Réparer l'affront - Anaïs Ripoll - E-Book

Réparer l'affront E-Book

Anais Ripoll

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Beschreibung

C'était l'été, on a bien profité, on s'est bien amusés, bonne continuation rentre bien. Il n'a jamais été question d'avenir. Les histoires de vacances, c'est une douce illusion, une fenêtre ouverte sur le champ des possibles qui ne montre que l'idéal : une histoire brève, intense sans place pour les disputes, la médiocrité du quotidien, l'insidieuse routine, le prosaïsme de la vie à deux. J'ai tout gâché par péché d'orgueil, je me suis enfoncée dans l'addiction des illusions que l'on renvoie sur un profil Facebook. Je suis apparue vaine, futile, frivole, joyeuse dans des plaisirs éphémères alors que je mourais à petit feu, attendant d'être sauvée tout en renvoyant l'exact message inverse. Je vais bien, pas besoin de toi. Une histoire d'amour, peut-être. Une histoire d'ego, certainement. Jeanne mettra tout en oeuvre pour retrouver Robin, dix ans après leur idylle dans le Bassin d'Arcachon. Pour le meilleur et pour le pire.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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À Lisa

Et toutes les amies qui m’ont inspiré Elodie

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Page de copyright

Figée, je tends l’oreille. Le bruit terrifiant de la chute s’est tu. Il n’y a plus un son. Seules les cigales tapissent la scène en arrière-plan, régulières et imperturbables. Mais l’affreux rouler-bouler, le cri emplissant le vide, le son de quelque chose qui se déchire, les branches qui cassent, tout cela a cessé.

Je me penche mais j’ai le vertige, le cœur qui bat tellement fort que je n’arrive pas à respirer, ma gorge est serrée, je respire fort, mes épaules se relèvent en cadence, j’essaie de retrouver le contrôle de mon pouls. Je m’approche du rebord, mon pied projette quelques cailloux qui dévalent la pente et se perdent dans des touffes d’herbe sèche.

C’est arrivé tellement vite… C’était un accident…

Le soleil décline, je lève les yeux, cherche du regard un point de repère mais les derniers rayons de lumière m’aveuglent, me contraignent à mettre ma main en visière. Au loin, à Santa Giulia, les touristes photographient les effets oniriques de la « golden hour » sur cette plage de rêve. Je vois le ciel se marbrer de rouge au-dessus des pics rocheux teintés de nuances roses et la mer qui continue son lent va-et-vient, indifférente au sort qui se joue sous mes pieds.

Est-ce que quelqu’un nous a vus ?

Il faut que je parte d’ici, le plus vite possible.

Mon corps est en état de choc et refuse de s’extirper de cette scène de drame. Je dois savoir. Je dois m’approcher du précipice et regarder en face la vérité.

Je peux peut-être encore appeler les secours.

Ce n’est pas extrêmement prétentieux de vouloir devenir une sorte de Dieu ? Décider du sort des gens ?

Je rends ma sentence. Coup de marteau. Je rétablis la peine capitale.

I

Août 2009

Encore une journée d’été qui commence sous un torrent de pluie. Je me demande comment ma mère a pu avoir une si mauvaise idée : acheter cette maison de vacances dans le Bassin d’Arcachon et nous imposer le climat capricieux de l’océan Atlantique alors que l’on vit toute l’année à Paris. Niveau pluviométrie, je pense que j’ai mon compte. À croire que je n’ai pas droit, moi, à un été caniculaire, au doux chant des cigales que je ne connais qu’en rêve, ni à flâner au bord d’une piscine dans un petit short en jean.

- Crois-moi Jeanne ici le temps est très changeant, chantonne ma mère depuis le couloir devant ma chambre. Il tombe une rincée et la minute d’après c’est plein soleil ! Rien à voir avec la pluie monotone incessante de la capitale.

Ça ne fait que trois jours que nous sommes là, je lui laisse le bénéfice du doute. Nonchalamment, je continue de vider ma valise, attrape un pull et l’enfile au passage. Je dispose mes livres de droit sur mon bureau, bien empilés. On se gèle vraiment dans cette bicoque en bois grinçante. Enfin. Il paraît que l’Atlantique a un charme authentique qui vous prend aux tripes au moins autant que ses odeurs d’algues sèches à marée basse. Heureusement Elodie débarque ce soir de la capitale, plus déterminée que jamais à s’amuser comme une folle. J’espère qu’elle ne déchantera pas trop en découvrant le petit port perdu dans lequel ma mère a choisi de nous isoler.

- Tu n’as encore rien vu, claironne ma mère. Les longues plages d’Arcachon, les glaces à l’italienne, les touristes, la grande roue ! Et puis, Cap Ferret tout près Chérie ! Les pinèdes à perte de vue, le sable dans les chaussures, les pistes cyclables ! Si je retrouvais mes vingt ans cet été, crois-moi j’en profiterais !

Ma mère est une éternelle optimiste. C’est une espèce d’artiste à tendance hippie. L’encens qu’elle fait brûler dans toutes les pièces me soulève l’estomac. Enfin, je ne voudrais pas jouer les rabat-joie. Je lui adresse un sourire de façade et augmente le thermostat du radiateur. Je la regarde continuer ses allers-venues, installer nos affaires pour les vacances, zen dans sa tunique large et bariolée de traces de peinture. Quand même, je me demande bien ce que mes parents se sont trouvés à l’époque. Ils sont tellement différents. Tout au moins d’après l’image assez floue que je me fais de mon père et selon les récits brefs et critiques que m’en fait ma mère. Mon père est avocat à Londres. Ils ont divorcé lorsque j’étais toute petite, et la pension alimentaire généreuse qu’il verse à son ex-épouse suffit à l’entretenir pour qu’elle se consacre à ses rêveries d’artiste. Moi, je suis beaucoup plus pragmatique qu’elle. J’étudie le droit et je me destine à une carrière juridique comme ce père que je connais peu mais qui m’inspire autant de rancœur que d’admiration.

Ma mère avait vu juste, la journée nous a réservé des éclaircies inespérées. Nous en avons profité pour randonner dans la réserve naturelle qui entoure la maison. Sur les chemins boueux, parfois sableux, nous nous sommes enfoncées dans la forêt, avons respiré à pleins poumons l’air marin et avons surpris plusieurs espèces d’oiseaux. Je dois reconnaître que cette échappée nature est régénérante. L’année scolaire a été éprouvante. Comme à mon habitude, je me suis investie à corps perdu dans mes études et j’ai validé brillamment cette première année de Master. Au prix du sacrifice de ma vie sociale, certes. Mais je sais ce que je veux.

De retour à la maison je dîne sur le pouce, excitée par l’arrivée imminente d’Elodie. J’enfile un jean bleu, des espadrilles, une marinière et prévois un caraco bleu foncé pour la fin de soirée quand la fraîcheur sera tombée. Je dois récupérer mon amie à la gare d’Arcachon, nous filons participer à une grande soirée organisée sur la plage.

« Tiens, capitaine ! » Ma mère enfonce sur mes longs cheveux ondulés une casquette de marin. C’est le « dress code » de la soirée. La marine. J’avais anticipé l’organisation de cette soirée à thème et acheté une seconde de ces casquettes pour Elodie. J’espère qu’elle est prête ! Ce ne sera certainement pas une de ces soirées parisiennes stupéfiantes dans un endroit branché où les cocktails sont hors de prix, mais toutes les deux réunies on s’amuserait même dans un PMU glauque ou sur une aire d’autoroute.

- Amusez-vous bien ! Conduis prudemment, tu ne connais pas encore les routes ici et…

J’ai déjà claqué la porte d’entrée et je cours vers la Clio rouge. J’actionne les essuie-glaces, quelques gouttes de pluie tombent. Oh non ! S’il vous plaît, faites que le temps fasse une trêve pour une fois que je prévois de décompresser un peu. Je démarre et quitte le jardin, dans le rétroviseur la charmante maison en bois peinte en blanc et aux volets bleus s’éloigne. La gare d’Arcachon est presque à une demi-heure de route, on est décidément vraiment isolées. Je me gare à l’arrêt-minute et fonce dans le hall d’entrée. Le TER vomit une foule de Parisiens, je me hausse sur la pointe des pieds du haut de mon mètre cinquante-huit, on me dépasse et me dévisage avec ma casquette de capitaine de navire sur la tête mais je ne prête attention à personne, trop excitée de repérer Elodie. Une splendide brune perce la foule en courant, non freinée par son décimètre de talons, son gros sac virevoltant sur son dos. Elodie, moulée dans une robe rayée bleu marine et blanc me fonce dessus en poussant des cris hystériques : c’est elle ! Attention, poussez-vous !

- Oh mon Dieu, mais il gèle dans ce pays ! s’écrie Elodie avec effroi en remontant sa veste sur son bustier renversant. Et c’est une Parisienne qui le dit !

Elle éclate de rire et je l’embarque dans la Clio, tout en tentant de la rassurer et de positiver, répétant les paroles de ma mère :

- T’inquiète, c’est hyper changeant le temps ici ! Demain on crèvera de chaud, tu pourrais même attraper un coup de soleil !

Sans transition, Elodie commence à fredonner la chanson de Richard Cocciante, puis s’égosille carrément « J’ai attrapé un coup d’soleil, un coup d’amour, un coup d’je t’aime ! » Je tente de rester concentrée pour trouver une place de parking pas loin du lieu de la fête.

- Bon, ils sont comment les mecs ici ? Demande Elodie en remettant du rouge-à-lèvres sur sa bouche pulpeuse.

- Les quoi ? Je n’ai pas croisé âme qui vive en trois jours ma pauvre.

- Tu veux dire que je ne vivrai pas de passion torride ce week-end ?

- À moins d’un coup de foudre pour le garde-forestier de la réserve naturelle, je crains que non.

On rit. Elle allume une de ces longues cigarettes fines de fumeuse sophistiquée.

- Ce ne seront pas les vacances de l’amour pour toi alors ?

- Les vacances de l’ennui plutôt, dis-je. Mais tu sais, je m’en fiche. J’ai amené mes bouquins de droit, je vais en profiter pour bosser.

Je chasse la fumée par la fenêtre tandis qu’elle embraye :

- Chérie sérieux, sors de ta grotte : ça fait combien de temps que tu n’as pas eu de mec ? Six mois ? Un an ? Fais gaffe, tu vas redevenir vierge ! J’ai lu ça dans un magazine.

- Grotesque !

- Fais comme tu veux, je t’aurais prévenue. Tu t’es épilée le maillot pour l’été au moins ?

Elodie a l’obsession de la pilosité parfaite. À chaque fois qu’elle me voit, elle ne peut pas s’empêcher de me torturer les sourcils à coup de pince à épiler, c’est plus fort qu’elle, le moindre poil qui sort du rang la fait dégainer son arme de torture.

- J’ai vu qu’il y avait cette soirée sur une page Facebook, dis-je. J’espère que ce ne sera pas une fête de ploucs avec trois pelés et un tondu.

J’ouvre la portière, on rassemble nos affaires, elle chausse sa casquette de marin sur sa chevelure lissée impeccable, remonte son bustier sur sa poitrine sensationnelle et nous rejoignons un bar très animé d’où la musique retentit dans tout le quartier. Autour, l’immense plage d’Arcachon se déploie, la grande roue lumineuse tourne au ralenti dans les airs, les couples s’enlacent sur la jetée. La foule s’amasse devant le bar, bière à la main. Une forêt de casquettes de marins s’agite au gré du rythme des baffles et les manches rayées de bleu et blanc s’agitent au-dessus des têtes.

« C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme… »

On se fraye un chemin entre les marinières, jouant des coudes pour accéder au bar. Je lève les yeux sur la décoration. Pour cette soirée thématique, cordages, tableaux de tempêtes en mer, ancres marines et même un gros brochet plantent le cadre de cette première soirée au bord de l’océan Atlantique. Elodie et moi nous penchons pour être entendues du barman et commandons des cocktails rebaptisés pour l’occasion.

- Une « marée noire » et un « mille sabords » !

Je remarque vite que les regards s’attardent sur notre duo complémentaire. Elodie est une brune pulpeuse, complexée par ses quelques kilos en trop qui pourtant ont leur public de connaisseurs. Mais c’est surtout son visage qui attire l’œil : avec ses grands yeux verts aux longs cils, sa bouche superbement dessinée elle ne laisse pas indifférent. D’autant qu’elle passe un certain temps devant la glace pour sublimer ses atouts. Professionnelle du battement de cils, je connais son numéro de biche effarouchée par cœur. En comparaison mon charme est plus discret et ne saute pas aux yeux du tout-un-chacun. Mais mon naturel opère sans besoin d’un petit numéro de démonstration et je suis toujours stupéfaire de constater que j’ai au moins autant de succès, sinon plus, que ma sulfureuse complice.

Rapidement les verres s’enchaînent et l’effet de l’alcool se fait sentir. Euphoriques, nous nous déhanchons dans le bar, au coude-à-coude avec d’autres danseurs. Les bras se lèvent et les bouches chantent en cœur.

« Ô sombres héros de la mer qui ont su traverser les océans du vide… »

L’ambiance change, un rock retentit et sans que je n’aie le temps de réagir, de larges mains entourent ma taille fine. On me fait opérer un demi-tour parfait sur moi-même tandis que je pousse un cri de surprise. Je me retrouve dans les bras d’un garçon en nage dans son t-shirt rayé de marin. Je ne peux détailler son visage qu’il me fait tourner encore et encore, passer sous ses bras, m’enroule contre lui dans un rythme infernal et une osmose incroyable. Nos casquettes tombent. Je pousse de petits cris de surprise et d’épuisement à chaque nouvelle figure, la musique me masque son rire mais je vois à ses yeux et à son grand sourire qu’il s’amuse autant que moi. Il a l’air plutôt bien alcoolisé, joyeux à l’excès. La musique change, on enchaîne sur un zouk, de la pop, tout y passe. Mon incroyable cavalier maîtrise tous les styles et bouge divinement bien, mon corps n’a qu’à épouser le sien et se laisser entraîner par son mouvement. On se rapproche, il pose ses mains sur mes hanches et j’enlace son cou. On se balance doucement, dans notre bulle, nos corps frémissants font connaissance, se découvrent. Il me relève le menton avec sa main, mon cœur s’emballe, il se penche vers moi et crie « Viens on sort respirer ! ».

Nous rejoignons la terrasse qui s’étend sur la plage et l’air frais me surprend agréablement. Je suis écarlate, la sueur et l’air marin font friser et coller mes cheveux sur mon front, je prends conscience que je dois avoir une mine affreuse mais mon cavalier ne semble pas le remarquer.

« Cargo de nuit, trente-cinq jours sans voir la terre, pull rayé, mal rasé, on vient de débarquer… »

Je cherche des yeux Elodie, soudain inquiète, me rappelant que je l’ai abandonnée sur la piste.

- Tu cherches ta copine ?

J’acquiesce, un peu distante, comme si le charme était rompu par cette intimité soudaine, à la lumière des réverbères, la musique en sourdine.

- Elle fume là-bas, regarde. Elle est avec mes potes Pierre et Justin.

Je regarde dans la direction qu’il m’indique et soulagée j’enchaîne un peu brusquement :

- Tu t’appelles comment ?

- Robin.

- Oh ! Et tu voles aux riches pour donner aux pauvres ?

- Très drôle, on ne me l’avait jamais faite. Ne me dis pas que tu t’appelles Marianne ou je t’épouse sur le champ !

- Eh non, moi c’est Jeanne.

- Comme ma grand-mère.

- La mienne m’a toujours dit de me méfier des hommes qui savent danser.

- Je le prends quand même pour un compliment si tu permets.

Il joint ses mains autour de sa cigarette pour l’allumer à l’abri des courants d’air. Je le détaille rapidement, amusée et intriguée, le cœur battant. Mon Dieu qu’il est beau… Dans l’obscurité et les néons de la piste de danse, je n’avais pas pris la mesure de ses traits. D’allure sportive, deux fossettes se creusent quand il rit, un nez très droit, un nez de profil de sculpture grecque. Un regard vif, bien qu’un peu vitrés ce soir par l’alcool, d’épais sourcils, ses cheveux bruns reviennent sur le devant de son front en formant de discrètes boucles. Sa lèvre supérieure est légèrement ourlée et dessine la forme d’un cœur. Il se tourne vers moi et je détourne les yeux immédiatement, me demandant quelle position adopter, sans cigarette ni verre pour me donner une contenance. Il me tend son paquet de cigarettes, j’en prends une pour avoir l’air de garder le contrôle. Il se penche vers moi pour l’allumer, je m’étouffe aussitôt, asphyxiée.

- Pourquoi tu fumes si tu n’aimes pas ça ?

- Si si, j’aime ça, dis-je en me tapant sur la poitrine pour retrouver mon souffle.

- Qu’est-ce que tu fais dans la vie Jeanne ? À part te déguiser en moussaillon et crapoter pour avoir l’air d’une femme fatale.

- J’ai vingt-deux ans et je suis étudiante en droit, dis-je en essayant de rester digne.

À Paris. Je me garde de le préciser. Un instinct bête qui me fait rougir. Je m’empresse de lui renvoyer la question afin d’éviter les précisions géographiques.

- Je suis dresseur de dauphins en milieu sauvage.

- Non, ça c’est ta réponse pour draguer les filles.

- Absolument. Le côté « proche des animaux », ça inspire confiance. Plus sérieusement, j’ai vingt-quatre ans et je travaille avec mon père au parc ostréicole à Gujan-Mestras.

- Tu es ostréiculteur ? Dis-je, surprise.

Il acquiesce et jette son mégot.

- De père en fils. Une malédiction générationnelle. Tu vois que je suis proche des animaux. Mais plus des huîtres que des dauphins.

J’oscille entre le rire et le sérieux :

- Mais l’huître est un produit noble. Un produit gastronomique. Sans parler de la précieuse perle qu’elle peut renfermer !

- Je compte pas plonger mes bras dans les parcs à huîtres toute ma vie, dit-il soudain avec un regain de fierté. Pas envie de sentir le poisson jusqu’à la fin de mes jours.

J’éclate de rire spontanément, touchée par cette confession naïve. Il me dévisage, surpris, et éclate de rire aussi. Soudain il se braque et lève un doigt, tendant l’oreille.

- Le DJ passe « Sous l’océan » de la Petite Sirène ?

- J’ai bien peur que ce soit la chanson du crabe Sébastien, oui.

On rit. Je me fais attaquer par les moustiques, décidément le bord de mer et ce climat ne sont pas faits pour moi. Je claque mon bras pour éviter la piqûre et constate que j’ai déjà la main qui me démange.

- Attends, dit Robin en prenant ma main dans les siennes, j’ai vécu chez des chamanes en Afrique, je sais guérir les piqûres de moustique.

Je souris, charmée par ce grotesque baratin. Il frictionne doucement ma main entre les siennes et y dépose un baiser délicat sans me quitter des yeux. Je soutiens son regard, joueuse.

- Je dois pouvoir faire quelque chose pour celle sur ta bouche…

Il s’approche doucement de moi sans lâcher ma main, mais je détourne lentement le visage juste avant qu’il ne pose ses lèvres sur les miennes. J’éclate d’un rire enfantin, surprise de me voir embarquée avec légèreté dans un petit jeu futile et innocent. Il renonce à son baiser, visiblement excité par ma résistance. Il baisse ma casquette sur mes yeux pour me taquiner, place un bras derrière mes épaules, m’entraîne à l’intérieur pour m’offrir un verre. Il serre la main du serveur, Robin est un local et à l’évidence un habitué du bar. Je constate qu’il a une bonne descente, il continue à commander plusieurs verres. L’heure avance et si je suis pompette, lui est de plus en plus nettement alcoolisé. Nous recommençons à danser, complices et en symbiose totale, étonnés de cette compatibilité qui saute aux yeux. Un petit cercle se forme autour de nous et nous nous retrouvons à faire le show sur My Mind set on you, de George Harrison. Voilà notre heure de gloire arrivée, on s’enlace, on tourne, il me fait sauter, me rattrape dans une énergie folle sous les yeux amusés et envieux de la foule. Quelques-uns applaudissent une fois la chanson finie et je croise le regard d’Elodie, totalement abasourdie. Elle s’approche de nous et me crie à l’oreille :

- Je crois que je ne t’ai jamais vue te lâcher comme ça ! Je savais pas que tu dansais si bien !

- Moi non plus !

- C’est qui ce canon ?

Gênée, je les présente rapidement, Elodie nous quitte avec un clin d’œil, rejoint un garçon qu’elle embrasse à pleine bouche sous mes yeux ahuris. Puis mon regard se pose sur l’horloge vintage du bar : cinq heures du matin ! Il est temps que l’on rentre avant que ma mère ne découvre nos lits vides. Je commence à rassembler mes affaires, Robin me retient par le bras « Je peux te revoir demain ? ». Je sens que je ne peux plus échapper au moment de lui asséner le coup de grâce. Alors, je feins le plus parfait détachement :

- Peut-être. Je ne rentre à Paris que dans trois semaines.

Son visage lumineux et son sourire s’effacent. Un air triste passe dans son regard une seconde puis il enchaîne :

- Je te préviens Jeanne, tu vas me voir tous les jours pendant trois semaines. Je refuse de danser avec une autre partenaire que toi.

Je me réveille, vaseuse, sur les coups de midi. La lumière passe à travers la fenêtre, que caressent quelques branches d’arbres. Je souris, prends le temps de sortir du coma. Mais chaque mouvement me déclenche des maux de tête. Je crois que j’ai trop bu. Ce n’était vraiment pas prudent de prendre la route dans cet état. La soirée me revient en tête, je ne peux empêcher mon sourire de grandir, bien que j’aimerais en ignorer la cause. Mais ce regard ! À la fois profond, déstabilisant, avec une pointe de tristesse. Non, de fierté. Je ne sais pas. Mais qu’est-ce qu’il est beau…

Elodie passe une tête d’épouvantail par la porte de ma chambre. Elle frotte ses yeux collés, répand ses traces de maquillage sur ses joues. Sans rien dire on se dévisage puis on éclate de rire.

- J’ai vomi dans le lit de la chambre d’ami, ça craint ?

- Tu me fatigues déjà Elo, je vais te ramener à la gare.

Elle vient s’asseoir à côté de moi. Comme je lui demande comment s’appelait sa pêche du soir et si elle compte le revoir, elle ouvre des yeux grands comme des soucoupes car à l’évidence, elle l’avait déjà totalement oublié « Thomas ? Ou peut-être Thibaut ». Geste qui signifie qu’il est déjà aux oubliettes.

- Et toi alors ? Tu es sur ton nuage ? Sérieusement, il est canon ton ostréiculteur. Montre son profil Facebook !

Je m’assois en tailleur dans le lit, attrape mon ordinateur portable sur la table de chevet et trouve son profil facilement car il m’a donné son nom. Sa photo s’affiche : en soirée, une bière à la main, ses épaules et sa mâchoire carrées, son sourire franc, ses cheveux indomptés qui reviennent sur le front. Je me mords la lèvre. Elodie, hystérique, me presse de le demander en ami. Je refuse, je parlemente, prétextant une stratégie pour créer de la distance et me faire désirer.

- C’est très important de garder le pouvoir, Elodie. C’est à lui de courir.

Mais elle s’empare de l’ordinateur et clique sur le bouton « Ajouter ». Je pousse un cri d’effroi, l’accable de tous les noms d’oiseaux. Il accepte ma demande, un message s’affiche instantanément :

« Ça y est on est amis, tu vas pouvoir regarder des photos de moi nageant avec des dauphins ou me battant à mains nues avec un requin. Je suis prêt à surmonter le fait que tu t’appelles comme ma Mamie, parce que j’adore ma grand-mère. Alors Jeanne, dis-moi où et à quelle heure on se retrouve ? »

Nous poussons des cris de louves surexcitées et nous roulons sur le lit comme des adolescentes.

Comme je m’impose toujours de garder le contrôle, je laisse Robin mariner encore deux jours, gratifié pour toute réponse d’un « Vu » faussement indifférent. Je profite de la présence d’Elodie, nous lézardons sur la plage, faisons du tourisme en explorant un peu le coin, arpentons les boutiques et passons de longues soirées dans le jardin à se raconter nos vies en buvant du rosé. Mais je dois avouer que durant ces deux jours, mes pensées me ramènent régulièrement à lui. À chaque fois qu’il me traverse l’esprit sans crier gare, mon ventre se noue et je sens monter de petits pics d’adrénaline. Puis je chasse son image. Interdiction de s’emballer. Même s’il est très séduisant, ce genre d’homme est très doué. Elodie, elle, ne cesse de me bassiner avec lui, encore plus excitée par cette rencontre que moi-même.

- Je garde la tête froide, dis-je.

Mais intérieurement je signe un contrat avec moi-même. J’ai envie d’entrer dans la danse, adhérer à ce petit jeu, si bon et si tentant. Mon été s’annonçait tellement fade entre les révisions et les tête-à-tête avec ma mère. Je me laisserais bien aller à un peu de légèreté. Je suis si rarement frivole. Que peut-il m’arriver de grave ? Je me fais le serment de garder le contrôle comme je fais toujours. Ne pas dériver de ma ligne de conduite. Elle est le garant de ma sécurité émotionnelle et ma force. Je vais me distraire un peu et jouer avec lui et quand le temps sera venu, ou qu’il m’aura lassée, je le remercierai sans préavis.

- J’ai un pressentiment Chérie, tu vas vivre un été de rêve. Profite !

Elodie m’enlace et monte dans son train. Seule sur le quai, je sens mon cœur qui accélère, parce que je sais que je ne peux plus reculer, d’ailleurs je ne veux plus repousser le moment de le revoir.

Une heure plus tard, nous sommes à la terrasse d’un bar. Robin a bonne mine, dans sa chemise retroussée aux coudes, ses cheveux bien coiffés, ses yeux vifs et rieurs. Il n’est pas en nage et n’a pas le regard vitré comme le soir de notre rencontre. Je suis soufflée par sa beauté et vraiment, j’essaie de garder mon assurance, ma main enserre mon verre pour ne pas trembler. Je retrouve sa luminosité, sa bonne humeur enchanteresse, ses fossettes à tomber, sa bouche parfaitement dessinée. Il ne cesse de me dévisager, cherche mon regard, se rapproche quand il me parle.

- Ça te plait le coin ?

- Oui, dis-je. C’est joli. Je commence à apprivoiser la météo, aussi. Mais bon, mes cheveux ne sont pas faits pour le climat atlantique. Impossible de les dompter. L’air est tout le temps humide.

- Cette obsession du contrôle, c’est de naissance ?

Je lui jette un petit regard réprobateur et enchaîne, d’un air un peu snob :

- Ça manque un peu de musées, en revanche.

- Attends, ne me dis pas que tu n’as pas encore visité le Musée de l’huître à Gujan-Mestras ?

Je ris. Il ajoute :

- Moi non plus, un comble pour un ostréiculteur.

- J’habite à Paris et je ne suis jamais montée en haut de la Tour Eiffel, dis-je.

- Et alors, tu vis avec tes parents ?

- Ma mère uniquement. Mon père est avocat à Londres.

J’annonce toujours ce que fait mon père avec fierté pour me faire valoir. Bien qu’en réalité, l’envers du décor est moins reluisant. Sans savoir pourquoi, je complète cet aveu :

- En fait je n’ai presque aucun contact avec lui. Seulement quelques virements sur mon compte deux ou trois fois par an.

- Tes études de droit, c’est pour lui faire plaisir ?

Je le dévisage, décontenancée. Je bredouille puis me défends :

- Non… Je compte passer le concours de la magistrature.

- Tu te destines à devenir juge ? Demande-t-il, épaté. Eh bien Jeanne, pour un petit bout de femme de… un mètre cinquante-huit, quarante-huit kilos toute mouillée… Tu es stupéfiante. Jamais vu un tel condensé de caractère dans un si petit gabarit.

Je souris, gênée.

- Mais, reprend-il, intrigué par mon parcours, ce n’est pas extrêmement prétentieux de vouloir devenir une sorte de Dieu ? Décider du sort des gens ? J’imagine pas la responsabilité que ça doit être.

Je me pique :

- Tu as un problème avec les responsabilités ? Pas moi. Je me sens assez mature pour assumer un rôle aussi sérieux.

Il fait un geste qui signifie « D’accord, d’accord ».

- À l’évidence tu sais où tu vas, Jeanne.

- Je ne suis pas psychorigide pour autant. Je sais m’amuser ! dis-je pour reprendre l’avantage.

- Vraiment ?

- Bon en revanche, tu dois savoir que j’attends le mariage.

Il me dévisage avec des yeux écarquillés, incertain de la plaisanterie, et devant sa mine déconfite j’éclate d’un grand rire. Il décrète :

- Bon, si c’est que ça, on se marie tout de suite.

Sous mes yeux pétillants de malice, il prend la paille dans mon verre, l’enroule deux fois et la coince de manière à en faire une bague. Il me la passe au doigt avec délicatesse, je me mords la lèvre et admire ma bague de fiançailles en plastique rose.

- Problème réglé, dit-il en buvant une gorgée de bière, plus joueur que jamais.

- Bon, et toi alors ? dis-je une fois que nous sommes redevenus sérieux.

- Moi je vis et je travaille avec mon père, répond-il avec lassitude. Mais bon… C’est compliqué.

- Pourquoi ?

Il grille une cigarette, cherche à gagner du temps, inhale longuement.

- Ma mère est morte il y a dix ans et mon père se retrouve tout seul. Je me sens un peu obligé de rester et de reprendre son affaire. Pour lui, c’est tout tracé. Mais en fait je rêve que d’une chose, me barrer d’ici.

Il commence à s’agiter, regarde l’heure, secoue sa cigarette au-dessus du cendrier. Je n’ose pas pousser davantage le sujet. Il se lève et me signifie « Viens, on bouge ».

Nous changeons d’adresse et nous retrouvons dans le bar de l’autre soir. L’ambiance est bonne, la musique résonne à fond. Sans se préoccuper des autres, nous nous accoudons au bar et commandons des verres. Très vite, la discussion s’oriente vers des sujets beaucoup plus légers, on se taquine, Robin est tactile, ne cesse de se pencher à mon oreille, de me faire rire. On se retrouve sur la piste déserte, l’essentiel des clients étant assis en terrasse. Comme si on était seuls au monde, on se met à danser, confirmant la symbiose parfaite qui nous avait frappés lors de notre rencontre. Les tubes de l’été s’enchaînent et je vais demander au serveur de passer « My mind set on you » de George Harrison. C’est officiellement en train de devenir notre chanson.

La soirée s’étire et Robin propose de me raccompagner. Même s’il a encore anormalement bu, j’accepte, trop contente de prolonger le moment avec lui. Je grimpe dans son pick-up. Il démarre en vrombissant et je me laisse embarquer. Dans la voiture on ne parle pas, mais on sourit tous les deux. Je passe mon pouce sur mon alliance en plastique et je savoure ce moment partagé avec lui, dans le silence et l’intimité de l’habitacle. Une espèce de flottement règne, le moment gênant de l’aurevoir arrive. Est-ce qu’il va le faire ? Avant que je descende, il pose sa main sur mon bras, se penche et m’embrasse. Ce baiser est bon. Et long. Je m’abandonne totalement à ce délice. Nos langues se découvrent et se caressent doucement, je passe ma main derrière sa tête et dans ses cheveux. Je ne sais pas combien de temps on reste là car je n’arrive pas à descendre de la voiture. Je finis par le laisser à regret.

- Je ne travaille pas demain, lance-t-il avant que je ne ferme la portière. Tu as le pied marin, ou tu n’en as que la casquette ?

Nous embarquons sur la pinasse, puisque c’est ainsi que les petits bateaux à moteur se nomment ici, dans le Bassin d’Arcachon. Le soleil est éclatant et quand j’arrive au port, je ne manque pas d’apercevoir Robin qui prépare notre départ, debout sur son bateau, vêtu d’un short et d’un t-shirt, une casquette vissée sur les cheveux. Il me repère et m’adresse un grand sourire, me tend la main pour que je monte à bord, l’embarcation bouge un peu, il me retient, m’embrasse et m’indique où m’asseoir. Ça y est on quitte le port et je me sens vraiment en vacances. Je ne vois pas ses yeux derrière ses lunettes de soleil, mais sa bonne humeur est communicatrice et son sourire ne diminue pas au long de la traversée.

Robin me montre plusieurs ports du Bassin, m’explique des choses sur leur histoire, sur la culture locale. Je l’écoute, enchantée, tout en enregistrant au maximum les paysages et les sensations. « Cap sur l’île aux Oiseaux ». Il vire de bord. L’île est enchanteresse, très sauvage. À marée haute, elle ne fait que trois kilomètres carré. Sa nature préservée est un havre de paix et de conservation de nombreuses espèces d’oiseaux. Nous la contournons et je prends en photo les fameuses « cabanes tchanquées » typiques de cette île, que j’avais vues sur un prospectus chez ma mère. Robin coupe le moteur.

- Ce sont les ostréiculteurs à la fin du dix-neuvième siècle qui ont construit ces maisons perchées sur pilotis. Ça leur servait à surveiller leurs parcs à huîtres sans être tributaires des marées.

J’acquiesce silencieusement, perdue dans la contemplation de ce site exceptionnel. La mer scintille comme un miroir, aveuglante de lumière. Je m’affaisse un peu plus dans la pinasse, cherchant une position confortable pour profiter pleinement du moment. Des oiseaux superbes volent au-dessus de nous, je les observe une main en visière sur le front. J’entends le bruit festif d’un bouchon que l’on fait sauter. Robin me sert un verre de rosé. Il se décapsule une bière et vient se poser à côté de moi. « Santé ».

Nous changeons de spot un peu plus tard pour échapper aux bateaux touristiques. Robin navigue un moment et coupe le moteur cette fois face aux dunes du Pilat. Je reste ensorcelée par la beauté de ce site naturel. Le soleil commence à décliner et nous savourons notre apéritif, assis côte à côte. L’heure qui s’écoule fait onduler les variations de couleur et de lumière sur les vallons de sable. Robin passe un bras autour de mes épaules et m’embrasse. Nous ne sommes pas des mieux installés dans cette pinasse malgré son charme indéniable, j’ai mal au dos, mais rien ne nous distrait de notre moment de délice. Il fait des pauses, me regarde, scrute le moindre détail de mon visage, passe sa main dans mes cheveux, recommence à m’embrasser, me serre dans ses bras. Je suis au paradis. Je commence à ressentir les premières gouttes de pluie, qui me tombent sur le front. Le ciel se voile d’un coup, chargé de nuages menaçants. La chair de poule parcourt mes jambes nues sous mon short. Le capitaine se redresse : « Ça se gâte, ça va péter ». Et voilà, l’océan nous joue encore la comédie de la météo imprévisible. C’est la canicule et l’instant d’après la rincée. Parfois, l’averse ne dure que quelques minutes, le temps de vous tremper jusqu’à la moelle épinière et le soleil réapparaît dans toute sa force, content de sa plaisanterie. Mais là, le vent se lève, mes cheveux me fouettent le visage.

- C’est venté par là, m’explique Robin. C’est ce qui fait se déplacer la dune de plusieurs mètres par an. Avec le banc d’Anguin juste en face, c’est grâce au vent que la dune du Pilat s’est formée.

Je me cramponne au rebord du bateau, pas très rassurée. « Allez, on rentre ». Robin n’est pas inquiet, il a l’habitude. Nous traçons à travers la mer de plus en plus agitée et au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la dune, le vent cale mais la pluie redouble d’intensité. À tel point que lorsque nous atteignons le port le ciel est si noir qu’il fait presque nuit. J’ai enfilé le pull qu’il m’a prêté mais suis trempée jusqu’aux os. Mon maquillage a coulé, mes cheveux sont plaqués sur mon cou et mes épaules. Robin attache en vitesse la pinasse, attrape ma main pour m’aider à sortir et nous courons jusqu’à son pick-up. Il démarre en s’excusant de l’issue de la promenade mais je souris, aux anges. J’aimerais le remercier, lui dire que c’était magique. Mais les mots ne viennent pas. Ce serait comme un aveu de faiblesse, montrer une faille et donner la possibilité à l’autre de s’y engouffrer.

Je le regarde conduire, concentré sur la route. Je n’ai pas du tout envie de le quitter. Sans se concerter on roule en silence jusque chez lui pour s’abriter le temps que l’orage soit passé. Car le ciel est à présent déchaîné, les cimes des arbres de la pinède en bord de route dansent frénétiquement, les essuie-glaces balaient de toutes leurs forces et les éclairs illuminent l’obscurité tombante. Je suis un peu stressée et ne parle pas jusqu’à ce qu’il se gare devant la maison de son père, une jolie maison aux murs bleu ciel et aux volets bleu vif. Il m’indique du doigt une annexe en bois construite dans le grand arbre à côté de la maison. Nous sortons du véhicule et courons jusqu’à la cabane. Quand j’entre, je trouve la chambre simplement mais intelligemment aménagée, avec un charme fou. Je suis dans la chambre de Robin. Me voilà dans son petit univers. Il m’indique la salle de bain pour que je puisse me sécher. Sur la table de nuit, je remarque un magazine masculin. Je le prends, amusée :

- « Dix astuces pour séduire cet été ? » Non vraiment, je me suis fait avoir grâce à un magazine à trois euros ?

- Un bon investissement, reconnaît-il.

- « Test : Quelle bête de sexe êtes-vous ? »

Je le dévisage, joueuse :

- Et donc ?

Il rougit et passe sa main dans ses cheveux :

- Je suis un poulpe. Ouais, un désastre. Mais c’est des conneries ces trucs.

Je retiens un rire dévorant, trop attendrie par son malaise évident. La tension est à son comble. Nous sommes là, face à face, nos t-shirts mouillés collés à la peau.

- Je peux te prêter des vêtements secs, dit-il en passant une main sur sa nuque en signe de réflexion. Enfin, un t-shirt dans lequel tu rentreras trois fois et un caleçon qui te fera un short ?

Je rougis à l’idée de me retrouver ridiculement attifée, pas à mon avantage du tout. Mais après tout quelle importance ? Je suis en train d’attraper froid, grelottante dans des vêtements trempés. Je prends une douche chaude et relaxante et enfile les vêtements de secours déposés par Robin. Je sors de la salle de bains, un peu honteuse, mais il a la politesse de réprimer un sourire et me tends une tasse d’eau fumante.

- Un thé pour te réchauffer, par cette belle soirée de novembre.