Tant que le jour se lèvera - Anaïs Ripoll - E-Book

Tant que le jour se lèvera E-Book

Anais Ripoll

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Beschreibung

2022, un virus international contraint la population à se confiner. C'est l'histoire de Jules et Faustine. L'histoire d'un couple qui traverse cette épreuve dans leur appartement toulousain, entre doutes, regain, espoir et désespoir. Jusqu'à ce que finalement, la survie dans ces conditions devienne impossible, et qu'ils décident de fuir la ville laissée à l'abandon. Commence alors une possible rédemption, une nouvelle vie au creux de la nature, au coeur des Pyrénées. Entre autonomie, travail de la Terre, révélation mystique, il va falloir reconstruire l'avenir différemment et ne jamais cesser d'espérer, tant que le jour se lèvera.

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Seitenzahl: 165

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Tant que le jour se lèvera

Pages de titreAnaïs RipollPARTIE IPARTIE IIPARTIE IIIPage de copyright

Tant que le jour se lèvera

Anaïs Ripoll

Tant que le jour se lèvera

Roman

©2020, Anaïs Ripoll

Édition : BoD - Books on Demand,

12/14 rond-point des Champs-Élysées, 75008 Paris, France Impression : BoD - Books on Demand, Norderstedt, Allemagne

ISBN : 9782322210732

Dépôt Légal : Avril 2020

Couverture : Google Images photo libre de droit

PARTIE I

L'effondrement

LORSQUE la crise nous sembla assez grave pour justifier notre fuite, Jules et moi décidâmes qu'il était temps de quitter la ville pour nous réfugier dans le chalet que nous avions acheté un an plus tôt dans les Pyrénées.

Quitter Toulouse, notre bel appartement typique de la Ville Rose, avec son mur en briques dans le salon, nos amis, notre travail, notre vie en somme, fut un déchirement et un soulagement à la fois. Nous n'étions plus en sécurité en ville. Je balayai du regard une dernière fois la grande pièce à vivre baignée de la lumière du sud : je dis adieu intérieurement aux toiles que j'avais peinte et qui ornaient les murs, aux meubles acquis à rude épreuve en salle des ventes. J'abandonnai silencieusement mon atelier et tout ce qui m'était familier. Jules me promit d'embarquer l'un des chevalets, des toiles vierges et des palettes : là où on allait, nous aurions du temps. Beaucoup de temps. Jules était pressant, chacun de ses gestes allait droit à l'essentiel : sans sentiment, il décidait ce qui était nécessaire à notre prochaine vie, ce qui rentrerait dans la voiture, de ce qui n'était pas utile.

Je sentis néanmoins qu'il souffrait lui aussi de l'abandon de notre vie matérialiste, lorsqu'il s'immobilisa devant son meuble à vinyles de style vintage : il abandonnait sa précieuse collection mélomane de jazz électronique, de musiques du monde auxquelles il m'avait initiée avec engouement. Une vie sans musique. Nous partions vers le silence à perpétuité.

Nous prîmes sous le bras tout ce que nous pouvions encore, et nous descendîmes rejoindre la voiture garée devant l'immeuble. Emmitouflés jusqu'au nez malgré la chaleur alarmante de ce début d'automne, notre masque anti-bactérien sur le visage, nous ouvrîmes la voiture blindée de sacs et nous prîmes la route, sans dire un mot.

C'est ainsi que nous nous sommes installés dans cette nouvelle vie d'où j'écris pour tuer le temps, une vie recluse, cachée, une vie de fuyards. Nous ne fuyons ni la police ni un quelconque ennemi. Nous fuyons la pandémie qui a, selon les derniers chiffres (qui se sont rapidement faits de plus en plus rares, comme s'ils étaient devenus obscènes), décimé une bonne partie de la population. En fait, nous n'avions plus accès aux informations depuis longtemps. La connexion internet ne fonctionnait plus que sporadiquement, et la plupart des sites étaient inaccessibles ou non actualisés depuis des semaines. Que se passait-il ? Que nous cachait-on ? La situation était-elle aussi grave qu'elle n'y paraissait ?

Nous comprîmes qu'elle l'était plusieurs mois avant, quand notre quartier populaire de Saint-Cyprien, la rive gauche bo-bo de Toulouse, commença à sérieusement se vider de toute fréquentation. Nous apprîmes que nos voisins d'en-dessous étaient décédés chez eux, faute de place disponible dans les hôpitaux de Toulouse. On y mourrait même dans les salles d'attente et les couloirs. C'est ce que me rapporta la fille du deuxième étage, infirmière au centre hospitalier de Purpan, que je ne croisai jamais plus.

La quarantaine avait été décrétée beaucoup trop tard, c'est que ce que scandaient les uns et les autres. Déjà deux mois que ce virus était apparu en Asie et avaient été ramené par bateaux en Europe. Les quelques premiers cas isolés en France n'avaient pas alerté au point de fermer nos frontières aux vols et navires en provenance du continent oriental, et maintenant, on en était là. Six mois après l'apparition du virus, la France était en quarantaine. Tous ses commerces étaient fermés. Plus personne dans les rues.

Nous vécûmes accrochés aux informations pendant des semaines, sans sortir de chez nous, suivant le bilan quotidien avec anxiété. Quand allions-nous atteindre le pic de l'épidémie, pour enfin amorcer la descente ? Aucune amélioration ne s'annonçait jamais. Un jour, alors que nous étions confinés à domicile depuis six longs mois, la télévision ne s'alluma plus. Ni chez nous, ni chez personne.

- Ça marche, chez vous ? Cria un jour Paul, le locataire d'en-dessous, par la fenêtre.

- Non, ça a l'air d'être général, avait répondu Jules penché par-dessus le balcon.

Nous espérions une panne temporaire. Mais ça ne fonctionna jamais plus.

Nous avions la possibilité, presque la chance, de saisir ce silence au vol et décider de vivre gaiement dans le déni. Je dois avouer que le silence de la télévision fut une libération. On m'avait enlevé la responsabilité et l'angoisse permanente de me tenir informée, d'attendre, comme en 45, l'annonce officielle de la Libération. On m'avait enlevée l'information martelante, incomplète et en boucle, du nombre de morts répertoriés. J'étais libérée de ce bilan matinal morbide. J'avais le désir égoïste de ne plus rien savoir. Je fus saisie d'une envie de me jeter au dehors, de flâner sur les boulevards, d'entrer dans une boutique, acheter une robe parfaitement inutile, prendre un café en terrasse et rentrer embrasser Jules, qui m'aurait manqué durant tout ce temps séparés. Mais cette légèreté était impossible, toute forme de vie sociale et commerciale ayant été prohibée.

En ce début d'automne, la situation était devenue critique. La télévision ne fonctionnait plus depuis des mois, internet nous gratifiait d'une connexion tous les dix jours. Il fallait pourtant bien que l'on sache ce qu'il se passait. Les grandes fenêtres de notre salon donnaient sur l'un des derniers jardins historiques du quartier, et, au loin, sur quelques immeubles dont les volets ne s'ouvraient plus. De notre tour de guet, aucune information ne pouvait nous parvenir.

- On n'a plus le choix, je dois aller voir, décréta Jules.

Nous parlâmes encore longuement de la pertinence et la légitimité de cette sortie. Au vu du danger que cela représentait, nous dûmes débattre presque trois heures.

- Je dois aller aux nouvelles. Trouver quelqu'un qui sait quelque chose. Et de la nourriture, aussi. Les réserves diminuent.

- Tu sais que les magasins sont vides depuis longtemps, Jules. C'est une sortie vouée à l'échec.

- Faustine, il va falloir prendre une décision. Si la ville est inhabitable, nous allons devoir partir.

Je savais qu'il avait raison. Il fallait être fixé. Il s'habilla lourdement, avec précaution, enfila des gants de latex et positionna son masque chirurgical. Il ouvrit la porte et disparut hors de ma vue.

Je restai des heures prostrée, dans l'attente du moindre bruit dans les escaliers qui indiquerait son retour. Le temps me parut encore plus long que d'ordinaire, bien que la relativité de la perception du temps ait pris tout son sens depuis un semestre que j'étais cloîtrée à l'intérieur. Je ne pus rien faire d'autre que rester assise sur le beau tapis du salon, à me tortiller les mains. La nuit commençait à tomber. Je me saisis de l'ordinateur portable et tentai une énième connexion à internet. Le même message d'erreur m'agressait à chaque tentative.

J'avais fini par m'endormir sur le canapé. Tard dans la nuit, on frappa enfin à la porte. Après avoir vérifié que c'était Jules, je tournai le verrou. Nous connaissions les consignes et nous étions mis d'accord : pendant soixante-douze heures a minima, nous devions rester au moins à un mètre l'un de l'autre, le temps de l'incubation éventuelle. Jules avait pris un risque, je devais rester à une certaine distance de sécurité.

Je m'aperçus immédiatement qu'il était blême. Il me parut très faible. Je paniquai, le pressai d'entrer et de se débarrasser de son attirail. Il s'assit sur une chaise dans le salon et resta silencieux, fixant un point invisible sur la table. Je n'osai rompre le silence, comme si j'allais interrompre un deuil ou une méditation. Mais j'étais de plus en plus inquiète de son état second, et j'étais avide de nouvelles du monde extérieur. 

- Alors ...?

Il leva les yeux vers moi mais, comme si ma vision n'était pas soutenable, ou comme si la vérité n'était pas entendable, il baissa à nouveau le menton et secoua la tête en soupirant de plus en plus fort. Il voulait me parler, mais n'y arrivait pas. Le pire me passa en tête, même si je ne savais pas exactement ce à quoi pouvait ressembler le pire. Enfin, il respira profondément et dit d'une voix tremblante :

- Demain on prend la route, on part au chalet.

Je compris qu'il n'était pas en mesure d'en dire davantage et respectai son malaise, ou sa pudeur, même si je lui en voulus intérieurement. J'avais besoin de savoir, j'étais en mesure d'entendre. Il dormit sur le canapé par précaution. Seule dans notre grand lit, je me retournai sans cesse et ne fermai pas l’œil de la nuit.

Le confinement avait été la dernière étape officielle, la dernière consigne donnée par le gouvernement, plusieurs mois après les premiers cas. Je me rappelle très bien que, lorsque l'on a entendu parler pour la première fois du virus, la plupart des gens, dont moi-même, était sceptique. Nous étions agacés par ce début de psychose. Les hôpitaux victimes de vol de masques, les pharmacies en rupture de gel hydroalcoolique, me paraissaient une aberration et un tour facétieux de l'esprit de certaines personnes crédules. Je me disais que la bêtise humaine, que l'instinct de survie motivé par la peur, était sans limite. C'était comme faire une étude sociologique et découvrir un aspect de notre condition humaine à l'état brut. Comme de très nombreuses personnes, et surtout les jeunes, je ne me sentais pas concernée par tout ce remue-ménage, et continuais à sortir.

D'autant que je commençais enfin à me faire une petite notoriété locale et que la Galerie 31 vendait de mieux en mieux les toiles que j'avais déposées. Gina, la galeriste, m'avait appelée alors que j'étais en chemin vers l'Atelier. C'était une quadragénaire dynamique, aux cheveux teints presque en rouge, que le cliquetis des bijoux fantaisie qu'elle portait aux poignets et aux oreilles précédait toujours. Nous avions eu un coup de cœur amical et professionnel l'une pour l'autre, et elle soutenait mon travail bec et ongles.

- Faustine, tu ne devineras jamais ! Un collectionneur de Hong-Kong adore ta série sur les portraits. Il doit venir en déplacement en France le mois prochain et va certainement passer à la galerie. Il souhaiterait rencontrer l'artiste qui a réalisé ces "portraits d'une expressivité et d'une intensité de fauve"!

Je poussai un cri de joie en pleine rue, raccrochai pour appeler immédiatement Jules et lui annoncer la bonne nouvelle. Un début de carrière à l'internationale, voilà ce qu'il me manquait, voilà la prochaine étape à franchir ! C'était une nouvelle folle.

J'avais déjà fait un vernissage de mes toiles à Paris trois mois plus tôt, grâce à ma meilleure amie Victoria qui était avocate dans la capitale. Elle avait un réseau important et m'avait mise en relation avec la Galerie Perreau, l'une des plus importantes à Saint-Germain-des-Prés. Georges Perreau avait adoré mon travail et le vernissage avait été un franc succès.

J'avais trente ans, j'avais fait des études d'histoire de l'art à l'École du Louvre puis les Beaux-Arts à Paris. C'était "nos années folles", comme on aimait se les rappeler avec Vic.

- Tu es mon étoile chérie ! Ton nom sera dans les livres à côté des Van Gogh et Picasso ! Je n'ai jamais cessé de croire en toi ! Si tu as le moindre litige au sujet de tes droits d'auteur, tu peux compter sur moi pour traîner tes adversaires en justice !

Elle m'avait serré l'épaule jusqu'à me la comprimer, folle d'excitation au milieu de la foule huppée du vernissage. Elle entrechoqua nos flûtes de champagne avant de m'entraîner vers une énième connaissance à me présenter.

Je souris en repensant à son enthousiasme, tout en me dirigeant vers l'Atelier. C'était un vaste duplex lumineux dans une ancienne toulousaine, dont je louais la superficie conjointement avec trois autres artistes. Nous partagions une certaine émulation, faisions souvent des pauses pour se montrer notre travail et échanger nos conseils techniques ou nos visions personnelles de l'oeuvre. Parmi mes compagnons de travail, il y avait Gala, une Catalane qui me fascinait avec son travail de la glaise. J'aimais la rejoindre dans son espace de l'atelier où elle travaillait la terre cuite, son tablier et ses bras souillés de couleurs m'étaient familiers, j' aimais l'odeur de la céramique. Je fixais longuement ses longs doigts fins qui modelaient des formes, donnaient vie à la matière, en faisaient émerger l'essence. Elle me parlait souvent de la Catalogne, ses plages, sa famille.

Un jour que nous comparions nos portraits, elle sculptés, les miens peints, et que nous réfléchissions au rendu plus fidèle de la carnation et comment rendre l'illusion du volume, mon téléphone sonna. C'était Gina, ma galeriste.

- Faust, c'est la cata, il y a des rumeurs de fermeture de tous les lieux publics non essentiels, à cause de ce fichu virus !

- Ah ? Mais tu crois que tu pourras toujours recevoir le collectionneur de Hong-Kong même si la galerie ferme ?

- Oui bien sûr, nous maintiendrons le rendez-vous. Quelle plaie je te jure, on prend des mesures vraiment trop restrictives. Dès que je connais la date, je te préviens !

Très vite, la rumeur se confirma et le gouvernement annonça la fermeture des écoles, collèges, lycées, universités, bars, restaurants, musées et bibliothèques. Gala et moi trouvâmes l'entrée close du Musée des Augustins, alors que nous voulions visiter le département des sculptures ensemble. Je rentrai chez moi dépitée, un sentiment inédit d'angoisse depuis le début de cette épidémie. Les lieux culturels étaient évidemment considérés comme non essentiels. Comme dans un État totalitaire où la réflexion, la liberté de pensée et l'imagination n'étaient plus permis, je vécus cette fermeture comme un message personnel.Ce que je fais ne sert à rien. Cette phrase me mina le moral. Jules s'aperçut de ma mine défaite et me força à en parler. L'écouter me fit du bien, comme toujours, et je relativisai à nouveau.

- Tu peux continuer à peindre ici, conclut-il, dans ton atelier à la maison, même s'il est plus petit. Tes œuvres seront exposées quand tout ça sera fini. Ne t'inquiète pas. Moi par contre, je suis en télétravail à partir de demain, maugréa Jules.

Jules était designer industriel, il travaillait dans une boîte qui concevait des éclairages écologiques. Il dessinait des luminaires intelligents, la lumière du monde de demain. Il alliait la créativité à l'ingéniosité, l'esthétique épurée de la forme, à l'utilité technique et pratique. Il aimait beaucoup son travail et ses collègues. Nous nous étions rencontrés au vernissage d'un designer à Paris, alors que j'étais étudiante aux Beaux-Arts. Jules était étudiant à Bordeaux, d'où il est originaire. C'était un ami de Victoria qui l'avait ramené à ce vernissage, à l'initiative de ma meilleure amie.

- J'ai un ami d'ami à te présenter, crois-moi, ça va matcher !

J'avais roulé les yeux au ciel, pas convaincue du tout par ce mode de rencontre par l'entremise d'une marieuse du dimanche. Mais dès que j'avais vu Jules avancer vers nous, j'étais devenue muette, aussi bête et inutile qu'un manche à balai. Victoria m'avait asséné quelques coups dans les côtes visant à réveiller ma répartie. Jules avait ri en découvrant le coup monté de cette rencontre.

- Elle peut être beaucoup plus intelligente qu'elle n'y paraît, assura Victoria en se forçant à rire, alors que je la maudissais intérieurement.

Jules avait gardé les mains dans ses poches durant la visite de l'exposition, traînant un peu les pieds, y mettant peu du sien pour alimenter les messes basses de Victoria et son ami. Tous deux observaient notre timide manège sans aucune discrétion.

D'un coup, il avait pilé devant un fauteuil design et m'avait regardée droit dans les yeux :

- J'étouffe ici, viens on va boire un verre.

Il avait pris ma main et, décontenancée, j'avais haussé les épaules en direction de Victoria pour lui indiquer que je m'échappais. Elle avait levé le pouce en un geste glorieux.

Quelques jours seulement après l'annonce de la fermeture de ces lieux publics et loisirs non essentiels, les mesures de sécurité montèrent d'un cran. Cette fois, c'était le confinement général qui était ordonné. Nous ne pouvions plus quitter notre domicile, sauf pour faire nos courses alimentaires ou aller à la pharmacie.

Cet événement signa la prise de conscience générale. Le gouvernement assurait qu'au bout de quarante-cinq jours de confinement, si chacun respectait les consignes et restait parfaitement isolé, nous viendrions à bout de la dissémination du virus. La vie pourrait reprendre son cours normal.

Gina m'annonça que les vols en provenance d'Asie n'étaient plus admis sur le territoire Français. Notre collectionneur ne pourrait plus venir de Hong Kong. Je mis plusieurs jours à digérer la nouvelle. J'essayais de penser à tous ces travailleurs indépendants, à ces petites entreprises qui allaient souffrir lourdement des conséquences économiques et financières de la crise. Je relativisai à nouveau. Je n'étais pas la plus à plaindre. Ou du moins, je partageais cette même angoisse économique avec des millions de gens.

Je ne pus plus mettre un pied à l'Atelier. Gala me téléphona pour me dire au revoir : elle partait en confinement dans sa famille en Catalogne, une région très durement touchée par le virus. Elle ne voulait pas rester seule chez elle ici en France. Je lui souhaitai bon courage et lui demandai de revenir vite, pour que nos échanges passionnants puissent reprendre. Ils m'aidaient dans mon processus de création, me stimulaient. Elle me promit de revenir dès la fin de la crise.

De très longues journées commencèrent dans notre appartement toulousain. Les premiers jours, Jules put continuer à travailler à distance. Il était souvent en conférence téléphonique et dessinait sur son logiciel informatique. Pour ma part, je vécus initialement l'expérience comme une chance d'accorder enfin un peu de temps à ma vie domestique. Je fis un grand ménage de fond en comble, vidai les placards de la cuisine pour tout remettre en place, jetai ce qui était périmé, frottai l'intégralité de l'appartement, lavai le sol et les vitres. Je triai du linge, rangeai notre trousse de médicaments méthodiquement. Je me disais : quand tout reprendra, on sera prêts. Je m'endormais avec la satisfaction du travail bien fait et d'une journée productive.

Dans un second temps, je mis de l'ordre dans mon atelier, fit l'inventaire du matériel à ma disposition, couleurs, colle de peau de poisson, résine, huiles, pinceaux de tailles différentes, toiles vierges, carnets de dessin. J'avais largement de quoi tenir un siège et créer durant plusieurs mois. Ce constat m'enthousiasma.

Enfin, je sortis mes paperasses, et me contraignis de faire ce que j'avais repoussé le plus longtemps possible : des papiers en attente, des formalités administratives. Je jetai d'anciens papiers inutiles et classai soigneusement ceux que j'avais traités.

Mais rapidement, mon énergie diminua, faute de nouvelles activités productives. Je commençai à tourner en rond, incapable de fixer ma concentration sur mon travail. Ma palette et ma toile restaient vierges. Je soupirais, m'étirais, traînais en pantoufles. Je grignotais des biscuits en cachette de Jules, qui m'exhortais à ne pas gaspiller nos réserves. Je barrais chaque nouvelle journée passée sur un calendrier cartonné. Le confinement devrait prendre fin dans moins d'un mois.

- Faustine, tu veux pas arrêter de tourner en rond comme un lion en cage ? Ça m'empêche vraiment de me concentrer. S'il te plaît, trouve-toi une occupation. Tu ne veux pas faire un peu d'exercice ? On a un tapis de gym sous le lit.

Je pris très mal cette remarque qui visait à me tenir tranquille comme une enfant. Comme je m'ennuyais mais que je n'avais aucune envie d'étirer mes jambes ou m'imposer des douleurs abdominales, je passais beaucoup de temps au téléphone avec mes copines. Je fis le tour de mon répertoire, pris des nouvelles d'anciennes collègues de mes années étudiantes, et raccrochai, ravie de cette vie sociale par ondes satellitaires.

Victoria, notamment, désespérait et me harcelait d'appels pour tuer le temps. Elle qui vivait toujours une vie trépidante dans la capitale, qui n'était véritablement jamais chez elle un soir par semaine, vivait la situation comme une punition insupportable. La juriste passionnée qu'elle était ne tarissait pas d'expressions dramatiques : "C'est une peine de prison avec sursis !". Elle me racontait que Paris, par sa fenêtre, était terrifiant. Elle retrouvait cette même sensation de peur sur la ville qui avait suivi les attentats terroristes du Bataclan. Seuls les gyrophares des ambulances perçaient le silence de plomb. Les voitures de police balisaient les arrondissements, et sommaient les promeneurs imprudents, via mégaphone, de rentrer immédiatement chez eux.

- Je n'en pouvais plus, Faust, j'allais péter un plomb. J'ai voulu sortir de chez moi pour récupérer un dossier au cab', mais je me suis prise une amende par la police municipale. Je te jure qu'ils m'ont entendu ! Ils ne sont pas prêts de m'oublier. Bref, il faut que tout ce cirque s'arrête au plus vite, je ne peux pas survivre sans vie sociale. Toutes les associations dans lesquelles je milite sont à l'arrêt, Accusés Sans Défense, Enfants du Yémen et Monde sans Glyphosate. Faust, franchement, certains combats sont bien plus graves que ce virus et surtout beaucoup plus long-termistes. Nous ne devons pas oublier que le virus et ses quelques milliers de morts n'est rien à côté de la menace du dérèglement climatique, qui lui nous concerne tous.

- Vic, sois raisonnable et calme-toi. Ces combats légitimes ne sont pas oubliés, ils sont temporairement suspendus le temps de contenir la crise sanitaire. Pourquoi tu n'entamerais pas cette longue liste de livres et de films en retard ? J'ai des tas de romans à te recommander, tu vas enfin t'accorder du temps à toi et toi seule. Chouchoute-toi, prends des bains, bouquine, sirote un verre de blanc en te faisant les ongles.

Je faisais des recommandations pour garder le moral, mais je n'avais aucune envie de mettre en application ces suggestions. Je me laissais totalement aller, m'enfonçant un peu plus dans l'ennui.