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Ce recueil de dix nouvelles est un multipass qui vous fera voyager à travers le temps, les modes et les espèces : des rats, des loups-garous, des dieux, des hommes et des femmes vous attendent dans ces pages ; ces personnages, sombres ou délurés, attachants ou agaçants, vont vivre tour à tour des aventures exaltantes, intimes, terrifiantes ou mutines. Vous aimez l'Histoire, de l'antiquité au XXVIe siècle ? Embarquement immédiat pour les temps héroïques !
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Seitenzahl: 375
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Atrium Miraculorum, in La Cour des miracles, éd. Le Grimoire
L’Empire des chimères, roman, éd. Le Grimoire
Bison blanc in Tombé les voiles, éd. Le Grimoire
Artémis et l’absinthe, in Absinthe n’y touche, éd. BoD
Étoile noire, in Revenir de l’avenir, éd. Le Grimoire
Punk l’Évêque, in Europunk, éd. Realities Inc.
Une nouvelle à l’ancienne, in L’École du futur, éd. Marathon
Le naufrage du TITAN C, roman, à paraître
L’OMBRE DU LYCAON
CORÉ DE LA LUMIÈRE À L’OMBRE
L’ALCHIMISTE ET LE RAT
LE MOUSSE-RAT PIERRE
ARTEMIS ET L’ABSINTHE
SKINWALKER
STELLIZZA
EXPÉDITION CROISIÈRE ROUGE 2024
WALID
LE CHANT DU LÉVIATHAN
Merci d’avoir fait l’acquisition de ce recueil de nouvelles qui présente en dix textes presque autant d’univers de futurs romans que je compte écrire dans les prochaines années. Chaque projet est détaillé en préambule de chacune des nouvelles et s’il s’avérait à leur lecture que vous souhaitiez soutenir un projet particulier, vous pouvez me le faire savoir, soit en m’adressant un email (vous trouverez mes coordonnées en fin d’ouvrage), soit en renseignant un petit questionnaire en ligne qui ne vous prendra pas plus de deux minutes à remplir :
https://www.philippe-aurele.fr/sondage/
En matière d’écriture, l’année 2019 s’est avérée assez riche puisque j’ai créé ou profondément retravaillé pas moins de dix-sept nouvelles, dont quatre qui ont trouvé preneur chez différents éditeurs et trois autres pour lesquelles je suis toujours en attente d’une réponse. J’ai également beaucoup avancé sur mon deuxième roman à paraître, Le Naufrage du TITAN C, même si je ne suis pas parvenu à l’achever en fin d’année, contrairement à ce que j’avais espéré.
L’année 2019 a été l’occasion de deux premières pour ce qui me concerne :
— J’ai autopublié un premier livre – Absinthe n’y touche – grâce à la plateforme Books on Demand, que l’on peut trouver dans les meilleurs partout sur Internet. Il s’agit d’une anthologie de textes créés par dix autrices (je me compte au féminin étant le seul membre viril de l’équipage) ; des nouvelles à la fois mutines et inquiétantes qui posent la problématique de l’amour et de l’absinthe : les deux enivrent les sens, les deux suscitent la passion… voire la folie. Est-ce à dire pour autant qu’il est heureux de les mélanger ?
— J’ai également lancé mon premier appel à textes : Maudits mots lus. En partenariat avec le même collectif que l’on a pu découvrir dans l’anthologie précédente et l’association CLÉ (Compter, Lire, Écrire) nous souhaitons lutter – à notre modeste niveau – contre l’illettrisme. L’appel à textes a été lancé le 1er décembre et sera clos le 29 mars prochain auprès de toutes les autrices et auteurs motivé·e·s par cette cause. Le collectif effectuera un premier tri, avant de laisser la sélection finale aux apprenants (membres de l’association en situation de handicap). La date prévisionnelle de publication de cette anthologie est fixée au 4 décembre 2020.
Enfin 2019 a vu l’inauguration de mon atelier d’écriture, La plume en frêne. J’avais rôdé son contenu de septembre 2018 à juin 2019 auprès de quatre amies qui gravitaient autour du monde de l’écriture ou de l’édition, mais depuis septembre dernier, trois personnes m’ont fait confiance pour suivre mes réflexions sur les méthodes et techniques de l’écriture romanesque.
Voilà pour ce petit aperçu de mon actualité littéraire, je vous laisse en la très bonne compagnie (enfin, je l’espère) de mes textes. Bonne lecture !
La saga des chimères est un univers de Fantasy-historique qui s’inscrit dans le cadre d’un empire romain alternatif du IIe siècle de notre ère. Cet univers est à ce jour constitué des textes suivants :
— Atrium miraculorum, une nouvelle publiée au sein de l’anthologie La cour des Miracles publiée par Le Grimoire. Elle a reçu le Prix Mille Saisons 2016 de la part des lecteurs, prix qui m’a permis de publier mon premier roman, L’empire des chimères. L’histoire se déroule dans un fort de la légion romaine isolé dans les Alpes. Le medicus Moriatus se livre sur des prisonniers celtes à d’étranges expériences qui déstabilisent toute la région. Le tribun Marcus Aurelius Celsus ne trouve d’autre recours pour ramener le savant à la raison que de faire appel à l’empereur Commode lui-même.
— L’empire des chimères est un roman, publié aux éditions Le Grimoire en 2017. On y suit les aventures de Briana, jeune patricienne choyée et très protégée de la dureté d’un empire romain encore au sommet de sa gloire ; de Decimus, ancien gamin des rues de Roma, orphelin recueilli par la mère-maquerelle Lupa, devenu vétéran de la légion romaine ; de Gurnt, lui aussi orphelin, en butte au rejet de la tribu celte au sein de laquelle il vit à cause de son étrange apparence léonine. L’histoire commence quand Briana s’aperçoit que toutes les étoiles filantes qu’elle peut observer depuis Partanum semblent converger vers un point unique dans les montagnes, le Mons Caeli.
— L’ombre du lycaon, la nouvelle que vous allez découvrir dans les pages qui suivent, a été conçue comme un cadeau d’anniversaire à l’intention de Mathilde Piraux, la plus jeune de mes bêta-lectrices, en remerciement de l’aide et du soutien inconditionnels qu’elle m’a apportée dans la rédaction de mon premier roman. Il s’agit d’une suite presque directe de L’empire des chimères. Attention, L’ombre du lycaon dévoile certains pans très surprenants de l’intrigue de du roman.
— Entre chiens et loup est un texte en cours de rédaction à l’heure à laquelle j’écris ces lignes. Il devrait être publié au sein de l’anthologie auto-publiée La rencontre, issue du premier atelier d’écriture de La plume en frêne, que j’ai animé de septembre 2018 à juin 2019. Elle prend place après les faits relatés dans L’ombre du lycaon. Ces deux dernières nouvelles pourraient être intégrées à la trame de mon prochain roman dans l’univers de La saga des chimères.
Partanum1, le 20 september de l’an II APR2
Les larmes coulent sur mes joues sans discontinuer depuis que je marche sans but en suivant le cours de la rivière Lavoaqua3 ; rien ne semble pouvoir atténuer ma peine.
« Dieux ! Combien cela fait-il de temps que je souffre ainsi ? Depuis que Primus… » Le savoir mort m’indiffère, je sens encore sa peau et son odeur sur moi ; en moi. Je l’entends encore haleter, m’insulter, me railler, m’humilier. Je le revois, chaque nuit et à chaque fois que je ferme les yeux : je ne peux effacer ces images de mes pensées. Je sens ses coups, son corps qui s’écrase contre le mien, la puissance de sa poigne contre laquelle je ne peux lutter ; je maudis ma faiblesse… Et puis j’ai encore son goût en moi, celui de sa langue, visqueuse et avide, de son…
Je suffoque, tombe à genoux avant de me pelotonner au sol, les mains crispées sur mes yeux, la gorge déployée sur le cri de ma détresse et de mon dégoût. Des brins d’herbes s’insinuent dans ma bouche, que je mâche compulsivement, dans une vaine tentative pour effacer la sensation qui m’habite. Mes dents se font tranchoirs, elles cisaillent et écrasent, broient avec hargne et colère. J’avale, rumine et régurgite, le ventre secoué par des spasmes, les muscles de ma mâchoire douloureux et la gorge irritée, tant par la puissance de mon hurlement que par l’acidité de ma bile. Je me redresse, pantelante, et jette un regard flou à mon environnement : la beauté des montagnes en cette fin d’été m’indiffère ; je m’approche du bord du chemin et contemple la rivière en contrebas. Le vide me tend des bras apaisants ; seule la mort semble être en mesure de me libérer… Rien ne me retient plus dans cette vie que ma lâcheté : peur de ne pas réussir le geste, peur de souffrir, peur de faire souffrir celles qui, envers et contre tout, continuent de m’aimer, mère et sœur.
Je m’approche, à demi-pas, toujours plus proche du gouffre, et ferme les yeux. Comme mon esprit, mon corps vacille ; j’aimerais qu’il chute sans que jamais je ne le sache et que ma vie s’éteigne d’un coup, comme une bougie que l’on souffle… Une bourrasque me pousse soudain en avant mais je me raidis et reste, le temps de quelques battements de cœur frénétiques, en équilibre précaire au bord du précipice : je ne veux pas mourir ! Le courant d’air cesse aussi vite qu’il s’est manifesté et, privée de son appui, je chute sur mon séant, le souffle court. « Pourquoi ne me suis-je pas laissé aller ? » Les images des berges de la rivière, un arpent en contrebas, me reviennent en mémoire ; intriguée, je m’approche à nouveau de la falaise et cherche à retrouver ce que j’ai cru apercevoir sans vraiment réaliser ce dont il s’agissait : je ne me suis pas trompée, il y a bien en bas les restes d’un être humain. S’agit-il d’une désespérée, comme moi ? S’agit-il seulement d’une femme ? Ce n’est plus guère qu’un squelette qui gît-là… ou deux : à bien observer ma macabre découverte, il m’apparait que ce sont deux corps qui reposent sans vie au fond du ravin, deux corps qu’une prochaine crue de la Lavoaqua fera un jour disparaître.
« Qui étaient-ils ? De simples voyageurs, détroussés par des malandrins ? De promeneurs inconscients qui seraient tombés à la suite d’une imprudence ou d’une quelconque dispute ? Ou encore d’amoureux maudits qui auraient préféré être unis dans la mort que séparés dans la vie ? »
Sans trop savoir pourquoi, je m’accroche à cette dernière pensée, persuadée qu’elle est au plus proche de la réalité. « Saurai-je aimer de nouveau ? Ai-je jamais aimé d’ailleurs ? M’a-t-on un jour aimée en retour ? Oh, j’ai connu bien des amants, je n’en fais pas mystère et peut-être les dieux m’ont-ils punie par là où j’ai péché. J’ai été fière de mon corps, qui me fait à présent horreur : j’ai délibérément provoqué le désir des hommes pour être aimée en retour, mais je n’y ai gagné que d’être avilie. Mon propre demi-frère… Se serait-il comporté de la même manière si j’avais été plus sage ? Aurait-il eu seulement l’idée de me posséder comme il l’a fait ? Briana et Lucia ont beau me dire que oui, je n’en suis pas si sûre ! Je mérite ce qu’il m’est arrivé. »
Une nouvelle rafale de vent m’enveloppe et me fait frissonner ; j’observe que le jour décline déjà : il me faut rebrousser chemin dès maintenant si je veux être de retour à la domus4 avant la nuit. L’inquiétude me gagne : je ne voudrais pas faire de mauvaises rencontres, revivre encore ce que j’ai déjà vécu. C’est en marchant d’un pas vif que je parcoure le chemin du retour vers Partanum, jusqu’à ce que, au détour d’un petit col, j’aperçoive une silhouette solitaire en contrebas. Je m’arrête aussitôt, le cœur en émoi : qui est là ? Il s’agit d’un homme jeune et filiforme aux noirs cheveux bouclés. Malgré mon effroi, son apparence ne me semble pas inconnue, sans que je parvienne à me souvenir de qui il peut bien s’agir. Il est posté à fleur de falaise, comme je l’étais moi-même il y a peu de temps encore ; aux oscillations de son corps, je pressens qu’il hésite comme moi à mettre fin à ses jours. Il écarte soudain les bras, comme un oiseau prêt à prendre son envol.
— Non ! rugis-je.
Ma voix a porté car je le vois qui tourne son visage vers moi ; il perd l’équilibre, bascule dans le vide, se rattrape in extremis ; je cours. C’est parfaitement inutile et stupide, je le sais, mais je ne peux laisser cet inconnu mourir comme j’ai failli le faire. Je le vois qui s’accroche désespérément à un rocher, les jambes ballant dans le vide, avant de le perdre du regard au détour d’un bosquet. Il n’est plus là ! Le souffle me manque, mon cœur s’emballe, mes tripes se nouent… « Non ! Tu ne peux pas avoir lâché, tu n’as le droit d’avoir eu le courage, la chance ou la malchance que je n’ai pas eue… » Un mouvement m’alerte : une silhouette prend la fuite, dont je reconnais les boucles noires.
— Attends ! crié-je en vain.
Il ne m’entend pas ou ne veut pas que je le rejoigne ; je reprends ma course, guidée par je ne sais quel pressentiment : retrouver cet homme est une nécessité. Il est manifestement plus rapide et endurant que je ne le suis. Il faut dire que le seul sport que j’ai jamais pratiqué consistait à passer d’une boutique et d’un garçon à l’autre. La vacuité de mon existence m’accable d’autant plus que je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle avec celle de ma sœur : elle a contribué à libérer Penn5 des envahisseurs qui nous avaient manipulés durant des siècles ! Cela n’a aucun rapport, mais je refuse de me résigner une fois encore et mobilise toutes mes ressources pour ne plus perdre plus de terrain. Alors que nous gagnons les faubourgs de Partanum, j’ai même la joie de voir que je comble peu à peu mon retard : ce jeune homme n’a pas l’air plus sportif que je ne le suis. Le voilà qui frappe à la porte de ce qui m’a l’air d’une auberge, de prime abord. Avant que je n’aie pu le rejoindre, la porte s’ouvre et l’inconnu s’y engouffre, non sans me jeter un regard furtif.
— Livio ! soufflé-je entre mes dents.
Je savais que cette silhouette m’était familière mais ce n’est qu’à cet instant que je reconnais l’ancien petit ami de ma sœur. Je me rue sur la porte mais celle-ci refuse de s’ouvrir, je m’acharne sur l’huis jusqu’à ce qu’un guichet s’y découpe et qu’un œil froid et inquisiteur s’y encadre.
— C’est pour quoi ? s’enquiert une voix peu amène.
— Laisse-moi entrer, je dois retrouver un ami !
L’œil m’envisage en silence :
— C’est pas pour toi ici, est la sentence.
— Pas pour moi ! me récrié-je. Ne sais-tu pas qui je suis ?
— Justement. Prends du recul, patricienne.
Des doigts, calleux et négligés, émergent des interstices de la grille et m’enjoignent de m’écarter. Décontenancée, je fais quelques pas en arrière : ce que j’avais pris pour des colonnes qui encadraient la porte s’avèrent être des phallus géants qui supportent un frontispice sur lequel un bas-relief présente le dieu Bacchus6. L’endroit a toutes les caractéristiques d’une popina7 dédiée à la boisson, au jeu et à la luxure ; je sens mes joues s’empourprer. Effectivement, je n’ai rien à faire dans ce genre d’établissement. Pour autant, je ressens toujours l’impérieux désir de parler à Livio. Je pense trouver auprès de lui une oreille compréhensive ; peut-être ma détresse trouvera-t-elle un écho auprès de la sienne, peut-être me sauverai-je en tentant de le sauver…
Je rentre à la domus familiale, les pensées en désordre : je dois trouver le moyen d’entrer en contact avec mon frère de désespoir. Je ne sais, au juste, pourquoi je n’ai jamais éprouvé de désir à son égard malgré sa grande beauté. Peut-être sa féminité et sa fragilité étaient-elles trop exacerbées et étais-je alors plus attirée par des spécimens à la virilité plus affirmée… « Mon frère Primus m’a définitivement guérie de ce penchant ! » conclus-je en moi-même. Livio avait été un esclave à plaisir, condition que je n’ignorais déjà pas à l’époque et qui m’avait inconsciemment éloignée de lui, eu égard à l’ancienne condition de notre mère ; non pas qu’elle eût jamais connu elle-même ce statut, ce qui lui avait pourtant été reproché par nombre de membres de la famille de mon père quand celui-ci l’eût épousée : elle avait été particulièrement surprise de la proposition du sénateur peu après la mort de sa première épouse. Celui-ci lui avait montré de l’affection et ils avaient eu de très longues conversations sur des sujets très variés, mais jamais il n’avait tenté d’user de ses prérogatives de dominus8 ; pas même une caresse ou un baiser. Ses manières et leur grande affinité d’esprit avaient séduit ma mère, en dépit de leur grande différence d’âge et d’origine ; sans doute y avait-il eu une part de pragmatisme également : ma mère se trouvait alors si loin de son Hibernia9 natale ! « Quand je songe qu’il ne lui aurait fallu qu’une heure ou deux avec l’un de ces prodiges de Technologia que l’on appelle vautour. »
Penser à cette nouveauté liée à la découverte des Maîtres du Ludus10 me donne le vertige : notre monde évolue à une vitesse sidérante. Du haut de son trône impérial, Decimus, alias Primus Cælius Commodus Cæsar, tente d’imposer à tous la religion amice11 et son Dieu unique, mais il se heurte à la résistance de la population – qui s’accroche aux divinités capitoliennes12 qu’elle a toujours connues –, ainsi qu’à l’émergence d’autres dogmes, comme celui des technophiles – qui rejette toute idée de divinité, pour ne plus croire qu’en la technologie – ou celui de la Sainte Trinité pour lequel Jupiter13 est Dieu le père, Technologia14 sa Sainte épouse et Primus leur fils et prophète. Peu importe à ceux-là que leur prophète professe une autre religion que la leur : au nom du Père, du Fils et de Technologia, amen ! À peine ai-je le temps de pénétrer dans la domus que le garde que ma mère a engagé pour protéger notre demeure m’interrompt dans mes pensées :
— Tu rentres bien tard, domina ; ta mère s’est beaucoup inquiétée pour toi.
— Ne m’appelle pas domina, mais Numeria, Brutus, lui dis-je une nouvelle fois, ma mère t’a affranchi.
— Ce n’est plus la Partanum que tu as connue, domina, reprend-il imperturbablement, le danger rôde dans cette ville dès la nuit tombante à présent. Une deuxième personne a été retrouvée étripée ce matin.
— Je n’ai pas croisé un chat, réponds-je en haussant les épaules.
— Aurais-tu croisé Charon15 lui-même que je doute que tu t’en sois rendue compte… Tu es tellement perdue dans tes pensées !
Je dois convenir en moi-même qu’il n’a pas tort, mais qu’importe après tout ? Qu’on me tue ne me soucie guère, et m’enlèverait même une belle épine du pied ; j’aimerais bien parler à Livio auparavant, toutefois. Ce qui m’amène à me demander si le colosse aux yeux noirs qui se tient devant moi pourrait m’apporter quelques renseignements :
— Dis-moi, Brutus, connais-tu la popina du dieu Bacchus ?
L’homme me fixe de son regard sombre, insondable.
— Je la connais, oui, répond-il après un long silence.
— Crois-tu que tu pourrais m’y faire entrer ? l’interrogé-je, un peu penaude.
— Je la connais, mais je ne la fréquente pas, finit-il par dire après un encore plus long silence. Je ne bois ni ne joue et je n’ai nul besoin de payer pour avoir de la compagnie. Cela étant dit, je sais que ce genre d’établissement n’accepte pas les dames ; pas les dames telles que toi, domina.
Je me mords les lèvres : pénétrer dans l’établissement ne va pas être simple, il va me falloir trouver un complice pour y aller à ma place ou pour observer les allées et venues de Livio.
— Merci Brutus, lui dis-je distraitement en passant le porche de la domus.
— Numeria, enfin te voilà ! s’exclame ma mère à peine suis-je entrée. J’ai tellement peur pour toi… Où étais-tu donc passée ?
Je bafouille une réponse embrouillée qui ne la convainc pas plus que moi-même. J’aimerais rassurer ma mère mais je n’ai plus l’esprit assez vif pour la tromper ; les dieux savent pourtant que ce petit jeu m’a beaucoup divertie quand j’étais plus jeune, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui ; plus rien ne m’amuse d’ailleurs. Tandis que nous dinons toutes les deux, ma mère alimente la conversation, avec un grand mérite, car je ne lui sers en retour que des réponses inintelligibles ; le cœur n’y est pas. Sitôt le repas achevé, je prétexte un mal de crâne et gagne ma cubiculum16 pour m’y allonger, à la recherche d’un sommeil qui tarde à venir tant Livio m’obnubile. Alors que je me sens finalement glisser dans les limbes, j’ai le temps de penser que cette obsession a au moins le mérite de me détourner de mon propre malheur.
Le lendemain matin, à peine ma collation avalée, je cours me poster à proximité de la popina pour espérer y surprendre l’arrivée de Livio. À ma grande surprise, une petite troupe est amassée près de là et je me demande ce qui cause tant d’émoi dans notre bourgade habituellement si tranquille. Je fends la foule pour découvrir un prêcheur de la Sainte Trinité, que je reconnais à son bâton de pèlerin fourchu : les deux branches du haut représentent Dieu le Père et la Sainte-Mère Technologia, la troisième branche, naissant de l’union des deux premières, représentant leur fils, le prophète Primus. La Sainte Trinité, c’est un peu le meilleur des mondes, la continuité dans le changement, ou le contraire : Dieu le Père renvoie clairement autant au Dieu unique des Amices qu’à Jupiter, Technologia s’inspire quant à elle aussi bien de Junon17 dans tous ses aspects nourriciers et maternels que de cette fameuse technologie qui a révolutionné notre monde et qui plait tant aux technophiles, quant à Primus, s’il marche dans les pas du Christ des Amices, il est également le dernier Caesar en date. Comme en écho à mes pensées, le prêcheur s’enflamme :
— Posons-nous la question de savoir qui nous sommes ! Sommes-nous des amices ? Non ! Aucun d’entre nous n’a jamais été amice : même nos ancêtres qui ont quitté la Terre en tant que tels, n’en étaient plus lorsqu’ils sont arrivés sur Penn. Technologia, notre Sainte-Mère, nous a transformés et a fait de nous des romains. Mais sommes-nous pour autant des romains ? Non ! Il est avéré que l’histoire de Rome s’est jouée il y a trois mille cinq cents ans ; nous n’avons fait que la répéter pour l’amusement des Maîtres du Ludus, ces êtres diaboliques et malins qui ont vécu parmi nous masqués, changeant de visage et d’apparence pour mieux nous tromper !
Le prêcheur continue sa logorrhée, mais je ne l’écoute plus : ses paroles ont éveillé en moi une idée qui pourrait me permettre de rejoindre Livio. Je quitte la foule et rebrousse chemin jusqu’à notre domus, en quête de vêtements ayant appartenus à mon père ou à mon frère. J’essaye de me faire discrète malgré mon excitation car je ne voudrais pas que ma mère découvre ce que j’ai en tête… Je doute qu’elle puisse envisager sereinement que sa fille, pour qui elle s’inquiète déjà tant, aille s’exposer dans un lieu de luxure et de concupiscence, grimée comme un homme ! Je dois dire que je frémis autant d’amusement anticipé à l’idée de pénétrer dans un lieu exclusivement réservé à la gente masculine que de crainte à propos de ce qu’il pourrait advenir si j’étais démasquée… « Peu importe ! me dis-je en moi-même. J’ai déjà connu le pire et je me sens vivante comme jamais je ne l’ai été depuis que Primus m’a humiliée. » Me rappeler qu’hier encore j’étais prête à en finir avec cette vie me conforte dans mon entreprise.
Si je trouve rapidement des vêtements ayant appartenu à mon demi-frère, deux difficultés s’imposent néanmoins rapidement à moi : d’une part ces vêtements sont trop grands et il va me falloir les faire retailler, ce qui ne pose pas de difficulté majeure, mais d’autre part il va falloir que j’abandonne ma fichue tignasse rousse ! Elle n’est pas du tout adaptée à un homme et elle me trahirait à coup sûr : les roux ne courent pas les rues dans notre ville ; il va donc me falloir les teindre et les couper, mais il est impossible que je réalise cette opération sans que ma mère ne s’en aperçoive…
Je commence par porter les vêtements que j’ai trouvés à une couturière de ma connaissance : je lui indique vouloir donner ces vêtements à un homme de mon entourage, lequel dispose à peu près de ma morphologie, et demande à ce qu’ils soient ajustés à mes mesures ; ma requête ne suscite aucun commentaire, la demande étant usuelle quand l’étoffe est riche. Reste l’étape que je redoute le plus, qui consiste à demander à ma mère de me couper et de me teindre les cheveux. Après moult atermoiements, il me parait plus sûr de mettre ma mère dans la confidence… en fait de confidence, je vais lui servir une histoire telle que j’en inventais dans mes jeunes et folles années, habillant habilement mes mensonges d’une part de vérité ; mon changement d’état d’esprit ne se dément pas dans le temps, bien au contraire !
— Maman, commencé-je en usant d’un nom sciemment destiné à toucher une corde sensible, tu sais combien j’ai souffert de ce que Primus m’a fait subir ? J’ai cru ne jamais pouvoir m’en remettre, continué-je en prenant une grande inspiration, et il est encore possible que je ne m’en remette jamais…
Je marque une pause, entrecoupée d’un soupir qui s’achève sur un sanglot que je ne simule qu’à moitié. Lucia se porte à mes côtés et m’enserre de ses bras ; je contiens avec peine un sourire victorieux que je noie dans son cou.
— Je ne veux plus être un objet de désir ; je ne le supporte plus…
— Ne dis pas cela, Numeria, proteste ma mère. Tu es loin de te résumer au désir que tu peux susciter.
— Je le sais ! dis-je farouchement. Mais eux, le savent-ils ?
— Eux ?
— Les hommes, laché-je avec tout le mépris que je ressens. Crois-tu que je ne sente pas encore leurs regards sur moi ? Crois-tu que je ne sache pas ce qu’ils voudraient encore faire de moi s’ils le pouvaient ?
— Tous les hommes ne sont pas Primus, Numeria ! réfute ma mère.
— Je le sais, dis-je d’une toute petite voix, mais à qui puis-je faire confiance ? Qui est le loup et qui est l’agneau ? Ils se ressemblent tous ! Si je ne peux pas les empêcher de me désirer, alors je finirai par me tuer…
Des larmes d’impuissance perlent des yeux de Lucia et glissent le long de ses joues :
— Que veux-tu faire alors, finit-elle par demander : vivre recluse ?
Je secoue la tête négativement :
— Non, je veux leur ressembler.
Je peux lire l’incompréhension dans ses yeux :
— Coupe mes cheveux, maman, si tu m’aimes, et change cette couleur qui m’identifie par trop ; bande mes seins aguicheurs et laisse-moi m’habiller comme un homme !
— Quoi ? Mais…, commence-t-elle.
— Je n’en peux plus, maman ! J’ai besoin que l’on porte un autre regard sur moi…, laché-je d’une traite en me jetant au sol pour simuler de lourds sanglots.
Lucia s’agenouille à mes côtés et me berce tendrement :
— Laisse-moi y réfléchir aujourd’hui, me dit-elle. Me promets-tu de ne pas faire de bêtise avant que je ne sois revenue te parler ?
J’opine sans proférer un mot, le visage toujours dans mes mains. Je pétris mes yeux pour les rougir et les faire pleurer, avant de me redresser, gagner ma cubiculum et me jeter sur mon lit : si je suis satisfaite d’avoir si bien menée ma barque, l’exercice m’a anéantie : là où je ne ressentais qu’excitation par le passé de faire ainsi tourner ma mère en bourrique, le remord pèse aujourd’hui de tout son poids. Je doute que j’aurais trompé Briana, fine mouche comme elle l’est, comme je l’ai fait avec Lucia. Heureusement qu’elle est restée au village de Buta avec Gurnt et leur fille ; « Le petit monstre », comme l’appelle son père, est né dans le courant de l’été et a été baptisé du praenomen18 de Gaia, en hommage à un défunt compagnon d’aventure. Elle possède certains des traits de son père, en moins affirmés, pour autant qu’on puisse en juger à cet âge. Elle a montré, quoiqu’il en soit, une belle vigueur dès sa naissance ; sa bonne santé, et le bonheur partagé de Briana, Gurnt et sa mère, Oma, nous ont permis, à Lucia et moi, de reprendre la route de la domus qui n’était que trop longtemps restée inoccupée. De fait, il avait fallu faire valoir nos droits auprès de nouveaux propriétaires, peu soucieux de quitter une demeure aussi confortable. Decimus ayant accédé au titre d’empereur sous le nom de mon frère, Primus Cælius Commodus Cæsar, et sous ses traits aussi, grâce à l’action combinée de Technologia et du medicus19 Galenus, il ne fut néanmoins pas trop difficile de les faire expulser manu militari grâce au nouveau proconsul de Rhétie20 et au légat de la troisième légion Italica, tous deux amis de feu mon père.
Le soir, Lucia se présente dans ma cubiculum une paire de ciseaux à la main :
— Merci maman, dis-je simplement en la prenant dans mes bras.
Un pli soucieux barre néanmoins son front :
— J’espère que tu ne me fais pas, une nouvelle fois, tourner en bourrique, ma fille ! menace-t-elle en agitant les ciseaux sous mon nez. Je te promets qu’il pourrait t’en cuire…
— Je te promets, quant à moi, que cela va m’aider à aller mieux ; c’est déjà le cas depuis que j’ai pris cette décision, clamé-je en toute sincérité.
— Je te le souhaite de tout mon cœur, dit ma mère adoucie en m’embrassant sur le front.
Elle coupe alors mes cheveux avant de leur appliquer une teinture noire à base de nitrate d’argent et de m’aider à bander mes seins avec des bandes de tissus maintenues par des fibules21. J’enfile la tenue de mon frère que je suis allée chercher plus tôt dans la journée ; Lucia m’observe d’un regard critique :
— C’est troublant, finit-elle par dire. Je ne te connaîtrais pas aussi bien que je m’y laisserais prendre. Tu devrais appliquer un peu de nitrate d’argent22 sur le duvet de tes joues, pour parachever l’illusion.
Je m’observe à mon tour dans le miroir de ma cubiculum : le résultat est vraiment surprenant ; je ne me reconnais pas moi-même. Je n’ai certes pas un air très viril, mais Livio, pour n’évoquer que lui, n’en a pas plus l’air. Je me retiens de justesse de trépigner de joie. J’observe que Lucia arbore à nouveau un air soucieux :
— Qu’y a-t-il ? l’interrogé-je.
— Tu étais une très belle jeune femme, tu es maintenant un très beau jeune homme ; n’oublie pas que certains des loups que tu cherches à fuir s’intéressent tout autant aux jeunes hommes qu’aux jeunes femmes. Prends bien garde à toi et ne te lance pas dans une de ces aventures inconsidérées dont tu as le secret.
Je hoche gravement la tête pour ne pas faire de serment que je sais ne pas vouloir tenir.
— Par ailleurs, mieux vaut que personne, en dehors de nous deux, ne soit informé de ton changement d’apparence : cela pourrait attirer des prédateurs plus pervers encore. Nous dirons à tous que tu es repartie à Buta, auprès de ta sœur, et que j’ai accueilli un membre de la famille de feu mon mari. Il faut donc que nous te trouvions un nouveau nom, de préférence pas trop éloigné de l’actuel, sans non plus l’évoquer complètement…
— Manius ? suggéré-je.
— C’est très bien, opine Lucia : Manius Caelius Cicurinus23 te conviendra parfaitement ; tu porteras ainsi ta douceur androgyne comme un étendard.
Je n’en reviens pas que ma mère se prête d’aussi bonne grâce à mon changement d’apparence. A-t-elle senti que cela avait un réel impact positif sur moi ? Je ne peux m’empêcher de la reprendre dans mes bras :
— Merci maman, tu ne peux pas imaginer à quel point tout cela m’aide à aller mieux.
Elle me rend mon étreinte avec une chaleur telle qu’elle m’en a rarement montré. Je soupçonne que son ancien statut d’esclave a laissé des traces et qu’elle a dû apprendre à refouler ses émotions, qu’elle s’est volontairement mise en retrait pour que nous soyons, dans notre esprit, comme dans celui des gens qui nous entouraient, les filles de notre père avant d’être les siennes, et n’apporter ainsi aucun ombrage sur notre statut de patriciennes romaines. Je sais que Briana était beaucoup plus prête que moi à se rebeller contre ce système stratifié, là où je n’y voyais, quant à moi, que les avantages des patriciens24, sans bien réaliser ce que cela représentait pour le reste de la population, plèbe25, affranchis26 et esclaves. Je ne peux pas même invoquer l’ignorance pour ma défense : tout était là, sous mes yeux ; j’ai juste fait preuve d’une insouciance frivole. Le départ des maîtres du Ludus et l’avènement de Decimus ouvrent une nouvelle ère pour Penn, que j’espère sincèrement être plus égalitaire que ne l’a été Rome.
Après avoir mangé en devisant comme jamais nous ne l’avons fait, nous nous allongeons ensemble, maman et moi, et c’est enlacées que le sommeil nous surprend. Le début de journée suivant se poursuit comme nous avons achevé la veille, avec une complicité et un plaisir partagé. Toutefois l’excitation me gagne à mesure que s’approche l’heure à laquelle je vais pouvoir gagner la popina.
Alors que je franchis le perron de notre domus, je tombe presque nez-à-nez avec Brutus qui vient prendre ses fonctions de garde de nuit. Je marque un temps d’arrêt :
— Je… Je me présente : Manius Caelius Cicurinus. Je suis un neveu de feu le sénateur, débité-je un peu précipitamment.
— Il en sera comme tu le souhaites, domina, est la laconique réponse de notre gigantesque serviteur, laquelle me laisse sans voix.
— Brutus, viens me voir, nous avons à parler, dit alors la voix de ma mère derrière moi.
Je lui adresse un regard chargé de reconnaissance, tandis que je contourne l’affranchi et file sans demander mon reste jusqu’à la popina. Le cœur battant d’appréhension je frappe une nouvelle fois à la porte de l’établissement : le guichet s’ouvre et très rapidement l’huis est déverrouillé. L’intérieur est sombre, ce qui me rassure quelque peu car j’ai d’autant moins de risque d’être démasquée. Il y a là quelques tables autours desquelles des joueurs de dés s’amoncellent, d’autres tablées où l’on refait le monde en vidant des godets, qu’accompagnent ou non quelques prostitués, hommes et femmes. Un escalier monte dans les étages, desquels proviennent des soupirs non équivoques. L’établissement, pour autant que je puisse en juger, se positionne dans une gamme moyenne, entre le lupanar à soldats et la maison de joie huppée ; sa clientèle est composée de sous-officiers ou d’officiers subalternes, de commerçants et d’artisans.
— Qu’est-ce qu’il veut ?
Je sursaute car, prise dans ma contemplation de mon entourage tout nouveau pour moi, je n’ai pas entendu venir celui qui doit être le propriétaire et leno27 du lieu. L’homme est bossu et son œil torve par-dessus un nez crochu. Sa bouche se plisse régulièrement en un rictus déplaisant.
— Du vin…, demandé-je avant de préciser : clairet !
Il ne faudrait pas que je perde le contrôle de mes actes et de mes paroles en ce lieu. Je m’assois à une table libre pour me donner une contenance et éviter d’attirer l’attention. Une courtisane mérétrice28 vient malgré tout s’intéresser à moi dans l’espoir, je le gage, de me soutirer quelques as29 : elle a dû être très jolie il y a quelques années encore, mais son corps s’est alourdi et sa vie de débauche a marqué les traits de son visage. « Tu devrais te montrer plus aimable dans tes jugements, ma petite, me molesté-je intérieurement, tu n’as pas non plus été d’une tempérance admirable… »
— Tu n’es pas familier des lieux, éphèbe inconnu, me dit la lupa30 d’une voix éraillée. Veux-tu que je te prenne en main ?
— Je suis venu pour Livio, dis-je en repoussant sa main qui est partie à la recherche de ma virilité absente.
— Ah, c’est ce genre-là qui t’intéresse ? Livio…, commence-t-elle.
— L’est déjà pris ! complète le bossu d’un ton peu amène et posant assez brutalement une aiguière grossière sur la table crasseuse, ainsi qu’un gobelet à la propreté suspecte.
— Qu’est-ce qu’il lui prend ? demandé-je à la prostituée après que le leno nous eut tourné le dos pour repartir derrière son comptoir.
— Malgré ses airs de brute, Curvus n’aime pas trop qu’on abime la marchandise ; c’est mauvais pour les affaires qu’il dit…
Devant mon air interloqué, la courtisane reprend :
— T’es pas venu pour lui taper dessus ? L’essentiel de sa clientèle vient pourtant pour ça… A croire qu’il aime ça ; un si joli garçon, si ce n’est pas malheureux ! Tiens, voilà son dernier client qui redescend : Vibius Popilius Aculeo, un optio31 de la troisième légion et pas des plus commodes !
De fait, l’homme qui descend l’escalier en se massant les poings tient plus du sanglier que de l’être humain : poilu à outrance, on distingue à peine son front entre ses sourcils épais et sa toison brune et grasse, tandis qu’une barbe fournie mange son visage qui ruisselle de sueur. Ses avant-bras, le dos de ses mains et même ses phalanges sont dotés d’une pilosité abondante. L’air de la popina se charge de tension à mesure de la progression du sous-officier.
— Celui-là, faudrait me payer très cher pour que j’accepte de grimper avec lui. Si tu veux voir Livio, c’est le moment, mais je te préviens qu’il sera pas joli-joli à regarder et pas forcément à même de répondre à tes sollicitations, siffle mon informatrice entre ses dents avant de prendre le large.
Comme je continue à le dévisager avec la fascination que l’on porte à un animal dangereux et particulièrement repoussant, le sous-officier finit par s’en apercevoir et me porte un regard, vide d’intelligence mais chargé d’agressivité :
— Qu’est-ce qu’il a à me reluquer, le freluquet ? Ma tête lui revient pas ?
Je reste pétrifiée et sans voix, comme une souris face à un serpent. J’esquisse un hochement de tête qui n’est ni une approbation, ni une négation et attrape machinalement mon godet, dans l’espoir de pouvoir me dissimuler derrière ; mais c’est peine perdue : d’un coup de poing, l’optio fait sauter de mes mains le gobelet, qui m’atteint en pleine tête.
— Oh, je te parle !
Le silence se fait dans la popina : plus personne ne parle, les regards de tous sont rivés sur nos deux personnes. Je ne sais pas quoi faire pour me sortir de cette situation et je peine à empêcher mes mains de trembler :
— C’est quoi, ton nom, avant que tu puisses plus parler, l’avorton ? demande mon interlocuteur en frappant son poing droit dans la paume de sa main gauche. Quoi ? T’as déjà avalé ta langue ? T’inquiète, elle va pas se sentir seule très longtemps, tes dents vont bientôt suivre le même trajet, ajoute-t-il en éclatant d’un rire gras.
J’ai peur au point que je ne sais pas si je ne vais pas vider ma vessie séance tenante. Je cherche désespérément une issue ou un secours du regard, quand la porte de la popina s’ouvre sur quatre statores32 de la police militaire, matraques au poing, qui encadrent un officier et un homme passablement amoché ; ce dernier désigne alors mon opposant du doigt :
— Ce-ce-ce-c’est lui ! indique-t-il en balbutiant.
— Optio Vibius Popilius Aculeo, dit alors l’officier qui l’accompagne, tu es en état d’arrestation pour voie de fait sur la personne du centurion33 Gnaeus Cornelius Balbus ici présent ; résister à ton arrestation ne ferait qu’aggraver ton cas. Allez-y les gars, conclut-il à l’attention des quatre légionnaires qui l’accompagnent, tous manifestement choisis pour leur large carrure.
Aculeo semble accepter de se rendre sans faire d’histoire, avant d’envoyer son poing au visage du statore le plus proche : le coup ne porte qu’à moitié l’homme ayant anticipé sa réaction. Les trois autres légionnaires usent alors de leurs matraques pour maîtriser le forcené. Je suis partagée pour ma part entre le plaisir de voir la brute se faire démolir le portrait de la même façon qu’il se proposait de le faire avec le mien, et rebutée par la violence des coups qui lui sont portés : l’optio quitte l’auberge inconscient, trainé, plus que porté, par les molosses de la police militaire, une pommette et l’arête du nez brisées, un œil poché et le cuir chevelu pissant le sang.
Tandis que tout le monde regarde le cortège quitter la popina, je grimpe rapidement à l’étage : devant chaque porte un écriteau présente le nom de l’occupant ou de l’occupante, sa nature et ses tarifs. Je finis par trouver la cellule de Livio de laquelle s’échappent des sanglots étouffés. Je rentre doucement dans la chambre, meublée sommairement d’un lit à la paillasse douteuse et d’une table de chevet sur laquelle une chandelle achève de se consumer. L’ancien petit ami de ma sœur, reconnaissable à ses boucles brunes, est recroquevillé en position fœtale face au mur, exposant à mes yeux son dos meurtri de lacérations. Le bras et la cuisse exposés présentent en différents endroits des bleus de teintes variables, trahissant des coups répétés à des dates différentes.
— Livio ? tenté-je en première approche.
— Qui est là ? répond-il en se redressant à demi ; le geste lui arrache une grimace de douleur.
— C’est moi, Numeria, la sœur de Briana, lui dis-je.
Je peux lire dans le regard brillant de larmes qu’il m’adresse un espoir teinté de doute, avant qu’il ne se voile :
— Briana est morte et tu n’es pas sa sœur, dominus. Maintenant sors d’ici, gronde-t-il, qui que tu sois !
— Quoi ? Mais… Oh !
— Sors d’ici ! répète-t-il en se jetant sur moi.
Il m’empoigne et m’éjecte manu militari de la cubiculum ; sa force m’impressionne malgré moi. Je suis tellement hébétée et surprise que je me laisse faire et n’arrive à faire mieux qu’à bredouiller des explications que je ne comprends pas moi-même. Il me projette au sol avec hargne :
— Dégage, j’ai eu ma dose de tarés pour la journée ! conclut-il avant de claquer sa porte.
L’esclandre a attiré Curvus, le propriétaire bossu de la popina, qui me contemple d’un air mauvais :
— T’as entendu ce qu’on t’a dit ? Dégage ! T’es plus le bienvenu ici…
— Mais…
Le leno sort un nerf de bœuf de sa tunique :
— Je te le redirai pas deux fois. Je sais pas quel est ton problème et je m’en cogne, mais si tu dégages pas d’ici par toi-même, je te promets que tu vas le regretter.
Le désespoir me saisit : je vois bien que je ne parviendrai pas à rétablir la situation ; dire que je touchais au but ! Je baisse la tête et contourne le cerbère avant de descendre les escaliers. Pour achever mon humiliation, le silence règne au rez-de-chaussée de l’établissement et tous les regards convergent vers moi. Je me précipite sur la porte que j’ouvre à la volée et cours me perdre dans la nuit. Je ressasse mon échec sur le chemin qui me ramène vers la domus quand un grondement sourd me sort de mes pensées. Les battements de mon cœur s’accélèrent tandis que je tourne sur moi-même pour en localiser la source. J’ai le sentiment que les ténèbres qui m’environnent s’obscurcissent encore. Le grondement s’efface pour laisser place à une respiration haletée dont je ne parviens toujours pas à trouver l’origine. Elle semble tantôt venir de la droite, tantôt de la gauche et maintenant… au-dessus de moi ! Une main s’abat soudain sur mon épaule. Mon cri de panique est étouffé par une main puissante, et je me débats, en vain : la masse musculaire de mon agresseur est impressionnante, mais sans brutalité.
— Il me semblait t’avoir déjà fait remarquer, domina, commence une voix que ma panique m’empêche de reconnaître, que tu étais un peu trop perdue dans tes pensées pour te promener seule la nuit dans ces rues ; une chance que ce soit moi, et non Charron, que tu viennes de croiser…
— Brutus ! m’exclamé-je après qu’il a libéré ma parole. Tu m’as fait une de ces peurs !
— Pour ne rien te cacher, domina, c’était le but de l’exercice. J’aimerais assez que tu cesses de faire montre d’autant d’insouciance, à défaut d’arrêter de te promener seule la nuit.
— Et depuis quand te préoccupes-tu de mon existence ?
— Depuis que je suis payé pour le faire, répond platement le colosse.
— Lucia te paye pour protéger la domus ! répliqué-je à l’étourdie.
— La domus préoccupe bien moins ta mère que l’existence de celles qui y vivent.
Vu sous cet angle-là… Un soupçon m’assaille soudain :
— Tu n’as pas croisé ma route par hasard, n’est-ce pas Brutus ? Tu me suivais.
Le silence du colosse est éloquent. Je crois que je commence à réaliser le souci que je cause à ma mère ; moi et mes lubies… Malheureusement, je ressens toujours le besoin d’aller au bout de la dernière en date : je dois parler à Livio ! Mais Brutus n’a pas tort, je devrais être plus prudente : si je n’en ressens pas le besoin pour moi-même, je devrais y veiller pour ceux qui m’aiment. Alors que nous atteignons la domus, un cri d’agonie retentit dans la ville, suivi du long hurlement de ce qui semble être un loup.
— Rentre, Domina, me dit mon garde du corps dans un frisson.
Après l’avoir remercié de m’avoir ramenée saine et sauve chez moi, je gagne la cubiculum de maman et vais m’allonger à ses côtés.
Je me réveille au son d’éclats de voix joyeux qui contrastent singulièrement avec ce qu’il me reste de mes cauchemars nocturnes. De petits pas hésitants se font entendre dans le couloir avant qu’une petite créature titubante ne fasse son apparition : elle a la taille d’un enfant d’un an mais elle est bien plus poilue et ses oreilles sont un peu trop hautes sur son crâne ; elle dispose surtout d’un appendice caudal qui trahit son géniteur :
— Gaia ? Mais qu’est-ce que tu fais là mon petit cœur ?
