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Un compte à rebours mortel est lancé à l’instant où un enfant de 10 ans est enlevé des bras de son père par trois ravisseurs dans la banlieue genevoise. Un rapt qui va mener Leena, désormais cheffe de groupe à la brigade criminelle, jusqu’en Corse pour élucider une sombre histoire de famille. C’était sans compter la colère irrépressible et la soif de vengeance du mafieux sanguinaire Pietro Calesi. Poussée dans ses derniers retranchements, Leena transcende ses limites et fait un choix hors norme. Deux opérations menées en parallèle, l’une pour sauver la vie d’un enfant, l’autre pour sauver la sienne.
Après le succès de Leena (2021), Jan Länden nous offre une nouvelle enquête effrénée, au rythme et à la technicité imparables, nous faisant sombrer vers le mal absolu, au cœur de la ’Ndrangheta et du grand banditisme corse.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Finno-suisse, ayant grandi à Nendaz, Jan Länden a gagné l’extrémité du lac Léman en 1995 pour rejoindre la police judiciaire genevoise. Il y exercera pendant 18 ans avant d’intégrer fedpol. Spécialisé dans le grand banditisme international et toujours opérationnel, il écrit son deuxième roman roman sous pseudonyme.
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Seitenzahl: 437
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À mon père qui a rejointles neiges éternelles du Huascaran
Les peupliers gémissent, déchirés par la bise noire. Une pluie glacée, portée par les rafales de vent, lui gifle le visage. Dissimulé depuis une trentaine de minutes sous un filet de camouflage, il commence à ressentir les premières sensations d’engourdissement.
Son regard est fixé sur le portail métallique situé à une centaine de mètres de sa position. Il le sait, ils n’auront droit qu’à une seule tentative. Les conditions sont loin d’être parfaites, mais leur préparation est optimale. Depuis près d’une semaine, chaque allée et venue a été analysée. Rien n’échappe aux minicaméras qui ont été placées autour du domaine.
Une lueur illumine subitement la façade principale de cette imposante bâtisse trônant au cœur d’une propriété d’un hectare.
– Tenez-vous prêts, je viens de voir les feux du véhicule s’allumer, annonce-t-il à la radio.
– Bien compris.
La tension monte d’un cran. Toujours allongé, il effectue quelques mouvements afin de conserver sa mobilité. Le vent et la pluie sont passés au second plan. Il va pouvoir quitter son poste d’observation et bondir sur sa proie.
Des grincements stridents signalent l’ouverture du portail, laissant apparaître les phares d’un Range Rover Velar.
« Réglé comme un coucou suisse », se dit-il juste avant de lancer sur les ondes :
– Go !
Alors que le Velar s’engage sur la chaussée, un premier véhicule descend en trombe la route de Cara et le bloque brusquement au premier croisement. Dans la seconde qui suit, une deuxième voiture arrivant à vive allure lui empêche toute possibilité de retraite.
Profitant de la confusion, vêtu d’une tenue de camouflage et cagoulé, il a parcouru les quelques mètres le séparant du 4x4.
Un coup sec de marteau brise-glace et il fait voler en éclats la vitre avant droite. Le conducteur ne réagit pas, il est pétrifié par l’enchaînement des événements qui viennent de se produire. Focalisé sur la cagoule de son agresseur, il semble vivre la scène au ralenti. Il ne voit pas le canon du Glock 17 qui le fixe de son œil noir.
Il est soudainement ramené à la réalité, lorsqu’un cri vient déchirer sa torpeur.
– Papaaa !
Maxime, 10 ans, est arraché à son réhausseur.
La vie d’Henri Nader, héritier de la banque privée du même nom, vient tout juste de basculer dans l’horreur. Hagard, il ne prête pas attention au téléphone portable, muni de son chargeur, ainsi qu’au papier qui ont été jetés sur le siège passager.
Lorsqu’il parvient enfin à s’extraire de son véhicule, les assaillants ont disparu. Seul le crépitement des gouttes d’eau s’écrasant sur le bitume vient briser le silence. Accablé de douleur, désemparé, il parvient à faire quelques pas, avant de s’effondrer, détrempé, fouetté par les bourrasques de pluie, le hurlement de son fils résonnant dans sa tête.
Près de quatre mois se sont écoulés depuis la réception du colis contenant la tête tranchée expédié par Pietro Calesi. Le puissant chef mafieux fortement soupçonné d’être le capo crimine de la provincia1, a réussi, jusqu’à présent, à échapper aux griffes de la police genevoise.
L’enquête qui l’incrimine pour avoir commandité le meurtre de son blanchisseur est en suspens, faute de preuves. Fin stratège, il a éliminé tous les liens pouvant le mettre en cause.
D’un point de vue judiciaire, l’investigation est résolue. Les limiers genevois ont pu établir le mobile, identifier la victime ainsi que le commanditaire du meurtre. Ils sont aussi convaincus que Calesi, par l’intermédiaire de son nouvel exécutant, a assassiné deux avocats de la place. Mais, malgré ces certitudes, l’affaire la plus spectaculaire de l’histoire de la brigade criminelle est sur le point de finir sur l’étagère des cold cases.
Une dernière lueur permet à Leena Fournier, enquêtrice principale sur le dossier, de garder espoir. Mais pour cela, elle doit appréhender l’homme qui a tué Zoran Cenić. Elle en est persuadée, le jeune tueur à gages qui a pris la place du fantôme est le talon d’Achille de Calesi. Une infime erreur et son empire pourrait s’écrouler.
Cette hypothèse hante l’esprit de celle qui est devenue le cauchemar de l’un des criminels les plus puissants de la planète. Si Calesi a réussi, pour l’heure, à se soustraire à la justice genevoise, l’inverse pourrait s’avérer tout aussi inquiétant, tant le pouvoir de cet homme est immense, et sa colère irrépressible.
En ce début d’automne, la brigade criminelle a passablement changé. François Reubet, dit Beubeu, en est le nouveau patron. Après une quinzaine d’années passées aux stups, il s’agit d’un retour aux sources pour celui qui avait débuté à la crime alors que l’ADN et Internet n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements.
Leena a pris du galon. Elle a récupéré le poste d’Olivier Gillard, désormais numéro deux de la brigade. Ce faisant, elle a brisé un plafond de verre, devenant la première femme cheffe de groupe au sein de la prestigieuse « brutale ».
Une nouvelle recrue a rejoint la bande. Un ancien des stups, une vieille connaissance de Leena avec qui elle avait travaillé quelques années plus tôt. Yannick Duc, 42 ans, grand gaillard jovial, judoka d’élite dans une vie antérieure. Rattrapé par les années, il porte aujourd’hui quelques kilos superflus astucieusement camouflés sous des polos Ralph Lauren un peu trop larges. Les cheveux gris coupés en brosse, le teint hâlé, il est considéré par le reste de la brigade comme une belle gueule. Il a ses entrées dans toutes les strates de la société genevoise, c’est l’annuaire mondain de la PJ, l’ami des stars. Un flic formé aux opérations « coup de poing » et aux enquêtes de terrain. Sans aucun doute, il va devoir s’habituer au rythme et à la précision d’une investigation criminelle.
* * *
L’ambiance est paisible en cet après-midi de septembre gris et pluvieux. Une dizaine d’inspecteurs s’affairent dans les bureaux, occupés à la résolution des dossiers en cours. Mis à part le cas de double homicide géré par Leena, les autres collègues enquêtent sur une équipe ayant braqué deux stations-service et un bureau de change. Une routine qui semble être sur le point de voler en éclats.
– Leena, j’ai le proc en ligne pour toi, annonce Reubet de l’autre bout de la pièce.
Depuis l’épisode du colis macabre, Yves Serbotta, procureur en charge de l’affaire Calesi, appelle régulièrement la crime.
– Bonjour Leena. Du nouveau ?
– Salut Yves. Rien, nada. Les Juniors2 sont à Belgrade, mais nous n’avons rien détecté de suspect. Pauline Pfister a mis au parfum tout son réseau européen, le butin d’Harry Winston s’est volatilisé. Du côté de l’Oncle Sam, pareil, toujours aucune trace du Salvator Mundi et le camping-car incendié n’a révélé aucun secret. Idem pour la vidéosurveillance de la Trump Tower. Le FBI poursuit les recherches, mais j’ai peu d’espoir. Je note que personne n’a réclamé la dépouille de Zoran.
– Et du côté de Turin ? lui demande Serbotta, désabusé.
– Les surveillances tournent 24h/24 autour de la résidence de Calesi. Il ne bouge presque pas. Il a seulement fait quelques séjours dans un palace de Courmayeur. Selon les carabiniers, l’hôtel appartient à une société détenue par un de ses hommes de paille. Toujours le même scénario. Durant ses passages dans la région d’Aoste, il a eu des contacts avec tout ce que la vallée peut compter d’autorités politiques et judiciaires.
– Incroyable !
– Il faut être patients et rester aux aguets, ils vont forcément commettre une erreur, le rassure Leena.
– En es-tu certaine ?
– Non, mais l’espoir fait vivre, dit-elle dans un trait d’humour, masquant une certaine contrariété.
Serbotta lâche un rire fatigué avant de poursuivre.
– Ah oui, j’allais oublier. J’ai eu mon homologue aux îles Caïmans. L’argent va nous être transféré vu que les délais de recours ont été dépassés. Calesi peut définitivement tirer un trait sur ses 90 millions de dollars. Il devrait rapidement en être prévenu par ses avocats.
Cette dernière information vient quelque peu réchauffer le cœur de Leena.
– Voilà un élément qui pourrait le pousser à commettre une erreur, lui répond-elle ragaillardie, y voyant une opportunité pour faire bouger l’enquête.
– Je te laisse, Reubet m’a dit que c’est toi qui es de perm’ avec le nouveau.
– Oui, en effet. On a repris ce matin.
Après avoir salué le procureur, elle raccroche le téléphone et interpelle immédiatement Gillard qui occupe un bureau situé à l’opposé, non loin de l’entrée.
– Juju, tu as deux minutes ?
D’un pas lourd, Gillard rejoint le groupe. Debout au centre de l’espace, ses lunettes de lecture posées sur le bout du nez, le numéro deux de la crime repense avec nostalgie à cette époque pas si lointaine où il avait encore les mains dans le cambouis.
Leena profite de la présence de l’ensemble de l’équipe pour leur transmettre les dernières informations. Elle conclut par ces mots :
– Nous devons renforcer notre degré de vigilance. Cette nouvelle va nous remettre au cœur des préoccupations de cet enfoiré de Calesi.
– Je vais l’annoncer aux huiles afin qu’elles fassent augmenter les passages devant nos adresses. Une petite piqûre de rappel pour nos amis gendarmes ne serait pas superflue. Certains ne savent peut-être même pas pourquoi ils doivent effectuer ces patrouilles… tranche Gillard.
Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un aboiement brise la quiétude de la brigade.
– Juju, Leena ! Avec moi chez le patron. Rudiaux nous attend aux ascenseurs. Que personne ne bouge. On vient de récupérer une affaire de kidnapping.
1 Position la plus élevée au sein de la ‘Ndrangheta, l’organisation mafieuse de la région de Calabre, en Italie.
2 Appellation donnée à une équipe faisant partie des Pink Panthers, une bande organisée spécialisée dans les braquages de bijouteries et originaire des Balkans.
Assis sur la terrasse ensoleillée de son appartement de location, il contemple le panorama époustouflant que lui offre son deux pièces en attique. Cela va faire près de deux mois qu’il passe ses journées à lézarder sous le cagnard provençal, tout en pratiquant ses deux heures de sport quotidiennes.
Son escapade new-yorkaise ayant été couronnée de succès, il s’est mis au vert à Antibes. Un camarade du 2e REP3 lui a trouvé ce charmant logement situé sur les remparts. « Vue plongeante sur la Méditerranée », lui avait-il promis. Son compagnon d’armes ne lui avait pas menti. Localisé à l’angle de la Promenade Amiral de Grasse et de la place du Barri, il est le voisin direct du musée Picasso. Jolie coïncidence — qui flatte l’ego démesuré du tueur sanguinaire — que de savoir qu’une œuvre de Léonard de Vinci côtoie, avec une telle promiscuité, celle du génie espagnol.
Après le retour en Europe, il a pris son temps avant de contacter Calesi. Il a longtemps hésité entre lui remettre le Salvator Mundi, favorisant un peu plus son intégration dans l’organisation, ou taire cette découverte.
Son choix a été porté par les dernières paroles de Zoran, prononcées alors que le fantôme gisait dans son sang, venant tout juste d’être criblé de six projectiles de 9 millimètres tirés dans son dos, à travers la vitre crasseuse du camping-car. Couché sur le ventre, il avait senti les mains puissantes de son agresseur le saisir afin de le retourner. Sa colonne vertébrale sectionnée, il ne parvenait plus à bouger, sentant la vie l’abandonner irrémédiablement. Il avait concentré ses dernières forces pour affronter le regard de son bourreau. Dans un ultime souffle, Zoran avait prononcé avec peine :
– Ton ambition t’a amené à pactiser avec le diable… il te trahira tout comme il m’a trahi… ne commets pas mon erreur, si tu en as l’occasion, tue-le.
Ces paroles ont résonné en lui plusieurs jours. Elles ont forgé sa conviction. Malgré la grandeur avec laquelle Zoran Cenić a affronté la mort, il ne veut pas finir comme le légendaire fantôme. Au moindre soupçon de changement d’attitude de Calesi, il l’abattra. Rien à faire du tsunami que cela engendrera. Statistiquement il aura plus de chances de s’en sortir en prenant les devants.
Dans ce contexte, la toile est une assurance financière pour le futur.
* * *
Quelques heures après la remise du colis à l’inspectrice, il avait rencontré le boss de la ‘Ndrangheta dans un petit village situé du côté italien du tunnel du Mont-Blanc.
Leur échange avait été bref :
– C’est fait. Tout s’est bien passé, tant à New York qu’aujourd’hui.
– Et le tableau ? lui avait demandé Calesi.
– Rien dans la caravane ni dans le véhicule, probablement déjà livré. J’ai dû faire un choix. Je ne l’avais pas sous contrôle durant le casse et son trajet de retour. Ma priorité a été de respecter mon engagement.
– Je comprends. Je te recontacte prochainement pour la suite. On va laisser la situation se tasser un peu.
Sans même un regard, après lui avoir tendu avec dédain l’enveloppe contenant la somme promise, Calesi avait relevé sa vitre et ordonné à son chauffeur de quitter le parking souterrain.
* * *
Profitant des derniers rayons de soleil, il avale rapidement son verre de rosé et récupère un des téléphones cryptés posés sur la table basse.
– Hello my friend, lance-t-il dans un anglais presque parfait.
– Hello Juan. Tu t’es décidé ?
– Oui, renseigne-toi auprès de ton gars. Combien l’assurance est-elle prête à mettre pour la toile ? Mais n’oublie pas, discrétion totale, sinon ils ne la reverront jamais.
– Je m’en occupe, hermanito.
3 2e régiment d’infanterie parachutiste de la Légion étrangère.
Dans l’ascenseur, l’ambiance est pesante. Rudiaux, le chef de la section « atteintes aux personnes », a le visage des mauvais jours. Il a déjà connu de pareilles situations, ayant enquêté sur plusieurs remises de rançons, mais jamais un enlèvement impliquant un enfant.
Leena grimpe quatre à quatre les escaliers, tentant d’arriver en même temps que le trio. Sa phobie ne l’a pas quittée.
Dans son bureau, situé au 8e et dernier étage de la PJ, Zorde les attend assis à la table du rapport. Comme à son habitude, aucun papier devant lui. Leena a toujours été impressionnée par l’intelligence et la mémoire de l’homme qui est à la tête de cette institution plus que centenaire.
– Prenez place.
Le ton est ferme, mais posé. « C’est du sérieux », se dit Leena.
– Merci d’être venus aussi rapidement. Je vais être bref, car le temps nous est compté.
En quelques minutes le chef de la PJ a dressé un portrait de la situation extrêmement précis. Il a expliqué avoir été contacté le matin même par Paul Nader, anciennement le patron de la banque du même nom. Les deux hommes se connaissent depuis quelques années, Zorde ayant résolu à l’époque une affaire d’extorsion et de chantage dont la banque avait fait l’objet. Nader, totalement paniqué, l’a informé que vers 7 h 30, son petit-fils Maxime, âgé de 10 ans, a été enlevé par des inconnus alors qu’il se trouvait dans le véhicule de son père, Henri Nader. Il a précisé que les auteurs ont laissé un téléphone portable dans la voiture ainsi qu’un mot manuscrit qui disait « Si vous souhaitez récupérer votre enfant, attendez nos instructions. Ne contactez pas les autorités. Nous vous surveillons. » Zorde a conclu sa diatribe par ces mots :
– Pour l’heure, les seules personnes au courant de cette affaire sont assises dans ce bureau. C’est une priorité pour l’ensemble de la PJ. Vous avez toutes les ressources disponibles. En revanche, on ne peut pas se permettre une fuite, la vie d’un enfant est en jeu. Rudiaux sera le responsable opérationnel. Je veux que chaque option soit discutée avec lui. Il me les fera remonter et je les validerai. Ce n’est pas que je ne vous fais pas confiance, c’est que si ça merde, vous n’aurez pas à porter cette responsabilité. C’est à moi de le faire. Pascal, je te laisse la parole.
– Merci Philippe. Paul Nader a récupéré le papier et le numéro IMEI du portable. Il s’agit d’un vieux Nokia 3310. Il faut immédiatement contacter un procureur et mettre en place une écoute téléphonique. Je vais vous transmettre les coordonnées de Nader. Il a comme consigne de ne pas répondre tant qu’on n’a pas mis en place une stratégie. Je ne veux aucune voiture de chez nous dans le secteur de la propriété. On doit partir de l’idée qu’ils sont surveillés.
– Ils ont des employés ? On ne peut pas exclure un « insider », intervient Leena.
– Je ne sais pas, lui répond Duriaux.
Zorde reprend la parole.
– Je compte sur vous. Pascal et Juju, vous restez deux secondes. Reubet et Leena, je vous laisse y aller, vous avez du pain sur la planche.
Zorde attend que le duo quitte le bureau avant de poursuivre.
– Je voulais juste faire un point de situation avec vous. Comment va Leena ?
C’est Gillard qui prend la parole.
– Tu la connais tout aussi bien que moi, elle donne l’impression d’être insubmersible, mais difficile de savoir ce qui se trame derrière cette carapace. Lorsqu’on a découvert la tête de Cenić dans le colis avec le mot, elle a immédiatement fait le lien avec ce qu’il lui avait dit à Turin. Personne d’autre que Calesi n’était au courant du sobriquet bella Finlandese. Leena est consciente du danger qui la guette. Elle a accepté l’idée et, bien qu’elle ait une épée de Damoclès sur la tête, elle continue d’avancer. La connaissant, elle a analysé toutes les hypothèses et a déjà une option pour retourner à son avantage chacune d’entre elles.
– Gardez un œil sur elle. Je ne me le pardonnerai jamais s’il lui arrive quelque chose, conclut Zorde.
* * *
Ayant rejoint les ascenseurs, Reubet, inquiet, interroge Leena :
– Tu te sens d’attaque pour gérer cette affaire ?
– Bien sûr, mais j’aurais besoin de Berlant. Il fait partie de la cellule négo, il pourra nous appuyer en nous proposant une stratégie. Pour le reste, je vais demander à Berger de contacter le MP4 pour brancher en urgence le portable.
– Et pour la famille ?
– Dès qu’on aura fait un premier point avec Berlant, on se met en relation avec Paul Nader. Il faut qu’on puisse entrer en contact avec les parents le plus rapidement possible. On doit aussi récupérer le véhicule et le mot laissé par les agresseurs pour faire des recherches de traces.
– Très bien. On va voir l’équipe. J’introduis le sujet et je te laisse prendre la suite.
En empruntant la cage d’escalier, les différentes hypothèses et stratégies s’entrechoquent dans sa tête. Le temps de dévaler les cinq étages, les pièces du puzzle se sont mises en place. Elle a identifié les premières mesures à prendre. Cette capacité analytique a toujours été l’un de ses points forts. En revanche, cette fois-ci la genèse n’est pas la découverte d’un cadavre, mais la disparition d’un enfant. Une course contre la montre s’est engagée. Ils n’auront droit à aucune erreur !
* * *
Tous les membres de la crime sont réunis à la table du rapport. La tension est palpable. Le mot kidnapping hante tous les esprits depuis que le trio a quitté la brigade. La majorité du personnel n’a jamais été confrontée à une telle affaire, il s’agit d’un bond dans l’inconnu. Un sentiment mêlé de fascination, d’excitation et de peur s’est immiscé dans tous les esprits. Ils le savent, l’échec n’est pas envisageable.
Il est 18 h 15 lorsque Reubet entre dans la brigade, suivi de la cheffe du groupe 3.
Debout, à l’extrémité de la table, le patron résume la situation, soulignant à deux reprises l’aspect sensible de l’affaire, avant de passer la parole à Leena. Cette dernière, concentrée, balance ses premières instructions.
– David, dès à présent tu rejoins l’équipe d’enquête. J’aurai très certainement besoin de toutes les ressources de la brigade et plus encore. Dans l’urgence, il faut qu’on branche immédiatement un natel5 laissé par les ravisseurs. Marc, tu prends contact avec le magistrat de permanence et le piquet SCPT6. Il faut que l’écoute tourne dans l’heure.
Il la regarde hésitant.
– C’est quoi le problème ? enchaîne Leena.
– Non rien. Je m’en occupe tout de suite. André peut me donner un coup de main ?
– Oui, lui répond-elle, surprise par l’hésitation de Berger.
– David, il faut que tu me donnes rapidement une première stratégie négo pour la famille, enchaîne-t-elle immédiatement.
– Il faut qu’on soit à leurs côtés. C’est impossible de gérer à distance, lui répond Berlant du tac au tac.
– C’est un problème, on pense que la maison est sous surveillance. Laisse-moi cinq minutes pour réfléchir.
Les paroles du négociateur ont déclenché une réflexion éclair de la part de Leena. Le temps de trouver une inspiration au bout de ses On7, elle plonge son regard dans les yeux clairs de Berlant.
– Dis-moi si c’est en ordre pour toi ! Le grand-père prend son véhicule et se rend à la station Migrolino située à l’angle route de Jussy, route d’Ambilly. Il gare la voiture sur le parking donnant à l’arrière de la station et laisse le véhicule ouvert. Toi tu montes discrètement à bord et il retourne chez son fils.
– Why not. On peut tenter le coup.
– Avant de le faire, je veux juste être certaine qu’il n’y ait que la famille sur place. Je ne veux pas qu’on se fasse griller par un employé complice se trouvant dans la maison. Yannick, tu peux organiser une cloche8 autour de la station ? Tu as les membres des groupes 1 et 2 à disposition. Vous allez déjà sur place et tu me quittances dès que vous êtes en position. Je te confirme rapidement si on lance l’opération.
Leena n’a eu besoin que de quelques minutes pour déterminer une stratégie et l’ordonner à ses collègues. Chacun a compris ce qui est attendu de lui.
Elle sait que Duc est l’homme de la situation. Gérer un dispositif de ce type et dans l’urgence, c’est le quotidien d’un flic des stups. Un regard entre elle et Reubet, elle a la confirmation que le chef a approuvé sa tactique.
Elle passe les dix minutes suivantes à discuter d’une première approche avec Berlant. Ce dernier lui explique qu’ils doivent établir le contact et gagner du temps. Avant toute chose, ils demanderont un signe de vie, mais les deux sont conscients que le plus complexe sera la gestion des parents.
– Leena, j’ai besoin d’un appui avec moi.
– Tu penses à qui ?
– Mike.
– Je m’en occupe, lui répond Reubet qui a entendu la requête.
– Il faut qu’il prenne contact immédiatement avec Berlant. Ils s’organisent entre eux, lui lance Leena.
Se tournant vers Berlant, elle poursuit :
– David, je te laisse faire le point avec Mike. Dans maximum vingt minutes, tu contactes le grand-père et tu t’organises avec lui pour la station-service. Tu lui donnes le top uniquement quand tu as eu mon feu vert. Moi j’attends des news de Yannick et l’approbation du chef.
– Compris. On part dans l’idée de tenir à deux sur place pendant minimum 48 heures, conclut Berlant.
Lorsqu’elle retourne enfin à son bureau, Berger, penaud, s’approche d’elle.
– Tu as deux minutes, Leena ?
– Marc, j’ai bien compris ton problème. C’est ta gonzesse qui est de permanence au Ministère public, c’est bien ça ?
– Oui et tu sais que je devrais me récuser et que…
– Je te coupe tout de suite, Marc. On s’en fout. Tu l’appelles et elle prend l’affaire. André signera les rapports. Tu n’apparaîtras pas dans le dossier, mais j’ai besoin de toi. Priorité à l’opération et on verra après pour ce qui est de la cosmétique.
– C’est parfait. Je l’appelle immédiatement et je prends aussi contact avec le SCPT. André a déjà commencé le rapport.
– Super. André ?
– Oui ?
– N’oublie pas de demander les rétros9 sur le numéro d’appel et sur l’IMEI, pour le cas où le portable a déjà été utilisé. Faut qu’on fasse aussi une demande urgente de recherches sur les antennes des opérateurs dans le secteur, pour voir s’il y a eu des flux téléphoniques suspects.
– J’intègre tout dans le rapport.
Une trentaine de minutes se sont écoulées depuis que Duc a quitté le bureau avec le reste de la brigade.
– On est en position. J’ai bloqué une place de parc avec un véhicule. Je n’ai pas eu d’autre choix que de péter l’ampoule. La lumière s’allume avec un détecteur. Berlant et Mike pourront profiter de l’obscurité pour se glisser dans la bagnole.
– Parfait. Je te redis rapidement si on a le feu vert. David a déjà eu Paul Nader. Le vieux a bien compris la situation et il n’attend que notre appel pour bouger. On reste en contact… attends, reste en ligne.
Reubet vient de faire un signe à Leena.
– Tu es encore là, Yannick ?
– Oui.
– On a le feu vert.
La partie est véritablement lancée, chacun des adversaires ayant déplacé son premier pion.
4 Ministère public.
5 Téléphone portable (Nationales Auto TELefonnetz).
6 Service Surveillance de la correspondance par poste et télécommunication.
7 On (running) : chaussures de sport suisses.
8 Dispositif d’observation.
9 Rétroactifs – historique des contacts téléphoniques.
Henri Nader n’a pas quitté le canapé du salon depuis les événements du matin. Prostré, totalement décontenancé, il n’a rien exprimé. La quarantaine, il est la copie conforme de son père Paul Nader. Élancé, le visage anguleux et émacié, il a l’allure d’un coureur de demi-fond, engoncé dans son costume trois-pièces fait sur mesure.
Lorsqu’il avait regagné sa propriété, détrempé, son épouse l’avait retrouvé hagard au volant de sa voiture. Interpellée par le fait qu’ils étaient déjà de retour, elle avait pensé que Maxime avait oublié quelque chose. En regardant par la fenêtre, elle avait constaté que la vitre du côté passager était brisée. Un frisson de peur l’avait instantanément traversée. En sortant sur le pas de porte, voyant son mari et ne parvenant pas à apercevoir son fils, ce frisson s’était transformé en un sentiment de terreur.
Elle avait bien tenté de comprendre ce qui s’était passé, questionnant son homme. Ce dernier, assis, le regard vide, semblait avoir quitté son enveloppe charnelle. C’est là qu’elle avait aperçu le papier et le téléphone avec son chargeur posé sur le siège passager.
À la lecture des quelques mots griffonnés, une douleur indicible avait irradié chacune de ses cellules, la laissant, l’espace d’une dizaine de secondes, dans le même état que son mari. Mais quelque chose en elle, probablement son instinct maternel, l’avait sortie de cette catalepsie passagère. Fabienne Nader avait immédiatement contacté son beau-père pour lui expliquer la situation.
* * *
Stressé, Paul Nader attend l’appel du policier qui l’a joint quelques minutes plus tôt. Les consignes qui lui ont été transmises sont claires. Au retour de la station, il parquera le véhicule dans le garage, afin que les deux inspecteurs puissent sortir discrètement. Sa belle-fille est en possession du téléphone portable. Il lui fait confiance. À ce moment précis, il ne peut compter que sur elle ; son fils n’est que l’ombre de lui-même.
– Fabienne ? Pouvez-vous préparer le bureau d’Henri et la chambre d’amis pour les policiers qui vont venir ? Nous devons partir dans l’idée que cela va durer quelques jours.
– Je m’en occupe, Paul. Mais faites vite, j’ai peur d’entendre la sonnerie de ce maudit téléphone.
– Laissez-le sonner, ils rappelleront. Dès mon retour, nous serons entre de bonnes mains.
– Je l’espère, lui lance-t-elle timidement à travers le salon.
Le téléphone portable de Paul Nader vient de s’agiter dans la poche intérieure de son veston. Un regard rapide sur l’écran, la mention « Police » ressort en grosses lettres.
– Fabienne, j’y vais. Gardez un œil sur Henri.
La bise s’est assoupie durant l’après-midi. L’air est encore froid et humide lorsqu’il monte à bord de son Q7 noir. Il prend la direction de Puplinge pour rejoindre la route de Jussy. Moins de quatre kilomètres le séparent de la station-service. Il va enfin pouvoir relâcher la pression.
* * *
– À tous de Yannick, le véhicule arrive. Pedro, bouge ta caisse pour lui laisser la place. David et Mike, vous avez reçu ?
– On est en position. Du spécial ? demande Berlant.
– Non, rien de particulier. J’ai mis deux observateurs sur le parcours, pas de filature détectée.
Cette réponse le rassure.
Arrivé sur le parking, Nader identifie immédiatement la place de parc. Il cherche du regard à localiser les agents de police, mais il semble bien seul. Il est soudain pris d’un petit doute. Se serait-il trompé d’endroit ? Il sort de l’Audi et machinalement verrouille la voiture au moyen de sa clé, tout en se dirigeant vers l’entrée du shop.
– Merde. Quel con ! David, il vient de verrouiller la voiture, lance Duc.
– J’ai vu, je suis juste à côté. Je vais l’appeler.
Berlant n’a pas le temps d’empoigner son portable. Nader, juste avant de pénétrer dans le commerce, s’est rendu compte de son erreur. Il a dégainé sa clé et pressé sur la touche déverrouillage.
– Secteur dégagé, vous pouvez y allez, annonce Duc.
Berlant et Kerber se glissent aussi discrètement que possible dans le SUV.
– Pour tout le dispo, mis à part Pedro et moi, vous prenez vos positions en points fixes pour le retour du véhicule. On le lâche à l’entrée de Puplinge.
Assise à son bureau, Leena suit en direct l’évolution de l’opération.
– Papi ressort. On se tient prêt. Je ne veux voir personne s’enquiller derrière, que des positions fixes, assène Duc.
Arrivé à la hauteur du véhicule, Nader a une légère appréhension.
« Et s’ils n’étaient pas dans le véhicule… », se demande-t-il, son stress montant d’un cran.
Lorsqu’il ouvre la portière, il est accueilli par un murmure.
– Bonsoir, monsieur Nader. Ne dites rien, fermez la porte et prenez la direction du domicile de votre fils. Ne parlez pas, nous pourrions être observés.
Nader s’exécute. En moins de six minutes, il regagne la propriété. Il actionne la télécommande, le garage s’ouvre. Il s’y engouffre prestement, refermant la lourde porte battante en bois.
– Nous sommes arrivés, messieurs.
– Merci d’avoir baissé les sièges, c’était un peu plus confortable, lui dit Berlant.
Les deux policiers s’extraient du véhicule en récupérant les trois sacs contenant leur matériel.
– Je me présente, David Berlant. C’est avec moi que vous avez eu contact, lui dit-il en lui tendant la main.
Nader observe ce jeune inspecteur blond au visage d’adolescent, dont le physique et l’accoutrement ne correspondent pas à l’image qu’il s’était faite de son sauveur. L’espace d’un instant, il est quelque peu déstabilisé et répond, hésitant :
– Bonsoir. Merci d’avoir trouvé cette solution. Je ne vous cache pas que nous sommes totalement perdus.
– Nous sommes là pour ça. Permettez-moi de vous présenter mon collègue Michael Kerber qui, tout comme moi, fait partie de la cellule négociation.
En découvrant Kerber, le degré de perturbation de Nader augmente encore de deux crans. Dans sa tête les réflexions fusent : « Mais ce ne sont pas des policiers, on dirait un ado accompagné d’un taulard. » Kerber, une stature de lutteur turc, le crâne rasé, portant une barbe blanche, les bras et le torse tatoués, semble tout droit sorti du film Les Promesses de l’ombre.
Berlant saisit immédiatement le malaise. Il se doit de réagir rapidement et de rétablir la confiance. Il empoigne son téléphone et contacte le chef de la PJ.
– Désolé de te déranger, patron, peux-tu juste rassurer monsieur Nader. Il vient de découvrir nos tronches et à sa place, j’aurais aussi besoin d’une confirmation.
L’échange entre le chef de la PJ ne dure que quelques secondes.
Lorsqu’il raccroche, Nader s’excuse, mal à l’aise. Berlant le rassure et lui demande de poursuivre. L’ancien banquier leur désigne alors le Range Rover Velar situé à l’extrême gauche du garage.
– Comme vous pouvez le voir, lorsque je suis arrivé, j’ai immédiatement entré le véhicule de mon fils dans le garage. J’ai pensé qu’il était important de préserver les traces. Mis à part le volant et le levier de vitesse, je n’ai rien touché.
– C’est parfait, lui répond Berlant tout en scrutant le Velar gris. On s’en occupera plus tard.
Le box a été annexé il a y a une dizaine d’années à la maison de maître datant des années trente. Une porte coulissante donne directement accès à un espace de vie d’une centaine de mètres carrés. Au milieu de la pièce, une salle à manger permettant d’accueillir une douzaine de convives, sur la gauche, le salon et à l’opposé, une grande cuisine ouverte.
Luminaires, meubles, tableaux, sculptures, tout donne à cette pièce une impression de luxe discret, enveloppant les invités dans une ambiance cosy. Trois grandes fenêtres s’ouvrent sur une terrasse en teck donnant sur l’arrière de la propriété. Berlant devine une grande piscine et ce qui devrait être un pool house dans la pénombre.
Les policiers sont accueillis par la maîtresse de maison. La quarantaine, fine, brune, les yeux d’un bleu clair intense, elle est vêtue sobrement, jeans et t-shirt blanc.
– Bonsoir messieurs. Merci d’être venus si vite. Je souhaite excuser mon époux qui est monté dans sa chambre. Depuis ce matin, il est prostré et incapable de se reprendre. Je ne sais pas ce que je peux faire.
Berlant est impressionné par l’attitude de Fabienne Nader. Bien que sa voix laisse deviner sa peur et son stress, elle réussit à garder un contrôle sur les événements et ne semble pas totalement les subir.
– Ne vous inquiétez pas, madame, nous parlerons avec lui plus tard, lui répond Berlant. Mais là, nous avons besoin d’occuper un petit espace…
– Je vous ai préparé le bureau de mon mari.
Suivez-moi !
Dans le hall d’entrée monumental, sur la gauche, un grand escalier permet d’accéder aux étages. Sur la droite, le bureau d’Henri Nader.
– Nous y voilà, dit-elle en ouvrant la porte. Vous pouvez utiliser le bureau et la petite table de réunion. Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas.
– Merci madame. On devrait ne rien avoir oublié. Je vous propose de nous rendre au salon afin que nous puissions discuter tranquillement. Mon collègue va mettre en place notre matériel. Pouvez-vous lui laisser le téléphone portable ?
– Oui, dit-elle, en tendant l’appareil Nokia à Kerber, un sentiment de soulagement venant la réconforter.
– C’est bon pour toi, Mike ?
– Parfait. Je mets en place le matos. Pardonnez-moi, juste une question, madame. Qui a manipulé le portable ?
Elle réfléchit quelques instants.
– Moi, mon beau-père et peut-être mon mari.
Arrivé au salon, Berlant cherche immédiatement à établir un lien de confiance avec la famille. Il est déterminant, pour la suite des opérations, que les parents de Maxime aient la conviction que la police maîtrise les événements. Cela devrait permettre d’éviter des velléités intempestives d’actions non concertées à des moments clés.
Il leur explique ce qui a été mis en place et la stratégie future, tout en précisant qu’elle va évoluer en fonction des événements. Il termine cette première phase par ces mots :
– Notre priorité est de ramener votre fils sain et sauf. Mais pour cela il faut nous faire confiance et respecter à la lettre les consignes. C’est crucial. Les preneurs d’otage vont essayer de vous déstabiliser, de vous terroriser. Quoi qu’il arrive, dites-vous que vous êtes entourés de professionnels et que nous savons exactement où nous voulons les emmener.
– Avez-vous déjà eu à gérer un enlèvement d’enfant ? demande la mère de Maxime, des larmes inondant son visage.
Berlant pose sur elle un regard apaisant et d’une voix douce, pleine d’empathie, il lui répond immédiatement :
– Vous êtes entourés de policiers expérimentés qui ont déjà tous travaillé sur des remises de rançon. Nous allons maintenant vous préparer pour recevoir le premier appel. Je pense qu’il vaut mieux que ce soit vous qui répondiez. Est-ce que vous pensez en être capable ?
– Oui, je crois.
Il s’en est bien sorti. Il ne lui pas menti, sans pour autant lui dire que le dernier enlèvement d’enfant avec une remise de rançon datait de 1983. Il s’agissait du rapt de la fille de l’écrivain Frédéric Dard. Berlant aspire à la même fin.
Ils sont maintenant prêts, une longue et angoissante attente vient de débuter…
Les vieux murs en bois de ce chalet n’accordant aucune intimité, l’homme est sorti de son repaire pour effectuer son appel.
– Comment ça s’est passé ? lui demande son interlocuteur.
– Comme prévu. Aucune surprise. On est à la planque.
– C’est bien, mon fils. Et les frangins ?
– Ils ont fait le job. Ils sont déterminés.
– È u zittelu ?10
– Il pleure et demande où est sa maman. Il a en permanence le sac en tissu sur la tête. On l’a enfermé dans la vieille remise.
– Évite d’être en contact avec lui. Juste le minimum.
– Je sais.
– Tu peux débuter l’opération, conclut celui qui semble tirer les ficelles.
L’homme regagne le chalet. Composé d’un petit espace avec un coin repas, un vieux canapé et trois chaises pliantes, cette masure n’a pas été habitée depuis des années. Le trio est en mode camping. Un réchaud à gaz avec deux plaques a été disposé dans l’ancienne cuisine insalubre. Une génératrice, cachée dans la cave, fournit l’électricité dont ils ont besoin pour charger les deux ordinateurs et les téléphones portables.
– Raph, Phil. Venez là.
Les deux complices s’asseyent autour de la table en formica rouge posée dans la cuisine.
– On lance la deuxième phase.
– Il a dit quoi, ton père ?
– Ce que je viens de te dire, lui répond-il d’un ton ferme. Le vieux n’est pas là. C’est moi qui le représente et qui décide. Alors, pour la suite, on va éviter de perdre du temps en justifications. Si je vous dis de faire quelque chose, je ne veux pas de discussions. Est-ce que c’est clair pour vous ? Parce que si ce n’est pas le cas, vous pouvez toujours vous tirer et je ferai venir une autre équipe.
– Non Thierry, c’est réglé. On n’a aucun problème avec ça. Tu sais que tu peux compter sur nous, lui répond Raphaël, l’aîné des deux frères.
– Phil, va jeter un œil au petit. Avec Raph on va envoyer le SMS.
Alors que Philippe Santucci prend la direction de la remise située à une dizaine de mètres de la bâtisse principale, son frère, Raphaël Santucci, et Thierry Angeli montent à bord de la Renault Laguna bleue immatriculée en 2A.
– Raph, bordel. Je compte sur toi pour tenir ton frangin. Il est là uniquement parce que tu me l’as demandé. Je n’ai confiance qu’en toi.
– Je sais. Je m’en porte garant. Il ne va pas te poser de problème.
– On file en direction de la plaine et on va à Annecy par les petites routes. On enverra le SMS depuis ce secteur.
Ils s’engagent sur la route forestière, laissant le cadet des Santucci seul avec l’enfant.
« Casse-toi connard », pense-t-il en voyant le véhicule s’éloigner dans la forêt. Philippe Santucci, fils d’une famille de bergers de la région de Cavallo Morto située à cinq kilomètres au nord de Bonifacio, n’a jamais accepté l’idée que sa famille ait dû abandonner ses terres pour travailler au service des Angeli. Bien que le sujet soit tabou dans la famille, il est certain que la ferme de son grand-père avait été dévorée par les flammes sur les ordres du père Angeli. Aujourd’hui, sur les décombres de son héritage, se dresse une résidence touristique appartenant à l’une des sociétés de Dominique Angeli, l’un des hommes les plus puissants de la Corse-du-Sud. Thierry, son fils, vit dans l’ombre de son père, protégé par son argent et son influence.
Il ne comprend pas le lien qui unit son frère Raphaël à ce fils à papa. Mais la famiglia est la pierre angulaire de l’Île de Beauté. Il gardera donc pour lui cette rancœur et il accomplira ce que son aîné de quinze ans lui dictera.
Arrivé à la remise, il entrebâille doucement la porte. L’enfant est couché sur le lit de camp. Le sac est toujours bien en place. Un trou a été découpé à la hauteur de la bouche. Il a les mains liées avec des serflex ; une chaîne attachée à son pied par une menotte lui permet de se mouvoir dans un rayon d’un mètre cinquante. Un seau a été disposé à proximité de sa couche, pour ses besoins. Une veilleuse accrochée à la poutre centrale baigne la pièce d’une lumière blafarde. La température est proche de zéro. Maxime est emmitouflé dans son sac de couchage. Il ne bouge pas. L’ambiance est lugubre. Le sac le préserve au moins de cette vision.
Lorsque la porte se referme, les larmes viennent à nouveau inonder son visage, mouillant le tissu qui le recouvre. « J’ai peur maman. J’ai peur… », murmure-t-il entre deux sanglots.
10 « Et l’enfant ? » en langue corse.
Leena, Misco et Berger ont été rejoints par Duc. Le reste de la brigade a été renvoyée à la maison afin de garder des ressources pour la suite.
Il est 23 h 30 lorsqu’une alarme retentit. Elle provient du programme de gestion des écoutes téléphoniques.
– David de Leena, tu me reçois ? lance-t-elle à la radio, une légère excitation dans la voix.
– Oui Leena, je te reçois cinq.
– Ça bouge.
– Je te le confirme. On vient de recevoir un SMS. On va leur donner l’adresse e-mail de la maison. Il faut la brancher chez le provider. Je t’ai envoyé les infos.
– Excellent, on s’en occupe. Tu attends le dernier moment pour répondre. Je peux déjà te dire que c’est un numéro français. On checke en urgence via le CCPD11.
Elle ouvre le mail transmis par Berlant. « Mail : [email protected] ». Se tournant vers Berger elle lui dit :
– Marc, il faut brancher en urgence l’adresse e-mail que je viens de t’envoyer.
– Je m’en occupe.
La porte de la brigade s’ouvre à la volée. Rudiaux et Zorde font leur entrée.
– Du nouveau ? demande Zorde.
– Oui, il y a quelques instants, ils ont envoyé le SMS suivant :
« Vous avez 30 minutes pour nous transmettre une adresse mail sur laquelle vous recevrez les prochaines instructions. Gardez le téléphone allumé. »
Le message est tout aussi clair que la mission qui en découle. Connaissant les qualités professionnelles de l’équipe, Rudiaux va prendre à sa charge un aspect qui peut sembler secondaire au premier abord, mais qui en réalité est essentiel.
– Vous avez mangé quelque chose ?
– Non, rien pour l’instant, lui répond Leena.
– Bon, je vous ramène des pizzas. On passe en vitesse chez Mochen. Une préférence ?
– Mets-nous deux « Dynamite » et trois « Della Casa ».
– On est de retour dans une petite demi-heure. Vous aurez eu le temps de brancher l’e-mail.
– Comme si on n’y avait pas pensé, chef, lui répond Leena moqueuse.
– Laisse-moi au moins avoir l’impression d’être utile, lance Rudiaux tout sourire en quittant la pièce.
Chacun est concentré sur sa tâche. Misco et Berger se sont réparti l’établissement des divers rapports. Ils devront être transmis en début de matinée à la procureure en charge de la procédure, Laure Buret.
Leena gère l’ensemble des opérations appuyée par Duc.
Trente minutes se sont écoulées depuis la réception du SMS.
– David de Leena.
– Je t’écoute, lui répond Berland à la radio.
– Balancez l’adresse mail. On n’aura pas le branchement avant trois heures. En espérant qu’il n’envoie pas déjà un premier message.
– Je m’en occupe. C’est bon pour vous si on ajoute qu’on veut une preuve que le petit est vivant ?
Leena réfléchit deux secondes avant de lui répondre.
– Non. Envoie juste l’adresse. On garde ça pour la suite. Cela nous permettra de gagner du temps.
– Bien compris. Il faudra penser à trouver une solution pour la recherche de traces sur le véhicule.
– C’est déjà réfléchi. Vous avez avec vous le petit kit pour les prélèvements d’urgence ?
– Oui, uniquement pour l’ADN.
– Bon et bien Juju Jr va te contacter pour t’expliquer le processus et le superviser à distance. Vous le ferez via Skype.
– OK, terminé.
L’alarme de l’ordinateur de Duc retentit. Le SMS a été envoyé aux ravisseurs depuis la propriété des Nader.
* * *
Assis dans la Laguna, tous feux éteints, ils attendent patiemment la réponse. Lorsque l’écran du Nokia s’illumine, Angeli prend immédiatement note de l’e-mail.
– C’est bon ça, dit-il un petit sourire aux lèvres. On rentre !
– Et pour la suite ?
– Comme prévu, demain matin 9 h 00 on commence la négociation. Mis à part la voiture du père, tu me confirmes qu’il n’y a pas eu de mouvement.
– Le père est arrivé en début de matinée et il a fait un aller-retour en début de soirée.
– Il a été où ?
– Une station-service, en direction de la ville.
– Je savais qu’il fallait biper12 leurs voitures.
– Sinon rien d’autre.
– On est bien là, conclut-il avec son accent chantant.
* * *
Attablés à l’entrée de la brigade, les membres du groupe 3, accompagnés de Reubet, Rudiaux et Zorde dévorent les mets concoctés par leur ami Mochen. Comme à son habitude, en plus de la commande de base, il a ajouté quelques petits accompagnements.
– Comment vous voyez la suite ? lance Rudiaux à la volée.
Les regards se tournent vers Leena qui a juste le temps d’avaler sa bouchée.
– On va rapidement avoir des liens avec la France. Une telle opération est généralement menée par des équipes avec une bonne logistique. Pour moi il faut qu’on pense déjà à préaviser un service partenaire. Et il faut qu’on gratte du côté des Nader. Le problème c’est qu’Henri Nader est HS pour l’instant. Berlant va essayer de discuter avec lui. De notre côté, on va discuter avec le grand-père Nader. Il a peut-être une idée de qui est derrière cet enlèvement.
– Beubeu, tu as besoin de monde pour la suite ? demande Rudiaux.
– Non, pour l’instant avec les ressources de la brigade on est bon.
– Et pour David et Mike ? Ils peuvent tenir combien temps sur place ? interpelle Zorde.
– En fonction du déroulement de l’affaire, on devra trouver une solution. Mais là, ils m’ont dit que jusqu’à mercredi ils n’avaient aucun problème. Ils ont une chambre avec une salle de bain et un bureau avec tout le matos, conclut Leena.
Il est une heure du matin lorsque les lumières de la crime s’éteignent. Leena regagne à pied son domicile. Alors qu’elle chemine le long du Rhône pour rejoindre la rue de la Pisciculture, elle est surprise par les deux vibrations caractéristiques d’un SMS.
« Qui utilise encore un SMS ? se demande-t-elle. Même maman est sur WhatsApp. »
Lorsqu’elle découvre le texte inscrit sur l’écran de son iPhone, elle s’immobilise, les mâchoires crispées, tétanisée d’effroi…
« Ciao bella Finlandese ! »
11 Centre commun de coopération policière et douanière francosuisse.
12 Pose d’une balise GPS.
Cela fait deux jours que les rues de Turin sont dépoussiérées par une pluie fine et incessante.
Calesi n’a pas quitté le Palace Hotel depuis près de deux semaines. Les événements de ces derniers mois ont passablement troublé ses plans, l’obligeant à effectuer de grands changements au sein de son organisation. La mort de Rinoto13, l’un de ses hommes de paille, a ébranlé certaines personnes lui servant de prête-noms.
Il a passé une partie de l’été à gérer cette problématique, devant au plus vite recentrer et consolider l’ensemble des structures de son empire. Le principe de base étant de rester dissimulé derrière un enchevêtrement complexe de sociétés écrans, établies le plus souvent dans des pays exotiques.
Ces opérations ayant été stabilisées depuis quelques heures, il a décidé de passer à la phase finale d’une vendetta bien plus personnelle. Une vengeance qu’il sait risquée, mais qui va renforcer encore un peu plus sa puissance.
Le pouvoir de Calesi s’est bâti sur la terreur. Ce sentiment d’effroi, entretenu habilement, lui permet d’obtenir une loyauté quasi sans faille de ses troupes et un éloignement vital de ses ennemis.
Il est convaincu que les enquêteurs genevois vont enfin réaliser que le temps est venu de passer à autre chose. Cette police de campagne n’aurait jamais dû venir l’affronter sur son terrain.
Sa rencontre avec l’inspectrice Fournier l’obsède depuis des mois. Ne pouvant déjà accepter qu’une femme bénéficie d’une telle responsabilité, qu’en plus elle ait osé se dresser devant lui et soutenir son regard, sa haine en a été décuplée.
Il a tranché, elle sera l’exemple, la martyre par qui l’épouvante viendra infester chaque neurone de ses collègues survivants.
– Paulo. Contacte notre ami et dis-lui qu’il a le feu vert. Je veux du spectaculaire.
– Compris patron.
– Et demande à Michele d’envoyer le SMS.
À présent, le sort de Leena est entre les mains du tueur qu’elle pourchasse.
13 Alberto Rinoto s’est suicidé sous la pression de Calesi.
À la réception du SMS, Leena s’est assise sur un banc dans le parc Saint-Jean. La première sensation de peur assimilée, elle est passée en mode analyse.
Après quatre mois de silence, Calesi est revenu sur le devant de la scène. Il est évident pour elle qu’il va chercher à l’éliminer pour en faire un exemple.
Calesi va utiliser son atout, et celui-ci pourrait être aussi la carte maîtresse de Leena. Elle devrait être terrorisée, mais son attention est focalisée sur l’opportunité qui pourrait lui être offerte.
Elle est consciente que le risque est énorme, mais elle doit faire confiance à ses partenaires et aux dispositifs mis en place. En revanche, dès à présent, elle doit redoubler d’attention et être à l’écoute de son instinct.
Ses sens en éveil, elle prend la direction de son domicile. Calesi se rappelle à elle à un bien mauvais moment, son attention étant totalement tournée sur sa nouvelle affaire. Elle n’a la maîtrise ni du temps, ni du lieu. Mais finalement c’est peut-être mieux ainsi. Cette partie doit trouver son épilogue. Leena est prête à affronter son destin.
* * *
En cette matinée brumeuse du 1er octobre, elle a modifié ses habitudes, dérogeant à son footing quotidien. Après un petit déjeuner frugal, elle enclenche le système d’alarme et jette un coup d’œil, via son téléphone, aux caméras posées dans l’allée. Personne en vue… elle sort et prend la direction de la Jonction.
Le message reçu quelques heures plus tôt lui a fait l’effet d’une piqûre de rappel. Dès aujourd’hui, elle empruntera systématiquement un parcours différent, compliquant ainsi la tâche du sbire de Calesi.
Elle doit à présent tenir informés ses collègues. C’est l’ensemble du groupe qui peut être en danger. Plus particulièrement Misco qui l’accompagnait lors de leur séjour à Turin.
Arrivée au 3e étage, Reubet et Gillard n’étant pas encore sur place, elle évite la case machine à café pour se rendre immédiatement dans le bureau de Rudiaux.
– Salut Pascal.
– Salut Leena. Ça va ? lui répond-il, surpris par sa présence dans son antre à cette heure matinale.
– On va dire que ça va. Je voulais t’informer que j’ai reçu ça hier soir, dit-elle en lui montrant l’écran de son téléphone.
Rudiaux pose délicatement ses lunettes de lecture sur le nez et se penche en direction de l’écran.
– Merde ! s’exclame-t-il, le visage défait.
– Ça devait arriver. On savait qu’il n’allait pas laisser tomber. C’était juste une question de temps. Le point positif, c’est qu’il va devoir avancer ses pions. À nous d’être prêts.
– Mais comment peux-tu prendre les choses avec un tel détachement, Leena ?
– Pascal, notre unique moyen de faire tomber cet enfoiré, c’est de serrer le gars qui a tué Cenić et Mallant. Il a une tête et deux pieds comme toi et moi. On a pour nous le nombre.
– Oui, j’entends bien, Leena, mais n’empêche que ce mec a réussi à accomplir sa mission au nez et à la barbe du NYPD et du FBI.
– À nous de prouver que la police genevoise est meilleure, lui répond-elle avec un petit sourire.
Rudiaux est conscient des risques encourus par sa protégée, mais il n’a d’autre choix que de lui faire confiance. S’il y a bien une personne qui a le potentiel pour affronter un tel adversaire c’est Leena, mais elle aura besoin de l’appui de tout le monde.
– Tu m’emmerdes. Bon, je vais en parler à Zorde. Il faut qu’on réfléchisse pour adapter le concept de sécurité.
– À mon avis il faut mettre en place des observateurs sur nos domiciles et peut-être des contre-obs lors de nos déplacements du dodo au bureau.
– Oui… mais je vais avoir besoin de ressources. Je vais contacter fedpol14 pour voir si on peut avoir un appui.
– Merci Pascal.
– Tu peux dire à Beubeu et Juju de venir ?
En entrant dans la brigade, elle informe rapidement Reubet et Gillard qui rejoignent immédiatement le chef de section.
Après avoir salué les membres du groupe 1 et 2, elle retrouve son équipe. Elle prend cinq minutes pour évoquer l’épisode SMS.
– Bon, cela étant dit, il faut nous concentrer sur l’affaire en cours, conclut-elle.
Sa diatribe n’a pas eu le même impact sur tout le monde. Misco, marié et père de deux enfants, réalise que la situation pourrait être critique. Il s’approche de Leena.
– Tu as deux secondes ?
– Oui.
– Je voudrais mettre la famille au vert quelque temps. T’en penses quoi ?
– Je pense que tu dois les accompagner. On va gérer ici.
– Non, je ne veux pas vous laisser. En revanche les envoyer chez mes beaux-parents serait une bonne idée. Je ne veux pas les mettre en danger.
– Tu prends deux jours et tu les conduis à Uvrier. C’est en ordre pour toi ?
– Merci Leena. Je serai de retour demain.
