Revoir les oiseaux de paradis - Aurélien Gouttenoire - E-Book

Revoir les oiseaux de paradis E-Book

Aurélien Gouttenoire

0,0

Beschreibung

REVOIR LES OISEAUX DE PARADIS. Alors qu'il voyage vers le sud de la France, Verdier se demande pourquoi il a accepté l'invitation de Maximilien, un ancien camarade perdu de vue, à venir séjourner dans sa splendide demeure. À dire vrai, il ne connaît que trop bien les manières et l'orgueil de son hôte. Sa rencontre avec le fils de la famille, un garçon solitaire reclus dans cette nature méditerranéenne, pourrait toutefois bien bouleverser le cours de ces quelques jours d'été... UNE NUIT DE JASMINS ÉTOILÉS. La nuit est déjà tombée tandis qu'un adolescent et une femme âgée patientent à un arrêt de bus. Le dernier passage n'aura lieu que dans vingt minutes. Que peuvent-ils bien avoir à se raconter, ainsi seuls sous le ciel noir, constellé de jasmins étoilés ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 166

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



DU MÊME AUTEUR

Acer japonicum, 2021.Revoir les oiseaux de paradis, 2023.

Sommaire

Strelitzia chloris ou Revoir les oiseaux de paradis

Samedi

Dimanche

Lundi

Mardi

Mercredi

Samedi

Trachelospermum jasminoides ou Une nuit de jasmins étoilés

REMERCIEMENTS

Strelitzia chlorisou Revoir les oiseaux de paradis

« Les hommes ? Il en existe, je crois, six ou sept. Je les ai aperçus il y a des années. Mais on ne sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent de racines, ça les gêne beaucoup. »

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

Samedi

Pourquoi avait-il accepté ?

Tandis que le train filait à vive allure vers le littoral sud, vers ses pins parasols et ses plages assiégées de baigneurs venus en foule, cette question le taraudait sans fin.

Était-ce cette peur de décevoir qui avait été à l'œuvre, au moment de donner réponse ? Ou peut-être un sursaut irréfléchi, un de ces bégaiements que l'on abandonne du bout des lèvres, en entendant sortir du combiné la voix grave et autoritaire de Maximilien, après tant d'années ?

Plus il sondait son cœur, plus il y ressentait une colère sourde portée contre lui-même : malgré le long travail d'introspection qu'il croyait avoir mené, il s'était une fois de plus plié – pour ne pas dire soumis – aux pressions de son vieil ami.

Ami… Quel drôle de mot ! Quel mot vide de sens ! Il ne le savait que trop bien : cette supposée amitié n'était qu'un mantra qu'il se répétait à lui-même, dans l'espoir d'excuser ce « oui », ce minuscule « oui », qu'il avait laissé s'échapper quelques semaines plus tôt.

Alors, bon sang, pourquoi avait-il accepté ?

Ses ruminations prirent soudain fin lorsque fut annoncée l'entrée en gare. Il se hâta d'attraper sa valise glissée à ses pieds, quitta son compartiment en saluant de la tête les passagers restés à bord, avant de se joindre à ceux qui gagnaient un à un le quai.

En descendant les marches, l'air moite et étouffant le saisit sur l'instant, comme s’il eût plongé dans une eau stagnante flottant au-dessus du sol. Il peinait à y voir quelque chose. Le soleil se reflétait sur les parois du wagon et les vitres des bâtiments, enveloppant d'une lumière aveuglante la masse de voyageurs. L'homme se faufila tant bien que mal jusqu'aux couloirs en protégeant ses yeux de la main.

À l'entrée de la gare, le monde s'agitait tout autant : on se poussait les uns les autres, se pressait au comptoir pour y acheter les derniers billets, criait le nom des gamins qui s'égaraient, alpaguait les taxis qui se suivaient en file indienne. Il se positionna devant la porte principale, bien visible, puis fouilla du regard la foule en se hissant sur la pointe des pieds.

Personne en vue.

Des voyageurs le bousculèrent de leurs lourdes valises, comme pour lui faire comprendre qu’il gênait le passage. Il descendit alors les marches et erra entre les corps mouvants. Ses nerfs étaient à vif.

À peine eut-il l'envie impulsive de faire demi-tour, de prendre le premier train le ramenant jusque chez lui qu’on le héla dans son dos :

— Verdier !

Il se retourna d'un geste brusque.

À l'écart de la cohue, appuyé contre la portière d'une berline, les bras et les jambes croisés, cheveux blonds ébouriffés, lunettes noires vissées sur le nez, Maximilien le toisait d’un large sourire. Un sentiment confus s'empara de lui, soulagé, anxieux à la fois, tandis qu'il s’avança vers le parking.

Arrivé à sa hauteur, son camarade lui tendit le bras pour échanger une poignée de main, tout en tapant d'un claquement sec dans son dos.

— Ça me fait plaisir de te revoir ! se réjouit-il.

Malgré les années écoulées – combien, d'ailleurs ? Quatre ? Cinq ? –, il eut la certitude immédiate que rien n'avait changé chez cet homme : ni la pression douloureuse, presque insoutenable, exercée dans ce serrement de main, ni le ton avec lequel il l'avait apostrophé. Surtout, Maximilien savait pertinemment que Verdier détestait être appelé par son nom de famille, ce nom d’oiseau dont il s’était si souvent moqué.

— Moi aussi ça me fait plaisir.

— Tu as fait bon voyage ?

— Oui, tout s’est bien passé. Il fait sacrément chaud chez toi !

— Eh bien, à quoi tu t'attendais ? Ça va te changer de ta province toute grise, de voir le soleil ! Passe-moi donc ça.

Ce dernier souleva la valise avec force et la posa dans le coffre de son véhicule, tout en veillant à ne pas abîmer la carrosserie.

— Pas mal, hein ? lança-t-il.

— De quoi ?

— Eh ben, ma voiture !

— Ah ! Oui, effectivement… Elle est neuve ?

— Toute neuve ! Elle m'a coûté un bras, mais tu vas vite comprendre pourquoi !

Il en fit le tour et se glissa sur le siège conducteur, claquant la portière derrière lui. Verdier alla également s’installer.

Une forte odeur emplissait l'habitacle, un mélange entêtant de neuf et de cuir tanné. Au centre, la console était lustrée avec soin, d'un rouge rutilant. Le moteur se mit à rugir sous l'action du pied de Maximilien pressant l’accélérateur.

— C'est une sacrée auto que tu as achetée, observa le passager pendant qu'ils quittèrent la gare.

— Quand je l'ai aperçue chez le concessionnaire, j'ai tout de suite su qu'elle était faite pour moi. C'est comme avec les femmes. Le coup de foudre !

En le voyant ainsi s'affaisser dans son siège, jouer des commandes et effleurer lascivement le volant, il eut l’impression d’avoir été invité malgré lui dans le lit conjugal : celui de l'homme et de sa voiture.

— Mais, tu sais, tu n’avais pas besoin de venir me chercher. J'aurais pu prendre un taxi.

— Oh, ne t'en fais pas ! Il faut bien que je la fasse rouler de temps en temps. Et toi ? Tu as quel modèle ?

— Je n'ai pas de voiture. Juste une bicyclette.

— Pouah ! Que t'es barbant, Verdier !

Ce dernier répondit à l’invective par un long silence. Puis, il reprit :

— Je te remercie en tout cas, pour l'invitation.

— C’est normal, ça nous fait plaisir ! Ça fait depuis combien de temps qu'on ne s'était pas vus ?

— Hum… Depuis le mariage de François ?

— C’était quand ça, déjà ?

— Cinq ans, je crois.

— Que ça passe vite… Il devient quoi depuis son mariage ? Il a un gamin ?

— Aucune idée. Je ne l’ai pas recroisé depuis.

— Et Vincent, Pierre, tout ça ? Tu sais ce qu'ils deviennent ?

— Vincent vit toujours en Suisse, il me semble. Quant à Pierre, je n'ai pas eu de nouvelles de lui depuis des siècles.

— C'est dommage que la bande se soit perdue de vue comme ça.

— C'est vrai… Pourquoi ne les as-tu pas invités, d’ailleurs ?

— Je ne sais pas. Ça faisait trop longtemps.

— Pour moi aussi, ça faisait longtemps, remarqua-t-il.

— Mais avec toi ce n'est pas pareil, Verdier ! s'exclama l'autre d'un regard mesquin, de ses yeux bleus et vifs. T'es comme un frère ! Tu te souviens ? Ma mère le répétait chaque fois qu’elle parlait de toi.

La voiture continuait de filer droit sous le soleil de plomb. L’air humide s’immisçait par les fenêtres et venait gonfler leurs chemises d’été. Bientôt la route s'ouvrit sur le bord de mer, traçant de longues courbes qui caressaient l’eau turquoise et scintillante.

À la vue de ce panorama, il dut reconnaître que l'invitation de Maximilien à séjourner chez lui, malgré le mauvais pressentiment qu’il en avait, serait pour lui l'occasion de passer de véritables vacances.

Après tout, depuis combien de temps avait-il eu ce sentiment tenace que sa vie était devenue fade, sans saveur ni odeur ? Depuis quand ses journées s'étaientelles ternies ainsi, comme couvertes d'une pellicule grise, au point qu'il s'était mis, consciemment ou non, à chercher dans son quotidien toutes sortes de détails – une atmosphère particulière lors du trajet matinal, un rayon de lumière s’infiltrant dans son appartement, une sensation diffuse en sortant le soir – qui viendraient donner à son existence une forme d'intensité, d’épaisseur, de poésie ?

Sans doute était-ce pour cette raison qu'il avait accepté, en fin de compte, lorsqu’il avait reçu l'appel de Maximilien, un certain dimanche, lui proposant ce séjour en souvenir du bon vieux temps. Il s’était remémoré ce temps qui, lui, avait eu une saveur et une odeur : celles des vieilles salles de classe où l'on s'assoupit paisiblement dans la poussière ; celles des soirées en famille baignées de lueurs orangées ; celles des vacances de Noël à l’insouciance sucrée.

Il poussa un soupir en glissant son bras par la fenêtre du véhicule, comme pour plonger ses doigts dans l’étendue azur. Son camarade continuait de faire la conversation, mais Verdier ne l'écoutait plus qu'à moitié, acquiesçant mollement.

Ils quittèrent la grande route pour s’engouffrer le long d'un chemin de gravier. Un imposant portail, orné d'arabesques en fer forgé, trônait au centre du passage. Maximilien tira du vide-poches un trousseau de clés, puis se dirigea vers la serrure. Les deux battants s’ouvrirent alors dans un bourdonnement sourd ; le son frémit dans l'air comme si l’on avait frappé la touche d'un orgue.

Derrière, deux rangées de cyprès taillés en cône apparurent. Ils bordaient la voie vers ce qu’on distinguait être au loin une maison, ou plutôt une villa.

Verdier ne sut contenir un élan de gêne tandis que son hôte pénétra de nouveau dans l’automobile. Il glissa ses lunettes noires entre ses mèches ; un sourire fier se dessinait sur son visage. Il les conduisit jusqu’à la demeure et se gara négligemment devant une véranda.

Avant même qu’ils n'eussent le temps de sortir, l'imposante porte d’entrée s'entrouvrit et une femme, vêtue d'une robe fleurie et pastel, se présenta sur le perron. Les deux hommes se glissèrent hors de la voiture en refermant dans un claquement les lourdes portières.

— Bonjour ! lança-t-elle depuis son poste en hauteur.

— Bonjour, répondit Verdier tout en se rapprochant de celle-ci. Vous devez être Éléonore, je présume.

— C'est bien moi ! Je suis ravie de pouvoir enfin vous rencontrer !

— Et moi de même. Comme je disais à votre mari, c'est très gentil à vous de me recevoir ainsi.

— Mais je vous en prie, cela nous fait tout autant plaisir ! Vous n’imaginez pas à quel point Maximilien s’impatientait de votre venue !

— Je vois que vous avez déjà commencé les présentations, constata ce dernier, qui tenait d'une main la valise de son camarade.

Verdier resta quelques instants à examiner Éléonore. L’épouse se tenait face à lui, fluette et droite comme un i, cheveux impeccables, quelque peu anxieuse, tripatouillant le pendentif à son cou. À dire vrai, il s'était beaucoup demandé quelle femme avait pu vouloir s'unir à celui dont il ne connaissait que trop bien les manières.

— Entre donc ! commanda Maximilien en les devançant.

— Merci bien.

Il le suivit à l’intérieur, tout en redoutant le moment.

À peine posa-t-il un pied dans le salon qu'il fut saisi par sa superficie, plus vaste encore que ce que laissait croire la bâtisse jugée de loin. L'immense pièce, baignée dans la lumière d'une succession de baies vitrées, faisait forte impression – et le mot était faible. De nombreux fauteuils colorés avaient été placés ici et là, certains près d'une large bibliothèque, d'autres le long d'une cheminée en pierre. Ils étaient assortis à des tables basses sur lesquelles dominaient des lampes modernes et distinguées, des statuettes exotiques, ou encore des vases dont débordaient des fleurs à foison. Nombre de tableaux ornaient également les murs. Surtout, le séjour donnait directement sur un jardin qui s’étendait à perte de vue et dont on devinait d’ici la démesure.

Maximilien jeta ses lunettes de soleil sur un guéridon et plaça ses mains sur ses hanches. Il se tourna vers son invité, l'air roublard.

— Alors ? Qu'est-ce que t’en dis ?

— Eh bien… j'en dis que votre maison est vraiment somptueuse.

— Tu verras, d’ici quelques jours, tu ne voudras plus repartir ! paria-t-il d’un ton satisfait.

— Quand l'avez-vous achetée ?

— Ça doit faire cinq ou six ans.

— C'était juste avant qu’Émile ne rentre à l'école élémentaire, ajouta Éléonore.

— Où est-il d'ailleurs ? maugréa son mari.

— Il joue dehors.

— Hum ! Si l’on peut appeler ça jouer… Viens, Verdier, faisons le tour !

Les deux hommes montèrent à l’étage. Au bout des escaliers où avaient été suspendues des photos de famille sous cadre – et dont le visiteur reconnut quelques-uns des visages – se situait la chambre parentale richement arrangée. Maximilien ouvrit la porte attenante.

— Et voilà la chambre d'ami ! annonça-t-il fièrement.

« Chambre d'ami » sonna comme un euphémisme aux oreilles de Verdier, qui la trouva digne d'un grand hôtel, ou tout du moins, infiniment plus confortable que celle qu’il occupait à l’année. Elle avait été décorée avec beaucoup d’élégance dans un camaïeu de bleus, aussi bien pour la parure du lit et des rideaux aux fenêtres que pour le fauteuil d'angle et le paravent d’inspiration asiatique.

— Elle te plaît ?

— Évidemment !

— Bon. Tu peux déjà y poser ta valise.

Il obéit et continua le tour de l’étage. Une salle de bains lui était attribuée, puisque la suite parentale disposait de la sienne. Enfin, il restait la chambre du fils au bout du couloir, bien trop rangée pour être l'antre d'un gamin, au point où l'on pouvait se demander si l’énorme coffre à jouets au pied du lit avait été ouvert un jour.

Ils redescendirent au rez-de-chaussée qui comptait, en plus du vaste salon, une véranda prolongeant l’entrée et une cuisine. Éléonore, parée d'un tablier, y confectionnait une tarte aux fruits.

— Tant que j'y suis, je tenais à vous donner quelque chose, annonça Verdier.

— Ah oui, quoi donc ?

— Oh, ce n'est vraiment pas grand-chose…

Il fouilla dans un sac qu'il avait gardé avec lui et en tira une bouteille de vin qu'il tendit au mari, ainsi que des boîtes de biscuits et autres confiseries de sa région qu'il offrit à l’épouse.

— Que c'est charmant de votre part ! Vous n'auriez pas dû !

— C'est bien aimable, ajouta Maximilien qui examina attentivement l'étiquette.

Il ignorait si cette gratitude était sincère, tant il avait mis la main sur ces modestes présents à la dernière minute – ayant hésité à venir jusqu’à cette même dernière minute.

— Je vais la ranger à la cave avec les autres. En attendant, va donc découvrir un peu le jardin.

Verdier suivit les consignes et se dirigea vers la porte d’entrée. Il fit le tour de la propriété en longeant les murets, puis atteignit une terrasse de gravier, ceinte par des allées de buissons et d’arbustes fleuris.

L'homme demeura hébété quelques instants. Rarement avait-il vu pareil éden, à l'exception de quelques parcs publics qui accaparaient tous les impôts locaux.

Au-dessus de sa tête, des feuillages de bougainvilliers foisonnaient contre les façades, violacés, éclatants. Des chaises longues se perdaient au loin entre des touffes de lavande et dont la senteur lui parvenait par vagues. Elle se mélangea bientôt à celle des pots de sauge, de romarin et de thym que l'on avait parsemés de toutes parts.

Il continua de s’enfoncer dans ce labyrinthe méditerranéen, où les herbes odorantes côtoyaient les parterres de lantanas, jusqu’à ce qu'apparut le toit de la maison voisine. Là, des rangées de figuiers et d'arbousiers traçaient les frontières de ce coin de paradis.

Il fut rappelé à la réalité par des bruits étouffés en provenance d'un massif de lauriers-roses. Il s’approcha prudemment de ce qu'il croyait être un chat perdu dans les feuillages, mais, à sa surprise, il discerna entre les branches une petite tête brune. Un garçon était avachi au sol, le nez entre les pages d'un cahier qu'il coloriait au crayon. Il ne prêta pas attention à Verdier, qui l'interpella de haut.

— Bonjour. Tu dois être Émile ?

L'enfant leva le visage et planta ses yeux verts dans ceux de l'adulte. Il le toisa sérieusement quelques instants, puis, sans un mot, s'en retourna à son carnet.

— Tu veux bien sortir de ces plantes ? l’interrogea l’autre d'une voix posée, comme pour apprivoiser l’animal. Elles sont toxiques, tu sais.

La question resta une fois encore sans réponse. Il s'agenouilla à sa hauteur et glissa un œil par-dessus sa mince épaule : le fils crayonnait avec soin les fleurs roses qui l’environnaient, examinant du regard chaque détail pour mieux les reproduire.

— Ah, vous voilà ! lança Éléonore qui venait à sa rencontre. Je vous cherchais !

— J’ai trouvé votre fils.

— Émile, tu es là ? Sors donc de ce buisson, tu vas abîmer tes vêtements ! Et ne touche pas ces plantes ! Tu le sais qu'elles sont dangereuses, non ?

Le garçon se redressa péniblement et alla du côté de sa mère.

— As-tu dit bonjour à notre invité ?

— Bonjour… marmonna-t-il la tête baissée.

— Veuillez l’excuser… Il est un peu dans la lune parfois.

— Ça ne fait rien ; j’étais comme lui à son âge. D'ailleurs, voilà pour toi.

Verdier attrapa dans son sac une boîte en papier qu'il remit au fils. Interloqué, ce dernier la déplia machinalement et y découvrit un lot de trois petites voitures, comme on en voyait passer sur les routes en ces temps-là.

— Que vous êtes aimable ! Émile, qu'en dis-tu ?

— Merci… balbutia-t-il en examinant sans attrait les jouets, avant de retourner se coucher au sol.

Une gêne empourpra le visage de la mère ; elle savait pertinemment qu'elle ne pourrait attendre autre chose du garçon. Celle-ci reprit d’une voix agitée :

— Oh, j'y pense ! Maximilien vous demandait !

— Entendu. Merci d’être venue me chercher.

— Je suis confuse pour la réaction d’Émile, finitelle par confesser. Il n'aime pas beaucoup les cadeaux. Nous avons le plus grand mal avec son père à le satisfaire.

— Ça ne fait rien, vraiment. En tout cas, votre jardin est tout simplement splendide. Avez-vous un jardinier ?

— Je vous en remercie. Nous en appelons un parfois, mais c’est surtout notre fils qui passe beaucoup de temps à s'en occuper.

— Votre fils ?

— Oui, il y tient énormément. Il vient chaque jour veiller sur ces plantes.

— Mais où trouve-t-il tout ce temps ?

— Eh bien… après l’école, pendant le jeudi et les vacances… Si nous ne l'en dissuadions pas, il pourrait y rester jusqu’à la nuit tombée.

— Voilà qui est surprenant, pour un garçon de son âge.

Alors qu'ils retournaient jusqu’à la terrasse, ils trouvèrent Maximilien qui s’affairait à nouer un filet autour d'un olivier.

— Ah, te voilà Verdier ! Regarde un peu ce que je nous ai préparé !

Derrière lui, la table en bois était jonchée de raquettes de badminton et d’une poignée de volants.

— Hem… C'est très gentil de ta part, mais je ne pense pas en avoir l’énergie pour aujourd’hui.

— Mais si, voyons ! Je suis sûr que tu as gardé la main !

— Pourquoi ne pas y jouer avec ton fils ? Et moi, je vous regarderai d'ici pour noter les points.

— N'y compte pas, il n'a jamais voulu toucher un ballon, pesta le père. Même toi tu jouais avec nous à l'internat…

Verdier se demanda pour qui cette flèche avait été décochée. Une chose était sûre : il ne tenait absolument pas à échanger des passes avec Maximilien, lequel, à peine sa valise posée et sans son avis, s'était hâté d'installer le matériel pour une démonstration de force.

Il revoyait devant lui le blondinet de quinze ans dans son uniforme trop court, les yeux brûlant de fougue à l’idée de terrasser son ami, à défaut de réussir à le battre en classe. Qu'il était consternant de voir que, vingt ans plus tard, cet instinct pouvait toujours être là, intact !

— Allez, viens ! s'impatienta l’hôte qui s'étirait les bras. Je te laisse le service.

— Bon, bon… Mais pas longtemps, alors.

Il retroussa ses manches de chemise et s'empara d'une raquette, allant se poster de l'autre côté du filet. Il se concentra pour apprécier la distance, puis servit d'un coup sec.

Ni une ni deux, Maximilien se jeta sur la cible tel un fauve. Il frappa de toutes ses forces : le volant fendit l'air sans que le second joueur eût le temps de bouger d'un orteil.

— Un à zéro ! s'écria-t-il triomphalement. Tu comptes, Éléonore ?