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Célèbre avocate, Maître Yvonne Capar décide de quitter sa Belgique natale pour s'installer en Italie et profiter pleinement de sa retraite. En rangeant ses affaires, elle découvre un vieux tube de rouge à lèvres rouge pourpre, offert quarante ans plus tôt par un jeune Italien, Renato d'Alessio. Le toucher du tube de rouge la propulse dans le passé où elle revit son séjour en Italie en 1956 dans les moindres détails. Durant ce premier voyage seule à l'étranger, la jeune Yvonne découvre l'amitié authentique et l'amour véritable qui provoquent un bouleversement dans sa vie. Cette confrontation avec l'autre, cette adaptation à une culture différente de la sienne ne se fait pas facilement. Au contact de son âme-jumelle, elle vit de multiples expériences hors du commun qui engendrent une métamorphose de son être, elle découvre ainsi sa véritable personnalité et sa mission de vie. Rouge Pourpre est une merveilleuse histoire d'amour initiatique comme il en existe peu. Yvonne et Renato vous emmènent dans un voyage inoubliable à travers les lieux les plus emblématiques de cette belle ville de Rome à la fois euphorique et mélancolique.
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Seitenzahl: 183
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Cette œuvre est un ouvrage de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le produit de l’imagination de l’auteur ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des faits réels, des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite.
Je dédie ce livre avec amour et affection à la Communauté italienne, avec une pensée toute particulière pour mes nombreux amis et amies italiens.
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
– Ma tante, tu es vraiment décidée ?
– Et pourquoi est-ce que je ne le serais pas ? Je sais ! Je sais ! La famille, la seule, l’unique. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
– L’unique, mais oui. Et tu veux la quitter ?
Ma tante, maman et moi, nous sommes restées très unies depuis la mort de papa. Mais tantine, elle, elle est plutôt du genre cabochard. Alors, son cabinet d’avocats considéré comme l’un des meilleurs de Bruxelles et pour lequel, elle s’est battue toute sa vie et bien, au revoir. Passé par pertes et profits. Et sans remords en plus.
– Et alors ? Place aux jeunes, non ? Ne fais pas l’étonnée, j’ai toujours dit qu’à 60 ans, je fermerais boutique et que je m’en irais.
– Vous voyez qu’elle est cabocharde, hein.
– Pas du tout. J’ai atteint mes limites dans cette profession, j’ai besoin de prendre mes propres besoins en considération. Enfin bon, je résume d’une manière simpliste les sentiments qui m’habitent. En réalité, c’est plus compliqué que cela, j’ai envie de relever d’autres défis. À 60 ans, je ne suis pas encore gâteuse, tout de même !
– D’autres défis ? Mais quoi ? Quoi encore que tu n’aies déjà fait ?
– En voilà une réflexion ! J’ai envie de m’adonner à d’autres activités qui me tiennent également à cœur. Tu sais la justice plus humaine et égale pour tous, et tous égaux devant la justice, pour moi ça n’a jamais été un slogan, je m’y suis consacrée corps et âme.
Il est clair que ces objectifs sont loin d’être atteints. Je me demande d’ailleurs s’il est possible sur terre de croire à l’égalité totale de tous les hommes. Utopie ou réalité, je t’avoue que je n’ai jamais pu répondre à une telle question. À défaut de réponse, je me suis contentée de participer, c’est-à-dire de poser des actes conformes à mes valeurs dans ma vie professionnelle, aussi bien que dans ma vie personnelle. N’est-ce pas le plus important, même si le plan global nous échappe ? Tu vois ce que je veux dire ?
– Oui, hum, je pense que oui, je vois ce que tu veux dire.
– Ne crois pas que je veuille quitter le bateau au moment où il prend l’eau, ce n’est pas mon style. Ce combat a été le mien depuis plus de trente-cinq ans, il reste encore beaucoup de choses à changer, mais le moment est venu de m’éclipser et de réaliser mes projets personnels. J’ai besoin de soleil aussi, on n’est pas gâté ici en Belgique.
Catherine me regarda fixement. Égarée par la tristesse, de grosses larmes coulaient en silence le long de son visage. Elle retint ses sanglots. Elle se rappelait la mort de son père décédé lors d’un accident de voiture un matin d’avril, alors qu’elle n’avait que 17 ans. Elle était en train de revivre une seconde fois comme un abandon, le départ d’un être cher. Cette disparition brutale avait provoqué un déchirement dans la vie d’une jeune fille de son âge. Elle n’avait pu l’oublier jusqu’à ce jour, malgré les cinq années qui la séparaient de cette tragédie.
– Je séjournerai dans ma maison du Latium, à l’ombre de la ville éternelle. Rassure-toi, je compte rentrer de temps en temps. J’espère que tu viendras souvent me rendre visite, Rome n’est qu’à 1 800 km de Bruxelles.
Rome. Quatre lettres, un monde d’émotions et d’impatience. J’ai hâte de retrouver mes brebis, mes oies, mes lapins et surtout mes chats, Castor et Pollux ainsi que Tibère, mon fidèle labrador. Je ne m’inquiète pas pour eux, je sais qu’ils sont bien soignés par Maria et Angelo, mes voisins qui exploitent en mon absence mes 50 ares de terrain, et s’occupent de nourrir mes animaux.
Je ne peux m’empêcher d’avoir un pincement au cœur pour ces petites bêtes qui me tiennent compagnie depuis tant d’années. Ils m’ont si souvent réconfortée lorsque je me sentais triste. Les chats représentent pour moi, la quintessence de la gent animale. Chose étonnante, ils comprennent le français et l’italien. Et, bien que Castor et Pollux soient deux mâles italiens et Tibère, un labrador belge, l’entente est plutôt cordiale à condition que chacun reste sur son territoire.
Angelo qui ne manque pas d’humour a posé à l’entrée de ma propriété une plaque au texte un peu prétentieux, me semble-t-il, qui rappelle les magnifiques demeures patriciennes de Pompéi, « CAVE CANEM »1 . Prétentieux peut-être, mais elle a réussi jusqu’ici, à éloigner les rôdeurs. « Chien méchant », mon pauvre Tibère, lui qui se laisse si facilement dominer par les deux fauves, par Castor surtout.
Castor est un superbe mâle castré, au poil noir ras et brillant. Né sous le signe du Lion, son orgueil est démesuré, et sa jalousie sans égale. Lorsque j’entre dans la maison, il me suit pas à pas, prêt à saisir l’occasion de s’installer sur mes genoux. Il s’assied sur son arrière-train et se blottit dans mes bras en miaulant doucement. Ses petits yeux entrouverts me regardent avec une telle douceur, qu’il réussit chaque fois à me faire craquer.
Pollux est un angora croisé, castré lui aussi, au poil noir et long, doux comme de la soie. Il passe des heures interminables à se lécher. Il fait preuve en toutes circonstances d’une tendresse incomparable, au point que je lui ai donné le surnom de « Câlin ». Si Pollux s’aventure à tourner autour de mon fauteuil, je ne manque pas de m’en rendre compte même si je me suis assoupie durant quelques instants. J’entends un chu, chu, tel un tigre prêt à bondir sur sa proie; Castor décidé à rappeler qu’il est le chef, chuinte férocement les yeux gorgés de sang. Sans pour autant désarmer, et en fin diplomate, Pollux s’éloigne adroitement sur le divan à une distance raisonnable, et attend sans impatience que la tempête se calme. Peine perdue, malgré les moments agréables passés ensemble occupés à se lécher, dormir, manger et jouer, Castor ne veut pas capituler sur ce point. À cet instant, il ne connaît plus personne. Poussé par son instinct de possession, il m’accapare et veut me garder pour lui tout seul. Il persiste, chu, chu et finit par s’enfuir ne pouvant plus supporter cette intrusion dans son domaine réservé.
Son attitude m’agace; une vraie sauvageonne comme moi, qui n’a jamais accepté d’appartenir à qui que ce soit, j’ai l’impression en prenant de l’âge, d’être la propriété d’un félin possessif. Serais-je devenue gâteuse, moi ? Non ! J’ai seulement besoin d’une présence et de tendresse. Ces petits animaux sont toujours à ma disposition au moment où j’en ai envie, ce que je n’aurais pu exiger d’un amoureux.
Je ne me plains pas. Si je vis seule, je l’ai choisie cette foutue solitude. Si je n’avais pas été aussi exigeante avec tous mes prétendants, j’en aurais bien gardé l’un ou l’autre. Lequel, soupirai-je ? Le mouton à cinq pattes ou le zèbre sans rayures ?
Trêve de plaisanterie, ce diplomate américain rencontré dans l’express Paris-Amsterdam aurait pu me convenir. Hum, la classe… Et puis, non ! Il fumait trop et il était veuf. Je me suis toujours méfiée des veufs, non pas par superstition, mais plutôt pour la difficulté qu’il y a à prendre la place d’une épouse décédée. Elle a le privilège d’être idéalisée par son mari qui ne cesse de vous comparer à elle.
Je ne suis pas du genre femme au foyer idéale, j’aurais eu l’impression de courir derrière un train sans jamais réussir à le rattraper. J’aurais fini par oublier qui je suis vraiment. J’ai dit un non mitigé à Alan avant même qu’il n’ait eu le temps de me demander en mariage. Son immense culture, ses diplômes d’économie de l’Université de Harvard, ses propriétés en Virginie et son appartement de Neuilly, mes copines avaient beau en baver d’envie, rien de tout cela ne m’intéressait.
Mais qui d’autre alors aurait bien pu me satisfaire ? Peutêtre José, ce torero espagnol rencontré sur le vol Madrid-Barcelone ? J’ai regretté durant des années de l’avoir envoyé sur les roses. Grossière erreur. Les prétendants qui ont une telle ouverture de cœur ne courent pas les rues, comparés à ces piailleurs patelins et futiles que l’on rencontre à chaque coin de rue.
Il fallait avoir un culot monstre pour lui faire croire que j’étais équatorienne. Au début, je voulais juste plaisanter, jouer à un jeu en quelque sorte. Le plus surprenant, c’est qu’il m’a crue, alors j’ai continué. Je n’ai jamais compris comment il ne se rendait pas compte que je me payais sa tête. Le fait de lui avouer mes origines latinos ne l’avait pas dissuadé de me faire la cour. Au contraire, il nous trouva un lien de parenté. Nous étions cousins, ce qui faciliterait les choses, pensait-il. Un type optimiste ou utopiste ? Peu importe, le temps d’un vol dans les nuages, il avait été frappé par le coup de foudre. Vraiment, certains hommes méritent d’être respectés parce qu’ils ne reculent devant rien.
Malheureusement pour lui, j’avais la tête trop dure. Nos amourettes furent de courte durée. Néanmoins, j’en ai souvent rêvé de ce beau Don Juan aventurier et fier. Il me raconta la guerre civile, la mort tragique de son père, son enfance en Andalousie, la pauvreté, le travail de jornalero2 dans les champs de coton ou les oliveraies et la nuit venue, les provocations des taureaux sauvages au péril de sa vie durant lesquelles, les balles des gardiens des ganaderias3 risquaient à tout moment de lui être fatales. Et enfin, la gloire le jour où il reçut sa consécration de matador sous les acclamations de la foule.
Depuis lors, il vivait grisé, porté par l’admiration du public et l’existence de faste qui était la sienne. Une vie qu’il n’aurait pu imaginer sans son engagement dans la tauromachie. Un tel vécu de confrontation perpétuelle avec la mort ne pouvait qu’engendrer une personnalité aux multiples facettes, intéressante. Malgré cela, il avait gardé une certaine naïveté. Quelle candeur dans ses yeux noirs d’enfant mauresque.
Nous avions des points communs. Des hommes de ma famille s’étaient engagés aux côtés des républicains espagnols dans les Brigades internationales. Malgré notre complicité dans la douleur et notre espoir en un monde meilleur, nous n’avions pu, José et moi, approfondir cette relation comme nous l’aurions désiré.
– Ma tante. Tante Yvonne, réponds-moi s’il te plaît. À quoi penses-tu ?
– Catherine, quoi ? Mais continue, voyons.
– Continuer quoi, ma tante ? C’est toi qui parlais. Et puis soudain, tu t’es arrêtée au milieu d’une phrase, perdue dans tes pensées et tes yeux se sont fixés sur un point au loin, comme tu le fais parfois. Tu sembles regarder quelqu’un d’invisible.
– Ah bon ? Eh bien, je ne m’en rends pas compte.
– Mais si, ça t’arrive souvent. Si tu ne te sens pas bien, je t’accompagne jusque chez toi. Je téléphone à maman pour l’avertir que je serai en retard, qu’elle ne s’inquiète pas.
– Qui te dit que je ne vais pas bien ? Je me sens un peu fatiguée, mes journées sont très chargées en ce moment à cause des préparatifs du départ. Allons-y, j’ai envie d’aller me coucher. Demain à neuf heures, j’ai rendez-vous pour faire le point avec mon collaborateur, Roger Leroy, à qui je vais céder mon cabinet après mon départ. Quelle heure est-il ?
– Vingt-trois heures quinze.
– Déjà ? Comme le temps passe vite. Prends cet argent et règle l’addition. Dis à Maxime que mon steak était trop cuit, je le préfère à point. Il devrait le savoir pourtant ! Une vraie semelle de godasse. Ils appellent ça du bœuf belge ! Avec toutes leurs magouilles, la viande est devenue immangeable. Je finirai par devenir végétarienne d’autant plus qu’il paraît qu’elle rend agressif.
– Ha ha ha, mais d’où tu sors tout cela ?
– S’ils continuent avec toutes leurs saloperies, nous allons nous transformer en zombies désarticulés. Quelle misère !
Ah ma petite Catherine ! Je suis triste pour toi, déçue de l’héritage que ma génération vous transmet. Moi qui ai connu mai 1968, nous imaginions alors édifier une société nouvelle, plus juste, plus égalitaire. Résultat, que reste-t-il de nos utopies quand je vois les problèmes sociaux, économiques, la perte des valeurs, responsables en partie de la violence ? Que dire enfin de la détérioration de la planète ?
– Tu as raison, mais s’il fallait toujours ruminer sur tout ce qui ne tourne pas rond, ma tante, on ne vivrait plus. Je t’ai toujours connue comme ça, râleuse, révoltée, combative. Tu es marginale à ta manière. Cette fois, je te trouve bien amère.
– Pas du tout ! Tu oublies qui je suis, je ne changerai jamais sur ce point. Et si tout le monde gardait comme moi un œil critique, au lieu de se laisser bercer par l’illusion que procurent la désinformation, le confort, les achats à crédit, notre société tournerait mieux. Nous serions plus responsables de nos vies et moins dépendants de l’État. J’ai horreur que ces messieurs dames prennent des décisions qui ont un impact sur ma vie sans me consulter.
– Qu’est-ce que tu veux que les gens comme nous fassent pour remédier à cette situation catastrophique ? La plupart ne s’en rendent même pas compte, ils vivent dans un monde d’illusions.
Et puis, même s’ils en étaient conscients, comment pourraient-ils chercher des solutions à des problèmes aussi complexes qui les dépassent ?
– Je ne crois pas un seul instant à la démocratie ni à l’égalité. Nous ne naissons déjà pas égaux. Tout de même, lorsqu’il s’agit de justice, on s’attendrait à mieux. Aujourd’hui, ce sont les criminels qui bénéficient de la mansuétude des juges, et les victimes qui sont méprisées. On leur reprocherait presque de s’être trouvées au mauvais endroit au mauvais moment !
Tu crois probablement comme la majorité des gens à la séparation des pouvoirs, à la sacro-sainte justice libre de tout attachement politique ? Les magistrats sont nommés par les politiques, comment veux-tu qu’ils soient indépendants ? À part quelques exceptions, ils ne sont que des vassaux soumis aux deux autres pouvoirs.
De plus, malgré les bonnes intentions de ceux qui légifèrent, les affaires n’aboutissent pas toujours comme elles le devraient. Certains textes sont trop anciens ou trop vagues, et les lois sont faites pour être interprétées. Avec un bon petit coup de pouce, les notables et les nantis s’en tirent plus facilement, c’est évident y compris dans des délits graves parfois. Le fric, y a que ça qui compte, aussi pour pas mal de mes confrères qui ne connaissent que le bruit des liasses de billets de banque. À partir du moment où aucune sanction ne peut être prise à l’encontre de ceux qui édictent les lois, et de ceux qui sont chargés de les faire appliquer, cela prouve qu’ils se considèrent au-dessus de celles-ci.
Ajouté à cela, le train de vie ostentatoire que les politiciens se paient en temps de crise. C’est suffisant pour renforcer la frustration du peuple qui se sent floué. Et puis cette prolifération de lois engendre une restriction des libertés. À vouloir tout contrôler, ils cassent notre créativité qui est pourtant un attribut important de l’être humain. Nous avons besoin de réformes, de moyens, mais également d’un changement des mentalités. Cela te fait rire ?
– Non, pas du tout. Je comprends pourquoi tu n’as pas accepté de passer à la magistrature quand on te l’a proposé.
– Ben oui, évidemment. Je ne voulais pas perdre mon autonomie. Ça va, j’arrête de tenter de refaire le monde. Après tout, il est censé reposer sur les épaules de chaque être humain, pas seulement sur les miennes. Je quitte le barreau dans deux jours et c’est très bien comme cela.
– Tu as tout à fait raison. Tes commentaires sont toujours pertinents. Je t’écouterais durant des heures sans bouger. J’apprends beaucoup de choses intéressantes avec toi, le problème c’est que toutes ces affaires te perturbent, alors arrêtons-nous là. Allons-y avant qu’ils ne nous mettent dehors. En plus, tu dois te lever tôt demain matin.
– Ne t’inquiète pas pour moi. Bien que je râle tout le temps, je garde l’espoir et surtout ma foi en la vie est inébranlable.
Je montai dans la voiture de Catherine. Il y régnait un silence solennel, nous étions l’une et l’autre absorbées par nos pensées. Cette conversation au sujet du fonctionnement douteux de notre justice m’exaspérait sans aucun doute. Était-ce un aveu d’impuissance après avoir accepté d’entrer dans le système sans avoir réussi à le modifier ? Après avoir exercé durant près de trentecinq ans le métier d’avocat auquel je ne me destinais pas au départ, j’étais incapable de répondre à cette question. J’avais toujours travaillé avec conviction et avec cœur. Il m’était arrivé de refuser des causes auxquelles je ne croyais pas. Je m’exposais de cette manière aux commentaires désobligeants de certains confrères, toujours les mêmes évidemment pour qui, défendre un criminel, tueur et violeur d’enfants représente la même chose qu’une escroquerie massive à la TVA.
Au début, les critiques me rendaient mal à l’aise. Par la suite, j’ai appris à ne plus en tenir compte, être fidèle à soimême est plus important que d’essayer de plaire aux autres. De toute manière, il est impossible de satisfaire tout le monde, me répétais-je souvent. Et puis, c’est une question de valeurs auxquelles on adhère personnellement.
Tandis que je me laissais aller à ces réflexions, nous longions les immeubles modernes et les anciennes demeures qui bordent l’avenue de Tervuren construite 100 ans plus tôt, alors que le roi Léopold II régnait en maître sur ses colonies africaines, et que l’argent coulait à flots pour la classe dominante.
– Catherine, dépose-moi au rond-point Montgomery, en face de la fontaine.
– Tu es sûre ?
– Oui. Je vais me dégourdir les jambes en marchant un peu. La maison n’est qu’à deux cents mètres de là. Je t’embrasse, ma chérie. À demain. Je compte sur toi vers treize heures. Je t’attends pour m’aider à emballer les bibelots. Nous déjeunerons ensemble.
– D’accord, à treize heures précises, je serai chez toi. Vraiment, tu ne veux pas que je te dépose devant ta porte ?
– Non, je t’assure que je préfère marcher, j’ai besoin de prendre l’air. Je me sens un peu lourde, j’ai du mal à digérer la viande.
Catherine redémarra lentement comme si elle attendait que je change d’avis. Je parcourus quelques mètres et traversai la route pour me rapprocher du bassin qui contenait la nouvelle fontaine érigée au milieu de l’avenue. Les rues étaient désertes à cette heure tardive.
L’idée de quitter définitivement le décor de ce qu’avait été ma vie, « la pièce de théâtre de ma vie », comme il me plaisait de l’appeler, ne m’angoissait pas. J’avais l’intention de voyager de temps à autre pour régler certaines affaires en suspens, rencontrer ma nièce, ma belle-sœur et quelques amis, sans oublier de visiter la tombe de mes parents et grands-parents en province.
En revanche, jamais au grand jamais, je ne franchirais l’énorme portail en bois massif du palais de justice, je ne traverserais plus la salle des pas perdus. Je laisserais derrière moi l’ombre de ma toge noire et mon attachécase. Après-demain, je me rendrai au vestiaire des avocats, je commencerai par enlever du portemanteau l’étiquette qui porte mon nom : Yvonne Capar. Personne ne parviendrait à me convaincre de rester plus longtemps. L’heure était venue de plier bagage et de réaliser mon rêve le plus cher, partir en Italie.
N’aurais-je pas dû quitter plus tôt ? Non, c’était mieux comme cela. À présent, j’allais enfin me consacrer à la réalisation d’un projet encore flou d’association pour venir en aide aux jeunes mères abandonnées, dépourvues de toute scolarité dont certaines sortent de prison et vivent seules avec leur bébé.
Créer un centre de formation qui leur permettrait de suivre des cours afin d’apprendre un métier pendant que des puéricultrices se chargeraient de garder leur enfant. Voilà une idée qui me poursuivait depuis de nombreuses années, il fallait que je sois sur place pour m’occuper de la mise en route et de la gestion quotidienne d’un tel projet.
Le futur des enfants était ma principale préoccupation. Moi qui avais choisi de ne pas être mère, j’étais inquiète pour les petits enfants. Dans cette société de jouisseurs suicidaires, on ne travaillait pas assez pour préparer leur avenir, pour qu’ils reprennent un jour le flambeau. L’héritage que nous allions leur léguer me préoccupait.
Je m’attardai encore quelques minutes devant la fontaine et contemplai impavide les jets d’eau. La chaleur de l’été à cette heure était supportable, une brise légère rafraîchissait la nuit. En remontant vers le parc du Cinquantenaire, la perspective était grandiose. Je scrutai la nuit, sa volupté me fascinait. Bien que je n’eusse pas envie de rentrer, j’aurais continué cette promenade en solitaire, j’empruntai la rue du Collège et atteignis l’immeuble de trois étages qui me servait de domicile et de cabinet depuis vingt-cinq ans.
1 “Prends garde au chien” en latin.
2 Travailleur journalier.
3 Élevage de taureaux pour la corrida.
– I
