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Un déjeuner comme un autre à L'Excelsior. Des rencontres, des retrouvailles, des règlements de compte et de l'imprévu. Dans la brasserie, sous ses décors Art Nouveau, des sentiments, des ressentiments se révèlent. Sont-ils réels ou non ? Vous ne le saurez qu'en lisant ce roman choral.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Midi, le ballet des serveurs a déjà commencé. Les tables sont prêtes, tout est impeccable. Les nappes blanches damassées ont été repassées, le cristal brille et l’argenterie luit. Un bouquet discret orne le centre de chaque table. Un léger fond musical, si aérien qu’on l’entend à peine ne troublera pas les conversations, mais charmera l’oreille du client solitaire. Les invités de marque sont attendus. Il ne s’agit pas d’un banquet exceptionnel réservé à des sommités, à l’Excelsior chaque client est considéré comme un invité de marque et en tant que tel. Un repas à L’Excelsior est une aventure inoubliable dont on se souvient longtemps. En entrant, on est surpris en découvrant que les dames ne portent pas de robes longues, de larges chapeaux ornés de fleurs ou de plumes, que les messieurs ne sont pas en frac comme si le temps s’était arrêté.
Les lourds rideaux devant les fenêtres aux vitraux Art nouveau apportent une note chaleureuse à l’ambiance de même que les boiseries cirées. Dans les compartiments sur le côté gauche de la salle l’intimité est garantie. Des plantes vertes artistiquement disséminées donnent la touche finale. Les lustres en pâte de verre ajoutent au décor et réchauffent le service du soir. Pour le déjeuner, la lumière du jour est suffisante. L’imposante porte à tambour ne va pas tarder à laisser le passage aux premiers clients. C’est l’heure où le restaurant frémit de cette attente et retient son souffle pour affronter le coup de feu. Les garçons ceints de leurs tabliers blancs se déplacent comme des danseurs classiques, efficaces et concentrés, ils ne manquent pas de grâce. Le silence affairé fera bientôt place au brouhaha des attablés. Même en ce jour de semaine, la brasserie affichera complet. Sa renommée n’a pas de limites : cuisine sophistiquée, accueil incomparable et prix modique par rapport au standing de l’établissement. On vient de loin pour manger à l’Excelsior et se plonger dans le décor d’une époque que beaucoup n’ont pas connue. La large porte à tambour est déjà poussée par les plus pressés. Ils devront encore faire le pied de grue pour être admis à une table, qu’importe, ils prendront un apéritif pour patienter. L’attente en vaut la peine.
Samantha
Patrice
Jacques
Simon
Paul
Richard
André
Grégoire
Emma
Virginie
Alice
Kévin
Annabelle
Samantha et Grégoire
Patrice et Emma
Jacques et Virginie
Simon et Alice
Paul et Kévin
Richard et Annabelle
André
Samantha et Grégoire
Patrice et Emma
Jacques et Virginie
Simon et Alice
Paul et Kévin
Richard et Annabelle
André
André
Samantha et Grégoire
Patrice et Emma
Jacques et Virginie
Simon et Alice
Paul et Kévin
Richard et Annabelle
Grégoire et Samantha
Patrice et Emma
Jacques et Virginie
Simon et Alice
Paul et Kévin
Richard et Annabelle
André
Elle se hâte à petits pas, elle se hâte dans sa tête, mais elle ralentit au fur et à mesure qu’elle se rapproche du but. Pas question d’arriver avant lui. Elle veut qu’il l’attende comme elle l’a attendu. Il avait dit midi. Elle ne désire pas non plus le faire mariner trop longtemps, il pourrait se lasser et partir. Elle sait qu’il est là un peu contre son gré. Elle aurait l’air de quoi si elle ne le trouvait pas ? Il faut juste qu’elle calcule : dix minutes, ça pourrait aller. Oui, c’est ça, dix minutes pas une de plus, pas une de moins, c’est raisonnable. On peut attendre une retardataire dix minutes sans penser qu’elle vous a posé un lapin. C’est l’écart entre deux trams, elle aura raté le premier. Plus de dix minutes, ça donne déjà une mauvaise idée de celle qu’on espère. Elle ne sait pas s’organiser, elle n’est pas respectueuse des autres, elle n’est pas sérieuse. Elle veut qu’il ait une bonne image d’elle. Pas question qu’elle se fasse déjà mal voir. Elle s’efforcera d’être le plus possible à son avantage.
Il lui reste encore un quart d’heure pour avoir ces dix minutes de retard. Elle va ralentir son pas. Elle n’a pas pris le tram. Elle a hésité, le temps n’est pas sûr, se pourrait qu’il pleuve, impossible qu’elle arrive trempée. Elle a payé assez cher, trop cher ces nouveaux vêtements, ces nouvelles chaussures. Elle n’avait rien qui pouvait convenir dans sa garde-robe. D’ailleurs elle ne se sent pas à l’aise vêtue ainsi, mais elle pense que c’est bien. Cette robe n’est pas du tout son style, elle ne porte jamais de robe. Et pourquoi a-t-elle choisi celle-là, rouge qui la vieillit, du moins c’est ce qu’elle imagine. Elle a même failli se maquiller puis elle a renoncé, ça aurait été trop. Elle ne savait vraiment pas ce qui pourrait aller pour ce rendez-vous. Elle avait envisagé tellement de tenues, de coiffures, tellement qu’elle en avait eu des cauchemars toutes les nuits. Elle n’avait pas osé demander son avis à sa meilleure amie. Elle n’avait touché mot à personne de peur d’être terriblement déçue, elle ne pourrait alors pas en parler. Même Laura ne pourrait pas la comprendre et c’était ça le plus terrible, ne pas pouvoir se confier à sa meilleure amie. Elles se disaient tout depuis leur plus tendre enfance. Laura avait bien remarqué que depuis quelque temps, elle avait un comportement étrange. Elle lui en avait fait part et elle avait eu toutes les peines du monde à ne pas s’épancher.
Elle ne voulait pas non plus arriver essoufflée, rouge, en nage. Elle voulait aussi se donner le temps de se préparer. Elle se préparait déjà depuis des jours, depuis qu’il lui avait donné ce rendez-vous, mais elle avait l’impression qu’elle ne l’était pas encore assez. Elle voulait vraiment mettre toutes les chances de son côté. Elle n’avait pas répété, car elle savait très bien que quoiqu’elle ait pu imaginer dire se perdrait immédiatement dès qu’elle le verrait. Elle allait devoir improviser et c’était aussi bien, ça ferait plus naturel.
Mais c’était quoi, mettre toutes les chances de son côté ? Elle l’ignorait, elle n’avait encore jamais eu à le faire. Elle avait toujours mené sa vie comme ça, au jour le jour sans y penser en se laissant porter par le courant. L’insouciance de la jeunesse. Ces tracas, c’était tout nouveau pour elle. Elle devait se préoccuper de son apparence, de ce qu’elle allait dire, faire. Tout prévoir pour que cette entrevue ne soit pas un fiasco et elle doutait d’y parvenir. C’était vital pour elle. Si elle foirait ce truc, elle ne s’en remettrait jamais. Et elle ne savait pas à qui elle avait affaire. Elle se demandait s’il allait la reconnaître. Question idiote puisqu’il ne l’avait jamais vue. Oui, mais là c’était différent. Il pourrait admettre, tout au fond de lui, le lien puissant qui la rattachait à lui. Ressentir quelque chose, une sensation jusqu’alors inconnue de lui qui lui ferait dire : « je la reconnais » dans les deux sens : «elle ne m’est pas inconnue», mais aussi «je la reconnais comme une partie de moi, je la prends avec moi ».
Elle l’avait cherché si longtemps avec passion, avec foi. Elle était sûre qu’elle le trouverait, c’était obligatoire, mais, surtout, c’était dans l’ordre des choses. Elle avait souvent suivi des hommes dans la rue. Elle savait très bien que ce n’était pas lui. Elle ne l’avait pas reconnu, mais elle avait fait comme si. Elle les choisissait à son goût ou parce qu’il y avait en eux un détail qui l’émouvait, une démarche, un sourire, un clignement des yeux. Elle les suivait un moment, elle s’asseyait en face d’eux dans le tram et elle pensait : et si c’était lui ? Alors, elle imaginait que c’était lui, elle lui inventait une vie qui lui plairait, elle se laissait aller à rêver et c’était bon. Elle faisait bien attention que l’homme ne voie pas qu’elle le suivait, ça briserait le charme. Il pourrait aussi se faire des idées. Elle en tremblait en l’envisageant. Une fois, elle était allée jusqu’au bout de la ville pour en filer un. Elle avait failli se faire prendre. Au dernier moment, elle avait dû entrer dans le premier magasin venu et dû acheter une bricole.
Qu’allait-il penser en la voyant ? Elle se trouvait tellement quelconque. Pas laide, mais pas jolie. La fille qu’on ne remarque pas, celle qu’on oublie dès qu’elle a quitté le paysage. Il va être déçu, elle en est persuadée, mais elle n’y peut rien, c’est comme ça. Il devra s’y faire. Elle aurait voulu être très belle pour qu’il soit fier d’elle, pour faciliter les choses. La beauté est un atout majeur dans les relations humaines. Les hommes sont très sensibles à l’apparence des femmes. Ce n’est pas pour rien que l’industrie de la cosmétique prospère. Heureusement, il y avait l’amour ! Elle pensait que seul l’amour pouvait faire accepter le manque de beauté. Mais là, il n’y avait pas d’amour, du moins pas encore, du moins elle espérait qu’il pourrait y en avoir un jour.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres du restaurant. Son cœur n’est plus qu’une immense caisse de résonance. Il cogne si fort qu’elle n’entend pas le bruit de la circulation pourtant dense à cette heure. Elle voit les grands lustres de cristal qui brillent. Elle franchit la porte à tambour. Elle le cherche des yeux. Elle n’a aucun mal à savoir où il est. La salle est encore presque vide et c’est le seul homme n’est pas accompagné. Elle hésite, elle respire un grand coup, se dit qu’elle attend ce moment depuis si longtemps qu’elle ne peut plus reculer. Elle entre. Elle se sent soudain perdue dans l’immensité de la salle. Elle n’est jamais entrée dans un truc pareil. Tout lui semble trop ancien, trop chargé, démesuré. Qu’est-ce que je fais là ? Si l’enjeu n’avait pas été vital pour elle, elle serait ressortie immédiatement. L’endroit l’oppressait, elle était écrasée par le décor, comme si elle n’était déjà pas assez mal comme ça. Quelle idée débile de l’inviter ici, dans ce machin de vieux ! Ça ne promettait rien de bon. Ils n’étaient pas sur la même planète. Enfin, elle devait y aller !
Il ne l’a pas encore vue, il est plongé dans son journal. Elle s’arrête un instant pour se donner une contenance. Elle est déçue, il ne l’attendait pas avec impatience. Elle a le temps de le dévisager. Il n’est pas du tout comme elle l’avait imaginé, moins beau, mais plus imposant moins âgé aussi du moins en apparence. Cheveux à peine grisonnants ; dents parfaites et des yeux bleus tels qu’elle n’en avait jamais vu. Des traits irréguliers, une mâchoire très prononcée, une vraie tête de baroudeur, mâle et puissante, les femmes doivent aimer. Pour le reste cela reste le mystère. Elle sait si peu de choses sur lui.
Ça y est, elle est presque en face de lui. Il a vu son ombre, il lève le regard vers elle. Il ne sourit pas, c’est elle qui attaque. Sans se donner plus de temps pour réfléchir, elle lance.
- Me voilà, qu’en pensez-vous ?
C’est tout ce qu’elle a trouvé. Comme s’il allait lui dire ce qu’il pensait! D’abord parce qu’il en serait incapable, mais aussi parce qu’il était certainement bien élevé et qu’il ne voudrait pas la blesser. D’ailleurs, elle n’avait guère envie de savoir ce qu’il pensait d’elle. Elle avait bien trop peur. Elle se contenterait de ce qu’il lui dirait par politesse.
Il lui fait signe de s’asseoir. Il paraissait calme, en tout cas. Pas agité comme elle. Il est arrivé à un âge où l’on reste stoïque, quelles que soient les circonstances, pensa-t-elle.
- Bonjour, asseyez-vous et faisons connaissance, on verra après.
Elle a les jambes coupées, elle s’écroule sur sa chaise. Pas très élégant comme atterrissage. Elle a l’impression qu’elle va s’évanouir. Ce n’est pas le moment, elle doit garder tous ses moyens si elle veut parvenir à son but. C’est si difficile ! Elle ne s’était pas attendue à ça toutes les fois où elle avait imaginé cette scène. Elle ne doit surtout pas avoir l’air d’être en position de demandeuse.
Elle sait pourtant qu’elle devait être là à midi pile. Je dois reprendre le travail à quatorze heures, elle le fait exprès. Je n’aurais jamais dû lui donner rendez-vous pour le déjeuner, j’aurais plutôt dû penser à un dîner, ça laissait toute la soirée, mais je voulais que tout de suite après avoir mangé, on se sépare. Après ce que j’ai à lui dire, je ne me voyais pas passer la soirée avec elle. Je ne pouvais pas savoir qu’elle me ferait lanterner et que je n’aurais ainsi que très peu de temps pour parler. De toute façon, avec elle, il faut toujours prévoir les ennuis. Je devrais y être habitué depuis le temps. Et puis, ce n’est plus pour si longtemps. Je ne suis pas fâché de voir le bout de cette union qui ne ressemblait plus à rien. Il faut savoir mettre un terme aux situations qui ne vous conviennent plus et qui s’enlisent dans la boue des convenances. J’ai déjà trop tergiversé. On croit toujours qu’on peut arranger les choses que rien n’est irrémédiable, mais c’est compter sans la nature humaine qui a tendance à jouer les ectoplasmes et reprendre sa forme originelle quoi qu’on fasse. J’admets que j’ai essayé, moi aussi, de changer, ça ne me rapportait rien, alors je n’ai pas insisté. D’autant plus qu’elle ne faisait rien, elle non plus, pour changer. C’est vrai que je ne lui ai jamais demandé clairement de le faire. Je croyais qu’elle voyait comme moi que notre mariage était loin d’être ce qu’il aurait dû être et que, par conséquent, elle chercherait à faire quelque chose. Je m’étais fait beaucoup trop d’illusions. Non seulement elle ne changeait rien à ce qu’elle était, mais j’avais la nette impression qu’elle se laissait aller de plus en plus. Elle devenait insupportable. C’est ça, insupportable, et pourtant j’en ai de la patience. Tiens, l’autre jour, je suis arrivé très tard chez nous. J’avais préparé un petit discours pour m’excuser. Je faisais amende honorable dans des mots très gentils pour elle qui avait eu la bonté de m’attendre. Et bien, j’en ai été pour mes frais. Quand j’étais devant la maison, point de lumière, la cuisine était nickel, mais pas la moindre trace de nourriture, rien à manger. Madame était dans son lit à lire. Elle ne s’est même pas donné la peine d’écouter mes explications et m’a prié, si j’avais faim, d’aller me faire cuire un œuf. Voilà la femme qui dit m’aimer. Je ne sais pas vous, mais moi je n’ai jamais rien compris aux femmes. Elle vous dirait que je n’ai jamais essayé, vous auriez tort de la croire. Don Quichotte, c’est moi, je me suis toujours battu contre les ailes mystérieuses du féminin. À peine on en touche une qu’elle est déjà passée à la suivante.
Mais qu’est-ce qu’elle fait ? Elle n’a pourtant pas grandchose à faire et elle n’est même pas capable de respecter l’heure ! À moins que ce ne soit pour me contrarier, elle est assez adroite pour ça. Elle sait toujours trouver le point sensible. Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement irritable, mais je sens que souvent elle fait tout pour me pousser à bout. Jusque-là, j’ai réussi à garder la maîtrise de moi, mais je ne garantis rien pour la suite. Ça fait déjà deux fois que le serveur tourne autour de la table. Il doit commencer à s’impatienter, lui aussi. J’avais sérieusement préparé tout ce que j’avais à lui dire, mais à force de m’énerver, je vais finir par en oublier la moitié. Ce n’est pas si facile. J’espère qu’elle va comprendre et qu’elle ne me fera pas une scène. C’est un peu pour ça que j’ai choisi ce restaurant à l’ambiance feutrée. La solennité du lieu devrait l’empêcher de perdre son sang-froid et de se donner en spectacle. Je pense qu’elle est assez intelligente, je dois lui reconnaître cette qualité, pour bien se tenir, elle sait.
Déjà, elle a été très surprise par cette invitation à déjeuner. Ce n’est pas dans nos habitudes, nos sorties au restaurant, c’est toujours le soir ou le week-end. Elle est méfiante, mais je ne pouvais pas faire autrement. On doit battre le fer pendant qu’il est chaud. J’ai trop attendu. Bon Dieu ! Un quart d’heure de retard, ce n’est pas possible ! J’ai déjà bu deux apéritifs, si j’en prends un troisième, je n’aurai plus les idées claires et j’en ai vraiment besoin.
J’ai tout prévu sauf comment elle va réagir, avec elle c’est toujours tout ou rien. Je m’attends à ce qu’elle me fasse une crise d’hystérie et voilà qu’elle reste froide comme si elle n’avait pas compris la situation ou qu’elle n’avait pas voulu la comprendre. Si je pense qu’elle ne va pas en faire tout un plat, que c’est peu de choses, elle se met dans un état proche de la paranoïa. Et ça me stresse. Je n’aime pas être stressé. Je suis le mec qui ne s’épanouit que dans la cool attitude, mais avec elle il ne fallait guère y penser. Vous pouvez dire que quand on veut noyer son chien, on lui trouve la rage, mais je vous jure que c’est vrai. Elle réussirait à énerver tout un monastère de moines bouddhistes en pleine méditation. La preuve, elle n’est toujours pas là. Je partirais bien, mais c’est tellement important pour moi, ce déjeuner. Maintenant que je m’y suis préparé, le remettre ficherait tout par terre. Pas question.
- Garçon, un autre scotch !
Voilà que je me mets à avoir des palpitations, ne me dites surtout pas que c’est l’alcool. C’est vrai, je dois le reconnaître, je n’ai pas le beau rôle, mais c’est de sa faute. Je n’y peux rien, c’est elle qui m’a poussé. Elle vous dira certainement que c’est faux, j’espère que vous n’en croirez toujours rien. Lorsqu’un homme est malheureux, il est bien forcé de trouver une porte de sortie. On ne peut pas vivre éternellement frustré. Je sais c’est un peu égoïste, on n’a qu’une vie. Je suis au milieu de la mienne, il me reste encore quelques belles années avant d’être trop vieux et je veux en profiter. C’est mon droit, non ?
À force de fixer cette foutue porte, j’ai le vertige. Les gens commencent à arriver et toujours pas elle, c’est désespérant. J’ai l’air d’un con, là devant mon assiette vide depuis si longtemps. Je connais le menu par cœur. Si j’avais su, j’aurais acheté un journal ou une revue. Le Monde diplomatique, quand quelqu’un passe près de moi, il pourrait voir le titre et j’aurais l’air intelligent au lieu de cet air d’idiot. Je ne lis jamais le Monde diplomatique, mais ça ne se sait pas. Elle m’aura tout fait, c’est plus fort qu’elle. J’avais imaginé la travailler en douceur, prendre le temps de bien lui expliquer pour qu’elle comprenne que je ne pouvais pas l’éviter. Eh bien voilà, plus de temps ! Je vais être obligé de tout lui déballer d’un coup. Au lieu d’y aller à la cuillère ce sera à la pelleteuse et elle ne l’aura pas volé. Je ne suis déjà pas un as des mots. J’ai toujours eu du mal avec eux. Je crois avoir une pensée très claire, mais dès que je le mets en mots, j’ai l’impression que ça n’a plus rien à voir. Alors, imaginez-moi stressé, avec trois verres d’alcool dans le coco, je ne m’en sortirai jamais. En ce moment je donnerais cher pour être de ceux qui ont le discours précis et fluide, surtout convaincant. J’aurais dû prendre des cours d’éloquence. Oui, mais je n’aurais jamais pensé que je puisse en avoir besoin un jour. Elle ne va pas comprendre et j’aurai fait tout ça pour rien. Elle ne voudra pas comprendre ou alors Dieu sait ce qu’elle pourrait entendre. J’aime autant ne pas y songer.
Je regarde autour de moi, je ne suis pas le seul à attendre, mais d’autres sont déjà en grande conversation. Ils sont plus chanceux que moi.
Bon, cette fois je crois que c’est elle qui va croiser au feu. J’ai demandé une table d’où je puisse la voir arriver, histoire de ne pas être pris au dépourvu. Je me suis préparé mentalement, mais j’avais peur que, quand elle serait devant moi, tout soit remis en question. Je suis parfois très émotif. On ne le dirait pas, hem ?
Pas trop tôt. Elle n’a jamais qu’une demi-heure de retard, une paille ! J’espère au moins qu’elle va s’excuser.
« Ça va, maman, tu es bien ? Tu n’as pas froid ? On aurait dû demander à être dans un compartiment. Oui, je sais, tu es bien partout pourvu que je sois avec toi ». Tu es si fière de moi quand je te sors comme aujourd’hui. C’est tout juste si tu ne te lèves pas pour crier : « regardez, c’est mon fils qui emmène sa mère déjeuner au restaurant. C’est un si bon fils, vous savez et voyez comme il est beau ! » Tu ris et j’imagine très bien ce que tu penses. Ce n’est pas difficile, je sais toujours ce que tu penses. Depuis le temps que nous vivons ensemble, nous formons un vieux couple et, de même que j’ai toujours eu du mal à te cacher mes pensées, je devine toujours les tiennes. Pour l’instant tu es toute à ton plaisir. Tu regardes autour de toi d’un air satisfait. Tu aimes les belles choses et c’est un enchantement pour toi, la porcelaine blanche et son filet d’or, le cristal sans défaut de la verrerie et les serviettes immaculées sur la nappe éclatante, le luxe des matières dans la simplicité. Juste un tout petit bouquet de fleurs naturelles qu’on remarque à peine, mais la vaisselle est si riche qu’elle aurait suffi à embellir les tables. Tu te sens comme une reine. Je ne me suis pas trompé. C’est la première fois que je t’amène ici. Un peu loin de chez nous, mais ça en vaut la peine. Rien que de voir tes yeux me renforçait dans l’idée que j’avais eu raison de venir ici pour que je parvienne à mes fins.
Aujourd’hui est un jour exceptionnel, je t’ai invitée ici pour trouver le courage de te parler. Tu ne te doutes de rien, tu n’as jamais douté de rien. Tu suis ton chemin bien balisé par les certitudes sans jamais regarder de côté et surtout ceux qui sont à côté de toi. Tu es persuadée de bien faire et ça te suffit. Tu es pourtant la personne la plus généreuse au monde. Tu donnes, tu donnes, mais sans te soucier le moins du monde de savoir si les gens veulent ce que tu leur offres. Tu ne t’étonnes pas du manque de remerciements, tu n’en demandes pas. C’est tellement évident pour toi que les autres trouvent ça tout naturel. Ils ont toutes les excuses pour ne pas te dire merci. Tu n’as pas non plus idée que tu crées sans cesse une impression de te devoir quelque chose qui peut gêner. Ceux qui croulent sous tes bienfaits n’ont peut-être aucune envie de se retrouver dans cet état. Mais même si je t'expliquais tout ça, tu ne comprendrais pas. Je t’entends déjà : «mais je n’attends rien en retour. On ne fait pas le bien pour être payé, seulement pour le plaisir d’avoir fait ce que l’on devait». Tu aurais raison, mais ce n’est pas toujours ce que pensent les autres. Toutefois tu n’es pas prête à le reconnaître, tu es satisfaite de toi.
Depuis que je suis tout petit, tu m’as noyé dans des torrents d’affection, noyé est bien le mot, je n’ai jamais pu respirer. C’était tout pour moi et comme ce n’était jamais assez, tu as cessé de donner de l’amour à mon père. Il vivait en plein désert affectif, il n’avait qu’une seule issue : se tirer. Je ne pense pas que tu en aies été particulièrement affligée. Tu prétendais que c’était un ingrat. Tu l’avais aimé tant que je n’étais pas là et tu lui avais fait le plus beau des cadeaux : un fils. Il n’avait pas à se plaindre. Tu ne pouvais pas aimer tout le monde à la fois, mais tu disais que ce n’était pas une raison pour partir. Comme tu es si généreuse, tu lui as bien sûr, pardonné. Il aurait pu revenir quand il voulait mis tu n’aurais rien changé. Il le savait, il n’est pas revenu et j’ai grandi sans père. C’est ce que tu m’as raconté quand je t'interrogeais sur cet éternel absent. Je n’ai jamais pu savoir si c’était vrai. J’avoue ne jamais avoir cherché la vérité, j’avais une aveugle confiance en toi. Et ce père ne me manquait pas vraiment. Juste avec toi. Petit enfant, j’étais heureux, je t'avais pour moi seul et peu d’enfants avaient une mère à son entière dévotion. Nous ne manquions de rien, tu travaillais. Tu étais professeur dans un lycée de la ville. Tout a commencé quand je suis venu étudier dans ce même lycée. Tu exigeais chaque année que je suive tes cours. Tu m’épiais, tu allais lire mon dossier et ceux de mes amis, tu interrogeais tes collègues sur eux, sur moi et tu éloignais de moi, sans pitié, ceux qui ne te plaisaient pas. Je n’osais pas avoir de petites amies, si elles avaient eu connaissance de ton manège, elles m’auraient laissé tomber immédiatement. Tu entretenais avec ferveur ma cage dorée. Je me souviens encore d’un garçon avec qui je m’étais lié d’amitié, Lionel, je crois. C’était un garçon très intelligent, mais un peu rebelle qui n’aimait pas se plier aux règles s’il les trouvait injustes. Il avait contesté la note d’un camarade que le professeur avait baissée sous prétexte qu’il avait triché. Sur le rapport, il était dit que Lionel avait été très malpoli envers l’enseignant. Tu en as eu vent et tu as exigé que je n’adresse plus jamais la parole à mon ami. Quand je pense que je t’ai obéi! Lionel m’a longtemps manqué, j’avais si peu d’amis.
Je te regarde, assise là, en face de moi. Tu es toujours aussi belle, heureuse, souriante, tu goûtes parfaitement cet instant sans aucune arrière-pensée. Tu es pour moi l’incarnation de l’amour, mais c’est un amour qui fait mal, car il envahit la moindre parcelle de l’être et on ne peut y échapper. Tu ne vois même pas que je me sens mal. Tu ne veux pas le voir, tu es persuadée que le fait de m’avoir toujours adoré suffit à mon bonheur. Tu es heureuse de m’aimer, je dois être heureux d’être aimé. Il y a tant d’enfants malheureux, abandonnés par leur mère, maltraités, délaissés, j’ai la chance d’avoir la meilleure mère au monde. C’est pour toi une évidence et il ne pourra jamais en être autrement jusqu’à ta mort. Dont tu ne veux pas entendre parler: «je ne peux pas mourir, qu’est-ce que tu deviendrais sans moi ? ».
Tandis que tu es ainsi sur ta chaise droite comme une reine sur son trône je me demande comment aurait été ma vie si tu m’avais délaissé à la naissance, si tu étais morte en couches ou si tu avais été une mère indigne, si tu avais bu, si tu m’avais brutalisé. Je ne peux pas l’imaginer. Tes yeux malicieux font le tour de la salle. Elle n’est pas encore complète, il est encore tôt, mais tu n’aimes pas manger tard. Tu veux avoir tout ton aprèsmidi. Tu as déjà dans la tête un programme, tu me demanderas mon avis, mais s’il ne correspond pas à ce que tu avais souhaité, tu n’auras aucun mal à m’en faire changer. Tu as réussi à me faire changer d’avis pour des choses bien plus importantes que le programme d’un après-midi. Tes arguments sont rarement imparables, mais tu manies le chantage affectif à la perfection. Cette petite larme au coin de ton œil, je la connais par cœur et j’ai beau me demander chaque fois si ce n’est pas la culpabilité qui me la fait voir, elle m’oblige à renoncer encore et encore. Tu ne dis rien, tu n’en parles pas. Comme si ça n’en valait pas la peine ; c’est quoi une larme de mère ? Ce n’est que le signe de l’amour le plus grand et le piège se referme. Que tu aies un sourire rayonnant ou cette petite larme, c’est toujours moi qui en suis la cause et c’est lourd, si lourd à porter. Parfois je ploie sous la charge. Et pas question de te faire partager mes tourments, ce ne serait plus la larmichette, mais des torrents, les chutes du Niagara tu souffrirais plus que moi, car bien sûr tu souffres plus que moi de ce qui me chagrine. Et l’enfant ingrat que je suis ne peut le comprendre.
Seulement là, j’ai atteint la limite, c’est toi ou moi et j’ai bien l’intention de sauver ma peau. Sauver ma peau ! Y parviendrai-je? Je sais d’ores et déjà que ce sera un travail de Titan. Si je m’en sors, je serai bourrelé de remords, tu n’auras aucun mal à m’y acculer. Je m’attends à tout, mais je suis persuadé que ce sera encore pire que tout. Sauver la liberté, mais à quel prix ? C’est peut-être l’enfer qui est au bout, mais qu’est-ce que l’enfer que je ne connais pas à côté de ce paradis qui m’enchaîne et que je connais trop bien. Si je dois souffrir, qu’importe, je me serai tout de même prouvé que je peux vivre sans elle. C’est ce dont j’ai le plus besoin : vivre sans elle. Jusqu’ici, je n’ai eu que des aventures sans lendemain, car elles restaient toutes clandestines. Je préférais me cacher de toi. Ça peut paraître enfantin, mais c’est ainsi que je me donnais un semblant de liberté et j’étais incapable de faire autrement. Organiser ma vie, une vie normale pour un homme, voilà à quoi j’aspire : trouver une femme, faire des enfants. Avec toi, pas question. Je sais trop ce que ce serait. Un regard perpétuel sur les moindres actions de celle qui partagerait mon existence, ou plutôt qui m’aurait volé à toi. Des reproches, à elle et à moi, nous ne ferions jamais aussi bien que toi dans l’éducation de nos enfants. Tu pourrais au contraire nous étouffer sous cette affection que tu sais dépenser sans mesure. Aucune femme ne résisterait à ce que tu nous ferais subir.
Je vais te laisser jouir encore de cet instant. Ne croyez pas que je recule déjà. Enfin, si ! Mais j’ai tout le temps du repas et coûte que coûte, je parlerai avant le dessert ? Je me le promets à moi-même.
Cinquante ans de mariage, je ne pouvais pas faire autrement que d’inviter Alice dans un bon restaurant. Si j’ai choisi celui-ci, c’est parce qu’il n’est pas très loin de la maison et si j’ai trop bu, j’ai bien l’intention de me laisser aller, on pourra rentrer à pied. Elle ne sera pas contente, mais tant pis, c’est jour de fête, je veux en profiter et ce n’est pas en buvant de l’eau minérale que je vais m’éclater. J’ai la volonté de prendre le menu le plus copieux, j’ai besoin de consistant. Rien qu’à voir le dressage des tables sur la photo du restaurant, mes papilles se mettent à gigoter. Ces assiettes de porcelaine appellent la bonne nourriture, ces verres étincelants sont faits pour les plus fins nectars. Je me sens déjà tout chose. Ce n’est pas seulement la perspective de fêter dignement ces cinquante années de mariage qui m’excitent, mais la perspective d’un bon gueuleton. Parce que d’ordinaire, on ne peut pas dire que ce soit ça. « Simon, tu n’y penses pas, songe au cholestérol, au diabète ! » et ce ne sont que légumes bouillis, poissons pochés et viande blanche, de quoi vous dégoûter à tout jamais de vous mettre à table. Heureusement qu’on a inventé quelque chose qui s’appelle la faim et qui vous force à avaler ces nourritures insipides. J’ai beau mendier, au moins de temps en temps, un gâteau au chocolat, une bonne blanquette, rien à faire. «Tu veux faire comme Charles, comme Edouard, au cimetière avant soixante-dix ans ? Je n’ai pas envie d’être veuve, moi ! » J’ai envie de lui dire qu’elle est déjà à moitié veuve, car à manger comme ça, je suis déjà à moitié mort. Je pense parfois que si j’étais hospitalisé ce ne serait pas pire. Je rêve toutes les nuits de plats savoureux, de viandes en sauce bien épaisse, de gratins de pommes de terre bien crémeux, de gâteaux dégoulinants de chocolat, de vieux Cognac. Je me suis mis, en cachette, à regarder les émissions culinaires à la télé. J’ai au moins la vue. Si ça continue comme ça, c’est la dépression qui me guette. A quoi bon vivre si on vous prive du plus grand des plaisirs qui vous restent ? J’ai toujours été gourmand et même, j’ose le dire, gourmet, les poireaux vinaigrette et la purée de courgettes sont mes pires cauchemars. Elle le sait pourtant, mais elle a décidé de n’en tenir aucun compte.
Aujourd’hui bombance quoi qu’elle dise. Notre fils qui vit aux Etats-Unis et qui ne peut pas être présent nous a envoyé un beau chèque pour fêter l’évènement, alors autant lui faire honneur. Elle a d’abord refusé, j’ai insisté, elle a renâclé, j’ai encore insisté. Ce n’est pas dans mes habitudes de « faire claquer les sardines », mais là, je n’aurais capitulé pour rien au monde. Cet anniversaire de mariage, c’est aussi le mien, je pouvais donc la forcer à reconnaître mes volontés. Je savais qu’elle me le ferait payer à coups de bouillons maigres et de salades vertes sans huile, mais je ne voulais pas y penser. Le combat fut rude, mais j’en suis sorti vainqueur. J’avais pour cela un allié de poids. Ce n’était plus la raison qui m’animait, mais mon estomac frustré depuis si longtemps et, dans la bataille, mon estomac a toujours été le plus fort. Je n’allais plus seulement rêver à la cuisine gastronomique, mais la goûter pour de bon et ça me donnait la force du guerrier. Je n’entendais plus les lamentations de ma tendre moitié que ces agapes terrifiaient.
Je la sens toute raide à mon bras dès que nous passons la porte à tambour; pour elle, nous pénétrions dans l’antre des enfers.
Dès l’entrée, nous sommes accueillis par un charmant garçon.
- J’ai réservé une table pour deux.
- Suivez-moi.
Et nous voilà devant une magnifique table rien que pour nous deux. Ce n’est pas tous les jours que l’on viendrait dans ce genre d’établissement. Ce n’est pas le plus luxueux ni le plus cher, mais ce n’est pas dans nos moyens. C’est exceptionnel. J’ai eu du mal à me décider pour le restaurant, j’avais peur que nous ne soyons pas à notre place, mais, pour finir, on se sent comme des intrus. Le décor est majestueux, mais c’est chaleureux, je ne sais pas ce que l’on pourrait demander de plus. Alice est un peu intimidée, mais le sourire du serveur la rassure. Elle est impressionnée et ne peut résister à la perfection du lieu. Elle n’apprécie pas la bonne cuisine, mais elle aime les belles choses. Le serveur, charmant jeune homme, est très avenant, il doit avoir des grands-parents comme nous, nous présente notre table. Très solennel, nous nous sentons importants. Même Alice minaude son merci au garçon, il aurait presque réussi à la détendre. Tandis que nous prenons place, je regarde les gens autour de nous. Une maman avec son fils à moins que ce ne soit un couple, on voit de tout de nos jours. Deux hommes seuls à des tables différentes et qui semblent attendre quelqu’un. Beaucoup de tables ne sont pas encore occupées.
Ça fait tout drôle de se retrouver ici, on ne va jamais au restaurant. Alice trouve qu’on mange mieux et surtout plus sainement à la maison. Lorsqu’on s’arrête pour déjeuner, sur la route des vacances, elle dit qu’on ne sait pas ce que l’on a dans l’assiette. Elle n’a aucune confiance et accepte seulement, car elle ne peut pas faire autrement. Chaque fois, elle étudie le menu aussi minutieusement que si c’était un manuel de survie. J’ai toujours refusé catégoriquement les pique-niques sur les aires d’autoroute. Je déteste ces nourritures froides qui ont traîné dans le coffre de la voiture. J’aime bien les petits restaurants dans les villages : les nappes à carreaux et les plats du jour. J’ai connu des plats régionaux dont je me souviens encore précisément. Des garbures fondantes, des choucroutes succulentes, des cassoulets inracontables. Si j’avais épousé une autre femme qu’Alice, j’aurais fait un tout de France des auberges campagnardes pour goûter à toutes les cuisines du terroir. Mais, c’est Alice, ma femme et ce tour de France reste un beau rêve que je me repasse comme un film les soirs de dépression après un repas insipide et frugal.
J’ai dû insister pour qu’elle accepte ce repas. Notre fils qu’on a eu en «visio» m’a soutenu : «maman, vous ne pouvez pas rater ça, c’est votre anniversaire de mariage, tu ne vas pas cuisiner ! » Elle lui a donc promis que l’on irait au restaurant, mais elle se lamentait déjà sur ce que nous allions manger. Moi, je jubilais, mais je ne voulais pas lui montrer, elle était capable de changer d’avis.
Enfin, nous y voilà et je commence à me détendre. J’ai cru jusqu’au dernier moment qu’elle allait renoncer. Je ne pouvais tout de même pas y aller tout seul. Encore que... Mais c’est notre fête à tous les deux, cinquante ans de vie commune ce n’est pas rien. On ne va pas se mentir, ce n’est plus comme aux premiers jours, mais on s’habitue à tout et nous sommes une génération où le divorce était mal vu. Et puis ce n’était quand même pas le bagne. Pas de quoi tout foutre en l’air, vendre la maison, partager les meubles, une sacrée source d’ennuis. S’il y a une chose que j’apprécie au plus haut point avec la bonne bouffe, c’est mon confort. Alice est une excellente femme d’intérieur et tant que nous étions encore jeunes, avant sa manie de nous conserver en bon état en nous faisant manger des trucs sans gras et sans sucre, elle cuisinait bien. Elle a très bien élevé notre fils et pratiquement seule, j’étais commercial dans l’agroalimentaire et je voyageais beaucoup. C’est d’ailleurs ce qui nous a permis cette longévité dans le mariage. Et puis, soyons francs, elle avait aussi beaucoup d’atouts si vous voyez ce que je veux dire. Nos retrouvailles étaient toujours des fêtes. Je n’ai jamais eu la tentation de la tromper, j’avais tout ce dont j’avais besoin à la maison, comme on dit. Nous étions donc plutôt bien ensemble. C’est vers la cinquantaine que ça s’est gâté. Elle a pris conscience m’at-elle dit, que nous vieillissions et que nous devions tout faire pour ralentir le processus. Ce qui voulait dire, en langage clair, commencer à manger sam. Au début, je travaillais encore, je prenais mes repas le plus souvent à l’extérieur, je ne m’étais pas rendu compte de l’étendue des dégâts. C’est quand je me suis retrouvé à la retraite que j’ai pu constater l’ampleur de la catastrophe. Chaque repas était devenu une punition, punition non méritée donc d’autant plus ressentie comme injuste. Je pourrais encore rentrer dans mon costume de mariage. Je n’ai pas pris un gramme depuis. Je ne suis pas un grand sportif, mais je fais encore un peu de vélo et je marche beaucoup. J’avais donc droit une nourriture un peu plus roborative. Si je ne pars pas d’une attaque cérébrale ou d’un AVC, je mourrai un jour d’inanition.
Aucun acte de rébellion n’a eu de prise sur la détermination d’Alice. J’ai menacé de faire la grève de la faim. Elle m’a répondu que ça me ferait le plus grand bien, car, me connaissant comme elle me connaissait, ça ne durerait pas très longtemps. Elle avait raison, non pas sur l’effet bénéfique de la grève, mais sur mon incapacité à rester longtemps sans manger. Je l’ai menacée aussi de la quitter, elle m’a ri au nez. Elle avait toujours raison : où serais-je allé ? Je me suis donc résigné à faire maigre tous les jours du reste de ma vie. Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que parfois je me rends en cachette dans mon magasin préféré chez Les sœurs macaron, j’achète une douzaine de ces petits palets dorés. «Attendez un moment avant de les déguster, ils sont tout chauds », me recommande la vendeuse qui pourtant me reconnaît. Mais je me précipite au Jean Lam», je commande un chocolat et sans plus lanterner mords dans les délices tièdes. C’est moelleux, le parfum d’amande accompagne le fondant sous la langue. Avec le goût du fruit défendu, c’est encore plus divin ? Je me paie aussi, de temps en temps, une boîte de Bergamotes que je cache dans mes affaires pour qu’Alice ne les trouve pas. Je suis alors comme un petit garçon malicieux et ça me fait chaud au cœur. J’ai l’impression d’être moins vieux.
Le serveur nous apporte le menu. J’essaie de ne pas anticiper les commentaires d’Alice. Je voudrais goûter en paix au plaisir de découvrir ce qui va enchanter mon palais.
Chaque mot évoque déjà le délice que je sens fondre sur mes papilles. Mon cerveau est en ébullition et mon estomac gargouille d’impatience. Il doit savoir lire. Mes narines s’ouvrent en grand pour être sûres de ne rien manquer du parfum des plats qui vont arriver. Mes yeux m’envoient les images de ce qui n’est encore qu’en mots. Je me sens comme un croyant qui parcourt la bible et qui y rencontre Dieu. Dans ce menu je sais que je vais trouver l’extase. La goutte d’eau pour celui qui est perdu depuis des jours dans le désert. Je vais découvrir tout ce qui est resté loin de ma portée depuis longtemps. Au Diable Alice et ses yeux exorbités, je veux oublier qu’elle est là.
Toute la matinée, j’ai pensé à ce rendez-vous. Je sais que je joue à la roulette. Je crois avoir quelques atouts dans mon jeu, mais comme la petite boule, bien malin celui qui peut deviner dans quelle alvéole elle va finir. Quand on a misé sur elle toute sa fortune, il y a de quoi sentir son cœur s’emballer et le mien est bien loin d’être calme pour l’instant. La boule tourne encore et c’est quitte ou double. Rouge ou noir, rouge pour la flamme, l’éclosion de quelque chose que je ne connais pas, noire c’est la fin, l’obscurité, la solitude.
Lorsqu’il est entré dans l’amphithéâtre et qu’il s’est installé au deuxième rang, je l’ai tout de suite remarqué. J’en ai vu défiler depuis trente ans que j’exerce le professorat à la fac. Quelques-uns ont marqué leur passage et certains m’ont laissé dans un triste état. Je n’y peux rien si j’ai besoin d’amour pour vivre. Je dis amour, mais je ne suis pas dupe, l’amour est toujours en sens unique c’est-à-dire de moi vers eux. Et c’est plus du désir que du sentiment. Lorsque l’un ou l’autre a accepté de partager ma vie pour un temps, je n’ai pas rencontré beaucoup d’amour. De l’admiration parfois, je suis, sans me vanter, un érudit et je joue à la perfection le rôle de mentor. De l’intérêt souvent — j’aide et je conseille - mais de l’amour désintéressé, jamais. Je me contente de
