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Ava et Asan se sont aimés de longs mois, dans une fièvre sensuelle et une connivence simple, profonde. Toutefois Asan a toujours maintenu une distance, résistant à l’engagement. Lasse de ses mystères, Ava s’est enfuie et se bâtit une nouvelle vie à flanc de montagne. Des animaux blessés apparaissent devant son chalet, guidés par l’invisible. Des mésanges, un renard et un cerf s’invitent, dialoguant avec elle dans une langue baignée d’onirisme, que seul le cœur entend. Terrassé par la disparition d’Ava, Asan se débat avec ses démons. Poursuivi par son passé en Israël, il traque une femme et erre, confus. À travers un chassé-croisé amoureux empreint de réalisme magique,
Pauline Desnuelles décrit la difficulté d’aimer, la quête de soi, les forces tendres de la nature...
À PROPOS DE L'AUTRICE
Pauline Desnuelles est une écrivaine franco-suisse.
Elle partage sa vie entre Genève et les Alpes valaisannes. "Renarde" est son quatrième roman.
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Seitenzahl: 122
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Le téléphone a vibré trente, quarante fois peut-être. À tâtons, Asan cherche l’appareil. Sa main palpe. Sous ses doigts les objets se dérobent, un roman de science-fiction et des magazines de jazz, un tube d’aspirine, des lunettes, un verre d’eau se renverse, entraînant d’autres bricoles dans sa chute. L’homme murmure un juron et se redresse, il allume la lampe en aluminium. Une couverture de papier glacé est inondée. Nina Simone a la tête déformée, une auréole lui mange le visage.
Le silence revient. Asan s’affale en maugréant.
Lorsque la vibration reprend, il se lève d’un bond. Guidé par l’onde, il trouve le smartphone dans son lit. Le numéro est masqué. Plusieurs secondes s’écoulent avant qu’il ne réponde. Une voix féminine, fine et tranchante, prononce des mots qu’il connaît.
– Lieu habituel, dans une heure.
Il se recouche, se frotte les yeux puis le torse d’un geste machinal. Il pense à Ava, à son corps aux rebonds tendus, à la chair lisse qui enveloppe ses muscles.
Autour de lui, les murs sont nus, le mobilier, sommaire, comme s’il était de passage. Sur la commode, une photo en noir et blanc de Miles Davis en costume sombre, assis sur un trottoir, trompette entre les jambes.
Il s’assied au bord du lit. Le visage d’Ava flotte devant lui. Ses yeux en amande qui regardent au loin, son sourire désolé lors de leur dernière discussion sur la terrasse. Un déshabillé de soie noire remonté sur ses jambes croisées, une main sur son genou pâle émergeant du tissu entrebâillé. Son rire, sa tristesse. Il y a des choses qu’il n’arrive pas à faire comme tout le monde. Depuis des années, depuis toujours.
Il consulte sa montre, un modèle Audemars Piguet de 1972. Il a encore le temps de s’y rendre à pied. Il ouvre son armoire, en sort un complet gris sombre puis saisit un caleçon et des chaussettes dans la commode qui maintient Miles et sa trompette en équilibre.
Le pommeau de douche crache une eau froide. D’abord un mince filet inconstant, puis un jet régulier fait briller sa peau sombre. L’eau chaude a déserté les tuyaux la veille, il doit contacter un plombier. Le savon d’Alep vert olive est frotté à la hâte puis rincé.
Sorti de la cabine de verre trempé, Asan se frictionne avant de se diriger vers la grande armoire du couloir qu’il fait coulisser dans un chuintement discret, pour en extraire une chemise blanche. Il examine, mécontent, un pli sur une manche, esquisse un geste pour reposer le vêtement, se ravise. En quelques minutes, il est habillé. Il saisit sa sacoche de cuir mat.
Dans la rue il fait frais, l’obscurité a pompé la chaleur du jour et lui souffle une brise tiède sur le visage.
Lorsqu’il atteint le lac, une brume obstrue la vision. Des cygnes barbotent, la blancheur de leurs plumes dessine des taches claires sur l’écran noir de l’eau. L’Hôtel des Bergues n’a pas bougé depuis la dernière fois.
Il traverse la chaussée. Avant de pousser la porte tambour, Asan inspire profondément, comme avant une longue apnée. À l’intérieur, l’air est lourd. D’un signe de la tête, il indique au jeune homme de la réception qu’il est attendu au bar. Son rendez-vous est déjà sur place, tailleur strict, chignon serré sur le haut du crâne. Sur la table basse, une flûte de champagne évapore ses bulles délicates à côté d’un verre de whisky. Asan se penche vers un fauteuil, glisse et manque de tomber, mais se rattrape de justesse à l’accoudoir. La femme rit, l’atmosphère ne se détend pas pour autant.
Ensuite, tout va très vite. Comme d’habitude, ils parlent peu. Une grande enveloppe passe d’une main à une autre, rapidement glissée dans la sacoche. C’est le deuxième pli qu’il reçoit en peu de temps. Asan ne pose pas de questions. Tout est écrit noir sur blanc. Il boit son whisky et prend congé.
Le retour à pied lui semble long. Une ébriété légère lui tapote les tempes. Arrivé à l’appartement, il jette ses vêtements sur le parquet. Nu, il s’affale et sombre, lumière allumée.
Son sommeil est haché menu par des rêves confus, des ruelles de Jérusalem, le désert du Negev, Ava parlant arabe, sa gestuelle sensuelle et les fines bagues à ses doigts.
Au réveil, une pelle métallique lui laboure l’intérieur du crâne, pressant sur ses tempes une douleur aiguë. Il n’a aucune envie d’ouvrir l’enveloppe. Ce matin, il ira au fitness. Soulever des poids, courir sur un tapis qui s’enfuit obstinément, faire des appuis faciaux, suer en salle dans un tee-shirt en élasthanne. Ce genre de choses, il sait faire.
Il repasse chez lui avant d’entamer sa journée de travail. Le pli cacheté attend sur la commode, Miles regarde de l’autre côté, s’en désintéresse complètement. Quand il reçoit une enveloppe comme celle-ci, Asan se fait maussade.
Il se choisit une tenue casual, un pantalon de toile et une chemise de soie. C’est vendredi, et son agenda n’indique ni rendez-vous ni présentation devant une assemblée d’experts.
Lorsqu’il arrive au bureau, les collègues sont agglutinés dans le couloir. Une réunion vient d’être convoquée. Le spectre des restrictions budgétaires plane, flanqué de son corollaire, la suppression de postes. L’angoisse trouble les regards. Asan fait une halte devant la machine à café, attend qu’elle déverse son jet sombre dans le gobelet, suit le flot humain vers la grande salle sans passer par son poste de travail.
Les nouvelles ne sont pas bonnes. On dégraisse et on externalise. Une liste fantasmée des candidats au départ circule sur les lèvres, le remaniement des services est un voyage au long cours, chacun espère rester sur le pont. Certains transpirent abondamment. Ceux qui ont une hypothèque, ceux dont les enfants suivent des études. Les plus anciens se composent un visage fermé.
Asan est relativement détendu. Tout cela ne le concerne pas vraiment. Être licencié, ce serait désagréable. Mais il peut tout perdre demain et continuer à vivre. Il a déjà vécu pire. Ce qui le tracasse, là, c’est l’enveloppe de papier qui l’attend sous l’œil indifférent de Miles. Son contenu peut signifier beaucoup d’ennuis.
Lorsque la liste des employés congédiés s’affiche sur l’écran mural, Asan est étonné de ne pas y voir figurer son nom. Il attend un peu, se lève et quitte discrètement la réunion. Les couloirs sont vides. Il saisit un arrosoir en plastique qu’il part remplir aux toilettes. En s’écoulant, l’eau émet un glouglou de fontaine villageoise. Le temps qu’Asan parte uriner, l’arrosoir a débordé. Il vérifie qu’il a bien fermé la porte de son bureau, répartit le liquide équitablement entre les pots et parle doucement aux plantes.
Il est déjà dix heures quand il allume son ordinateur. La messagerie s’ouvre après une longue mise à jour. Une cascade de nouveaux messages apparaît, une trentaine, peut-être plus. Les notifications tintinnabulent, de fins grelots, des chevrettes agrippées à une pente rocheuse, dirait Ava. Il efface la moitié des e-mails, d’un intérêt relatif ou nul, parcourt en diagonale les plus importants.
La journée lui semble longue mais sa dernière réunion est reportée. Ce soir, il aurait pu rejoindre Ava et lui faire l’amour. Boire avec elle un vin tanique sur sa terrasse, lui décrire les mille épices de Jérusalem. Mais elle l’a quitté, sa lettre était claire, sans appel.
Arrivé chez lui, il débouche une bouteille de sancerre. Les mélodies cuivrées d’Ibrahim Maalouf emplissent sa cuisine, son salon.
Asan pose son verre sur un guéridon, part dans sa chambre à la recherche d’un paquet de cigarettes. Il le trouve sur la table de chevet, coincé entre deux magazines. Sur une couverture, l’eau a fait une cloque, Nina Simone semble avoir la vérole, elle sourit quand même. Asan sourit aussi. Il pense encore à Ava. Il a toujours espéré la reconquérir, il l’espère toujours. Ses mots de rupture n’enlèvent rien à l’attraction surnaturelle qui aimante leurs corps.
Le vin le pousse doucement dans l’ivresse. Il s’abandonne à l’image obsédante d’Ava. Son cou, la courbe de ses hanches, ses premiers soupirs quand le plaisir monte. Le collier de velours noir parfois serré à son cou et son air de madone insoumise.
Miles erre dans l’appartement, apparition furtive et silencieuse. Asan s’est habitué à cette présence.
Il reçoit des messages d’Esther, jeune collègue longiligne qui pose avec ostentation devant les mâles du bureau. Elle allume Asan, probablement parce qu’il se montre peu sensible à ses charmes. Bien sûr, son corps est attirant, il pourrait le faire ployer sous son poids et en éprouver du plaisir. L’étincelle du vin se propage lentement dans ses membres, il aimerait faire l’amour là, à n’importe qui. Même à Esther. Elle est prête à venir chez lui.
Il se ressaisit. Non. Si seulement Ava baissait les armes et venait réclamer son dû de tendresse !
Elle a relu sa lettre une fois, juste une. Ne pas trop réfléchir, trancher. Couper avec des mots justes et effilés. Expliquer, oui, mais ne pas trop se justifier. Faire une entaille, que le sang coule un peu, que ça picote. Qu’il y ait un avant et un après. Tout cicatrisera avec le temps.
Avec le temps, oui, tout passe. On retombe sur ses pieds. Ils le disent, ces gens à la vie toute tracée, qui semblent toujours arpenter un jardin d’architecte paysagiste ordonné, aux rangées d’hortensias et de tulipes en dégradé.
Sur ses pieds, elle y est déjà. Mais elle doit faire le ménage. Chronos ne fait pas tout, n’est pas un dieu guérisseur qui enduirait les cœurs endoloris d’onguents camphrés. Il faut plus que ça, un élan doit venir, un nouveau continent doit grandir sous les côtes.
Cher Asan au cœur intranquille,
Nous avons passé tant de soirées merveilleuses à écouter du jazz sur ta terrasse en regardant la nuit tomber. Tant de nuits, bercés par nos souffles légers. Je garde au creux de moi nos week-ends à Zurich et à Bâle, nos heures calmes à arpenter les villes et les musées. Notre tendresse folle qui pressait nos corps l’un contre l’autre dans la rue.
J’ai aimé chacun de nos baisers, du plus innocent au plus lascif, nos gestes en cuisine, nos discussions animées pendant que nous débitions viande et légumes. Ton za’atar saupoudré sur les petits pains aplatis entre nos paumes. Nos bouches attirées, nos empoignades soudaines. Notre ardeur sensuelle.
J’ai aimé nos cafés le matin. Nos visages fripés par la nuit et notre aptitude au silence. Notre complicité primaire.
J’ai aimé que tu trouves mon corps beau, que tu le lisses sous tes doigts.
Mais j’ai besoin de plus, d’une ébauche d’engagement, d’une perspective d’amour. Tu as toujours fui.
Il manque une confiance, un éther qui me donnerait envie de te suivre. Tes mystères, tes absences inexpliquées ont eu raison de mes élans.
J’étais prête à t’aimer. Je m’en vais.
Ava
Des liens se dénouent. On y pense des jours, des nuits. On se demande comment on survivra, amputé de cette tendresse. Même bancal et claudiquant, c’est de l’amour quand même. Et puis un matin, on coupe, simplement. Détourner le regard, courir dans la direction opposée. Fouler un champ aux herbes hautes, courir à s’en faire mal aux pieds, à en perdre haleine, à la tombée du jour se refaire un abri, se construire un terrier. Attendre patiemment. Espérer que le ruisselet de vie se remette à couler, comme l’onde sinue après la chute d’un arbre mort, contourne l’obstacle, dessine un lit nouveau en ricochant contre les cailloux.
Ava a déménagé. Asan ne saura pas où la trouver. Le télétravail instauré par la pandémie lui permet de se retrancher et de communiquer à travers un écran.
Vivre à la montagne est son premier projet courageux depuis longtemps. Elle aime sa maisonnette aux volets verts, le jardin sauvage et son semblant de potager en contrebas. Ce lieu était pour elle.
À l’approche de sa première visioconférence du jour, elle revêt un tee-shirt au décolleté seyant. Elle se connecte, vingt-quatre participants, une intervenante externe. La petite trentaine, traits lisses, maquillage impeccable. Le regard de la jeune femme dit son assurance. Ava observe les lèvres pleines et enduites de gloss sans activer le son. Elle attend, hypnotisée, après quelques minutes elle clique sur le symbole du haut-parleur.
« Notre audit reflète une approche holistique. Les résultats s’articulent en cinq points : évaluation des délais, contrats avec les clients internes, amélioration des performances, outsourcing éclairé et partage des connaissances. Vous serez partie prenante de nouveaux process, nous comptons sur votre engagement proactif. »
Le reste est un agglomérat franco-anglais.
« Situation as is et situation to be, vision, stratégie, disclaimer. Transformation opérationnelle et cadre logistique. Step one, définir le scope. Notre motto sera : efficiency. Chacun pourra apporter son input. Expertise. Step two, task force et global picture. L’objectif est de fournir un service top-notch. »
La bouche lippue sourit, elle a les dents écartées et un peu tordues, ça, le maquillage ne parvient pas à le masquer. Après une grande inspiration, elle déverse un chapelet de mots vides, matrice, pattern, innovation apprenante, mobilisation des ressources, et pose une question à l’assistance, mais les vingt-quatre participants restent mutiques. Ils observent peut-être sa dentition. L’oratrice se racle la gorge et reprend sa ritournelle, une ribambelle de concepts atones. Ava éteint la caméra, s’allonge par terre, pratique ses exercices du périnée.
Elle est seule ici et c’est quand même vertigineux. Parfois l’anxiété tape dans sa poitrine. Elle pourrait se choisir des étiquettes. Celle des solitaires, celle des chargées de communication ou le petit ruban des amoureuses de la montagne. Mais rien de tout cela ne lui colle vraiment à la peau. Elle pourrait se coudre des étiquettes à même la chair, avec de fines gouttes de sang qui perlent, et s’y tenir, rester fidèle à une seule Église. Mais, des églises, elle en a plein.
Elle aime les chapelles du Valais, posées sur un promontoire rocheux ou au milieu d’herbes folles. Elle a une affection particulière pour celle de Saint-Christophe, à La Sage, qui surplombe le val d’Hérens. Elle y a un rituel : s’asseoir devant la porte en bois, sur la pierre froide, et observer le paysage. Ensuite fermer les yeux et continuer à regarder le val depuis l’intérieur, paupières scellées.
La nuit est tombée. Dans son lit, les yeux clos, elle laisse les images affleurer. Le reflet qui vient à elle ne ressemble pas au paysage de La Sage, mais au corps brun d’Asan. Il saisit ses deux mains, en ouvre les paumes, lentement. Puis il lui essuie le visage. Comme s’il la lavait de toutes les saletés du monde, toutes les turpitudes. Il revient sur ses mains, caresse l’intérieur de ses poignets, frôle la pointe de ses seins. Ça tangue, ça chauffe à l’intérieur de son ventre.
