Rencontres - Philippe Aurèle Leroux - E-Book

Rencontres E-Book

Philippe Aurèle Leroux

0,0

Beschreibung

Autour de Philippe Aurèle Leroux s'est constitué un groupe d'amis rencontrés au hasard de salons littéraires, de groupes de discussion ou de son atelier d'écriture "La Plume en Frêne. Partageant toutes et tous la passion de l'écriture, il leur a proposé de créer des textes courts sur le thème des rencontres. Des rencontres, il s'en produit tous les jours, bonnes ou mauvaises, fugaces ou éternelles. Elles nous bouleversent, nous transforment, nous interrogent sur nous-mêmes, ne nous laissent jamais indifférents. Chacun dans son univers - classique, mystique, fantastique ou futuristique - chacun des douze participants a produit sa vision de rencontres marquantes. Les textes de Fabienne Boerlen, Karis Demos, Julie Fleury, Jeanne François, Eddy Garrigo, Elle Guyon, Philippe Aurèle Leroux, Sébastien Louis, Jean-Pierre Magain, Brice Milan, Sienna Pratt et Krista Wild vous emmèneront sur des chemins de traverses, des raccourcis que nul avant eux n'avait trouvé, des voies étranges ou radieuses, mais toujours porteuses d'émotion. À votre tour de venir à leur rencontre.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 400

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Pour Héloïse, la plus belle rencontre de Julie

SOMMAIRE

VOIR LA MER ET MOURIR

LE MARCHAND DE CAUCHEMARS

LE TERREAU DU TANGO

AU-DELÀ DE LA BRUME

LA STATUETTE

UNE RENCONTRE INESPÉRÉE

COEUR DE GLACE

LE ROBOT MÉNAGER

CONVERGENCE

CE QUE LA NATURE MURMURE

52 HERTZ

LOVE IS IN THE AIR

LE JEU DE LA COUVERTURE

MA RENCONTRE AVEC FABIENNE BŒRLEN PAR PHILIPPE AURÈLE

Grande lectrice, Fabienne fréquentait assidûment les forums de lecture et les groupes Facebook traitant du même sujet. Je m’étais, de mon côté, déjà lancé dans l’écriture et je cherchais des moyens de me faire connaître dans le milieu de l’édition.

Chacun de notre côté, nous avons vu naître Noir d’Absinthe, une maison d’édition portée à bout de bras par Morgane Stankiewiesz, tout à la fois autrice et éditrice, et c’est tout naturellement que nous avons rejoint son comité de lecture quand l’opportunité nous en a été offerte, via une petite annonce sur les réseaux sociaux.

Nous avons vite formé avec Sienna Pratt – que vous découvrirez plus loin dans ce recueil – un trio fusionnel, animé par la passion de la lecture et la fièvre de participer à l’émergence d’une maison d’édition indépendante.

Nous nous sommes rencontrés ensuite pour la première fois « pour de vrai » au Salon Fantastique de Paris en avril 2018, invités chez les uns et les autres et avons participé à plusieurs appels à textes en commun.

Quand j’ai proposé mon atelier d’écriture, Fabienne s’y est aussitôt inscrite et a pu libérer une plume empreinte de poésie et de candeur, mais également de souffrance. C’est cette dernière tonalité qui s’est exprimée avec brio dans « Voir la mer et mourir ».

BIBLIOGRAPHIE

« Niwie Ninon », in Absinthe n’y touche, BoD, 2019 « Le prix de la magie », in Épidermiques, L’intemporel, 2019 « Juste à temps », in Maudits mots lus, BoD 2020

VOIR LA MER ET MOURIR

FABIENNE BOERLEN

Je n’entends même plus ce que le docteur tente de m’expliquer. Je m’attendais à cette nouvelle, évidemment : quand on a une maladie incurable, on s’attend à mourir… mais pas si tôt. Sa voix résonne encore dans ma tête : Plus que quelques jours à vivre. Comme détachée de mon corps, je vois ma mère pleurer, le médecin qui me parle, mais je ne les entends pas. Je crois comprendre qu’ils veulent me faire intégrer le service de soins palliatifs. Sans aucune volonté, je les suis, tel un zombie, vers ce qui sera ma dernière chambre.

Mourir… on meurt tous un jour, mais pas à vingt-trois ans, pas en quelques jours, pas parce qu’un médecin te dit : « Désolée, Valentine, on ne peut plus rien faire. Il te reste à peine quelques jours. Une semaine, tout au plus, mais ce serait un miracle. » Un miracle ? Mon cul, oui ! Après mon opération, on m’a annoncé une dizaine d’années à vivre et là… quelques jours ? Quelle arnaque ! Mon cerveau semble assimiler la nouvelle progressivement et s’insurge enfin. C’est bien beau, une révolte, mais ça ne sert à rien ! Je vais quand même y passer.

Sur ma table de nuit se trouve le roman que je lis actuellement. Je devrais peut-être me dépêcher si je veux connaître la fin avant de passer l’arme à gauche. C’est peut-être futile, mais ça m’embêterait de partir avant de l’avoir terminé. Au bout d’une vingtaine de pages, le déclic : « On ne rêve pas pour vivre. On vit pour réaliser ses rêves. » Cette phrase me percute de plein fouet, comme une voiture écrase un hérisson sur l’autoroute. Mes rêves ?… Mon rêve ! Je ne peux pas rester ici ! Si je reste dans cette chambre d’hôpital aseptisée, je n’aurai jamais vu le golfe du Morbihan ! Maman m’a promis de m’y emmener quand je serai guérie, ce qui n’arrivera visiblement pas… mais je veux y aller. Non, je dois y aller ! Cette urgence de vivre me prend aux tripes. Je sais que ce n’est pas raisonnable, mais après tout… Tant qu’à mourir, autant le faire au bord de la mer.

J’attrape mon sac à dos et y fourre les quelques affaires qui pourraient m’être utiles. Je laisse une note sur le bureau :

Partie réaliser mon rêve. Je t’enverrai une carte postale. Je t’aime,

Valentine

Je connais l’hôpital comme ma poche, je sais par où passer pour ne pas être vue. Je me retrouve donc dehors à minuit et commence à marcher. Je réalise soudain que je dois avoir à peine dix euros sur moi, que je ne pourrai jamais m’acheter un billet Toulouse-Vannes… Tant pis, il reste le stop. Je sais que c’est déconseillé aux jeunes filles seules, mais bon… qu’est-ce qui peut m’arriver ? Qu’on me tue ? Je vais mourir de toute façon, ce sera juste plus rapide.

Je progresse avec détermination vers l’accès à l’autoroute qui part vers le nord. Je grelotte sous la bruine, affichant mon plus beau sourire à chaque voiture, ce qui semble malheureusement insuffisant. Quelqu’un s’arrête enfin. J’hésite une seconde avant de me rapprocher de la voiture. Le conducteur est dans sa jeune trentaine, au look gothique : tout de noir vêtu, haut à dentelle, cheveux bruns très longs et maquillage noir sur les yeux. Pourtant, son regard m’inspire la confiance.

— Bonsoir… euh… je vais à Vannes, vous pourriez me rapprocher ?

— Bonsoir. Montez, j’habite à Rennes, il ne vous restera qu’une heure de trajet ensuite.

Le jeune homme, Victor, est très sympathique. Il essaie de faire connaissance, mais je ne veux pas trop me dévoiler. Pourquoi développer une amitié ? Je serai morte la semaine prochaine ! Il ne vaut mieux pas qu’il s’attache. Je reste vague sur les sujets sensibles et nous discutons musique. Je ne connais absolument pas ce qu’il écoute, mais ça me plaît bien. Il me cite quelques noms de groupe comme Dead can dance ou encore I am X et m’informe qu’il y a quelques soirées gothiques et festivals sympas en Bretagne. S’il savait… Je ne tiendrai peut-être même pas jusqu’au prochain week-end, alors jusqu’à un festoche mi-août, laisse-moi rire.

Victor est un très bon conducteur et fait des pauses régulières pour boire un café et se dégourdir les jambes. Lorsque nous reprenons la route après un arrêt sur l’aire de Vendée, entre La Rochelle et Nantes, je peux lire de l’inquiétude sur son visage.

— Valentine, tu es sûre que ça va ? Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi pâle. Pourtant, dans la communauté gothique, nous ne sommes pas réputés pour notre bronzage.

— Euh… Ça doit être la fatigue.

— Tu as mangé, au moins ?

— Non, pas depuis un moment. J’ai oublié mon porte-monnaie dans la précipitation du départ.

— Tu ne pouvais pas le dire ? On retourne te chercher un sandwich. Non, tu ne refuses pas, tu manges ! Tu ne vas quand même pas faire un malaise dans ma voiture…

Le pauvre… Il est tellement gentil de s’inquiéter pour moi. Pourtant, sandwich ou pas, il y a bel et bien des risques que je fasse un malaise, voire que je clamse là. C’est peut-être égoïste de ma part, mais je m’en fous. Mon rêve avant tout. J’vais manger son truc, ça lui fera plaisir, le rassurera et on pourra repartir. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces conneries.

Une vingtaine de minutes après notre arrêt, mon état se dégrade : je me sens vraiment faible, vidée de mon énergie. Je regarde par la fenêtre pour que Victor ne remarque pas mon trouble et je croise mon reflet dans le miroir : je fais peur à voir. Il faut croire que le docteur ne s’était pas trompé. Heureusement, je serai à Vannes dans la matinée, je pourrai enfin réaliser mon rêve. Mon dernier rêve. Il faut que je tienne jusque-là, le reste n’a plus aucune importance. Une journée, c’est tout ce que je demande.

D’un seul coup, une énorme quinte de toux me secoue. J’attrape un mouchoir dans mon sac : mes mains tremblent quand je constate qu’il y a des taches de sang dessus. Ça commence… le début de la fin. Les pensées se bousculent dans ma tête : le Morbihan, maman, la Bretagne, les arrangements funéraires, quelle robe je vais porter dans mon cercueil… Lorsque Victor me demande ce qu’il se passe d’un air angoissé, je n’arrive pas à parler, prise de forts sanglots. Il voit le sang sur mon mouchoir et décide de me conduire à l’hôpital le plus proche.

Cette déclaration fait office d’électrochoc pour moi. Pas l’hôpital, pas cet endroit froid, lugubre et glacial. Et puis pour y faire quoi ? « Désolée, mademoiselle, mais vous allez mourir ? » Je le sais déjà, merci. Non, je ne veux pas y aller. Non. NON !

Surpris par mon hurlement, Victor gare la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence et me dévisage, perdu.

— Écoute, Valentine, j’ai respecté ton choix de ne pas me parler de toi ou de la situation que tu fuis. Mais là, je ne peux pas continuer sans savoir. Il se passe quoi, au juste ?

Il reste doux, malgré toute l’incompréhension qu’il ressent. Il a raison. Il a le droit de savoir ce qui m’arrive, il a le droit de savoir qu’il a récupéré une mourante. Alors, d’une traite, je lui déballe tout : la maladie, les traitements, l’opération, et puis la journée d’hier, le couperet qui tombe et ma fuite sans en parler à personne. Et, bien évidemment, mon rêve, cette dernière expédition, ce besoin viscéral de le réaliser au plus vite, parce que demain, il sera peut-être trop tard.

— Je comprendrais que tu ne veuilles plus me conduire à Rennes. Tu peux me laisser à la prochaine aire d’autoroute si tu veux.

— Je ne te conduirai pas à Rennes.

Déçue, j’essuie les larmes qui coulent encore sur mon visage. Mais le conducteur gothique continue :

— Je t’amène à Vannes. On visitera la ville et ensuite, on ira voir le golfe. Si tu es en forme demain, on prendra le bateau pour aller à l’île d’Arz : c’est une des plus belles îles du monde.

Je le dévisage, incrédule et reconnaissante.

— Par contre, je veux que tu fasses une chose en échange : appelle ta mère.

— Non, elle ne comprendra pas et…

— Ce n’est pas négociable, m’interrompt-il. Tu l’appelles. Tu as pensé à toi, et c’est normal, mais pense également à elle. Elle a appris qu’elle allait perdre sa fille et, ce matin, tu as disparu. Elle doit être morte d’inquiétude. Elle doit savoir que tu es encore en vie et où tu vas.

La culpabilité me consume : j’ai fait preuve d’un égoïsme sans nom. Ma pauvre maman… j’ai honte de l’avoir laissée en plan. Ma vie va s’arrêter et la sienne va continuer. C’est elle qui va devoir être forte, survivre seule, sans moi. Victor a raison, il faut que je l’appelle. Il voit que j’hésite et il me propose de mettre la communication en hautparleur, pour qu’il puisse intervenir si jamais j’en éprouve le besoin.

Nous quittons la bande d’arrêt d’urgence alors que j’appuie sur le bouton vert. Ma mère répond tout de suite, au bord de la crise de nerfs, provoquant chez moi une montée d’angoisse. Je m’effondre en pleurs quand elle me demande de rentrer, je ne parviens pas à articuler le moindre mot. Je ne veux pas l’abandonner, mais je ne peux pas renoncer à mon rêve, à ma seule occasion de le réaliser, je ne peux pas rebrousser chemin. Mon chevalier servant vient à mon aide :

— Bonjour, madame, je m’appelle Victor. J’ai pris votre fille en stop, près de Toulouse. Nous sommes déjà presque à Nantes. Calmez-vous, pour le moment, elle va à peu près bien, mais vous savez bien qu’elle ne tiendra pas longtemps. C’est votre seule enfant et je comprends que vous la vouliez auprès de vous, mais c’est sa vie, elle a choisi comment elle veut passer ses derniers instants. Prenez un moment pour y réfléchir, madame, mais vous avez le choix, vous. Valentine ne l’a pas. Son rêve de gamine, c’est maintenant. Dans deux jours, il sera peut-être trop tard. Je la conduis jusqu’à Vannes, nous visiterons la ville et je lui montrerai le golfe. Si elle va bien, demain, je l’emmènerai à Arz. Ne tardez pas, prenez le premier avion ou sautez dans votre voiture, peu importe, mais rejoignez-nous. Elle a besoin de vous, mais elle doit voir la mer avant de partir.

Lorsqu’il raccroche, je suis soulagée. Je lui aurais bien sauté au cou, mais c’est un peu dangereux sur l’autoroute. Ce serait con de partir dans d’atroces souffrances avant même d’être arrivée en Bretagne. Bercée par la route, épuisée aussi bien émotionnellement que physiquement, je m’endors en regardant Victor conduire.

Une bonne odeur de café me chatouille les narines et me tire de mon sommeil. J’ouvre les yeux et découvre que nous sommes arrêtés sur une place dans une ville. Je regarde autour de moi, mais Victor, pressé, ne me laisse pas découvrir les environs.

— Debout, la Belle au bois dormant, bienvenue à Vannes ! Tiens, prends un café et des pains au chocolat. On déjeune rapidement et je t’emmène visiter. On commencera par le port, c’est mon endroit préféré et c’est à deux pas.

— Oh, merci pour les chocolatines, Victor ! On est à Vannes ? Vraiment ? Je ne trouverai jamais les mots pour exprimer toute la gratitude que je ressens !

J’engloutis mon petit déjeuner en riant sur la fameuse guerre « pain au chocolat » versus « chocolatine » et nous nous mettons en marche. Je regarde partout, les bâtiments, les gens, le ciel… Tout semble plus beau à Vannes ! Lorsque nous arrivons au port, je suis littéralement bouche bée. J’avais bien évidemment vu des photos et des reportages sur cette ville – je ne suis pas tombée amoureuse d’un nom –, mais la réalité dépasse de loin les images conservées dans mon esprit. La lumière du matin jouant sur la Marle, les bateaux anciens dressant leurs mâts vers le ciel bleu et la végétation verdoyante au loin me remplissent de bonheur. Mon rêve est devenu réalité : je suis à Vannes. Je suis à Vannes ! Je ris, ris et ris encore, je laisse la joie remplir mon corps et mon âme. Je n’ai jamais été aussi heureuse qu’aujourd’hui, debout devant le port d’une ville bretonne, accompagnée d’un gothique rencontré la veille. Victor me propose de visiter la vieille ville et de finir la journée vers le parc du golfe qui est déjà très joli, même si ce n’est pas encore le « vrai » golfe du Morbihan, qui commence après la maison rose de Séné.

Je me sens comme une enfant dans un magasin de jouets ou de bonbons : tout m’impressionne, tout me semble magnifique. J’ai un coup de cœur pour la ville médiévale dans laquelle nous déambulons toute la matinée, au hasard des rues et des ruelles. Des maisons colorées en jouxtent d’autres à colombages et mettent en valeur des bâtiments en pierre plus ternes. Le centre-ville est calme, comme s’il avait été réservé pour moi seule. L’avantage de mourir hors saison. Je me sens si bien, si légère ! Je ne pense à rien d’autre qu’à vivre l’instant présent, à graver chaque détail dans ma tête.

Victor est un excellent guide, il connaît tous les endroits sympas et me raconte des tas d’anecdotes. Je suis tellement chanceuse de l’avoir rencontré, comme si la vie me faisait un dernier cadeau avant de me quitter. Quand je pense que certains vivront quatre-vingt-dix ans sans connaître ce bonheur ! Je les plains, honnêtement. J’ai vingt-trois ans, je vais mourir bientôt, mais je n’échangerai ma vie pour rien au monde !

Je ne vois pas le temps passer et nous redescendons par les remparts pour rejoindre le port d’où nous étions partis ce matin. L’heure du déjeuner arrive et je décide de jouer la parfaite touriste : galette complète, bolée de cidre et kouign-amann. Terriblement cliché, je l’avoue, mais c’est mon rêve breton, je décide de ce que j’en fais. Il fait tellement bon en ce mois de mai que j’insiste pour que nous mangions en terrasse. Je ne sais pas combien de temps il me reste, je veux profiter de chaque moment, de chaque caresse du soleil sur ma peau, de chaque brise, du chant de chaque oiseau, même si le cri des goélands n’est pas mélodieux. Je peux partir demain, voire avant, ce serait criminel de ne pas vivre ces derniers instants à fond.

Après ce délicieux repas, Victor me propose de marcher jusqu’à la butte de Kérino, qui n’est qu’à quelques dizaines de minutes de là. Nous nous baladons tranquillement et mon guide me laisse m’émerveiller de tout ce que je vois. C’est dommage que je ne vive pas plus longtemps, j’aurais bien aimé être son amie. La fille qui partagera sa vie sera bien chanceuse. Nous passons devant une boîte à livres et je me rappelle soudain ma lecture en cours : je ne la finirai pas, je le sais à présent. Quand nous nous asseyons sur un banc le long de la Marle, je le sors de mon sac, attrape un stylo et écris sur la première page :

Pour Victor, merci de m’avoir permis de vivre mon rêve. Je veillerai sur toi de là-haut.

Valentine

Il accepte ce cadeau avec émotion et me prend dans ses bras. Je crois qu’il essaie de ne pas pleurer, mais, finalement, nous sanglotons tous les deux. L’approche de la mort doit me rendre émotive. Soudain, tout se met à bouger autour de moi, à tanguer comme si j’étais sur un bateau, malgré l’absence de vent. Je me sens faible, très faible. Oh non ! Le moment arrive… je ne veux pas mourir sur un banc, je dois me reprendre, je tente de me raccrocher à la voix que j’entends :

— Valentine, reste avec moi ! Ne pars pas maintenant ! Tu dois encore voir le golfe du Morbihan, rappelle-toi !

Le golfe. Victor a raison, je ne peux pas partir. Pas ici. Je dois tenir bon. Je me bats et me débats avec ma tête, forçant mon âme à rester dans mon corps, essayant de convaincre mon cœur de ne pas s’arrêter. Je reprends peu à peu mes esprits, mais je sais que ça ne durera pas… Je ne tiendrai pas jusqu’à demain. Mon héros l’a compris instinctivement et, après avoir vérifié que je vais assez bien pour rester seule pendant quelques minutes, il court chercher la voiture. C’est étrange, ce sentiment de savoir qu’on va mourir bientôt. Dans les films, ils disent qu’on voit défiler sa vie devant les yeux, mais ce n’est pas mon cas. Je réalise mon plus grand rêve en ce moment, rien n’a été aussi beau que les moments que je suis en train de vivre. Il ne manque que maman. J’espère qu’il y a un au-delà et que je pourrai veiller sur elle. Elle ne mérite pas de souffrir et d’être triste. Mon seul regret, c’est qu’elle ne soit pas avec moi : j’aurais tant aimé lui dire adieu.

Le retour de Victor interrompt mes pensées, il refuse que je marche et me porte comme une princesse. Dans la voiture, je lui demande le nom de l’endroit où nous allons, je veux que ma mère connaisse l’endroit où je vais partir. Je commence à écrire un message, puis me ravise. C’est ma mère, elle mérite que je l’appelle. Elle décroche et une joie immense m’envahit : elle arrive sur Vannes ! Elle ne me laisse pas mourir seule, elle me rejoint !

À nouveau, l’émotion m’empêche de parler. Victor reprend la communication pour lui expliquer l’itinéraire. Elle devrait arriver peu après nous. Je dois tenir le coup. Voir ma mère, la mer et mourir. Ça aurait fait un chouette titre de roman, ça… Le trajet dure moins de dix minutes, j’ai du mal à garder les yeux ouverts. Victor me parle constamment, il est de plus en plus difficile de lui répondre ou de me concentrer sur quoi que ce soit. Je lutte pour ne pas partir. Sois forte, Valentine, encore une demi-heure et tu pourras lâcher prise. Tu peux le faire. Je suis surprise de voir à quel point je n’ai pas peur de mourir. Je pensais que, le moment venu, je serais terrorisée, mais je suis sereine. Je sais que mon corps n’en peut plus, que je le pousse dans ses derniers retranchements. Je ne remarque que la voiture ne roule plus que lorsque mon gothique préféré ouvre sa portière et m’aide à descendre. Il me porte, même si je sens que je pourrais encore faire quelques pas. Je profite d’être dans ses bras. C’est peut-être mal, mais j’ai besoin de sa force pour tenir. Il me dépose délicatement sur une plage de sable déserte.

Enfin, devant moi, s’étale le golfe du Morbihan. Je ne peux m’empêcher de sourire. Mon rêve, mon dernier rêve, se réalise à chaque respiration. Il n’y a qu’un mot pour décrire ce sentiment : la plénitude. Une voiture arrive en trombe derrière nous, je me retourne et je la vois : maman. Je tente d’aller vers elle, mais mon corps ne veut plus, ne peut plus et je tombe sur le sable mouillé. Elle me rejoint en quelques foulées rapides, elle pleure déjà. Elle me prend dans ses bras, alors que Victor me tient la main. Des larmes coulent sur son visage aussi, j’espère qu’il ne m’en voudra pas de lui avoir causé tant de peine. Il me rassure d’une phrase merveilleuse :

— Je ne regrette rien, Valentine. Ce golfe sera pour moi comme les étoiles de l’aviateur dans Le Petit Prince : je penserai toujours à toi en le voyant.

Il va me faire pleurer, ce con. C’est vraiment le plus beau cadeau que la vie m’ait donné. Je sens mon âme quitter peu à peu mon corps, je suis calme et sereine, le moment approche.

— Maman, je… je t’aime.

Je lutte pour garder les yeux ouverts, pour voir le plus longtemps possible les vagues se briser sur le sable. Ma vision se trouble, je m’envole.

MA RENCONTRE AVEC ELLE GUYON, PAR PHILIPPE AURÈLE

Nous le savons tous, ce monde est petit. La preuve en est que lorsque je me suis lancé dans l’écriture, j’ignorais tout à fait qu’Elle, ma voisine, en avait fait de même de son côté. Aurais-je dû m’en étonner ? Non. Elle est une infatigable touche-à-tout ; étudiante multirécidiviste, elle a exercé mille métiers – tour à tour vétérinaire, responsable marketing, formatrice et j’en passe – et dispose de mille talents, tout en réussissant à élever trois enfants. Elle travaille actuellement au sein de l’agence 2LI en tant que correctrice, maquettiste et graphiste.

Elle avait déjà écrit le premier tome de sa trilogie Save Our Souls lorsque nous avons commencé à parler littérature de l’imaginaire. Mon fils, Merlin, et une amie à moi, Tiphaine Froid, ont servi de modèles pour les couvertures des deux premiers opus.

BIBLIOGRAPHIE

Save Our Souls 1 : Sans attache, 2017, réédition 2023Save Our Souls 2 : Sans espoir, à paraître 2023Save Our Souls 3 : Sans fin, à paraître 2023

LE MARCHAND DE CAUCHEMARS

ELLE GUYON

Le château est bien moins impressionnant, vu de près.

Cela fait six mois que j’arpente les zones les plus dangereuses du monde connu. Six mois que j’entends les pires ignominies sur le seigneur de ce château. Six mois que j’ai quitté mon foyer. Et aujourd’hui, enfin, mon voyage prend fin.

Aujourd’hui, je vais rencontrer le marchand de cauchemars.

Aujourd’hui, je vais tuer le marchand de cauchemars.

Je m’arrête devant la grande porte en bois vermoulu et descends de mon cheval. Pas de gardes, pas de chaînes, pas de pont-levis. Ce monstre est-il tellement sûr de sa puissance qu’il ne s’entoure d’aucune précaution ? Quelle arrogance ! Je baisse ma capuche et laisse les gouttes de pluie rafraîchir mon visage. La colère enfle, prête à exploser. Je l’ai dominée pendant tout mon périple, mais je l’accueille désormais avec joie. Ma cause est la plus noble qui soit, et mon cœur sans faille.

Il pleut comme il pleuvait cette terrible nuit, celle où ma quête impossible a commencé. Je serre les dents de rage quand le souvenir me submerge de nouveau.

*

Mes parents dormaient depuis bien longtemps et je veillais dans ma chambre, à la lumière d’une chandelle, pour coucher sur le papier les vers qui avaient trotté toute la journée dans ma tête. Ma mère, une scientifique à l’esprit cartésien le plus aiguisé, se moquait avec bienveillance des nuages dans lesquels j’aimais me perdre. C’est ainsi que je passais mes nuits, à l’époque. Mais j’étais loin de me douter que cette nuit-là serait la dernière de ce genre.

Vers minuit, j’ai entendu un sourd craquement, dans la chambre à côté. La chambre de mon frère. Sans doute le vent qui avait dû ouvrir un volet. Je me suis levé en grommelant, frustré d’avoir perdu l’idée pertinente que je venais d’avoir, et j’ai traîné des pieds dans le couloir. J’ai poussé la porte. Lâché ma bougie dans un juron.

Le lit vide, les couvertures rabattues, les battants qui claquaient, un volet à moitié arraché. Et pas de petit frère. Mon cœur a manqué un battement. Pas de petit frère, bordel !

En une seconde, je me suis précipité vers la fenêtre. La pluie me cinglait le visage, tandis que je fouillais désespérément le sol des yeux, régulièrement illuminé par les éclairs. Je sentais l’appui des fenêtres vrombir sous mes mains, à moins que ce ne soit le tremblement de mes doigts. Là, une forme brune ? Non, ce n’était que l’autre volet, brisé en mille morceaux trois étages plus bas. Je me suis rageusement essuyé le front, repoussant mes mèches trempées, et j’ai plissé les yeux pour chercher encore et encore le corps de mon frère.

Brusquement, un sanglot m’a fait tourner la tête. Mon petit frère se tenait à deux mains aux pierres du mur, tremblant, juste à côté de moi.

Je me suis jeté sur lui et l’ai serré jusqu’à l’étouffer, le ramenant sans douceur à l’intérieur. Mon cœur s’est remis à battre dans le désordre. Je n’avais jamais connu une peur pareille et j’alternais embrassades et remontrances. Comment un tel accident avait-il pu se produire ? Mon père n’hésiterait pas à châtier l’architecte de cette maison d’à peine cinq ans ! Sans quitter des yeux mon frère, j’ai rallumé le chandelier et l’ai attentivement examiné. L’enfant restait silencieux et grelottait de tout son être. J’ai arraché la couverture du lit pour le frictionner.

— Pourquoi ? murmura-t-il.

Il devait être en état de choc. Peut-être était-il somnambule, ou avait-il voulu observer l’orage de plus près ? J’ai froncé les sourcils. Mais comment la fenêtre s’était-elle ouverte ?

— Pourquoi m’as-tu arrêté ? a répété mon frère d’une voix plus forte.

Je me suis figé. Je ne pouvais pas, ne voulais pas comprendre.

— Je voulais me tuer. Pourquoi m’en as-tu empêché, Olivier ?

J’ai avalé ma salive avec douleur. Un enfant innocent de sept ans ne pouvait avoir le désir de mourir. C’était impossible, inconcevable… insoutenable.

— C’est le marchand de cauchemars ! a crié mon frère. J’en peux plus ! Toutes les nuits, il me vend ses cauchemars. Je ne les supporte plus, grand frère, je ne le supporte plus !

Mon frère s’est effondré en larmes dans mes bras, épuisé par le chagrin et la peur.

*

Je les ai quittés dès le lendemain. De champion de mon frère, je suis devenu le champion de toutes ces âmes blessées que j’ai croisées sur mon chemin. En six mois, j’ai entendu plus d’histoires terribles qu’en toute une vie et ai contemplé avec horreur l’étendue du pouvoir néfaste du marchand de cauchemars. Celui-ci hante les nuits et les transforme en visions capables d’effrayer les plus endurcis, de détruire les plus innocents. En outre, il exige un paiement, mais nul ne se souvient de la transaction.

Je lève la tête. La pluie coule comme des larmes sur mes joues rugueuses. C’est le point de non-retour. Le donjon paraît si ridicule, cerné par les hautes cimes. Le château en pierres grises est noyé au centre d’une large forêt étrangement silencieuse, à plusieurs miles de toute habitation. Soudain, la cicatrice sur mon poignet me lance et je la caresse distraitement. La plume a cédé à la lame et j’ai appris à me battre, bien malgré moi. Les blessures qui parsèment mon corps ne sont plus que souvenirs oubliés de mon périple, bons et mauvais. Mais cette cicatrice est la plus chère à mon cœur.

Lorsqu’un loup a déchiqueté mon bras, j’ai croisé la route de la douce Aurélie. Sans rien connaître de moi, elle m’a accepté dans sa demeure et m’a sauvé après plusieurs nuits fiévreuses. Mais malgré le lien que nous avons créé, j’ai refusé de me détourner de mon obsession.

*

— À quoi ressemble-t-il ?

— La vieille du lac parle d’un homme difforme, mais un masque d’argent recouvre sa tête.

— Ce n’est qu’un lâche, un couard ! Même pas le courage d’apparaître à visage découvert… Même pas le courage de m’affronter ! Pourquoi ne vient-il pas me voir, moi ?

— Le marchand de cauchemars ne corrompt pas le sommeil de tout le monde. Il choisit ses proies, mais sa chasse est irrationnelle. Ses victimes n’ont pas le même âge, pas la même profession, pas le même statut. Rien en commun.

— Tu as tort, elles en ont au moins un : la peur. Tous ceux que j’ai rencontrés ont peur du marchand. Et pourtant tous acceptent son existence. C’est n’importe quoi ! Même les plus valeureux de vos guerriers n’osent pas me regarder dans les yeux quand j’en parle !

— Tu ne peux pas leur en vouloir, Olivier. Il est plus puissant qu’aucun d’entre nous.

— C’est la légende que vous avez créée qui est puissante. Mais lui n’est qu’un simple mortel derrière le masque. Un mortel que je peux anéantir. Je mènerai ma quête jusqu’au bout, même si je suis le seul à me révolter !

Aurélie m’a regardé avec une expression que j’ai eu du mal à déchiffrer.

— Oublie ta quête insensée. Le marchand existe depuis la fin des temps et rien ni personne ne peut s’y opposer. Il faut l’accepter.

— L’accepter ? Accepter qu’un enfant de sept ans veuille mettre fin à sa vie pour fuir ce monstre ? Accepter que nuit après nuit, une crapule te détruise l’âme ?

C’était plus que je ne pouvais en supporter. Aurélie a détourné les yeux.

— Non, ai-je repris avec ardeur. Rien ne peut excuser son comportement.

— Ne pars pas, a-t-elle murmuré. Reste auprès de moi, Olivier. Je t’en supplie.

Mais je suis parti, la mort dans le cœur.

*

J’avance à grandes enjambées dans le château désert. Les torches brûlent à hautes flammes dans les couloirs, me traçant une voie de feu, comme si le marchand m’attendait. Je sors mon épée de son fourreau. Si proche. Je ne sens plus la douleur, rayonne de volonté. Je suis parti adolescent, j’arrive homme, empli de certitudes et de maturité. Mon innocence s’est perdue en route, j’ai tout laissé derrière moi. La chaleur d’une mère, le réconfort des mots, les caresses d’une amante. Le petit poète est mort, mais l’homme qui l’a remplacé est plus fort.

Maintenant. Le couloir débouche sur une salle lumineuse, plus spacieuse encore que la salle de bal de mon village. L’air est glacial, mais, curieusement, il y traîne une odeur d’herbe coupée. Sans m’arrêter, je remonte cette pièce jusqu’au mur opposé où le trône noir semble absorber toute la chaleur. Le marchand de cauchemars est assis, immobile, impérial. Il ne dit pas un mot.

Je m’approche, sur mes gardes. Mon visage se reflète sur le masque d’argent. Je déglutis. On dirait que je m’apprête à me combattre moimême.

Une sueur glacée coule entre mes omoplates. Le seul bruit dans la salle est le sifflement de ma propre respiration. Comme si j’étais le seul être vivant dans cette pièce. Je serre les doigts autour de la poignée de mon épée. Je m’attendais à un adversaire méprisant, belliqueux, agressif, mais le marchand n’a à première vue aucune intention hostile.

— Bienvenue.

Je sursaute. La voix métallique est légèrement étouffée. Le marchand se lève doucement, descend les quelques marches du trône pour me rejoindre. Par réflexe, je me mets en garde haute, mais l’autre n’a même pas tressailli quand la lame l’a frôlé. Pourquoi ne se défend-il pas ? Il suffirait d’un petit geste pour que l’arme transperce le cœur du monstre.

— Tu as bien grandi depuis la dernière fois.

Je retiens un nouveau sursaut, mais mon esprit tourne à toute allure. C’est une ruse. Le marchand veut m’amadouer par ses paroles, parce qu’il est conscient de ne pouvoir l’emporter dans un combat au corps à corps. La confiance coule de nouveau dans mes veines, réchauffe mes muscles. Ça sera plus facile que je ne l’avais craint. Je raffermis ma prise et garde le silence.

— Oh, tu ne te souviens sans doute pas de moi, continue le marchand. Mais moi, je me souviens de toi. De vous tous. Tu avais dix ans, et tu avais manqué te noyer dans le lac. J’ai visité ton sommeil la nuit suivante.

Je secoue la tête. Concentre-toi. Je dois le tuer avant que ce serpent ne me fasse douter. Pourtant, un nœud se forme dans ma gorge. Je me rappelle maintenant. De ce cauchemar, de cette nuit affreuse, de mes hurlements. Alors même que l’accident était perdu dans les limbes de ma mémoire. Comment ai-je pu oublier cela ?

Le marchand fait soudain un pas de plus vers moi et je frappe du plat de mon épée pour me protéger. Le masque d’argent s’envole tandis que de longues mèches se libèrent du carcan. Je hurle.

— Assassin ! Je suis là pour te…

— Oh, je le sais, coupe le marchand. Je m’y attends. Tu vas me tuer.

Je me fige. Cette voix ? Libérée de la contrainte du métal, elle surgit, aérienne, douce… féminine. J’écarquille les yeux. Le marchand se redresse lentement, écarte la chevelure qui masque son visage. Une femme… Une femme jeune, ravissante même, avec les yeux les plus bleus et les plus tristes que j’ai jamais vus.

Je recule, comme foudroyé.

— Démon ! je lâche d’une voix étranglée.

C’est cela, le dernier piège du marchand ? De la sorcellerie. Revêtir les atours d’une séductrice pour me faire baisser les armes. Mais c’est une illusion. Il n’est qu’un vieillard laid et bossu, tous l’ont affirmé.

— Tu te trompes, répond la femme en essuyant le sang qui perle à sa lèvre fendue. Ceci est ma véritable apparence.

Je ne me suis même pas aperçu que j’ai prononcé mes dernières pensées à voix haute. Ma tête se vide, je vacille. Je n’ai jamais tué de femme. Je passe la main sur mon visage et me découvre en sueur. Malgré toutes mes bonnes résolutions, je me sens flancher. Je me mets à trembler. Mon Dieu, je suis en train de trahir mon frère, tous ceux qui ont placé leur foi en moi.

— Je ne vieillis plus, continue-t-elle, c’est l’apanage de la fonction de marchand. Mais je ne suis pas immortelle.

Elle saisit la lame de mon épée à mains nues.

— Alors, tue-moi, si tu t’en crois capable !

Je dégage violemment mon arme, coupant la chair tendre de la paume. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour hésiter au dernier moment. Ce monstre n’a plus rien d’humain. Derrière cette apparence délicate se terre un marchand cruel et assassin.

Je projette la lame droit devant et dans un instant suspendu, il me semble qu’elle écarte les bras pour accueillir cette embrassade funeste. Ses doigts fins se posent sur mes épaules comme si elle voulait me retenir dans une ultime étreinte et son regard me transperce aussi douloureusement que l’épée la traverse.

Lentement, elle s’effondre. Sans un cri, sans un mouvement de défense. Ses mains quittent mes épaules, glissent le long de mes bras pour s’affaisser au sol. Elle repose sur le côté et sa respiration se fait sifflante. Tout est déjà fini, sans même un vrai combat, mais les tremblements qui m’ébranlent ne cessent pas. Où est mon sentiment d’achèvement ? Où est ma victoire ? Pourquoi suis-je aussi dégoûté de moi-même ?

Les lèvres de la jeune femme remuent. Je lâche mon épée devenue inutile et me mets à genoux pour recueillir ses derniers souffles.

— Moi aussi, il y a si longtemps… j’ai tué le précédent marchand de cauchemars, murmure-t-elle d’une voix hachée. Et j’ai pris sa place… comme tu prendras la mienne.

— Jamais ! Nous n’avons rien en commun. Rien ! Vous êtes une aberration de la nature !

Je me recule, écœuré, mais les doigts en sang agrippent ma chemise.

— La Nature a ses contradictions contre lesquelles tu ne peux lutter. Et mon rôle… ton rôle bientôt… est de maintenir cette contradiction.

— Tes cauchemars terrifient les gens ! Jamais je ne m’abaisserai à…

— Je crée des cauchemars effrayants… pour sauver les hommes d’une réalité plus effrayante encore. Je ne suis qu’une marchande… notre échange est équitable. Je leur vends mes cauchemars en échange de leurs souvenirs les plus terribles. Je les libère de leurs traumatismes, je les sauve de la folie, je brise leurs entraves. Je leur offre la résilience.

— Tes cauchemars ont failli tuer mon frère !

— Ma puissance a ses limites. Si…

Sa voix se brise, son existence n’a plus que quelques poignées de minutes.

— …si l’événement est léger, je permets au rêveur d’oublier la dureté de son épreuve. Le souvenir de la réalité se mêle à celui du rêve. C’est ce qui t’est arrivé… C’est ce qui a permis que tu ne sois pas paralysé par la peur à la vue de l’eau malgré ton accident.

Elle fait de nouveau une pause et prend une inspiration douloureuse. Son visage est si pâle. Du bout des doigts, j’essuie la sueur qui perle sur son front.

— Mais parfois, je ne peux pas effacer le trauma. Je peux seulement faire en sorte que le cauchemar soit tellement insupportable que l’individu ou l’entourage s’en aperçoit… Qu’ils se posent des questions. Qu’ils arrivent à mettre le doigt sur le problème. Et qu’ils le règlent.

— Balivernes, je crache. Tu crois m’apitoyer, mais c’est trop tard pour toi.

— J’ai fait ça pour vous aider… J’espère que cela… sera moins douloureux pour toi.

Je secoue la tête, incrédule. Les yeux de la jeune femme, déjà voilés, se ferment. Un tintement cristallin surgit autour de nous, sans que j’arrive à en localiser l’origine.

— Il m’appelle… mon dernier client. Mon ami, aide-moi. Je veux que tu y assistes…

Elle me saisit la main avec une vigueur surprenante et je plonge dans un sommeil éveillé.

Tout est noir autour de nous, je ne vois ni murs, ni ciel. J’ai perdu mes repères, je ne peux même pas dire si nous sommes à l’intérieur ou à l’extérieur. Pourtant, j’aperçois parfaitement les deux personnes devant moi, comme en plein jour. Le rêveur est beaucoup plus petit qu’elle. La marchande de cauchemars s’est agenouillée pour être à sa hauteur, mais je vois la souffrance déformer ses traits, alors qu’elle ne porte plus son masque. Je m’approche. Puis me fige.

— …encore cette nuit, sanglote le petit rêveur. C’est pas toutes les nuits, mais je sais qu’il vient au moins une fois par semaine. Il m’a fait jurer de ne rien dire à papa et maman…

Je ferme les yeux pour retenir les larmes. Je connais cette voix.

L’enfant pleure violemment, mais le ton chaleureux de la marchande de cauchemars le calme petit à petit. Désemparé, je presse mes paumes sur mes paupières, gémis doucement.

Une éternité plus tard, je rouvre les yeux. Je suis de retour dans la salle du trône. Mon regard traîne lentement autour de moi. L’enfant a disparu, le corps de la marchande repose, sans vie, à mes pieds. Je suis tout seul dans l’immense palais. La colère m’a quitté.

Je n’ai plus le choix.

Je me penche et ramasse le masque.

Puis l’enfile.

MA RENCONTRE AVEC KRISTA WILD, PAR PHILIPPE AURÈLE

Cela fait des années que Krista et moi correspondons via Facebook, sans jamais nous être rencontrés. Qui a contacté l’autre en premier ? Je ne le sais même plus ! Toujours est-il que nous nous sommes accompagnés dans nos débuts d’écriture respectifs, l’un relisant l’autre et réciproquement.

La confrontation de nos styles d’écriture – à tendance surréaliste pour Krista et hyperréaliste en ce qui me concerne – aurait pu créer des étincelles, mais nous nous sommes au contraire nourris l’un de l’autre : elle a su, au fur et à mesure, ancrer ses récits dans le réel pour les rendre plus accessibles, et j’ai pu introduire une plus grande part d’onirisme dans les miens.

Krista met beaucoup d’elle-même dans ses textes, qu’il s’agisse de son pays d’origine ou d’adoption (elle a quitté très jeune son Angleterre natale pour s’installer avec sa famille en Bretagne), des difficultés qu’elle a traversées, ou encore de musique, dont elle est passionnée. Vous retrouverez, dans la nouvelle « Le terreau du Tango » qui suit, un peu de tout cela : Gaël est lui aussi un être déraciné, possédé par la musique et les spectres de son passé, entre Argentine et Bretagne.

BIBLIOGRAPHIE

« Le feu de Solita », in Les vagabonds du rêve 8, Association Les Vagabonds du Rêve, à paraître en 2023

LE TERREAU DU TANGO

KRISTA WILD

« Je n’ai jamais pu comprendre ce qui s’est passé en moi. Jamais pu comprendre pourquoi j’écris ce que j’écris. Pourquoi tout est si dramatique, alors que je ne le suis pas. »Astor Piazzolla

Note de l’autrice

Le tango d’Astor Piazzolla, fait pour être joué plutôt que dansé, a connu nombre de controverses dans des milieux déterminés à faire perdurer la forme traditionnelle de cette danse. La journaliste Emmanuelle Honorin, dans sa biographie de Piazzolla Le Tango de la démesure, précise que ce dernier a toujours réfuté les intentions politiques parfois attribuées à sa musique. Si je me suis appuyée sur ces éléments pour écrire cette histoire, celle-ci est intégralement fictive et aucun des éléments auxquels il y est fait référence ne saurait être issu de la véritable histoire d’Astor Piazzolla.

*

Un rayon chaud du soleil parisien traverse la baie vitrée, atteint la nuque de Gaël, glisse dans son dos, s’étale sur le parquet et éclaire la salle de tango. Les corps virevoltent dans la lumière. Les personnalités s’accordent dans le jeu d’ombres. Des silhouettes d’immigrés européens en mal du pays s’intercalent entre leurs pas. Les danseurs proposent la France d’aujourd’hui, le professeur y voit l’Argentine d’avant. Ils offrent Paris, il ressent l’effervescence de l’abasto1 de Buenos Aires, quand Carlos Gardel2 chantait Por Una Cabeza.

Milonga Del Angel d’Astor Piazzolla prend la suite du tango traditionnel. Gaël se mêle aux élèves. Les couples se séparent sur son passage. Les mouvements et les arrêts brusques des danseurs désormais solitaires dessinent les contours des fantômes du passé, ceux qui accompagnaient les marins argentins privés de femmes. Le bruissement des spectres se fond aux notes, leur souffle caresse les peaux.

— Ah, non !

— Excuse-moi, chéri. Il insiste pour te parler. Maintenant.

Gaël s’arrache au bain de tango.

— C’est encore le même ? se crispe-t-il en saisissant le téléphone tendu par Anne-Sophie.

L’expression désabusée de sa compagne et associée confirme ses craintes.

— Je comprends bien vos obligations à la direction de votre école de danse, mais l’état de votre père s’est dégradé, explique l’un des employés de l’entreprise dirigée par celui-ci. L’usine tourne mal. Nous ne pouvons pas attendre votre relève plus longtemps.

Gaël soupire :

— J’arrive demain.

Il frémit, alors que son corps s’imprègne du rythme révolutionnaire de Piazzolla. UN deux trois. UN deux trois. UN deux. Il a besoin de l’imprimer dans chacune de ses cellules pour l’amener avec lui en Bretagne.

*

La maladie d’Alzheimer projette ses victimes dans leur passé, faute de se remémorer le présent. Gaël retient ceci de l’explication fournie par le neurologue, plutôt que le déclin qui attend son père. Même si ce dernier ne l’a jamais soutenu dans sa passion du tango, son fils est attristé de le voir perdre ainsi des fragments de conscience et des lambeaux entiers de sa vie.

À l’usine, les machines pleurent. Leurs cris et leurs plaintes blessent les oreilles de Gaël, comme si personne n’avait songé à leur maintenance depuis son enfance. Désaccordées, elles se passent les bouteilles d’eau de source Terr’eau avec quelques ratés. Les employés ramassent chacune des fugitives et les replacent sur la chaîne de production. L’un d’entre eux jure après avoir remis pour la troisième fois la même bouteille dans le droit chemin, puis se tourne vers le descendant de l’exploitation familiale :

— Je suis désolé, monsieur Hardouin. Les machines doivent être vérifiées et entretenues tous les mois. Votre père l’a oublié depuis au moins un an, explique-t-il. La charge de travail supplémentaire liée aux dysfonctionnements est devenue trop importante.

— J’en ferai une priorité.

Gaël note sur un calepin les points à régler en urgence, après quoi il se lancera dans la recherche de quelqu’un pour reprendre l’exploitation familiale. Mais durant les semaines de négociation qui s’ensuivent, aucun employé ne manifeste le désir d’une promotion. Le jeune homme, qui pensait rester à Plancoët seulement une semaine ou deux, s’y retrouve coincé pour un temps indéfini.

*

Sous la pluie, Gaël gravit la moitié de la rue du Pont, passe devant l’herboristerie Le druide en herbe et pénètre dans le petit centre commercial, au-dessus duquel se situe la salle louée pour le club de tango qu’il a initié à Plancoët, faute de pouvoir assumer son rôle à l’école à Paris. Les mannequins dans les magasins de vêtements, au fond, le fixent de leurs yeux vides. Leurs bouches scellées laissent son bonjourtaquin sans réponse. L’escalier digne de vieux films en noir et blanc ferait un parfait décor pour un défilé de mode vintage.

Une goutte froide tombe sur le front de Gaël. La pluie s’est infiltrée par la tôle du toit. La fresque sur la cloison vitrée de la librairie, à droite, souffre de ces fuites. Les bâtiments peinturlurés aux façades bariolées dégoulinent leurs couleurs jusque sur le rebord des marches. Le jeune homme se cramponne à la rambarde oxydée pour négocier le tournant de l’escalier autour d’un faux lampadaire.

Sitôt arrivé dans la salle, il ôte son long manteau beige. Sa tenue de tanguero accroche la lumière. Il veut un feu d’artifice pour accueillir Anne-Sophie, un bal digne de Buenos Aires. Il met Garua d’Anibal Troilo3 en boucle, de sorte que, quelques instants plus tard, leurs retrouvailles se déroulent dans le vif du tango. Sans un mot, il l’enlace. L’abrazo4 donne au jeune homme un frisson d’anticipation de leur envol. Vertige au décollage : il manque de glisser, surpris par un renversé qu’elle lui impose.

— Quel manque de tact, susurre-t-il avec tendresse.

Sa compagne décide d’une ouverture latérale, le pousse en arrière, le renverse à nouveau. Une colgada5 met de la distance entre eux. Lorsque la danse s’achève, le doute assaille le tanguero.

— J’espère que tu trouveras des adhérents, dit Anne-Sophie.

Gaël se crispe : hormis eux, seul un vieillard, au col du fémur cassé depuis, a mis les pieds ici depuis l’ouverture du club.

— Je sais que mon idée d’annexe de notre école est utopique. J’ai besoin de repères. Le tango me manque. Tu me manques.

Il se figure que Piazzolla se sentait comme ça aussi, après avoir quitté l’Argentine pour s’exiler en Bretagne : déraciné, perdu.

— Tu ne m’as pas manqué depuis ton départ, avoue Anne-Sophie. Je ne savais pas quoi en penser. Arriverons-nous à travailler ensemble en cas de séparation ?

Gaël entend, mais son cœur dérive déjà alors qu’il s’imagine les notes mélancoliques d’Oblivion de Piazzolla.

— Nous avons trop travaillé et négligé notre couple, explique Anne-Sophie. Nous nous sommes éloignés depuis longtemps, avant même que tu ne viennes ici. C’est pourquoi je suis venue te dire que je te quitte. Demain, je retournerai à Paris.

Il a tenté d’anticiper l’annonce, pourtant tout s’effondre.

— Laisse-moi, s’il te plaît, implore-t-il.

Dès qu’elle est partie, Gaël lance Oblivion. Perdu dans la mélodie mélancolique, il ne réagit pas à la fin du morceau.

Jusqu’à ce que débute Street Tango…