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Le capitaine Benjamin Lamour est perplexe. Un écrivain célèbre, une correctrice et un vieux bouquiniste ont été assassinés. Quel peut bien être le mobile de celui qui s'en prend ainsi à la littérature. Marseille est plus habituée aux problèmes de drogue qu'à ceux de la culture. Il doit aussi composer avec les souvenirs douloureux qu'une rencontre au cours de l'enquête va faire resurgir.
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Seitenzahl: 322
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Il tourne et retourne l’enveloppe dans sa main, il ne peut pas se résoudre à l’ouvrir. Pas encore. Il veut se laisser le temps. Tant qu’on ne sait pas, l’espoir perdure. Il veut garder l’espoir, encore un peu. Le temps de l’illusion. Il pose la lettre dans la coupe de l’entrée avec les cartes de visite de restaurants potentiels, des prospectus de choses qu’il n’achètera jamais, des rares lettres qui lui ont été adressées. Il faudrait qu’il trie tout ça, il remet chaque jour. Ce ne sera pas encore pour aujourd’hui. Il va se faire un café. Il se demande si son cœur va supporter ce sixième café depuis celui du matin. Il n’est encore que dix heures et demie. Il ne veut plus voir cette missive qu’il attend depuis si longtemps. Naïf il est, naïf il restera. Il les attend ces réponses, il espère, il y croit et il est toujours déçu. Mais il continue inlassablement, car il sait qu’un jour... Cette enveloppe qu’il ne veut pas regarder contient au moins une réponse, quelle qu’elle soit. Le plus souvent il ne reçoit aucune réponse. C’est ça le plus terrible. Il lui semble alors qu’il n’existe pas ou qu’il est quantité négligeable. On ne se donne pas la peine de lui répondre. Il est pourtant là puisqu’il attend, on pourrait au moins lui faire l’aumône de quelques lignes. Il boit son café à petites gorgées. Toujours gagner du temps. S’il avait un chat ou un chien, il gagnait encore quelques minutes à aller les nourrir, mais il n’a aucun animal, il est seul, toujours seul. Il est seul avec cette sensation qu’il connaît si bien, celle de ne pas exister aux yeux des autres. Il y a si peu de choses dans sa vie. Il est si peu de chose. Si ce n’était sa mère, il pourrait penser qu’il est seul au monde. Elle lui pèse parfois, mais elle est la seule avec qui il peut parler. Ils ne se parlent guère, ça lui suffit.
Il va pourtant bien devoir l’ouvrir, la lettre. Si elle contient une réponse positive, il aura des choses à faire. Quoi, il ne sait pas, il n’a jamais osé penser à ce qu’il ferait s’il recevait une réponse positive. Il se disait que s’il y croyait, à cette réponse positive, ça lui porterait malheur. Alors, il n’y pense jamais. Bon, courage ! Pour s’en donner du courage, il se met à siffloter. Il prend dans le tiroir un couteau pointu, il vérifie le tranchant de la lame. En deux pas, la maison est si petite, il rejoint l’entrée et se saisit de l’enveloppe. D’un geste assuré, il coupe le rabat. Il retourne l’enveloppe et relit le tampon qui y est apposé. Les Editions du Sud. C’était la dernière à qui il avait envoyé son manuscrit. Il déplie la lettre. Ses mains tremblent, son cœur activé par toute la caféine qu’il a ingurgitée, bat la chamade. Il est temps de se lancer.
Monsieur,
Après lecture de votre manuscrit, notre comité de lecture n’a pas jugé que nous puissions éditer votre roman.
Il ne manque pas de qualités, mais il ne correspond pas à ce que nous recherchons et que nous publions habituellement.
Nous vous conseillons vivement de lire les ouvrages que nous avons édités afin de voir ce que vous pourriez éventuellement nous présenter une prochaine fois.
Cordialement,
Le Directeur,
Pierre-Denis Agnier.
Il lit et relit ces quelques lignes. Son manuscrit ne manque pas de qualités ! Ce n’était pas la peine de lui dire. Il travaillait dessus depuis presque cinq ans avec acharnement. Il y passait ses jours et même quelquefois ses nuits. Il avait peaufiné chaque mot, chaque phrase jusqu’à ce qu’il juge que c’était parfait. Il avait soigné l’intrigue avec une volonté de précision et d’originalité. Il ne pouvait pas faire mieux. Il s’était attaché à ce que chaque détail soit crédible à défaut d’être véridique. Son roman policier était digne des plus grands.
Un petit fascicule était tombé de l’enveloppe quand il avait sorti la lettre. Il se baissa pour le ramasser. C’était un catalogue qui présentait les dernières sorties des éditions du Sud. Rageusement, il déchira le catalogue et le jeta à la poubelle. Ils avaient le culot de lui proposer de lire tous ces auteurs de polars qui, il en était sûr, étaient bien moins bons que lui. Non, il ne les lirait pas et que Les Éditions du Sud aillent se faire foutre !
Il remâcha sa rancœur pendant toute la journée, se demandant si, malgré tout le soin qu’il avait pris à écrire son livre, il ne manquait pas quelque chose à son histoire. Il ne voyait vraiment pas. Il avait envie de téléphoner à ce Pierre-Denis Agnier
pour lui demander des explications ou plutôt pour le sommer de lui dire ce qui ne lui plaisait pas dans ce qu’il avait eu tant de peine à écrire. Si ce type était un type bien, il lui répondrait. Il lui dirait ce qui n’allait pas. Alors, il se corrigerait et il enverrait une nouvelle version conforme à ce qu’on lui demanderait. Et il serait enfin édité. Mais il savait qu’il ne le ferait pas. D’abord parce qu’il doutait des compétences de ce directeur qui ne devait rien connaître aux livres. La preuve, il avait craché sur le sien. Et puis aussi parce qu’il était convaincu que son livre était bon. N’en déplaise à ce douteux directeur. Il passa le reste de la journée à osciller entre la colère et le désespoir. Car Pierre-Denis Agnier n’était pas le premier à lui avoir refusé l’édition de son œuvre. Il fit des cauchemars toute la nuit et se réveilla comme un lendemain de cuite, alors qu’il n’avait bu que du café.
Il s’habilla, sortit un autre manuscrit de la pile qu’il avait préparée et le mit sous enveloppe pour l’envoyer à un autre éditeur. Il en avait toute une liste. Une bonne partie était déjà biffée, celles qui avaient répondu défavorablement et celles qui n’avaient jamais répondu. Il y en avait encore assez, il y en avait une dans cette liste qui, il en était certain, serait « sa » maison d’édition. Une qui reconnaîtrait enfin son talent. Il ne voulait pas se laisser abattre. Et c’est d’une démarche allègre qu’il se rendit à son travail. Il était agent de service à la faculté des sciences de Saint-Jérôme. Il avait pris ce travail, car ses horaires coupés, tôt le matin et tard le soir, lui laissaient une grande partie de la journée pour écrire, la passion de sa vie. Un jour, il verrait un de ses livres dans la vitrine d’une librairie, il en était certain et c’est ce qui l’aidait aussi à supporter ce travail ingrat.
Lundi 5 septembre. 5 heures du matin.
Lundi 5 septembre
Mardi 6 septembre ; six heures du matin.
Mardi 6 septembre
Mercredi 7 septembre
Jeudi 8 septembre
Vendredi 9 septembre. 6 heures du matin.
Vendredi 9 septembre
Samedi 10 septembre
Lundi 12 septembre
Mercredi 14 septembre
Jeudi 15 septembre
Vendredi 16 septembre
Samedi 17 septembre ;
Le réveil ne fut pas facile. La nuit avait été très agitée. Norbert et Estelle en avaient pleinement profité. Ils étaient tous les deux amoureux de la vie et savaient en tirer le meilleur parti. Ils ne savaient pas si leur rencontre donnerait lieu à une suite, mais ils s’en moquaient. Ils avaient fait connaissance, deux jours auparavant, s’étaient tout de suite plu, se l’étaient fait savoir et n’avaient pas jugé utile de différer le désir qu’ils avaient vite éprouvé l’un pour l’autre. Ils étaient libres, sans attache, personnes adultes et sans préjugés. Ils ne l’avaient pas regretté. Les deux nuits qu’ils avaient passées ensemble avaient répondu amplement à leurs attentes.
Estelle devait cependant regagner Avignon où elle résidait, elle avait des rendez-vous importants. Elle prendrait le premier TGV en direction de Paris à 6 heures. La première nuit, ils l’avaient passée à l’hôtel. L’hébergement était offert par le village de Pontreveau aux participants du salon littéraire annuel qui s’y déroulait. Norbert et Estelle étaient écrivains. Ils avaient ensuite décidé d’une autre nuit ensemble pouvait être envisagée, ils avaient donc réservé une chambre dans une maison d’hôtes de Pontreveau ; la seule d’ailleurs. Lorsque le téléphone portable d’Estelle les avait réveillés à 5 heures, ils n’avaient que très peu dormi. Les hôtes de la maison les avaient prévenus. La saison était terminée, ils leur avaient loué la chambre que parce qu’ils les avaient trouvés sympathiques, seulement, ils partaient en vacances le lendemain matin. Ils n’assureraient donc pas le petit-déjeuner. Ils avaient simplement installé une cafetière électrique « What Else ? » dans la chambre et leur avaient laissé quelques gâteaux secs.
Estelle se leva, fit couler deux tasses de café, mais ne toucha pas aux biscuits. Après une douche rapide, elle s’habilla et prépara son sac. Elle avait commandé un taxi la veille, il devait venir la prendre à cinq heures et demie pour l’emmener à la gare TGV d’Aix-en-Provence.
Norbert, toujours couché, la regardait faire. Il la trouvait belle, même au réveil. Elle ne se donna pas la peine de se maquiller. Oui, elle était très belle. Une des plus belles femmes qu’il ait jamais rencontrées. Grande, élancée, les cheveux et les yeux clairs, des formes de rêve. Une très récente quarantaine épanouie. Mais, ce qui attirait le plus chez elle c’était ce sourire qu’elle arborait si souvent. Elle semblait toujours heureuse d’être là, heureuse d’être en vie. Et lorsqu’elle souriait, ses yeux étincelaient. Quiconque la rencontrait avait immédiatement envie de passer du temps avec elle.
Norbert avait encore envie d’elle. Il fit mine de se lever, mais elle lui fit signe qu’elle n’avait pas le temps. Il le regrettait, mais il comprenait.
Norbert sauta dans son pantalon et descendit avec Estelle en portant son sac comme un parfait gentleman. Il n’y avait pas un chat dans la rue qui menait à la place du village encore endormi. À cette heure pourtant très matinale, Norbert plaisantait encore.
Elle lui tapa violemment sur le bras pour se venger. Le taxi attendait. Norbert posa un petit baiser sur le bout du nez d’Estelle qui s’engouffra dans la voiture. Elle avait beau s’en défendre, elle était émue. Le taxi démarra aussitôt. Il attendit que la voiture ait disparu. Il faisait encore frais et il était en tee-shirt, il reprit le chemin de la maison d’hôtes. Il se replongeait dans ses récents souvenirs. Il avait beaucoup apprécié Estelle. Il se demandait s’il n’allait pas la rappeler. Il supposait qu’elle ne serait pas contre. Il n’avait pas envie d’une relation sérieuse, son divorce n’était pas encore si loin. Certes, il s’était bien passé, mais il ne se voyait pas se remettre en couple de sitôt. Cependant, il se voyait bien revoir Estelle, passer encore du temps avec elle. Voyager peut-être. Elle devait aimer ça, voyager. Vers des pays lointains, des contrées sauvages, de vieilles civilisations, sac à dos dans des ruines antiques, dans des hôtels de grand luxe avec piscine à déversoir sur le toit, à dos de chameau ou sur des pirogues en Afrique. Il voyait tout ça et il s’y voyait avec Estelle.
Le corps d’Estelle le hantait encore. Mais pas seulement son corps, il avait aimé son sens de la répartie, son naturel et son manque total de préjugés. C’était une femme avec laquelle on avait envie de faire un bout de chemin. Quelle idée merveilleuse il avait eu d’accepter de participer à ce salon littéraire ! Ils avaient passé deux jours formidables, il avait très bien vendu ses bouquins, il s’était amusé avec les autres auteurs et il avait eu Estelle en prime. Il trouvait la vie belle, il s’était mis à siffloter.
Il n’a pas entendu les pas derrière lui, trop occupé à se repasser le film de la nuit passée. Une douleur atroce lui traversa le dos de part en part. Il fit une tentative pour se retourner et voir d’où venait le coup. Il n’en eut pas le temps, un deuxième coup décupla la souffrance, ses yeux se voilèrent, un liquide chaud nappait son dos. Il sentit à peine les autres coups, il était déjà inconscient. Le deuxième coup lui avait transpercé le cœur. Il n’avait rien vu. Il s’écroula à quelques mètres de la maison d’hôtes et ne tarda pas à rendre l’âme. Une ombre se pencha sur lui, le regarda un bon moment puis tira le cadavre dans la rue voisine, l’assis contre un mur, le regarda encore comme pour s’assurer qu’il était bien comme ça et s’éloigna tranquillement.
Le capitaine de police, Benjamin Lamour, arrive à son bureau. Précis comme s’il était habité par une horloge. Il est debout depuis une heure et demie, frais comme un gardon juste pêché. C’est le plus bel homme qu’on ait vu depuis longtemps dans la police. Un savant mélange de Georges Clooney dans Urgences et d’Alain Delon dans Borsalino, mais avec quelques centimètres de plus. Il a du mal à passer sous les portes. Sa musculature n’a rien d’exceptionnel, il ressemble plus à un mannequin qu’à un sportif de haut niveau. Il porte fièrement sa toute jeune quarantaine. Brun, le teint pâle, mais tout ce qui fait surtout qu’aucune femme qui a croisé le chemin de Benjamin Lamour n’a jamais pu l’oublier, c’est l’éclat de ses yeux bleu pervenche. Il a le don pour faire croire à tous ceux qu’il regarde qu’ils sont uniques et qu’il s’intéresse vraiment à eux. Il les enveloppe dans son regard comme dans une couverture douillette par grand froid. Comme on peut le deviner, Benjamin Lamour est adulé, traqué, harcelé par les femmes. Il ne semble pas s’en préoccuper et ne rabroue jamais, même les plus envahissantes. Il sait les faire lâcher prise, tout en douceur et, paradoxalement, elles ne lui en veulent jamais.
Ce matin, lorsqu’il apparaît vêtu d’un jean noir de très belle coupe; d’un tee-shirt d’un blanc immaculé et d’un léger blouson de cuir, il fait encore chaud dans cette arrière-saison, les petites stagiaires sont prises de bouffées de chaleur. Elles savent cependant qu’elles n’ont aucune chance, Benjamin n’a jamais couché avec une femme du senvice. À le voir ainsi, tous les matins sans espoir, plus d’une a songé à démissionner. Toucher un rêve et ne jamais le voir se concrétiser, c’est dur. Il passe devant elles en leur adressant un mot gentil qu’il agrémente de son plus beau sourire. Elles fondent littéralement.
Son charme opère nettement moins sur ses collègues masculins. Ils sont jaloux, car eux n’hésiteraient pas à se faire une de leurs plus jeunes collègues. Quand il est arrivé, certaines ont même été franchement désagréables pour ne pas dire pire avec lui. Mais son bon caractère a su empêcher tout antagonisme. Il est respecté par ses subalternes et même par ses supérieurs. Benjamin Lamour adore son métier et l’exerce avec le plus grand sérieux.
Il vit seul, on ne lui connaît pas de liaison sérieuse. Du gâchis, disent ces demoiselles à la pause-café. On a cru longtemps qu’il était homosexuel. Un jour un autre fonctionnaire de service de passage lui avait fait des avances. Il lui avait répondu clairement que ça le l’intéressait pas, qu’il n’aimait que les femmes. Un gardien de la paix avait entendu la conversation et l’avait répété dans tout le sendee. On savait donc que Benjamin Lamour n’était pas homosexuel. Le mystère restait entier. On ne lui connaissait pas non plus de famille. Tel était Benjamin Lamour.
À peine installé à son bureau, un jeune lieutenant, tout juste nommé, vient lui dire qu’ils ont reçu un coup de téléphone. On a trouvé un corps dans un petit village des environs. Le lieutenant est rouge comme la crête d’un coq. Benjamin ne croit pas une minute que ce trouble soit dû à la mort d’un homme. Il connaît bien ce regard gêné, mais avide. À n’en pas douter, ce gamin est homo et certainement amoureux de lui. Benjamin, elle le plaint de tout son cœur. Ce petit n’a pas choisi le bon milieu professionnel, il risque d’en entendre s’il est découvert et surtout, il n’a pas choisi le bon objet de sa flamme. Dans ce genre de circonstance, Benjamin en vient même à regretter que la nature l’ait fait ainsi. Il n’apprécie pas le fait d’être ainsi toujours l’objet de convoitise et ça le rend triste quand il constate que cet état de fait rend certains très malheureux.
Kévin reçoit le fameux sourire de Benjamin comme un acide sur sa plaie béante, mais ça illuminera tout de même sa journée.
Benjamin appelle son binôme.
Camille est presque aussi grande que Benjamin et presque plus large. Si elle était noire, on la prendrait pour Séréna Williams. Camille Grosjean n’est pas laide, mais son physique trop massif ne lui donne pas de charme. Elle est aussi blonde que lui est brun et elle sourit très rarement. Elle est aussi la seule femme du commissariat à ne pas soupirer après Benjamin. Elle est lesbienne. À eux deux, ils forment un couple disparate, mais ils sont liés par une solide amitié. Seule Camille connaît une partie de la vie de Benjamin ce qui lui vaut certaines inimitiés. Que serait-ce si elle savait tout? Quel gâchis répètent en cœur les donzelles près de la machine à café ! À défaut d’être dans son lit, elles se contenteraient d’être la confidente de Benjamin.
Benjamin met son casque et enfourche sa vieille moto. Il pourrait se payer un monstre moderne, mais il préfère sa vieille Buell qu’il entretient de façon maniaque. Personne n’a le droit d’y toucher et il a appris la mécanique pour ne pas la confier à un garagiste qu’il ne connaîtrait pas. Seul a ses faveurs, Anatole Ferrari, un vieux garagiste qui ne travaille presque plus, mais trouve toujours du temps quand la moto de Benjamin a besoin de ses services. Benjamin le connaît depuis toujours, il n’est pas seulement son mécano, c’est aussi son ami. Camille, par contre, frimait dans un petit cabriolet Volkswagen.
Il trouve le village sans encombre, il arrive bon premier. La Buell en a encore sous la pédale et, parfois, Benjamin ne respecte pas les limitations de vitesse. Heureusement, ça, il ne le dit pas, un ange gardien lui fait sauter les PV. Pontreveau est un charmant village comme il y en a beaucoup dans le Sud, entre Marseille et Aix-en-Provence. Une jolie place à l’ancienne plantée de platanes centenaires, de petits bistrots qui profitent de l’ombre pour y abriter leurs terrasses. Une vénérable mairie sur le cours. Il doit faire bon vivre ici, pense Benjamin. Pourtant, il ne quitterait Marseille sous aucun prétexte.
Il s’adressa à trois autochtones qui avaient déjà attaqué le pastis à la fraîche pour leur demander où se situait la rue Constantin Auriol, là où avait été trouvé le cadavre.
C’était une petite rue pavée, en pente et fort étroite. Les maisons qui donnaient sur cette rue ne devaient pas être très lumineuses, pensa Benjamin. Le corps avait été trouvé au petit matin par un ouvrier de la coopérative oléicole. Il avait tout d’abord cru avoir affaire à un vagabond ivre quand il avait vu un homme assis par terre et adossé au mur d’une maison. En s’approchant, il a vu que l’homme était bien vêtu et ne réagissait plus à ses sollicitations; il n’osait pas le toucher, il ne savait pas s’il était mort. Il avait tout de suite appelé les secours.
Pour être mort, le gars était bien mort, lardé de coups de couteau. On s’était acharné sur lui. Il avait pourtant l’air costaud. À peine Benjamin et Camille qui venait de le rejoindre avaient-ils eu le temps de jeter un coup d’œil au cadavre qu’une voix fluette se faisait entendre derrière eux.
Ils n’avaient pas besoin de se retourner pour savoir qui s’adressait à eux.
Charlotte Cordey, avec un e, s’il vous plaît. Elle n’arrêtait pas de le préciser en maudissant, parfois très vulgairement, ses parents pour l’avoir prénommée Charlotte. Quand on a un nom pareil, on prénomme sa fille Aline, Chantal ou Berthe, mais pas Charlotte. Était-ce par représailles ou parce que ce prénom la destinait à côtoyer la mort qu’elle avait choisi ce métier? Elle était médecin légiste. Elle n’avait jamais voulu réponde à cette question.
C’était une petite bonne femme, toute ronde et tout aussi joviale, les deux tourtereaux comme elle les appelaient, l’adoraient. Elle était comme une grande sœur pour eux. Charlotte avait la conscience professionnelle chevillée au corps. Elle ne lâchait son os que quand elle l’avait entièrement mâché et remâché. Elle pouvait rester des heures, des jours sur un cadavre. Elle ne regardait jamais la montre. On aurait pu croire que sa passion pour son travail prenait tout son temps. Il n’en était rien. Elle avait une autre passion encore plus dévorante : l’écriture. Elle écrivait des romans policiers. Elle en avait déjà une vingtaine à son actif. Elle était bien placée pour trouver des sujets. Quand elle n’en avait pas sur sa table d’examen, elle trouvait encore le moyen de disséquer des cadavres fïctionnels. Ses connaissances pointues sur les armes et les poisons, elle les mettait à profit pour ciseler des aventures extraordinaires à son policier recourant, un jeune et magnifique policier qui ressemblait bien à Benjamin. Ses lectrices en étaient folles.
Charlotte se penche vers le mort. Elle passe délicatement sa main gantée de caoutchouc sur son visage, un geste presque maternel. Elle aime ses morts.
Le pauvre stagiaire de Charlotte ne savait plus où se mettre. Il regardait sa patronne comme un condamné à mort son bourreau. Quand elle était préoccupée, Charlotte Cordey, avec un e, pouvait être cinglante. Elle le regrettait immédiatement, mais c’était trop tard. Et le pauvre garçon qui venait juste faire un stage à la médecine légale venait d’en faire les frais. Benjamin et Camille, en voyant le jeune homme complètement chamboulé, s’interposèrent.
Celui que tu viens d’insulter.
C’était un petit fascicule en couleur qui s’intitulait : vingt-cinquième salon littéraire de Pontrevau du 2 septembre au 4 septembre.
En voyant le papier, Charlotte Cordey, avec un « e », s’était précipitée. Je connais ça !
Benjamin se moquait toujours des talents littéraires de Charlotte. Il adorait la mettre en boîte. Il avait pourtant beaucoup d’admiration pour ce qu’elle faisait. Charlotte ne lui répond pas, elle feuillette nerveusement le fascicule et s’écrie :
Benjamin n’a pas l’air aussi satisfait que Charlotte. Il regarde la photo, puis le petit commentaire. « Norbert Lebeau, écrivain de romans policiers. A publié une vingtaine de romans dont le dernier : La croisade des crève-la-faim s’est vendu à plus de cent mille exemplaires.
Charlotte commence à leur raconter le dernier roman de Norbert Lebeau qu’elle vient juste de lire. « C’est flippant, il y a des filles qui disparaissent mystérieusement. Des filles de tous les milieux, des étudiantes friquées, des ouvrières et même des prostituées. Toutes jeunes et belles. Après avoir soupçonné un chauffeur de bus, un serveur de bar, un vieux libidineux, l’enquête piétine. Puis, on retrouve des ossements... » Mais je ne veux pas en dire plus au risque de vous gâcher le plaisir.
Benjamin ne voulait surtout pas avouer qu’il ne lisait jamais. Il avait beaucoup lu quand il était plus jeune, mais seulement des essais, des documentations, des ouvrages techniques, il n’avait jamais lu un roman depuis qu’il avait terminé ses études.
Benjamin ferme les yeux. Il vient de voir le cadavre de l’homme, il lui faut maintenant l’imaginer vivant. Il a besoin de ça. Pour être plus à même de mener l’enquête, il doit se représenter un être vivant pour qui il fait ça. Il ne peut se contenter de l’image d’un mort, il doit le voir à l’œuvre. Dans son bureau, tapant sur son clavier, un sourire satisfait sur les lèvres. Il est content de son travail du jour. Puis, dans son stand au contact de ses lecteurs, échangeant chaleureusement avec eux. Il est intelligent, plein d’imagination, mais toujours pointilleux sur la justesse des détails afin de rendre ses livres impeccables. Un peu mégalo, certainement, mais quel auteur de romans à succès ne l’est pas? Un homme qui aime ses semblables. Il faut les aimer pour accepter de passer deux jours à griffonner des dédicaces et faire plaisir en trouvant à chaque fois un mot gentil qui enchantera son lecteur. Sur sa photo, l’homme est souriant et on a envie de penser que son sourire n’est pas que commercial. Il a dû être aussi un bon vivant, c’est visible dans le regard qu’il porte sur celui ou celle qui l’a photographié. Benjamin pencherait pour « celle ».
Il voudrait lui parler, lui dire qu’il fera tout son possible pour découvrir qui a fait ça, qu’il peut se fier à lui. C’est ce qu’il lui dit mentalement et aussi : « repose en paix aux côtés des grands écrivains morts, vous aurez beaucoup à échanger ». Il lui dit ça comme à un bon copain que Norbert Lebeau aurait pu être pour lui.
Pendant qu’on emportait le corps et que la scientifique scrute chaque millimètre de terrain sur les lieux du crime, Benjamin, Camille et Charlotte se retirent.
Charlotte adorait manger, ses découpages morbides ne lui coupaient pas l’appétit. Son tour de taille en attestait. Benjamin n’était pas non plus contre un bon restaurant. Camille, elle, ne mangeait que parce que c’était une question de survie, elle n’en éprouvait pas un plaisir particulier. Elle n’était pas gastronome, cependant elle appréciait, par-dessus tout, la compagnie des deux autres. Elle accepta donc très volontiers.
Claudia était la compagne de Camille. Une très jolie fille, aussi sophistiquée que Camille était androgyne. Aussi discrète que Camille était expansive. Elles s’adoraient. Mais les deux autres savaient Claudia très possessive et certainement jalouse de l’amitié de Camille avec Benjamin et Charlotte. Ces deux derniers avaient pu être témoin des éclats de Claudia quand Camille la délaissait, du moins quand elle le pensait. Elle avait déjà du mal à supporter le métier de sa moitié, alors ses sorties en copains c’était trop pour elle.
Claudia était professeur d’anglais à la faculté d’Aix-en-Provence.
Ils se mirent à rire tous les trois. Ils s’aimaient, ces trois-là, en tout bien tout honneur pour les raisons énoncées ci-dessus, mais de tout leur cœur.
Benjamin et Camille reprirent le chemin de Marseille.
Avant d’être là, Benjamin vivait à paris. Il avait quitté la capitale pour venir à Marseille.
Camille a depuis longtemps deviné que Benjamin avait vécu quelque chose de grave et qu’il en gardait de solides séquelles. Elle était curieuse de savoir de quoi il retournait seulement elle ne voulait pas faire souffrir inutilement Benjamin et elle n’insistait pas. Elle savait qu’un jour, il lui parlerait. L’A7 était bouché, un accident comme le plus souvent. La densité de circulation était telle, à n’importe quelle heure, que le moindre accrochage provoquait des bouchons sans fin. Il fallait prendre son mal en patience. C’était toujours comme ça dès qu’on sortait ou qu’on entrait dans Marseille.
