Ruby-des-Ruisseaux - Tome 3 - Nancy Reid - E-Book

Ruby-des-Ruisseaux - Tome 3 E-Book

Reid Nancy

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Beschreibung

Ruby-des-Ruisseaux, hameau traversé par une rivière aux méandres enchanteurs et doté de trois magnifiques îles, est caractérisé par une culture écossaise encore très présente, due aux premiers arrivants écossais. On raconte que ceux des alentours les qualifiaient de « cheveux rouges du ruisseau », étant donné les cheveux roux d’une grande majorité de ces premiers colons écossais, d’où le nom de Ruby-des-Ruisseaux, le rubis étant une pierre précieuse de couleur rouge.

Ce village, avec son salon de thé chaleureux, son magasin général pittoresque, figé dans le temps et son auberge accueillante représente depuis quelques années une destination prisée pour les touristes. La famille Desrosiers qui demeure à l’entrée du village dans une grande maison, appelée le manoir est peu connue du village, à l’exception de leur bon docteur Desrosiers.

Nous sommes maintenant en 1973. Trois années se sont écoulées depuis votre dernière visite. Les habitants de Ruby-des-Ruisseaux vous souhaitent la bienvenue, pour une nouvelle chronique villageoise.

Reprenez contact avec quelques-uns des personnages de ce hameau bucolique et faites la connaissance de la famille Desrosiers qui demeure à l’entrée du village dans une grand maison, appelée le manoir.

D’autres bouleversements et intrigues vous attendent.




À PROPOS DE L'AUTRICE



Nancy Reid est née au Québec, à East Angus, au cœur de l’Estrie. Elle poursuit des études en administration et œuvre dans le domaine de l’éducation. Au fil des années, son âme d’artiste se développe. Créative, elle fonde son académie de dessin et de peinture à l’huile, destinée autant aux enfants qu’aux adultes. Son désir d’expression l’entraîne dans une quête d’exploration, à la recherche notamment de ses racines écossaises.

Écrire, n’est-ce pas peindre avec des mots ? Ainsi prend forme la collection "Ruby-des-Ruisseaux". Dans cet élan, des personnages sincères, parfois plus grands que nature prennent vie et cherchent à s’apprivoiser en dépit de leurs différences.

Cette collection vous entraîne dans un village bucolique, à une époque où les valeurs communautaires, familiales et intergénérationnelles sont primordiales.



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Seitenzahl: 389

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Nancy Reid

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions Lo-Ély

www.editionsloely.com

 

Facebook : Éditions Lo-Ély

 

Auteure : Nancy Reid

Facebook : Nancy Reid

Direction littéraire : Tricia Lauzon

Mise en page et révision : Lydia Lagarde

Correction : Ginette Bédard

Graphiste pour la couverture : Véronique Brazeau

www.trifectamedias.com

Imprimerie : CopiExpress enr.

 

Dépôt légal –

Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2024

Bibliothèque et Archives Canada 2024

 

Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.

 

Subventionné par :

 

Imprimé au Canada

ISBN EPUB : 978-2-89855-045-4

ISBN EPUB collection : 978-2-925237-14-3

Remerciements

 

Je tiens tout d’abord à remercier mon conjoint et complice de tous les instants, Réginald Audy.

Je remercie également mon éditrice, madame Tricia Lauzon, pour son authenticité et le respect qu’elle accorde à ses auteurs et auteures. Je la considère comme une réalisatrice de rêves.

Je remercie aussi tous mes lecteurs et lectrices pour leur participation tellement appréciée, dans mon univers à saveur écossaise.

Je vous laisse sur ce petit mot en gaélique écossais :

Fàilte air ais aig Ruby-des-Ruisseaux !

Bienvenue à nouveau à Ruby-des-Ruisseaux !

Nancy Reid

 

 

Personnages

Les CAMERON :

 Ruby R.

Les BEAUDIN :

Camélia (veuve et propriétaire du salon de thé)

Les BEAUDOIN :

Morag Macleod-Beaudoin

Enfants : William et Ludovic

Les BLUTEAU :

Romain (maire) et Carmen (épouse et mairesse)

Les CUMMINGS :

Rébecca et Alice (deux sœurs)

Les LABERGE :

Olivier et Luce (épouse)

Les MACKENSIE :

Thomas (marchand général)

Petits-enfants : Jean-Thomas et Érin Sinclair (épouse)

Les PERREAULT :

Julius (journaliste retraité) Andrée-Anne Scott (épouse)

Les SCOTT :

Walter et Fiona (épouse)

Les SINCLAIR :

Marguerite (divorcée et propriétaire de la Résidence Sinclair)

Les DESROSIERS :

Esmée Bald-Desrosiers (matriache)

Paul et Simone (épouse), Lydia et Rose

Solange, Sarah, Paul junior, Patrick et Philippe

Les Amis :

Père Ramsay et Serge Roberge, dit l’asperge

Rosamund Ross

Antoine Lebrun (enseignant au manoir)

Calendrier de janvier

 

 

Chapitre 1

 

Le docteur Gilbert Lauzier rangeait ses instruments tout en regardant à la dérobée la femme assise dans son lit. Grande, les cheveux d’un ton gris acier et le teint pâle, Esmée Bald-Desrosiers en imposait malgré son état de grande fatigue. Matriarche dans cette énorme demeure, nommée le « manoir », elle dirigeait d’une poigne autoritaire cette maisonnée composée de sa famille.

―Ainsi, je suis fichue ! commenta froidement la vieille dame.

―Votre état de santé s’est détérioré, répondit le docteur Lauzier d’un ton réprobateur.

―Soyons clairs et précis, docteur ! rétorqua Esmée. Ne jouons pas sur les mots !

―Vous êtes parfaitement au courant de la fragilité de votre cœur, madame Desrosiers.

―Mais mon état se détériore ! insista-t-elle, intransigeante.

―En effet. Vous devez garder vos médicaments à proximité, éviter les efforts physiques et les repas trop copieux, répondit le docteur Lauzier.

―Je sais ce que je dois et ne dois pas faire ! N’empêche que tout s’écroule !

―Madame Desrosiers ! s’exclama le docteur Lauzier. La science ne peut tout régler !

―Combien de temps ?

―Je vous demande pardon ?

―Combien de temps me reste-t-il ? scanda la femme, habituée à être obéie.

―Je suis incapable d’une telle prédiction, chère madame ! rétorqua le médecin en se redressant, outré par le ton acariâtre de sa patiente.

―Docteur Lauzier, reprit Esmée en le regardant de ses petits yeux perçants, j’exige la discrétion la plus absolue sur mon état.

―Madame Bald-Desrosiers, riposta-t-il, le visage enflammé de colère, sachez que je suis tenu au secret professionnel et…

―Et votre confrère, le docteur Desrosiers, qui se trouve être aussi mon fils, et qui habite sous mon toit, souhaitera connaître votre diagnostic !

―Entre médecins, il peut être souhaitable de se consulter mutuellement ! mentionna-t-il avec espoir.

―Je vous défends de vous entretenir de mon état avec mon fils ! Est-ce bien clair ? reprit la vieille dame en pointant un doigt accusateur vers lui.

―Votre ton est franchement insultant ! répondit-il, debout, droit comme un « i ». Je mettrai cela sur le compte de votre émotivité. Il n’est jamais simple d’accepter les mauvaises nouvelles.

Un ricanement salua le commentaire de l’érudit.

―Vous êtes bien bon, cher docteur, ironisa la vieille dame.

Le docteur Lauzier quitta la chambre sans émettre un commentaire additionnel, tentant ainsi de préserver sa dignité offensée.

La vieille dame ferma les yeux, épuisée, s’abandonnant au sommeil un court moment. Quelques instants plus tard, elle les ouvrit brusquement, se redressa contre ses oreillers, étira son bras et saisit la clochette, qu’elle agita vigoureusement.

***

Sitôt la porte de la chambre refermée, le docteur Lauzier se trouva nez à nez avec son ancien confrère d’université, le fils de madame Desrosiers. Ce dernier, sans proférer le moindre mot, lui indiqua d’un simple geste de le suivre. Les deux hommes parcoururent le long corridor du deuxième étage, puis s’engagèrent dans le large escalier menant au rez-de-chaussée, rencontrant Martha, la servante qui, sans leur jeter le moindre coup d’œil, se hâtait vers la chambre de sa maîtresse.

―Venez ! Allons dans mon bureau, l’invita Paul Desrosiers.

Tenant un verre de porto à la main, le docteur Lauzier, confortablement assis dans une bergère faisant face à un foyer qui flambait joyeusement, regardait son hôte déguster une gorgée du liquide à la robe sombre. Paul Desrosiers, un homme au caractère irascible et rancunier, qui, malgré une taille sous la moyenne, tentait d’en imposer à ses semblables, avait les yeux fixés sur son camarade. Il réfléchissait au meilleur moyen d’obtenir des réponses à ses questions sans effaroucher Gilbert Lauzier. Il connaissait le caractère impulsif et sensible à la flatterie de son ancien compagnon d’études. Ce dernier gardait le silence, attendant patiemment que Paul lui fasse part de ses intentions.

―Alors, cher collègue… que penses-tu de ce porto ?

―Je dois avouer que tu es un fin connaisseur, répondit Gilbert en souriant.

―Fernande, ton épouse, va bien ? demanda Paul en ébauchant un petit sourire.

―Elle se porte bien, mais elle ne change pas. Toujours à s’en faire pour les enfants ! Michel a vingt-trois ans ! Il a terminé ses études et vole de ses propres ailes et il est parfois exaspéré par le caractère protecteur de sa mère.

―Et ta fille, Lucie ?

―Elle ne s’entend pas du tout avec sa mère ! Elle est rebelle !

―Il faut mater les enfants, leur inculquer le sens des responsabilités et du devoir ! martela le docteur Desrosiers.

―Je n’ose imaginer ce que serait notre vie si nous avions, comme toi et Simone, cinq enfants ! s’exclama Gilbert.

―Il faut de l’autorité et du contrôle, rétorqua Paul en bombant le torse.

―Tu n’as aucun problème avec tes enfants ? demanda Gilbert avec intérêt.

―Aucun ! Je te le répète : il faut de la poigne ! … Changement de propos : vous plairait-il de venir souper, Fernande et toi, un soir prochain ? Simone, mon épouse, s’entend très bien avec Fernande.

―Ce sera avec le plus grand plaisir ! Sur ce, je vais te laisser, car j’ai d’autres patients qui m’attendent, dit le docteur Lauzier en se levant.

―Ainsi, la santé de ma mère se maintient, dit le docteur Desrosiers, espérant ainsi délier la langue de son collègue.

―Demande à Simone de contacter Fernande pour ce souper, éluda Gilbert avec finesse.

Paul Desrosiers reconduisit son collègue et regagna, pensif, son bureau.

***

Martha, après un bref coup frappé à la porte de la chambre de sa maîtresse, s’y engouffra et, essoufflée, elle constata qu’Esmée avait les yeux fermés et le souffle régulier d’une personne qui dort paisiblement. Tournant les talons, la main sur la poignée de la porte et s’apprêtant à repartir, elle arrêta son geste en entendant sa maîtresse lui murmurer :

―Ma fidèle Martha, que serais-je devenue sans toi ?

―Je croyais que vous dormiez, répondit Martha en s’approchant du lit. Comment vous sentez-vous ?

―Je suis une vieille femme, ma bonne Martha, et mes jours sont comptés.

―Allons, allons, dit Martha d’un ton réconfortant. Vous êtes la personne la plus forte que je connaisse. Il ne faut pas vous laisser abattre ainsi.

―Le docteur Lauzier m’a confirmé que ma vie s’achève. Je suis tellement fatiguée, ma bonne Martha.

―Il faut vous reposer et cesser de vous faire du souci. Ce n’est pas la première embûche que vous traversez, répondit Martha en replaçant les couvertures du lit de sa maîtresse. Que diriez-vous d’une bonne tasse de thé ? proposa-t-elle.

―Toujours aussi positive, répondit Esmée. D’accord ! Une bonne tasse de thé m’aidera à réfléchir.

―Vous pensez trop, madame Desrosiers, répondit Martha d’un ton réprobateur. Voilà pourquoi vous vous sentez si faible.

―Va vite me chercher cette tasse de thé, dit Esmée en souriant à sa loyale domestique.

―Je viens tout juste de terminer une recette de beignes. Je vous en apporterai avec le thé. Vous avez beaucoup maigri, cela vous remplumera, dit Martha en s’esquivant avant d’entendre le commentaire d’Esmée.

Aussitôt la porte de sa chambre refermée, Esmée se redressa tant bien que mal, tentant de replacer ses oreillers. Elle devait réfléchir… à sa mort prochaine, à ce qu’elle souhaitait pour la suite de sa maisonnée. Que deviendrait la vie au manoir lorsqu’elle ne serait plus de ce monde ? Elle n’avait jamais évité un problème. Cette fois-ci elle ferait encore face à la musique. Des décisions s’imposaient et il était impératif qu’elle fasse les bons choix.

***

Simone, l’épouse du docteur Desrosiers, relaxait dans son boudoir. Comme tous les après-midi, elle s’accordait du temps de qualité, comme elle aimait à le dire à ses belles-sœurs, Lydia Desrosiers-Viau et Rose Desrosiers.

Ce jour-là, contrairement à ses habitudes, son époux fit brusquement irruption dans le petit salon de Simone.

―Paul ! s’écria Simone. Te rends-tu compte qu’entrer aussi bruyamment dans nos appartements peut m’occasionner une crise cardiaque ?

―Excuse-moi, répondit-il d’un ton monocorde.

―Je suis de santé fragile, ne l’oublie pas, continua -t-elle, une main posée sur son cœur.

―Comment le pourrais-je, tu ne cesses de me le rappeler, répondit le docteur Desrosiers, irrité.

―Ce n’est pas ton habitude de venir me rejoindre en début d’après-midi, reprit Simone en examinant plus attentivement son époux. Que se passe-t-il ?

―Y a-t-il du thé ? demanda Paul en prenant place dans un fauteuil près de la cheminée.

Simone se leva prestement et se dirigea vers la petite table ornée d’une nappe en dentelle, sur laquelle se trouvait un joli service à thé, souvenir de la grand-mère de son époux. Quelques beignes et chocolats fins, artistement disposés sur une assiette de fantaisie, complétaient ce que Simone se plaisait à qualifier de l’heure du thé. Simone adorait le thé, qu’elle sirotait tout l’après-midi. Elle versa le breuvage à son époux dans une jolie tasse de porcelaine et la lui tendit.

―Merci ma chère, murmura-t-il, pensif.

Elle garda le silence, attendant patiemment que son mari daigne l’informer de ce qui le tracassait de la sorte. Son époux était un homme de peu de mots et il s’emportait facilement. Mieux valait ne pas le provoquer.

―Le docteur Lauzier est venu voir ma mère ce matin.

―Je sais, je l’ai vu de ma fenêtre. Il n’y a rien d’extraordinaire à cela, continua Simone. N’est-il pas son médecin ?

―Simone ! Un peu de jugeote ne te ferait pas de tort ! rétorqua-t-il, furibond.

Son épouse, rougissant sous l’insulte, prit une gorgée de thé pour se donner une contenance. Le docteur, sans un mot d’excuse, poursuivit :

―Elle l’a fait demander !

―Le docteur Lauzier ? ne put-elle s’empêcher de rétorquer, intriguée.

―Qui d’autre ? J’ai bien tenté de soutirer des informations à mon confrère, mais sans succès.

―Pourquoi ne pas demander à ta mère ce qu’il en est ? Après tout, tu es son fils et de plus, tu es médecin ! répondit Simone.

―Tu connais ma mère… elle s’emporte pour un rien et ne divulgue que ce qu’elle a décidé.

Simone s’accorda un petit sourire, se disant que le fils et la mère se ressemblaient beaucoup sur certains points. Comme elle aurait aimé avoir le courage de répondre à son mari : un peu de jugeote mon cher, la pomme n’est pas tombée loin du pommier. Comme d’habitude, elle se contenta de garder le silence.

―Tu ne dis rien ? demanda le docteur Desrosiers, interrompant ainsi les pensées de Simone.

―Souhaites-tu que je m’informe auprès de ta mère ? suggéra-t-elle, soucieuse d’aider son mari.

―As-tu perdu la tête ?

Quoi qu’elle dise ou fasse, c’était toujours inadéquat. Comme elle appréciait ses après-midi de solitude. Pourquoi venait-il la houspiller ainsi, si elle ne lui était d’aucun réconfort ?

―J’ai dit à Lauzier que nous les inviterions, lui et son épouse, à venir souper prochainement.

―D’accord. Lorsque tu auras décidé de la date, je procéderai, répondit Simone d’une petite voix.

―J’ai quelques visites à domicile à faire, reprit le docteur en finissant sa tasse de thé. Je serai absent jusqu’au souper.

―Iras-tu à Ruby-des-Ruisseaux ? demanda candidement Simone. De qui s’agit-il ?

―Tu sais très bien que je n’aime pas que l’on s’immisce dans mes affaires, rétorqua Paul. Mais pour te remercier de ta gentillesse et de ton appui, je peux te confier que deux patients m’inquiètent un peu.

―Le père Ramsay ne rajeunit pas, risqua Simone, sa curiosité éveillée.

―En effet, je vais m’assurer qu’il prend bien sa médication.

―Mais Paul ! Madame Sinclair s’occupe très bien de ses pensionnaires. Je crois que cela la vexera si tu ne lui accordes pas ta confiance.

―Simone, sache que je suis plus intelligent que cela. Le père Ramsay est mon patient et j’ai pleine autorité pour décider qu’une visite de routine s’impose. De plus, Marguerite Sinclair a été très occupée ces derniers temps. Elle aspire à se représenter encore une fois à la mairie du village. Celle-là n’apprend pas de ses erreurs ! Elle a déjà été battue… pourquoi s’infliger une autre humiliation ? Quelle idiotie ! Une femme maire de Ruby-des-Ruisseaux, tu imagines ? continua-t-il en ricanant.

―Et l’autre patient ? demanda Simone, ne souhaitant nullement que son mari s’éternise à disserter sur le rôle peu reluisant des femmes.

―Hein ? Ah oui, le maire Romain Bluteau m’a demandé une consultation.

―C’est donc vrai ce que l’on raconte, commença Simone.

―Des commérages provenant certainement de ma sœur Lydia ! coupa-t-il. Elle ne peut s’empêcher de potiner. Son mari repose en paix, maintenant, avec une pie pareille.

―Paul ! C’est méchant de parler ainsi de ta sœur et de son pauvre mari décédé. Cela te portera malheur, répondit-elle, scandalisée.

―Le maire Bluteau a eu une faiblesse cardiaque, il y a trois ans, mais malgré les années qui passent, il éprouve encore quelques malaises. Tout le brouhaha causé par cette Morag Macleod-Beaudoin et ensuite par Marguerite Sinclair qui s’est présentée contre lui à la mairie, c’est bien assez pour ébranler un homme. Les femmes devraient se contenter de seconder leur mari.

―N’oublions pas que madame Sinclair a été défaite, murmura Simone.

―Parlons-en ! Le maire Bluteau a gagné par une très faible majorité. Nous l’avons échappé belle ! Sur ce, je vais travailler, dit le docteur Desrosiers.

Il quitta sa femme d’un pas rapide. Simone, songeuse, laissa ses pensées s’envoler vers Marguerite Sinclair, une femme divorcée qui avait osé s’imposer dans un monde d’hommes. « Quel courage ! », se dit-elle en soupirant.

***

Lydia Viau, née Desrosiers, frappa un léger coup sur la porte d’entrée du manoir et sans attendre d’y être invitée, pénétra dans le vaste hall d’entrée. Martha, la servante de sa mère, s’essuyant les mains sur son tablier, venait à sa rencontre.

―Bonjour, madame Lydia. Quel plaisir de vous voir ! Votre mère sera enchantée de votre visite.

―Vraiment ? répondit Lydia en éclatant d’un rire franc.

―Lydia ! s’exclama Simone qui descendait l’escalier.

―Bonjour Simone, comment vas-tu ? demanda Lydia en embrassant sa belle-sœur.

―Je vais bien, je t’en remercie. J’ai eu quelques soucis avec mes palpitations, mais…

―Rose est là ? l’interrompit Lydia qui ne tenait nullement à écouter toutes les doléances concernant la santé fragile de sa belle-sœur.

―Madame Rose est dans sa chambre, intervint Martha avant de retourner à la cuisine.

―Je vais monter la rejoindre, dit Lydia à Simone.

―Vous plairait-il de prendre le thé avec moi ? demanda Simone, soucieuse de casser la monotonie de sa vie, même si cela représentait de prendre le thé une deuxième fois dans la même journée. Depuis son mariage, sa vie au manoir était tellement routinière et recluse.

―Bien sûr ! Disons dans une heure, suggéra Lydia. Tu comprendras que j’irai d’abord saluer ma mère.

―Tu as raison. Surtout avec ce qui se passe…

―À quoi fais-tu allusion ? demanda Lydia, intriguée.

―Mais à la visite du docteur Lauzier, bien entendu !

―C’est le médecin de maman ! Qu’y a-t-il de surprenant dans cette visite ?

―Ta mère l’a fait demander, répondit Simone, toute fière de détenir un potin pour une rare fois.

―Personne ne m’a avertie que ma mère n’allait pas bien, répondit Lydia en fronçant les sourcils.

―Le docteur Lauzier est venu ce matin. Il y a quelques heures à peine, se défendit Simone. De plus, ajouta-t-elle, c’est à ton frère ou à ta sœur de te prévenir. Je sais tenir ma place dans cette famille et je ne supporterai pas que tu t’en prennes à moi, Lydia Viau !

―Bonté divine ! Calme-toi, Simone. Tu as raison. Je m’adresserai à ma sœur dans un instant et je te reverrai plus tard pour le thé.

Simone regarda Lydia qui s’engageait dans le large escalier menant au deuxième palier, pour se rendre dans la chambre de Rose. Elle se sentait très fière d’elle. Elle avait dit sa façon de penser à Lydia Desrosiers-Viau. Ces Desrosiers se prenaient pour des gens de royauté. C’en était bien assez de supporter le caractère intransigeant et dominateur de sa belle-mère, Esmée, ainsi que la personnalité colérique et autoritaire de son mari. Celui-là, il était le digne rejeton de sa mère ! Par moment, Simone en avait assez de se faire régenter, mais une femme devait comprendre que l’homme était là pour la protéger, et prendre soin d’elle… paroles que son mari lui répétait sans cesse.

Pourtant, Lydia semblait avoir connu un conjoint plus compréhensif. Quant à Rose, elle était complètement sous la tutelle de sa mère. Après un bruyant soupir, Simone, d’un revers de la main, replaça nerveusement une mèche de cheveux et se dirigea vers la cuisine pour réclamer une seconde théière de thé fumant.

***

Lydia, âgée de quarante-sept ans et veuve depuis quelques années, venait souvent rendre visite à sa famille. Quelques fois par semaine plus précisément et, malgré les demandes incessantes de sa mère, elle refusait de revenir s’installer dans la maison familiale. Elle avait su se soustraire à l’influence de cette dernière en se mariant, elle n’allait certainement pas retomber dans le piège et réintégrer le giron familial où chacun exécutait les ordres d’Esmée Bald-Desrosiers.

Néanmoins, il fallait tout de même avouer que cette maison possédait tout le confort et les commodités nécessaires à une autosuffisance qu’Esmée prônait. Ce manoir, comme les gens des environs le surnommaient, n’était en fait qu’une ancienne érablière acquise par son grand-père et restaurée pour abriter toute la famille Desrosiers. Au fil des années, cette demeure était devenue luxueuse. Au rez-de-chaussée, une cuisine fonctionnelle et moderne comblait Martha, responsable de la bonne marche de la maisonnée. Des femmes des environs venaient l’aider pour les travaux ménagers, car la tâche principale de Martha consistait à veiller sur Esmée. Une vaste salle à manger, deux grands salons, une bibliothèque, servant aussi de salle d’études, deux salles de bain, une verrière et le bureau du docteur Desrosiers complétaient ce palier.

Au deuxième étage se trouvaient les chambres. Celle d’Esmée était en fait un petit appartement : une vaste chambre aux nombreuses fenêtres et servant de bureau, un petit oriel offrant une vue superbe sur le domaine, un salon garni de quelques causeuses et bergères au goût des plus raffinés et une grande salle de bain complétaient le sanctuaire de la matriarche. Paul, le frère aîné de Lydia, et son épouse, Simone, occupaient une grande suite comprenant une chambre, un boudoir agrémenté d’un foyer et une salle de bain moderne. Rose, la sœur benjamine de Lydia, vivait dans une belle chambre qu’elle avait aménagée avec un goût exquis. Un paravent orné de tapisseries qu’elle créait ornait un coin de sa chambre où quatre bergères d’un rose pâle cernaient une petite table sur laquelle un bouquet de fleurs aux couleurs vives soulignait la douceur de l’endroit, et où Rose se complaisait à recevoir. Près des deux grandes fenêtres laissant pénétrer une belle luminosité, un grand fauteuil d’un bleu lavande accueillait Rose, une grande partie de la journée. Une porte vitrée donnait sur un balcon que Rose garnissait de fleurs à la belle saison.

Les cinq enfants de Paul et Simone occupaient tous une chambre meublée selon leur goût personnel. Quelques chambres aménagées confortablement demeuraient vacantes.

Au troisième palier, on retrouvait une salle de jeux et des pièces inoccupées.

Malgré tout ce confort, Lydia préférait vivre dans un petit appartement sis dans un village voisin, à une distance d’environ une quinzaine de minutes de Ruby-des-Ruisseaux. Elle appréciait son indépendance et, malgré son attachement pour sa famille qui l’incitait à revenir régulièrement au manoir, elle refusait catégoriquement un retour au bercail.

Elle frappa à la porte de sa sœur et Rose l’invita à entrer. Les deux sœurs s’embrassèrent chaleureusement, puis Rose offrit à Lydia de prendre place sur une des bergères.

―Veux-tu prendre le thé maintenant ? s’enquit Rose.

―Simone viendra nous rejoindre et, si cela te convient, nous l’attendrons pour le thé.

―Avons-nous le choix ? murmura Rose en esquissant un sourire.

―Comment peux-tu demeurer aussi calme et toujours accepter la vie telle qu’elle se présente ? demanda Lydia en s’assoyant.

―Chacun a son caractère… ET c’est plus facile d’accepter que de combattre, compléta Rose.

―Tu as toujours été la plus docile de nous trois. Paul s’entête à défier maman en l’affrontant sur tout, même sur des peccadilles. Moi, j’en avais assez de tous les principes de maman et de ses exigences. Alors je me suis mariée et…

―J’espère que tu as épousé ton mari par amour et non pour partir d’ici, répondit Rose, légèrement réprobatrice.

―Je me le suis souvent demandé, murmura Lydia, pensive. Maintenant qu’il est parti, je réalise qu’il me manque. J’imagine que c’est cela l’amour.

―Je ne crois pas, répondit Rose, à la grande surprise de Lydia.

―Sans vouloir te manquer de respect, ma chère Rose, comment peux-tu avoir une opinion sur l’amour ? Tu n’es jamais sortie de cette maison et à ce que je sache tu n’as jamais eu de prétendant.

L’arrivée de Simone empêcha Rose de répondre à sa sœur aînée. Elle se précipita pour aider Simone qui apportait un plateau composé d’un thé bien aromatique, de quelques beignes encore chauds et de divers sablés écossais. Tout en s’affairant à servir sa sœur et sa belle-sœur, Rose réfléchissait à ce qu’est l’amour.

―Alors est-ce que Rose t’a mise au courant pour ta mère ? demanda Simone en mordant dans un sablé bien croustillant.

―Nous avons eu peu de temps pour bavarder avant ton arrivée, répondit Lydia en fronçant les sourcils.

―Le docteur Lauzier est venu rendre visite à votre mère et Paul a bien tenté d’en apprendre davantage auprès de son confrère médecin, mais sans succès.

―Mon cher frère n’a aucun droit de glaner des informations confidentielles, rétorqua Lydia avec raideur.

―Mais il est médecin ! De plus, ce sont des amis, se défendit Simone, outrée par le ton provocateur de sa belle-sœur.

―Ça ne change rien qu’il soit médecin ou ami ! répondit Lydia avec exaspération.

―Si nous savourions notre thé, intervint Rose avec douceur. J’imagine que dans quelques instants, tu iras dire bonjour à mère, continua-t-elle en regardant sa sœur. Tu pourras ainsi te renseigner à ta guise.

―Rose ! s’exclama Lydia. Ne me dis pas que tu ignores l’état de notre mère !

―Tu la connais autant que moi, répondit calmement Rose. Elle choisira le moment précis où elle s’ouvrira à sa famille. Je n’ai pas l’intention de la questionner et de me heurter à un refus de sa part.

―Tu choisis tes batailles, murmura Lydia qui admirait le calme de sa sœur Rose.

―Je ne choisis AUCUNE bataille, rectifia Rose.

Lydia fixa sa sœur de quarante-deux ans qui semblait figée dans le temps. Pour la première fois, elle se demanda si Rose avait des sentiments. Sa maîtrise de soi et son impassibilité cachaient-elles des émotions refoulées… peut-être oubliées ? Puis, se levant brusquement, elle annonça son intention de rendre visite à sa mère sans plus tarder.

―La vieille madame Ross est avec elle en ce moment, intervint Simone. Elle est arrivée quelques instants après toi. Peut-être devrais-tu attendre un peu, suggéra-t-elle à sa belle-sœur.

―C’est une vieille dame très gentille, commenta Rose.

―T’arrive-t-il de trouver que certaines personnes sont antipathiques ? demanda Lydia en riant.

―Je me demande ce qu’elles ont à se dire, interrompit Simone, songeuse. Madame Ross semble si… si vulnérable, tandis que votre mère est si…

―si… ? interrogèrent Lydia et Rose en fixant Simone qui rougit et préféra prendre une gorgée de thé, espérant que l’on passe à un autre sujet de conversation.

―Rose, te plairait-il de m’accompagner ? demanda Lydia.

Simone, ulcérée d’être ignorée par Lydia, reposa bruyamment sa tasse de thé sur le plateau et, d’un ton revêche, demanda :

―Si vous avez terminé votre thé, je descendrais le plateau à la cuisine.

―Oui, merci Simone, répondit Rose. Ce serait gentil de ta part.

Sans ajouter un mot, Simone quitta la chambre de Rose.

―Simone est vexée, commenta Rose.

―Pourquoi ? demanda Lydia en levant les bras.

―Tu l’as ignorée. Ne me dis pas que c’était involontaire, je ne te croirais pas.

―Bonté divine ! Simone est une incorrigible curieuse. Mais tu as raison, je devrais me montrer plus conciliante avec notre belle-sœur. Mais chaque fois que je viens au manoir, elle s’impose avec son « thé ». Il n’y a pas moyen d’être seules !

―Lydia ! Ne peux-tu accepter une gentillesse de Simone ?

―Gentillesse ? Simone est une enquiquineuse.

―Lydia !

―Bonté divine ! Comment fais-tu pour vivre ici jour après jour, auprès de notre frère imbu de sa supériorité, de sa femme qui ne cesse de nous importuner et de mère, la reine incontestée du manoir ? rétorqua la sœur aînée en gesticulant.

―Chacun a sa personnalité et je crois qu’il faut s’en accommoder pour vivre en harmonie, ajouta la benjamine d’un ton paisible.

―Tu m’impressionnes, petite sœur, répondit Lydia, sidérée. Tu m’accompagnes ?

―Pourquoi pas ? répondit cette dernière en souriant.

***

Après avoir frappé, Rose et Lydia entrèrent dans la vaste chambre de leur mère. Rosamund Ross, assise dans un confortable fauteuil couleur miel doré, jacassait avec Esmée, qui souriait, assise dans son lit. Lydia et Rose, abasourdies, fixaient leur mère, inaccoutumées aux yeux rieurs et au large sourire.

―Bonjour, madame Viau. Bonjour, Rose, dit madame Ross d’un air engageant. Ma chère Esmée, je suis confuse. Tes filles souhaitent certainement passer du temps avec leur mère, et moi, je t’accapare.

―Sottises, Rosamund ! rétorqua Esmée. Mes filles peuvent attendre un instant, ajouta-t-elle en regardant les deux concernées d’un air goguenard.

―Esmée ! s’exclama Rosamund. Cesse de taquiner tes adorables filles. Je dois vraiment retourner à Ruby-des-Ruisseaux, mais je reviendrai bientôt, ajouta-t-elle. Ah ! J’oubliais de te dire que Marguerite Sinclair… tu te souviens certainement de la propriétaire de la résidence pour personnes âgées de Ruby… et bien, elle pense sérieusement à se représenter à la mairie.

―Malgré sa défaite précédente ? rétorqua Esmée.

―Elle croit en ses chances de gagner, continua madame Ross. Cependant, j’ignore si ce sera contre Romain Bluteau, car il semblerait qu’il soit malade.

Lydia et Rose échangèrent un sourire. Ainsi, leur mère s’intéressait au potinage !

―Romain Bluteau ! En voilà un qui a fait son temps ! Je n’ai jamais compris pourquoi ce n’était pas son épouse…

―Carmen Bluteau ? compléta Rosamund.

―Ne me dis pas que Carmen Bluteau ne se laisserait pas tenter par le titre de mairesse ! rétorqua Esmée en pointant un doigt vers sa vieille amie. Néanmoins, nous avons affaire à deux snobs de la pire espèce, voilà mon opinion ! Par contre, cette Sinclair pourrait s’avérer une bonne mairesse.

―Une femme comme maire ! s’exclama madame Ross, scandalisée.

―Pourquoi pas, Rosamund ? Ne me dis pas que tu n’as pas voté pour elle ! J’y pense : si j’étais en santé, je crois que je songerais sérieusement à briguer ce poste de maire. Qu’en pensez-vous ? demanda Esmée à ses deux filles.

―Ta santé est-elle en si mauvais état ? demanda Lydia en éludant la vraie question de sa mère.

La vieille dame profita de l’occasion pour se lever. Après quelques efforts, elle se redressa et elle embrassa Esmée, puis Rose la raccompagna, laissant ainsi à Lydia la possibilité de s’entretenir en privé avec leur mère. D’ailleurs, Rose aurait bien aimé trouver un prétexte pour éviter de retourner dans les appartements de la matriarche.

Lydia se rapprocha de sa mère, l’embrassa sur le front et sans un mot, s’installa dans le fauteuil laissé libre par Rosamund Ross.

―Ainsi, le docteur Lauzier est venu vous rendre visite ?

―Qu’y a-t-il de surprenant à cela ? répondit Esmée en fermant les yeux.

―Tentez-vous d’éluder ma question ? Je vous connais très bien, et même si vous fermez les yeux, je ne suis pas dupe !

Rose entra dans la chambre à cet instant. Esmée ouvrit les yeux et répondit :

―Ta sœur est témoin de ton intransigeance et de ton impatience à mon égard.

Un éclat de rire précéda la réplique de Lydia :

―Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi ! De plus, laissez Rose en dehors de ça !

―N’oublie pas que tu es en visite ! Un peu de courtoisie ne te ferait pas de mal, répondit vigoureusement Esmée, oubliant par le fait même le rôle de victime tenu précédemment.

―Nous y voilà ! Tu ne manques pas une occasion de me reprocher mon départ du manoir ! Jamais je n’aurais accepté de demeurer ici, avec mon mari et ainsi supporter votre joug !

―Mon joug ? Quelle impertinence ! Ton frère Paul et sa famille sont heureux ici, dans cette grande maison. Nous vivons tous ensemble et…

―Et Rose ? demanda Lydia furieuse.

―Rose ? Pourquoi me parler de Rose ? demanda sa mère, sidérée.

―Rose mène une vie de recluse… comme toute cette famille d’ailleurs !

―Qu’est-ce que tu insinues ? rétorqua Esmée, ses yeux lançant des éclairs.

―Un jour, ils se révolteront et ils quitteront cette prison dorée, répondit Lydia, en relevant la tête avec défi.

―Pourquoi feraient-ils une telle chose ? Ils ne manquent de rien.

―Sauf de liberté ! Sont-ils heureux ? murmura Lydia.

―Pourquoi ne le seraient-ils pas ? Trêve de bavardages futiles, conclut Esmée.

Lydia poussa un énorme soupir et secoua la tête, impuissante, en regardant sa sœur. Rose posa sa main sur celle de Lydia et lui sourit. Lydia se calma presque instantanément, se demandant pour la millième fois comment sa sœur pouvait supporter le caractère dominateur et acrimonieux de leur mère.

―Alors, mère, si tu nous racontais le but de la visite du docteur Lauzier ? demanda Rose en souriant.

Esmée regarda attentivement ses filles et après un bref moment de réflexion, décida qu’il était temps d’avouer la vérité à sa famille.

 

 

Chapitre 2

 

Andrée-Anne Scott-Perreault, le visage rougi par ce froid matin de fin janvier, s’engouffra rapidement dans le salon de thé où des arômes délectables et une chaleur réconfortante l’accueillirent. Elle secoua la neige qui recouvrait son manteau et, avant qu’elle n’ait pu l’enlever, Alice Cummings sortit de la cuisine, accompagnée par Camélia Beaudin. Le sourire éclatant sur le visage d’Alice et son cri de joie firent se retourner les quelques clients qui avaient bravé la froidure de l’hiver.

―Andrée-Ange1 ! Te voilà de retour ! s’écria-t-elle en se jetant dans les bras de sa grande amie. Camélia, Andrée-Ange est revenue !

―Je le constate effectivement, répondit Camélia en riant. Je suis très heureuse de te revoir, ma chère amie et partenaire.

Alice, agrippée au bras de sa grande amie, enfin de retour, rayonnait de bonheur.

―Comment allez-vous ? demanda Andrée-Anne, ravie de cet accueil chaleureux. Je suis une piètre associée, ajouta-t-elle en regardant Camélia. J’avoue que mes vacances se sont poursuivies plus longtemps que prévu.

―Disons qu’un voyage de noces représente une excuse plus que valable, répondit Camélia en souriant tendrement à son amie.

―Quand reviens-tu travailler au salon de thé ? demanda anxieusement Alice qui lui tenait toujours sa main.

―Puis-je d’abord déguster une tasse de thé avec mes amies ? demanda candidement Andrée-Anne.

Sans attendre, Alice entraîna la nouvelle venue à la cuisine. Camélia les suivit, souriante.

―Hum, ça sent bon ! dit Andrée-Anne en s’approchant du fourneau.

―Des scones écossais ! l’informa Alice. Souhaites-tu y goûter ? J’ai contribué à leur confection, continua-t-elle, fière comme un paon.

Andrée-Anne jeta un regard à Camélia qui expliqua :

―Alice travaille très bien, et le peu d’affluence en cette saison froide me permet de lui enseigner quelques rudiments de cuisine.

―Et j’adore ça ! ajouta Alice, enthousiaste. Qu’en penses-tu, Andrée-Ange ?

―Il faudrait d’abord que j’en déguste un, répondit-elle en faisant un clin d’œil à Camélia.

Aussitôt dit, aussitôt fait! Un scone tout chaud dégageant des effluves appétissants et un thé tout fumant se retrouvèrent sur la grande table de bois à l’endroit précis où Andrée-Anne avait l’habitude de s’asseoir.

―Mais…, dit Andrée-Anne en fronçant les sourcils sous le regard inquiet d’Alice, c’est tout simplement… savoureux !

Alice éclata de rire et embrassa son amie.

―J’ai cru que tu n’aimais pas !

―Je te taquinais ! s’exclama-t-elle en riant. Je me demande si je dois revenir travailler, ma chère Camélia. Alice va bientôt pouvoir me remplacer.

―Andrée-Ange !... Est-ce encore une blague ?

Le rire d’Andrée-Anne et le sourire de Camélia répondirent à la question d’Alice.

―Quand comptes-tu revenir ? demanda Camélia en savourant son thé.

―Demain, répondit Andrée-Anne. Il me tarde de me remettre au boulot. Cet après-midi, Julius et moi allons déménager les quelques effets restants dans le logement au-dessus du salon de thé.

―Alors tu vas vivre chez monsieur Julius ? demanda Alice.

―Nous sommes mariés, alors mon fils Michel et moi vivrons avec Julius, répondit Andrée-Anne. Alice, sache que cela ne changera rien à notre amitié. Tu seras toujours la bienvenue chez moi, chez nous.

―Je sais, répondit fièrement Alice. Monsieur Julius me l’a dit avant que vous ne partiez en voyage de noces. Il a même ajouté que j’étais une personne importante pour toi… et pour lui aussi.

―Je vous inviterai bientôt à souper, Camélia, Rébecca et toi, dit Andrée-Anne.

―Ainsi nous pourrons visiter ta nouvelle maison, dit Alice pensive. C’est important, car lorsque je penserai à toi, je t’imaginerai dans ta nouvelle demeure.

***

Suite à sa visite au manoir, et malgré la neige tombant sur le village féerique, madame Ross trottinait allègrement vers le magasin général. Elle anticipait déjà le plaisir ressenti à dévoiler une nouvelle à son cher ami, le père Ramsay. En pénétrant dans le magasin général, la clochette au son aigrelet tinta et le père Ramsay, somnolant sur la berceuse placée près d’un poêle à bois ronronnant, ouvrit un œil. Serge l’asperge, son fidèle comparse, détacha ses yeux d’une bande dessinée et s’exclama :

―Cerise noire ! J’étais tellement concentré sur l’histoire que le bruit de la sonnette m’a fait sursauter.

―Tut Tut Tut !, articula le père Ramsay, en retirant ses lunettes et en se frottant les yeux. Il n’est nul besoin de crier mon cher ami.

―Désolé, répondit Serge l’asperge, penaud.

―Bonjour madame Ross ! intervint Jean-Thomas Mackensie. Comment allez-vous ?

―Je vais très bien, merci. Comment se portent votre épouse, Érin, et votre petit enfant, Brian ?

―Très bien. Érin vient tout juste de mettre Brian au lit pour la sieste.

―Je vous félicite pour votre belle famille, répondit madame Ross en souriant avant de s’adresser au père Ramsay. Votre santé est bonne ?

―Tut Tut Tut !, ma chère amie, n’en parlons pas, car je ne tiens pas à alerter le docteur Desrosiers. Une fois suffit ! Je l’ai vu à la résidence aujourd’hui et comme vous le savez tous, continua-t-il en s’adressant à la ronde, son mutisme est des plus embarrassant.

―Vous a-t-il diagnostiqué une maladie ? demanda madame Ross, vivement intéressée.

―Toujours les mêmes, ma chère amie, répondit le père Ramsay, tentant de s’attirer la sympathie des gens présents.

―Ce n’est pas le cas pour tout le monde ! dit madame Ross sentencieusement.

―J’espère que vous allez bien, demanda le père Ramsay sous le regard attendri de Jean-Thomas.

―Il ne s’agit pas de moi ! murmura madame Ross. J’ai appris ce matin, une nouvelle qui me bouleverse, reprit-elle, énigmatique.

―Cerise noire ! Je deviens sourd ! interrompit Serge l’asperge. Je n’entends plus rien !

―Du calme, mon ami, répondit le père Ramsay en posant une main décharnée sur le bras de son fidèle compagnon. Ne nous énervons pas. Madame Ross, seriez-vous assez aimable de parler un peu plus fort ? Mes oreilles ne sont plus ce qu’elles étaient, continua-t-il d’un ton piteux.

Jean-Thomas ébaucha un sourire tant il s’amusait des joutes verbales et complices entre ces deux amis de longue date.

―Je disais donc, reprit madame Ross, que les jours d’une personne de Ruby-des-Ruisseaux sont comptés, continua-t-elle satisfaite de l’effet saisissant de son propos.

―Bonjour madame Ross, dit Érin, qui venait tout juste d’arriver. Le petit vient de s’endormir, ajouta-t-elle en regardant Jean-Thomas avec tendresse.

Ce dernier sourit à son épouse et l’enlaça amoureusement.

―Tu sembles très fatiguée. Pourquoi ne pas te reposer durant la sieste de Brian ?

―Tut Tut Tut !, l’interrompit le père Ramsay. Madame Ross nous apprend une nouvelle des plus tristes.

Madame Ross observa avec contentement les visages interrogateurs tournés vers elle.

―Je reviens tout juste du manoir et ma bonne amie Esmée ne va pas bien.

―Madame Desrosiers du manoir ? demanda Érin.

Madame Ross acquiesça, puis poursuivit :

―Son médecin lui a appris que sa vie s’achève.

―C’est bien triste, commenta le père Ramsay. Esmée Bald-Desrosiers est ce que l’on peut aisément qualifier de maîtresse femme.

―Que voulez-vous dire ? demanda Serge l’asperge.

Thomas Mackensie entrait dans le magasin général lorsque le père Ramsay l’interpella :

―Mon cher Thomas, nous apprenons qu’Esmée Bald-Desrosiers vit possiblement ses derniers jours.

―Triste nouvelle ! répondit Thomas, peu loquace, fidèle à lui-même.

―Je m’apprêtais à expliquer à mon bon ami Serge, ce que signifie « maîtresse femme ».

―En effet, voilà un qualificatif qui sied à merveille à cette femme de tête, répondit Thomas.

―Voilà ! dit le père Ramsay, attendant que son auditoire soit des plus attentifs. Cette femme règne sur le manoir, régentant la vie de son fils, le docteur Desrosiers, sa famille, ainsi que sa fille Rose. Seule Lydia, son autre fille, maintenant veuve, demeure à l’extérieur de ce domaine. C’est assez curieux comme façon de vivre. Les premières années d’éducation des enfants se passent à la maison, sous la supervision d’un enseignant.

―Je ne comprends pas ce qu’il y a de si surprenant, commenta Érin.

―Je m’explique, reprit le père Ramsay, fier comme un paon. La philosophie de vie d’Esmée et de son défunt époux se résumait à un seul mot : l’autosuffisance.

―L’autosuffisance ? questionna Serge l’asperge.

―Dans tous les sens du terme ! continua le père Ramsay. N’ai-je pas raison, madame Ross ?

―J’en conviens qu’Esmée a un caractère dominateur, mais…

―Tut Tut Tut !, coupa le père Ramsay. Leur façon de vivre va bien au-delà d’un simple penchant pour l’autorité. Je parle ici de « pouvoir ».

―N’exagérons rien, tenta Thomas Mackensie.

―Mon cher Thomas, comment qualifiez-vous une maisonnée où les enfants ne jouent pas avec d’autres enfants, demeurent à la maison pour une grande partie de leurs études, puis lorsqu’ils souhaitent poursuivre leur éducation, ils semblent tellement timides qu’ils sont incapables de développer des liens avec les autres ? L’immense jardin entretenu avec le plus grand soin, les poules, et j’en passe, ne servent qu’à confiner davantage les habitants du manoir. L’autosuffisance ! Et une vie sociale pratiquement inexistante ! conclut le père Ramsay sur une quinte de toux.

Un silence accueillit les déclarations du père Ramsay. Chacun réfléchissant à ce que devait être la vie recluse de ces gens.

―J’ai toujours pensé qu’un jour, il y aurait des battements d’ailes dans ce nid, continua le père Ramsay, mais je me suis trompé. Seule Lydia est partie… lorsqu’elle s’est mariée.

―Le docteur Desrosiers continuera probablement de procéder comme sa mère le faisait, murmura madame Ross.

―Je me demande… commença le vieil homme avant de s’interrompre.

―Cerise noire !, père Ramsay ! Précisez votre pensée, demanda Serge l’asperge, subjugué par cette histoire hors du commun.

―Connaissant Esmée, je crois qu’elle n’a pas dit son dernier mot. Elle tentera certainement de choisir celui ou celle qui lui succédera à la barre du manoir, répondit le père Ramsay d’un ton docte.

***

Les aiguilles à tricoter de Fiona Scott cliquetaient allègrement, tandis que Walter Scott, affalé dans son fauteuil favori, sirotait un scotch à petites gorgées. Le feu flambait dans la cheminée du petit salon douillet des Scott, tandis qu’à l’extérieur une faible neige se déposait silencieusement au sol. Soudain, Fiona posa son tricot à côté d’elle et regarda fixement son époux. Ce dernier, tout à sa rêverie, ne remarqua rien. Impatiente, Fiona lui dit :

―Walter ! J’ai à te parler.

―Hein ? répondit distraitement Walter.

―J’ai discuté avec Marguerite Sinclair et…

Le seul nom de Marguerite Sinclair provoqua un effet saisissant. Walter sursauta, puis fronça les sourcils.

―Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de bavarder avec cette femme extravagante, répondit Walter avec un air réprobateur.

―Je déteste ce ton empreint d’un jugement négatif, rétorqua Fiona.

―Fiona… je suis ton mari, ne l’oublie pas, répondit Walter, radouci. Il me semble que mon opinion devrait t’importer.

―Suis-je si dénuée de jugement que je dois m’en reporter à toi ? demanda Fiona, sarcastique.

―Loin de moi l’idée que mon épouse soit une sotte. Mais, ta relation amicale avec cette femme exerce des influences néfastes sur ton attitude, habituellement si douce.

―Marguerite Sinclair est une femme courageuse qui subvient aux besoins de sa famille d’une façon exemplaire. Elle possède une résidence pour personnes âgées, personnes qu’elle dorlote comme si elles étaient de sa famille. Je ne vois pas ce qu’il y a de répréhensible à fréquenter cette femme !

―Elle te met des idées de rébellion dans la tête ! rétorqua Walter en haussant le ton.

―Tu n’as jamais critiqué Marguerite Sinclair avant ! Sauf…

―Sauf quoi ?

―Sauf quand elle a OSÉ se présenter à la mairie de Ruby-des-Ruisseaux, répondit Fiona en regardant son mari avec défi. Avoue, Walter, que c’est la raison principale de ta critique.

―Le poste de maire de ce village ne convient pas à une femme !

―Voilà le chat qui sort du sac ! J’en étais convaincue !

―Qu’y a-t-il de mal à penser que les femmes ont une place définie dans la société et les hommes, une autre ? questionna Walter stupéfait par l’attitude belliqueuse de sa douce Fiona.

L’air candide et interloqué de Walter eut raison de la colère de Fiona. Elle réalisa qu’elle devait s’y prendre autrement pour persuader son époux que les femmes, mais surtout elle, Fiona, désiraient profondément relever d’autres défis.

―Walter, j’aimerais épauler Marguerite Sinclair dans sa course pour la mairie.

―Mais, Fiona ! Marguerite Sinclair s’est déjà présentée à la mairie et elle a été défaite !

―Par peu de voix, rétorqua Fiona. Elle n’a pas dit son dernier mot ! De plus, j’ajouterais que le maire Bluteau a fait son temps !

―En voilà une façon de parler du maire de Ruby !

―Il n’a plus le feu sacré ! Il se contente d’assister aux événements ! Marguerite, elle, a des idées !

―Peut-être, concéda Walter à contrecœur. Mais c’est une femme !

―Et alors ? Laisse-moi te demander une chose : considères-tu m’être supérieur ?

―Bien sûr que non ! riposta Walter, étonné.

Le silence éloquent de Fiona le força à réfléchir. Un moment s’écoula, puis c’est avec réticence qu’il avoua :

―Peut-être as-tu raison, mais une femme à la mairie c’est difficile à imaginer ! ajouta-t-il avec entêtement.

―Est-ce plus facile d’en imaginer une comme conseiller municipal ? demanda Fiona.

―C’est un poste moins prestigieux… peut-être que la population accepterait plus facilement cet état de choses, murmura Walter, tentant de se montrer conciliant.

Satisfait de sa réplique, Walter but une bonne rasade de scotch. Il faillit s’étouffer lorsque Fiona ajouta :

―Alors je pourrai compter sur ton support lorsque je me présenterai comme conseillère municipale aux prochaines élections.

Abasourdi, la bouche ouverte, Walter contemplait sa petite épouse Fiona comme si elle venait de dire la plus grande des excentricités.

***

Installés dans l’austère salon dont les rideaux tirés ne laissaient rien voir du paysage hivernal qui se déchaînait, Carmen Bluteau, le corps droit, penchait les yeux sur sa dernière œuvre de dentelle, tandis que Romain Bluteau somnolait dans le fauteuil faisant face à sa femme. Le profond soupir de Carmen réveilla Romain qui s’enquit :

―Qu’y a-t-il, ma chère ? Les voisins, s’ils tendaient l’oreille, entendraient tes soupirs.

―Je suis inquiète, répondit Carmen, délaissant sa dentelle.

―À cause de la visite du docteur Desrosiers ?

―Bien sûr ! Ta santé me tracasse. De plus, je suis consciente que la Sinclair te rend nerveux !

―Jamais de la vie ! s’exclama Romain.

―Lorsque nous avons appris qu’elle avait l’intention de briguer à nouveau le poste de mairesse de Ruby-des-Ruisseaux, tu as ressenti des malaises. Alors, ne me dis pas que cela te laisse indifférent !

―Je l’ai battue une fois et je récidiverai ! Les prochaines élections ne sont pas pour demain ! De toute façon, la population de Ruby-des-Ruisseaux n’est pas encore prête à élire une femme ! répondit-il en secouant la tête.

―Tu oublies que la dernière fois, elle a récolté beaucoup de votes, rétorqua-t-elle en pinçant les lèvres.

―Cesse de t’en faire, je t’en prie, répondit son époux. Elle essuiera une autre défaite, j’en suis convaincu !

―Je ne sais pas si je dois te mentionner la dernière ineptie entendue ce matin, murmura sa femme.

―Aurais-tu des cachettes pour ton époux ? demanda -t-il en se redressant.

L’air préoccupé de son épouse l’intrigua. Il insista :

―Qu’y a-t-il qui te rend si soucieuse ?

Hésitante, Carmen répondit :

―Fiona Scott convoite un poste de conseillère municipale !

―Qu’est-ce qui se passe avec les femmes de ce village ! s’écria Romain Bluteau qui bondit de sa chaise.

Ayant arpenté le salon plusieurs minutes, il se planta soudain devant sa femme.

―Qui t’a répété cette insignifiance ?

―Cela n’a aucune importance, riposta Carmen. Ce qui me préoccupe, c’est l’état dans lequel tu te mets. Si cela continue, je demanderai au docteur Desrosiers de revenir te voir… et même de te conseiller de donner ta démission si ta santé le requiert ! ajouta-t-elle à contrecœur.

―Donner ma démission ! Il n’en est pas question ! De plus, j’ajouterais que si ton information est exacte, Walter Scott ne permettra jamais à sa femme de se présenter comme conseillère municipale ! Cet homme taciturne tient trop aux traditions.

Revenant à la charge, elle risqua le tout pour le tout :

―Si le docteur te recommande de te retirer de la politique municipale… crois-tu que…

―Pourquoi revenir sur cette éventualité ? coupa Romain avec mauvaise humeur. D’ailleurs je ne comprends pas ta position. Tu adores ton rôle de mairesse. Je te ferai remarquer que ton devoir est de soutenir ton mari !

―Mon devoir premier est de prendre soin de ma famille ! rétorqua-t-elle. Si ta santé l’exige, j’appuierai le docteur Desrosiers ! Néanmoins, le poste de maire de Ruby-des-Ruisseaux ayant été dans la famille depuis des années, il conviendrait qu’il le demeure, ajouta-t-elle en regardant attentivement son mari.

Romain Bluteau, sidéré, fixait son épouse. Stupéfait, il réalisait ce que signifiait son sous-entendu.

―Alors, tu t’y mets toi aussi ! C’est une trahison ! cria-t-il en pointant un doigt accusateur en sa direction. Ta sollicitude face à ma santé prend tout son sens maintenant !

―Romain, calme-toi… Jamais je ne te laisserai tomber. Si le stress généré par une campagne électorale ne nuit aucunement à ta santé, je te soutiendrai comme je l’ai toujours fait. Cependant, si tu dois te retirer, il n’est pas question de laisser le champ libre à Marguerite Sinclair et à cette petite souris de Fiona Scott ! Voilà mon point de vue, martela-t-elle.