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Saisons en friche est un grand roman sur l’univers des squats. À travers des personnages attachants, Sonia Ristić restitue la saveur d’une période qui fut fondatrice dans son parcours littéraire. Elle plonge surtout le lecteur dans un tohu-bohu plein de charme où l’aventure se conjugue au collectif et où l’humain est au cœur de tout.
Sonia Ristić a puisé dans ses souvenirs la trame de ce roman sur un collectif d’artistes tiraillé entre les mille contradictions qui ont jalonné le quotidien de la plupart des squats. Si on y croise aussi les questionnements qui nervurent aujourd’hui la société française dans son ensemble, sans naïveté ni résignation, c’est peut-être tout simplement parce que la vie y est vécue plus intensément qu’ailleurs. C’est cette énergie militante, joyeuse et d’une vigueur inouïe qui émane de ce roman tumultueux et plein de tendresse.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« roman effervescent vibrant d’émotions… Un précieux témoignage sur une aventure militante, une époque, un style de vie »
Claire Julliard, L’Obs
« Sonia Ristić vient du théâtre, c’est peut-être pourquoi elle sait faire exister pleinement chacun de ses personnages. S’ils sont nombreux à se croiser dans le squat d’artistes qu’elle met en scène, tous sont crédibles, attachants. »
Syvie Tanette, Les Inrockuptibles
« Des retours sur soi, des retours chez soi et des utopies pour tous ! Dans son nouveau roman, Sonia Ristić mélange avec grâce l’expression poétique des sentiments à l’écriture prosaïque de la vie en commun, les grands emballements de l’engagement collectif et l’intérêt particulier, le tout avec justesse et sans jugement moral. »
Librairie Au Saut du livre
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née en 1972 à Belgrade,
Sonia Ristić a grandi entre l’ex-Yougoslavie et l’Afrique, et vit à Paris depuis 1991. Après des études de lettres et de théâtre, elle a travaillé comme comédienne, assistante à la mise en scène et avec plusieurs ONG. Dans les années 2000, elle a fait partie du collectif du Théâtre de Verre et a créé sa compagnie, Seulement pour les fous. Elle encadre régulièrement des ateliers d’écriture et de jeu en France et à l’étranger. Après
La Belle Affaire paru en 2015,
Des fleurs dans le vent est le deuxième roman de Sonia Ristić publié aux éditions Intervalles.
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Seitenzahl: 365
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Nous cheminons ensemble, depuis les amphis des facs et les files d’attente des préfectures, sur les routes, dans les fêtes, de cafés de quartier en bars de nuit, dans les salles de concerts et sur les scènes des théâtres, les squats et les manifs, dans les moments d’infinies tristesses et les saisons de joies éclatantes.
Nous avons l’ivresse, L’amour, la jeunesse, L’éclair dans les yeux, Des poings effroyables ; Nous sommes des diables, Nous sommes des dieux ! Victor Hugo,
Malo se tient à distance raisonnable de la poussière que Lana soulève et la regarde faire.
« T’es belle, Catherine Deneuve. Ma parole, même en train de pelleter la fiente de pigeon, t’es belle », dit-il, et Lana explose de rire.
Malo a un talent inné pour trouver des surnoms aux gens. À ceux qu’il rencontre, il ne demande jamais comment ils s’appellent, il ne fait même pas l’effort de retenir les prénoms lorsqu’on les lui dit ; du premier coup d’œil, il rebaptise la personne à sa sauce. Ainsi, quand il mentionne BB, on sait qu’il s’agit de Clémence, la danseuse sexy avec une queue de cheval. Tout le monde s’est mis à appeler Thomas Harry Potter, et même si personne n’y avait pensé avant, depuis que Malo l’a dit, la ressemblance saute aux yeux. Pour Lana, ça a immédiatement été Catherine Deneuve, sans doute à cause de son air élégant et un peu froid, quelle que soit sa tenue et son occupation de l’instant ; « son côté grande bourgeoise », comme dit Nieves.
« Tu pourrais me filer un coup de main, au lieu de dire des conneries de loin », lui lance-t-elle en reposant sa pelle.
Malo avance de quelques pas dans sa direction, tourne sur lui-même, puis revient à sa place initiale, comme s’il défilait pour la laisser admirer son pantalon à pinces, ses chaussures outrageusement cirées et son caban griffé, avec une expression qui signifie clairement que sa tenue lui interdit tout travail manuel salissant.
« T’es une vraie caricature de sapeur, Malokele. » Lana réajuste son masque et se remet à pelleter.
« Demain, Deneuve, on sera là demain avec les gars, et on sera habillé pour », dit-il en partant.
Lors de la réunion de la veille, ils étaient trente à débattre de ce qu’il fallait faire en premier. Mettre la cuisine en ordre de marche pour reprendre les repas associatifs du dimanche le plus rapidement possible, disaient les uns. Dégager les archives moisies des pièces du sous-sol pour transformer ces dernières en salles de répétition de musique, plaidaient les autres. Trouver de quoi se chauffer histoire de ne pas être obligé de superposer trois pulls pour fumer des pétards et boire des coups, pensaient les troisièmes. Thomas avait interrompu le brouhaha sans lever la main ni attendre son tour de parole, et Sofia qui présidait la réunion avait bruyamment soupiré, les yeux au ciel. « Désolé de casser vos élans créatifs, mais si on ne commence pas par virer la merde de pigeon qu’il y a partout, nous allons tous tomber malades. » Il s’était lancé dans un discours sur la salmonellose, la grippe aviaire, la chlamydiose, la cryptococcose, la maladie de Newcastle et, plus pour que Thomas se taise que par souci sanitaire, toute l’assemblée avait voté pour acter la décision de commencer par le nettoyage de fiente.
C’est une ancienne gare de marchandises, désaffectée depuis des années. Plus de dix mille mètres carrés, une immense cour avec un quai de chargement au milieu, sous une verrière en plutôt bon état, et des entrepôts, des bureaux, une quantité de couloirs et de petites pièces. Avant d’investir officiellement les lieux la semaine précédente, ils n’avaient pas réalisé à quel point l’endroit était vaste. Cela faisait déjà plusieurs mois que le collectif avait été expulsé de la vitrerie-miroiterie datant du XIXe siècle dans laquelle ils avaient passé les deux années précédentes. Éparpillés, ils avaient quadrillé Paris à la recherche d’un nouveau squat. Thomas, Fady et Clémence étaient tombés sur celui-là une nuit, par hasard. Le portail en métal avait cédé plus facilement qu’ils ne l’espéraient, ce qu’ils avaient pris pour un signe. Ils étaient entrés, éclairant les alentours avec leurs téléphones, le cœur battant devant l’espace qu’ils devinaient. Ils étaient revenus plusieurs nuits d’affilée, pour s’assurer de l’absence de vigiles. Vladimir s’était discrètement renseigné à la mairie de l’arrondissement, apprenant que l’endroit était laissé à l’abandon depuis des années et, surtout, qu’il n’y avait aucun aménagement ni projet immobilier prévu dans l’immédiat. C’est exactement ce qu’il leur fallait, beaucoup d’espace et du temps pour voir venir. Ils ont investi les lieux à trente, de nuit, arrivant au compte-gouttes, un par un et deux par deux, se glissant par le portail sans faire de bruit. Ils devaient être très discrets les premières quarante-huit heures. Ils ont changé la serrure défoncée et se sont enfermés dedans, dans le noir et le froid, le temps de s’envoyer à eux-mêmes un recommandé avec accusé de réception et officialiser en quelque sorte l’occupation. Ça a marché. Après plusieurs mois à se lamenter sur la perte de l’ancien squat, le collectif en ouvrait un nouveau.
Lana décide qu’elle mérite une pause, va se faire un thé dans la cuisine. Elle y trouve Sofia qui agence des chaises dépareillées autour de grandes tables en Formica, et Clémence qui semble être en train d’enseigner un enchaînement de tai-chi au frère de Fady. Lana pense que décidément, c’est toujours pareil. Il y a ceux qui charrient la merde toute la matinée dans le froid et ceux qui se consacrent au yoga et à la déco. Mais ce n’est pas grave, pense-t-elle aussi, ce nouveau lieu est génial et elle est heureuse d’être là.
Lorsque Nieves comprend enfin où Thomas l’entraîne, elle est d’abord frappée de stupeur, avant de partir dans un des plus grands fous rires de sa vie.
La veille, ils s’étaient retrouvés à un concert, par hasard. Ils avaient passé la majeure partie de la soirée ensemble, elle lui avait appris à danser la cumbia, ils avaient décemment bu, raisonnablement parlé et pas mal rigolé. Elle avait l’impression qu’elle lui plaisait, sans toutefois pouvoir affirmer avec certitude que Thomas la draguait.
Avec les Français, Nieves n’arrive jamais à savoir vraiment. Ça fait plus de trois ans qu’elle vit à Paris et, même si elle fréquente surtout des gens qui, comme elle, viennent d’ailleurs, elle en rencontre quand même pas mal, de Français. Globalement, elle trouve leur rapport à la séduction et à la sexualité compliqué, obscur. Après trois ans elle ne parvient toujours pas à saisir les codes. En Argentine, et plus généralement en Amérique latine, c’est souvent évident. C’est surtout beaucoup plus simple. Les gens se croisent, se parlent, se plaisent, et rapidement ils se le font savoir, se le font comprendre, avec plus ou moins de mots, avec plus ou moins de gestes. Les jeux de séduction sont limpides ; lorsqu’il y a de l’intérêt de part et d’autre, généralement l’affaire est conclue dans la foulée. Mais, dès ses premiers mois parisiens, Nieves a compris qu’il fallait qu’elle arrête d’agir en y allant franco, comme elle en avait l’habitude. Les femmes entreprenantes, ça ne marchait pas tant que ça, dans le coin. De petits hommes fragiles, ces Gaulois, il ne fallait pas les brusquer par trop d’initiative, il fallait les laisser prendre la main et mener la danse, même s’ils étaient à contretemps. Parfois, ce cinéma durait des plombes. Ça pouvait prendre des semaines, des mois de « je veux, je ne veux pas, je ne sais pas, je me tâte, on avance d’un pas et on recule de deux ». À plus d’une occasion, lorsque le type finissait par se décider, Nieves avait déjà perdu tout intérêt et elle était passée à autre chose.
Thomas, elle le connaît depuis un moment, ils ont le même cercle d’amis et se voient régulièrement. Elle pense qu’il est intéressé. La veille, pendant qu’ils dansaient, elle a cru qu’ils étaient sur la bonne voie. Mais apparemment elle s’est plantée une fois de plus : Thomas n’est pas passé à l’acte et elle n’a pas osé prendre les devants. En Argentine, si une situation similaire s’était présentée, elle aurait fait le premier pas, mais comme elle a décidé de faire de réels efforts d’intégration, elle a continué à incarner la belle évanescente qui attendait que l’homme choisisse l’heure et l’endroit. Il faut dire que ce n’est pas non plus comme si elle se pâmait d’amour. Elle aimait bien Thomas, elle le trouvait séduisant et sympathique, mais il y en avait des dizaines, de garçons qu’elle voyait de cet œil. C’est surtout que sa dernière rencontre amoureuse datait de plusieurs semaines déjà, or Nieves trouvait qu’une vie sexuelle régulière constituait la base d’une saine hygiène de vie. Elle ne mourait pas d’envie d’aller danser la cumbia, mais c’était son soir de libre et aussi prosaïque que ça pouvait paraître, il fallait qu’elle baise. Finalement, elle est rentrée bredouille. En se démaquillant à deux heures du matin, elle s’est dit qu’elle aurait mieux fait de rester sous sa couette avec une soupe et un film.
Puis Thomas l’a rappelée le lendemain. Elle n’en pouvait plus de tout ce marivaudage, mais quand il lui a proposé qu’ils se voient dans l’après-midi, elle a accepté, et comme elle n’était pas une fille contrariante, elle s’est lavé les cheveux, elle s’est même rasé les jambes, elle a mis une jupe et des sandales à talons, elle a vérifié qu’elle avait toujours des préservatifs dans son sac et elle est allée le retrouver devant un café. C’était bizarre, qu’il lui donne rendez-vous devant et non dans un café, mais elle était trop fatiguée pour se prendre la tête avec l’étude des mœurs du jeune mâle français, et comme dit plus haut, Nieves s’appliquait à ne pas être contrariante.
« Viens, on va passer pas là », lui a-t-il dit après une bise dans l’air qui, à la grande déception de Nieves, ne semblait pas présager des heures de passion torride, mais en lui prenant la main – ce qui paraissait plus encourageant déjà – et il l’a entraînée vers la place. La place bondée où le cortège d’une manif se préparait à partir. Une manif ? Elle s’était rasé les jambes, lavé les cheveux, elle avait mis une jupe et des talons hauts pour se retrouver dans une manif ? Elle a d’abord buggé, puis le fou rire est monté. Le genre de fou rire qui met dix bonnes minutes à se résorber. Thomas ne comprenait pas ce qui était si drôle. « Tu es sûre que ça va ? » demandait-il. Nieves essuyait ses larmes et entre deux hoquets répondait : « C’est les nerfs, ça va passer. » Ils suivaient le cortège depuis dix bonnes minutes quand elle a réussi à se calmer à peu près.
« C’est une manif contre quoi ? » lui demandet-elle, en respirant avec le ventre pour empêcher le rire de repartir de plus belle.
Il la regarde comme si elle débarquait d’une autre planète.
« Tu n’as pas remarqué qu’il y a un énorme mouvement social depuis des mois ? »
Si, elle l’avait remarqué. Depuis le printemps, c’était la farandole des grèves, des mobilisations et des flics qui tiraient au Flash-ball sur les lycéens, mais elle ne se souvenait plus de ce qui était à l’origine de tout ce bazar.
« La réforme des retraites, les exonérations d’impôts pour les gros patrons, les déportations des Rroms… C’est pas comme si on manquait de raisons d’être en rogne. »
Thomas semble très contrarié qu’elle le prenne à ce point par-dessus la jambe. De toute évidence, le manque de conscience politique et de fougue militante de Nieves vient de porter un coup fatal à son capital séduction. Il a un sourire légèrement méprisant, mais elle est trop crevée pour s’énerver ou pour tenter de lui expliquer d’où elle vient et quel regard elle porte sur le sport national français de la contestation. Pourquoi elle se sent loin, mais alors tellement loin de tout ça. Elle n’est pas simplette, elle sait où mènent certains projets de loi et pourquoi il est important de ne pas les laisser passer. Un bref instant, elle sent qu’elle est à deux doigts de lui dire qu’il a intérêt à descendre de ses grands chevaux, parce que quand t’es née et que t’as grandi pendant Le Processus de réorganisation nationale, quand tu as vécu sous la junte, quand ta grand-mère est une des « folles » de la place de Mai, pardon mais ça te fait doucement rigoler qu’un garçon avec qui tu espères coucher te donne rendez-vous pour t’entraîner à une manif comme s’il s’agissait d’une expo. Mais elle est trop fatiguée pour s’engueuler, et quand il ne joue pas au Che de Belleville, Thomas est tout à fait charmant. Laisse tomber, pense-t-elle, ça ne vaut pas la peine. Et si au moins il lui avait expliqué le programme lorsqu’il l’avait appelée, elle aurait mis des baskets.
Leo sort de la salle de bains, boutonne son pantalon, ajuste sa ceinture. Quelque chose dans la poitrine d’Alice se serre. À chaque fois qu’il s’en va, c’est pareil. L’effroi d’une fin de monde imminente. Il fait le pitre, esquisse quelques pas de danse, enfile son pull en se déhanchant. Il tente de la distraire avec son strip-tease à l’envers et se prend les pieds dans les pots de peinture qui traînent au milieu de la pièce.
« C’est joli, cette couleur », dit-il en regardant le mur nouvellement rouge.
Alice trouve que c’est raté, ça tire trop sur l’orange. Elle voulait un rouge garance, riche et profond, mais elle a mal dosé les pigments. Dernièrement, elle rate tout. Dernièrement, elle se trouve particulièrement nulle.
Puis Leo parle de la tournée. Rien que de penser aux semaines qui viennent, aux chambres d’hôtel, aux trains, aux fêtes après les concerts et à la promiscuité avec les onze fous furieux du groupe avec lequel il joue, il est fatigué d’avance. Il préférerait passer du temps chez lui, à la campagne, faire du cheval et jouer de la guitare sous les arbres.
« Je me suis endetté jusqu’à cent vingt ans pour acheter cette maison et je n’y suis jamais. »
Alice se tait et pense qu’il raconte n’importe quoi uniquement pour alléger le silence qui précède son départ. Qu’en réalité, il est ravi de partir en tournée. Qu’il les aime, les onze fous furieux, les routes, la promiscuité, l’exaltation de la scène. Elle n’y croit pas, elle n’y croit plus vraiment, à son soi-disant désir de retraite. À chaque fois qu’il parle de sa vie, que ce soit de sa maison à la campagne ou des groupes avec lesquels il joue, c’est comme si elle se prenait un coup de poing dans le ventre. Parce que Leo a une vie en dehors d’elle. Il a une maison, un cheval, un chien, une guitare. Une épouse. Lui, contrairement à elle, a une vie en dehors des moments qu’ils passent ensemble.
« Et toi, que vas-tu faire ? » demande-t-il.
Elle est assise dans le renfoncement de la fenêtre. Comme ça, à contre-jour, les genoux ramassés contre la poitrine, elle est minuscule. S’il n’y avait pas la cigarette sur laquelle elle tire nerveusement, ce pourrait être la silhouette d’une enfant. Ou d’un personnage de manga avec ce corps si menu, ces yeux immenses et la masse de boucles blondes qui éclate contre le tissu prune du rideau.
Elle allonge les jambes sur le carrelage ocre et fixe ses genoux cagneux de gamine maladroite. T’attendre. C’est ce qu’elle aurait envie de répondre. Je ne vais pas bouger, je ne vais pas respirer, je ne vais ni manger ni dormir, je vais rester là et attendre que tu reviennes. Mais à la place, elle dit :
« Je ne sais pas. Finir de peindre le salon. Chercher du travail. Aider Lana au squat. Vivre ma vie, quoi.
— C’est bien », dit-il.
Le voilà rassuré, pense-t-elle. À son silence, il devait craindre les larmes, encore un drame, alors qu’il est pressé. Ne pas le mettre en retard. Ne pas lui dire qu’elle va faire semblant de vivre en attendant qu’il revienne. Que lorsqu’il n’est pas là, elle a l’impression de se défaire comme un tricot mal fini, que chaque geste du quotidien lui demande un effort inouï, que rien n’a de goût.
Leo remonte la fermeture de son blouson, balaye la pièce du regard pour s’assurer qu’il n’a rien oublié.
« Bon, Princesse… »
Il ouvre les bras. Alice se lève d’un bond, vacille, puis se laisse aller contre le cuir froid. Elle tremble, se mord les lèvres, détourne son visage et arrive à trouver le filet de voix le plus enjoué possible pour lui dire « Amuse-toi bien ! » en guise d’au revoir.
Elle reste longtemps au milieu de la pièce à fixer la porte. Ses pieds nus sur le carrelage glacé. Ce n’est pas normal, que ça lui fasse cela, à chaque fois. Que la vie perde tout intérêt lorsqu’il passe cette porte. Ce n’est pas normal que ça fasse aussi mal. Le vide vibre comme une note trop aiguë dans sa tête. Elle se bouche les oreilles. Les bruits du dehors la rendent folle. Elle entend des rires, des voix qui s’interpellent. Qui sont ces gens qui continuent à vivre comme si de rien n’était, ces gens qui ont des vies et qui les vivent ?
Leo, Leo, Leo, Leo, Leo… Alice chante sa ritournelle, sa prière. Reviens, Leo, reviens. Quand tu es loin, je suffoque, je me noie.
Dans les bars qu’il fréquente, les serveuses le savent. Dès qu’Alexandre s’installe au comptoir, elles lui font signe de la main, index et majeur dressés pour vérifier, « Deux ? », et il hoche la tête. Le second demi est pour Malo qui vient d’appeler en disant : « Je suis en route, commande-moi une bière. » La plupart du temps, il arrive en retard (« Nous autres, nous avons un sens de la ponctualité tropical, c’est ce qu’on dit, non ? ») et son demi est tiède et plat, mais c’est exactement ainsi qu’il aime sa bière, Malo. Ça lui rappelle la Primus au pays, dit-il.
Même s’ils se voient quasiment tous les jours, qu’ils travaillent ensemble la plupart du temps, Alexandre et Malo se saluent comme des frères qui se seraient perdus de vue depuis une éternité. Ils crient « Yo, frangin ! », se prennent dans les bras, tapes bourrues dans le dos, embrassades aux allures de prises de catch, front contre front comme Malo l’a appris à Alexandre, un « Šta ima ?1 » bosnien répondant au « Mboté na yo !2 » en lingala. À part leurs carrures pareillement impressionnantes, ils sont on ne peut plus différents physiquement, et ça n’a rien à voir avec le fait que Malo soit noir et Alexandre blanc. Ça tient à leur allure respective, Malo toujours tiré à quatre épingles, rasé de frais, parfumé, sapé, repassé, alors qu’Alexandre est la définition même du négligé, cheveux et barbe en broussaille, vêtements chiffonnés, relents de bière, de tabac et de transpiration. Autant le premier est solaire, bavard, souriant, joyeux, le second semble sombre, taciturne, tourmenté. Mais derrière les apparences, eux seuls savent à quel point ils se ressemblent – deux chiots d’une même portée issue de parents incestueux, disent-ils –, à quel point les pensées de l’un sont la continuité de celles de l’autre, cauchemars interchangeables, humour âpre de la même veine, identiques mâchoires crispées au réveil, même inconsolable déchirement d’exilés.
Ils se sont rencontrés vers la fin des années 1990 dans les couloirs de L’OFPRA3. La guerre de l’un venait de se terminer, celle de l’autre ne s’appelait pas encore guerre et ne faisait que commencer. Ils avaient erré, de Kisangani à Kinshasa, de Zenica à Rijeka, de Trieste à Düsseldorf, de Libreville à Bruxelles, de canapés d’anciens voisins aux chambres d’amis de tantes par alliance, de trains grugés aux emprunts pour billets d’avion jamais entièrement remboursés, et avaient atterri en même temps dans les salles d’attente à Fontenay-sous-Bois, à remplir des formulaires et à raconter leurs tristes histoires – « Nos tristes histoires ! » ironisaient-ils dans un même rire tonitruant – en espérant obtenir le statut de réfugiés. À l’époque, Alexandre bredouillait à peine quelques mots de français, mais même en serbo-croate il aurait été incapable de raconter l’enchaînement d’atrocités qui l’avaient mené là, et Malo s’exprimait trop bien, il était trop bien habillé et trop souriant pour que qui que ce soit accepte de croire les horreurs qu’il racontait.
La deuxième fois qu’ils se sont croisés, Malo l’a salué en disant : « Tu veux une cigarette, Jivago ? » et le surnom a fait marrer Alexandre qui, avec sa moustache de l’époque, se trouvait plus une dégaine d’acteur porno des années 1980 qu’une ressemblance avec Omar Sharif. Il a encore plus ri en entendant l’immense Noir dire qu’il s’appelait Malo, ce qui voulait dire « un petit peu » en serbo-croate. De récépissé en récépissé, de convocation en recours administratif, aucun des deux n’a réussi à obtenir le statut de réfugié ; la guerre de l’un était officiellement terminée grâce aux accords de Dayton, et celle de l’autre n’était pas considérée comme telle par les gratte-papier chargés de faire rentrer des destins humains dans les cases de la Convention de Genève. Mais eux ne se sont plus quittés.
C’est grâce à Malo qu’Alexandre a appris le français, qu’il parle désormais avec un étrange mélange d’accents yougo et congolais. Durant les années qui ont suivi, ils ont partagé des chambres sordides louées aux marchands de sommeil, des boulots au noir, des clopes, des bières et, bien sûr, des filles, mis à part celles, rares, qui pour l’un ou l’autre auraient pu compter. Malo a réussi à convaincre une lointaine cousine française d’épouser son pote pour qu’il puisse avoir des papiers, et Alexandre est parvenu à économiser dix mille francs sur ses salaires irréguliers pour encourager une jeune femme dans le besoin à faire de son ami un étranger avec un titre de séjour. « Nous sommes des compatriotes car nous venons tous les deux de pays qui n’existent plus », disaient-ils, et depuis plus d’une décennie ils étaient l’un pour l’autre patrie retrouvée, famille, refuge.
Nieves pose les deux bières devant Alexandre. Elle a un faible pour lui, sans doute parce qu’il est un des rares habitués qui ne la drague jamais, qui n’a même pas l’air de la remarquer. Elle se demande pourquoi il faut que ce soit toujours ainsi, pourquoi, comme tant de femmes, elle se retrouve à soupirer devant des types qui l’ignorent, alors qu’il y en a toute une brochette d’accoudés à son comptoir, de tous les âges et de tous les modèles, et que statistiquement, il y a forcément parmi eux au moins un bon gars auquel ça vaudrait le coup de donner une chance. Mais non, il faut qu’elle soit attirée par cet ours ténébreux, pur cliché d’âme slave torturée, et qui, elle le sait pertinemment, ne peut être qu’un désastre ambulant.
Malo finit par débarquer. Dès qu’il passe la porte, c’est comme si une foule envahissait le bar tellement ces deux-là ensemble font du bruit. « Ça va, Blanche-Neige ? » demande-t-il, la surnommant ainsi à cause du bandeau retenant sa chevelure et sans savoir qu’elle s’appelle réellement Maria De Las Nieves, littéralement « Marie des neiges ».
1. « Il y a quoi ? »
2. « Salut à toi ! »
3. Office français de protection des réfugiés et apatrides.
Ils ne sont que deux, Loïc et Nieves, de prévus sur le planning, et pour un vendredi soir, c’est léger. Il y a également Mohand, le gérant, mais Mohand passe son temps dehors à téléphoner, ou alors il s’en va boire des coups au troquet d’en face, et quand il daigne revenir derrière le comptoir, il n’est pas d’un grand secours. On doit sans cesse passer après lui pour rattraper ses conneries. Après chaque tournée que Mohand sert, Nieves perd cinq minutes à reboucher les bouteilles, les remettre dans les frigos, nettoyer le comptoir, chercher les pilons à glace et les limonadiers qu’il a laissés traîner n’importe où. Il a pourtant grandi dans la brasserie de la porte de Saint-Ouen que ses Kabyles d’oncles tenaient. Il raconte qu’il y aidait après l’école ; il a forcément dû y apprendre que ranger derrière soi était l’alpha et l’oméga du métier. Nieves est convaincue qu’en fait, ce qu’il aime c’est jouer au patron, et que ça l’éclate probablement de la voir faire la boniche. Elle en a ras-le-bol de faire la boniche. C’est un bar de quartier avec une clientèle d’habitués, mais les soirs de fin de semaine, ça se remplit très vite, et lorsqu’ils ne sont que deux, très vite ils se retrouvent débordés.
Et Loïc – on dirait qu’il le fait exprès – qui choisit pile le moment où ils sont dans un jus pas possible pour tenter d’épater la galerie en jonglant avec des verres et qui finit avec la paume ouverte ! On se croirait sur le front des Ardennes, du sang gicle sur la machine à café, la pompe à bière, dans les bacs avec les citrons, les feuilles de menthe et la cassonade des cocktails ; toute la mise en place est transformée en scène de carnage. La boîte à pharmacie a disparu, quelqu’un a dû l’emprunter et oublier de la rendre. Personne n’a pensé à remonter des chiffons propres de la réserve avant le service. Nieves bande la main de Loïc avec un chiffon sale : « J’espère que ton vaccin de tétanos est à jour », tente-t-elle de le faire rire en l’obligeant à boire un Coca car il est livide ; il ne manquerait plus qu’il tombe dans les pommes à ses pieds. Déjà que Mohand s’est littéralement enfui, parce que, pauvre petit chose, il ne supporte pas la vue du sang. Qu’est-ce qu’elle a fait au bon Dieu, se demande-t-elle, pour se récolter une telle bande de nains empaffés ? Un des connards du cabinet d’archi qui occupent la table du coin fait des moulinets avec les bras pour recommander une tournée. Ces gens sont fascinants. Du genre à klaxonner comme des tarés dès que la circulation est ralentie, sans se rendre compte que deux voitures plus loin, une mémé vient de se faire renverser et que le trafic est arrêté en attendant les secours.
Heureusement, Alice est venue boire un verre ce soir-là, et Nieves n’a pas besoin de le lui demander, Alice passe derrière le comptoir, s’attache les cheveux, retrousse ses manches et s’attaque au nettoyage du bordel ensanglanté. Le temps d’appeler un taxi et de mettre Loïc dedans en direction des urgences, Alice a remis de l’ordre, servi les pénibles du cabinet d’archi et refait la mise en place.
« Tu me sauves la vie », dit Nieves en l’embrassant.
Elles se sont rencontrées alors qu’elles travaillaient ensemble dans un autre bar trois ans auparavant. Nieves arrivait tout juste d’Argentine et prenait le temps de s’acclimater avant de commencer à courir les castings, Alice ne trouvait pas de boulot en déco ; on finit toujours derrière un comptoir dans ces cas-là. Trois années ont filé et Nieves a l’impression que c’est depuis une éternité qu’elle a les mains dans la plonge et qu’elle se farcit des Mohand, des Loïc et des connards d’archis branchés. En tant que comédienne, au mieux, elle arrive à décrocher une journée de figuration de loin en loin, ou alors elle se laisse embarquer dans des créations théâtrales pour lesquelles elle n’est quasiment jamais payée. Au moins Alice a des chantiers régulièrement.
« Ça fait du bien de bosser avec quelqu’un qui assure, pour une fois. »
Alice est loin d’être la plus aimables des serveuses, elle ne sourit pas beaucoup, répond par monosyllabes quand les clients lui adressent la parole, il ne faut vraiment pas compter sur elle pour faire la conversation, mais elle est impressionnante d’agilité et de rapidité. Tout ce dans quoi elle se lance, elle le fait d’une manière un peu extrême, comme si sa vie en dépendait. Sur les chantiers, c’est pareil, elle reste souvent jusqu’à minuit pour terminer un pan de mur ou finir de poncer un plancher. Il y a quelque chose d’incandescent chez Alice, qui brûle en elle et semble la consumer. Quelque chose qui tient du pitbull aussi, comme si elle était incapable de lâcher prise une fois qu’elle a mordu. Tout le contraire de Nieves, qui donne l’impression d’être détachement et flegme incarnés.
Elles sont rincées. Nieves pousse vers la sortie les derniers clients. Alice baisse le rideau de fer. Elles se servent un verre, s’allongent sur les banquettes pour étirer leurs dos endoloris. La fatigue leur tombe dessus.
« Je pense que Loïc va être HS pendant un bon moment, dit Nieves. Tu pourrais venir faire quelques extras la semaine prochaine ?
— Je ne sais pas. »
Alice se sent incapable de prendre une décision ces temps-ci. Une fois qu’elle est dans le mouvement, ça roule tout seul, mais si elle doit réfléchir, décider, répondre oui ou non, c’est la paralysie. La panique, comme s’il fallait qu’elle tranche des questions cruciales une fois pour toutes, alors qu’en réalité il s’agit seulement de choisir entre pâtes ou riz, baskets ou boots, accepter des extras ou rester prostrée chez elle à fixer son téléphone en attendant que Leo appelle.
« Allez, viens, insiste Nieves, ça nous rappellera l’époque lointaine où nous étions jeunes, fraîches et pleines de rêves ! Tu m’as dit que tu n’avais pas de boulot ces jours-ci de toute façon, et puis ton tangista est en tournée…
— Je pourrais, j’imagine, faire quelques extras. »
Nieves a raison. Elle ne peut pas passer sa vie à attendre que Leo revienne. Et elle aurait bien besoin de faire rentrer des sous.
Ça frappe contre le rideau de fer. « On est fermé ! » crie Nieves, mais Lana, Thomas et Douma rampent à quatre pattes et se glissent par en dessous. Thomas passe derrière le comptoir pour tirer trois bières. « Vous faites chier, on vient de tout nettoyer », râle Alice. « T’as fini par assassiner Mohand ? demande Lana à Nieves en montrant les traces de sang sur son tablier.
— Oh ! Ça va, je vais passer un coup d’éponge, dit Thomas. On s’en jette une petite et puis on va à la fête.
— Quelle fête ? Où ça ? Chez qui ?
— Une fête. Je ne sais pas chez qui. C’est juste à côté, j’ai l’adresse. »
« Je suis crevée, dit Alice, et pas d’humeur très sociable. Je ne sais pas si j’ai envie d’aller à une fête chez des gens que je ne connais pas pour me retrouver à quinze dans une minuscule cuisine à boire du mauvais vin », mais Thomas répond qu’ils achèteront de la bière en route sur le ton de quelqu’un qui a un argument imparable et sans laisser à Alice le temps de protester, Lana la prend sous le bras et l’entraîne.
La fête semble en fin de course, mais leur arrivée et celle d’un autre petit groupe quelques minutes plus tard relancent la machine.
« Ça, c’est un appartement d’adulte », note Nieves en inspectant la bibliothèque fournie, les meubles neufs et les appareils électroménagers qui encombrent le plan de travail de la cuisine. Nieves a une théorie, celle de la corrélation entre leurs vies brouillonnes, tâtonnantes, dissolues, et les appartements qu’elles habitent.
« Nous vivons toujours dans des studios d’étudiantes, meublés de récup, avec des futons pourris ou des matelas jetés sur des palettes, en passant nos dimanches au Lavomatic. Je n’en peux plus des serviettes grises, des draps en coton cheap et de la vaisselle dépareillée… Tu m’étonnes qu’on nous prenne pour des losers.
— Parce que tu penses que si tu contractais un crédit pour un canapé en cuir, tu serais prise plus au sérieux ? se moque Lana.
— Un lave-linge avec deux ans de garantie payé cash et de la place chez moi pour le mettre, ce serait déjà un bon début. »
Alice habite dans un deux-pièces avec parquet, cheminée, moulures, une centaine de plantes en pots et des murs qui ne cessent de changer de couleur, mais elle n’est pas certaine que cela fasse d’elle une adulte. Lana pense lâcher le sien, d’appart, pour aller vivre au squat, économiser ce qu’elle dépense en loyer, moins courir derrière les boulots alimentaires, dégager du temps pour écrire.
« J’imagine que dans ton système de valeurs, vivre dans un squat c’est encore pire que dans une chambre de bonne, question “adultitude” ?
— Le squat, c’est en dessous du niveau zéro de l’adultitude. Mais toi, avec ton air bourge, tu arriverais à faire illusion, même dans un squat. »
Quelqu’un, l’hôtesse probablement, passe parmi les invités avec une quiche tout juste sortie du four et des serviettes.
« Tu vois, chuchote Nieves en pouffant la bouche pleine, cette meuf a des quiches au congélateur pour les fêtes improvisées et le réflexe d’en refaire à chaque nouvelle vague d’invités, alors que nous on débarque chez des inconnus avec des bières et des chips périmés de chez l’Arabe, comme si on avait vingt ans. Je vous dis que nous sommes des adultes ratées.
— Parle pour toi », dit Lana en allant danser, essayant d’entraîner Alice qui résiste.
Tout le monde a l’air de s’amuser, mais Alice ne sait pas ce qu’elle fait là, pourquoi elle a suivi le mouvement. Elle ne cesse de regarder son téléphone, le concert doit être fini depuis au moins deux heures, Leo n’a pas appelé. Au début de leur histoire, il lui téléphonait dès qu’il sortait de scène. « Tu m’as terriblement manqué », disait-il alors qu’ils s’étaient quittés quelques heures auparavant. Il l’appelait même quand il jouait à l’autre bout du monde, il disait ne pas pouvoir passer une journée sans entendre sa voix. Elle lui en veut d’être désormais capable de vivre plusieurs jours d’affilée sans la voir ni lui parler. Elle s’en veut de perdre le goût de tout quand il n’est pas là. Thomas lui tend son verre : « C’est du vieux rhum, c’est très bon. » Alice le vide cul sec et s’en va danser.
La jeune femme à la quiche met un disque de rumbas désuètes, baisse le volume pour ménager les voisins et signifier poliment à ceux qui semblent de ne pas avoir de maison qu’elle ne tardera pas à les mettre à la porte.
Alice danse avec Douma qui se débrouille pas mal. Elle le connaît vaguement, elle ne se rappelle pas lui avoir parlé auparavant. Elle ne se souvient pas davantage de comment il s’est retrouvé dans la bande. Elle a l’impression d’avoir été absente ces deux dernières années, d’avoir raté plein de choses depuis qu’elle a rencontré Leo. Elle n’aurait jamais cru qu’un jour elle deviendrait ce genre de fille, de celles qui disparaissent dans une histoire d’amour. Qui s’éloignent de tout ce qui constitue leur vie. L’envie de chialer revient. « Je crois que je vais rentrer », dit-elle en plein milieu du morceau, et Douma répond : « Je te raccompagne.
— Tu n’es pas obligé, tu sais. J’habite tout près.
— Je ne me sens pas obligé, j’ai envie de rentrer aussi. À moins que tu ne veuilles pas…
— Si, si. Allons-y. »
Bars fermés, attroupements sous les néons crus des kebabs, petits groupes qui titubent et rient fort dans les rues désertes.
Alice frissonne, Douma lui prête son pull. En l’enfilant, elle sent des effluves d’assouplissant à la lavande chimique et d’huile de noix de coco avec laquelle il nourrit ses locks.
« Tu veux monter boire une tisane ? » propose-t-elle quand ils arrivent au pied de son immeuble.
Elle ne sait pas pourquoi elle fait ça. Peut-être seulement parce qu’il est très beau et que son pull sent bon. Sans doute pour se prouver qu’elle n’est pas tout à fait devenue ce genre de fille, de celles qui se perdent complètement dans les histoires d’amour tourmentées. Sans doute parce qu’elle a peur que si elle rentre seule, elle va s’asseoir par terre et attendre l’aube en pleurant.
« Tu es musicienne ? demande Douma en montrant le cajón et l’amoncellement de petites percussions contre le mur.
— Ce n’est pas à moi », répond Alice en évitant son regard.
Elle se sent coupable, comme si elle s’apprêtait à tromper, à trahir. Alors qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut, que Leo lui-même lui a dit qu’elle devrait, que ce serait plus sain pour elle d’avoir d’autres histoires. C’est comme ça qu’il l’a dit – « Tu devrais avoir d’autres histoires, ce serait mieux pour toi » –, comme s’il s’agissait de faire du sport ou de manger cinq fruits et légumes par jour. Elle se sent coupable alors qu’elle ne devrait pas puisque Leo a une vie en dehors d’elle. Qu’il a une maison, un cheval, un chien. Et une épouse.
Douma sourit, parle peu, la laisse venir à lui. Elle ne sait plus de quoi elle a envie, pose une main hésitante sur le bras du jeune homme. Douma se penche et l’embrasse du bout des lèvres comme si, sentant les doutes d’Alice, il n’était pas certain non plus d’en avoir envie.
« On peut aussi juste dormir, tu sais », dit-il.
Lana s’attend à trouver la foule en plein ménage, mais lorsqu’elle passe le portail, le squat semble désert. Des bouteilles vides, une bicyclette à moitié désossée, un flop-flop-flop d’ailes et une bande de pigeons s’envolant sous la verrière.
Ça crie dans la cuisine. Elle y trouve Sofia et Youssef qui braillent en chœur, les aigus de l’une couvrant les graves de l’autre, tandis qu’entre eux, mine renfrognée, Thomas trempe des tartines dans son bol de café. Fady, perché sur un escabeau, sifflote légèrement faux l’air du Pont de la rivière Kwaï et dessine au marqueur une immense horloge sur le mur du fond. L’horloge qui naît de son tracé a une douzaine d’aiguilles en forme de kalachnikovs qui se courent après. « Un brin violent, comme symbole, non ? » remarque Lana en cherchant une tasse propre. Fady se roule une cigarette, contemple son œuvre. « Tu trouves ? On va arranger ça », dit-il en reprenant son feutre.
« C’est quoi, l’embrouille ? demande Lana à Thomas.
— J’ai pas très bien compris. Une histoire de chaises et de tables qu’elle avait agencées et qu’il a déplacées. »
Thomas étale du beurre et du miel sur une tartine, la glisse vers Lana. Il a sale caractère, s’emporte parfois pour des broutilles ; il peut également faire preuve d’une mauvaise foi épique et de fortes tendances staliniennes lors des discussions au sein du collectif, mais c’est fondamentalement un gentil garçon qui prend soin des autres.
Une tendresse particulière circule entre Lana et lui, qui vient en partie de leur différence d’âge – elle a une dizaine d’années de plus et pose sur lui un regard de grande sœur –, mais qui vient surtout du fait qu’ils se connaissent depuis une éternité. Gamin, Thomas prenait des cours de candombe chez Miguel, l’amoureux des années de fac de Lana. Miguel a été l’idole d’adolescence de Thomas, celui qui lui a tout appris de la musique et du militantisme, et il garde une vive nostalgie des pique-niques dans le jardin de la maison des bords de Marne et de la bande d’artistes qui s’y retrouvait les week-ends. Il y a découvert un mode de vie à l’opposé de celui qu’il a connu dans sa famille – métro, boulot, dodo et cinq semaines de vacances au camping de Palavas-les-Flots –, et c’est surement grâce à l’exemple de Miguel qu’après une école de commerce, il a décidé de tout envoyer valser pour se lancer dans la musique. Lorsqu’ils se sont retrouvés dans le squat précédent, Lana n’a pas reconnu l’ado maigrichon et timide qui avait fait place à un jeune homme séduisant et sûr de lui, mais Thomas se souvenait qu’il avait été un peu amoureux d’elle à l’époque.
Le ton de la dispute monte d’un cran. Youssef brame qu’il faut arrêter de lui parler comme à un domestique, qu’il est bien gentil mais trop c’est trop, qu’il n’est le larbin de personne. Sofia s’égosille qu’elle ne lui a jamais parlé comme à un domestique, que ça suffit les délires paranos, qu’il aille se faire soigner, car il a de toute évidence un problème avec les femmes. « C’est pas avec les femmes, c’est avec toi que j’ai un problème », siffle Youssef en claquant la porte derrière lui. Sofia fond en larmes, « Dès qu’il fume trop ou qu’il boit, il devient super agressif », couine-t-elle en cherchant du regard le soutien des trois autres.
« Je viens d’arriver, je n’ai rien suivi. » Lana hausse les épaules et lève les bras pour signifier qu’elle ne s’en mêlera pas.
« Toi aussi, tu sais comment il est et tu ne peux pas t’empêcher de le provoquer », la rembarre Thomas, et Sofia sort en furie, pestant en italien et re-claquant la porte.
« C’est mieux comme ça ? » demande Fady en descendant de l’escabeau.
Des nuées d’oiseaux s’échappent des kalachnikovs-aiguilles de son horloge et une couronne de branches d’olivier décore les contours. Les trois restés dans la cuisine se marrent.
Le soleil miroite et la voix de Gilberto Gil rebondit sur les carreaux sales de la verrière. Ici, on brûle d’anciennes archives. Là, on passe le Kärcher pour décoller les dernières couches de fiente de pigeon. Plus loin, El Gordo et Caitlyn scient une énorme carcasse de chauffe-eau rouillée avec laquelle ils vont fabriquer une cheminée. « Vous serez bien contents qu’on y ait pensé quand il fera vraiment froid dans quelques semaines », rétorquent-ils à celle qui glisse en passant que sur la liste des travaux établie lors de la dernière réunion, la fabrication d’une cheminée ne figurait point.
« Et où va-t-on trouver du bois à brûler dans votre cheminée ?
— On va récupérer des palettes à la fin des marchés.
— Elles sont payantes, les palettes ; personne ne va nous les donner pour nos beaux yeux.
— On ne va pas demander qu’on nous les donne, on les volera. »
Ingrid et Clémence inspectent les travaux finis dans la salle blanche, fraîchement repeinte et recouverte d’un nouveau sol ; après un contrat à l’opéra Bastille, Douma a récupéré cinq rouleaux de lino de danse réformé. Sur la porte, elles écrivent : « Salle Blanche / Réservée aux répétitions de théâtre et de danse / Chaussures de ville interdites / Prière de ne rien y entreposer. »
« Il faudrait peut-être le traduire en anglais et en espagnol, parce que j’en vois bien qui diront qu’ils n’ont pas compris, suggère Clémence.
— Et pourquoi pas en ourdou et en ouzbek, tant qu’on y est ? rétorque Ingrid. Tu te crois aux Nations unies ? » Fady qui passe par là dégaine son marqueur et dessine une paire de bottines dans une vignette, un amoncellement d’objets dans une autre, puis barre les deux de croix.
« Il suffit de leur faire un dessin, à ceux qui comprennent pas », dit-il.
À moitié couchée par terre dans la pièce derrière la cuisine qu’un vote a attribuée au bureau de l’association, Sylvie bidouille des unités centrales d’ordinateurs antédiluviens.
« À quoi ça sert, si on ne peut pas faire brancher l’Internet ?
— On peut le faire brancher. Un technicien vient installer le téléphone et la box la semaine prochaine.
— Je pensais qu’il fallait un bail légal et tout un tas de paperasse pour ouvrir une ligne.
— Pas quand on connaît quelqu’un qui connait quelqu’un qui connaît quelqu’un qui travaille aux télécoms.
— C’est vrai ? Génial !
— Ouais. Va-t-en maintenant, j’ai besoin de me concentrer. »
Dans un canapé défoncé qui attend au milieu du quai de trouver son emplacement définitif, Sofia et Youssef partagent un joint, s’assurant mutuellement qu’ils s’aiment beaucoup et qu’ils ne pensaient pas un mot de ce qu’ils ont pu se dire durant l’engueulade du matin.
Thomas entraîne Lana tout en haut de l’échelle métallique menant au grenier qu’ils ont rebaptisé tourelle. Ça sent très mauvais, c’est infesté de crottes de rongeurs, c’est assez bas de plafond, mais les Velux semblent en bon état et il y a de l’espace.
