Saltamontes - Jean Pierre Malrieu - E-Book

Saltamontes E-Book

Jean Pierre Malrieu

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Beschreibung

Les relations qui naissent en altitude ont-elles la grandeur des paysages ? Celles qui se risquent dans des parois verticales en ont-elles l'engagement et le caractère abrupt? Redescendues dans la vallée, seront-elles victimes de l'augmentation de la pression atmosphérique? Ce roman suit les prises d'un jeune grimpeur qui fait ses premières armes en escalade rocheuse dans les montagne pyrénéennes. Au cours d'une improbable arrivée de l'étape du tour de France cycliste, à Pau, il s'éprend tout à fois d'Aodée et d'Omahyra, ses compagnes de bivouac. Il va devoir arrêter le mouvement tyrannique que la jeunesse imprime à la vie pour laisser s'incliner son coeur. Et découvrir des idées nouvelles pour donner un sens à son goût pour le risque. Original par le cadre et l"attention qu'il prête à la présence du corps, ce roman saute par dessus les montagnes, de l'Ossau à Ordessa.

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Seitenzahl: 287

Veröffentlichungsjahr: 2025

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pour Pilar

Sommaire

Chapitre I Faux départ

Chapitre II L'Ossau

Chapitre III L’étape du tour

Chapitre IV Ordesa

Lexique

Chapitre IFaux départ

J’avais décidé de nous amener au Grand Pic, par la face Nord et la Fourche. On m’avait conseillé, comme initiation à l'Ossau, cette longue balade qui prend tout le cylindre en écharpe, en passant par la Fourche, entre grand et petit pic.

L'Ossau. C'est ainsi que les Français abrègent Pic du Midi d'Ossau. Les Espagnols, eux, disent toujours « El Midi ». Côté français, on répugne à avaliser l’appellation espagnole car lorsqu'on parle du Pic du Midi, on se réfère ordinairement au Pic du Midi de Bigorre.

Ossau. A mon oreille, après la sifflante, ce mot s’assombrit sur sa seconde syllabe, jusqu’à devenir menaçant.

On a planté la tente à Pombie, près du refuge. La pluie menaçait, et Pascal et moi avons migré vers l’annexe du refuge pour y manger à l’abri. On a trouvé dans la salle des réchauds une vingtaine de personnes cuisinant et fumant. Cette petite pièce de béton passée à la chaux, dont tout le confort consiste en des chaises, des tables recouvertes de linoléum, et un évier, est la seule partie du refuge qui reste ouverte en hiver. Il n’y a pas d’électricité ; la lueur des réchauds bleuit les visages ; une molle luciole de tabac révèle une présence assise dans la pénombre ; une bougie fumeuse éclaire ceux qui squattent ici le temps d’un repas.

Les repas espagnols durent fort tard dans la nuit et sont fort bruyants. Pendant les périodes d’affluence, le gardien du refuge est obligé de placer certains de ses pensionnaires dans le dortoir attenant à la salle des réchauds. Les infortunés sont assurés de ne pouvoir dormir avant deux heures du matin. Montagnards ordinaires, ils n’osent généralement pas affronter la bande de jeunes gens qui mélangent sur les tables assiettes et mousquetons, et qui mangent le thon en boite sur la pointe de leurs pitons. Excédé, l’un des clients du refuge tente parfois une sortie. Les squatters s’excusent et chuchotent pendant quelques instants. Mais en moins de cinq minutes, les éclats de voix, les bruits de vaisselle, les cliquetis du matériel qu’on prépare reprennent le dessus. Le gardien, à l’heure où éclatent ces problèmes de cohabitation, n’est plus en état de maintenir l’ordre.

Nous nous sommes fait une petite place à une table où, tout en pelant des légumes, discutaient trois jeunes grimpeurs. Je ne comprenais pas leur langue, pourtant proche de l’espagnol, que je parlais plus ou moins. Il ne me semblait pas non plus que ce fût du portugais. J’ai fini par leur demander en espagnol d’où ils venaient. Ils m’ont dit venir de Galice. Je connaissais un peu cette région depuis un voyage que, jeune adolescent, j’y avais fait avec mes parents. Je rassemblais mes souvenirs : les pieux de granit qui servent de piquets à la vigne, à l’intérieur des terres ; les vallées noyées par les pantanos; les restaurants où les plats tournent d’une table à l’autre; les ventes à la criée, où les petits requins jonchent le sol; ces trous creusés par l’imposition des mains des pèlerins, sur le pilier de l’église de Santiago. Un vrai petit dépliant touristique, j’en conviens, mais qui a pour moi le réalisme du vécu. Je retrouvais les noms de petits ports, et à chaque Muros, à chaque Corrubedo – j’ai une excellente mémoire des noms – leur visage se faisait plus souriant.

Eux, ils étaient de Vigo. Ils m’en ont tracé la carte du doigt, sur le linoléum ; la Ría, qui sépare Vigo de Cangas et Moana, et qu’enjambe le Puente de Rande; les deux Montes, El Castro et la Gora; le port de pêche et le port commercial; en dehors de la table, les plages. Ils reconnaissaient que la ville elle-même “en cuanto a arquitectura”, était assez laide, cependant les paysages, la ría valaient la peine d’être vus. Je ne suis jamais allé à Vigo, mais pour peu qu’on me donne deux fourchettes et de la mie de pain, je peux en reconstituer la carte de mémoire.

C’est seulement après avoir couru toute la Galice que nous nous sommes présentés. Les trois garçons, qui n’avaient pas vingt ans, se surnommaient “Los tres inutiles” ou “los inutiles”. “Que inutilez!”– qui n’est pas plus espagnol que “quel inutilisme!” n’est français – était leur rengaine, leur signe de reconnaissance.

Antón ressemblait au serviteur craintif d’un dieu sauvage. À défaut de prestance sa seule stature anguleuse impressionnait. Les traits droits de son visage étaient marqués pour son jeune âge. Ses cheveux et sa barbe noire avaient la vigueur des boucles mouillées. Bûcheron dans les forêts d’État de Galice, à peine parlait-il castellano. En fait, même en gallego, Antón parlait très peu. Être en société le gênait visiblement. Il compensait cette gêne par un partipris de gentillesse qui, au début, étonnait chez ce géant. Ce n’est qu’après un moment qu’Antón m’est apparu comme le diminutif d’António. Au premier abord, Antón avait résonné à mes oreilles comme un nom aux racines antiques, produisant en moi un effet similaire à celui de la Roque d’Anthéron, ce genre de noms issus d’un autre monde, ou gravés au pied des statues.

Juan Luis était le meilleur grimpeur du trio, le plus expérimenté et le responsable en quelque sorte, de la cordée, sans que rien de la sorte ne soit très explicite ou plutôt exprimé de manière sérieuse.

Quant au plus expansif des trois, au plus rieur, c’était “Chepas”, ou “Chepilla”. J’ignore ce que veut dire exactement ce mot. Comme il devait ce surnom à son dos légèrement voûté, il faut supposer que cela a un rapport avec “bossu”, ou “bosse”. Je ne tiens pas à tirer cela au clair, pas plus que je ne souhaite savoir comment ces mots s’écrivent. C’est là une de mes convictions les plus discutables : je crois fermement que l’amour de la langue fait mauvais ménage avec sa maîtrise. Il me suffit de savoir que “Chepilla” n’a aucun rapport avec “cepillo” (brosse) pour me contenter. Je ne saurais mieux décrire Chepilla qu’en disant qu’il était une sorte de John Lennon bis, lunettes rondes et cheveux longs. L’intellectuel du trio. En septembre, il ferait le caou, l’année préparatoire à l’Université, pour devenir géographe. C’est lui qui avait dessiné la carte de Vigo sur la table.

Il n’y avait sur la table qu’une minuscule casserole, bien trop petite pour les légumes qu’ils avaient pelés.

« Vous n’avez pas d’autre casserole ?

— Non.

— Pas encore. Nous attendons deux amies, de Vigo, qui devraient arriver ces jours-ci. Elles doivent nous apporter une cocotte-minute.

— Demain normalement !

— Ojala! »

J’ai exhibé la casserole de mon Trangia. On l’a hissée sur un maigre bleuet, et pendant que nous parlions, la soupe mijotait au sifflement du gaz. A intervalles, ils goûtaient. Prueba me disaient-ils en me tendant la cuillère en aluminium. J’ai goûté à mon tour et l’ai trouvée très claire. J’ai proposé de salvar la sopa en y ajoutant quelques légumes des miens et un sachet de soupe en poudre. Ils ont accepté, et Pascal et moi sommes devenus alors réellement leurs commensaux.

Les difficultés rocheuses de la voie que nous avions choisie sont presque nulles, à part une longueur dans le couloir derrière l'Embarradère, où la corde peut être utile. La grande vire que l’on emprunte n’est pas plate, mais en forme de croissant de lune dont les cornes pointent vers le ciel. Cette sorte de collier attaché au cou du Grand Pic, permet de traverser de part en part la face Nord, de côtoyer les escalades les plus difficiles de tout le massif. C'est le genre de course que les guides affublent de la mention "très conseillée". Malgré tout, avant et après la vire elle-même, je jugeai l’itinéraire plutôt paumatoire.

Je suis tombé ce jour-là amoureux de l'Ossau. Ayant passé le plus clair de l'année dans ma chambre parisienne à faire des tractions sur la barre coincée en travers de la porte, le contraire eût été étonnant. Pour Pascal ça a été exactement le contraire. Pour commencer, il n'avait pas aimé être obligé de faucher les chaussons d'escalade, au Vieux Campeur. On avait eu une tremblote terrible au moment de les mettre dans le sac de sport. Ensuite je lui avais donné le sac. Après tout, c'était pour lui ces chaussons. Moi j'avais déjà mes Firé. Sans rien dire, il avait posé le sac devant moi à la caisse. J’avais dû faucher les pompes à sa place. Dans la rue, en face du Collège de France, je lui répétais : « T’es pas chié toi ! »

« Arg! Tiens-moi ! Tiens-moi ! »

Pascal, en agitant sa petite taille de mouvements du chef qu’il accompagne d’onomatopées choisies, s’efforce d’attirer sur lui la sympathie que l’on porte aux personnages de bande dessinée. Je ne plaisante pas : il a vraiment intériorisé physiquement cette culture. Son teint est naturellement très pâle. Mais là, sur la vire de la face Nord, sa pâleur est vraiment impressionnante. Il montre aussi une tendance prononcée à tomber à la renverse en faisant “Gasp!”. Ce sont des symptômes qui ne trompent pas, et je l’ai assuré sec, même sur le plat.

Je ne m’inquiétais pourtant pas, car ces manifestations disparaissent généralement avec la pratique.

Redescendus par la voie normale, la soif nous faisait courir vers le refuge. De temps en temps, je me retournais pour regarder la face Sud-Est, tentant d’identifier les voies les plus fameuses. Des grimpeurs, plus à gauche, lançaient leur dernier rappel. L’envie d’un soda frais me tirait de ma rêverie, et je repartais vers le distributeur à grandes enjambées. Pascal avait renoncé à me suivre de près.

Au fur et à mesure que je marchais vers le refuge, il me semblait distinguer quelque chose ou quelqu'un juché sur le rectangle rouge, dans l’entrée. Je me suis approché, bardé de sangles, tout sonnaillant des mousquetons qui pendaient à mon baudrier. Une jeune femme était assise SUR le distributeur, et regardait le sentier.

Avec les genoux, enfin, comment dire, le sexe, même si elle est en pantalons, juste à hauteur des yeux. Assise làhaut, une cigarette à la main, à la bouche. Elle est brune, violemment, à cause des cheveux noirs. Ses avant-bras sont tatoués. Une sorte de gros hanneton s’y promène. Elle porte un débardeur de soie noire, avec trois énormes oranges hyperréalistes imprimées à hauteur des seins. Même les irrégularités de la peau sont rendues. Deux sont entières, l'autre est coupée.

La sienne est très brune. Il y a même une petite photo en face de chaque bouton poussoir, éclairée par derrière. Mais on ne les voit pas toutes à cause de sa jambe, qui se balance juste devant. Les pièces s'introduisent près du mollet droit. L’appareil est censé rendre la monnaie. Par contre, le bouton du soda limone n'est pas accessible sans déplacer son pied. Sa peau quadrille de chair la maille de la chaussure. Je ne pouvais rester ainsi indéfiniment, le visage contre la toile orange de son pantalon. J’avais envie de plonger la tête entre ses jambes, le front contre le murmure lumineux de la machine.

« Quieres algo? Un cafe?

— Un soda limón. »

Elle penche au-dessus de moi les oranges. En se haussant sur la pointe des pieds, je pourrais en entamer une d'un coup de dents, et appliquer mes lèvres aux quartiers coupés. D'un coup de talon sec, comme on éperonne un cheval, elle enfonce le bouton. La monnaie ruisselle au long de sa jambe gauche. Elle relève le torse. Un gobelet de plastique blanc tombe et oscille au niveau de ses chevilles nues. Avec un ronronnement aigu, le liquide coule entre dans le gobelet. Droit d'abord, puis changeant d'angle avec l'intensité diminuant. Goutte-à-goutte enfin. Qui tombent à côté du verre jetable, sur une fine grille. Signal qu'on peut prendre la souplesse de plastique frais entre ses doigts et porter à ses lèvres un peu de bulles jaunes, si on a le courage de s'arracher à cette étreinte.

« Merci.

Elle sourit depuis ses hauteurs.

— Frances, dit-elle.

Sa bouche serpente sur sa joue. Le soda est imbuvable malgré la soif. Il ne reste plus qu'à s'éloigner.

— Olvides la moneda, no ?

— Ah si. Gracias. »

Elle écarte légèrement la jambe. Les pièces ne se laissent pas extraire, derrière leur petit clapet. Juste à côté de la chaussure dont la pointe est un peu blanchie.

« Comment tu te pèles ?

— Comment je m’appelle ?

— Sí.

— Jean Pierre.

— Djyan Pier’, a-t-elle répété en écho.

— Et toi ?

— O-ma-i-ra. »

J’ai eu un moment de panique, je n’arrivais pas à me représenter son prénom. Il me semblait que les syllabes s’emmêlaient, et que jamais je ne pourrais les remettre dans le bon ordre.

Elle a bondi du distributeur.

« Chepilla ! Antón ! Juan Luis !

Les trois grimpeurs arrivaient d’un pas pressé.

— La cocotte ! a dit Chepilla.

— La cocotte, enfin ! A dit Juan Luis.

— Holà Oma ! a dit Antón.

— Gracias Antón.

Elle l’a embrassé.

— Je n’embrasse pas les autres, ils n’ont qu’à embrasser la cocotte.

— Où est Aodé ?

— Elle est là, par-là », disait-elle en passant de bras en bras.

Une surprise nous attendait. Les sauterelles s'étaient accumulées entre les deux toits de la tente, et elles avaient méchamment bouffé l'intérieur en coton. Notre unique tente avait de larges trous. Le double toit en Nylon avait heureusement mieux résisté à leur voracité. Pour Pascal, la journée virait au cauchemar. Il évacuait les saltamontes à grands coups de pieds.

« Saloperies ! Tirez-vous bande de Saloperies. »

Je ne participai pas au massacre. Je m'en moquais assez finalement. Ce n'était pas ma tente. Je trouvais ça assez rock and roll, une canadienne aussi délabrée. Et puis qu’y faire ? C'était l'année des saltamontes. Elles pullulaient. Elles bondissaient sous les pas avec un petit bruit sec, presque un déclic, et déployant de petites ailes rouges, elles retombaient avec un léger vrombissement. Cela donnait l'impression de marcher sur coussins d'air. On en écrasait beaucoup, rien qu'en pressant le pas. Il aurait fallu, pour éviter d'entendre les petits craquements sous les semelles, cheminer au ralenti, ou bien avoir le geste suspendu des danseurs de tango.

Elles avaient presque tondu la montagne. On aurait dit le gazon d’un jardin anglais. Une paire de chevaux se tenait immobile, nuit et jour, au beau milieu de l’estive. Les oiseaux ne savaient plus où donner du bec. Les isards, écœurés, n'approchaient plus de l'herbe rase, se réfugiant sur les arêtes. Qu'est-ce qu'elles faisaient là, à deux mille mètres d’altitude ? À part des bonds ?

Le lendemain, le brouillard était partout. Il pleuvait à grosses gouttes à travers la brume. Les saltamontes continuaient à rebondir, comme de gros grêlons noirs. Nous sommes allés nous mettre à l'abri dans la salle chauffée du refuge.

À la différence de l’alpiniste, le gardien de refuge se moque du mauvais temps, qui aurait même plutôt tendance à favoriser la consommation. Si vous lui demandez les prévisions météo il ouvre des grands yeux étonnés. Pourquoi aurait-il donc appelé ? Tout passe, le beau temps comme les dépressions – Les vacances aussi mon pote, elles passent, si tu vois ce que je veux dire. Jean Paul, le gardien du refuge, me battait froid. Il savait pertinemment combien peut être importante, pour un jeune alpiniste, la considération d'un gardien de refuge. Mais il me battait froid avec obstination.

Jean Paul était un original. Il avait été berger. Puis il avait fait la route, et au bout du compte, sa principale raison sociale était de tenir le refuge de Pombie, cinq mois par an. La couperose pointait sous son bronzage. C’était un alcoolique endurci. La moitié du chargement qu’il faisait monter chaque année à dos de mulet consistait en bouteilles de vin. À l'exception des vins chauds, Jean Paul détestait servir des boissons. Il avait fait monter en hélicoptère un distributeur à café, une machine italienne qui faisait aussi du décaféiné, du chocolat, du thé, et du citron, tout cela organisé en “bibite calde” et “bibite fresche”. Elle trônait, rouge vif, à l’entrée du refuge, et c’était la première chose qu’on apercevait en arrivant. Elle pompait la moitié de l’électricité produite par les capteurs solaires et il fallait parfois allumer le groupe électrogène pour la ranimer. Ce qui, en vallée, n’aurait été qu’un distributeur parmi tant d’autres, devenait ici une véritable attraction. On l’appelait “Bibite”. Jean Paul était assez souple en général avec les grimpeurs, à condition qu’ils ne donnent pas de coups de pieds à Bibite. Il n’était pas très regardant non plus sur les nuitées. On racontait qu’une fois pourtant, il était sorti du refuge avec son fusil, et qu’il avait poursuivi sur le sentier trois jeunes autrichiens qui partaient sans payer. Sa bedaine et ses manières insolites lui valaient la sympathie des Espagnols, auprès desquels il avait une certaine célébrité. Avant de repartir, les grimpeurs tenaient à se faire photographier avec lui, bras dessus bras dessous.

Le temps ne s’arrangeait pas. Jean Paul se vantait auprès d’une jeune femme d’être tombé sur le cul en voyant un film de Carax. Nous envisagions de partir à la mer pour deux jours. Jean Paul s’efforçait de minimiser la différence d’âge. Il s’y prenait plutôt honnêtement : « J’ai cinquante-deux ans. J’y peux rien, c’est dans ma nature ». Nous avons décidé de partir sur le champ. Ce sursis a redonné un peu de couleurs à Pascal. Sous la pluie et dans une bouillie de saltamontes, nous sommes redescendus vers la Talbot Sport qui stationnait au Plat d’Anéou. En constatant que son surf était toujours à l'arrière, Pascal s’est repigmenté tout à fait. On a vite refermé les portières, histoire de ne pas embarquer de saltamontes et cap sur la mer.

On a trouvé une place dans un grand camping près de Biarritz. La réception, naïve, nous a rendu les cartes d'identité après les avoir photocopiées. Nous montons la tente avec des soins infinis. Elle est d'un piteux sublime. Les filles du camping sont interloquées. À celles qui s'esclaffent, nous proposons une visite. Nous avons droit à tout : la tente passoire, la tente gruyère, la tente Tchernobyl. Nous essayons de faire allonger les filles sous prétexte de compter les trous. À quoi se passe l'existence. Et malgré les trous il y a comme une odeur de nylon et de coton corrodé.

Le soir, nous sortons dans Biarritz la blanche. Il souffle un vent à décorner les bœufs. Il fait très froid. Nous marchons sur la promenade sans que personne ne nous fasse l’aumône d'un regard. Inévitablement, nous commençons à nous regarder l'un l'autre, et finalement, nous regardons la mer. Le bon génie des saltamontes nous a laissé tomber. Nous échouons dans une crêperie. Au moins, nous y sommes à l'abri des danses sportives et fanatiques de ce pays, et, Dieu merci ! de l'hygiénique musique basque.

J’espérais beaucoup des campings de bord de mer : le sentiment d’universel qu’engendre le nombre d’estivants, l’humanité que leur confère le port du maillot de bain, cet étalage du privé qui nous fascine et nous indiffère, cette tentation communautaire affranchie des pesanteurs du discours. Mais l’Ossau, déjà, me manquait. Je portais en bandoulière autour de mon torse nu une sangle noire qui me rattachait à lui. “UIAA 2200 DaN” assurait l’étiquette prise dans la couture. Des Dyna-Newtons ? Ou quelque chose comme ça.

Au matin, je me suis retrouvé avec effarement devant un miroir qu'envahissaient les ablutions bruyantes de mon voisin, serviette autour d’un cou de bœuf. Je m'aspergeais vigoureusement le visage sans pouvoir faire disparaître de mon esprit l’incroyable panoplie d'ustensiles qui sortaient de sa trousse de toilette. Les produits sentaient très fort le cornichon. Je me suis enfui, oubliant ma montre Rotary sur le rebord du lavabo. C'était un cadeau de la seconde femme de mon grand-père, qui faisait beaucoup d'efforts pour gagner l'amitié de ses pseudo petits-enfants. Au froid, de la buée apparaissait sous le verre, portant un coup fatal à son chic bourgeois. J'aimais cette manière d'embuer le temps en altitude, comme on dit des yeux qu'ils s'embuent de larmes. Dix ans que je l’avais : un bail, une des premières quartz à aiguilles, extra-plate, victime des campings et des trousses de toilette.

Bien sûr, nous sommes allés en pèlerinage à la plage. Une femme sans doute, avait initié Pascal à la déroutante altérité de la mer. Je n’avais pas cette chance. Je trouvais les huîtres dégoûtantes, l'eau salée, les algues lubriques. Les pantalons amollis par l'air humide collaient aux genoux. Les grains de sable s'incrustaient entre les orteils comme des tiques. Tout au long de la grosse divinité liquéfiée, on mesurait une concentration d'inauthenticité dépassant de très loin la cote d'alerte. On vous proposait par exemple, dans les restos du coin, des pizzas chorizo camembert.

Sur le surf de Pascal était tatouée une plage de l'autre bout du monde. En regardant bien, il y avait une fille genre métisse allongée au bord de l'eau. C’était... très visuel. Je me suis couché sur la jeune caraïbe et j’ai entrepris de pagayer avec les bras. Ça avançait vite, un vrai bonheur. Au bout d'un certain temps, les frottements de la peau contre le vernis antidérapant du surf ont fini par irriter ma poitrine. Je suis sorti de l'eau frigorifié. Les frottements conjugués avec l'effet du sel avaient rendu le bout de mes tétons hypersensible. Au point que je ne pouvais pas remettre ma chemise ni les effleurer du doigt. J'étais tout étonné d'avoir réussi à érotiser cette partie de mon anatomie.

On a filé du camping sans payer. Comme il était trop tard pour faire la route et monter au refuge, j’ai proposé de passer la nuit sur le Gave, chez les Charbonneau. Je ne saurais dire exactement quel degré de parenté me lie aux Charbonneau, car si je n’ai pas trop peur du vide, je suis sujet au vertige généalogique, une infirmité qui m’empêche de concevoir clairement toute relation de parenté plus éloignée que celle qui me lie à mon père et ma mère. Pour simplifier, je dirai “tante” Henriette et “oncle” Bernard, mais je ne réponds de rien.

Ils étaient seuls au Boucau, longue maison de galets toute d’une seule pièce, périodiquement menacée par les crues du Gave. Henriette, qui ne m’avait pas vu depuis des lustres, m’a considéré avec la sagacité de ses soixante ans, a regardé Pascal, et tiré la leçon de notre arrivée :

« Ah, tu es avec un copain. Tu n’as pas encore de petite copine ? »

Il y a des gens à qui rien n’échappe.

Bernard a été plus miséricordieux. Il nous a interdit de faire le feu, prérogative de l’âge, mais nous a permis de faire la vaisselle, nous recommandant quatre fois de ne pas mettre trop de détergent. Mon oncle Bernard, grande figure de l’écologie française, écrit chaque année un livre consacré à cette noble cause. Le thème en est invariablement le suivant : le Paysan Béarnais est la quintessence de l’humanité. En conséquence, il est inutile de se torturer plus avant les méninges pour découvrir la relation idéale de l’homme avec la nature, c’est celle que le Paysan Béarnais entretient avec ses collines ; la ferme béarnaise est la réalisation la plus aboutie parmi toutes les entreprises architecturales de l’histoire ; rien n’égale le Béarn ; le Béarn a réponse à tout. Je dois dire que c’est imparable.

Mon oncle Bernard n’a jamais rien vu du Béarn, sinon des contours très flous et des angles très arrondis, car il est myope comme une taupe, et les culs de bouteilles qu’il porte sur les yeux n’y pourront rien changer. Bernard passe ses journées sur les haut-fonds du Gave, à pêcher le brochet. L’équilibre une fois trouvé, immobile dans ses cuissardes, il imagine son Béarn au fil de cette eau violente et capricieuse. Ici même, enfant, j’ai failli me noyer. Lorsque Henriette m’a secouru, Bernard souriait toujours au milieu du Gave, isolé par le bruit du courant, bien incapable de nous voir. Quand mon pied cherche vainement le fond, quand je désire l’apparence vitreuse du ciel, loin de lui en vouloir pour les tasses bues, j’aimerais pouvoir chausser les lunettes magiques qui donnent accès à son Béarn rêvé, où s’apaisent toutes suffocations.

Après le repas, entre chien et loup, ils se sont éclipsés tous les deux sans un mot, pour ne revenir qu’à la nuit tombée. Ils étaient allés, chacun de leur côté, “faucher un peu”. Car faucher est le geste par excellence du Paysan Béarnais. Si, selon Heidegger, on ne saurait lire Nietzsche avant cinquante ans, selon Bernard Charbonneau, on ne saurait faucher avant cet âge. Ce n’est qu’au terme d’une vie entière consacrée au perfectionnement du geste qu’on cesse de couper de l’herbe, et qu’on peut prétendre faucher enfin. Chaque soir, en exerçant leur geste, ils avancent et en cadence faisant leur chemin, la faux commande, à travers les reins, les deux pas, l’assise, les deux pas, sans fin. De cette marche grave où le pied droit jamais ne dépasse le pied gauche, ils s’acheminent vers le nirvana du faucheur : une parcelle difficile, à l’herbe tantôt drue tantôt maigre, semée de cailloux. Lorsque le faucheur peut y renouveler les yeux fermés la mouvante géométrie dont il est le centre, lorsque la faux frôle chaque pierre sans jamais sonner sur aucune, il peut sans crainte voir la mort venir : il sait qu’il fauche aussi bien qu’elle. Ce soir-là, Bernard devait avoir planté sa faux dans une taupinière, car il est revenu, comme à l’ordinaire, remettant le grand soir au lendemain.

Au petit déjeuner, les guêpes attirées par la confiture m’ont remis en mémoire les nuées de saltamontes. J’en ai parlé à Bernard, sans oser lui avouer que je m’étais entiché d’un tel désordre écologique. Il m’a rassuré. Le pays en avait vu d’autres. Les saltamontes ainsi absoutes par la plus haute autorité morale du Béarn, nous sommes repartis vers l’Ossau, le cœur léger, croyais-je.

En fait, Pascal voyait avec appréhension grossir les montagnes. Arrivés à Laruns, il m’a avoué qu’il préférait renoncer. Sur la place du village, j’ai dépensé quelque énergie à essayer de le persuader que les affres dont il souffrait en montagne étaient toutes naturelles, et qu’elles s’estomperaient bientôt. Il a tenté à son tour de me convaincre de venir avec lui chez ses grands-parents, dans les Charentes. Mais son seul argument consistait en une vague piscine en plastique, au fond du jardin. Comme je repartais à la charge, il m’a confié que depuis des nuits l’angoisse l’empêchait de dormir et que tout lui semblait préférable à ma déesse de roc. Nous avons fini par trouver un compromis. Il irait dans les Charentes, et je retournerais dans l’Ossau.

Pascal m’a proposé de me remonter à Anéou, mais j’étais déçu par sa défection et j’avais comme une envie de couper les ponts. J’ai donc refusé et je me suis dirigé vers le parking du petit supermarché de Laruns, pour y faire du stop.

Chapitre IIL'Ossau

C’est ainsi que je me suis retrouvé une seconde fois, mais seul, vers huit heures du soir, ce quatre juillet, sur le sentier qui part du plat d’Anéou. J’exultais sous ma lourde charge. Je portais sur mon dos mes vêtements, mon duvet, le réchaud, la tente et la nourriture. Dans un autre sac à dos placé sur mon ventre, et qui me dissimulait les irrégularités du sentier, je trimbalais tant bien que mal dix kilos de matériel d’escalade. Je devais ressembler à un homme-sandwich tentant d’endoctriner les vaches. Sur mon chemin, je remerciais à haute voix les saltamontes d’avoir allégé la tente.

La lumière rasante achevait les empilements calcaires du versant espagnol. Quelques rares voitures, petits points miroitants, montaient au Pourtalet. La pluie avait mouillé l’immense prairie d’Anéou, qui brillait au soleil couchant. Les saltamontes elles-mêmes, calmes et grossies, avaient des reflets vert doré. Je ne connais rien aux couleurs, mais je sens leur naissance et leur agonie. Celle qu’on appelle “vert” est née pour mes yeux ce soir-là. À gauche du sentier, elle sera la dispersion du soleil sur le contour des dunes d’herbes. Et sombre au cœur. À droite, l’acuité jusqu’à la crête.

Je revenais, et au lieu que mes sensations en soient atténuées ou rendues plus familières, elles prenaient une ampleur nouvelle. La curiosité mêlée d’inquiétude que j’avais éprouvée lors de mon premier passage avait cédé la place à une exacerbation des sens. Je contemplais les oranges, les noirs, et les blancs peints par les contre-jours au fond du cirque d’Anéou, le grand dièdre obscur d'une face dont j'ignore le nom. Sa marque sombre, au fur et à mesure qu’elle se dressait vers la crête, perdait sa profondeur, jusqu’à devenir imperceptible au contact du ciel. La lumière, à cette lisière, se mettait à exister pour elle-même, jouant avec mon regard en une succession de halos, de vagues et de rayons. Ébloui, je fermai longuement les yeux, épiant sur mes paupières la silhouette saccadée des sierras espagnoles. Je ne reconnaissais rien.

Sur l’un des derniers lacets de la pente, j’ai remarqué, une vingtaine de mètres au-dessus du sentier, un homme qu’à contre-jour, je n’avais pas distingué. Vêtu de vert sombre, il faisait face à la vallée, au sommet d’une petite butte. Il était tourné vers le soleil, dans la position du lotus. Les saltamontes sautaient autour de lui. La netteté de cet instant était telle que je pouvais les voir se poser sur ses épaules. Cela ne semblait pas troubler sa méditation. Sans doute ma longue montée, seul point mouvant dans ce paysage, ne l’avait pas plus troublé. Bien que la méditation s’attache à faire abstraction du monde, je répugne à penser que j’aie été pour lui un obstacle, une discordance du paysage. Peut-être la clarté de ce moment devait-elle se partager – n’était-elle pas, d’ailleurs, déjà déclinante ? – et j’étais le seul avec qui le faire, à des lieues à la ronde.

Je n’ai pas posé mon sac pendant le temps qu’a duré ma halte. De cet endroit, la cime du Grand Pic pointait audessus du col. La lumière redonnait à la cheminée volcanique l’incandescence de la lave. On emploie souvent, pour une rencontre, l’expression figurée “auréolé de...”. Mais c’est au sens propre que j’entends cette formule, lorsque j’écris que cet homme m’est apparu auréolé des rocs de l’Ossau. C’est en ce bain de lumière que j’entrais en la méditation de l’un, et sur le territoire de l’autre.

J’ai repris mon ascension et, après une halte au col du Soum de Pombie, j’ai basculé dans l’ombre de l’autre versant.

A une centaine de mètres du refuge, j’ai monté avec compassion sur piquets et sardines mon toit de coton loqueteux. Il y avait déjà une quinzaine de tentes disséminées çà et là. Cela évite bien sûr de payer le refuge. Mais pour un Espagnol, il y a plus que la question d’argent. C’est se montrer bien peu montagnard que de dormir entre des murs alors qu’on peut dormir dehors. L’inconfort est dans ces hauts lieux une valeur en soi. “Curtirse”, s’endurcir, tel est le maître mot.

La nuit avait été froide. Il faisait beau.

Les saltamontes, au gré des atterrissages et des décollages, jouaient des percussions sur le Nylon tendu du double toit. L’Ossau trônait, jaune citron. Certaines cordées étaient déjà à pied d’œuvre. Petits points rouges au démarrage de la Thomas, violets et blancs dans la Sud-Est. Le cliquetis aigu et sec des mousquetons qui s’entrechoquent arrivait jusqu’à la tente. Le son musical des gros excentrics heurtant le rocher, les cris des grimpeurs pour se signaler les manœuvres de corde me serraient le cœur.

Au refuge, dans la salle des réchauds envahie par une lumière ingrate, je trouvai les tables bancales, les éponges poisseuses et enrobées de miettes molles. Je suis sorti prendre mon petit-déjeuner à l’extrémité de la terrasse, devant l’Ossau. Un jeune homme d’allure martiale est bientôt venu m’y rejoindre, croquant des biscuits secs en forme d’étoiles. Son visage ascétique allongeait ses yeux gris. J’ai reconnu la nuque en méditation sur laquelle, la veille, les saltamontes se posaient. Après quelques minutes d’hésitation, je me suis présenté à lui comme recherchant un partenaire d’escalade. J’avais du matériel, une corde.

« Moi aussi. J’ai une cinquante mètres, m’a-t-il interrompu.

Les problèmes techniques passant avant l’échange de nos noms, j’ai entamé les circonvolutions d’usage.

— Mais je ne grimpe certainement pas aussi bien que toi...

Dénégation du visage.

— Peut-être que tu voudrais faire des choses qui sont trop difficiles pour moi.

— Je suis un grimpeur très moyen. »

J’abrège les minutes de tâtonnements qui sont parfois nécessaires avant que l’on n’en vienne aux chiffres. C’est là une pudeur qui fait honneur aux escaladeurs, qui détestent que l’on ramène leur art à de mesquines discussions d’épiciers. Cependant, une fois que le pas est franchi et que le premier chiffre a été lancé, les tergiversations cessent, et l’on sait rapidement à qui l’on a affaire. Encore faut-il compter avec un coefficient de modestie qui fait que si l’on vous donne du 6b, il faut comprendre 6c. À l'inverse, si l’on passe du 6c, il est de bon ton de n’annoncer que 6b, histoire d’en avoir un peu en réserve, au cas où. J’avançai donc prudemment un petit 5+. Je ne pouvais révéler à mon futur compagnon de cordée que l’essentiel de mon expérience consistait en des séries de tractions sur des chambranles de portes, ni que tout mon savoir avait été acquis au cours d’interminables lectures de “Verdon sans Frontière” et des “100 plus belles courses des Pyrénées”, debout parmi la foule, à la FNAC des Halles.

Nous sommes tombés d’accord sur “Flip Matinal”, une des voies courtes de la face Sud, qui doit son nom au fait que la principale difficulté se trouve au premier tiers de la première longueur. J’ai rassemblé mes stoppers, mes excentrics, mes deux friends catalans “los amics” et on s’est mis en route.

Le sentier qui mène à la face Sud-Est commence par louvoyer entre les gros blocs d’un chaos.