte, ni ma souffrance qui, pourtant, n’en peut plus de se contenir, rien ne sonnera le mot fin.

Rien ne me rendra la vue. Personne ne m’aidera. Il y a des choses qui ne se réparent pas. Je suis maudite !

* * *

On ne peut pas réparer.

— Tu vas être mise en état d’incapacité permanente. Tu seras indemnisée puis certainement pensionnée, déclare Benoît. Comme c’est arrivé alors que tu revenais de la Tour, on peut l’assimiler à un accident du travail.

Il vient de me ramener à la maison. Il tente de me consoler, il s’est renseigné pour moi sur les différents degrés d’invalidité et les rentes associées.

Mais je m’en fous, je ne l’écoute pas. Mes yeux sont inexistants, alors plus rien ne m’intéresse. Il s’agit dorénavant de trouver à passer le temps jusqu’à la tombe. Le temps, c’est-à-dire des heures entières, des semaines, des mois sans mon travail adoré et désormais inaccessible, sans mes occupations habituelles. Piégée dans une obscurité impalpable mais pourtant écrasante.

J’ai froid, et la grisaille qui m’enveloppe me fait peur. Rien ne la traverse, ni aujourd’hui, ni demain. C’est cela le pire : devoir se dire que plus aucune lueur ne s’allumera. Que les insectes me guetteront sans que je m’en doute, les grosses araignées velues prêtes à grimper sur ma peau, avec leurs longues pattes difformes et leur abdomen hideux. Et rien pour éclairer la nuit, contrairement aux gens ordinaires qui accueillent chaque aurore avec soulagement.

Une très lente agonie...

Au secours ! Je hais l’obscurité, les fantômes, les chauve-souris sous les poutres, les craquements invisibles qui cachent des milliers de petites bêtes, le silence qui prend à la gorge.

L’obscurité, c’est la mort.

* * *

Comment Benoît peut-il espérer me consoler ? Chaque week-end nous allions grimper tous les deux, en salle l’hiver, et aux beaux jours, le long de falaises béantes sur des panoramas prodigieux. Sans mes yeux, comment puis-je continuer à escalader ? Mes mains et mes jambes le pourraient peut-être, sur des voies familières, à force de tâtonnements précautionneux. Mais l’escalade au bord du précipice n’est pas tout, il y a surtout l’extase de ne faire qu’un avec la roche sous le soleil, lorsque d’un coup d’œil émerveillé on embrasse les cimes scintillantes, l’azur des criques blotties tout en bas, et au-dessus de soi, l’horizon à perte de vue.

Mon unique horizon à présent se cloître au fond d’une grotte trop profonde pour laisser entrer la plus infime parcelle de lumière.

Quand je grimpais, c’était pour voir, plus loin, plus haut, plus fort. Pour REGARDER comme la vie est belle, quand elle danse sous le soleil1.

La vue est notre repère sensoriel dominant, elle est le début de toute chose, tout véhicule à travers elle, et sans elle, il ne reste rien.

J’ai une peur bleue, je suis poursuivi par l’armée rouge2. Pour toi j’ai pris des billets verts. Il a fallu que je bouge. […]. Je t’ai offert une symphonie de couleurs.

L’escalade m’a offert cette symphonie d’arcsen-ciel, et désormais c’est tout au fond, dans la brume plaquée au sol, impénétrable et glacée, que je suis condamnée à vivre.

Mais vivre ? A quoi bon ? Vivre comment ? Pour espérer quoi ? Quelle lumière ?

* * *

Benoît organise mon quotidien. Il me fait tourner dans chaque pièce de la maison jusqu’à ce que je ne me cogne plus. Quand je me déplace, je visualise dans mon cerveau l’emplacement exact des meubles, je sais où sont posés les couverts, les ustensiles de cuisine, les verres à eau et à vin, les serviettes.

Il m’aide à ranger mes vêtements par catégorie, dans des tiroirs dédiés, dispose mes produits de toilette à gauche de l’évier, dans un petit panier qui m’est désormais réservé. Il organise ma prison, et ma dépendance.

Je ne dis toujours rien, j’attends que ça passe. Il n’y a pas encore suffisamment de jours écoulés pour que je réagisse, pour que je sombre tout au fond.

Je mange les produits que Benoît nous fait livrer. Je ne fais pas la cuisine, je me contente de déchirer les cartons et je les réchauffe dans le four micro-ondes.

Puisque tout est gris. Les aliments comme les vêtements, comme les livres, comme les coussins que j’installe sous ma tête pour dormir.

Je dors beaucoup, je n’ai pas récupéré des fatigues de mon accident. Je dors telle la marmotte qui attend le printemps, sauf que moi je n’ai rien à attendre, je suis piégée dans un éternel hiver.

Je sais que quand le sommeil me quittera, quand j’aurai suffisamment récupéré mes forces pour ne plus sombrer dans une hibernation protectrice, ma nuit alors sera sans fin, et j’aurai constamment peur, je connaîtrai la terreur lancinante des ténèbres nocturnes qui se peuplent de fantômes et de monstres et qui ne peuvent se dissiper qu’en laissant entrer la lumière.

* * *

Aujourd’hui tout est gris. Et demain sera gris aussi. N’est-ce pas absurde ? Tout ce qui m’est arrivé est absurde. Tout ce qui m’entoure l’est davantage encore et me semble impossible. C’est un cauchemar sans fin, je hurle, je veux me réveiller.

Je finis par l’implorer, ce gris de ténèbres. Ma raison se révolte, mais le gris imperturbable ne s’ouvre pas. Plus jamais il ne s’éclaircira. Je suis condamnée à l’obscurité perpétuelle.

Demain il fera gris dans mes yeux. Et aussi après-demain. Et le jour d’après.

Je veux mourir.

Je veux retrouver ma vie d’avant.

* * *

J’aime les livres. J’aime la lecture. Et au final, plus que la perte de mon travail, plus que l’abandon de l’escalade, c’est la fin de mes escapades dans les mondes littéraires qui m’étouffe le plus. Un travail, on en trouve un autre, ou on se fait payer une pension d’invalidité. Une activité sportive, on peut toujours la remplacer, faire du vélo elliptique, ou de la marche à tous petits pas en s’accrochant à son bâton d’aveugle comme à sa vie. C’est toujours mieux que rien. On se résigne. Mais quand on a passé des heures chaque semaine à lire, comment remplacer les pages, les mots, les phrases qui nous emportent dans des mondes imaginaires, de l’Afrique verdoyante et sauvage aux glaciers de lave d’Islande, de la Renaissance artistique aux futurs fantaisistes des dystopies de science-fiction ? Par quoi remplacer ces heures ?

Benoît m’incite à apprendre le braille. Utiliser le sens du toucher au moyen de points en relief.

— Apprendre le braille, c’est comme apprendre une seconde langue, pérore-t-il.

Six points en relief, pour soixante-trois combinaisons de cellules. Je m’applique à caresser les petits points bosselés, j’y passe plusieurs heures par jour, dans le but d’avoir accès à… quoi en fait ? Où est la magie des lignes que l’on dévore ? Où se cache la musique des phrases ingurgitées par les yeux ? Le pire, c’est ce sentiment exaspérant que l’histoire n’avance pas, il me faut des heures pour relayer quelques phrases, alors qu’avant je dévorais plusieurs livres par mois.

Avant…

Benoît me répète que je ne dois pas comparer l’avant avec l’après, je dois oublier ce mot. Je dois renoncer. Renoncer à ce qui me passionnait, à ce qui m’émouvait. Devenir une machine à lire le braille, capable de déchiffrer une ligne en un quart d’heure.

L’évasion dont j’ai tellement besoin devient un problème.

Je n’arrive pas non plus à m’empêcher d’avoir peur.

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