Secrets, mensonges et trahison - Eric Thévenot - E-Book

Secrets, mensonges et trahison E-Book

Eric Thévenot

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Beschreibung

Des destins croisés, des vies remplies de drames, de courage, de volonté, mais aussi de violence, de peurs et de haine.

Doit-on toujours dire la vérité ? Jusqu’à quel point un secret de famille peut influer sur la vie des autres ?
Eliane, chef d’entreprise, reçoit inopinément, la visite de Paul son jeune frère, qu’elle n’a pas revue depuis trente-cinq ans. Celui-ci lui annonce que son père, gravement malade, souhaite la revoir avant de mourir. Cette rencontre la bouleverse et lui fait faire un retour dans son passé, lui rappelant les raisons qui lui ont fait quitter son village. L’entrevue avec ses parents est difficile et la révélation qu’ils vont lui faire la sidère et l’anéantit.
Parallèlement, Etienne fatigué de sa vie qu’il juge monotone, change de continent pour vivre une vie plus proche de la nature et des grands espaces, près de Louis, un ami rencontré lors de leur service militaire. Un accident remet tout en question mais la solidité de l’amitié entre les deux hommes permet à Etienne de retrouver le goût à la vie.
Les deux personnages principaux vont se rencontrer au cours d’un voyage et unir leurs destinées. Des destins croisés, des vies remplies de drames, de courage, de volonté mais aussi de violence, de peurs et de haine. Deux héros ordinaires que rien ne prédestine à des destins particuliers, vont vivre des vies riches en émotions et en rencontres.

Découvrez le parcours de deux héros ordinaires que rien ne prédestine à des destins particuliers, mais vont pourtant vivre des vies riches en émotions et en rencontres.

EXTRAIT

Les loups étaient dans la place. Aux abois, prêts à bondir. Les yeux brillants, avides de chair fraîche. La fête foraine battait son plein. La plupart des villageois se pressaient entre les stands de tir, les manèges et autres attractions. Au milieu de la place entourée d’arbres, une piste de danse improvisée où des couples tournaient au son joyeux de l’accordéon. Il faisait beau. Le solstice d’été était toujours la date choisie pour cette fête des conscrits. Le village lové dans les contreforts de la colline offrait une vue magnifique sur la ville étalée en contrebas, brillant de mille feux. Le jour, par temps clair on pouvait voir au loin toute la chaîne des Alpes avec le Mont-Blanc qui se détachait majestueusement.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Eric Thevenot est né en 1953 à Lyon. Il vit à Saint-Cyr au Mont-d’Or où il est engagé dans de nombreuses institutions professionnelles ou associatives.
Passionné de littérature il publie chez Ex Aequo son premier roman.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé

Secrets, mensonges et trahison

Dansla mêmecollection

Résumé

Doit-on toujours dire la vérité ?

Jusqu’à quel point un secret de famille peut influer sur la vie des autres ?

Eliane, chef d’entreprise, reçoit inopinément, la visite de Paul son jeune frère, qu’elle n’a pas revue depuis trente-cinq ans.

Celui-ci lui annonce que son père, gravement malade, souhaite la revoir avant de mourir.

Cette rencontre la bouleverse et lui fait faire un retour dans son passé, lui rappelant les raisons qui lui ont fait quitter son village.

L’entrevue avec ses parents est difficile et la révélation qu’ils vont lui faire la sidère et l’anéantit.

Parallèlement, Etienne fatigué de sa vie qu’il juge monotone, change de continent pour vivre une vie plus proche de la nature et des grands espaces, près de Louis, un ami rencontré lors de leur service militaire. Un accident remet tout en question mais la solidité de l’amitié entre les deux hommes permet à Etienne de retrouver le goût à la vie.

Les deux personnages principaux vont se rencontrer au cours d’un voyage et unir leurs destinées.

Des destins croisés, des vies remplies de drames, de courage, de volonté mais aussi de violence, de peurs et de haine.

Deux héros ordinaires que rien ne prédestine à des destins particuliers, vont vivre des vies riches en émotions et en rencontres.

Eric Thevenot est né en 1953 à Lyon. Il vit à Saint-Cyr au Mont-d’Or où il est engagé dans de nombreuses institutions professionnelles ou associatives.

Passionné de littérature il publie chez Ex Aequo son premier roman.

Eric Thevenot

Secrets, mensonges

et thrahison

Roman

ISBN:978-2-35962-864-7

Collection Blanche

Dépôtlégalseptembre2016

©2016CouvertureEx Aequo

©2016 Tous droits de reproduction, d’adaptationet de traductionintégraleoupartielle, réservéspour touspays. Toute modificationinterdite.

ÉditionsExAequo

6,ruedesSybilles

88370Plombières-les-Bains

www.editions-exaequo.fr

Je dédie spécialement ce livre

à Claire, Aurélie et Jonathan,

et surtout à Catherine Cellier, ma douce grand-mère ;

petite femme tout en douceur qui m’a donné l’envie de lire, l’amour des livres et le goût des mots… Tous ces mots justement que je n’ai pas eu le temps de lui dire. Petite femme pauvre, mais si riche de connaissances et si cultivée.

Le secret est la meilleure des choses. Il protège notre intimité psychique et physique, notre vie privée et celle de ceux que nous aimons. Mais il devient la pire des choses lorsque pour une raison ou une autre, il est vécu comme une contrainte.

-1- La fête foraine

Juin 1965

Les loups étaient dans la place. Aux abois, prêts à bondir. Les yeux brillants, avides de chair fraîche. La fête foraine battait son plein. La plupart des villageois se pressaient entre les stands de tir, les manèges et autres attractions. Au milieu de la place entourée d’arbres, une piste de danse improvisée où des couples tournaient au son joyeux de l’accordéon. Il faisait beau. Le solstice d’été était toujours la date choisie pour cette fête des conscrits. Le village lové dans les contreforts de la colline offrait une vue magnifique sur la ville étalée en contrebas, brillant de mille feux. Le jour, par temps clair on pouvait voir au loin toute la chaîne des Alpes avec le Mont-Blanc qui se détachait majestueusement.

Les filles se tenaient debout dans leur petite jupe et leur chemisier à fleurs. Immobiles, guettant du coin de l’œil, en essayant le plus possible de ne pas se faire remarquer, le cavalier qui les fera peut-être vibrer. Les parents, anxieux, dans leurs beaux habits du dimanche, surveillaient inquiets leur progéniture. Les plus petits, bien tenus par la main ou installés dans un manège sous la surveillance d’un proche ou d’une voisine. C’était surtout les mères qui servaient de chaperon. Les hommes, les visages rougis par les travaux des champs et les litres de gros rouge ingurgités tout au long des dures journées de labeur, se retrouvaient à la terrasse du café. Cette place avait quelque chose de magique.

Les garçons marchaient autour de cette arène. On aurait dit des loups guettant leurs proies. Ils le savaient, les agnelles étaient là, prêtes à succomber à leurs charmes et leurs crocs blancs. Ils tournaient. Toujours dans le même sens. Leurs regards ne quittaient jamais leurs cibles. Seuls, silencieux, avançant doucement, cherchant à repérer où se trouvait le chaperon, ou bien en petites bandes, riant très fort en se poussant du coude et se tapant dans le dos pour attirer l’attention et paraître sûrs d’eux. Leurs visages juvéniles remplis de boutons d’acné leur laissaient bien peu de chance de séduire une de ces filles attirées par les muscles et la maturité. Ils ne pouvaient pas rivaliser face aux chefs de meute en chasse.

Eliane croise le regard insistant de l’un d’entre eux; il continue lentement à contourner la haie de badauds et prudemment vient se poster à côté d’elle, il la hume, elle le sent… Puis il lui fait face, sa technique est bien rodée. Il l’a choisie, car il est sûr de son avantage. Il les repère de loin les fragiles, celles qui vont succomber à ses dents blanches et ses cheveux blonds bouclés. Et que dire de ses yeux! Ces filles-là ont toujours les mains jointes posées sur leur jupe devant leur sexe. Leurs regards sont toujours fixés sur les danseurs, puis se perdent dans la foule en espérant sans trop y croire qu’elles seront invitées à danser. Celle-ci est pour lui la parfaite caricature de la fille qu’il aime séduire. Et puis, elle est jolie, ce qui ne gâte rien. Pas de doute ce soir elle sera à lui. Peu importe où. Dans la voiture, sous un porche, dans une chambre d’hôtel, chez lui, chez elle, ce soir elle sera sienne.

Eliane est venue seule. Son père, comme d’habitude, est rentré de l’usine complètement ivre. Après sa journée de travail à la fonderie, il file rejoindre ses copains au café du coin et ensemble ils se saoulent en refaisant le monde. Dans ces moments-là, rien ne va, les patrons sont des pourris, les politiciens des véreux et l’équipe de foot locale des chèvres. Et ne parlons pas de tous ces rapatriés qui reviennent d’Algérie pour nous « bouffer » notre pain comme ils disent. Oh, il n’a pas le vin mauvais pour autant et quand il est à jeun c’est plutôt un chic type qui plus d’une fois a rendu service aux voisins. Mais plus d’une fois aussi ces mêmes voisins l’ont ramené chez lui couché dans une brouette. Sa mère ne sort jamais. Elle s’occupe des cinq autres enfants que son homme lui a faits entre deux cuites. D’habitude elle refuse toutes les demandes de sorties de sa fille aînée, mais aujourd’hui elle l’a autorisée à aller à la fête à condition de ne pas rentrer tard. C’est la fête au village et ce n’est pas loin de la maison. Il ne peut rien lui arriver.

Eliane le connaît ce garçon. Elle l’a déjà vu. Il est du village voisin, traîne parfois dans le coin et n’a pas une très bonne réputation. Un peu tête brûlée, il a déjà eu maille à partir avec le garde champêtre. Oh! Pas grand-chose. Des petits larcins par-ci par-là, mais les bonnes gens n’aiment pas trop ce genre de personnage. Elle s’en moque. Dans la candeur de ses seize ans, elle ne voit que l’enveloppe. À cet instant, seule la beauté de son cavalier est importante. Il lui tend sa main gauche ouverte. Sans un mot, avec juste un regard appuyé et un beau sourire, il la séduit. Elle pose sa main droite sur ce support et il l’attire au milieu des autres danseurs. D’un seul coup, tout bascule. Elle n’est plus Eliane, mais l’impératrice Sissi à Mayerling. Elle devient comtesse, duchesse, princesse, elle est toutes ces femmes merveilleuses de beauté devant lesquelles des hommes élégants et raffinés s’inclinent. Autour d’elle la foule disparaît. Il n’y a plus, ni danseurs, ni parents, ni manèges. Il n’y a qu’elle et ce splendide jeune demi-dieu qui la transporte dans des valses endiablées, des tangos de feu. Elle s’enivre dans un tourbillon infernal qui lui fait perdre toute notion de la réalité. Elle n’entend plus que la musique. Les cris, les bruits des manèges, plus rien n’existe. Il lui semble que tout tourne au ralenti alors qu’elle vit à la vitesse de la lumière. Il n’y a plus qu’elle et ce jeune homme si beau. La musique se fait plus douce. Il l’enlace pour une série de slows de plus en plus langoureux. Leurs corps se rapprochent. Ses mains posées sur les épaules de son cavalier rejoignent rapidement son cou. Le loup lui continue son travail de séduction. Il va porter l’estocade. Il le sait. Il la sent prête. Ses mains se baladent le long de son dos, de ses hanches, il exerce une pression de plus en plus vive. Ils se regardent dans les yeux et leurs bouches se cherchent, se frôlent puis se collent. Leurs langues se mélangent, s’enroulent, se fouillent. Elle est heureuse et lui est désormais certain qu’il va obtenir ce qu’il est venu chercher ici. Serrés l’un contre l’autre, ils tournent, tournent et lorsque la musique s’arrête, ils quittent la piste, enlacés.

Ils s’éloignent de cette place où ils n’entendent plus les flonflons. Il l’entraîne à bord de sa voiture. Ensemble, ils roulent dans la nuit. Il la sent sous son emprise et sait déjà le lieu où il va l’emmener. Les virages sont avalés rapidement dans le crissement des pneus. Les phares de l’auto éclairent un petit chemin sur la droite de la route. Il arrête le véhicule à l’abri des sous-bois et éteint les feux. Les voilà entourés par les ténèbres. Seule la pleine lune amène un semblant de clarté qui rend la nuit moins angoissante, il se penche vers sa conquête et tout en l’embrassant actionne la manette qui bascule le dossier. Il se donne des airs d’homme mûr, mais en fait il a peu d’expérience. Il est fébrile et ne sait pas trop s’y prendre. Il a si peur qu’au dernier moment elle lui dise non, qu’il va beaucoup trop vite. Il oublie les préliminaires et toute la tendresse qui précèdent l’amour. Il la veut vite.

Eliane est surprise de sa décision aussi rapide de suivre ce garçon. Elle ne sort jamais et n’aurait surtout pas imaginé qu’elle ressentirait aussi vite un sentiment pour un jeune homme. Elle est troublée, mais elle veut aller jusqu’au bout. Il est si beau qu’il pourrait bien être l’homme de sa vie et elle ne voudrait surtout pas qu’il lui échappe. Naïve elle n’imagine pas un instant qu’elle pourrait dire non. Elle est sûre que si elle agissait ainsi il pourrait s’en aller. Elle manque totalement d’expérience et ne sait pas suffisamment se faire attendre. Il glisse sa main le long de sa cuisse jusqu’à son entre-jambes. Elle est un peu tendue. Il ne s’en doute pas, mais c’est sa première fois. Elle tremble à la fois de peur et d’excitation. Il saisit sa culotte qu’il fait glisser le long de ses jambes, puis sans aucune précaution, il la pénètre. Trop vite! Maladroitement! Un cri de douleur et de surprise s’échappe de la bouche de la jeune fille devenue femme. Son plaisir assouvi, il se retire, se rajuste et reprend sa place derrière le volant. Leur étreinte n’aura duré que quelques minutes. Son manque d’expérience et son excitation lui ont complètement fait oublier toute tendresse.

En silence, elle ravale ses larmes, replace ses vêtements. Elle est déçue. Elle n’a ressenti aucun plaisir, seule lui reste sa douleur. Une brûlure au plus profond d’elle-même et quelques gouttes de sang qui s’échappent. Elle n’aurait jamais cru que l’amour ferait si mal. Plus tard, elle se rendra compte que ce qui vient de se passer ne ressemble en rien à l’amour. Ils restent encore quelques instants ensemble. Il s’aperçoit qu’elle pleure. D’un coup, il réalise qu’il a été trop violent. Il se rapproche d’elle, l’enlace, s’excuse de sa brutalité et l’invite à retourner au village où il lui offrira à boire et ils danseront encore. Mais il est tard, elle lui demande de la déposer sur la place, d’où elle retournera chez elle. Il obtempère, mais il est troublé. Il sent qu’il n’a pas été à la hauteur, que cette jeune fille mérite davantage de tendresse et qu’il s’est conduit en véritable brute. En la quittant, il lui donne rendez-vous pour le lendemain en espérant sincèrement qu’elle acceptera malgré son comportement minable.

Cette promesse de le revoir la comble de bonheur et lui fait presque oublier le gâchis de cette première rencontre… Demain sera un autre jour. Cette nuit, quelque chose a changé en elle, elle n’est plus une petite fille, elle se sent femme, elle sait qu’elle est désirée et qu’elle a comme les autres un pouvoir de séduction. Elle ne sait pas que ce qu’elle vient de vivre va bouleverser complètement sa vie.

En se mettant au lit, elle repense à cette soirée et en revit les moindres moments. Hormis la dureté de l’acte, elle a aimé ces instants passés dans les bras de ce séduisant jeune homme. Henri. Il s’appelle Henri. Elle ferme les yeux et revoit les siens, son sourire et l’évocation de l’homme lui procurent des sensations nouvelles au fond de son ventre. Des fourmillements qu’elle ne connaissait pas et qui la troublent. Elle prononce en boucle le prénom de son amant qu’elle décline comme une musique douce et lancinante. Henri… Henri… Henri… La nuit lui semble longue et le sommeil tarde à venir. Elle a hâte d’être à l’heure du rendez-vous et de revoir son prince charmant. Doucement, le sommeil l’enveloppe et Eliane sombre dans le monde magique des rêves…

-2- Cruelle désillusion

Décembre 1965

Eliane est enceinte de cinq mois, ses parents ne peuvent plus cacher sa grossesse. Ils l’aiment pourtant leur fille, elle a toujours été gentille et dévouée, mais dans les campagnes au milieu des années soixante, c’est une honte d’être une « fille-mère ». Ha, on peut être saouls du matin au soir, laisser ses gosses toute la journée dans leur merde, tout le monde s’en fout. Mais fille mère! Que va dire le curé, que vont penser les voisins? La réputation de la famille est à jamais ternie.

— Catin! Salope! Traînée! Fille de rien! Fous le camp! Tu es la honte de la famille, ne remets plus jamais les pieds dans cette maison avec ton maudit bâtard. C’est sans aucun ménagement que son père la jette dehors. 

De grosses larmes coulent sur ses joues. C’est bientôt Noël et elle ne sait pas où aller. Ici, personne ne voudra d’elle. Ils n’ont pas envie d’avoir des ennuis avec la famille. Les têtes se tournent sur son passage. Des volets se ferment, des femmes se signent et des hommes crachent en la voyant passer. Ce gosse, elle ne l’a pas voulu, pas cherché. C’était l’espace d’un instant et même pas un moment de plaisir. Et soudain devant cette brutale injustice, une évidence s’impose à elle. Ce gosse qui grandit en elle, qui s’accroche à son ventre, elle va l’aimer, elle va se battre pour lui et leur montrer à tous ces cons, ces culs terreux qu’ils peuvent rester dans leur fumier, Elle, elle sera quelqu’un…

 La première chose à faire, c’est aller chercher un endroit où dormir. Ensuite, il lui faudra trouver un emploi, même provisoire. Elle traverse la place, emmitouflée dans un grand manteau qui la protège bien du froid pas encore trop vif, s’installe à l’arrêt du bus qui ne tarde pas trop. Assise juste derrière le chauffeur, elle verse de grosses larmes chaudes tout en essayant de se cacher des autres passagers, heureusement peu nombreux. Pendant tout le temps que le bus reste à l’arrêt, elle regarde en direction de l’église et fait une espèce de prière pour que son père revienne sur sa décision et accoure la rechercher. Hélas, il n’y a que dans les contes de fées que ce genre de chose arrive. Le bus démarre sans qu’aucun secours ne vienne. Elle est désormais seule, livrée à elle-même dans un monde auquel elle n’est pas encore préparée. Elle descend au terminus, puis grimpe dans un second trolleybus en direction de Villeurbanne.

Cette ville accolée à Lyon est populaire et elle pourra plus facilement trouver ce dont elle a besoin. C’est vers un foyer des Petites Sœurs des Pauvres qu’elle trouve un peu de chaleur et de réconfort. Ce soir, elle aura de la nourriture chaude et un lit pour dormir. Elle sait que tant qu’elle n’aura pas accouché, elle rencontrera des difficultés de tout genre. C’est donc auprès de la charité et du dévouement de ces religieuses qu’elle va rester quelque temps. Avant de dîner, elle décide d’aller voir les lumières de la ville qui se pare de ses plus beaux atours pour fêter la naissance du Christ.

Lyon est une ville bien particulière, partagée par une rivière et un fleuve qui se rejoignent tout au bout de ce que l’on appelle la Presqu’île. Deux collines. Une qui prie et une qui travaille se font face. Sur la première, Fourvière, une somptueuse Basilique toute blanche et une multitude de couvents et écoles religieuses dominent les toits rouges du Vieux Lyon, ce quartier Renaissance construit par les drapiers florentins.

 L’autre, la Croix-Rousse, abrite les anciens ateliers des canuts, ces ouvriers qui autrefois tissaient la soie qui faisait la renommée de Lyon. Les pentes sont couvertes d’immeubles assez vétustes qui abritent de nombreux petits ateliers. Encadreurs, menuisiers, réparateurs divers, imprimeurs, on trouve ici tout ce que l’on veut pour des prix modiques. La population des deux arrondissements sur lesquels se trouve la colline est plutôt modeste, mais chacun se sent bien dans cet enchevêtrement d’immeubles, de ruelles et de petites places.

La nuit est tombée depuis bien longtemps et son sommeil est agité de cauchemars. Ses parents brandissent des fourches dans sa direction. Leurs yeux sont injectés de sang, ils ont des dents énormes prêtes à la réduire en morceaux. Ils sont suivis par les voisins tout aussi menaçants. Elle les reconnaît, ils sont tous là. Il y a même Monsieur l’instituteur avec sa blouse grise. Et le facteur. Et le boulanger. Tous. Tous lui veulent du mal. Plusieurs fois, elle se réveille en sursaut, en sueur, s’assoit dans son lit, retrouve son calme puis se rendort et la tragédie recommence. Elle marche dans les traboules de Saint-Jean, musarde dans la rue Auguste Comte devant les vitrines des marchands d’art et des brocanteurs, puis elle revient sur ses pas, traverse la place des Terreaux où les chevaux de la fontaine de Bartholdi crachent de l’eau de leurs gueules et de leurs naseaux, puis, elle arrive place Bellecour et la horde sauvage la retrouve. Elle est en 1793. Les révolutionnaires, par vengeance à l’encontre des Lyonnais fidèles au roi, ont détruit les immeubles entourant la place. La ville fume, des débris de toutes sortes jonchent le sol. Des cadavres étêtés sont étalés sur les décombres, les têtes fichées au bout de grandes piques. Le chef de la meute qui brandit sa fourche n’est autre que son père, le visage déformé par la haine. Les voisins sont à nouveau tous derrière lui et un énorme bûcher est érigé au milieu de la place. Elle entend les cris, les menaces de mort à son encontre. Elle sent l’odeur de la poudre et celle du sang. Elle est horrifiée et finit par s’endormir, épuisée.

-3- L’USINE

Melun mai 2000

En garant son véhicule sur la place de parking qui lui est réservée, avec une pancarte « DIRECTION », fixée sur le mur de l’usine, Eliane est loin de se douter de la journée terrible qu’elle va vivre et du retour en arrière qu’elle va faire. Le soleil de mai brille et réchauffe déjà bien l’atmosphère. Il est huit heures trente. Elle salue la standardiste, récupère son courrier et monte directement à son bureau. Elle est accueillie comme chaque matin par sa secrétaire qui lui apporte le café, qu’elles boivent ensemble. Comme de vieilles amies, elles discutent de banalités, de problèmes de la vie courante, de tout, sauf de travail. Un moment de complicité de femme à femme qui dure depuis plusieurs années, mais qui ne s’éternise jamais plus d’une dizaine de minutes. Puis, elle prend connaissance de son courrier et part faire le tour des bureaux et de l’usine. Elle salue chacune des personnes proches de son bureau et se rend dans les ateliers.

Elle pousse la porte du bout du couloir et pénètre dans un vaste hall dédié à la production. Il y a vingt ans déjà qu’elle a créé cet univers. Tout petit au départ, avec peu de moyens, mais une volonté farouche de réussir, alliée à une compétence hors du commun, tant sur le plan commercial que technique.

Aider les autres, tel est son crédo. C’est du côté des handicapés qu’elle s’est tournée pour leur donner la possibilité de se mouvoir dans ce monde si inadapté à leur condition et leur permettre de traverser la vie de manière plus sereine. Tout mettre en œuvre pour réduire leurs handicaps. Ses études d’ingénieur mécanicien lui ont permis de développer des concepts hors norme qui aujourd’hui placent son entreprise parmi les leaders du marché. Sa société est reconnue dans le monde entier et certains de ses produits innovants lui ont valu de nombreux prix.

Elle est très fière de tous ces gens qui l’accompagnent et s’investissent pleinement pour développer cette société familiale. L’atelier est propre et très lumineux. Tout y est impeccablement rangé. Dès l’ouverture de la porte palière insonorisée, on entend les bruits des machines-outils. Un regard circulaire permet de voir les fourmis au travail. Un ballet de chariots élévateurs, gyrophares allumés apportent les pièces sur les chaînes de productions et repartent avec des piles de palettes vides, en faisant sonner des sirènes annonçant qu’ils roulent en marche arrière. Au fond, un magasin réservé au stockage des pièces prévues pour la production. Des quantités impressionnantes de palettes chargées de matériel, stockées sur plusieurs hauteurs. Un deuxième magasin plus petit est dédié aux pièces devant être expédiées chez les clients ou remises au service après-vente. Enfin une troisième aire de stockage où sont entreposés les produits finis en attente d’expédition. Elle aime ces bruits, l’odeur particulière du métal usiné par les machines et le parfum de l’huile de coupe qui refroidit les outils.

Tout contre le magasin de production est installée une rangée de ces machines-outils. Six tours horizontaux, dont deux automatisés, trois fraiseuses, deux perceuses à colonne et un objet de musée auquel elle tient comme à la prunelle de ses yeux : Une rectifieuse Landis-Gendron construite à la fin des années soixante-dix, dans les ateliers de la rue Colin à Villeurbanne. Cette machine, elle s’est battue pour l’acquérir lors de la vente aux enchères, à l’occasion de la fermeture définitive de l’usine. Une machine extraordinaire. Non seulement parce qu’elle est la dernière à avoir été construite, mais surtout parce qu’elle est considérée comme la Rolls Royce des rectifieuses. Elle passe un long moment à regarder fonctionner cette petite merveille de simplicité et d’efficacité. Une grosse meule qui tourne à grande vitesse sur son axe et frotte une pièce métallique fixée par aimantation sur un plateau qui se déplace d’avant en arrière, pendant que l’opérateur effectue un déplacement latéral à ce support. Cette meule ne retire que quelques centièmes de millimètres à chaque passe et l’état de surface obtenue ainsi est semblable à un miroir. Elle fut fabriquée au moment où les machines-outils françaises étaient reconnues dans le monde entier pour leurs grandes qualités et leur fiabilité. Malheureusement l’arrivée du matériel japonais bien moins cher a sonné le glas des grandes entreprises de construction mécanique. Les tours Cazeneuve, les fraiseuses Gamblin ont laissé la place à du matériel de grande distribution et de qualité moindre, mais mieux adapté au monde moderne.

Si elle est tant attachée à cette machine, c’est surtout parce que cette société lui a donné sa chance en l’embauchant et en lui permettant de se construire. Elle a travaillé sur ce type de machine. C’est sur ces produits qu’elle a commencé à œuvrer et a appris la mécanique.

Quand cette entreprise a fermé ses portes, elle avait déjà créé la sienne et commençait à avoir de beaux résultats. Cette rectifieuse, c’est un peu son bébé et elle adore la voir travailler.

Tout à-côté, la salle de contrôle où les pièces sont passées au crible de machines sophistiquées avant d’être assemblées sur les ensembles. Le moindre défaut, et la pièce est mise au rebut. Zéro défaut. C’est le leitmotiv et chacun met un point d’honneur à être irréprochable. Elle fait le tour des chaînes d’assemblage où un grand nombre de femmes unissent minutieusement les divers éléments. Elle connaît toutes ces femmes personnellement. Chacune a une histoire difficile et c’est une des raisons qui leur donnent le droit d’être ici.

Elle termine sa tournée par les quais de chargement, jette un coup d’œil aux camions garés dans la cour et prêts à enlever la marchandise, salue les techniciens du service après-vente et le personnel chargé de l’entretien de l’usine. Certaine de n’avoir oublié personne, elle remonte vers son bureau en s’arrêtant au service ordonnancement où elle s’inquiète de l’évolution du stock et des délais d’approvisionnement. Elle rejoint ses pénates après être passée voir le service commercial, s’assoit enfin dans son grand fauteuil et demande par interphone à sa secrétaire de lui apporter le parafeur pour signer les documents divers. Quelques instants plus tard, la secrétaire entre avec le classeur demandé.

Une immense pièce blanche meublée de façon très moderne. Un grand bureau directorial sur lequel trône un ordinateur dernier cri est installé devant une grande baie vitrée. Posée en évidence une plaque indique L. RIVIERE PDG. Sur le côté gauche, une grande table entourée d’une douzaine de chaises. De l’autre côté, un divan et deux fauteuils en cuir cernent une table basse sur laquelle repose un magnifique bouquet de fleurs. Eliane tient à ce que son bureau, celui de son assistante et le standard soient toujours fleuris. Elle a passé un contrat avec un fleuriste local pour que deux fois par semaine les bouquets soient changés. Aux murs, des reproductions de tableaux de peintres connus. Le genre d’œuvres qui inspirent les soi-disant connaisseurs d’art qui se permettent d’étaler leur culture, avec des phrases toutes faites jonglant avec des mots que personne ne comprend. Elle les a achetées parce qu’elle les trouve belles ces toiles. Elle ne cherche pas à savoir quel mystère a voulu traduire le peintre. Elle ne se pose pas de question. Elle trouve les couleurs gaies, l’harmonie qu’elles dégagent lui plaît et elle a eu envie de les voir tous les jours. Elles font partie de son univers. Deux artistes aux antipodes l’un de l’autre. À la rigueur de Vasarely et de ses peintures structurées, elle a opposé la folie de Dali et le surréalisme. L’un représente une Eliane sereine, structurée, presque rigide, tandis que l’autre reflète celle qui sommeille et fait parfois son apparition quand son passé ressurgit, la coléreuse, l’épidermique, l’irritable. Il règne dans cette pièce beaucoup de sérénité. Derrière elle des dessins d’enfants sont punaisés contre le mur. Elle tend la main à sa secrétaire qui lui remet les dossiers. Lorsqu’elle commence à lire, son assistante lui annonce qu’un homme la demande.

— Je l’ai fait patienter dans la salle d’attente.

— Je n’ai pas de rendez-vous ce matin. Qui est-ce?

— Je ne l’ai jamais vu, il s’est présenté comme étant votre frère.

— Mon frère?

— Oui madame.

—???

— Dans tous les cas, cela n’a pas l’air d’être un représentant, il n’a pas d’attaché-case ni de dossier avec lui. Et puis il n’en a pas la tenue.

Elle reste interloquée et termine machinalement la signature des documents qu’elle rend à la secrétaire.

— Demandez-lui s’il peut attendre une trentaine de minutes. Je dois passer plusieurs coups de téléphone urgents avant.

Christine obtempère. Après avoir fait la commission et prié le visiteur de patienter, elle retourne dans son bureau. Toute seule, elle ne peut s’empêcher de penser à la situation présente qui l’interpelle : « C’est la première fois que j’entends parler d’une famille. Je ne savais pas qu’elle avait un frère, elle ne m’en a jamais parlé. Pourtant depuis que je la connais on parle de beaucoup de choses ensemble. Jamais elle n’a abordé le sujet de sa famille. Je pensais que sa seule parenté c’était son fils et ses petits-enfants. C’est curieux, on pense connaître les gens et un jour on leur découvre une face cachée. Peut-être qu’un jour elle m’en parlera. Mais bon! Ça la regarde après tout. C’est sa vie privée. Si elle ne veut rien dire, c’est son droit. J’espère seulement que ce monsieur ne vient pas lui annoncer de mauvaises nouvelles. Il y a un bon moment qu’elle est sereine et qu’elle ne s’est pas énervée. Ce serait dommage qu’elle reparte pour une période négative. Surtout que monsieur Florent n’est pas ici pour la calmer. Si je la sens mal, je l’appellerai. »

Pendant ce temps, Eliane fait face à cette annonce qui la bouleverse. Son frère ici! Depuis plus de trente ans, elle n’a eu aucune nouvelle de sa famille. Personne ne s’est manifesté depuis le jour où elle fut chassée du village comme une pestiférée, livrée à elle-même. Telle une automate, elle repose avant de le casser, le stylo que machinalement elle pétrissait entre ses doigts, se cale au fond de son fauteuil qu’elle fait pivoter pour faire face à la porte-fenêtre, ferme les yeux et soudain une multitude de souvenirs lui reviennent à l’esprit.

Ce mois de décembre 1965 est à jamais gravé dans sa mémoire. Ses parents sur le pas de la porte qui la congédient comme une malpropre. Ses frères et sœurs, beaucoup plus jeunes, qui la regardent partir sans trop comprendre ce qui est en train de se passer. Et le regard des voisins qui la vomissent. Ce sont ces regards qui lui ont fait comprendre ce que serait sa vie plus tard. Une vie de combat où elle ne lâcherait rien et se battrait jusqu’au bout.

Elle se souvient d’avoir regardé le village, d’avoir hurlé sa colère et sa haine et s’être juré de réussir.

Rien ne lui a été facile. Tout au début, des petits boulots lui permettent de se nourrir. Personne ne veut embaucher une femme enceinte, mineure de surcroît. La chance qu’elle a dans son malheur, c’est que la période est propice au plein emploi et que l’on peut trouver rapidement quelque chose.

Elle en a connu des galères. Elle en a vu des assistantes sociales revêches qui voulaient lui enlever son fils. Elle en a fui de ces administrations sans cœur ni discernement, incapables de l’aider, ni de comprendre sa lutte et ses motivations. En avaient-elles seulement des enfants, ces femmes froides qui se comportaient en robots? Mais qui étaient-elles pour juger si elle était capable ou non d’élever seule son fils? Pour qui se prenaient-elles donc, toutes ces sans-cœur, protégées par leurs fonctions parfois à la limite de l’humanité? Jamais elles ne l’avaient vue avec Florent. Jamais elles n’avaient ressenti leur complicité. Vu les petites mains et les jambes de l’enfant battre l’air quand il voyait le visage de sa mère penché sur lui. Jamais elles n’avaient senti les caresses qu’elle lui prodiguait ni la douceur de ses petites menottes qui lui prenait son visage et sa petite bouche qui s’écrasait sur ses joues en lui laissant des traces mouillées. Qu’en auraient-elles pensé si elles avaient participé à leurs jeux, seraient-elles capables de lui donner autant d’amour et de tendresse qu’elle lui en donnait? Qui d’autre qu’une mère qui a donné la vie peut ressentir un tel bonheur. Combien d’heures a-t-elle passées à le bercer quand il pleurait, quand il faisait ses dents, quand il avait de la fièvre? Est-ce qu’une maman de remplacement l’aurait pris dans son lit pour qu’il soit blotti contre son sein, au chaud, rassuré et protégé? Combien de nuits est-elle restée debout à marcher dans l’appartement, son enfant dans les bras, le berçant inlassablement en lui chantant doucement des berceuses