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Une enquête et des rencontres au coeur de Calais.
Calais s’est développée par sa proximité avec l’Angleterre, qui définit son histoire depuis des siècles. Mais depuis les années 90, cette proximité la place irrémédiablement sur la route de l’exil chaque fois qu’un peuple est plongé dans la guerre. Kosovars, Irakiens, Syriens, Afghans, Érythréens, etc. Ce sont les bouleversements du monde qui s’échouent dans les dunes près du port. Et qui rythment désormais la vie de la ville au gré des démantèlements des jungles et des campements qui ne partent jamais vraiment. Pour comprendre la situation, Jessica Jouve est partie à la rencontre de ceux qui vivent la question migratoire au quotidien. Exilés, bénévoles, psychologues, avocats, CRS, tous livrent leur quotidien et leurs solutions face à une crise qui semble pourtant sans fin.
Découvrez, au travers de ces récits, analyses et rencontres, le quotidien de Calais et la parole de différents acteurs qui ont affronté la crise migratoire de ces dernières années.
EXTRAIT
Quelque chose d’autre m’inquiète énormément et a été accentué ces derniers temps. Quand nous, associatifs, faisons du contentieux, engageons des référés pour obliger l’administratif à se prononcer, l’État ment devant les tribunaux. Des préfets et des représentants de l’État vont dénier la réalité. Et une fois le verdict rendu, l’État ne va même pas respecter les décisions judiciaires. C’est arrivé encore récemment à la préfecture de Calais. Des personnes afghanes avaient été enfermées en centre de rétention, nous avons déposé un recours et la décision de renvoi vers l’Afghanistan a été cassée. Pourtant la préfecture est passée outre et a réaffirmé sa décision d’expulsion, que le tribunal administratif a également cassée. L’expulsion a tout de même été maintenue. Tout est permis maintenant : on est prêt à mentir et on ne respecte ni les besoins élémentaires ni les décisions judiciaires. Je ne sais pas comment expliquer cette toute-puissance des préfectures. Quand on discute avec le gouvernement, le Ministère, le cabinet, on nous récite simplement le discours classique de fermeté et d’humanité sans grande créativité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
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Seitenzahl: 179
Veröffentlichungsjahr: 2018
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RENCONTRES À CALAIS : SUR LA ROUTE DES MIGRANTS
par Jessica Jouve est un livre de la collection Rencontres.
Directeur de la publication : Anthony Dufour.
Édition : Elise Bultez.
Contribution : Clara Bertrand del Piero.
Conception graphique et mise en page : Katarina Cendak.
Couverture illustration originale © Katarina Cendak.
ISBN 978-2-36774-118-5
ISSN 2608-0990
© Hikari Éditions, 2018.
Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre réservées pour tous pays.
Hikari Éditions
4, avenue Foch
59000 Lille (France).
www.hikari-editions.com
Achevé d’imprimer en France par Typo’ Libris en mai 2018.
PRĒFACE DE YANN MOIX
JAWAD QUE SONT DEVENUS LES MINEURS ISOLÉS DE CALAIS ?
STÉPHANE DUVAL POINT DE FIXATION ET MINEURS NON ACCOMPAGNÉS : QUE POUVONS-NOUS ENVISAGER ?
GAËL MANZI ÊTRE ASSOCIATIF À CALAIS
DANIEL BREHIER LES CONSÉQUENCES PSYCHIQUES DE LA MIGRATION : PSYCHOTRAUMATISMES ET DIFFICULTÉS À L’ACCLIMATATION
MIREILLE DAMIANO UN ACCÈS AU DROIT RAREMENT GARANTI POUR LES MIGRANTS
JEAN-CLAUDE MAS TOUTE-PUISSANCE DES PRÉFECTURES ET POLITIQUE DU SILENCE
HAYDÉE SABÉRAN LE MÉTIER DE JOURNALISTE DES MIGRATIONS, ENTRE PÉDAGOGIE ET SPECTACLE
PIERRE HENRY LE TEMPS DE L’HARMONISATION ET DE L’ANTICIPATION
YVES PASCOUAU NON À L’ÉGOÏSME DES ÉTATS FACE À L’EXIL
DAMIEN CARÊME GRANDE-SYNTHE : DU PREMIER CAMP HUMANITAIRE DE FRANCE À L’IMPUISSANCE
ALEXANDRA GALITZINE-LOUMPET ÉTUDIER L’EXIL AFIN DE MIEUX COMPRENDRE LES EXILÉS
CHRISTIAN SALOMÉ UN ENVIRONNEMENT JAMAIS VU POUR LE BÉNÉVOLAT
PASCAL CRS : LE DILEMME DE LA FONCTION ET DE L’HOMME
Je connais bien Jessica Jouve. Nous avons fait un film ensemble, à Calais. Calais – ce lieu qui n’est plus un lieu, mais une fin de monde, la fin d’un monde en train de finir – Jessica y est comme chez elle. Et c’est bien la seule. Elle en connaît chaque impasse, au propre comme au figuré. Jessica a, en quelque sorte, élu domicile parmi ceux qui n’en ont pas. Ce livre lui ressemble : il donne et recueille la parole des acteurs, avec dignité, tact et rigueur. Jessica n’est pas simplement modeste, elle est humble. C’est une qualité supérieure pour dire l’exil. Jessica n’est pas seulement sincère, elle est vraie. Et ce livre, où se mêlent les témoignages les plus complets et les plus diversifiés, tente, en effet, de dire la vérité sur un sujet qui exige la plus grande humilité.
On entendra, dans ces pages, à travers tous les acteurs qui ont affronté cette crise « migratoire » sans précédent, la voix des exilés. On apprendra que cette migration n’en est pas une ; mais que c’est un phénomène d’ampleur mondiale qui s’annonce, et dont la situation actuelle à Calais n’est que la triste bande-annonce. On verra, encore, à quel point les pouvoirs publics, malgré quelques bonnes volontés, sont à la fois dépassés et incapables, désorientés et cyniques. On s’apercevra, non sans colère, dans quelle mesure les associations sont à la fois décisives et impuissantes, vitales et néanmoins méprisées.
J’aime ce livre parce que son auteur ne déteste rien tant que le manichéisme. Jessica a compris que les miasmes calaisiens étaient les premières molécules d’un bouleversement inédit qui sera le visage du XXIe siècle. Tout, dans ces pages, est dramatique et complexe : et pourtant on se prend à espérer ; on se prend même à verser quelques larmes quand on comprend qu’une poignée d’hommes font tout, avec leurs forces minuscules et leur volonté immense, pour aider des milliers d’humains dont ils ne savent rien, et qu’ils ne verront jamais plus.
J’aime ce livre parce qu’il ne propose pas de grille de lecture, n’impose aucune théorie, ni n’édicte de solution définitive ; croisant les expériences, les frottant les unes aux autres comme des silex, il essaie de donner du sens à ce qui, la plupart du temps, n’en a pas ; il veut donner forme à une chose informe, qui s’appelle la détresse humaine.
Jessica Jouve est une femme qui n’accepte jamais de ne pas comprendre ; son empathie naturelle avec les protagonistes dits « de terrain » éclaire tous les aspects abordés. Et je défie quiconque de trouver un seul lieu commun dans cet ouvrage. « Le monde », écrivait Gide, « sera sauvé par quelques-uns ». C’est à ceux-là que Jessica a donné la parole ; mais, ce faisant, j’aimerais qu’on la comptât parmi ces quelquesuns, si rares, si précieux. Jessica, je te remercie, non seulement de ce que tu as fait, mais de ce qui, peut-être, sera fait grâce à toi.
Yann Moix
Dans le foyer de la MECS (Maison d’Enfants à Caractère Social) de Sailly Labourse, nous rencontrons sept jeunes réfugiés. Jawad, Ali, Mohammed, Yaman et Sharafat sont afghans, Aussin tchadien et Abdun bengali. Après quelques mois passés en France, ils maîtrisent déjà étonnamment bien le français, mais il leur est parfois plus simple de s’exprimer dans leur langue, surtout pour parler de leur vie « d’avant ».
Que deviennent les mineurs non accompagnés après la vie dans la Jungle ? Ils trouvent leur place dans des centres ou foyers, vont à l’école, ont des amis français, font du sport. Les premiers mois peuvent être difficiles : ils sont confrontés à la barrière de la langue, à un environnement nouveau où ils ne connaissent ni les bâtiments ni les adultes. Ils sont dans une profonde incertitude quant à leur devenir. Mais une fois qu’ils décident de se poser, une étape qui vient généralement avec la scolarisation, on observe un véritable déversement decompétences d’intégration. Comme s’ils avaient emmagasiné toutes ces choses pendant des mois, attendant le bon moment pour les utiliser.
Le discours dominant est qu’ils savent que leur maintien en France est conditionné par leur bon comportement, d’où cette intégration réussie. Cela laisse donc entendre que l’éducation ne se ferait que par la menace. Pourtant les mineurs confiés à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), qui logent aussi à la Maison d’Enfants à Caractère Social, peuvent être très compliqués à accompagner au quotidien, malgré de multiples passages devant le juge. Le raisonnement est donc faussé. Pour Pascal Abdakovic, les mineurs non accompagnés font preuve d’énergie et de capacités d’intégration exceptionnelles parce qu’ils ont connu un parcours de petite enfance apaisé. Ils ont été éduqués et aimés, contrairement aux mineurs de l’ASE dont l’enfance fut chaotique et qui ont dû en permanence questionner l’amour inconditionnel de leurs parents. Les jeunesréfugiés ont vécu des choses traumatisantes, mais peuvent eux s’appuyer sur une structure psychique bien construite pour recommencer leur vie.
C’est l’histoire de ces quelques mineurs non accompagnés que nous raconte Jawad. Depuis la fuite de leurs pays jusqu’à leurs projets d’avenir, en passant par la vie dans la Jungle et leur intégration en France, il nous fait découvrir ce que lui et ses amis sont devenus pour nous aider à en tirer les meilleurs enseignements.
« Je m’appelle Jawad. J’ai 14 ans et un frère, Ali, qui en a 16. Nous sommes partis ensemble d’Afghanistan avec pour objectif de rejoindre l’Angleterre où vit notre oncle maternel. Nous avions fait la promesse de le retrouver. Il fallait absolument fuir l’Afghanistan, la vie n’y était plus possible. C’était la guerre, il y avait des explosions tout le temps. Rien n’était jamais facile là-bas : ni aller à l’école, ni jouer au football, ni même marcher dans la rue, dormir tranquillement, ou tout simplement vivre ! Parfois, la situation familiale rendait les choses pires encore. Par exemple, le père de Sharafat qui est commandant de police, ne le laissait même pas sortir de chez lui quand il était en Afghanistan. Il avait trop peur qu’il soit capturé pour obtenir de l’argent ou pour être échangé contre un prisonnier taliban. C’était tellement dangereux. Ali et moi n’avions plus nos parents alors nous avons décidé qu’il valait mieux partir, avec cette mission de retrouver notre oncle.
Finalement, sur notre parcours, tout a été compliqué. Le départ d’Afghanistan, la traversée de l’Europe, la vie dans la Jungle. Nous avons dû passer par l’Iran, où la police nous tirait dessus. Nous marchions la nuit, parfois sans avoir de quoi boire ou manger. C’était terrible, nous avions tellement peur. Nous sommes arrivés à Calais en mars 2016. On s’est tous retrouvé là-bas pour des raisons différentes : Mohammed a juste suivi un groupe de garçons qu’il avait rencontré pendant son voyage ; Sharafat n’avait plus de vêtements et on lui a dit qu’il y trouverait des associations qui lui en donneraient. Pour nous, c’était un passage obligé pour arriver en Angleterre : nous avions l’espoir de traverser la frontière rapidement. Mais nous y sommes aussi allés parce qu’un Iranien nous avait dit qu’il y avait beaucoup d’Afghans. C’était vrai, mais par contre, nous n’avons jamais réussi à monter dans les camions. Ce n’était pas une question d’argent, c’était juste beaucoup trop difficile et dangereux. Nous avons aussi tenté de retrouver notre oncle en passant par la procédure légale, mais nos demandes de regroupement familial ont toujours été refusées.
La nuit, quand on n’essayait pas de rejoindre l’Angleterre, on dormait dans notre conteneur. C’était le numéro 70, il était toujours propre et rangé. Personne ne venait jamais surveiller ou vérifier dans quel état il se trouvait, puisqu’ils savaient que nous en prenions soin. La journée, on la passait dans la Jungle. On s’entendait bien avec les éducateurs, on faisait du vélo avec eux, on allait à la plage. C’est l’un d’eux, Sébastien, qui nous a proposé d’aller à l’école. Ça nous a bien plu. On s’y rendait autant que possible, on ramenait même les devoirs pour les faire dans notre conteneur. Les adultes l’ont remarqué et ils ont commencé à tenter de nous convaincre de rester en France. Ils nous disaient que c’était trop risqué d’essayer de rejoindre l’Angleterre. J’étais en immersion dans un collège une fois par semaine et ça se passait bien. Plus j’y réfléchissais, plus l’idée de s’installer en France me paraissait plutôt bonne. Mais Ali était beaucoup moins partant. Il était toujours concentré sur notre mission de rejoindre notre oncle en Angleterre. C’est vrai que c’était important pour nous deux d’être fidèles à la parole familiale. Cette promesse nous bloquait un peu quelque part.
Sans cette mission, on aurait peut-être écouté les adultes qui tentaient de nous convaincre. À part pour les activités avec les éducateurs et l’école, on ne pouvait pas vraiment se réjouir de la vie dans la Jungle. C’était dangereux. Mohammed, par exemple, ne sortait de son conteneur que pour aller chercher à manger tellement il avait peur. Il ne connaissait personne quand il est arrivé. Les adultes qui vivaient avec lui dans le conteneur le prenaient un peu en charge, mais ça ne changeait rien au fait que la Jungle n’était pas un endroit rassurant. Et encore moins pour les mineurs. Les majeurs utilisaient parfois les jeunes pour faire le guet, pour qu’ils signalent l’arrivée de la police. Ou alors ils les faisaient marcher tout doucement sur l’autoroute, pour forcer les camions à s’arrêter. Ils espéraient monter dedans. Au centre Jules Ferry, où on allait chercher nos repas, les mineurs pouvaient passer en priorité donc certains adultes utilisaient les plus jeunes pour être servis plus rapidement. Il valait mieux avoir des amis majeurs pour être protégé.
Il y avait d’autres violences, plus graves encore. Pour lui voler son argent, c’est toujours plus facile de menacer un mineur avec un couteau plutôt qu’un adulte. Dans les conteneurs, c’était sans risque, mais beaucoup de vols avaient lieu dans les tentes. Et des viols également, seulement intracommunautaires. Ça aurait déclaré la guerre autrement, et je suppose que tout le monde considérait l’endroit suffisamment dangereux. Certaines personnes avaient des armes, des munitions, des bombes. Des fous furieux déclenchaient toujours des bagarres entre migrants ou avec la police. Quand il y avait des embouteillages sur l’autoroute, on profitait tous de l’occasion pour essayer de monter dans les camions. Sauf qu’évidemment, la police nous en empêchait alors ça créait encore plus de problèmes. Vivre dans la Jungle était aussi compliqué à cause des policiers justement, et pas seulement parce qu’ils rendaient le passage en Angleterre difficile. C’était leur comportement. Une fois, Yaman a simplement dit bonjour à l’un d’eux qui lui a répondu « ferme ta gueule ». Mohammed s’est déjà pris un coup de poing parce qu’il souriait. Ils avaient peut-être le sentiment que l’on se moquait d’eux.
La vie dans la Jungle n’était pas très réjouissante, mais il valait mieux ça qu’autre chose : on avait au moins un endroit où dormir, de quoi manger et des gens qui parlaient notre langue. La fin de la Jungle n’était vraiment pas jolie à voir. Je me souviens des policiers qui mettaient le feu aux tentes. J’en avais une petite pour faire à manger, dans laquelle se trouvaient toutes mes affaires. Quand je les ai vus allumer le feu, je leur ai demandé si je pouvais au moins récupérer ce qui m’appartenait. Un des policiers m’a répondu que ça ne marchait pas comme ça et que si je m’approchais, il allait me frapper. J’ai compris qu’il valait mieux le laisser tranquille. Je suis heureux que l’on n’ait pas eu à rester là pour le démantèlement.
Monsieur Duval, l’ancien responsable du centre Jules Ferry, nous avait déplacés la veille, Ali et moi, mais aussi Mohammed et Yaman. Après huit mois à Calais nous avons donc rejoint Nœux-les-Mines. Quand on nous l’a proposé, nous n’étions pas forcément très partants, Ali et moi, nous avions un peu peur. Nous ne savions pas trop où on allait nous emmener en France. On voulait retenter le passage en Angleterre à un moment ou à un autre, alors on a vraiment insisté pour rester assez près de Calais. J’ai décidé d’appeler notre oncle, c’était important pour nous de le consulter. Je lui ai demandé ce que nous devions faire et il m’a conseillé de ne pas nous inquiéter et d’aller là où on nous le disait. Ça a été plus facile pour Monsieur Duval de convaincre Mohammed, il accordait moins d’importance au lieu. Il s’était retrouvé à Calais sans trop comprendre pourquoi, il avait suivi des garçons rencontrés en Italie. Il avait tenté de monter dans les camions la nuit parce que tout le monde le faisait, mais il n’avait même pas vraiment envie de rejoindre l’Angleterre. Alors quand Monsieur Duval lui a proposé de rester en France, il s’est dit que ce serait mieux pour lui donc il a accepté, à condition que Yaman vienne aussi avec nous.
On est parti très tôt le matin. Monsieur Duval n’a pas utilisé la procédure habituelle. Normalement, il aurait dû appeler France Terre d’Asile, mais il savait qu’on aurait été envoyés à l’établissement pour mineurs isolés étrangers de Saint-Omer, où on serait passés par une phase d’évaluation. Il avait tellement peur que l’on change d’avis, surtout que l’on pensait toujours à l’Angleterre, qu’il s’est dit que, dans l’urgence, il était préférable de nous envoyer directement à Nœux-les-Mines. Là-bas, on pouvait passer tout de suite à la phase de stabilisation.
À Nœux-les-Mines, la vie est totalement différente. Nous y sommes protégés. Tout est tellement mieux qu’à la Jungle, on a enfin pu bien s’habiller, apprendre le français, aller à l’école, faire du sport. Parfois, on nous demande comment est le regard des gens, si les adultes nous ont bien accueillis dans la ville. Je trouve que oui, ils sont très gentils et respectueux. Le seul problème, c’est que l’on partage la cantine avec un EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Donc forcément ils servent des choses vraiment pas appétissantes : de la bouillie ou de la soupe tout le temps, même le midi. Comme à part ça, il n’y avait rien de problématique, Yaman a tout de suite accepté de rester en France. Mohammed a vite été convaincu, une fois qu’il a vu qu’il y avait des filles et qu’il pouvait jouer au football. Nous aussi on aimait bien, mais on n’abandonnait pas pour autant l’idée de rejoindre l’Angleterre.
Notre oncle maternel est finalement venu de Grande-Bretagne pour nous rendre visite. Il a pu voir où on habitait et était très content que l’on soit bien accueilli. Il était très inquiet quand nous vivions dans la Jungle, alors il a enfin pu être rassuré, et nous rassurer nous en même temps. Il nous a conseillé de rester là plutôt que de tenter de le rejoindre. Je pense que, quelque part, ça nous a libérés de notre promesse qui nous empêchait de vraiment imaginer notre vie en France, alors que tout se passait bien.
C’est nouveau, pour nous, de vivre dans un pays qui n’est pas en guerre. À Calais, on parlait à plein d’Afghans qui étaient plus vieux que nous, mais qui n’avaient pourtant jamais connu notre pays en paix. Ce n’est pas facile pour ceux qui ont encore leur famille en Afghanistan, ils aimeraient qu’ils aient aussi la chance d’être en France. Mohammed, par exemple, voit sa famille qui vit toujours la guerre. Mais il se dit qu’au moins, ici, il peut aller à l’école et pourra faire des études de médecine plus tard. Son père est médecin, il a dû s’enfuir au Tadjikistan parce que les policiers le suspectaient d’avoir des liens avec les talibans, alors qu’il en avait simplement soigné un sous la menace. Il serait fier si son fils pouvait exercer le même métier en France. Mohammed reviendra peut-être en Afghanistan pour visiter sa famille, mais pas pour le pays en lui-même. L’Afghanistan ne nous manque pas. Et on ne croit pas qu’il y aura la paix là-bas, un jour.
Nous autres, on est un peu moins sûrs de ce que l’on aimerait faire plus tard. Sharafat pense devenir carrossier, Abdun peut-être cuisinier. Yaman voudrait être électricien. Lui et Ali sont les premier et deuxième de leur classe. Ils sont devant tous les Français ! On a tous de bonnes notes. Moi, par exemple, je vais passer en quatrième générale. On a vraiment envie d’apprendre, donc on s’en sort dans la plupart des matières, sauf en français. C’est plus difficile à cause de la conjugaison et de la grammaire qui sont tellement compliquées. C’est très important d’apprendre la langue pour s’intégrer. Surtout au début, si l’on veut se faire des amis français ou communiquer avec les professeurs. À Calais, on n’avait pas énormément de leçons de français. Avec le démantèlement, beaucoup de mineurs comme nous ont voulu suivre des cours. Les classes de FLE (français langue étrangère) sont surchargées, tout le monde est sur liste d’attente. Peut-être que l’année prochaine on pourra avoir des cours, on nous a dit entre deux et six heures par semaine selon notre niveau. Pour l’instant on a quand même de l’aide au français, avec le Secours catholique entre autres.
Je me dis qu’on a eu de la chance d’arriver directement à Nœux-les-Mines. À part pour la soupe, on n’a pas de quoi se plaindre. Aussine, lui, n’a vraiment pas eu de chance pour son placement. Il est tchadien et il est arrivé en France à la fin de l’année 2016. Son oncle avait donné beaucoup d’argent à une famille soudanaise pour s’occuper de lui. Mais une fois à Calais, ils l’ont abandonné en lui expliquant qu’eux allaient partir en Angleterre et que lui resterait ici. Il était perdu, ne savait pas où dormir et quoi manger. Des gens de la Vie Active ont pris soin de lui dans la Jungle, donc il a vite rejoint un foyer, où il a passé un mois avant de partir en famille d’accueil. Ils ont fait bonne figure tant que la personne qui amenait Aussine était là, puis ils sont devenus affreux avec lui. Il n’avait même pas le droit de sortir de sa chambre, à part pour aller aux toilettes. On lui parlait mal et on ne lui donnait presque rien à manger. Le matin, il n’avait droit qu’à un petit bout de pain avec du Kiri, il était devenu très maigre. Ça a été un mois difficile. De toute façon, même dans les familles gentilles, ce n’est apparemment jamais très facile. Il y a toujours des barrières : la culture, la langue…
C’est vrai que la différence culturelle peut être importante. Par exemple, je connais pas mal de gens qui sont surpris par la liberté qu’ont les filles ici. Ce n’est pas facile de s’habituer à la nourriture non plus. Et puis au moins dans un centre, on se fait vite des amis contrairement à une famille d’accueil. En plus, comme il y en a toujours d’autres présents depuis plusieurs mois, ils nous expliquent comment les choses se passent. On les voit faire confiance aux adultes alors c’est plus facile pour nous de le faire aussi.
Les amitiés commencent souvent avec des gens qui ont la même nationalité et les mêmes références. Pour nous, c’était facile, on est arrivé à quatre. Mais Sharafat, par exemple, était le seul afghan au début. Il n’est pas resté longtemps à Calais avant de rejoindre le centre, une dizaine de jours seulement. Il était heureux d’avoir un endroit où se poser après tout ce qu’il avait vécu, mais ça n’a pas été facile pour autant. À cause de la barrière de la langue, il ne pouvait pas vraiment se faire d’amis. Quand on est arrivé en novembre, ça lui a fait beaucoup de bien. Maintenant, on se mélange aussi bien avec les gens d’autres nationalités, avec Aussine qui vient du Tchad, Abdun du Bangladesh… On a vécu les mêmes choses donc forcément ça soude. Et on a beaucoup d’amis français aussi. Bientôt, on va partir en vacances dans le Sud-Ouest ou sur la côte Atlantique. On a hâte ! »
