Identité - Martine Marck - E-Book

Identité E-Book

Martine Marck

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Beschreibung

Rachel vient de perdre sa mère qui l'a élevée sans amour. Simon atteint d'un lymphome recherche un donneur de moelle compatible. Son seul espoir, Marjorie, la mère de Rachel, une parente éloignée. Rachel va tenter de sauver Simon. De surprise en surprise, leurs origines vont leur être dévoilées. Comment vont-ils accepter ce qui leur sera révélé ? Qu'est-ce qui fait l'identité ?

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Seitenzahl: 229

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

Rachel

Simon

Rachel

Simon

RACHEL

SIMON

RACHEL

SIMON

RACHEL

SIMON

RACHEL

SIMON

RACHEL

Simon

Rachel

Simon

Rachel

Simon

Le récit de madame Lever

Simon

Rachel

Simon

Rachel

Simon

Rachel

Simon

Rachel

Simon

Rachel

Simon

Rachel

Rachel

Aujourd'hui, maman est morte, ou peut-être hier, je ne sais pas. Camus, L'étranger. Il s'en fout Meursault. Enfin, peutêtre pas tant que ça, il dit quand même « maman ». Elle est morte la mienne de mère, hier je le sais, mais je ne peux pas l'appeler maman, juste ma mère. Sur mon état civil, mère : Marjorie Laval. Père inconnu. Inconnu, bon c'est clair et net. Jamais vu, à peine imaginé les jours de déprime. On peut toutefois s'en passer, j'en suis la preuve.

En ce qui concerne la mère, c'est tout autre chose. Je l'ai très bien connue, elle. C'est du moins ce que je me suis imaginé. Ou que j'ai voulu le croire. Je l'ai connue, trop à mon goût. Côté matériel, rien à dire, je n'ai jamais eu les fesses rouges, j'ai toujours mangé à ma faim sous un toit correct. Jamais de coups, jamais d'humiliations, bien habillée et bien éduquée. J'ai même fait des études satisfaisantes. Ça s'arrête là. Dans son regard toujours fuyant, je n'ai jamais trouvé de tendresse. J'étais comme un meuble dont on prend soin, on le dépoussière, on le cire, mais aime-t-on un meuble ? On ne le regarde pas souvent, seulement pour l'entretenir. Il m'a fallu du temps pour m'apercevoir que j'étais totalement inexistante pour ma mère. Peut-on penser, quand on est une petite fille que sa mère n'est pas comme les autres ? Du dehors, rien ne dépassait. Marjorie aurait très bien pu passer pour la mère parfaite, bonne et méritante. Elle élève sa fille toute seule et la petite est toujours impeccable. Rien à redire à ma conduite et à ma tenue. Je ne me souviens pas avoir eu droit à la moindre moquerie ; joliment vêtue, polie, réservée, pas un cheveu qui dépasse, j'étais, moi, l'enfant parfaite. Je perpétuais le mensonge. Rien ne dépassait non plus de ce que je pensais de ce que je ressentais. Hier, ma mère est morte et mes yeux sont restés secs. Je ne pouvais pas pleurer, je ne savais simplement pas. Il n'y avait en moi nul ressentiment vis-à-vis d'elle, nulle joie de la savoir partie, juste l'ennui d'un banal contretemps. J'allais devoir m'occuper des obsèques, des papiers, car j'étais le seul membre de sa famille. Oui, notre famille se composait exclusivement d'elle et moi. Je frissonnais en me disant qu'à présent, il n'y avait plus que moi. J'étais allée récemment à l'enterrement de la grand-mère d'une amie, à un moment le prêtre a dit : la famille, vous pouvez vous avancer. Je peux imaginer la tête du prêtre quand, à l'enterrement de ma mère, il dirait ces mots et qu'il ne verrait que moi m'avancer vers le cercueil. Une seule et unique personne, peut-on appeler ça « famille » ? Je n'ai, d'ailleurs, jamais considéré ma mère comme ma famille. Pour moi, je n'avais pas de famille.

De grands-parents, d'oncles de tantes, de cousins, je n'en ai jamais entendu parler. Mes rares tentatives de questionnement n'avaient jamais eu de réponse. Aucune explication. J'en avais déduit que ma mère était la fille unique d'un couple décédé ou même qu'elle n'avait jamais eu de famille. Ma mère ne me parlait jamais non plus de son enfance, de sa vie avant moi. Il est vrai qu'elle ne me parlait pas beaucoup et avait le don d'esquiver toute sorte de tentatives de ma part pour la faire parler.

De quoi parlait-on alors ? Je ne m'en souvenais plus. De banalités, des mots qu'on pourrait dire à n'importe qui, à des inconnus, à des étrangers. Nous parlions-nous vraiment ? J'ai plus de souvenirs d'heures de lecture dans la solitude de ma chambre que de conversations avec ma mère. Je ne sais rien d'elle, en savait-elle plus de moi ?

Voilà, j'étais à présent seule au monde. Ça pourrait sembler terrible à n'importe qui, mais pas à moi. Ça ne changerait pas grand-chose à mon existence. J'avais toujours connu la solitude et j'étais indépendante matériellement depuis un bon moment déjà. Je n'avais plus de mère c'était tout. Je me demandais comment je me serais sentie à ce moment si j'avais eu une mère comme les autres. Je me serais effondrée, j'aurais l'impression d'une profonde déchirure dans le cœur, le sentiment qu'une partie de moi était morte, que jamais je ne m'en remettrais. J'essaie d'imaginer en me remémorant mes lectures sur le sujet. En tout cas, je ne ressentais rien de tout cela. Si je fumais, je ferais comme Meursault, si j'avais un homme dans ma vie, j'irais faire l'amour avec lui. Je ne pense tout de même pas que j'irais tuer quelqu'un. Je vais seulement faire ce que j'ai à faire. Encore faut-il savoir ce que l'on doit faire quand une personne de votre entourage décède. Je ne m'y attendais pas sinon je me serais renseignée avant. Il ne me reste plus qu'à consulter internet. Je sais que je vais devoir prendre des décisions : enterrement ? Crémation ? Église, pas église ? Je ne pense pas que ma mère ait laissé des directives, ce n'était pas son genre. Et puis, elle ne devait pas s'attendre à mourir, elle était trop jeune pour ça. Elle n'avait pas encore fêté ses quarante ans. Je dis ça, ce n'est qu'une expression, ma mère n'a jamais rien fêté. Rupture d'anévrisme foudroyant.

Depuis que je vivais seule, je l'appelais de temps en temps. C'était plus ce que je considérais comme un devoir qu'un besoin réel. J'avais toujours l'impression de la déranger. L'échange était surtout à sens unique. Je me voyais obligée de parler sans savoir si elle m'écoutait vraiment. Elle se contentait de banalités en retour. Jamais elle ne me parlait de sa vie. C'était toujours elle qui raccrochait après un au revoir sec. Jamais un seul mot affectueux. C'est fou ce que l'on peut se donner de contraintes inutiles. Jamais elle ne m'appelait. Rien ne passait entre nous, je faisais seulement comme si. Envie d'un changement soudain et miraculeux, culpabilité indéfinie venue de je ne sais où. Je préférais ne pas cogiter sur les raisons qui me faisaient agir ainsi. Jamais ma mère ne m'a fait le moindre reproche, même pas celui d'être là. Pourtant je le devinais, je le ressentais. Si elle l'avait verbalisé, j'aurais eu de la colère, je me serais révoltée, j'aurais ressenti quelque chose au lieu de cette indifférence dans laquelle je m'étais installée. Je répondais à son indifférence par la mienne. Ces coups de téléphone n'étaient qu'un relâchement ponctuel de la mienne.

Ai-je souffert de cet état de choses ? Je ne saurais le dire. Toutefois, je n'ai jamais donné l'image d'une enfant traumatisée. Du moins, jamais personne n'a détecté ça chez moi. Ce n'est que bien plus tard que j'ai pris conscience que quelque chose n'allait pas très bien chez moi. Je n'avais pas de véritable amie, encore moins d'amis, tout juste des copines que je n'invitais jamais à la maison. Ma mère ne me l'a jamais interdit, mais inconsciemment, je ne voulais pas qu'elles connaissent l'atmosphère étrange qui régnait chez moi. Je trouvais aussi toujours un prétexte pour ne pas aller chez elles. Aucune n'a jamais beaucoup insisté. À la période des flirts, toutes les filles ne pensaient qu'aux garçons, c'était le sujet de conversation récurent. Je n'y participais pas. J'ai subi quelques moqueries, mais pas tant que ça. Lorsque je les entendais évoquer leurs émois, leurs envies, leurs délires, je ne comprenais pas. Quand on n'a jamais su ce qu'est l'amour ou même l'affection, c'est très difficile à imaginer. L'amour d'une mère est le premier que l'on connaît, son affection est la base de nos sentiments futurs, il fait battre notre cœur dès le début de la vie. Je n'ai jamais senti le mien battre. Je dois dire, sans me vanter que je suis plutôt jolie, comme ma mère qui était une très belle femme : grande élancée, beaucoup de charme et une blondeur tout à fait naturelle. Elle portait à peine quelques marques du temps qu'elle parvenait très bien à cacher sous un maquillage presque invisible. Je ne l'avais plus vue très souvent depuis quelque temps, mais je suis certaine qu'elle n'avait pas changé. Oui, je n'ai pas à me plaindre de mon apparence. Il est donc arrivé un moment où je me suis mise à plaire à la gent masculine. J'en fus la première étonnée. J'ai cru longtemps que ces garçons qui sollicitaient mon attention se moquaient de moi. C'était très difficile pour moi. Je ne savais pas comment les décourager. Je n'ai jamais pu supporter de faire du mal à qui que ce soit. Lorsque je parvenais à éloigner mon soupirant, sans le peiner, sans le vexer, tout allait bien, mais quand je devais me montrer plus ferme et que sa virilité se sentait offensée, je me sentais très mal. J'avais beau essayer de me convaincre que je n'y étais pour rien et que je n'avais rien fait pour être désignée comme objet de convoitise, je me sentais tout de même coupable. Au fil du temps, ma réputation ayant été faite, je devins la forteresse inatteignable et tous les mâles de mon entourage me laissèrent en paix. Pour être honnête, je n'en vois pas un qui aurait pu vouloir mourir pour moi et c'était très bien ainsi. Puisque ma mère ne m'avait jamais aimée, c'est que je n'étais pas aimable. Je ne savais pas comment l'être. Ils n'avaient que de l'attirance pour mon corps et, même ça, je ne pouvais pas leur donner. Si je ne les aimais pas, je m'aimais encore moins moi-même, corps compris.

Pour le plus grand bonheur des copines qui comptaient une rivale de moins. Aujourd'hui, j'ai vingt-quatre ans, je suis seule, absolument seule. C'est ce que j'ai toujours été. Je ne sais pas si je le regrette, c'est comme ça, c'est tout.

Je n'ai pas voulu aller voir une dernière fois le corps de ma mère à l'hôpital où elle avait été transportée, elle s'était écroulée au travail. Je n'éprouvais pas le besoin de la voir lorsqu'elle était vivante, pourquoi l'aurais-je eu maintenant qu'elle était morte? J'ai eu sa collègue de travail au téléphone. Elle s'était crue obligée de m'appeler, sans doute croyait-elle devoir le faire pour me réconforter. Elle croyait bien faire, elle ne connaissait pas nos relations particulières, ma mère était une experte en dissimulation. Elle m'exhortait à aller me recueillir une dernière fois auprès d'elle, elle disait que si je ne le faisais pas, je le regretterais. Pour me débarrasser d'elle et tarir les éloges qu'elle faisait sur cette femme qui avait été ma mère, je lui ai promis que j'irais. J'ai décliné poliment son offre de m'accompagner. Je n'irais pas, bien sûr ! J'ai dû tout de même me rendre dans un établissement funéraire, ils m'ont assuré qu'ils prendraient tout en charge, je devais seulement choisir un cercueil, décider du déroulement de la cérémonie et leur fournir les papiers nécessaires. C'était bien compliqué. Dans le doute, j'ai choisi la crémation. Pas question de cimetière à visiter ! En ce qui concernait la cérémonie, j'ai opté pour la plus simple possible et pas question de religion : ma mère ne croyait en rien. Elle m'avait tant répété que s'il y avait un Dieu, il l'avait toujours ignorée. Je ne sais pas ce qu'elle voulait dire par là. Elle disait encore : Dieu c'est pour ceux qui espèrent. Elle n'espérait plus du tout. Tout fut réglé très rapidement. Il ne me restait plus qu'à me rendre chez elle pour récupérer les papiers demandés. Depuis que j'avais pris mes distances avec elle, elle avait déménagé dans un plus petit appartement près de l'entreprise où elle travaillait.

Je n'étais allée chez elle qu'une seule fois, je ne me souviens même plus de la raison pour laquelle elle m'avait demandé de passer. Peut-être pour lui porter quelque chose dont elle avait besoin. Elle ne me sollicitait jamais, ça devait être quelque chose d'important, pour elle, mais non pour moi puisque je ne m'en souvenais plus. Ma visite n'avait pas duré très longtemps, je n'avais même pas eu droit à la visite guidée des autres pièces que la salle de séjour où nous nous étions entretenues de quelques banalités. Je n'en gardais qu'un très vague souvenir. À l'idée d'envahir l'espace de vie de ma mère, je ressentais une sorte d'angoisse. Je m'étais toujours sentie de trop dans sa vie, je serais aussi de trop dans son habitation. Elle m'avait toujours tout fermé d'elle, j'avais donc l'impression de violer l'intimité d'une étrangère. C'est tout juste si je ne craignais pas l'intervention de la police. Le temps pressait, les obsèques devaient avoir lieu dans deux jours, je n'avais plus le temps de tergiverser. J'ai pris mon courage à deux mains.

L'hôpital m'avait remis ses effets personnels. Il y avait son sac à main, son manteau et ses chaussures. Ils avaient dû laisser ses vêtements sur elle. J'ouvris le sac qui ne contenait pas grand-chose, un trousseau de clés, un portefeuille avec ses papiers : carte d'identité, permis de conduire et diverses cartes de fidélités de magasins. Il y avait aussi une petite trousse de maquillage et un étui de Kleenex. J'en ai vite fait le tour. J'avais remarqué que le sac et le portefeuille étaient de très bonne qualité, mais il y avait très peu d'argent liquide, à peine une trentaine d'euros. J'ignorais totalement l'état des finances de ma mère. Je n'avais jamais été privée, cependant notre train de vie était très modeste. Elle ne me refusait jamais rien, car je ne demandais jamais rien.

J'avais pris congé pour cet après-midi, je savais que cette visite à l'appartement de ma mère serait une épreuve et que j'aurais besoin de temps pour m'en remettre. Je n'avais pas déjeuné, ma gorge était tellement nouée que rien n'aurait pu passer. J'ai préféré prendre le bus, je ne me sentais pas en état de conduire. J'ai dû faire cinq cents mètres à pied. Quand je suis arrivée devant l'immeuble, une femme en sortait. Elle m'a regardée d'un air suspicieux. Je ne sais pas pourquoi, je me suis sentie obligée de lui dire que j'étais la fille de Marjorie Laval du troisième. Elle ne s'est pas étonnée de ne m'avoir jamais vue, le regard suspicieux est devenu compatissant.

- J'ai appris pour votre pauvre maman. Je suis désolée, mourir si jeune et elle était si belle. Vous devez être très affectée. Si je peux vous aider, n'hésitez pas. Je connaissais bien votre maman, une femme si gentille et toujours prête à rendre service. Tout le monde l'aimait bien dans l'immeuble.

Elle ne s'étonnait toujours pas que cette femme si gentille n'ait jamais parlé de sa fille et n'ait jamais reçu sa visite. Je ne voulais surtout pas éclaircir ce mystère. Tout le monde aimait ma mère ! C'était certainement le fait qu'elle soit morte qui la parait de cette qualité aux yeux de sa voisine. C'est bien connu, les morts ont toujours été des gens parfaits. Elle ne m'a rien demandé sur moi. J'ai marmonné un vague merci, je ne savais pas non plus ce que l'on pouvait dire dans ces cas-là. J'avais craint un instant qu'elle m'invite à boire un café ou une boisson revigorante puisque j'étais censée être atterrée par la mort de ma mère. Elle ne l'a pas fait. Dieu merci, elle est partie non sans renouveler son offre d'aide. C'était bizarre de voir comment les femmes de l'entourage de ma mère, sa voisine, sa collègue de travail pensaient que j'avais besoin d'aide. C'est vrai que, selon elles, j'avais perdu une maman gentille et tant aimée.

Lorsque j'ai déverrouillé la porte, je me suis sentie plus intruse que jamais. Personne ne m'accueillait, rien que le droit me permettait d'entrer. Cet appartement n'avait rien de chaleureux, rien de luxueux. L'immeuble était très correct dans un quartier propre et bien peuplé, sans plus. Lorsque je regardais autour de moi, je ne voyais que peu de meubles, tous modernes, de bon goût, mais loin d'être coûteux. Une décoration minimaliste, un ordre parfait. Je me voyais dans un magasin de meubles. Pas d'âme, rien de personnel. Pas de tableaux, pas de photos, pratiquement aucun bibelot, seulement des lampes fonctionnelles, je reconnaissais bien là ma mère. Il n'y avait absolument rien de l'appartement où j'avais vécu avec elle. Elle avait tout bazardé et acheté du neuf. Avec mes souvenirs d'enfants, elle m'avait rejetée sans hésitation. On sentait encore l'odeur du vernis récent. Les teintes étaient neutres, absolument rien qui puisse donner l'envie d'en faire son refuge. Par réflexe, j'ai ouvert le réfrigérateur, il était presque vide. Je n'ai pas eu grand-chose à jeter. Par contre, le petit meuble qui servait de bar était bien rempli. Je doutais fort que ma mère invite souvent, elle s'était mise à boire. À moins qu'elle ait toujours bu, mais était assez habile pour le cacher. En tout cas, je n'avais jamais rien remarqué dans ce sens. Je suis passée à sa chambre, toujours aussi impersonnelle. Lorsque j'ai ouvert le dressing, les tenues étaient parfaitement rangées par couleurs et par saisons, méthode et rigueur, ma mère aurait pu passer pour une maniaque. Tout ranger, tout aligner, tout maîtriser. Rien là non plus d'extravagant, juste de la bonne qualité. J'allais devoir aussi contacter sa banque, peut-être aussi un notaire, je devais me renseigner.

J'ai cherché dans quoi elle devait ranger ses papiers, livret de famille, contrats ou autres. Tout au fond de la penderie, j'ai découvert une petite mallette, ça devait être ça. Je suis restée longtemps avant de me décider à l'ouvrir. J'étais terrorisée à l'idée de ce que je pourrais découvrir. Je m'étais habituée au mutisme de ma mère, j'avais renoncé depuis longtemps à connaître ce qu'elle me cachait. Tout était peut-être là dans cette mallette. J'ai dû me répéter plusieurs fois qu'elle était morte. Elle n'allait pas surgir derrière mon dos pour me dire : « ça ne te regarde pas ! ». C'est, les mains tremblantes que j'ai ouvert la boîte à secrets. Je ne sais pas à quoi je m'attendais. La valisette était à moitié remplie. Des documents relatifs à cet appartement – elle en était propriétaire-, des dossiers d'assurance, appartement, voiture, un passeport périmé, un livret d'épargne. Pas la moindre photo. Dans le passeport, une fiche d'état civil sur laquelle je figurais. C'est tout ce qui me reliait à elle. Même morte, ma mère demeurait toujours aussi impénétrable. Qui ne conserve pas des photos, des lettres, des babioles gardées en souvenir ? Des bribes de passé qui auraient pu m'ouvrir les portes de son univers, rien, absolument rien, je restais, comme toujours sur le seuil. Il y avait aussi, tout au fond une petite clé. Je ne savais pas ce qu'elle pouvait ouvrir. J'ai pris tout ce dont j'avais besoin. J'ai téléphoné immédiatement au notaire qui figurait sur l'acte d'achat de l'appartement afin de lui demander un rendez-vous. Il me donnerait tous les renseignements au sujet de la succession. J'avais fait ce que j'avais à faire, j'ai quitté les lieux avec soulagement. Je n'étais pas triste, on ne pleure que sur ce que l'on a perdu. Je n'avais rien perdu puisque je n'avais jamais rien eu de cette femme qui avait pourtant été ma mère. En sortant, j'ai ouvert la boîte aux lettres, des publicités, des catalogues et, au milieu, une lettre manuscrite. Au dos, un nom qui m'était totalement inconnu. Je l'ai mise dans mon sac après avoir jeté tout le reste à la poubelle. Je la lirais plus tard, ou jamais. J'étais trop troublée pour prendre la moindre décision. J'avais eu mon compte. J'avais besoin de calme pour me préparer aux obsèques. Après, je pourrais tirer un trait sur tout ce qui était mon passé. J'étais encore jeune. À moi de m'inventer une vie.

Simon

Depuis toujours, j'ai eu l'impression que je n'avais pas ma place dans le monde. Je veux dire, le monde des vivants, le monde de ceux qui vivaient autour de moi. Je sais, cela peut paraître étrange ou je m'exprime mal, ce n'était pas très clair pour moi non plus. Tout petit, je m'imaginais que je n'étais pas un vrai enfant, que je venais d'un autre univers et qu'on m'avait donné cette apparence pour que je puisse vivre parmi les humains. Je n'ai jamais dit ça à personne. N'allez surtout pas croire que j'étais un enfant malheureux, dépressif. J'avais une famille aimante, des camarades, des amis, je m'amusais, je riais comme les autres enfants. De l'extérieur, rien ne me différenciait des autres gamins.

Dès mon plus jeune âge, du moins aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours su que j'avais été adopté. Ça ne m'avait jamais gêné. J'aimais, j'admirais mes parents comme si j'avais été leur enfant naturel. Je n'aurais pas pu espérer mieux qu'eux. Je ne l'avais jamais caché à mes camarades. J'avais, bien sûr droit à des questions du genre : « tu es sûr que tes parents t'aiment comme si tu étais leur propre enfant ? ». Je ne pouvais pas répondre puisque je n'avais jamais été le propre enfant de personne ; ou alors : « tu ne sais vraiment pas qui étaient tes vrais parents ? ». Non, j'étais un enfant né sous X. C'est ce qu'on m'a dit, plus tard quand j'ai été en âge de comprendre ce que c'était. Plus jeune, mes parents adoptifs m'avaient simplement dit que mes vrais parents ne pouvaient pas s'occuper de moi, qu'eux ne pouvant pas avoir d'enfant, on m'avait confié à eux. Ils ne savaient pas qui étaient mes géniteurs ni pourquoi ils n'avaient pas pu me garder. Mes parents adoptifs ne m'ayant jamais menti, je pouvais les croire. J'ai donc grandi comme les autres sans problème.

J'avais seulement, tout au fond de moi ce sentiment tenace qui se faisait oublier très longtemps, mais réapparaissait parfois subitement. Je faisais tout pour l'oublier, mais il restait tapi au fond de moi sans que je ne puisse rien y faire. Je n'ai pas eu d'adolescence difficile, je n'avais aucune raison d'entrer en rébellion contre ma famille. Je n'avais pas de personnalité à construire, je doutais d'en avoir une un jour. Quand j'entendais certains de mes camarades dire : « ce n'est pas possible, je ne suis pas le fils de mon père, ou de ma mère ! », je riais. Moi, je n'étais le fils de personne, le fils de X. Je n'avais qu'à me couler dans le moule puisque j'avais été parachuté là. Rien n'était la faute de ce monde et encore moins celle de mes parents qui avaient fait tout ce qu'ils pouvaient pour moi. J'étais bien étranger à tous les tumultes de l'adolescence. C'était un truc d'humain. Mon ami Mathieu m'avait dit un jour : « je te trouve étrange, on dirait que rien ne te touche. Tu es toujours cool, tu ne t'énerves jamais, je ne sais pas comment tu fais ! ». Je ne pouvais pas lui dire que tout m'était indifférent puisque je n'étais pas de ce monde.

J'ai eu une période où je me complaisais dans l'introspection. Je voulais savoir pourquoi je ne me sentais pas comme tout le monde. Ce n'était pas le fait d'avoir été adopté, je n'étais pas le seul enfant dans ce cas. Un autre de mes camarades avait été adopté, et il était noir. Il aurait pu avoir encore plus l'impression que moi d'être particulier, seul enfant de couleur dans notre école de blancs. C'était autre chose de plus profond et qui n'avait rien à voir avec ma famille adoptive. Peut-être avec mes racines inconnues !

Ma mère quand elle me voyait perdu au fond de ces pensées qui m'accaparaient, me parlait longuement de l'amour que mon père et elles me portaient. Je l'assurais que je n'en avais jamais douté et que je les aimais aussi. «Tu peux tout me dire », me répétait-elle. Non, je ne pouvais pas, car je ne comprenais pas et je n'aurais jamais pu trouver les mots pour traduire cet état d'âme. Ils étaient désolés, car, en parents aimants, ils avaient toujours redouté que mon adoption ne me rende malheureux. Surtout le fait de ne rien savoir sur mes géniteurs. Ils avaient tort. Je n'avais aucune tendance suicidaire et encore moins le goût du malheur. Je vivais avec ce malêtre, ces efforts pour essayer de lui donner un nom, comme avec une seconde nature, comme on peut vivre avec une infirmité quelconque. C'est comme ça que j'interprétais mon état quand je suis parvenu à un stade de maturité qui me permette de trouver des mots. Il me manquait quelque chose pour me sentir en accord avec le monde et les êtres qui m'entouraient. Je ne sais rien de mes racines, c'est un fait. J'ai entendu des tas d'histoire sur des enfants nés sous X et qui n'ont de cesse d'enquêter pour retrouver leurs parents biologiques. Je n'en avais nulle envie. Je n'essayais même pas de les imaginer. Je voulais avoir été créé de toute pièce sans intervention humaine. C'est complètement idiot, me direz-vous, je n'y pouvais rien, c'était comme ça ! Pour moi, le X, c'était l'inconnue, non pas une inconnue comme mère, mais l'inconnue au sens mathématique qui peut-être n'importe quoi. Ne me dites pas non plus que même Jésus-Christ est né d'une femme, je sais j'étais irrationnel.

Cependant, le destin m'attendait au tournant.

Rachel

J'avais complètement oublié cette lettre. Comme beaucoup de femmes, je traîne une immense besace dans laquelle j'entasse tout ce qui me tombe sous la main et qui pourrait me servir. Je dois fouiller souvent plusieurs minutes avant de trouver mes clés, ma carte de crédit ou mes papiers. Inutile de vous dire que des enveloppes, il y en a : relevés de banque, avis divers et peut-être même des lettres. J'ai des connaissances, des collègues de travail, à défaut d'amis. Je me promets toujours de faire un tri là-dedans, la scoliose me guette, mais je n'en trouve jamais le temps, ou l'envie. Là, j'étais trop occupée pour le faire : les obsèques, le rendez-vous chez le notaire, j'avais d'autres chats à fouetter que de ranger mon sac. Quand je l'avais précipitée dans les abysses de mon grand sac, la lettre était bien partie pour y rester longtemps.

Les obsèques se sont déroulées, rien à ajouter. Nous étions une demi-douzaine de personnes, des collègues de ma mère, sa patronne, deux voisines et moi. Nous ne risquions pas de surpeupler l'espèce de chapelle dans laquelle se déroulait la cérémonie de la crémation. Toutes ces personnes, que des femmes, pas un seul homme - tiens, maintenant que j'y pense, je n'ai jamais vu un seul homme dans la vie de ma mère - n'ont pas eu l'air trop surprises de ne pas me voir pleurer. Je n'ai pas non plus remarqué de larmes chez l'une d'elles. À la fin de ce simulacre de messe, on m'a remis l'urne dans laquelle étaient, je suppose, les cendres de ma mère. L'homme chargé de ce don m'a