Sang et m(or)t - Julien Charreyron - E-Book

Sang et m(or)t E-Book

Julien Charreyron

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Beschreibung

Quand une carrière de foot vire au cauchemar...

À Lens, ville de passion pour le football, les fans vibrent pour leur club, mais derrière l'enthousiasme se cachent des secrets sombres... et des meurtres. Ce qui ne devait être qu’une enquête sur la disparition d’un joueur du RC Lens tourne rapidement en une course mortelle pour Dylan Chaplet, journaliste talentueux mais arrogant, et sa fougueuse partenaire Rose Gilian. Enquêter devient une question de survie lorsqu'ils se retrouvent traqués, agressés, et constamment en danger. Espionnés à chaque pas, Dylan et Rose sont plongés dans un jeu de manipulation où leur vie est en jeu. Pourront-ils découvrir la vérité avant qu’il ne soit trop tard ? Ou cette enquête signera-t-elle leur fin tragique ? Plongez dans un thriller haletant où chaque coup de sifflet pourrait être le dernier.

EXTRAIT

— Pitié… La voix tremblait, épuisée et désespérée. Le jeune homme, déchiré par une douleur insoutenable, implorait son bourreau. Assis face à lui, jambes croisées, l’homme prenait soigneusement des notes sur un cahier, à peine distrait par les cris étouffés de sa victime. Bastien Kiny, caché dans l’obscurité de la pièce, pouvait sentir la tension palpable. Les chaînes lacéraient la peau du prisonnier, envoyant des décharges de souffrance à travers son corps épuisé. Ses appels à l’aide n’étaient plus que des sifflements douloureux. Comment en suis-je arrivé là ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Originaire de la Drôme et installé en Ardèche, Julien Charreyron signe ici son deuxième roman. Passionné par la lecture et la musique metal, il navigue dans un univers unique où le sombre et l’inattendu se côtoient, offrant des récits aussi oppressants que captivants.

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Seitenzahl: 363

Veröffentlichungsjahr: 2020

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SANG ET M(OR)T

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Julien Charreyron

 

 

Thriller

Éditions « Arts En Mots »

Illustration graphique : Marion F

 

1.

 

— Pitié…

 

La voix était épuisée, presque sifflante. On pouvait ressentir la tristesse incommensurable du pauvre jeune homme, déchiré par la douleur. Les larmes coulant sur ses joues, il implorait la clémence de son bourreau assis face à lui, les jambes croisées, prenant soigneusement quelques notes sur le cahier posé sur ses genoux.

Bien que partiellement caché dans l’obscurité menaçante de la pièce, Bastien Kiny devinait qu’il était totalement subjugué par les quelques mots qu’il couchait patiemment sur papier. Il ne jetait qu’un petit regard distrait de temps à autre vers sa victime, restant debout uniquement grâce aux chaînes maintenant fermement ses poignets, lacérant sa peau, lui envoyant des décharges d’une violence inouïe meurtrir tout son corps déjà bien trop affaibli .

Ce dernier aurait hurlé sa souffrance s’il lui était resté suffisamment de force pour utiliser convenablement ses cordes vocales. Il avait essayé plusieurs fois d’appeler à l’aide. Hélas, l’unique son qu’il était encore capable d’émettre s’apparentait plus au sifflement d’un serpent.

Comment en suis-je arrivé là ?

Il essayait de se rassurer, de se dire qu’il s’agissait d’un simple cauchemar, et qu’il se réveillerait bientôt, tremblotant dans son lit, au beau milieu de la superbe et luxueuse villa qu’il venait d’acquérir en bord de mer pour y passer ses vacances. L’image de l’imposante demeure se forma dans son cerveau, qui se réveilla en tentant une dernière manœuvre désespérée. Il leva péniblement ses yeux face à son tortionnaire, et utilisa le peu de souffle qu’il lui restait.

— Je suis riche…Peut-être pourrions-nous…

Ses espoirs s’envolèrent en même temps que la main de la personne assise face à lui qui balaya d’un revers la possibilité d’un compromis financier. Sans un regard, il lui rétorqua sur le ton de la discussion.

— Votre argent ne m’intéresse pas monsieur Kiny, j’en ai bien peur.

Ressentant le désarroi s’accroître en lui, il questionna son opposant dans un gémissement plaintif.

— Mais alors que voulez-vous ?

Il attira enfin son attention. Ce dernier posa son stylo, retira nonchalamment ses lunettes, puis leva les yeux au ciel tout en s’adossant plus fortement sur la chaise en fer forgé, comme cherchant la meilleure formulation pour faire comprendre ses intentions. Ayant mis ses idées en ordre, il fixa Bastien Kiny, lui offrant au passage son plus beau sourire. Le blanc immaculé de ses dents et du fond de ses yeux était la seule chose que le jeune homme torturé put apercevoir de l’unique œil qu’il parvenait à ouvrir, non sans difficulté.

— Faire avancer la science.

Il reporta ensuite son attention sur ses notes.

De plus en plus faible, l’esprit de Bastien s’envola vers cette journée qui avait pourtant commencé comme toutes les autres. En effet, rien n’aurait pu laisser présager une telle issue.

Il s’était réveillé tôt pour tranquillement déjeuner, avant de se mettre au volant de sa magnifique voiture de sport, direction le centre d’entraînement du club.

Il était l’attaquant de pointe de son équipe professionnelle de football, chouchou du public. Cela faisait maintenant un an et demi qu’il jouait pour l’équipe du Racing Club de Lens. Après avoir connu différentes expériences dans les divisions inférieures françaises, il avait réussi à se faire repérer pour jouer au sein de l’élite hexagonale.

Du haut de ses 21 ans, il savait pertinemment que sa marge de progression était encore énorme, aussi s’agissait-il simplement d’une étape dans sa carrière avant de viser plus haut.

Son agent ne cessait de lui répéter ces quelques mots qu’il connaissait si bien, au point de devenir sa devise :

« Travaille, fais-toi remarquer, et les plus grands se battront pour t’avoir ».

Avec lui, ils avaient défini un plan très précis pour le futur à plus ou moins long terme : changer de club tous les deux ans grand maximum, ne jamais signer de contrat supérieur à vingt-quatre mois, ce qui permettait de facilement négocier de multiples augmentations de salaire, ou d’empocher de belles primes à la signature en changeant d’équipe.

L’homme s’occupant de sa carrière n’avait de cesse de le rassurer sur son avenir qu’il voyait glorieux. Il parvenait progressivement à faire évoluer sa façon de voir les choses. En effet, Bastien garderait toujours à l’esprit cette discussion mémorable qui avait fini de le convaincre de faire appel à ses services, alors que sa famille gérait ses intérêts depuis la signature de son tout premier contrat professionnel. L’agent l’avait contacté à maintes reprises par téléphone, mais Bastien écourtait toujours les discussions, usant de tous les prétextes imaginables. La ténacité de l’homme qui souhaitait lui venir en aide selon ses propres dires l’impressionnait, tout autant que sa capacité à ne pas se décourager et à toujours l’aborder avec un profond respect. Et puis un jour, ce dernier lui présenta sa carte avec un grand sourire, à la sortie d’un entraînement.

 

Adrien Sevin

Agent de joueur

 

« Heureux de te rencontrer enfin », lui avait-il dit sans aucune animosité, avant de l’attraper amicalement par l’épaule, l’incitant à le suivre pour s’éloigner des oreilles indiscrètes. Bastien ne s’attendait pas à attirer déjà ces personnes que son père qualifiait de « vautour ». Rustre, ce dernier ne mâchait pas ses mots quand il s’agissait étayer le fond de ses pensées :

Ces types-là, c’est le cancer du foot ! Ils sont là pour prendre le plus de pognon possible et n’en ont rien à foutre des pauvres jeunes à qui ils vendent du rêve ! Fais bien attention à toi Bastien, ils se colleront sur toi comme la misère sur les pauvres gens, et, dès que tu ne leur rapporteras plus assez, ils t’abandonneront sans aucun remords !

Voilà pourquoi il continuait de contempler ce petit rectangle de papier cartonné, l’œil méfiant, sans dire un mot. Les avertissements répétés de son entourage l’incitaient à garder une profonde retenue vis-à-vis des représentants de cette profession si particulière.

Adrien Sevin, pas gêné le moins du monde par l’accueil relativement froid de son futur poulain, ne se séparait pas de son rictus amical.

— Tu es doué, tu es jeune, musclé, tu as une « belle gueule » qui passe bien à la télé. Tu peux faire une grande carrière mais tu as besoin d’aide pour t’aiguiller convenablement. Suis bien mes conseils et je te promets que très bientôt, les plus grandes marques s’arracheront tes services !

Bastien ne put réprimer un mouvement de surprise. Il ne lui avait même pas parlé de football ! Il se résolut alors à couper court à la discussion.

— Désolé mais je ne suis ni un mannequin, ni un acteur. Je veux jouer au foot, un point c’est tout.

L’agent s’esclaffa, visiblement préparé à cette réponse. Curieux, Bastien décida d’attendre ses explications. Un choix, qui, s’il ne le savait pas encore, allait totalement changer sa vie.

— Tu peux être ce que tu veux ! Écoute, est-ce que l’on se rappelle des bons joueurs sans histoire, les gendres idéaux qui ne se font pas remarquer, ou des caractériels et des gars qui passent bien à l’écran ?

Bastien ne répondit pas, ce qu’Adrien prit comme une façon de corroborer ses dires.

— Je ne te demande pas de changer de comportement, mais plus tu attireras les journalistes, plus on parlera de toi, et donc, plus tu auras de chance d’évoluer rapidement. Reste proche de tes fans, et encore plus des chroniqueurs sportifs qui te feront une publicité gratuite s’ils t’apprécient. En faisant cela, de nombreux clubs s’intéresseront à toi alors même qu’ils ne connaissent pas encore ton existence. Tu joues aujourd’hui à Clermont, mais demain, tu pourras peut-être te retrouver à Lens, Saint Etienne, Marseille…voire même comme dans tes rêves les plus fous, à Madrid ! »

Ils conversèrent encore un long moment. Bastien pris ensuite le temps de peser le pour et le contre avec ses proches. Il arrangea même un rendez-vous avec son père, qui, s’il était toujours réticent, commençait finalement à apprécier la personne d’Adrien Sevin.

Je t’aime bien gamin, mais je déteste ton métier d’escroc ! , lui répétait-il à de nombreuses reprises. Une collaboration de confiance s’installa alors entre les deux hommes. L’agent n’allait jamais à l’encontre des choix de son protégé, au mieux le mettait-il en garde contre des options qu’il jugeait mauvaises. Il ne se trompait jamais, aussi Bastien prenait un grand soin à toujours lui demander conseil dès lors qu’il en éprouvait le besoin.

L’objectif à court terme était d’ailleurs de négocier le droit d’être transféré cet été vers un club d’un plus grand standing. Nombre d’entre eux harcelaient déjà Adrien de coup de fil pour obtenir les faveurs du joueur.

Mais pour le moment, Bastien se sentait bien dans cette magnifique région du Nord-Pas-de-Calais. Il appréciait les excellentes conditions de travail et le calme dans lequel il se complaisait. Il voyait en la qualité de vie optimale qui était la sienne, un moyen parfait de laisser exprimer tout son talent, et donc, la possibilité de progresser à une vitesse exponentielle. La peur principale d’Adrien s’avérait être que son poulain se laisse stagner, trop à l’aise dans ce cocon douillet. Durant leur dernier entretien en visioconférence, ils s’étaient entendus sur la marche à suivre.

« Concentre-toi uniquement sur ton football, et sur ton image de marque, je m’occupe du reste. »

Voilà ce qu’il me propose : le statut quo.

Bastien était ravi à l’idée d’une douce monotonie dans son existence. Ne penser à rien d’autre qu’aux entraînements et aux gestes à faire pendant les matchs, c’est ce qui lui manquait depuis fort longtemps. Aussi s’employa-t-il avec plaisir à revivre les mêmes journées, encore et encore.

En arrivant ce matin, il avait comme toujours signé des autographes, pris une bonne trentaine de selfies avec de jeunes fans venus rencontrer leurs idoles.

Il s’était ensuite entraîné en compagnie de ses coéquipiers, avant de rentrer chez lui pour manger et faire la sieste. À son réveil, il était retourné taper dans le ballon, jusqu’à ce que le coach leur donne le nom des titulaires pour le match du week-end. Bien entendu, il en faisait partie, au grand dam des joueurs qu’il avait réussi à pousser sur le banc de touche grâce à son talent insolent.

L’un d’entre eux l’attrapa discrètement devant le vestiaire.

— Encore titulaire à ma place ?

— Depuis le temps, je pense qu’on peut dire qu’il s’agit de ma place, n’est-ce pas Gaël ?

Cette petite pointe d’humour ne plut absolument pas au principal intéressé. Il planta son index dans le creux de l’omoplate de Bastien tout en le regardant l’air mauvais.

— Méfie-toi Kiny, la roue tourne. Je reprendrai « ma » place très vite, je te le garantis.

Un sourire narquois sur son visage, Bastien feint d’être apeuré avant de repartir sans un regard.

— Je te souhaite bien du courage pour me déloger, tu n’as aucune chance tant que je serai en vie !

À la réflexion, cette phrase lui avait peut-être porté la poisse. En effet, à peine s’était-il engouffré dans le parking couvert qu’il ressentit une violente douleur à la tête. Il comprenait maintenant que quelqu’un l’avait assommé par derrière, et que ce mystérieux agresseur se tenait face à lui en ce moment.

Depuis son réveil, l’homme tapi dans l’ombre, prenant un soin extrême à ne pas lui laisser voir son visage, ne lui avait pas adressé la parole. La seule chose que Bastien pouvait deviner de cette silhouette menaçante, c’est qu’il n’avait absolument pas la carrure d’un méchant tel qu’on nous les montre dans les films. De taille moyenne, pas du tout menaçant, il restait depuis le début de leur cohabitation forcée courtois et extrêmement poli, ce qui à la réflexion, semblait encore plus inquiétant pour Bastien. En utilisant toute sa concentration pour observer son bourreau, il remarqua qu’il portait de grosses lunettes rondes juchées sur le bout de son long nez. Avec sa blouse blanche portée directement par-dessus ses propres habits, il ressemblait bien plus à un professeur fou qu’à un tueur en série. Bastien jeta un regard autour de lui, mais ne vit rien que des murs gris, sans aucune fenêtre. La pièce était éclairée par une lampe extrêmement puissante vissée au mur juste en face de ses yeux, ce qui l’aveuglait et l’empêchait de continuer sa tentative de mettre un visage sur celui qui lui voulait tant de mal sans raison apparente.

Il ne savait pas ce qu’il faisait ici, ce qu’on attendait de lui, ni pourquoi il ressentait une telle douleur.

Il se sentait simplement extrêmement fatigué, comme vidé de ses forces.

Bastien allait tenter à nouveau de s’adresser à son geôlier, mais ce dernier s’approcha subitement de lui alors qu’il venait de fermer les yeux. Il lui souleva la tête en poussant fermement sur son menton avec le stylo qu’il tenait dans sa main. Bastien tentait avec l’énergie du désespoir de capter une image de son tortionnaire, en vain. Il n’aperçut que son bras qui attrapa un seau à ses pieds qu’il n’avait pas encore vu. Un frisson parcourut son échine quand il remarqua le liquide rouge à l’intérieur.

L’homme en blouse blanche recula prestement vers son fauteuil en riotant.

— C’est presque fini.

— Que voulez-vous dire ? C’est quoi ce seau ?

— Votre sang bien évidemment.

Il répondit distraitement, comme si cette information était aussi bénigne qu’évidente. Bastien en eut le souffle coupé. Il regarda autour de lui plus attentivement et découvrit en effet avec effroi plusieurs tubes dans ses bras et ses jambes qui convergeaient tous en un tuyau laissant couler le liquide rouge si précieux dans le modeste récipient gradué.

Le peu d’hémoglobine restant dans son corps se glaça sous la panique.

— Mais…mais…qu’est-ce que…vous…me faites ?

Il avait de plus en plus de mal à parler, son rythme cardiaque s’accélérant sous l’angoisse lui rendant les choses encore bien plus difficiles. L’agresseur haussa les épaules et répondit nonchalamment.

— Je vous l’ai déjà dit : je fais avancer la science ! La perte de votre sang aurait-elle un effet néfaste sur votre mémoire ?

Il reprit alors rapidement son carnet afin de noter à nouveau quelques détails.

— Qu’est-ce que je vous ai fait ? Pourquoi je n’arrive pas à ouvrir mon œil droit ?

L’homme de science paraissait agacé d’être déconcentré pendant qu’il écrivait. Il répondit froidement, masquant à peine son impatience, sans relever les yeux de sa feuille.

— Vous ne m’avez rien fait, c’est tombé sur vous, mais cela aurait pu être un autre. Et votre œil droit ne fonctionne plus puisque je vous l’ai crevé.

— QUOI ?

Surpris par ce cri, il fixa sa victime, haussant un sourcil.

— Pourquoi avez-vous fait cela ? Comment vais-je pouvoir jouer maintenant ?

Il passa derrière le jeune homme pour aller chercher un objet de l’autre côté de la pièce. En revenant, il rétorqua calmement, tapotant l’épaule de sa victime, comme compatissant à ses malheurs.

— J’avoue que cela pourrait être problématique. Mais ce n’est pas le plus important.

Sous l’œil interrogateur de Bastien, il ne put s’empêcher de reprendre, une lumière s’illuminant au plus profond de sa pupille.

— Il semblerait que les capteurs de douleur de l’œil ne soient pas très réceptifs lorsque l’on est assommé. Je vous ai enfoncé une aiguille bouillante en plein milieu de l’iris et vous ne vous êtes même pas réveillé ! C’est une découverte scientifique extrêmement enrichissante, vous ne trouvez pas ? Si je vous avais arraché la langue, vous l’auriez senti, croyez moi !

— Vous êtes taré !

La joie qui s’affichait sur son visage fut de courte durée. Il cessa de sourire et se planta face à Bastien, ses sourcils froncés sous la colère.

— Bien sûr, dès qu’on cherche à faire progresser la science, on fait face à des réfractaires aux changements ! Mais ce n’est pas grave, je continuerai envers et contre tous ! Trêve de palabre, j’ai une expérience à conclure. La suite risque d’être un peu moins douce pour vous, je le crains.

L’homme à la blouse blanche se rapprocha, laissant enfin à Bastien le loisir de découvrir son visage. Le footballeur hoqueta d’étonnement. Il restait bouche bée, incrédule.

— Mais, c’est toi…Tu…

— Surprise !

Sans plus attendre, le tortionnaire actionna alors une poulie qui força Bastien à se retrouver la tête en bas. Le sportif professionnel hurla de douleur, continuant à implorer la clémence de celui qui s’avançait maintenant avec un couteau de Boucher. Sans aucun geste de compassion, il attrapa violemment Bastien Kiny par les cheveux, et lui trancha la gorge. Il prit alors grand soin de remettre le seau sous la tête du footballeur dégoulinante d’hémoglobine. Il se lava méticuleusement les mains avant d’attraper un sandwich qu’il avala distraitement tout en continuant d’inscrire différentes informations dans son calepin. Il revint quelques heures plus tard vers le corps pendant tristement dans la pièce froide et mal éclairée, et fixa la graduation du récipient, avec un large sourire.

— Six litres…On est dans la moyenne ! Merci monsieur Kiny !

Il quitta la pièce en riant de sa bonne blague.

2.

 

Je déteste le réveil. Je ressens vraiment une haine viscérale pour cet instrument de torture qui a probablement été inventé par un patron, certainement afin d’obliger les employés à sortir de leur douce léthargie et ainsi pouvoir l’enrichir à heures fixes.

Non, je ne suis pas anticapitaliste, juste quelqu’un qui préfère que son corps soit le seul à décider du bon moment pour démarrer une nouvelle journée.

Et je sais pertinemment que ce calvaire matinal, je le dois à un compatriote, Antoine Redier, qui a, le premier, posé un brevet destiné à nous pourrir l’existence. Mais j’ai le droit de dire ce que je pense, il est tôt, et je suis déjà de mauvaise humeur.

Comme tous les lundis, jour de repos de ma compagne, Corinne, je m’extrais bien malgré moi de notre couchette si apaisante. Je sors donc sur la pointe des pieds de notre chambre afin de la laisser encore un peu en tête à tête avec Morphée.

8h20.

J’avale un café en vitesse avant de rejoindre ma collègue de travail m’attendant sur le pas de la porte. Contrairement à moi, Rose Gilian est toujours extrêmement ponctuelle. Chaque jour, elle arrive exactement à la demie, espérant que je ne la fasse pas patienter de trop longues minutes. Aujourd’hui, surprise de me voir approcher d’elle, elle écarquille grand ses jolis yeux bleus avant de fixer un bref instant la montre vissée à son poignet, et de tapoter de manière théâtrale le cadran pour vérifier son fonctionnement correct.

Je secouais la tête en soupirant bruyamment, dépité de sa moquerie puérile. Mais, sa bonne humeur étant contagieuse, je me détendais rapidement. Face à moi, une créature toujours aussi parfaite : une jupe couleur chocolat tombant délicatement sur le bas de ses cuisses, un haut blanc légèrement transparent sur lequel reposait un discret pendentif en or représentant un dauphin. Ses cheveux noirs ébène soigneusement lissés qui se déversaient en cascade sur ses épaules, et son maquillage continuaient à sublimer sa personne qui n’en avait pas besoin.

Non, je tiens à mettre rapidement les choses au clair, je suis loin d’être tombé sous le charme de ma jeune partenaire. Elle me considère un peu comme son père adoptif, elle qui a perdu le sien à l’adolescence. Quant à moi, c’est tout simplement ma fille de cœur. Elle est sans aucun doute la personne que ma fille serait devenue sans le tragique accident de voiture qui aura coûté la vie à ma petite merveille, et à ma femme.

J’ai mis de nombreuses années à remonter la pente, mais l’entrée de Rose dans ma vie a été une bouffée d’oxygène salvatrice. Je l’aime d’un amour paternel, et je suppose ne pas me tromper en disant qu’elle éprouve la même chose.

Cela me fait penser que je n’ai pas fait les présentations.

Je m’appelle Dylan Chaplet. Vous ne me connaissez pas encore ? Alors, pour faire simple, je suis en toute modestie, le journaliste le plus doué de ma génération.

La vie n’a pourtant pas été tendre avec moi, puisqu’elle a décidé de me retirer ma femme et ma fille il y a seize ans maintenant.

Durant ma longue traversée du désert où mourir n’aurait pas été bien pire que ma vie d’alors, le destin a choisi de mettre sur ma route la tornade qui est face à moi actuellement. Celle qui a un caractère aussi affirmé que son prénom est doux : Rose.

Grâce à elle, j’ai pu prouver que j’étais effectivement le meilleur au cours d’enquêtes que personne à part notre duo de choc n’aurait pu mener. Lors de la dernière, sur une île paradisiaque, j’ai été pris pour cible, et j’avoue que sans mon incroyable partenaire (et mes dons extraordinaires, évidemment), je ne serais, à mon humble avis, plus de ce monde.

Au lieu de cela, la vie, probablement pour s’excuser de toute la douleur dont j’ai été victime, m’a offert une seconde chance.

Corinne, mon premier amour, a mis fin à la solitude dans laquelle mon âme torturée s’enlisait inexorablement.

Ainsi, tel un phénix, mon cœur décidait de renaître de ses cendres, pour se donner entièrement à ses deux nouvelles femmes de ma vie.

Enfin, presque entièrement.

Nous en reparlerons.

Mais trêve de sentiment, revenons à cette matinée qui allait être le point de départ d’une aventure dont je me serais bien volontiers passé. Rose, un magnifique sourire irradiant son visage entama la discussion une lueur d’espièglerie s’éclairant dans ses beaux yeux bleus.

— Bonjour Dylan, content de voir que tu es à l’heure pour une fois ! Comment va Corinne ?

— En train de dormir, pour me narguer.

— Quelle chance de ne pas travailler le lundi… J’en suis jalouse !

— Je ne te le fais pas dire. Et de ton côté, comment va ton futur mari ?

— Nous sommes juste fiancés, oserais-je te rappeler.

— Oui, c’est généralement ce qui précède le mariage.

Elle soupira, simulant l’agacement d’entendre ma sempiternelle attaque sur les noces des deux tourtereaux qui tardaient à s’organiser.

— Pour le moment, Milan est parti quelques jours voir sa sœur. Elle s’apprête à déménager, donc il est allé lui prêter main forte.

 

Milan. Encore un homme que Rose aura sauvé de sa déchéance. D’abord physiquement, puisque ce pauvre garçon a subi une tentative d’empoisonnement par son propre frère, une sombre raclure que nous avons contribué à mettre derrière les barreaux.

Au sens figuré ensuite. Milan, écrasé par des secrets de famille trop lourds à porter, se détruisait à petit feu en ingurgitant des quantités astronomiques d’alcool. La rencontre avec Rose lui aura permis de remonter la pente et de devenir son alter ego.

— Quel homme parfait.

— Je sais. C’est pour cela que je l’ai choisi.

— Et c’est pour cela que je t’ai donné la permission de le fréquenter.

— Merci papa.

À force de travailler avec moi, Rose commençait à montrer de grandes qualités pour user de l’humour « pince sans rire » que j’affectionne tant.

Alors que nous marchions en direction des bureaux du journal nous employant, je remarquai que ma coéquipière, buvant tranquillement son café, gardait un écouteur collé dans son oreille.

— Toujours en train d’écouter ta musique de sauvage pour te réveiller ?

J’accompagnai ma petite attaque d’un clin d’œil complice, alors qu’elle feignait déjà de me toiser l’air mauvais.

— Rien de mieux qu’un peu de Metallica pour lancer convenablement la journée !

— Si tu le dis… Même si je ne vois pas comment tu fais pour supporter tant de violence de bon matin.

— Les goûts et les couleurs mon cher Dylan ! Je ne pourrais me passer de mes chansons favorites pour rien au monde !

Elle continua de me parler de toutes ses idoles jusqu’à la fin de notre « promenade » matinale. Elle adorait m’instruire sur l’histoire de son heavy metal, à tel point que je connaîtrai bientôt plus de détail que la majeure partie des vrais fans. Tiens, pas exemple, savez-vous, selon la légende, comment le groupe Metallica a trouvé le nom de son premier album ? Et bien moi oui, alors que je ne l’ai jamais écouté. Je vous l’expliquerai peut-être plus tard.

Qu’à cela ne tienne, Rose me parlait toujours avec tant de passion, et j’aime tellement apprendre de nouvelles choses que ces cours qu’elle m’infligeait devenaient un véritable plaisir. Au bout d’une dizaine de minutes, nous sommes arrivés à nos bureaux respectifs, prêts à démarrer une petite journée que je devinais calme, au retour du week-end.

Du moins, c’est ce que je croyais.

Jusqu’à ce que mon patron adoré me convoque dans son bureau, avec Rose. À l’accoutumée, il aimait hurler mon nom de loin, espérant que je détale comme la plupart de mes « collègues » l’auraient fait. Ces derniers me fixaient sempiternellement avec des yeux de hiboux en apercevant que je prenais tout mon temps pour répondre favorablement à l’appel de notre supérieur. Mais, ce matin, pas de cri. Christopher Alonzo vint nous demander directement de le suivre dans son bureau, l’air grave.

Un coup d’œil en direction de Rose me fit comprendre qu’elle pensait la même chose que moi : ce mystère était annonciateur d’une enquête qui allait débuter très rapidement. Tant pis pour mon lundi tranquille. Après nous avoir intimé de nous asseoir, Alonzo ferma la porte et revint s’installer dans son magnifique et confortable fauteuil qui devait valoir la paye mensuelle de bon nombre de personne.

— Connaissez-vous un peu le football tous les deux ?

J’ai probablement dû mal entendre. Mon patron faisait-il tant de mystère pour nous envoyer faire un reportage sur une quelconque stupide équipe de sous-doués tapant dans un ballon ? J’osais espérer qu’il s’agissait d’un poisson d’avril… un peu en retard puisque nous sommes déjà au mois de décembre. J’allais répondre que je n’étais pas un vulgaire commentateur sportif lorsque Rose me devança et s’empressa de me devancer.

— Je connais assez bien tous les clubs de ligue 1.

Les deux se tournèrent alors vers moi, espérant sans doute que je montre autant d’enthousiasme que ma partenaire.

Et non.

L’air dépité, je rajoutai un ton rempli de tristesse à mon parfait jeu d’acteur.

— Malheureusement non, j’ai un cerveau qui ne supporterait pas d’entendre tous ces prix Nobel en short s’exprimer face à moi.

Mon patron aurait à ce moment précis, dû me dire de me taire, être désespéré, ou me supplier de cesser immédiatement avec ce ton supérieur. C’est ce qu’il faisait à chaque fois.

Mais pas aujourd’hui.

Il reporta tout simplement son attention sur Rose, aussi surprise que moi par cette absence de réaction. Il y avait vraiment quelque chose d’inquiétant derrière cela.

— Mademoiselle Gilian, vous devez donc connaître Bastien Kiny ?

Hésitante, elle me chercha du regard avant de reprendre.

— Oui bien sûr. Il s’agit d’un des plus grands espoirs du football français. Il joue avec le club de Lens, mais il se murmure qu’il s’apprêterait à signer à l’Olympique de Marseille la saison prochaine.

— Il a disparu.

— Quoi ?

Rose paraissait catastrophée. Il semblait évident que ce Bastien Kiny était un de ses joueurs favoris.

Malgré le peu d’intérêt que cette nouvelle, aussi importante que les dernières frasques des starlettes d’aujourd’hui suscitait à mes yeux, je me rappelai que mon salaire provenait des enquêtes que m’imposait mon cher tyran à la tête du journal. J’adoptai donc une attitude de concentration extrême, comme si ma vie n’avait plus aucun sens sans la présence de ce type courant en short derrière un ballon.

— Qu’entendez-vous par disparu ?

Je dois avouer qu’il est un peu vexant de voir le seigneur Alonzo ne pas contenir la surprise dès lors que je m’intéresse au sort d’un de mes semblables. Bon, effectivement je ne m’en souciais guère, mais quand même.

Il soupira, avant de reprendre la discussion qui devenait de plus en plus pesante au fil des minutes.

— Son club n’a plus eu de nouvelles de lui depuis la fin de l’entraînement de vendredi. Le service de communication a prétexté une blessure de dernière minute pour justifier son absence du match du lendemain, mais force est de constater que personne dans son entourage ne sait où il se trouve.

— Des vacances discrètes prises sans le consentement de son employeur ?

Alonzo secoua la tête négativement.

— Fort peu probable. Bastien Kiny est un professionnel exemplaire. Toujours le premier à arriver et le dernier à partir, jamais un petit écart de conduite. Ses partenaires le décrivent comme un stakhanoviste de la préparation.

— Des joueurs de football connaissent-ils vraiment ce terme ? Quatre syllabes, cela me semble beaucoup.

Ma remarque censée détendre l’atmosphère ne fut pas une réussite, loin s’en faut. Je n’eus pour résultat que deux personnes me fusillant du regard, dans une expression signifiant que ce n’était certainement pas le moment pour la plaisanterie.

Me toisant toujours, Christopher continua ses explications.

— Le club a prévenu la police, mais fait en parallèle son maximum pour que l’affaire s’ébruite le moins possible, tant qu’on n’en saura pas plus. Je suis dans la confidence uniquement parce que le président de Lens est un ami de longue date, et qu’il m’a demandé de mettre mes meilleurs éléments sur le coup pour accélérer les choses.

— Je suis donc toujours le meilleur, bonne nouvelle.

Il soupira, vraiment exaspéré par ma nonchalance alors même que la situation le préoccupait au plus haut point. Il s’adressa dès lors exclusivement à Rose, espérant me faire taire.

— Mademoiselle Gilian, vous et le type insupportable qui vous sert de coéquipier êtes attendus dans les plus brefs délais afin de rencontrer monsieur Dufresne, le président du R. C. Lens. Il répondra à toutes vos questions sans aucun filtre, son souci principal étant de retrouver son joueur rapidement.

— Vous pensez qu’il est en danger ?

— Je le crains en effet.

Je l’avoue, partir à la chasse d’un petit milliardaire capricieux ne m’intéressait que très modérément. Mais la peur qui émanait de la voix de mon patron me ramena rapidement au plus grand sérieux. Nous aimons nous chamailler, mais son attitude crispée depuis notre arrivée, additionnée à l’inquiétude qu’il ne laissait transparaître qu’en de très rares occasions était le signe pour moi que l’amusement s’arrêtait là pour le moment.

Alonzo, habitué à ma compagnie, remarqua aisément le changement de comportement, et put ainsi réinstaurer le dialogue avec moi.

— Simple mauvais pressentiment, ou as-tu d’autres informations à nous dévoiler ?

Il haussa les épaules.

— Un peu des deux. Les réactions de Bruno Dufresne durant notre entretien téléphonique m’ont profondément effrayé. Il craint pour la santé de son joueur. Et la police ne l’a pas rassuré. Il semble qu’ils relient cette disparition avec d’autres faits divers, sans donner plus de détails. Il m’a aussi parlé d’un enregistrement de surveillance qui a filmé le départ de Bastien. On devine deux silhouettes, alors qu’il est arrivé seul le matin.

— On a des photos de la personne mystère ?

— Malheureusement non. La voiture a des vitres teintées, et il n’y a aucune trace d’un inconnu sur les vidéos, de toute la journée.

— Tu penses à un professionnel ?

Christopher me fixa le regard noir, lourd de sens.

— Ce sera à vous de le découvrir.

3.

 

— Tu n’apprécies vraiment pas le foot ?

Rose me questionnait comme s’il s’agissait d’une chose essentielle à notre enquête.

— Non, je ne vois pas l’intérêt de payer des fortunes pour voir des gens, empochant en un mois ce qu’on ne gagnera pas en une vie, se disputer un ballon. Et je suis surpris que tu t’y intéresses.

Elle rit discrètement, se retenant pour ne pas importuner les autres passagers à bord de notre train fonçant en direction du Nord-Pas-de-Calais.

— À la base, je ne suivais pas. Mais Milan étant un grand supporter depuis toujours, je me suis laissé prendre par l’ambiance et la ferveur des stades !

— On parle bien des gens qui se tapent dessus parce qu’ils ne portent pas un t-shirt de la même couleur ?

— Non je te parle des passionnés qui font vivre ces enceintes où des dizaines de milliers de personnes chantent et crient à l’unisson. Tiens par exemple, nous allons à Lens, tu n’imagines pas les frissons que tu peux ressentir lorsque les supporters reprennent en chœur la chanson « Les corons » de Pierre Bachelet. C’est un moment absolument fantastique. Tout comme le « aux armes » marseillais. Deux virages, des dizaines de milliers de gens se répondant de part et d’autre du stade. Je t’amènerai un jour, tu seras émerveillé par ce spectacle fascinant.

— Non, merci, très peu pour moi.

— Ce n’était pas une proposition, mais une affirmation.

Le clin d’œil qu’elle m’offrit signifiait que je l’accompagnerais, de gré ou de force. Et ayant à faire avec une jeune demoiselle extrêmement douée dans les sports de combat, mes chances de lui résister paraissaient relativement minces.

Pour éviter d’avoir à reconnaître sa supériorité, je reportai mon attention sur le but de notre petit voyage.

— Que peux-tu me dire sur ce Bastien Kiny ?

— C’est un immense espoir du football français. Il a 21 ans, et c’est un chouchou du public. Il a déjà de nombreux contrats avec de grandes marques grâce à son talent, et à son physique.

— Beau, riche et doué ? Je suppose qu’il doit donc attiser les jalousies.

— Certainement, mais personne ne serait assez bête pour hurler sur les toits qu’il souhaiterait le faire disparaître.

— Aucun ennemi avéré ?

Rose afficha une moue dubitative.

— Difficile à dire. Il restait relativement discret sur sa vie privée. Et dans le monde du sport, les joueurs à qui il a pris la place ne doivent pas le porter dans leur cœur, mais les classer pour autant comme ennemi, il y a un pas que je ne franchirai pas.

— Personne d’autre ?

— Et bien si on occulte l’ensemble des supporters de Lille, non je ne vois pas.

— Qu’est-ce que Lille vient faire ici ?

Rose me regardait comme si je venais de l’insulter en ne voyant pas ce qui semblait apparemment l’évidence même. Elle prit alors soin de m’expliquer lentement, comme si elle était en train de s’adresser à un enfant.

— Et bien, dans le football, il y a des clubs qu’on dit « ennemis ». Les plus connus sont bien sûr Madrid et Barcelone en Espagne ou Boca Junior et River Plate en Argentine. En France, il y a Marseille et Paris, Saint Etienne et Lyon. Et en l’occurrence, Lens et Lille sont des équipes qui ont une grande rivalité depuis toujours, due à leur proximité géographique.

— Nous parlons d’un sport ou de guerre ?

Elle pouffa, amusée par la comparaison.

— George Orwell disait « le football international est la continuation de la guerre par d’autres moyens »… On se bat pour la suprématie sur son voisin, sauf que les armes sont remplacées par un ballon rond, et le champ de bataille par un rectangle d’herbe ! D’ailleurs, il est à noter à quel point le vocabulaire footballistique a des similitudes avec celui militaire : attaque, défense, ailiers, contre-attaque, tactiques, les attaquants qu’on appelait par le passé les canonniers… J’en passe et des meilleurs !

— Je ne suis guère rassuré. Enfin, pour résumer, si je crie « allez Lens » à Lille, ce sera à mes risques et périls, c’est cela ?

— Un brin caricatural, mais l’essentiel est là.

— Et donc, les supporters vouent une haine particulièrement forte aux joueurs adverses, j’imagine.

Rose dodelina de la tête, cherchant la meilleure formulation.

— Oui et non. Ils n’aiment pas l’adversaire c’est un fait, mais de là à organiser un rapt de cette ampleur…

Ma partenaire ne termina pas sa phrase.

La suite de notre trajet se fit dans le silence. Rose prit à nouveau ses écouteurs et ferma les yeux après s’être confortablement installée dans son fauteuil, côté vitre. Je restais seul avec mes pensées. Ces informations me laissaient perplexe. Si l’enlèvement s’avérait effectivement en lien avec son activité, les organisateurs devaient avoir des enjeux bien plus importants que la simple victoire de leur équipe. Gros parieur ? Escroc à qui le joueur avait refusé « une faveur » ? L’impatience d’arriver à destination montait crescendo. Il me tardait de commencer à fouiner et démêler ce qui s’apparentait pour le moment à un sac de nœuds bien compact.

Arrivés à la gare de Lens, nous cherchions un taxi dans les parages lorsqu’une voix masculine s’adressa à nous, nous sortant Rose et moi de nos pensées.

— Bonjour, vous ne me semblez pas d’ici, puis-je vous aider ?

L’homme face à nous, la trentaine bien entamée, le crane rasé, les yeux couleurs émeraude, nous regardait avec un grand sourire se dessinant sur ses lèvres, apparaissant difficilement derrière une barbe très fournie.

Rose, pas surprise le moins du monde par un tel acte de bonté complètement gratuit, lui rendit son sourire.

— Nous cherchons juste un taxi pour nous rendre au stade Félix Bollaert, merci.

— C’est à peine à dix minutes à pied d’ici ! Je vous montre si vous voulez ?

Sans s’offusquer de notre étonnement, notre nouvel ami nous intima alors de le suivre. Malgré mon amour pour le sarcasme, je ne pus retenir un compliment qui arracha un regard choqué de ma partenaire, pas vraiment sympathique pour moi.

— La gentillesse des gens du Nord n’est peut-être pas qu’une simple légende finalement.

Il sourit, avant d’entamer la discussion.

— Que voulez-vous, on est une super région ! Je n’allais quand même pas vous laisser payer une fortune un taxi alors que nous sommes juste à côté de votre destination ! Et puis ça tombe bien, je devais aller à la boutique du club, cela s’appelle joindre l’utile à l’agréable !

Il rigola de son bon mot, avant d’enchaîner sérieusement.

— Je m’appelle Thomas Gradel.

— Enchantée Thomas. Je suis Rose Gilian, et voici Dylan Chaplet.

Evidemment, pour les formules de politesse, Rose restera toujours plus habile et plus rapide que moi.

— Et que venez-vous faire au stade alors qu’il n’y a pas de match ?

— Nous sommes journalistes et nous réalisons un reportage sur le club.

Le regard de Thomas s’illumina instantanément. Le trajet fut dès lors très animé grâce à notre guide qui se présenta comme un fidèle membre du groupe de supporters nommé les Red Tigers. Il nous expliqua qu’il était un passionné depuis son plus jeune âge. Sa passion pour le club venait de son père, grand amoureux lui aussi de son équipe et qui lui avait transmis ce virus rouge et jaune. Ils s’étaient d’ailleurs fait le même tatouage du logo du club sur l’avant-bras gauche. Côté cœur donc.

Il nous parla alors du stade construit entre 1932 et 1933, rénové en 2015 pour accueillir des matchs de l’Euro 2016. Ce « bijou » qui selon lui, « a plus de places assises que d’habitants dans la ville ». Curieux de nature, je ne pus m’empêcher de demander d’où venait le nom de Félix Bollaert.

Je sais maintenant qu’il s’agit du directeur commercial de la Compagnie des mines de Lens, qui a décidé de la construction du stade.

Une question qui, avec le recul peut sembler stupide, me vint alors.

— Que pensez-vous de l’équipe de Lille ?

À première vue, j’aurais mieux fait d’insulter sa mère ou sa grand-mère. Passée la surprise, un sentiment de haine et de dégoût s’empara de ce monsieur au demeurant fort sympathique. Usant de toutes ses forces pour ne pas me tuer sur place, il grommela quelques mots sous le regard hilare de Rose.

— Je ne préfère pas parler de ceux-là. La seule équipe dans le Nord Pas De Calais, elle est ici, à Lens.

Et il reprit sa tirade enflammée sur sa joie de vivre, « son plus grand amour ». Personnellement, ayant un don pour me faire détester par mes semblables, je découvrais une nouvelle arme pour arriver à mes fins. Cité son « club ennemi » à quelqu’un peut s’avérer très divertissant.

Tout en marchant, nous sommes entrés dans un petit parc verdoyant, encadré par d’immenses arbres servant de rempart contre le soleil en période de forte chaleur, pour toute personne désireuse de passer une journée tranquille en ce lieu reposant, comme hors du temps et étranger à la ferveur et les bruits inhérents à une ville.

— C’est sympa et ombragé ici.

Notre hôte eut un rictus joyeux.

— C’est aussi l’endroit parfait si vous souhaitez vous fournir en produits magiques et illégaux !

Il ponctua sa réponse par un clin d’œil espiègle à mon encontre.

— Je vois… Ça ira, je n’aime pas du tout l’idée de perdre le contrôle de mon cerveau.

Ma remarque l’amusa beaucoup.

— Les soirs de matchs décisifs, cela peut détendre !

— Je pense ne pas être assez fanatique pour me mettre dans des états pareils pour un match de football.

— Vous ne savez pas ce que vous ratez ! La tension qu’on ressent avant et pendant les matchs, l’envie de pousser nos joueurs, leur donner un second souffle, quel pied !

Alors qu’il nous listait les meilleurs joueurs ayant évolué ici, l’immense structure, arène des temps modernes, se dressa face à nous.

Sans être amateur de sport, il faut reconnaître que ces sortes de soucoupes volantes sont véritablement impressionnantes. Je me sentais minuscule face à la construction pouvant accueillir des dizaines de milliers de férus de ces duels avec un ballon.

Thomas nous quitta alors ici, sans oublier de nous désigner de la main les emplacements de tout ce qui pourrait nous servir durant notre séjour : bars, hôtels, hôpital… il n’omit aucun détail.

Après l’avoir chaleureusement remercié, nous avons encore discuté quelques minutes avec cet homme si accueillant. Tout en le saluant une dernière fois, je remontai le col de ma veste, ayant ressenti un léger frisson parcourir ma colonne vertébrale.

Durant notre marche en bonne compagnie et à bonne allure, je n’avais pas réellement remarqué que le temps était maussade. Les nuages bloquaient les rayons du soleil, une grisaille triste enveloppant les alentours.

Nous nous sommes alors diriger vers l’entrée par laquelle des vagues humaines déferlent tous les week-ends. Rose nous présenta à un employé venant à notre rencontre. Ce dernier nous invita à le suivre, direction le bureau du directeur du club.

 

4.

 

Avant de passer la porte où était inscrit simplement « Bruno Dufresne, Président R. C. Lens », Rose éprouva une once d’appréhension. Non pas que cette nouvelle enquête l’apeurait.

En l’espace de deux ans, elle et Dylan étaient parvenus à trouver un meurtrier passé entre les mailles du filet de la justice en accusant un innocent pendant plus de douze ans, et avaient survécu à un guet-apens savamment préparé pour tuer Dylan tout en détruisant sa réputation. Une disparition, aussi alarmante soit-elle, n’était rien en comparaison de tout cela.

Non, ce qui l’inquiétait, c’était les réactions de son partenaire.

Dylan n’avait pas son pareil pour se rendre antipathique et pousser les autres à bout. Elle en savait quelque chose, elle avait mis très longtemps avant de sentir cette envie de le tuer s’estomper, puis disparaître.

Il lui avait fallu une patience incroyable et une bonne dose de claques pour percer sa carapace et comprendre qui il était vraiment. Mais il ne se livrait pas à n’importe qui, et la plupart des personnes le côtoyant ne voyaient que ce côté insolent et irrespectueux qu’il mettait en avant.

Bien sûr, depuis qu’ils collaboraient tous les deux, il avait fait des progrès. Il était capable de parler sans mépriser son interlocuteur, mais il gardait toujours cette propension à prendre tout le monde de haut.

Aussi, une investigation dans un univers tel que le football, rempli d’arrogance, lui faisait appréhender ses réactions.

Elle se força à mettre ses sentiments de