2,99 €
Une fillette surgie du passé. Une mère en deuil. Un héros romantique un peu fou. Un cocher à l’œil de verre. Une histoire d’Amour et de Mort qui vous mènera à la frontière entre les mondes.
Depuis qu’elle a perdu son mari Andrea et sa fille Martina dans un accident de la route, Elga n’est plus la même. Elle s’est coupée du monde et vit dans ses souvenirs. Son unique dérivatif, ce sont les poupées Reborn qu’elle crée pour gagner sa vie. Le 9 septembre 2013, jour où Martina aurait eu dix ans, Elga fabrique pour elle une poupée, comme elle l’aurait fait si elle avait été encore en vie. Le soir même, elle l’installe dans la petite chambre laissée intacte depuis le jour de son décès, célébrant ainsi cette occasion spéciale. Le matin suivant, une étrange surprise l’attend : une petite fille qu’elle ne connaît pas s’est introduite dans la maison. Elle semble avoir le même âge que sa fille mais ne lui ressemble en rien. Rea – c’est son prénom – soutient au contraire qu’Elga est sa mère, comme l’affirme tout le monde dans le village. Quelle est la vérité ? Pour la découvrir, la femme ne pourra compter que sur Iuri, à la fois jeune employé des pompes funèbres et stalker qui la tourmente depuis longtemps. Ce sera le début d’un étrange voyage qui la mènera à la frontière entre les mondes, où règne le mystère et où la Mort n’est que le prélude à une vie au-delà.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Seitenzahl: 332
Veröffentlichungsjahr: 2021
Titre | Reborn
Auteur | Miriam Mastrovito
Traducteur : Pascale Leblon
Illustration : Giuseppe Cuscito
Page Facebook :
https://www.facebook.com/GCDigitalArt/
Première édition © 2014 Miriam Mastrovito
Seconde édition © 2021 Miriam Mastrovito
Tous droits réservés. La reproduction, même partielle, est interdite par la loi.
Ceci est un récit fictif. Les personnages, les noms et les situations sont le fruit de l’imagination de l’auteure.
Toute référence à des faits ou des personnes existants est purement fortuite.
À mon grand-père
qui m’emmenait toujours au cimetière.
À Rea
qui m’emmène
à la frontière entre les mondes.
Couverture
Reborn
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Épilogue
Remerciements
L’auteure
Notes
Table des matières
Les yeux des poupées te regardent.
Amour, haine, douleur, compassion; ils reflètent ce que tu as en toi ou t’emplissent de nouvelles émotions.
Les yeux des poupées te regardent et, parfois, semblent s’excuser de ne pas être assez vivants.
Elga souleva délicatement la poupée. Elle laissa ses doigts remonter sur le corps minuscule jusqu’à lui caresser les cheveux. Brillants et noirs comme la nuit, ils retombaient en boucles fluides et lui effleuraient la taille, lisses comme du velours au toucher. Martina les aurait adorés. Elle aurait aimé les yeux saphir, le visage pâle légèrement saupoudré de taches de rousseur, les lèvres rouges qui esquissaient un sourire.
La femme lissa les plis de la petite robe de coton blanc. Elle avait décousu un vieux vêtement de la petite pour la confectionner. Elle l’avait porté pour la dernière fois il y a bien longtemps, mais le tissu était encore imprégné de son odeur… Un doux mélange de vanille et de barbe à papa. Elle l’approcha de son visage et inspira intensément. Le parfum lui emplit les narines et les larmes s’accumulèrent au bout de ses cils.
Elga pleura tandis que les notes de Cascade de Siouxsie and the Banshees inondaient la pièce.
Ce neuf septembre, Martina aurait eu dix ans, mais elle n’était plus là. Sa chambre était restée telle qu’elle l’avait laissée ce jour maudit où elle avait franchi le voile qui sépare les mondes, pleine d’objets qui parlaient d’elle, et pourtant vide à fendre l’âme.
L’album de coloriage des Winx ouvert sur le bureau, la maison de poupées et ses persiennes ouvertes, Alice et Sonia assises dans le jardin pour prendre le thé, les petites chaussures vernies glissées sous le lit. Durant les deux années qui avaient suivi la tragédie, sa maman n’avait osé toucher à rien. Elle s’était contentée d’ouvrir la fenêtre de temps en temps et de dépoussiérer les nombreuses poupées qui encombraient les étagères, attentive à ne pas les changer de place, comme si sa fille pouvait revenir d’un moment à l’autre et lui reprocher d’avoir déplacé ses affaires.
Elle avait même ajouté quelques exemplaires à sa collection, ne pouvant renoncer à l’habitude de lui offrir une poupée neuve à chaque fête.
Restaurer des poupées anciennes et en fabriquer de nouvelles était son métier, et Martina s’était toujours sentie privilégiée. L’atelier d’Elga était comme le pays des merveilles, sa petite maman était une sorte de fée qui lui dédiait ses plus belles créations. Celle qu’elle avait réalisée pour son dixième anniversaire aurait certainement empli son cœur de joie. Elle aurait un instant retenu son souffle pour ensuite exploser.
«Elle a l’air vraie! Elle a l’air vraie!» se serait-elle écriée les yeux brillants et les joues en feu. Puis, elle lui aurait sauté au cou pour la couvrir de baisers. Andrea serait resté à l’écart pour profiter de la scène, posté timidement sur le seuil; ce n’est que plus tard qu’il se serait avancé avec une fausse moue boudeuse gravée sur le visage et un mystérieux paquet dans les mains. Le royaume des poupées délimitait un espace privé dont il était cordialement exclu, ce qui ne l’empêchait pas de savoir lui aussi comment rendre heureuse la princesse de la maison, et gagner sa ration de câlins.
S’il avait été présent à ce moment-là, ils auraient pleuré et se seraient souvenu ensemble. Elga et Andrea se seraient accrochés l’un à l’autre pour remonter la pente, comme ils l’avaient toujours fait dans les heures les plus sombres. Mais il l’avait laissée seule. Pour une fois, c’est lui qui avait eu le privilège de fuir avec Martina vers un territoire dont on lui avait refusé l’accès.
Projetée à des mètres de distance pendant que son mari et sa fille rendaient leur dernier souffle, piégés par les tôles en feu.
«Arrête de te torturer avec les souvenirs. Ferme cette pièce une fois pour toutes et force-toi à aller de l’avant.» Beaucoup continuaient à le lui répéter, mais ce n’étaient que des mots destinés à glisser comme la pluie sur les fenêtres.
Tu peux te tourner vers l’avenir après avoir perdu l’homme que tu aimes, peut-être, mais survivre à un enfant est contre nature.
Les souvenirs, les objets, les petits rituels étaient les seuls éléments auxquels Elga pouvait se raccrocher pour ne pas s’effondrer. Confectionner une poupée que Martina aurait aimée, cuisiner un gâteau d’anniversaire, même si elle ne le mangerait pas, étaient des projets insensés mais suffisants pour sortir du lit et donner du sens à une journée qui, sans cela, n’en aurait pas eu.
Au mur, l’horloge sonna neuf coups, masquant la mélodie d’ Obsession.
La femme s’essuya le visage, installa la poupée dans une boîte garnie de velours, rangea son plan de travail et éteignit la stéréo.
Depuis le matin, elle avait gardé le rideau de fer à moitié descendu et affiché un panneau disant “Je serai bientôt de retour”, consciente qu’elle ne pourrait recevoir aucun client en cette date particulière. Non qu’elle en reçût énormément en temps normal; ils l’avaient toujours regardée avec un soupçon de méfiance en ville. Aux yeux de la plupart des gens, l’habitude de s’habiller en noir, bien avant d’être en deuil, la musique gothique toujours en fond dans sa boutique et l’extrême réalisme de ses créations la faisaient plus passer pour une sorcière que pour une inoffensive artisane. Après la tragédie, les ragots de ceux qui soutenaient qu’elle avait perdu la tête en avaient remis une couche. Toutefois, ceux qui appréciaient son art et étaient même fascinés ne manquaient pas. D’autre part, la spécificité des poupées reborn se trouvait justement là; le fait qu’elles ressemblent à de vraies fillettes les rendait à la fois inquiétantes et captivantes.
«Leurs yeux sont comme des miroirs, avait pour habitude de répéter Martina. Elles ne font peur qu’aux méchants.»
Depuis qu’elle était seule, elles représentaient pour Elga un point d’appui désespéré auquel s’accrocher pour ne pas succomber à la douleur. Un substitut inutile bien entendu, mais qui comblait les espaces vides avec un semblant de vie. Elle avait rempli sa maison de ces petites filles à la peau de vinyle et aux yeux de verre et, quoi qu’en pensent les autres, elles la réconfortaient. Peut-être parce qu’en prendre soin lui offrait l’illusion d’expier en partie sa plus grande faute : celle de ne pas avoir pu sauver sa fille des griffes de la mort.
Le cadeau dans les bras, elle sortit. Elle actionna le moteur du volet métallique et attendit patiemment qu’il termine sa descente, puis se pencha pour fermer le cadenas. Elle soupira quand elle remarqua que le paquet gênait ses mouvements mais n’osa pas le déposer un instant.
«Tu as besoin d’aide?» La voix dans son dos la fit sursauter.
«Non» répondit-elle sans se retourner. Ce timbre ne lui était que trop familier.
« Laisse-moi au moins tenir la poupée» insista l’homme.
«Tu m’as épiée! Tu l’as encore fait!» siffla-t-elle en continuant à triturer le cadenas.
«Ce n’est pas compliqué de deviner ce qui peut sortir de ta boutique… Je passais par hasard et je voulais juste me rendre utile.»
Un coup sec et le loquet s’enclencha enfin. Elga se releva et se retrouva face à face avec son interlocuteur, qui s’était rapproché. Elle lui pointa un index sur le torse, affichant une fausse assurance, son ongle laqué de rouge semblable à une tache de sang sur la chemise noire. « Cela t’arrive un peu trop souvent ces derniers temps de passer par hasard dans les endroit que je fréquente » constata-t-elle avec agacement.
Le jeune homme ne répondit pas et se limita à lever une main pour effleurer la sienne. D’un geste brusque, la femme échappa au contact inopportun. «Un jour ou l’autre, je pourrais te dénoncer pour stalking» le menaça-t-elle en se mettant en route.
Il resta où il était. «Oh non, tu ne le feras pas» murmura-t-il en reniflant ses doigts, ses yeux gris emplis de désir suivant la silhouette qui s’éloignait.
***
À cette heure de la soirée, les rues de la ville étaient presque désertes. Elga accéléra le pas en se retournant de temps à autre pour s’assurer qu’elle n’était pas suivie. Elle dépassa rapidement l’hôtel de ville, descendit l’avenue et pénétra enfin dans un labyrinthe de ruelles. La vieille maison rénovée dans laquelle elle habitait se trouvait dans une petite rue anonyme du centre historique. Lorsque Andrea l’avait achetée, elle n’était qu’une ruine, mais ils l’avaient remise à neuf ensemble, apprenant à en aimer chaque centimètre carré. Maintenant qu’elle était seule, elle l’aimait encore plus, parce que tout dedans la ramenait en arrière et l’aidait à garder ses souvenirs vivants. Comme d’habitude, elle ouvrit la porte en évitant de faire trop de bruit. Bien que ses voisins soient de braves personnes, la discrétion ne faisait pas partie de leurs qualités, et ils étaient toujours prêts à bondir derrière leurs fenêtres pour se tenir informés de ce qu’il se passait et avoir constamment de nouveaux sujets de conversation. Typique des vieux quartiers d’une ville de province où même un éternuement de trop suffit pour faire l’actualité.
Personne ne sortit tandis qu’elle tournait la clé dans la serrure, mais Elga savait avec certitude qu’au moins madame Costanza était postée derrière la porte-fenêtre de son entresol pour surveiller ses mouvements.
Ce soir-là, elle ne s’arrêta pas au premier étage comme elle le faisait toujours, mais se rendit tout droit au deuxième, où se trouvaient les chambres à coucher. Elle entra dans celle de Martina et, après avoir sorti la poupée de la boîte, la plaça au milieu du matelas.
«Pour toi, ma puce» murmura-t-elle avant de descendre à la cuisine terminer la garniture du gâteau déjà cuit à l’aube.
Elle le farcit de crème pâtissière et le recouvrit d’un glaçage au chocolat noir. Avec du chocolat blanc fondu, elle écrivit “Bon anniversaire”. Une poignée de papillons en sucre coloré compléta la décoration.
Une fois le travail terminé, elle le laissa reposer au réfrigérateur et, alors seulement, s’offrit un bon bain chaud et mangea un repas léger pour le dîner.
À vingt-trois heures, elle était déjà en pyjama et n’avait absolument pas sommeil. Elle mit un peu de musique et tenta de passer le temps en peignant les poupées qui occupaient le canapé du séjour. Elle choisit Romina, yeux noisette, joues joufflues et longues tresses dorées. Elle les défit délicatement et commença à la coiffer. Il ne fallut pas longtemps pour que l’image des mèches blondes lissées par le mouvement hypnotique de la brosse se superpose à celle des boucles auburn de sa fille. Ils étaient impossibles à brosser et la petite les détestait. «Pourquoi ils ne sont pas lisses? Je les voulais comme les tiens, pas comme ceux de papa» se plaignait-elle, et les rôles s’inversaient bien souvent. Sa maman s’asseyait et Martina s’amusait à jouer avec cette longue chevelure qui n’avait que la couleur en commun avec la sienne.
Elga avait pleuré en voyant les fils blancs se multiplier rapidement dans ses cheveux cuivrés. C’était arrivé immédiatement après l’accident et l’avait fait souffrir. Pas parce qu’elle n’aimait pas commencer à vieillir à trente-deux ans, mais parce que, en plus de sa couleur naturelle, elle avait le sentiment de perdre un autre morceau de sa fille, qui lui avait déjà été enlevée. Elle avait commencé à les teindre dans les mêmes tons, mais cela ne faisait que ressembler à l’original. Un ersatz, comme tout le reste.
“I want it to be perfect as before, I want to change it all…” chantait Robert Smith alors que ces souvenirs se pressaient dans sa tête; ces paroles la ramenèrent au présent et lui arrachèrent un sourire ironique. Elles semblaient avoir été prononcées exprès pour elle. Bien sûr qu’elle aurait voulu tout changer.
Elle déglutit et se força à chasser les larmes. Elle ne voulait pas pleurer à nouveau, c’était un jour de fête après tout.
Elle éteignit le lecteur de CD, se rendit à la cuisine, couvrit la table de la nappe brodée qu’elle réservait aux anniversaires, y plaça le gâteau, termina de le décorer avec dix bougies et alla se coucher. Elle se retourna longuement sous les couvertures avant de trouver le sommeil, mais elle s’écroula enfin, vaincue par la fatigue.
***
Immergée dans un profond sommeil, elle sentit un souffle glacial dans son cou. Elga eut l’impression que quelqu’un respirait contre sa peau. Instinctivement, elle essaya de se tourner mais fut incapable de bouger. Toutefois, elle perçut clairement une présence dans son dos, comme si quelqu’un s’était glissé dans le lit et l’enlaçait par derrière, la serrant tellement fort que cela entravait tout mouvement. “Martina?” La question prit forme dans son esprit, mais elle ne la prononça pas à haute voix, ou c’est du moins ce qu’il lui sembla, car elle aurait juré être encore endormie.
Pour toute réponse, une petite main d’enfant lui attrapa le bras.
À ce geste, le souffle lui manqua. Dans une tentative d’aspirer plus d’air, elle renifla, et une forte odeur de terre mouillée emplit ses narines.
Ce n’était absolument pas l’odeur de sa fille, mais cette main désespérément agrippée à la sienne…
«Martina?» haleta-t-elle. La sensation d’étouffement se fit plus intense mais elle n’éprouvait ni peur, ni douleur; la puissance de cette étreinte semblait pouvoir broyer la solitude et Elga désirait s’abandonner à cette étrange morsure de glace et de caoutchouc-mousse.
Tu es là, ma puce, pensa-t-elle tandis que des larmes chaudes coulaient sur ses joues. Puis, subitement, elle sentit la prise se relâcher, la main qui la tenait perdre de sa consistance. Elle ne vit rien mais sentit la peau s’effriter, le membre se décomposer en milliers de grains de poussière qui glissaient de son corps sur les draps.
Au moment précis où elle sentit rouler le dernier grain, elle entendit quelqu’un l’appeler.
«Maman, maman…» La voix presque aphone provenait d’un point éloigné du lit.
Elga s’assit d’un bond. « Martina! » cria-t-elle en ouvrant les yeux et en allumant la lumière d’un seul geste.
Ses sanglots résonnèrent dans la pièce vide.
If only tonight we could sleep[1]
in a bed made of flowers. If only tonight we could fall in a deathless spell…
If only tonight we could sleep - The Cure
«Comme il est beau! On dirait qu’il dort.» Madame Concetta s’approcha de Iuri et lui serra le bras en signe de gratitude pendant qu’elle contemplait son mari étendu dans le cercueil.
L’homme recula en tentant de faire passer son geste pour désinvolte. C’était plus fort que lui, le contact physique le mettait mal à l’aise, avec les vivants du moins. Il hocha néanmoins la tête, face au regard liquide de la veuve. Lorsqu’elle avait appelé le bureau, elle sanglotait si fort que monsieur Di Spirito avait eu du mal à la comprendre. Ses sanglots avaient maintenant cédé la place à des larmes sporadiques qui coulaient silencieusement sur son visage, dans les sillons déjà tracés par les rides. Elle devait avoir environ soixante-dix ans mais en paraissait plus en cet instant.
«Tu lui as mis le pull en laine que je t’ai donné?» demanda-t-elle craintivement dans un italien sommaire. «Il y avait toujours froid, même en été» ajouta-t-elle comme pour se justifier.
«Ne t’inquiète pas, j’ai tout fait comme tu me l’as demandé» la rassura Iuri en s’éloignant encore d’un pas. Bien sûr, elle ne lui avait pas demandé de placer les accroches sous les paupières qui refusaient de rester fermées ou les lacets pour garder les pieds joints, mais ceux-ci étaient les instruments secrets de son métier, astucieusement réalisés pour remplir leur fonction, et demeurer invisibles. Il s’était souvent demandé ce qu’en penseraient les morts. Il soupçonnait qu’ils n’apprécieraient pas et, à plusieurs reprises, s’était surpris à s’excuser silencieusement lorsqu’il posait une mentonnière ou un positionneur de main. D’un autre côté, il savait que les cadavres qu’il manipulait étaient des coquilles vides, que la personne qu’ils avaient abritée n’était plus là.
Habiller un corps, comme tout le rituel funèbre, était un acte d’amour à l’attention exclusive des vivants. Et c’était exactement ainsi que Iuri considérait son travail, comme un acte d’amour envers ceux qui restaient.
Il réprima un bâillement. Il était trois heures du matin et il n’avait pas dormi. Lorsque monsieur Di Spirito, propriétaire des pompes funèbres du même nom et pour lequel il travaillait l’avait appelé, il venait juste de s’endormir dans le fauteuil du séjour, tout habillé, un exemplaire des Fleurs du mal en équilibre sur les genoux.
Ses collègues finissaient de décorer la salle alors que les plus proches parents du défunt commençaient à arriver au compte-gouttes. Sa mission était terminée.
Il récupéra sa petite valise, prit congé d’un rapide signe de tête et partit avant que madame Concetta ne puisse le pourchasser à nouveau. Il n’avait rien contre la pauvre vieille femme endeuillée; le problème était que, en certaines occasions, il ne trouvait pas les mots, et cela le mettait mal à l’aise.
Il défit son nœud de cravate en descendant l’escalier et, une fois dans la rue, se dirigea à pas lents vers son domicile, certain de pouvoir s’accorder quelques heures de sommeil avant d’être rappelé au travail.
Il y était presque lorsque le silence presque parfait de la ville endormie fut interrompu par un bruit soudain de sabots. Iuri n’eut pas le temps de s’interroger qu’une calèche noire tirée par quatre chevaux de la même couleur lui coupa la route, donnant corps à ses pires pressentiments.
Il tenta de se cacher, mais le cocher ne tarda pas à le voir et à le reconnaître. Il tira adroitement sur les rênes et, se tournant vers lui, souleva son haut-de-forme en guise de salut.
«Ogma…» bredouilla le jeune homme.
«Comme on se retrouve» répondit l’autre qui afficha en souriant une rangée de dents très blanches. L’instant d’après, ses lèvres vermeilles se courbaient en une grimace. «Qu’y a-t-il? Tu n’es pas content de me voir peut-être?»
Iuri esquissa un geste de dénégation à peine perceptible.
L’autre fut à terre d’un bond et lui tourna autour avec des mouvements de félin. « Dommage! marmonna-t-il. Si je n’étais pas privé de sentiment, j’oserais dire que toi par contre, tu m’as manqué. Il lui souffla ces derniers mots dans le cou, lui effleurant la nuque d’un doigt, et revint face à lui. De toute façon, je sais très bien que ce n’est pas ce qui t’intéresse.
«Ne me fais pas languir dans ce cas.»
«À tes ordres!» Ogma souleva son chapeau pour la seconde fois, le plaça devant lui et inclina la tête d’un geste brusque. Il releva ensuite le visage, affichant une orbite vide à côté de son bon œil. Il était d’un violet profond. De longs cheveux lisses, d’une couleur de prune mûre, encadraient un visage pâle et totalement glabre qui semblait de porcelaine. Bien que défiguré, il était très beau, d’une beauté sans sexe, ni âge. Il plongea élégamment une main dans le chapeau, en sortit un œil de verre et, à la lumière d’un réverbère, l’examina quelques secondes.
«Pupille noire, décréta-t-il en le montrant à son interlocuteur. Tu sais ce que cela signifie, pas vrai?» Plus qu’une question, c’était une affirmation.
Iuri poussa un soupir de soulagement.
«Tu n’es pas là pour moi… Mais pas non plus pour l’homme qui attend d’être enterré car il était déjà mort quand je l’ai habillé. Pour qui es-tu venu alors?»
«En effet, pour qui suis-je venu? Ou pour quoi? Quelle est la bonne question?» Ogma remit négligemment son chapeau, sortit un mouchoir en soie de la poche de son imperméable en cuir, lustra la prothèse et la remit à sa place.
«Tu n’es pas venu pour elle…» La voix du jeune homme trembla à cette possibilité.
L’autre lui lança un regard à mi-chemin entre le mépris et la compassion.
«Laisse-moi te dire que tu es pathétique. Te consumer pour quelqu’un qui ne sait plus qui tu es.»
«Ce n’est qu’une question de temps.»
Cette phrase fit l’effet d’un réveil dans la tête d’Ogma qui, en l’entendant, sortit sa montre à gousset en or et après un regard rapide, conclut: «Tu as tout à fait raison. Ce fut un plaisir, mais il est temps que je parte.»
«Tu n’as pas répondu à ma question.»
«Pour affaires, déclara-t-il en sautant dans la calèche. Affaires qui ne te concernent pas.»
I dreamt I was dreaming[2]
that I was awake in a dream where being awake was real as was dreaming it would seem…
Somnium - Christian Death
Ce fut le bruit de la pluie qui la tira du sommeil avant que le réveil ne sonne. Elga se frotta les yeux paresseusement. Ses temps pulsaient, elle se sentait aussi fatiguée que si elle ne s’était pas du tout reposée.
Le ciel de plomb et cet odieux cliquetis sur les fenêtres n’auguraient rien de bon, pas pour elle qui détestait les journées pluvieuses.
Elle descendit les escaliers en titubant et se dirigea vers la cuisine. Un café chaud et une aspirine l’aideraient à carburer. Elle ne réalisa pas immédiatement qu’elle n’était pas seule. Au début, la pénombre dans laquelle était plongée la pièce immergea la forme sombre dans le jeu des ombres créées par les poupées entassées partout. Alors qu’elle cherchait l’interrupteur, elle entendit un coup de tonnerre assourdissant et un éclair illumina son environnement. Ce fut à ce moment qu’elle la vit.
Une petite fille était assise à sa table, occupée à manger avidement son gâteau.
Elle ne se troubla pas en la voyant entrer, se borna à lever le visage, couvert de chocolat. Elle lui sourit, la bouche pleine, la fixant de ses yeux bleus.
Elga demeura pétrifiée, cligna confusément des yeux, comme si ce geste pouvait effacer cette vision onirique. Parce qu’il ne pouvait s’agir que de cela… Elle alluma la lumière, ouvrit et ferma les yeux plusieurs fois, mais la fillette resta là. Elle devait avoir environ dix ans, autant que les bougies. Sans les cheveux noirs et raides, les iris d’une couleur différente, la maigreur des bras…
Elle secoua violemment la tête pour essayer de chasser cette pensée folle.
«Comment as-tu fait pour entrer?» demanda-t-elle, donnant voix à l’hypothèse la plus logique.
Elle lui renvoya un regard interrogatif.
«Qui es-tu et que fais-tu dans ma maison?» relança la femme en bredouillant.
Le silence obstiné de l’autre l’inquiéta et la contraria à la fois. «Tu ne m’as pas entendue? Pourquoi tu ne me réponds pas? Le chat t’a mangé la lang…»
«Maman…» La réponse fusa comme une supplique de ses lèvres tandis que ses yeux se gonflaient de larmes.
«Non.» Elga fut secouée par un tremblement. Non, répéta-t-elle en secouant plus fort la tête.
La petite se leva de sa chaise, visiblement perturbée.
«Maman, tu vas bien?» demanda-t-elle en se dirigeant vers elle.
Instinctivement, elle recula, se colla contre le mur, bien décidée à éviter tout contact.
«Ne m’appelle pas maman, ordonna-t-elle. Elle n’avait aucune fichue idée de ce qu’il se passait, mais la stupeur initiale faisait place à la colère, mêlée à une peur galopante. Je ne suis pas ta mère.»
La petite fondit en larmes à cette affirmation.
«Pourquoi tu fais ça? Maman…» Négligeant tout avertissement, elle se lança sur la femme, l’enlaça, striant son pyjama de taches sombres.
Elga sursauta, comme parcourue par une décharge électrique. Qui que soit cette inconnue, elle était en chair et en os. Elle sentit clairement la consistance de son corps et la force de son étreinte, inimaginable étant donné sa maigreur. Elle s’éloigna pour garder ses distances. «Ne me touche pas» la gronda-t-elle. Elle prit une longue respiration et ajouta: «Maintenant, dis-moi qui tu es et ce que tu fais ici, s’il te plaît.»
«Rea. Je suis ta fille, tu ne me reconnais pas?» Son ton était chargé de perplexité et d’inquiétude.
«Rea?» La femme répéta ce nom avec lenteur, comme un mot étranger. «Ok, si c’est une blague, sache que je ne l’aime pas du tout. Ma fille est morte et je ne connais aucune Rea.»
«Pourquoi tu dis ça? Tu me fais peur, maman!» gémit la petite.
Son angoisse était si crédible qu’elle aurait mérité un Oscar si elle avait été en représentation. Et pourtant, il ne pouvait en être autrement. Quelqu’un avait manifestement orchestré cette mise en scène pour se moquer d’elle. Elga n’aurait pas pu dire qui et dans quel but, mais elle ne pouvait envisager d’autres explications possibles à ce qu’il se passait et, au fur et à mesure que cette conviction faisait son chemin dans son esprit, sa colère augmenta.
«Je te le demande pour la dernière fois. Qui es-tu et que fais-tu ici?»
«Rea» sanglota l’autre.
«Mauvaise réponse. Celui qui t’envoie ne t’a pas bien informée. Ma fille s’appelait Martina.»
«C’est moi ta fille…»
«Ça suffit maintenant!» Elga la prit par le poignet et la traîna vers le manteau de la cheminée. Il était couvert de poupées, comme chaque étagère de cette maison, mais entre l’une et l’autre, quelques cadres photo en bois se détachaient. Elle en prit un au hasard et le tendit à l’intruse.
«Voici Martina. C’est la seule fille que j’aie jamais eue et elle ne te ressemble pas du tout.»
Avant de le prendre, la petite s’essuya les mains sur la robe blanche qu’elle portait, observa la photo quelques minutes en silence, puis la lui rendit retournée de façon à ce que l’autre puisse la voir.
L’image l’atteignit avec la violence d’une gifle. Martina était assise dans son atelier, semblable à une poupée parmi les poupées, et souriait comme sur la vieille photo sur laquelle Elga avait pleuré un million de fois. À part que… Ce n’était pas elle. La personne immortalisée sur le cliché était identique à l’étrangère qui lui faisait face.
«Nooooon!» Elga hurla, prise d’une panique qu’elle ne pouvait expliquer. Elle prit un autre cadre, le regarda et le jeta au sol comme s’il la brûlait; elle courut vers la patère située sous l’escalier, attrapa son sac d’une main tremblante, récupéra son portefeuille, chercha la photo qu’elle avait toujours avec elle, celle qui montrait Andrea et Martina enlacés, et la regarda. Son mari était là et était celui de toujours, mais la petite accrochée à son cou…
«Nooooon!» La femme se recroquevilla sur le sol, se boucha les oreilles et continua à hurler dans l’espoir que sa voix chasse ce cauchemar.
Les souvenirs étaient tout ce qu’il lui restait, sa seule ancre, son unique certitude. Personne ne devait les toucher, elle ne permettrait à personne de les lui enlever, encore moins pour un jeu cruel.
La fillette tenta de s’approcher, mais elle la repoussa en la frappant. «Tu n’es pas ma fille! Ce n’est pas TOI ma fille!»
Au même instant, la sonnette tinta. «Qu’est-ce qu’il s’est passé? Tu as besoin d’aide?» La voix de Constanza arriva de la rue, à peine couverte par le crépitement de la pluie.
Elga n’eut pas le temps de réaliser, ni même de réagir. L’inconnue fut plus rapide qu’elle, bondit sur le parlophone et ouvrit la porte.
«À l’aide! Maman se sent mal!» pleura-t-elle en se précipitant dans les escaliers pour courir se réfugier dans les jupes de la voisine.
«Que s’est-il passé? Où est-elle? Et toi, tu vas bien?» La vieille femme la bombarda de questions tout en montant. Sa langue était bien plus souple que ses jambes fatiguées par l’âge avancé et l’arthrose.
«Elle dit qu’elle ne me connaît pas» tenta de lui expliquer Rea.
«Elle s’est faufilée chez moi cette nuit. Elle dit qu’elle est ma fille.» La voix d’Elga, qui s’était entretemps relevée pour les rejoindre, se superposa à la sienne. « Je ne sais pas comment elle a fait, mais les photos… » Elle se figea brusquement, mettant fin au flot de ses paroles. Elle fit subitement le point sur l’image qui s’offrait à elle et, tout aussi rapidement, celle-ci atteignit son cerveau avec quelque chose qui clochait.
«Tu la connais.» Elle pointa Costanza d’un doigt accusateur. Ce n’était pas une question. La familiarité avec laquelle ces deux-là se tenaient par la main était bien trop éloquente.
«Bien sûr que je la connais» répondit-elle stupéfaite.
«Alors, c’est toi! C’est toi qui m’as fait ce…» Son index tremblait maintenant au même rythme que ses lèvres.
La voisine fit quelques pas dans sa direction sans lâcher la main de Rea, tremblante elle aussi et le visage strié de larmes. «Qu’est-ce que je t’ai fait? Tu te sens mal? Je peux faire quelque chose pour t’aider?»
Elga recula.
«Tu la connais.»
«Bien sûr que je connais ta fille. Je l’ai vue naître!»
«Ce n’est pas ma fille!» La femme haussa le ton de quelques octaves.
Surprise et inquiétude vinrent assombrir le visage de son interlocutrice.
«Comment ça? Tu veux me faire croire que tu ne connais plus Rea?»
La petite se glissa derrière elle comme pour se défendre, cachant son visage dans le châle en laine qui lui retombait sur le dos.
«Martina. La réponse sortit dans un souffle. Ma fille s’appelait Martina, et elle est morte.»
«Tu es déboussolée… Tu te trompes. Ta fille s’appelle Rea et tu lui fais peur. La vieille dame fit une pause. Tu as pris tes médicaments?» ajouta-t-elle prudemment.
Elga ignora la dernière question
«C’est toi qui es déboussolée manifestement, siffla-t-elle. Je ne sais pas à quel jeu vous jouez mais, si tu me permets, je connais parfaitement le prénom de ma fille et je sais aussi à quoi elle ressemblait. Celle-ci ne lui ressemble même pas. Martina avait les cheveux bouclés et auburn, les yeux foncés et n’avait pas de taches de rousseur, elle est… Elle est… Oh bordel!» La vision délirante qui venait de prendre forme dans sa tête provoqua un haut-le-cœur qui lui remonta dans la gorge.
Cette idée était folle, mais elle connaissait ces traits. Ce n’étaient pas ceux de sa fille, non, et pourtant elle avait déjà vu ce visage, plus même : elle l’avait modelé.
Sans rien ajouter, elle courut vers l’escalier qui menait à l’étage supérieur.
Elle entra comme un furie dans la petite chambre de la fillette, droit vers le lit. Sa gorge se serra lorsqu’elle réalisa que la poupée n’était plus à sa place. Les petites fleurs du couvre-lit intact dansèrent devant ses yeux, mêlées à un tourbillon d’étincelles informes de la même couleur, et un voile noir tomba finalement sur ce ballet.
… but then[3]
I dreamt I had awakened from a dream that I was awake where all dreams are real and being awake was a mistake. Somnium - Christian Death
Elle eut l’impression de se réveiller d’un long sommeil. Ce ne fut pas le baiser d’un prince, mais la sensation désagréable d’avoir la tête bourrée de coton et un faible bourdonnement qui rappelèrent Elga à la réalité; immédiatement, les contours d’un visage vaguement familier occupèrent son champ de vision.
«Bienvenue!» l’accueillit la voix de baryton du docteur Abruzzo. Deux incisives de lapin firent leur apparition sous son épaisse moustache noire, dessinant une grimace qui se voulait un sourire. Deux doigts boudinés s’emparèrent rapidement du poignet de la patiente. «Comment vous sentez-vous?»
Elle ne répondit pas et laissa son regard embrouillé flotter, reconnut sa propre chambre à coucher, tandis que le bourdonnement entendu auparavant s’interrompait pour se transformer en exclamation.
«Dieu soit loué!» Cela lui suffit pour apprendre que sa mère se trouvait là également. Elle se serait volontiers enfuie à ce point, mais réalisa qu’une aiguille était plantée dans son bras, reliée à une perfusion remplie de liquide transparent.
«Qu’est-ce que….?» marmonna-t-elle.
«Vous avez fait un malaise, s’empressa de lui expliquer la médecin en s’installant sur une chaise postée tout près. Vous vous souvenez de ce qu’il s’est passé?»
«Je ne sais pas… Il y avait une petite fille qui disait être ma fille… Une hallucination je pense…» Elle se redressa difficilement et tenta de recomposer l’horrible puzzle. Au même instant, elle vit les traits de sa mère se crisper jusqu’à transformer son visage en linge chiffonné : les narines de son nez grec vibrèrent à l’unisson avec le rosaire entrelacé dans ses doigts.
«Les photos de Martina n’étaient plus les mêmes…» ajouta-t-elle indécise.
«Mon Dieu!» Ce fut un hurlement de rage cette fois, dont le ton exprimait plus la colère qu’une inquiétude sincère.
«Elisa, calmez-vous. Laissez-moi parler» l’apaisa le docteur Abruzzo avant de se concentrer à nouveau sur Elga.
«Écoutez-moi attentivement. Vous avez eu une crise et vous vous êtes évanouie. Nous ferons tous les contrôles nécessaires pour comprendre, mais dans l’immédiat j’ai besoin de procéder à une vérification. Je vais vous poser quelques questions de routine, je vous demande juste de répondre sincèrement.» Il avait utilisé presque la même formule à sa sortie du coma après l’accident. Quelques questions de routine pour savoir si sa mémoire était revenue intacte du voyage dans l’au-delà ou si elle avait perdu des morceaux en chemin. Mais c’était différent cette fois. Elga n’était pas tombée dans le coma et se sentait parfaitement maîtresse de ses souvenirs. Elle aurait voulu protester. Toutefois, elle ressentait un certain abattement et préféra ne pas opposer de résistance. Elle se limita à acquiescer faiblement.
«Vous pouvez me donner votre nom?»
«Elga… Elga Spinelli.»
«En quelle année êtes-vous née?»
«Mille neuf cent soixante-dix-neuf.»
Elisa fit un signe d’approbation flagrant. Elle était restée figée au pied du lit. Quelques mèches couleur de miel, échappées de son chignon strict, retombaient le long d’une de ses joues. Les mains toujours occupées à égrener le rosaire, ses lèvres minces bougeant à peine, répétant dans un faible murmure les réponses débitées par sa fille. On aurait dit qu’elle priait.
«En quelle année sommes-nous?»
«Deux mille treize.»
«Vous savez où vous êtes en ce moment?»
«Bien sûr, je suis dans ma chambre. Son ton trahit un léger agacement.»
Le docteur Abruzzo garda son air angélique.
«Bien, l’encouragea-t-il. Il fit ensuite une courte pause, fronça les sourcils et parut se concentrer, comme à la recherche des mots justes.»
«Je sais que je touche un sujet douloureux mais… Pouvez-vous me dire le nom de votre mari?»
«Andrea. Il s’appelait Andrea et je sais très bien qu’il est mort.» Une larme coula de son œil gauche.
L’homme sembla ignorer l’impatience qui, de réponse en réponse, devenait plus évidente et continua, imperturbable.
«Le nom de votre fille?»
«Martina.»
Elisa émit un gémissement et serra les poings autour des grains du chapelet, si fort que ses jointures blanchirent.
D’un coup d’œil éloquent, le médecin lui renouvela son invitation à ne pas intervenir.
«Vous pouvez répéter?» demanda-t-il en se retournant vers sa patiente.
«Martina» martela Elga. «Ma fille s’appelait Martina et elle est morte elle aussi dans ce maudit accident.»
L’autre la scruta longuement en silence, lissant ses moustaches d’un geste nerveux. Il paraissait chercher dans les yeux de son interlocutrice la question la plus appropriée pour poursuivre l’interrogatoire.
«Vous êtes sûre de bien vous souvenir?» bredouilla-t-il enfin.
«Si je me souviens bien? Vous me demandez vraiment si je me souviens bien? La femme cracha ces mots comme des graines indigestes, puis ferma les yeux et continua, comme en transe. Deux ans sont passés et pas un seul jour ne s’est écoulé depuis sans revivre cet enfer. Je ne peux plus fermer les yeux sans que les images reviennent me hanter. Chaque scène est gravée dans mon cœur. Nous étions tous les trois fatigués mais heureux. On revenait d’une balade dans les bois. Martina était assise à l’arrière dans la voiture, un panier plein de mûres sur les genoux, elle en était folle et était au septième ciel parce qu’on en avait récolté beaucoup ce jour-là. Andrea la suppliait de lui en faire goûter au moins une et elle continuait à refuser en riant. Je me laissais bercer par leurs rires et les notes de Lullaby qui passait à la radio. Je regardais par la fenêtre pour profiter des couleurs du coucher de soleil qui commençait… J’ai vu le ciel virer au rose avant que la calèche ne sorte de nulle part. Elle était majestueuse, noire, ornée de frises dorées, comme une calèche d’autrefois ou un corbillard, de ceux qu’on n’utilise plus. L’instant d’avant, il n’y avait rien, celui d’après elle nous coupait la route… Je crois que j’ai entendu le hennissement des chevaux qui se cabraient avant de réaliser que la voiture se renversait… J’ai crié le prénom de ma fille, mais je ne sais pas si elle m’a répondu, parce que l’instant suivant je volais et tout est devenu noir, comme les chevaux de ce carrosse infernal…»
«Tu inventes tout. Aucune calèche ne vous a coupé la route» assena Elisa en interrompant le cours des souvenirs. Sa voix atone ne laissait transparaître aucune émotion, mais elle avait l’air effarée. Elle était restée silencieuse jusqu’à présent et semblait maintenant incapable de se retenir davantage.
Elga ouvrit les yeux, comme émergeant d’un cauchemar.
«Qu’est-ce que tu en sais? Tu n’y étais pas.»
«La route était déserte, répliqua la mère impassible. Andrea s’est peut-être endormi ou a fait un malaise soudain, il a simplement perdu le contrôle de la voiture et conduisait à une vitesse inadmissible. Il n’y a pas eu de collision.»
«Conneries! Tu racontes un paquet de conneries!»
«En plus d’être folle, tu deviens grossière. Ton père serait très contrarié s’il était là. Ton attitude n’aide pas à la bonne réputation de la famille.
«Il est mort il y a dix ans, maman. Comme tu vois, ma mémoire fonctionne parfaitement. Et pour ce qui est de la réputation de la famille…»
Le docteur Abruzzo toussota pour rappeler l’attention à lui, mais sa tentative fut ignorée. Elisa s’approcha de sa fille, lui prit la main, indifférente à la perfusion. «Ma chérie, elle essaya de la calmer en changeant de registre, tu es perdue, mais nous t’aiderons. Je prie beaucoup et tu verras que Jésus aussi t’aidera.»
Elga retira sa main si violemment que l’aiguille sauta. Un filet rouge lui coula le long du bras. « Je ne suis pas croyante et personne ne peut m’apporter l’aide dont j’ai besoin. Mon mari et ma fille ne sont plus là et aucun dieu ne peut me les rendre.
«Ta fille n’est pas morte. Rea est ici dehors, elle t’attend et a vraiment besoin de toi…»
«Rea?» De rouge, son visage devint cireux. Le médecin intervint alors avec plus de fermeté. Délicatement, il prit Elisa par les épaules et l’éloigna du lit. «S’il vous plaît, calmez-vous et évitez d’interférer. Cela ne fait que compliquer les choses, dit-il d’un ton doux mais ferme. Maintenant, si vous le voulez bien, allez me chercher du désinfectant et un peu de coton pour nettoyer son bras.»
La femme obéit sans répliquer.
«Elle a dit Rea?» demanda Elga quand sa mère fut sortie.
Le médecin retourna s’asseoir.
«Ce prénom ne vous dit rien?»
«La petite fille qui s’est faufilée dans la maison cette nuit et qui disait être ma fille s’appelait comme ça mais… Elle était vraiment ici?»
«Voilà, voyons… Vous vous souvenez d’avoir été dans le coma après l’accident?»
«Évidemment que je m’en souviens, mais je ne vois pas le rapport avec ma question.»
«Vous êtes restée entre la vie et la mort durant plusieurs mois et nous avons tous craint de vous perdre, au point que votre mère a crié au miracle quand vous vous êtes réveillée. En homme de sciences, je ne crois pas aux miracles, mais vous avez eu énormément de chance, c’est certain. Beaucoup ne s’en sortent pas dans une telle situation. Votre capacité de récupération a été surprenante. Votre corps ne conserve aucune trace de cette vilaine expérience et on peut dire pareil de vos facultés intellectuelles. Toutefois, votre psychisme a subi des blessures difficiles à soigner. Vous avez vécu un traumatisme important et… Et…»
Elga vit quelques gouttes de transpiration briller sur le front de l’homme et ressentit sa difficulté à terminer sa phrase.
«Qu’essayez-vous de me dire?» le pressa-t-elle.
«Vous vous souvenez de ce qu’il s’est passé quand vous avez revu votre fille après votre réveil?»
«Vous plaisantez? Ma fille était morte et enterrée, comment aurais-je pu la revoir?»
Le docteur Abruzzo secoua la tête.
«Vous avez dit quelque chose de similaire ce jour-là mais…»
«Écoutez, comme vous le savez, j’ai passé six mois totalement inconsciente. J’ai été expulsée de la voiture tout de suite après l’impact et je n’ai pas pu voir ce qu’il s’est passé. Je n’ai pas vu mon mari et ma fille mourir et je n’ai pas vu leur corps non plus, parce qu’il était déjà sous terre à mon réveil. C’est ma mère qui m’a dit sans trop prendre de gants qu’ils n’étaient plus là et je vous garantis que j’ai eu du mal à m’en convaincre. Elle m’a expliqué que la voiture avait pris feu et qu’Andrea et Martina étaient morts dans les flammes… Elle n’a pas raté l’occasion de le souligner quand j’ai découvert qu’elle les avait fait enterrer et que j’étais furieuse. Elle savait très bien que je les aurais fait incinérer, nous avions abordé le sujet plusieurs fois par le passé et on s’était violemment disputées. En bonne catholique, elle est opposée à la crémation et, comme il fallait s’y attendre, le moment venu, elle a saisi la balle au bond pour faire à sa façon, se fichant de ma volonté. “Ils étaient de toute façon carbonisés, quelle différence ça fait?” C’est ainsi qu’elle a commenté ma rage… Ma mère peut être très cynique parfois… J’ai désiré de tout mon être que quelqu’un d’autre soit sous ces pierres tombales. Vous n’imaginez pas combien de fois j’ai rêvé de voir revenir… Martina surtout… Maintenant, essayez de deviner comment je me suis sentie quand j’ai trouvé cette fillette dans ma cuisine. Pendant un instant, j’ai vraiment espéré que l’impossible s’était réalisé, à part que… Ma petite fille était complètement différente. Si vous me dites simplement que ma fille est vivante et que, qui sait pour quelle raison absurde, je me suis convaincue du contraire, je pourrais l’accepter. En fait, je vais vous dire plus, je ferais tout pour y croire parce que je ne peux rien imaginer de plus beau. Mais je sais parfaitement comment était ma petite et je connais son prénom. Je ne peux pas me tromper sur ça…»
«Maman, tu te sens mieux maintenant?» Rea entra dans la pièce, interrompant le discours à mi-chemin. Elle tenait un flacon de désinfectant; Elisa la suivait silencieusement avec un étrange sourire sur le visage.
Le regard d’Elga se remplit de terreur, comme si elle avait vu un fantôme. «Tu n’es pas ma fille! Ce n’est pas TOI ma fille!» commença-t-elle à hurler, en proie à la panique.
La petite fondit en larmes, laissa tomber la bouteille et courut se réfugier dans les bras de sa grand-mère.
Le docteur Abruzzo bondit sur ses pieds, clairement énervé. Il ramassa le flacon d’alcool sur le sol, et rejoignit la femme. « Vous êtes contente maintenant?
