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Les 'Romans de Waverley', œuvre emblématique de Walter Scott, représentent une collection marquante de romans historiques, explorant avec vivacité les traditions, les conflits et les paysages écossais du XVIIIe et du début XIXe siècle. À travers un style narratif riche et poétique, Scott mêle habilement aventure et caractérisation, donnant vie à des personnages historiques tout en s'attachant à des enjeux sociaux et politiques de son époque. Sa prose, parfois lyrique, parfois incisive, fait écho à ses préoccupations concernant l'identité nationale écossaise et l'impact de l'histoire sur l'individu, ce qui explique à la fois l'attrait et la profondeur de cette collection. Walter Scott, figure centrale du romantisme britannique, a profondément été influencé par son expérience de la culture écossaise et son admiration pour ses paysages, légendes et histoires héroïques. Sa formation en droit et son engagement politique, notamment face aux révoltes jacobites, nourrissent ses romans d'une authenticité palpable. L'auteur cherche, à travers sa narration, à préserver l'héritage culturel écossais à une époque où celui-ci est menacé par l'industrialisation et la modernité croissante. Je recommande vivement les 'Romans de Waverley' aux amateurs de littérature historique et aux curieux de l'histoire écossaise. Cette collection, vibrante d'émotions et riche en détails historiques, offre non seulement une exploration approfondie des luttes et des passions d'une époque révolue, mais elle procure également un reflet pertinent sur les questions d'identité nationale qui demeurent actuelles. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
La présente collection rassemble, sous le titre Romans de Waverley (Collection Complète - 23 Romans Historiques), l’ensemble des grands romans historiques de Walter Scott, composés au début du XIXe siècle et publiés d’abord anonymement. Réunis ici en français, de Waverley à Le Château dangereux, ces ouvrages offrent un panorama continu où l’invention romanesque éclaire des périodes et des événements distincts, de l’Écosse aux cours d’Angleterre et d’Europe. L’objectif est double : donner accès, en un seul ensemble, à la totalité du cycle dit des Waverley Novels, et rappeler la cohérence d’un projet littéraire qui a redéfini la manière de raconter l’histoire par le roman.
Ces vingt-trois titres sont tous des romans, mais la diversité interne des formes est notable. On y reconnaît le roman historique proprement dit, le roman d’aventures, des inflexions gothiques, le roman chevaleresque (notamment avec Ivanhoé) et, par endroits, des passages épistolaires ou des dispositifs d’éditeur fictif. On n’y trouvera ni recueil poétique, ni essai, ni correspondance autonome : la collection se concentre sur la fiction narrative. Cette unité de genre n’exclut pas la variété des tons et des architectures, que Scott module selon les lieux, les époques et les tensions morales qu’il met en scène.
Les premières pierres de l’édifice sont écossaises. Waverley installe le modèle d’un héros partagé entre loyautés opposées sur fond d’insurrection jacobite. Guy Mannering mêle prédestination, contrebande et fortunes de famille, tandis que L’Antiquaire observe une petite ville côtière où le savoir et la mémoire sont mis à l’épreuve. Avec Le Nain Noir, Scott condense dans les marches frontalières un drame de village aux accents mystérieux. Le Vieillard des tombeaux explore les conflits religieux et politiques qui marquent l’Écosse du XVIIe siècle, montrant comment les convictions privées se mesurent à la force des événements publics.
La question de la conscience, de la loi et de la solidarité traverse tout le cycle. La Prison d’Édimbourg (Le Cœur du Midlothian) suit le voyage d’une jeune femme déterminée à faire entendre la justice, sans dévoiler l’issue de sa démarche. Rob-Roy confronte le monde marchand à l’autorité charismatique d’un chef des Highlands et aux lignes mouvantes de l’honneur. La Fiancée de Lammermoor compose un amour contrarié par les rivalités sociales, et Une Légende de Montrose ramène aux guerres civiles, où l’allégeance, la réputation et l’héroïsme se composent en situations souvent ambivalentes.
Scott étend ensuite son regard vers le Moyen Âge et la Réforme. Ivanhoé transpose en Angleterre médiévale le roman de chevalerie, en croisant tournoi, forêts et enjeux d’appartenance. Le Monastère et L’Abbé, romans jumeaux, interrogent le basculement religieux et politique d’une Écosse en mutation, entre communauté monastique, seigneuries locales et pouvoirs concurrents. Ces récits montrent la manière dont Scott articule l’intime et l’événement, en posant la question de la transmission—traditions, textes, symboles—lorsque le monde change de cadre.
Le cycle s’ouvre aussi aux cours et aux capitales. Kenilworth observe l’entrelacs de secrets, de spectacle et de pouvoir dans l’orbite d’Élisabeth Ire. Les Aventures de Nigel plongent dans le Londres de Jacques Ier, où la faveur, la dette et l’ambition dessinent une cartographie sociale précise. Peveril du Pic situe ses intrigues à l’époque de la Restauration, lorsque rumeurs et soupçons éprouvent les fidélités. Woodstock, enfin, accompagne les lendemains de la guerre civile anglaise, en scrutant les effets d’un bouleversement politique sur les maisons, les domaines et les mémoires qui y survivent.
Le décor se déplace encore vers les îles du Nord et les littoraux. Le Pirate déroule, entre Orcades et Shetland, une aventure maritime où coutumes nordiques, commerce et isolement façonnent les caractères. Redgauntlet, roman en partie épistolaire, revisite l’ombre d’une cause jacobite tardive, en variant les points de vue pour faire ressortir la tension entre fidélité romantique et réalités nouvelles. Dans d’autres livres, Scott joue de cadres narratifs à éditeur fictif, signe d’une réflexion constante sur la médiation des récits et la fabrication de l’histoire.
Hors d’Écosse, Scott donne à l’Europe un rôle décisif. Quentin Durward place un jeune archer dans les tourbillons diplomatiques de la France de Louis XI, avec l’art des scènes de cour et des passages de frontières. Charles le Téméraire ou Anne de Geierstein (La fille du brouillard) traverse les Alpes et les conflits bourguignons, pour interroger la cohésion des communautés quand l’ordre politique vacille. La Jolie Fille de Perth, rattachée aux Chroniques de la Canongate, revient à la cité médiévale écossaise, attentive aux métiers, aux confréries et aux codes de l’honneur urbain.
La série rencontre aussi l’imaginaire des expéditions lointaines. Récits des Croisés: Les Fiancés inscrit des destins individuels dans un horizon marqué par les entreprises en Terre sainte, en faisant sentir la distance entre projets collectifs et intérêts privés. Le Château dangereux marque un dernier retour à l’Écosse médiévale, autour d’un siège et de destins croisés, avec une économie de moyens qui met en avant les tensions locales. Ces romans tardifs complètent la géographie et la chronologie du cycle, en rappelant l’ampleur des matériaux que Scott sut ordonner.
Au-delà des intrigues, l’unité de l’œuvre tient à une méthode. Scott installe des personnages médiateurs, souvent partagés entre milieux ou nations, et juxtapose dialectes, registres de langue et chroniques pour produire un effet de polyphonie. Les descriptions de paysages, de métiers et de rites ne sont jamais décoratives : elles ancrent les actions dans des sociétés concrètes. Les figures historiques—princes, chefs militaires, magistrats—apparaissent avec mesure, en regard d’acteurs fictifs qui assurent la mobilité du récit. L’humour, la tendresse pour les excentriques et une ironie discrète équilibrent les moments de gravité.
L’importance durable des Romans de Waverley tient à l’invention d’un modèle. Scott montre que le roman peut accueillir l’histoire sans la subordonner, et inversement. Son influence, largement reconnue, s’étend à de nombreux romanciers européens du XIXe siècle, qui ont trouvé chez lui un art de composer des intrigues avec des contextes solidement documentés et des voix multiples. De la scène écossaise aux théâtres continentaux, il propose une manière de penser la modernité par les tournants du passé, susceptible de parler à des lecteurs d’époques et de horizons différents.
Réunis dans cet ensemble, les vingt-trois romans dessinent un vaste continuum où chaque titre demeure autonome tout en répondant aux autres. Le lecteur peut suivre un fil chronologique ou privilégier des ensembles thématiques—jacobitisme, Réforme, chevalerie, vie urbaine, mer et frontières—sans craindre de perdre le sens. L’ambition de cette collection est de donner accès, en une expérience cohérente, à la richesse d’un corpus qui a durablement transformé notre imaginaire historique. On y retrouvera, sans divulgâcher les dénouements, l’attrait d’une narration généreuse et la précision d’un regard attentif aux sociétés.
Walter Scott (1771-1832) fut l’une des figures maîtresses du romantisme britannique et un pionnier du roman historique. Écossais par attachement et par cadre d’écriture, juriste de formation et homme public, il transforma l’histoire nationale en matière romanesque accessible à un vaste lectorat européen. Ses fictions, d’abord anonymes, articulent enquête documentaire, imagination narrative et restitution des parlers locaux. De Waverley à Le Château dangereux, il plaça des destins individuels au cœur des bouleversements politiques et religieux, donnant aux paysages, aux coutumes et aux institutions un rôle dramatique. Son œuvre contribua durablement à la perception de l’Écosse et à l’essor du roman moderne.
Formé à Édimbourg, Scott étudia le droit et occupa des fonctions au service de la justice écossaise, ce qui nourrissait son intérêt pour les archives, les procédures et l’histoire institutionnelle. Parallèlement, il se passionna pour les traditions des Borders, les récits oraux et les chroniques anciennes, qu’il aborda avec la curiosité d’un antiquaire. Dans le sillage des Lumières écossaises, il privilégia une méthode fondée sur la lecture des sources et l’écoute des voix locales. Cette double culture, juridique et érudite, donna à sa prose une assise documentaire singulière et un sens aigu des contextes, des coutumes et des conflits qui structurent la vie collective.
La percée romanesque se fit avec Waverley, qui inaugure une série bientôt appelée « romans de Waverley ». Rapidement suivirent Guy Mannering, L’Antiquaire, Le Nain Noir et Le Vieillard des tombeaux (Les Presbytériens d’Écosse). Publiés anonymement, souvent sous la formule « par l’Auteur de Waverley », ces récits situés pour l’essentiel en Écosse au XVIIIe siècle marient intrigue, étude de mœurs et arrière-plan historique. Scott y explore les tensions entre coutume et loi, fidélités claniques et autorité de l’État, donnant à des personnages de toutes conditions une voix propre. L’accueil fut immense, posant les bases d’un succès européen durable.
Scott élargit et approfondit son tableau de l’Écosse avec Rob-Roy, La Prison d’Édimbourg ou le Cœur du Midlothia, La Fiancée de Lammermoor et Une Légende de Montrose. Ces romans, qui parcourent Highlands et Lowlands, ville et campagne, mettent en scène les conséquences morales et sociales des changements politiques. Ils confirment son art du dialogue, du portrait et des scènes collectives, sa capacité à faire sentir l’entrelacs des croyances religieuses, des intérêts économiques et des solidarités locales. Dans le monde francophone notamment, ces œuvres suscitèrent un engouement soutenu, contribuant à la renommée du modèle scottien du roman historique.
L’ambition de Scott se déploie ensuite au-delà de l’Écosse. Ivanhoé reconstitue une Angleterre médiévale traversée de conflits de loyauté. Le Monastère et L’Abbé interrogent l’époque de la Réforme en Écosse ; Kenilworth explore l’Angleterre élisabéthaine ; Le Pirate mène vers les îles du Nord. Les Aventures de Nigel plongent dans le Londres des Stuarts, Peveril du Pic dans la Restauration. Avec Quentin Durward, l’Europe s’invite au premier plan, entre Bourgogne et France de Louis XI. Partout, l’érudition, l’attention aux coutumes et le sens du rythme dramatique soutiennent une narration où intrigues privées et destin collectif s’éclairent mutuellement.
Dans ses années ultérieures, Scott poursuit avec Redgauntlet et Récits des Croisés: Les Fiancés, puis Woodstock. À la suite d’une grave crise financière au milieu des années 1820, il s’impose un labeur considérable pour honorer ses engagements, redoublant de production: La Jolie Fille de Perth ou Le Jour de la Saint-Valentin (Les Chroniques de la Canongate), Charles le Téméraire ou Anne de Geierstein (La fille du brouillard) et, vers la fin, Le Château dangereux. Si la tonalité se fait parfois plus sombre et méditative, l’ampleur historique demeure, et la curiosité pour les sociétés en mutation reste le moteur de son écriture.
La reconnaissance fut internationale et l’influence considérable. Scott contribua à installer le roman historique comme genre majeur, offrant un modèle repris et réinventé par de nombreux auteurs européens. Ses intrigues inspirèrent aussi le théâtre et l’opéra, signe d’une diffusion populaire durable. Vers la fin des années 1820, il reconnut publiquement la paternité de ses romans, sans que l’attrait ne s’en trouve diminué. Mort en 1832, il laisse une œuvre qui continue d’être lue pour sa puissance d’évocation, sa réflexion sur l’identité collective et sa manière de faire dialoguer mémoire, institutions et destinées humaines.
Parus entre 1814 et 1832, les « Romans de Waverley » de Walter Scott parcourent du XIIe au XVIIIe siècle et transforment l’érudition antiquaire en récit populaire. Juriste écossais et collectionneur d’archives, Scott puise dans chroniques, ballades et témoignages pour dramatiser des moments de bascule. La collection juxtapose des Écosse et des Angleterre successives, des monarchies médiévales à l’État britannique moderne. Waverley, Ivanhoé ou Quentin Durward servent de repères chronologiques, tandis que des livres tardifs comme Redgauntlet méditent l’héritage des révoltes. L’ensemble éclaire comment guerres, réformes religieuses, centralisation et marchés émergents remodèlent communautés, loyautés et mémoires collectives.
Dans plusieurs romans, Scott examine la longue transition de l’Écosse de la Réforme à l’Union de 1707 avec l’Angleterre. Le Monastère et L’Abbé cadrent les bouleversements des années 1550–1560, quand la prédication réformée, les alliances nobles et l’instabilité internationale ébranlent l’ordre monastique et la royauté de Marie Stuart. Deux siècles plus tard, Waverley place au premier plan une autre mutation: l’intégration politique et militaire au sein du Royaume-Uni, qui met à l’épreuve la mosaïque des régions écossaises. La collection insiste sur les conséquences locales des décisions d’État, des paroisses frontalières aux bourgs marchands, plutôt que sur de simples résumés d’intrigues.
Les soulèvements jacobites, en 1715 puis en 1745–1746, fournissent un axe majeur. Waverley inscrit le lecteur dans la campagne de 1745 et ses dilemmes de fidélité dynastique. Rob-Roy croise le commerce naissant et la menace de 1715 autour de la figure historique des MacGregor. Redgauntlet, situé vers le milieu des années 1760, explore la survivance d’un parti vaincu et la mélancolie d’un espoir restaurateur après Culloden. Scott rappelle les mesures de pacification qui suivent la défaite jacobite, notamment la proscription des armes et de certains signes claniques, resituant ainsi la transformation culturelle et juridique des Highlands dans un processus d’État.
Au-delà de la politique, l’économie des Highlands et sa rencontre avec le capitalisme émergent structurent plusieurs récits. Rob-Roy s’ancre dans les circuits de convoyage de bétail, le crédit informel et l’essor de Glasgow au début du XVIIIe siècle, quand les banques, le commerce du tabac et les maisons de négoce reconfigurent la société urbaine. Les politiques de désarmement et de surveillance, appliquées après les rébellions, accélèrent la dissolution du pouvoir clanique et l’intégration des régions gaéliques aux marchés et aux tribunaux du sud. Cette friction entre coutume locale et droit central illustre un motif récurrent: la modernité imposée par la fiscalité, la police et les routes.
Les conflits confessionnels du XVIIe siècle, entre presbytériens covenantaires et pouvoirs royaux, nourrissent Le Vieillard des tombeaux (Old Mortality) et Le Nain Noir. Ils remontent aux guerres des années 1670–1680, marquées par la répression de conventicules et la bataille de Bothwell Bridge (1679). Scott campe les tensions entre conscience religieuse, loyautés locales et coercition d’État, dans un temps où l’Écosse oscille entre restauration monarchique et, après 1688–1689, réarrangement institutionnel qui confirme l’Église presbytérienne. Plutôt que de trancher doctrinalement, il montre comment serments, sermons itinérants et justice d’exception retombent sur fermiers, pasteurs et gentilshommes, révélant un ordre social fracturé.
La Prison d’Édimbourg ou le Cœur du Midlothian se greffe sur les émeutes de Porteous de 1736, où la contestation populaire heurte l’autorité judiciaire. Scott y met en jeu un Édimbourg en mutation: tolbooth, cours de session, presse et opinion publique. Le trajet vers Londres d’une héroïne souligne l’amélioration des routes et relais, rendue possible par les turnpikes et, en Écosse, par les voies militaires du XVIIIe siècle. Le roman observe la montée d’une culture de pétition et de clémence, tout en détaillant les formes quotidiennes de la loi, de la grâce et des sanctions, à l’ère d’un État plus procédurier.
L’Antiquaire se situe dans une communauté côtière écossaise à la fin du XVIIIe siècle, alors que la guerre avec la France révolutionnaire alimente alarmes d’invasion et enrôlement de volontaires. Scott y fait voisiner sauvetages maritimes, fouilles de vestiges et débats savants, reflet d’un goût antiquaire largement partagé vers 1790–1800. L’économie littorale — pêches, épaves, contrebande occasionnelle — illustre la porosité des frontières maritimes de la Grande-Bretagne. Le roman atteste aussi l’essor d’une sociabilité éclairée de province, bibliothèques, clubs et musées locaux, à travers laquelle l’histoire matérielle devient ressource identitaire autant que passe-temps érudit.
Guy Mannering explore le Sud-Ouest de l’Écosse au milieu du XVIIIe siècle, un espace de landes et d’estuaires où la contrebande prospère sur le Solway Firth. La mobilité des officiers, colporteurs et marins y reflète une société en circulation, tandis que les fortunes des petites gentilhommeries vacillent sous l’effet du crédit et des spéculations. La présence d’un officier revenu des Indes signale la connexion impériale grandissante de la Grande-Bretagne, relayant capitaux, carrières et objets exotiques. Scott croise ainsi le monde rural, ses observances coutumières, et la modernité globale, perceptible dans les ports, les assurances maritimes et les réseaux militaires.
Le Pirate se déroule dans les archipels d’Orkney et des Shetland au début du XVIIIe siècle, régions marquées par un héritage norrois durable et par des formes de tenure foncière spécifiques. Scott y observe la vie d’îliens dépendants d’une navigation dangereuse, de pêches saisonnières et d’un commerce soumis aux vents, aux naufrages et aux corsaires. Le roman montre la coexistence de traditions locales et de la juridiction écossaise, ainsi que l’impact de la guerre maritime sur des économies périphériques. Il rappelle que la construction de l’État britannique passe aussi par l’intégration de ces marges atlantiques au droit et au marché.
Le Monastère et L’Abbé abordent le bouleversement religieux et politique des années 1560 en Écosse. Le premier souligne l’érosion de la vie conventuelle et l’insécurité aux marches anglo-écossaises à l’heure de la Réforme. Le second accompagne l’emprisonnement et l’évasion de Marie Stuart en 1567–1568, moments où les régents réformés consolident leur autorité. Ensemble, ils montrent comment la piété, les biens ecclésiastiques et la fidélité dynastique deviennent enjeux de pouvoir, sur fond d’ingérences étrangères. Scott s’appuie sur chroniques, lettres et traditions locales pour restituer le bourdonnement d’une société en recomposition, sans figer les acteurs dans des rôles univoques.
Kenilworth observe l’Angleterre élisabéthaine par le prisme des fêtes de 1575 offertes par le comte de Leicester à la reine à Kenilworth. L’épisode révèle la politique du spectacle propre aux Tudors, où cadeaux, entrées cérémonielles et arts de cour servent d’instruments à l’autorité et au favoritisme. Scott éclaire les mécanismes de patronage, les rivalités nobiliaires et les ambitions municipales que suscite une « progress » royale. Les références à la musique, à l’architecture éphémère et aux divertissements illustrent une culture visuelle et performative qui encadre les carrières, l’accès à la faveur et la circulation des nouvelles dans tout le royaume.
Les Aventures de Nigel situent Londres vers 1620, sous Jacques VI et I, au moment où la cour et la Cité se disputent crédit, offices et monopoles. Orfèvres-banquières, plaideurs et écrivains peuplent un monde où l’ascension sociale dépend de la finance et de l’entremise. Peveril du Pic revient, sous Charles II, à la crise du « Popish Plot » et de l’Exclusion (fin des années 1670), période d’hystérie antipopiste et de procès retentissants. En traversant la Manche de la capitale à l’île de Man, Scott mesure l’emprise de la rumeur, du parlementarisme renaissant et des réseaux de patronage sur les destins provinciaux.
Une Légende de Montrose plonge dans les campagnes de 1644–1645, quand le marquis de Montrose rallie Highlanders et contingents irlandais au nom du roi face aux Covenantaires. Le roman illustre les alliances fluctuantes et la dureté d’une guerre civile aux logiques régionales. Woodstock, pour sa part, s’inscrit dans les dernières années du Commonwealth et la Restauration de 1660. Il met en scène séquestres, garnisons et confiscations qui affectent le patrimoine des royalistes. Ensemble, ces livres restituent l’enchevêtrement britannique des conflits du XVIIe siècle, où l’Écosse, l’Angleterre et l’Irlande s’influencent mutuellement plutôt qu’elles ne mènent des guerres isolées.
La Fiancée de Lammermoor se déroule dans les années 1690, quand la recomposition du pouvoir après 1689 fragilise des familles nobles et redistribue charges et clientèles. Les enjeux patrimoniaux et les dépendances juridiques y reflètent une société où crédit et politique s’entremêlent. Le Nain Noir, situé autour de 1706–1708, traverse les débats qui précèdent et suivent l’Union de 1707, entre méfiances locales, contrebandes opportunes et fidélités changeantes. Scott y mesure la portée concrète de l’union douanière, de la monnaie et de l’armée commune, non comme thèse, mais à travers villages, relais de poste et réseaux d’informateurs.
Ivanhoé transporte le lecteur vers la fin du XIIe siècle, à l’ombre du retour de Richard Ier, pour explorer les tensions entre noblesse normande et communautés saxonnes, ainsi que la place précaire des Juifs dans l’Angleterre médiévale. Les Récits des Croisés: Les Fiancés replacent l’imaginaire chevaleresque dans l’Europe des croisades, en soulignant les frictions entre seigneurs des Marches galloises, pouvoirs royaux et idéaux de pèlerinage armé. Scott y conjugue sources chronistiques et folklore pour interroger honneur, rançon, foi et politique, montrant un Moyen Âge mouvant, régi autant par des pragmatismes locaux que par les grands mots d’idéologie religieuse.
Du côté continental et tardo-médiéval, Quentin Durward campe les années 1460 auprès de Louis XI, entre diplomatie retorse et rivalités avec Charles le Téméraire. Charles le Téméraire ou Anne de Geierstein accompagne, dans les années 1470, les guerres bourguignonnes et l’ascension des cantons suisses, attentive aux circulations d’exilés anglais. La Jolie Fille de Perth, vers 1396, met en scène vie corporative urbaine et querelles de clans sous Robert III. Le Château dangereux se situe pendant les guerres d’indépendance écossaises du début du XIVe siècle, rappelant la brutalité d’une frontière militarisée. Ces récits sondent identités régionales, formation de l’État et mutations des armes et des usages.
Au fil de la collection, Scott commente l’émergence du monde moderne: fiscalité centralisée, justice plus codifiée, alphabétisation accrue, réseaux routiers et commerciaux élargis. Sa méthode, qui mêle recherche documentaire et personnages typés, a façonné la réception de ces périodes par des générations de lecteurs en Grande-Bretagne et au-delà. Au XIXe siècle, Balzac, Manzoni ou Dumas ont réinterprété son modèle de roman historique; en Écosse, ses fictions ont nourri le tourisme patrimonial et des lectures nationales, tandis que des critiques ultérieurs ont nuancé les séductions romantiques. La collection subsiste comme laboratoire narratif des changements politiques, sociaux et culturels européens.
Ces récits posent la matrice du roman historique scottien: un protagoniste jeune et malléable est entraîné dans des conflits où s’opposent traditions locales et pouvoir central. Waverley explore l’attrait romantique et les ambiguïtés politiques d’un soulèvement, Guy Mannering mêle prophétie, enlèvement et restitution d’identité, tandis que L’Antiquaire scrute une communauté côtière à travers l’œil ironique d’un érudit excentrique. Ensemble, ils allient pittoresque, humour et enquête morale pour montrer comment le passé travaille le présent.
Deux variations sur la violence des frontières et la mémoire religieuse: un reclus mystérieux cristallise peurs et ressentiments dans une campagne agitée, et la chronique des presbytériens suit des existences ordinaires broyées par fanatisme et répression. Les récits mettent en balance justice, clémence et vengeance, questionnant la fabrication des héros et des martyrs. Le ton oscille entre mélodrame sombre, satire des extrêmes et appel à la réconciliation.
Un jeune négociant se retrouve pris entre faillite familiale, intrigues politiques et lois non écrites des Highlands, sous l’ombre d’un célèbre hors-la-loi. Le roman oppose codes d’honneur montagnards et rationalité commerciale des Lowlands, tout en multipliant poursuites, travestissements et retournements. C’est une aventure vive où les paysages deviennent acteurs et où la loyauté se mesure aux pressions de l’argent et du pouvoir.
Trois histoires où la loi, l’honneur et la fatalité s’entrecroisent: le courage obstiné d’une jeune femme se heurte aux rouages judiciaires, un amour condamné vacille sous le poids des rancunes et des intérêts, et les guerres civiles dévoilent l’écart entre discipline mercenaire et fidélités claniques. Les intrigues sondent les limites de la vertu individuelle dans un monde de contraintes sociales et politiques. Le ton va de la gravité morale à la tragédie, avec une attention aiguë aux voix populaires.
Au cœur d’une Angleterre médiévale divisée, tournois, sièges et chevauchées mettent à nu les fractures entre vainqueurs et vaincus, nobles et proscrits. L’œuvre célèbre l’éclat chevaleresque tout en exposant préjugés et exclusions, donnant place aux marginaux comme révélateurs d’équité ou d’injustice. Le rythme romanesque épouse le spectacle épique tout en ménageant une réflexion sur tolérance et appartenance.
Dans une vallée frontière, les bouleversements de la Réforme s’invitent au cœur d’une abbaye et d’un domaine, où croyances anciennes, présences surnaturelles et intérêts terriens s’affrontent. La suite déplace le conflit vers les sphères du pouvoir, où fidélités religieuses et calculs politiques se recomposent autour du destin d’une souveraine et de ses partisans. Ensemble, ces romans sondent le passage d’un monde enchanté à une modernité incertaine.
Entre fêtes somptueuses et manœuvres de cour, le roman dévoile les périls d’une ascension fondée sur l’apparat et le secret. Les ambitions se heurtent à l’implacable logique de la faveur royale, où l’image publique devient une arme. Le ton scintille d’éclat élisabéthain tout en laissant percer l’ombre des calculs et des compromissions.
Sur des îles du Nord façonnées par la mer et les sagas, l’arrivée d’un marin charismatique bouscule traditions, alliances et identités. Les coutumes nordiques, la rudesse des éléments et l’économie maritime composent un théâtre où le destin s’éprouve entre hospitalité et défiance. L’atmosphère, tour à tour lyrique et âpre, nourrit un drame d’honneur et de survie.
Dans la capitale, un jeune gentilhomme affronte dettes, usuriers et courtisans, apprenant les codes d’un monde où la faveur s’achète et se perd en un clin d’œil. Un autre récit suit la propagation du soupçon et des complots, de domaines provinciaux jusqu’aux prisons et théâtres de la métropole. Ensemble, ils dressent une satire vive des institutions, interrogent la rumeur comme force politique et montrent la fragilité des réputations.
Un archer écossais en quête de fortune entre au service d’un souverain habile, pris entre diplomatie rusée et rivalités princières. Les paysages d’Europe, les ambassades et les chevauchées composent une fresque de l’ère où l’État moderne s’affirme. Le roman mêle panache, négociation et surveillance, examinant comment loyauté et intérêt se redéfinissent.
À travers lettres et récits croisés, un ultime frémissement de complot réveille les fantômes d’une cause déclinante. La tension entre nostalgie héroïque et prudence juridique devient le moteur d’un débat intime sur l’héritage et l’avenir. Le ton, plus méditatif, confronte la légende à la réalité et interroge la mémoire nationale.
Sur une marche frontalière agitée, une promesse de mariage se trouve menacée par rivalités féodales et obligations lointaines liées aux expéditions d’Orient. Le roman pèse l’autorité du serment, la protection sous tutelle et la marge de consentement dans un monde de garnisons et de sièges. Aventure et réflexion sur l’honneur s’y équilibrent, avec un intérêt marqué pour la légalité coutumière.
Dans l’après-guerre civile, une demeure liée à la royauté devient le théâtre d’affrontements idéologiques, de stratagèmes nocturnes et de hantises ambiguës. Les personnages cherchent une issue entre vengeance, pardon et nouvel ordre politique. Le récit conjugue suspense domestique et réflexion sur la stabilité constitutionnelle.
Au sein d’une ville médiévale, rituels civiques et règles des corporations encadrent une histoire d’amour exposée aux jalousies et aux défis de l’honneur. Les tensions entre clans, justice urbaine et codes chevaleresques forment un tissu dramatique dense. Le roman se distingue par son portrait de la vie artisanale et sa critique des violences de prestige.
Des cours bourguignonnes aux cols alpins, le déclin d’une puissance princière se lit à travers les itinéraires d’exilés et de négociants. Duels de prestige, alliances mouvantes et réseaux clandestins révèlent une Europe où la prudence marchande conteste la flamboyance seigneuriale. L’atmosphère alterne mystère montagnard et lucidité politique.
Pendant les guerres d’indépendance, une forteresse devient le point de friction entre chevalerie codifiée et guerre d’escarmouches. Les personnages négocient trêves, fidélités et trahisons sous l’œil d’un passé qui s’achève. Le roman, d’une gravité crépusculaire, revisite les vertus de l’ancienne noblesse à l’épreuve d’un monde changeant.
La collection se distingue par l’alliance d’enquêtes morales, d’érudition légère et de scènes populaires, où paysages et dialectes composent un réalisme vivement coloré. D’un cycle écossais foisonnant à des panoramas anglais et européens, l’œuvre évolue de l’épopée romantique vers une interrogation plus ironique des mythes (jacobitisme, chevalerie, sainteté). Récits de procès, identités errantes, médiateurs (antiquaires, voyageurs) et heurts entre coutume et État forment un fil rouge qui unit aventures, tragédies et méditations historiques.
Table des matières
DE
L’AUTEUR,
MISENTÊTEDELAPREMIÈREÉDITIOND’ÉDIMBOURG.
Depuis quelques années, l’auteur de Waverley s’occupait, à diverses reprises, de revoir et de corriger la volumineuse série de romans mis au jour sous ce nom, afin que, si ces productions étaient jamais publiquement reconnues par lui, il pût, en quelque sorte, les rendre dignes de la faveur dont on n’a cessé de les honorer depuis leur première apparition. Toutefois l’auteur put croire pendant long-temps que l’édition perfectionnée et annotée qu’il méditait serait une publication posthume. Mais le concours des événements qui ont amené la découverte du nom de l’auteur, lui ayant rendu le droit d’une sorte de critique paternelle sur ses propres ouvrages, il se trouve tout naturellement porté à ne les livrer à la presse que revus et même corrigés, puisque la vie et la santé dont il jouit lui permettent de les examiner de nouveau, et de les revêtir de tous les éclaircissements nécessaires. Telle étant l’intention de l’auteur, il se trouve obligé de dire quelques mots sur le plan de l’édition projetée.
De ce que cette édition est annoncée comme devant être revue et corrigée, on ne doit pas inférer qu’on eût le dessein de changer l’ordre du récit, le caractère des acteurs ou l’esprit du dialogue. Sans doute tous ces points sont susceptibles d’être retouchés ; mais, comme dit le proverbe, où l’arbre tombe, il doit demeurer. Toute tentative dans la vue de prévenir la critique même la plus juste est généralement infructueuse quand elle a pour objet de changer un ouvrage déjà mis au grand jour de la publicité.
Dans les fictions même les plus improbables, le lecteur désire rencontrer quelque air de vraisemblance. Il trouverait mauvais que les incidents d’un conte qui lui est familier fussent altérés pour satisfaire le goût des critiques ou le caprice de l’auteur lui même. Ce concours de sentiments est si naturel à l’homme, qu’on le remarque même chez les enfants, qui ne peuvent souffrir qu’on leur répète un conte de leur nourrice d’une façon différente du premier récit qui leur en a été fait.
Mais, sans modifier en rien les fictions ou la manière de les narrer, l’auteur a saisi cette occasion pour corriger tout à la fois les fautes d’impression ou les erreurs qui auraient pu lui échapper. Et en vérité, ces fautes, ces erreurs ne doivent étonner personne, si l’on songe à la série non interrompue d’éditions de ces divers romans que les éditeurs ont, dans leur intérêt, jugé à propos de livrer au public ; éditions que l’auteur n’eut point occasion de revoir, comme cela se doit en pareil cas. Il y a tout lieu d’espérer que l’on trouvera la présente édition affranchie de ces erreurs accidentelles.
L’auteur s’est aussi hasardé à faire quelques corrections d’une autre nature, qui, ne s’écartant pas des fictions originales au point de troubler les premières impressions des lecteurs, ajouteront, selon lui, à la vivacité du dialogue, à celle du récit et des descriptions. Ces corrections consistaient à faire quelques retranchements aux endroits où le langage était surabondant, à resserrer le style dans ceux où il était lâche et diffus, à lui donner de la vigueur lorsqu’il se trouvait faible et languissant ; enfin, à substituer à des épithètes trop emphatiques d’autres plus convenables au sujet. En définitive, ces légers changements peuvent se comparer aux dernières touches d’un artiste. Un œil inexpérimenté ne peut en découvrir l’utilité réelle, et cependant elles ajoutent à la perfection et au fini de la peinture.
La préface générale de la nouvelle édition et les notices qui servent d’introduction à chaque ouvrage séparé contiendront une exposition des diverses circonstances qui ont accompagné la première publication des romans et des contes, en tant que ces circonstances seront susceptibles par elles-mêmes de quelque intérêt, ou qu’elles seront jugées propres à devoir être communiquées au public. L’auteur se propose aussi de publier, à cette occasion, les diverses légendes, les traditions de famille, les faits historiques reconnus obscurs qui ont servi de base à ces romans, et d’offrir une légère description des lieux témoins des scènes par lui décrites, lorsque ces lieux ne sont pas totalement imaginaires. L’auteur présentera aussi l’énumération des incidents particuliers fondés en fait ; il publiera enfin un glossaire plus étendu que les précédents, ainsi que des notes explicatives sur les anciens usages et les superstitions populaires auxquelles il fait allusion dans ses romans.
En résumé, l’auteur espère que ses productions, dans leur nouvelle parure, ne seront point considérées comme ayant perdu de leur attrait parce qu’elles auront reçu des éclaircissements et qu’elles auront été soumises à un examen scrupuleux.
Abbotsford, janvier 1829.
Suis-je donc obligé de rendre compte de mes folies passées ?
SHAKSPEARE.Richard II,acteIV.
Ayant entrepris, dans cette préface, de rendre compte de ces compositions offertes ici au public, et de les accompagner de notes et éclaircissements, l’auteur, sous le nom de qui elles sont recueillies aujourd’hui pour la première fois, sent qu’il est chargé de la tâche délicate de parler de lui-même et de ses intérêts personnels d’une manière plus spéciale peut-être que la prudence ou les égards qu’il doit à ses lecteurs ne sembleraient le permettre. En un tel cas, et en se présentant ainsi au public, il court le risque de se trouver dans la même position que la femme muette dont il est parlé dans le recueil des Contes plaisants. Le mari de cette chère épouse, après avoir dépensé la moitié de sa fortune pour obtenir la guérison de l’infirmité dont elle était affectée, eût fait ensuite volontiers le sacrifice de l’autre moitié pour rendre la dame à son premier état. Mais enfin, cette chance que court l’auteur est inséparable de la tâche qu’il s’est imposée ; tout ce qu’il peut faire, c’est de promettre d’être aussi peu égoïste que sa situation le permettra. Et qu’on n’aille pas croire cependant qu’il soit peu disposé à tenir parole, si, parce qu’il s’est présenté au lecteur à la troisième personne du singulier, il se décide à faire usage de la première dans le paragraphe suivant. Toutefois il lui semble que la modestie apparente résultant de l’emploi du premier de ces modes (la troisième personne) est plus que balancée par l’inconvénient de la roideur et de l’affectation qui en sont inséparables ; inconvénient que l’on est plus ou moins exposé à rencontrer dans tout ouvrage où cette même troisième personne est employée, depuis les Commentaires de Cesar jusqu’à l’autobiographie d’Alexandre le réformateur.
Il faudrait que je me reportasse au temps de mon jeune âge, si je voulais parler ici de mes premiers exploits de conteur. Mais je crois que quelques-uns de mes vieux condisciples pourraient encore attester que j’avais, fort jeune encore, une réputation distinguée en ce genre de talent. Alors les applaudissements de mes compagnons me dédommageaient des disgrâces et des punitions qu’encourait le futur romancier, pour avoir été paresseux et pour avoir rendu les autres tels, pendant les heures qui devaient être consacrées à la préparation de nos devoirs. Mon plus grand plaisir, dans mes jours de congé, était de m’échapper avec un ami de mon choix dont les goûts sympathisaient avec les miens. Nous nous racontions alternativement alors toutes les aventures extravagantes qu’il nous était possible d’imaginer ; nous répétions, chacun à notre tour, des histoires interminables de chevalerie, de batailles, d’enchantements, qui se continuaient d’un jour à un autre, selon que l’occasion se présentait, sans que nous songeassions à les amener à fin. Comme nous observions le secret le plus rigoureux au sujet de ces communications réciproques, elles acquéraient tout le caractère d’un plaisir caché. Nous avions coutume de nous livrer à nos plaisirs favoris pendant les longues promenades que nous faisions au milieu des environs solitaires et romantiques d’Arthur’s-seat, de Salisbury-crags, de Braid-hills1, et des autres lieux semblables qui se trouvent dans le voisinage d’Édimbourg.
Le souvenir de ces jours de fête forme encore une Oasis dans le pèlerinage qui sera l’objet de mes investigations. J’ajouterai seulement que mon ami vit encore ; c’est un galant homme dont les affaires ont prospéré, mais trop occupé de plus graves intérêts pour me remercier, si je le désignais ici autrement que comme un confident de mes mystères enfantins.
Lorsque la jeunesse, succédant à l’enfance, exigea des études plus sérieuses, des soins plus assidus, une longue maladie me rejeta, comme par une espèce de fatalité, dans le royaume des fictions. Un vaisseau rompu causa, en partie du moins, mon incommodité ; le mouvement et la parole me furent long-temps interdits comme très-dangereux. Je fus strictement retenu au lit quelques semaines, et durant ce temps il me fut à peine permis de parler à voix basse ; on me défendait de manger plus d’une ou deux cuillerées de riz bouilli, et d’avoir d’autre couverture qu’une légère courte-pointe. Quand le lecteur saura que j’étais alors dans l’âge de la croissance, que j’avais toute l’ardeur, tout l’appétit, toute l’impatience d’un jeune homme de quinze ans, et que je souffrais, en conséquence, beaucoup de ce régime sévère que le retour répété de mon indisposition rendait indispensable, le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre qu’on ne chercha nullement à réprimer mon goût bien prononcé pour la lecture ; c’était en effet mon seul amusement. Aussi abusai-je de cette faculté qui m’était laissée de disposer de mes instants comme bon me semblait.
Il y avait alors à Édimbourg un salon de lecture, qui fut fondé, je crois, par le célèbre Allam Ramsay2. Cet établissement contenait une collection très-précieuse de livres de toute nature, et, comme on peut le penser, il était riche surtout en ouvrages de fiction. On y voyait des productions de toute espèce ; les romans de chevalerie et les lourds in-folio de Cyrus et de Cassandre s’y trouvaient placés auprès des compositions les plus estimées des temps modernes. J’étais plongé, si j’ose m’exprimer ainsi, au milieu de ce grand océan de lecture, sans compas ni pilote ; et, à moins que quelque personne n’eût la charité de jouer aux échecs avec moi, je ne pouvais faire autre chose que lire du matin au soir. Par un sentiment de douceur et de compassion, erroné peut-être, quoique bien naturel, j’avais la faculté de choisir mes sujets d’étude ainsi qu’il me plaisait ; on se fondait à mon égard sur ce principe qu’on doit tolérer les humeurs des enfants pour les préserver du mal. Comme on ne satisfaisait mon goût et mes désirs en rien autre chose, je me dédommageais en dévorant des livres. En effet, je crois que je lus presque tous les romans, toutes les vieilles pièces de théâtre, tous les poèmes épiques de cette formidable collection ; j’amassais donc ainsi, bien certainement sans le savoir, des matériaux pour la tâche à laquelle je devais consacrer une si grande partie de ma vie.
Cependant, à cette époque, je n’abusais pas entièrement de la licence qui m’était accordée. La connaissance intime que j’acquis des miracles spécieux de la fiction amena enfin avec elle un peu de satiété, et je commençai insensiblement à chercher dans les histoires, les mémoires, les voyages et les divers ouvrages de cette nature, des événements à peu près aussi étonnants que ceux qui étaient l’ouvrage de l’imagination, avec cet avantage sur les romans qu’ils étaient au moins vrais en grande partie. À l’expiration des deux années pendant lesquelles on m’abandonna ainsi le libre exercice de ma propre volonté, j’allai faire une résidence temporaire à la campagne ; là, j’aurais été encore très-solitaire, si ce n’eût été l’amusement que me procura une bonne quoique vieille bibliothèque. Je ne saurais mieux décrire l’usage vague et extravagant que je fis de cet avantage, qu’en renvoyant mon lecteur aux études inconstantes de Waverley dans une situation pareille ; les passages concernant l’ordre de ses lectures sont puisés dans mes propres souvenirs. On doit concevoir que la ressemblance entre mon héros et moi ne s’étend pas plus loin.
Le temps, dans son cours, me prodigua les bienfaits d’une santé plus robuste, et une force musculaire telle qu’on ne pouvait ni l’attendre, ni l’espérer. Les études sérieuses, nécessaires pour me rendre propre à la profession à laquelle on me destinait, occupèrent la plus grande partie de mon temps ; et la société de mes amis et de mes compagnons, qui, comme moi, étaient sur le point de faire leur entrée dans le monde, remplit, par des amusements ordinaires à la jeunesse, l’intervalle qui devait s’écouler jusqu’à ce moment. J’étais dans une situation qui exigeait que je me livrasse à des travaux sérieux ; car, d’un côté, ne possédant aucun de ces avantages particuliers qui sont supposés favoriser un prompt avancement dans la profession des lois, et, d’un autre côté, ne rencontrant point d’obstacles extraordinaires qui pussent interrompre mes progrès, je pouvais raisonnablement espérer réussir selon le degré de peine plus ou moins grand que je prendrais, afin de me mettre en état de figurer au barreau.
Il est inutile d’expliquer dans ce précis comment le succès de quelques ballades eut pour effet de changer mes intentions et ma manière de voir, et de métamorphoser en littérateur un jeune avocat studieux, livré à l’étude des lois depuis quelques années. Il suffira de dire que j’avais embrassé la première de ces professions quelques années avant que je pensasse sérieusement à entreprendre un ouvrage d’imagination en prose, quoiqu’un ou deux de mes essais poétiques ne différassent des romans que parce qu’ils étaient écrits en vers. Cependant je ferai observer qu’à cette époque (hélas ! il y a trente années) je nourrissais l’ambitieux désir de composer un roman de chevalerie, qui devait être dans le style du Château d’Otrante, rempli d’incidents surnaturels, et où devaient figurer nombre de guerriers des frontières qui séparent l’Écosse de l’Angleterre. Ayant par hasard trouvé un chapitre de cet ouvrage projeté parmi de vieux papiers, je l’ai joint à cette préface3 ; pensant que quelques lecteurs seraient curieux de lire les premiers essais de composition de pure fiction d’un auteur qui s’est, depuis, tant exercé dans ce genre. Quant à ceux qui se plaignent, avec raison, de la profusion de romans qui ont paru depuis Waverley, ils doivent remercier le ciel de ce qu’il les a préservés du péril qui les menaçait, car ce déluge de compositions, qui fut alors différé de quinze ans, faillit commencer à inonder le public dès la première année du siècle.
Je ne repris jamais le sujet de ce roman, mais je ne renonçai point à l’idée des compositions fictives en prose, quoique je me fusse déterminé à donner une autre tournure au style de l’ouvrage.
Mes souvenirs d’enfance sur les paysages des Highlands4 et sur les mœurs des habitants firent une impression si favorable dans le poëme appelé la Dame du Lac5, que je me déterminai à écrire en prose quelque production semblable ; j’avais long-temps séjourné dans les Highlands à une époque où elles étaient beaucoup moins accessibles et beaucoup moins explorées qu’elles ne l’ont été depuis ces dernières années. Je connaissais même quelques-uns des vieux guerriers de 1745, qui, comme la plupart des vétérans, se décidaient facilement à raconter jusqu’à satiété leurs exploits à tout auditeur bénévole et, comme moi, disposé à les entendre. Il me sembla tout naturel que les anciennes traditions et le courage élevé d’un peuple qui, au milieu d’un pays et d’un siècle civilisés, conservait une teinture si prononcée des mœurs particulières au premier âge des sociétés, devaient fournir un sujet favorable pour les compositions romanesques, s’il n’était point défiguré par l’auteur et narré par lui de manière à dégénérer en fable frivole.
Ce fut, pénétré de semblables idées, que vers l’année 1805 je rassemblai à peu près un tiers du premier volume de Waverley. On annonça cette composition comme devant être publiée par feu M. John Ballantyne, libraire à Édimbourg, sous le titre de Waverley ou Il y a cinquante ans ; auquel titre on substitua depuis : Il y a soixante ans, et cela afin que la date de la publication qui se faisait alors pût correspondre avec l’époque à laquelle la scène se passait. On imprimait le septième chapitre, je crois, lorsque je montrai mon ouvrage à un critique de mes amis, dont l’opinion me fut défavorable ; et ayant alors quelque réputation poétique, je ne voulus pas risquer de la perdre en me livrant à un nouveau genre de composition : je jetai donc sans regret ou sans remontrance l’œuvre que j’avais commencée. Je dois ajouter que, quoique le jugement de mon spirituel ami se soit trouvé plus tard en défaut, par suite d’un appel que je fis au public, je ne prétends nullement, à raison de cette circonstance, douter de son goût délicat en littérature, car le morceau que je soumis à sa critique ne s’étendait point au-delà du départ de mon héros pour l’Écosse, et conséquemment mon ami n’avait point eu connaissance de la partie du roman qui fut considérée comme offrant le plus d’intérêt.
Quoi qu’il en soit, cette portion du manuscrit fut serrée dans les tiroirs d’un vieux pupitre qui, lorsque je vins résider pour la première fois à Abbotsford, en 1811, fut placé dans un grenier où se trouvaient quelques autres meubles, et entièrement oublié. Ainsi, quoique, au milieu de mes autres occupations littéraires, Je tournasse quelquefois mes pensées vers la continuation du roman que j’avais commencé, cependant, comme je ne pus retrouver ce que j’avais écrit, quelles que fussent mes recherches dans les meubles qui étaient à ma portée, et étant d’ailleurs trop indolent pour essayer de l’écrire de nouveau de mémoire, je renonçai souvent à toutes idées de cette nature.
Deux circonstances surtout reportèrent mes souvenirs vers le manuscrit égaré. La première fut la réputation belle et bien méritée de miss Edgeworth. Les caractères irlandais peints dans ses romans ont fait connaître aux Anglais l’humeur gaie et bienveillante de leurs voisins les Irlandais ; de manière que l’on peut dire vraiment d’elle, qu’elle a plus fait pour compléter l’Union, que peut-être tous les actes législatifs qui en ont été la suite.
Sans être assez présomptueux pour espérer égaler la richesse d’imagination, la tendresse pathétique, le tact admirable, qui distinguent les ouvrages de mon excellente amie, je sentis que je pouvais tenter, en faveur de mon propre pays, quelque chose de semblable à ce que miss Edgeworth avait si heureusement exécuté pour l’Irlande ; quelque chose qui présentât mes compatriotes aux Anglais, leurs concitoyens, sous un jour plus favorable qu’on n’avait fait jusqu’alors ; quelque chose enfin qui excitât de la sympathie pour leurs vertus, et de l’indulgence pour leurs faiblesses. Je pensais aussi qu’il me serait possible de suppléer à tout ce qu’il me manquait en talent par la connaissance intime que j’avais du sujet que je pouvais me vanter de posséder ; car j’avais parcouru la majeure partie de l’Écosse, les montagnes et les plaines ; j’avais connu à fond l’ancienne aussi bien que la nouvelle génération, et j’avais eu, depuis mon enfance, des rapports libres et illimités avec toutes les classes de mes compatriotes, depuis les pairs jusqu’aux laboureurs. De telles idées se présentaient souvent à moi, et constituaient une partie ambitieuse de ma théorie, quoiqu’en pratique j’aie été loin d’atteindre la hauteur à laquelle j’osais prétendre.
Mais ce ne furent pas seulement les triomphes de miss Edgeworth qui excitèrent mon émulation et me tirèrent de mon indolence ; il m’arriva alors d’entreprendre un ouvrage que je considérais comme un coup d’essai, et qui me faisait espérer de pouvoir m’affranchir un jour du métier de romancier et devenir un écrivain passable.
En 1807-8, j’entrepris, à la sollicitation de M. John Murray, écuyer, d’Albermale-street6, de mettre en ordre et de publier quelques productions posthumes de feu M. Joseph Strutt, aussi distingué comme artiste que comme antiquaire. Au nombre de ces productions se trouvait un roman non achevé, ayant pour titre : Queen-Hoo-Hall. La scène du roman se passait sous le règne de Henri VI, et l’ouvrage avait été composé pour peindre les mœurs, les coutumes et le langage du peuple anglais à cette époque. Les connaissances étendues que M. Strutt avait acquises sur de tels sujets, en compilant ses laborieux ouvrages de Horda Angel Cynnan, ses Antiquités royales et ecclésiastiques, et ses Essais sur les jeux et les passe-temps du peuple anglais, l’avaient rendu assez profond dans la science des antiquaires pour composer le roman projeté ; et quoique le manuscrit portât les marques de la précipitation et de l’incohérence, défauts naturels à une esquisse grossière, l’auteur n’en faisait pas moins preuve, selon moi, d’une force d’imagination étonnante.
Comme l’ouvrage n’était pas terminé, je crus qu’il était de mon devoir, en qualité d’éditeur, d’ajouter un dénoûment court et simple, conforme à l’histoire dont M. Strutt avait jeté les bases. Ce chapitre final se trouve aussi ajouté à la présente préface7, par la raison déjà mentionnée au sujet du fragment qui précède. C’était un pas dans le sentier qui devait me conduire à la composition d’un roman, et cet essai a eu en grande partie pour objet d’en conserver les traces.
Cependant Queen-Hoo-Hall n’eut pas un succès bien prononcé. Je crus connaître le motif pour lequel cette production n’avait réussi que faiblement ; je supposai qu’en rendant son langage trop ancien, et en donnant trop d’extension à ses connaissances comme antiquaire, l’ingénieux auteur avait apporté un obstacle au succès de son ouvrage. Toute composition destinée simplement à amuser le lecteur doit être écrite dans un langage qui se comprenne facilement. Si donc, ainsi que cela arrive quelquefois dans Queen-Hoo-Hall, l’auteur s’adresse exclusivement à l’antiquaire, il doit s’attendre à recevoir de la part de la généralité des lecteurs le reproche que Mungo, dans la pièce du Cadenas, fait à la musique mauritanienne : « Que sert à moi d’entendre, si moi ne comprendre pas ? »
Je pensai qu’il était possible d’éviter cette erreur, et qu’en ôtant à un ouvrage de cette nature ce trop de gravité, et le mettant plus à la portée de l’intelligence générale, on pourrait échapper à l’écueil sur lequel la barque de mon prédécesseur s’était brisée. Mais d’un autre côté, je fus découragé par suite du froid accueil accordé au roman de M. Strutt ; je vis clairement que les mœurs du moyen âge ne possédaient pas le degré d’intérêt que je leur supposais ; je fus porté à croire, enfin, qu’un roman fondé sur l’histoire des montagnards écossais et contenant la peinture de mœurs plus modernes, aurait une meilleure chance de popularité qu’un roman de chevalerie. Mes pensées se dirigèrent donc alors de nouveau vers le sujet que j’avais commencé peu auparavant, et un singulier hasard me fit retrouver enfin les feuilles égarées.
Un jour que je me trouvais avoir besoin, pour un de mes hôtes, de divers objets de pêche, il m’arriva de chercher le vieux pupitre dont j’ai déjà parlé plus haut, et dans lequel j’avais coutume de serrer tous ces objets. J’approchai de ce meuble non sans quelque difficulté, et en cherchant des lignes et des amorces, le manuscrit depuis long-temps perdu se présenta à ma vue. Je me mis immédiatement à l’ouvrage pour l’achever, en me conformant au plan originel ; et je dois avouer franchement ici que ma manière de conduire l’intrigue était peu digne du succès que le roman obtint dans la suite. Les diverses parties de Waverley sont liées avec si peu de soin, que je ne puis véritablement me vanter d’avoir tracé un plan quelconque. Toutes les aventures du héros, dans les courses qu’il faisait au milieu du pays avec le montagnard cateran Beau Lean, ne sont pas conduites avec beaucoup d’art. Mais la disposition que j’adoptais me convenait ; elle me laissait la faculté d’introduire dans mon récit des descriptions de pays et de mœurs, descriptions auxquelles la réalité prêtait un intérêt que le talent de l’auteur n’eût pu atteindre ; et quoiqu’en diverses autres circonstances, j’aie failli sous ce rapport, je ne me rappelle pas que dans aucun de mes romans le défaut de plan se soit fait autant sentir que dans mon premier ouvrage.
Entre autres bruits sans fondement répandus au sujet de cette production, on disait que le manuscrit de Waverley étant sous presse, avait été offert à très-bas prix à différents libraires de Londres. On se trompait. Messieurs Constable et Cadell, qui publièrent l’ouvrage, en connaissaient seuls le contenu, et pendant l’impression ils offrirent à l’auteur une somme considérable, que celui-ci refusa, ne voulant pas se dessaisir du manuscrit.
L’origine du roman de Waverley et les faits particuliers sur lesquels il est fondé sont indiqués dans une introduction séparée, mise en tête du roman ; il est inutile de la mentionner ici.
Waverley fut publié en 1814 ; et comme l’ouvrage était sans nom d’auteur, on le laissa faire son chemin dans le monde sans recourir à aucune des recommandations ordinaires. Son succès ne fut pas d’abord très-rapide ; mais après un, deux ou trois mois de publication, sa popularité s’accrut à un degré qui eût rempli l’attente de l’auteur, quand bien même elle eût été plus présomptueuse qu’elle ne le fût jamais.
Le désir de connaître le nom de l’auteur était extrême, mais on ne put obtenir à cet égard aucun renseignement authentique. Voici quel fut le motif qui me porta d’abord à publier l’ouvrage sous le voile de l’anonyme. Je savais qu’en mettant au jour le roman de Waverley, je faisais sur le goût public une expérience qui pouvait très-probablement faillir ; en conséquence je ne voyais pas qu’il y eût nécessité pour moi de courir le risque personnel d’une chute. Pour atteindre ce but, je mis en usage les plus grandes précautions afin que le secret ne fût pas divulgué. Mon vieil ami, mon condisciple, M. James Ballantyne, qui imprimait ces romans, était chargé de la tâche exclusive de correspondre avec l’auteur. Je profitai donc ainsi non-seulement de ses talents comme imprimeur, mais encore de sa science comme critique. Le manuscrit original, ou, d’après le mot technique, la copie, fut transcrite sous les yeux de M. Ballantyne par des personnes de confiance ; et quoique, pendant plusieurs années, on ait eu recours à ces précautions, et que, par intervalles, différents individus aient été employés, je ne pourrais citer un seul exemple de trahison. On imprimait régulièrement de doubles épreuves. L’une était envoyée à l’auteur par M. Ballantyne ; et les changements qu’elle recevait de ma propre main étaient copiés sur l’autre épreuve pour l’usage des imprimeurs ; de sorte que les feuilles par moi corrigées ne paraissaient jamais à l’imprimerie ; il résultait de là que je mettais en défaut la curiosité des inquisiteurs empressés qui se livraient aux investigations les plus minutieuses.
La raison qui me portait à cacher mon nom quand le succès de Waverley était douteux parut assez naturelle ; mais bien des personnes ne pouvaient que difficilement se rendre compte du motif qui me portait à garder l’anonyme lorsque la destinée de l’ouvrage eut été assurée par les éditions postérieures qui se succédaient avec rapidité, au point que onze à douze mille exemplaires avaient été lancés dans le public. Je suis fâché de ne pouvoir satisfaire que faiblement aux questions qui pourraient m’être adressées à ce sujet. J’ai déjà dit ailleurs que je ne puis guère expliquer le motif qui me fit persister à garder l’anonyme, qu’en disant avec Shylock8, que telle était mon humeur. Je ferai observer que je n’étais point excité par le stimulant ordinaire qui nous porte à désirer une réputation personnelle, et à faire le sujet des conversations de nos semblables. J’avais déjà autant de réputation littéraire, méritée ou non méritée, qu’il en fallait pour contenter un esprit plus ambitieux que le mien ; et en cherchant à augmenter celle que je possédais, je courais plutôt le risque de la mettre en danger que je n’avais la plus petite chance de l’accroître. Je n’étais non plus excité par aucun de ces motifs qui, à une époque moins avancée de la vie, auraient opéré sur mon esprit. Mes relations d’amitié étaient formées, ma place dans la société était fixée, ma vie avait parcouru la moitié de son cours. Ma condition dans la société était plus élevée que je ne le méritais, et certainement aussi belle que je pouvais le désirer, et des succès littéraires, quelle que fût leur importance, auraient difficilement changé ou amélioré ma condition personnelle.
L’aiguillon de l’ambition, ordinaire stimulant en de telles circonstances, ne me touchait donc point ; et cependant je devais me justifier de l’inculpation d’une indifférence choquante et peu convenable pour la faveur publique. Certes ma reconnaissance n’était pas moindre, quoique je ne la proclamasse point ; j’étais comme un amant qui porte sur son cœur un gage de l’amour de sa maîtresse ; il est aussi fier, bien que moins vain de le posséder, qu’un autre qui, dans une pareille position, fait publiquement parade de cette marque d’attachement. Une indifférence aussi inconvenante est bien éloignée de mon esprit, et j’ai rarement éprouvé plus de satisfaction que, lorsque revenant d’un voyage de plaisir, je trouvai Waverley
