Qui c'est le chef ? - Eric Thevenot - E-Book

Qui c'est le chef ? E-Book

Eric Thévenot

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Beschreibung

L’ambition, le besoin de reconnaissance l’envie de plaire à son père va entraîner Luigi dans une spirale dangereuse. Sa rencontre explosive avec Jean-Baptiste va le murer dans une jalousie sans borne vis à vis de cet autre garçon.
Luigi, faible d’esprit, grandit dans une famille pauvre et est confronté très jeune au racisme dans un pays dont il ne connait rien.
Malgré leurs différences, Jean-Baptiste va lui tendre la main au moment où il en aura le plus besoin.
Deux enfants, l’un en pleine lumière et l’autre du côté obscur.
La vie n’est pas une ligne droite et parfois un événement peut en modifier le cours.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Eric THEVENOT

QUI C’EST

En voyant arriver le camion plus tôt que prévu, Max panique. Ce n’était pas ainsi que son chef lui avait dit que les choses devaient se dérouler. D’habitude, d’après Luigi, les convoyeurs arrivent à une heure bien précise. À la limite, une minute de retard, mais jamais en avance. Ce matin, ils arrivent cinq bonnes minutes plus tôt que prévu et il comprend immédiatement qu’il va y avoir du grabuge.

Ses complices sont à l’intérieur de la banque et il est trop tard pour les avertir. Il ne peut pas quitter son poste pour entrer les prévenir. Il sent la panique l’envahir. Ses mains tremblent, son ventre se noue. Il sait que quelque chose de terrible va se passer. Il ne peut rien faire d’autre qu’attendre. Il avance la voiture de quelques mètres, sort et ouvre les portes afin que ses deux comparses embarquent plus vite. Puis il se remet au volant, moteur en marche, tout en observant dans son rétroviseur le comportement du véhicule qui vient de stopper devant l’établissement bancaire.

Trois hommes sont assis à l’intérieur du camion de transport de fonds. Deux se préparent à descendre pendant que le troisième reste au volant. Le chauffeur est intrigué par la voiture derrière laquelle il s’arrête. Son instinct lui dit que quelque chose n’est pas naturel dans l’attitude de ce conducteur. D’habitude, personne ne stationne ici. Ces hommes sont bien informés des risques de leur métier. Ils suivent régulièrement des exercices poussés : Aux sports de combat et au maniement des armes. Ce sont presque tous d’anciens militaires. Certains ont combattu en Indochine ou en Algérie, d’autres sont d’anciens légionnaires. Toutefois, aujourd’hui, le chef d’équipe, qui conduit le camion n’est pas tranquille. Il a avec lui deux jeunots. Deux hommes qui viennent d’être recrutés et n’ont pas d’expérience dans le domaine du convoyage d’argent. La présence de cette automobile l’inquiète d’autant plus. Il demande à ses deux partenaires d’être particulièrement vigilants et de se préparer au pire. La tension est palpable à l’intérieur des deux véhicules.

Les deux hommes sortent du camion, l’un derrière l’autre. Ils déverrouillent l’étui de leur pistolet et retirent le cran de sécurité de leur arme. Ils sont jeunes, certes, mais ce ne sont tout de même pas des novices. Ils ont plusieurs années d’armée derrière eux et sont très concentrés. Cette voiture, ici, avec un homme qui semble attendre au volant ne les inspire pas. Un client normal se serait garé sur le parking voisin, d’autant plus qu’il est gratuit. Tout en se dirigeant vers la petite porte qui donne accès au coffre où ils doivent récupérer l’argent, ils gardent un œil sur la voiture, la main prête à saisir leur arme.

C’est à ce moment que Jeff et Luigi sortent en trombe. Leur arme dans une main et un sac plein de billets dans l’autre. Les quatre hommes se regardent, étonnés. Aucun d’entre eux ne s’attendait à cette confrontation. Leurs regards changent. Surprise, panique, instinct de survie, en une fraction de seconde, l’enfer se déchaîne. Les convoyeurs, déjà sur le qui-vive, dégainent et les quatre hommes font feu en même temps. Jeff reçoit une balle en plein front et est tué sur le coup. Il s’écroule au sol où son sang se répand immédiatement. Il a juste eu le temps de toucher un de ses adversaires au bras alors que l’autre convoyeur, touché à l’aine, s’effondre à son tour. Trois hommes à terre, Luigi jette son arme, récupère le sac que tenait Jeff et s’engouffre dans la voiture qui démarre en trombe.

⸺ Et Jeff, demande Max ?

⸺ Il est mort. Fonce !

La scène n’a pas duré plus de dix secondes. Un mort, deux blessés, les témoins s’enfuient de tous les côtés et l’alarme retentit à l’intérieur de la banque.

Dommage, la journée s’annonçait belle, le soleil brillait et tout le monde appréciait la douceur de ces premiers jours d’automne. À quelques minutes près, le coup était réussi et les trois hommes allaient être riches. Il a simplement fallu qu’un accident de la circulation, sur le parcours du camion, le dévie par un chemin plus court, pour que tout bascule et que ce qui semblait si facile se transforme en cauchemar. Chacun sait qu’à partir de maintenant sa vie sera différente.

La police arrive rapidement, toutes sirènes hurlantes, sur les lieux du drame et établit des barrages de sécurité, derrière lesquels les badauds s’agglutinent. Elle est suivie de peu par des ambulances, qui stoppent leur course à côté des voitures des forces de l’ordre.

Le directeur de la banque donne sa version des faits à l’inspecteur qui l’interroge. Le troisième convoyeur donne aussi la sienne, pendant que deux ambulances évacuent les transporteurs blessés dans la fusillade.

Jeff reste allongé sur le trottoir, son sang coulant dans le caniveau. Un policier lui a écarté les jambes et les bras par sécurité. On ne sait jamais, un mort qui se réveillerait brusquement et saisirait une arme pourrait être dangereux. Il lui fouille les poches à la recherche d’indices permettant de l’identifier et peut-être remonter ainsi jusqu’à ses complices.

Pendant ce temps, mettant à profit les quelques minutes d’avance qu’ils ont sur la police, les deux malfrats s’éloignent à toute vitesse du lieu du braquage. Max conduit la voiture aux limites de l’adhérence. Grille les feux rouges, les priorités, ne cherche même pas à esquiver les piétons engagés sur les passages protégés, qui heureusement réussissent tous à éviter la voiture folle. Une corrida en pleine ville où les passants font office de toreros et déjouent habilement le monstre à quatre roues, lancé à pleine vitesse sur eux. Au bout de plusieurs minutes de rodéo, jugeant qu’ils sont suffisamment éloignés du lieu de leur méfait, ils ralentissent leur course et s’insèrent dans la circulation à allure normale, afin de ne pas attirer l’attention sur eux. Ils arrivent rapidement à leur repaire où ils mettent au point leur stratégie pour assurer leur fuite.

⸺ Pourquoi tu n’as pas klaxonné, hurle Luigi à Max ?

⸺ Je n’ai pas eu le temps, ils sont arrivés plus tôt que prévu. Quand je les ai vus dans mon rétro, il était trop tard. Je ne pouvais plus rien faire.

⸺ Putain, Jeff est mort et ce « con » avait ses papiers sur lui. Cette espèce de « connard » n’a jamais voulu les poser quand je lui disais. Dans dix minutes, on aura tous les flics de France sur le dos. Il faut que l’on se casse d’ici au plus vite. Toi, tu gardes la bagnole, moi je vais en piquer une dans le coin.

⸺ Attends, dit Max, on peut rester planqués ici quelque temps. Les cognes ne connaissent pas notre cachette et rien ne dit qu’ils feront le rapprochement avec nous.

⸺ Ce n’est pas possible, tu es con ou débile ? Cette planque tous les poulets du coin la connaissent. Dès qu’ils auront fait le lien entre Jeff et nous, ils vont rappliquer et je ne donne pas cher de notre peau. N’oublie pas que l’on a défouraillé sur des transporteurs de fond. C’est presque comme si on leur avait tiré dessus à eux.

⸺ Ha, tu crois ?

⸺ Tu es incroyable toi ! Comment j’ai pu m’embarquer avec un mec aussi naïf ? Tant que l’on ne faisait que des petits larcins, on ne les intéressait pas. Nous n’étions que du menu fretin. Ils nous foutaient la paix. Eux, ce qu’ils veulent, c’est choper des grosses pointures, pas des petits comme nous. Ils n’ont pas envie de se taper des rapports en pagaille. Ils connaissent tout, ils ont des indics dans tous les coins. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans leur jeu. Maintenant, on est devenu leurs cibles. On a tiré sur des types et ils vont nous lancer la cavalerie au cul. On va se séparer et partir chacun de son côté. Moi, je pars en Suisse pour rejoindre l’Italie et la Sicile. Toi, je te conseille d’aller en Espagne, à Séville chez Antonio. Dès que je serai arrivé à Palerme, je te ferai signe et tu viendras me rejoindre. Pour l’instant, je garde le pognon et on fera le partage après.

⸺ C’est loin l’Espagne ! lui dit Max.

⸺ Tu as une meilleure solution ? Tu veux peut-être aller te planquer chez tes parents ? Tu crois que les poulets n’ont pas leur adresse ? C’est le premier endroit où ils vont aller te cueillir.

⸺ Je peux aller à Marseille. C’est moins loin et je pourrais prendre un bateau pour l’Algérie.

⸺ Trop risqué, ils découvriront vite que j’ai grandi dans cette ville et feront le siège de mes connaissances… Mais après tout, pourquoi pas. Je suis parti de là-bas quand j’avais douze ans, ils ne connaissent pas forcément tous mes potes. Je vais prévenir Marco. C’est un mec sûr, il te trouvera une planque. En plus, il a des connaissances chez les dockers et ils pourront te faire embarquer en sécurité.

⸺ D’accord. Je le sens mieux. File-moi du blé pour tenir un moment.

Luigi lui tend une belle liasse de billets ainsi que l’adresse de son copain. Il conseille à son complice de prendre des petites routes et de changer plusieurs fois de voiture, pour ne pas être repéré. Le numéro et le signalement de celle qu’ils ont utilisée ce matin doit être à présent dans tous les commissariats et toutes les gendarmeries.

Max quitte la planque, un peu dérouté. Il est livré à lui-même. Il y a des années qu’il côtoyait Luigi et Jeff ; c’est la première fois qu’il va devoir prendre des décisions seul. Il a peur de cette solitude. Déjà enfant, il n’arrivait pas à faire les choses sans être aidé. Il lui fallait toujours un plus grand pour lui indiquer la route à suivre. Il grimpe toutefois dans la voiture bien décidé à suivre les directives de son chef. Il prend la direction du boulevard Laurent Bonnevay, que les Lyonnais appellent communément « boulevard de ceinture » et se dirige vers le sud. Impossible de prendre l’autoroute et il tient à éviter la nationale 7 sur laquelle il risque de rencontrer des barrages de police. Il roule vers Givors, puis suit la nationale 86 sur la rive droite du Rhône, moins encombrée et moins surveillée. À Tournon, il bifurque vers le Cheylard pour descendre la vallée de l’Eyrieux. Pour se rendre à Marseille, il a opté pour une route indirecte qui le fera passer par Alès, Nîmes et Arles. Il est ainsi certain de ne pas être repéré. Si la police, par le plus pur des hasards, pouvait penser que les casseurs se rendent à Marseille, ce serait par les grandes routes pour être le plus vite possible à l’abri. Jamais, ils ne les chercheraient sur des petites départementales. Il vole une autre voiture dans un des villages traversés. Il a pour l’instant l’avantage que sa photo ne soit pas affichée dans les journaux. Il sait que demain, ce sera le cas. Il lui faut donc arriver à Marseille avant que les pompistes puissent le reconnaître lorsqu’il fera le plein d’essence.

Après s’être changé, Luigi a lui aussi quitté le refuge. Un gros sac dans chaque main, il marche à travers les petites rues du quartier et repère une voiture isolée qu’il fracture. Il prend la direction du Jura, d’où il espère franchir la frontière au col de la Faucille. À peine a-t-il démarré la voiture qu’il entend des sirènes de police. Plusieurs véhicules se dirigent à grande vitesse vers l’immeuble qu’il vient de quitter. Aucun doute, la police a fait le lien entre Jeff et lui. Sa théorie, selon laquelle les flics connaissaient leur planque, est avérée.

Se sentant à l’abri dans cette nouvelle automobile, il part en direction du nord-est. Il croise plusieurs voitures de police et sort du quartier juste avant que celui-ci ne soit entièrement bouclé par une multitude de policiers vêtus de gilets pare-balles. Il choisit de passer par la Dombes et ses petites routes. Villard-les-Dombes, Versailleux et tous les petits villages où il est sûr de ne pas faire de mauvaises rencontres. Il connaît une planque du côté de Mijoux : un petit chalet perdu au milieu des bois. Il l’avait découvert, il y a quelques mois, alors qu’il effectuait un repérage. Il avait bien préparé sa fuite. Que le coup réussisse ou qu’il rate, il avait prévu de s’enfuir en passant par ici. Il est sûr de passer inaperçu et certain que personne ne viendra le chercher dans ce coin perdu, connu uniquement par quelques promeneurs et les cueilleurs de champignons.

La chance semble être de son côté. Le beau temps a laissé place à la pluie. Le ciel s’est couvert rapidement et une pluie fine s’abat sur le département. Les gendarmes resteront sans doute un peu plus à l’abri et il passera incognito à travers les gouttes. Peu de monde sur ces petites routes départementales. Les travaux des champs sont terminés depuis longtemps et il y a peu de voitures qui circulent dans la région. Viry, La Pesse, Les Moussières, il arrive sans encombre dans les environs de Mijoux en début de soirée, alors que la nuit est tombée. Il repère le petit chemin et s’y engage avec d’infinies précautions. Il cache la voiture assez loin dans les bois et la protège à l’aide de branchages qu’il avait mis de côté à cette attention. Il est persuadé que le vol de la voiture a été signalé et qu’en raison du lieu où elle a disparu, les flics ont fait le rapprochement avec lui.

Il force la porte d’entrée de la petite maison et s’y installe après en avoir bloqué l’accès. Nous ne sommes qu’au début de l’automne, mais, dans les bois et à mille deux cents mètres d’altitude, les nuits sont fraîches. La neige n’est pas annoncée, mais, si le vent se lève, la température peut rapidement chuter. C’est pour cette raison qu’il n’a pas voulu franchir le col de nuit. Il lui faut de la luminosité pour marcher dans la montagne. Il ne souhaite pas être bloqué dehors et risquer de mourir gelé. Cette cabane est un refuge pour les gardes forestiers. Une pièce unique composée d’un poêle à bois, d’un petit lit, une table, deux chaises et une armoire dans laquelle il trouve deux grosses couvertures qui le protègeront du froid cette nuit. Pas question d’attirer l’attention en faisant du feu. Il s’allonge tout habillé sur le lit et se couvre avec les deux couvertures.

La nuit passe sans qu’il ne parvienne à trouver le sommeil. Trop de choses tournent en boucle dans sa tête. Le casse qui se déroule à merveille jusqu’au dernier moment. La fusillade. La mort de son complice. La fuite. Mais, aussi tout cet argent qui dort près de lui. Il ne ressent aucune tristesse pour la mort de Jeff. Cela lui fera une plus grosse part. Il craignait la brutalité et les réactions de son acolyte. Maintenant qu’il est mort, il va tout garder. Pas question non plus de partager quoi que ce soit avec cet imbécile de Max qui ne verra jamais la couleur de l’argent. Il l’a envoyé à Marseille en lui donnant une adresse bidon. Ce Marco n’existe pas, pas plus que ses relations chez les dockers. Sa fuite est vouée à l’échec. Il se fera rapidement serrer par les keufs, ou, au mieux, avec un peu de chance, parviendra à embarquer sur un cargo.

Alors que lui, il ne lui reste que quelques kilomètres à faire pour être tranquille. Il jubile, se rend compte à quel point il est malin. Mise à part la fusillade qui lui a mis tous les flics de France aux trousses, tout son plan se déroule comme il l’a prévu. Il est riche ! Là-bas, en Sicile, il va vivre une vie de rêve dans une immense villa dominant la mer, entourée de vignes, avec une grande piscine où le soleil se reflète, allongé sur une chaise longue, à siroter des boissons glacées, pendant qu’une nuée de jolies filles à demi nues lui feront des caresses. Respecté et craint par tout le village, que surplombe son domaine, tel le château du seigneur. Enfin, son rêve va se réaliser : il va devenir le Maître.

Il repart de bonne heure, le lendemain. Il veut arriver tôt en Suisse et avec un peu de chance, il n’y aura pas encore de barrage sur la route. De plus, il meurt de faim. Il n’a rien mangé depuis son petit-déjeuner de la veille. Il récupère la voiture et constate que rien n’a bougé. La forêt est recouverte d’un brouillard épais. La pluie de la veille rend le chemin difficile, mais il parvient à rejoindre la départementale sans encombre. Il traverse Mijoux qui se réveille à peine. Quelques lève-tôt arpentent les trottoirs, une baguette de pain ou un journal sous le bras. Le bar du coin est ouvert et quelques hommes boivent leur café. Luigi se sent bien. Le brouillard, la pluie, tout semble lui sourire. Un ange veille sur lui et lui donne l’aide dont il avait besoin pour réussir. Il se sent invincible ; il a une envie irrésistible de rire, de chanter. Au fur et à mesure que sa destination se rapproche, il sent l’euphorie le gagner. Il va réussir son pari. Dans quelques minutes, il sera riche. Terminées la misère, les galères, les petits coups pour récupérer des clopinettes.

 Il prend le temps de s’arrêter dans une boulangerie, pour acheter des croissants, qu’il mange attablé dans un petit café encore désert. Enfin rassasié et réchauffé, il reprend sa route. Il ne s’est arrêté qu’une dizaine de minutes. Il sait que le temps est précieux, que chaque seconde compte, mais il était trop affamé pour continuer le ventre vide.

Soudain, il les aperçoit. Une brigade complète de gendarmes a dressé un barrage en travers de la route. À six cents mètres de lui, une dizaine de militaires à pied et deux motards contrôlent les automobilistes. Une herse est posée en travers de la chaussée et empêche de forcer le barrage.

Il freine brutalement, fait demi-tour et repart en sens inverse. À cette heure précoce les gendarmes n’ont pas grand monde à contrôler et le bruit du coup de frein ainsi que la manœuvre de la voiture attirent leur attention. Aussitôt les deux motards le prennent en chasse. Il a un peu d’avance, mais il sait qu’il ne pourra pas tenir longtemps face à la vitesse des puissantes BMW. Ces pilotes sont de véritables acrobates et la petite voiture qu’il conduit n’a pas assez de puissance pour les distancer. La sinuosité de la route lui offre cependant un léger avantage. Il est très souvent hors des regards des deux motards. Il profite de cette configuration pour prendre, sur sa gauche, un petit chemin qui s’enfonce dans les bois. Les deux gendarmes ne voient pas la manœuvre. Concentrés par leur poursuite, ils ne remarquent pas le sentier et continuent leur course, lancés à pleine vitesse. Luigi s’enfonce de plus en plus profondément sous les frondaisons et les militaires mettent un certain temps à se rendre compte qu’ils ont perdu leur cible. La route est en effet beaucoup plus rectiligne et il est impossible que cette petite voiture ait pu aller aussi loin. Ils rebroussent chemin et en roulant moins vite cherchent à comprendre où le véhicule a pu leur échapper. Le chemin est vite repéré et les traces de pneus que l’automobile a laissées en dérapant à l’entrée ne leur laissent aucun doute. Ils s’engagent derrière elle sur un terrain rendu instable en raison des intempéries récentes. Leurs motos ne sont pas adaptées à tous les terrains et ils doivent renoncer rapidement à poursuivre leurs investigations. Ils ne sont pourtant pas très loin du fuyard qui a dû abandonner son véhicule embourbé. Tout au plus trois ou quatre cents mètres. La pluie, les tracteurs et les engins de débardage ont creusé de tels sillons que la voiture s’est bloquée dans une ornière boueuse.

Luigi a précipitamment quitté l’habitacle et monte en direction des crêtes, chargé de ses deux gros sacs de billets. Ce n’est pas un grand sportif. La pente est assez abrupte et ses bras s’ankylosent rapidement. Il a le souffle court et sa poitrine le brûle terriblement. Ses jambes ont de plus en plus de mal à le porter. Il sait que les gendarmes seront très vite sur ses talons et que la frontière est toute proche. Ce serait trop bête d’échouer si près du but.

Pendant ce temps, les deux gendarmes motorisés ont alerté leurs collègues qui ont abandonné leur barrage pour les rejoindre au bord du chemin. Quelques minutes plus tard, arrive un fourgon avec deux chiens bergers allemands spécialement entrainés pour ce type de recherche.

Toutes les gendarmeries locales sont désormais alertées et mobilisées pour traquer et appréhender l’homme en fuite. Une alouette trois de la gendarmerie de Saint-Claude survole déjà le bois où le suspect s’est engagé.

Quelques centaines de mètres après avoir commencé leurs recherches, la troupe découvre le véhicule abandonné et repère les traces de pas que Luigi a laissées sur le chemin. Les maîtres-chiens font renifler l’intérieur de l’automobile aux deux animaux qui rapidement tirent leurs guides en direction du trajet emprunté par le fuyard.

Celui-ci continue de courir. Il entend maintenant distinctement les aboiements des chiens qui s’excitent. Il comprend qu’il aura du mal à leur échapper. En plus l’hélicoptère tourne au-dessus de lui, il se sent acculé, mais ne renonce pas. Comme tout fugitif, il garde intacte cette petite flamme qui brûle en lui : l’espoir.

Malheureusement, il est à bout. Ses poumons sont en feu. Il n’a plus de souffle, il meurt de soif et sa démarche est de plus en plus hésitante, saccadée, irrégulière, déformée par la fatigue et le poids des sacs. Il trébuche, se relève, tombe à nouveau, repart, retombe, fait encore quelques pas puis s’arrête pour reprendre un peu d’air et repart de plus belle. Derrière lui, ses poursuivants se rapprochent. Ce sont des hommes bien entrainés avec une condition physique irréprochable. Du genre à courir quand vous avez du mal à marcher, du genre à siffloter alors que votre gorge est sèche. Des combattants ! Des guerriers ! Plus que quelques centaines de mètres et ils seront sur lui.

Ça y est, les gendarmes l’aperçoivent et le somment de s’arrêter. Il arrive presque à la lisière du bois. C’est trop bête ! Il se retourne pour juger de son avance et son pied se prend dans une racine. Il perd l’équilibre et tombe plusieurs mètres en contrebas. Son corps rebondit sur un rocher avant de s’immobiliser définitivement.

Les poursuivants qui ont assisté à la scène appellent immédiatement les secours, puis l’un d’eux descend prudemment auprès de l’homme inconscient. Sous le choc, un des deux sacs s’est éventré. Les billets virevoltent en tous sens sous l’effet du vent provoqué par les pales de l’hélicoptère qui s’est mis en position stationnaire au-dessus du ravin.

Dans les hameaux en contrebas, les villageois assistent incrédules au ballet du grand oiseau bleu dont les ailes semblent projeter des pétales par milliers. Ces petits objets volants qui délicatement virevoltent en un ballet gracieux finissent par arriver au-dessus des maisons. Comprenant soudain ce qu’ils représentent, les habitants se précipitent pour en saisir un maximum. C’est la ruée. Hommes, femmes, enfants sautent, courent en tous sens. Des coups pleuvent pour un billet, des bagarres éclatent entre des amis qui se côtoient paisiblement depuis des lustres. Argent maudit qui a déjà fait couler le sang et laissera des traces parmi la population locale.

Pendant ce temps, le gendarme s’approche du corps disloqué et entreprend d’évaluer l’état du blessé. La jambe gauche présente une vilaine fracture ouverte, le pouls est faible et un filet de sang s’échappe de la commissure des lèvres et des oreilles. Le pronostic n’est pas rassurant. L’homme est bien amoché. Il ouvre les yeux, regarde le gendarme penché vers lui. Celui-ci semble lui parler. Il voit ses lèvres bouger, mais n’entend rien. Tout est flou. Il ne comprend pas ce qu’il fait ici. Il a froid. Un froid glacial qui l’envahit. Il n’arrive pas à bouger. Il faut pourtant qu’il s’enfuie, les flics seront bientôt sur lui et la frontière est juste là. À côté. Quelques mètres…Le ciel au-dessus de lui se voile, il se sent si fatigué… Si fatigué… Doucement… Lentement… Ses yeux se ferment… sa vie défile… il se revoit enfant et se remémore sa rencontre avec Jean-Baptiste son ennemi juré. Celui qui lui a enlevé, il en est sûr, l’affection de son père. Celui à cause de qui il se trouve ici aujourd’hui en train de mourir…

⸺ C’est qui lé sef ?

⸺ Lé quoi ?

⸺ Lé sef.

⸺ J’comprends pas.

⸺ Lé sef ! sélui qui commande !

⸺ Ha ! Le chef !

Luigi venait d’emménager dans la petite cité construite sur les hauteurs de Lyon. La cité des trois gouttes. Originaire de Sicile, il était arrivé en France, à Marseille, lorsqu’il avait neuf ans. Aujourd’hui, âgé de douze ans, il a conservé quelques défauts de prononciation qui disparaîtront avec les années.

Quand il débarqua, avec sa famille, dans la grande cité phocéenne, il ne parlait pas un mot de français. Il ignorait même qu’il puisse exister une autre langue que l’italien. Quitter son île natale fut pour lui un véritable déchirement. Il était devenu un déraciné. Le jour où il prit le bateau, pour la première fois de sa vie, c’est comme si on lui enlevait le cœur. Il quittait tout : ses amis, ses cousins, son village, sans savoir où il allait arriver. Pour la première fois de sa vie, il était confronté à l’inconnu. Bien sûr, son père fit tout pour le rassurer, lui promettre que tout irait bien, qu’il se ferait de nouveaux amis, mais ça lui semblait tellement irréel de quitter son village. Aucune parole ne put le réconforter. Là-bas, il avait l’appui de ses cousins qui le protégeaient de tous les dangers possibles, de ses copains qui l’entraînaient dans les collines arides de l’île, où ils jouaient des heures durant, aux gendarmes et aux voleurs. Il se faisait un point d’honneur à ne jamais être le gendarme.

Depuis qu’il était petit, il entendait ses cousins parler d’un lointain ancêtre devenu « bandit d’honneur ». Aux dires des enfants, cet homme, à la tête d’une grande troupe, aurait lutté contre l’autorité royale et se serait comporté comme un Robin des Bois. Sa fin tragique embellissant dans l’imagerie populaire le romantisme de l’histoire. Luigi rêvait de revêtir le costume de ce personnage afin que son père, qu’il idolâtrait, soit fier de lui. Il était persuadé qu’en devenant un grand chef, Giuseppe gonflerait d’orgueil. Devenir un voleur, d’accord, mais jamais il ne serait un gendarme.

Qu’allait-il bien trouver là-bas dans ce pays qui n’était pas le sien ? Il en avait versé des larmes quand son père leur avait annoncé qu’ils devaient partir. Qu’en Sicile, la vie était devenue trop dure pour élever une famille et qu’en France il y avait du travail pour tout le monde. Que là-bas, ils pourraient être heureux, devenir rapidement riches, revenir au village et y vivre comme des rois.

 Le fait d’entendre son père prononcer le mot, « riche », avait eu un effet immédiat sur Luigi. Riche, il avait envie de le devenir. Savoir que ce départ ne serait que provisoire lui permettait de garder l’espoir d’être vite de retour et de reprendre sa vie normale. Malgré tout, il eut bien du mal à embarquer ce jour-là.

La famille Bosco s’installa dans un petit immeuble du quartier du panier à Marseille. Un tout petit appartement vétuste, composé d’une chambre pour Luigi et sa sœur Anna-Maria, d’une alcôve séparée de la cuisine par un rideau pour les parents, Guiseppe et Frederica, d’une petite cuisine et d’une salle de bain. Les murs étaient sales et les pièces mal éclairées, mais peu importait, ils étaient persuadés que ce n’était que provisoire. De toute façon, c’était déjà mieux qu’en Sicile, puisqu’ici, les toilettes étaient à l’intérieur et non plus dans la cour. Tout cela leur semblait alors d’un luxe incroyable.

Giuseppe avait délibérément choisi de s’installer dans ce quartier, car il savait qu’il y retrouverait des connaissances. Des jeunes de son village étaient venus s’y établir peu avant la guerre, fuyant le fascisme. Ce choix permit à Giuseppe de trouver rapidement du travail.

 Les familles d’immigrés éprouvaient le besoin naturel de se regrouper afin de se sentir moins isolées, de parler leur langue maternelle, d’évoquer le pays, de se souvenir de la vie de là-bas, des gens qu’ils ont connus et aussi de continuer à faire vivre leurs traditions. Les veillées chez les uns ou chez les autres étaient toujours très animées et joyeuses… sauf les soirs, où l’un d’eux ayant trop bu, se mettait à critiquer, soit leur gouvernement et la politique désastreuse qui les avaient obligés à s’exiler, soit ces Français maltraitants. Alors les voix se faisaient plus fortes, chacun parlant en même temps, les cris, les insultes fusaient de toutes parts, jusqu’au moment où les « Mama » remettaient de l’ordre.

Ces regroupements étaient nécessaires pour leur équilibre, mais ils étaient également pernicieux.

La majorité des hommes avait peu de contact avec la langue française. Pour la plupart maçons, ils travaillaient entre Italiens, dirigés par des contremaîtres italiens. Guiseppe, qui était mécanicien, faisait un peu figure d’exception : il exerçait dans un garage dirigé par un marseillais où la langue employée était le français : avec un fort accent du sud, certes, mais français tout de même. Homme intelligent et curieux, il apprit très vite sa nouvelle langue et servit rapidement d’interprète à ses voisins. Pour les enfants, l’apprentissage fut plus facile. Français à l’école, italien à la maison, ils maitrisèrent rapidement les deux langues. Sauf, peut-être, Luigi qui était de loin le moins doué de tous.