Sentes charbonnières - Philippe Lenoir - E-Book

Sentes charbonnières E-Book

Philippe Lenoir

0,0

Beschreibung

Ernst Junger a écrit: "Le recours aux forêts - ce n'est pas une idylle qui se cache sous ces mots. Le lecteur doit bien plutôt se préparer à une marche hasardeuse, qui ne mène pas seulement hors des sentiers battus, mais au-delà des frontières de la méditation." Promenons-nous dans les bois à la rencontre de ceux qui les ont habités et des rebelles qui s'y sont cachés et s'y cachent encore. Territoire de l'imaginaire, la forêt forge les désirs d'émancipation de l'être humain au travers de rites, fables, récits et teste son altérité et sa perméabilité avec la frontière sauvage, là où se conjuguent l'insurrection guerrière et la sacralité des marges.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 184

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Lorsqu’un Guêpier veut nous parler en Maître

Et nous braver d’un air audacieux, A quinze pas laissons venir le traître, Et frappons-le droit entre les deux yeux : Mais si le faible a besoin d’assistance Pour l’affranchir d’un pouvoir inhumain, Sans balancer volons à sa défense Et donnons-lui la main."

Chansons nouvelles dédiées aux Bons Cousins Franc-Charbonniers (1835)

Sommaire

Le Bois

De l’arbre à la forêt

Aperçus sur les rites Forestiers et la Charbonnerie

Du Fendeur au Charbonnier

L’imaginaire forestier

Le grade de Forgeron

Le forgeron et le culte des Cabires

Transformations

Transformations et crises

Théâtre Chymique avec Antonin Artaud

La Lisière

Au sortir de la forêt

L’orée du bois

Les Maîtres des passages

Veille

Bibliographie

LE BOIS

De l’arbre à la forêt

La forêt a toujours été pour l'homme le lieu des plus grandes frayeurs, des craintes les plus insensées et de ce fait elle a marqué son empreinte dans les rêves et les rumeurs, dans les récits fantastiques et les contes. Le bruissement des feuilles, le balancement des arbres, la rendent vivante, animée d'une profonde spiritualité. Mais s'il fallait aborder ce qu’il faut entendre de la spiritualité liée à la forêt, cela nécessiterait un guide éprouvé parce que ce domaine est vaste et englobe aussi bien une recherche mystique que la recherche d’une sagesse philosophique. Mon guide sera pour le moment l’imaginaire, l'intuition, parce que la mystique ou la spiritualité ne me préoccupent pas tant aujourd'hui que ce que je pourrai appeler le bricolage de l'imaginaire, cette capacité de s’adapter à toutes les situations par l'invention et la poésie …

Ce chemin forestier, cette sente sous la frondaison, je l’imagine marqué de jalons, de repères, qui tel le fil d’Ariane ou les cailloux du Petit Poucet, accompagneront mon parcours. Ces jalons ce seront avant tout des arbres :

- celui de la vie, riche de prodigalité, puisant ses ressources dans la nature sauvage.

- celui de la liberté.

- celui de l’égalité, et par conséquent du rebelle.

- celui, enfin, de la fraternité, car en mettant ces arbres ensemble, en symbiose, on crée une forêt et en les ordonnant, en mettant au centre l'arbre de vie, l’arbre du monde, on réalise les conditions pour constituer un enclos sacré. Les Celtes en faisaient un lieu de culte.

Mais aussi, s'agissant de nos Bons Cousins Fendeurs ou Charbonniers des siècles précédents, ce lieu sans culte, mais non inculte, et restant initiatique, constitue ce que l’on appelle une Vente forestière.

L’arbre de vie

Il a fait l’objet de culte dès la plus haute antiquité. Je ne donnerai qu’un exemple, celui de la Crète. J’ai été sensible aux différentes représentations telles celles que nous pouvons voir sur des bagues ou des sceaux présentés au musée d’Héraklion.

Ces gemmes et anneaux Minoens et Mycéniens représentent des danses extatiques de femmes près des enclos d’arbres sacrés. Tenant en main des serpents elles sont assimilées à des ménades. On lie en effet ces cultes à Ariane qui fut une ancienne déesse de la végétation dans le monde Égéen, associée très tôt à Dionysos.

Mais on pense surtout à la Grande Déesse. Un anneau de Mycènes sur lequel est gravée une scène cultuelle nous montre la déesse, la main sous sa gorge nue se reposant sous l’Arbre de Vie. Car l’arbre est "l’endroit de repos" de la Grande Déesse minoenne.

Les scènes extatiques représentent des théophanies dionysiaques (bague d'Isopata) où se matérialise devant les adeptes l’essence même de la divinité. Parmi ces arbres sacrés figure le figuier, représentation de l'arbre cosmique, choisi non seulement parce qu’il vit très vieux, mais surtout à cause de son lait qui constitue une connexion avec la mère, la fécondité. Bien sûr, figure aussi en bonne place l'olivier dont l'exceptionnelle valeur nutritive le rend précieux aux méditerranéens. Il représente par son feuillage toujours vert et l’abondance de ses récoltes la puissance de la végétation de porter fruit par inspiration du sacré.

L’arbre de Vie est le prototype de toutes les plantes miraculeuses qui guérissent les maladies, soulagent les souffrances, apportent le réconfort. La raison en est que ces plantes ont été considérées comme des substituts de la déesse de la végétation et, à ce titre, représentées par les artistes crétois de l'antiquité dans leurs œuvres peintes ou en relief. Aujourd’hui encore on trouve dans des monastères des arbres à loques ou à ex-voto, arbres souvent exceptionnels, montrant la pérennité de ces manifestations antiques de piété populaire, de ces rites de dédicaces par lesquels on demande aux dieux, aux saints, par l’intermédiaire de l’arbre, d’intercéder pour obtenir une guérison ou pour répondre à un vœu

Bague dite de Minos (Héraklion museum)

Bague d’Isopata (Crète)

Arbre avec ex-voto monastère de Palliani (Crète)

Très souvent, la Grande Déesse figurée par l’arbre l’est également par ses dérivés, le mât et la colonne, images de l’arbre ébranché. L’arbre préfigure la colonne du temple et pour les rites forestiers dont nous parlerons plus loin, l’orme et le chêne seraient ainsi équivalent aux colonnes J et B de la Maçonnerie de la pierre.

Dans son étude sur L'arbre mycénien et le culte du pilier, le célèbre archéologue Sir Arthur Evans reconstitue les rituels par lesquels on transférait l'âme d'un arbre dans une colonne.

Cette association temple – forêt, on la retrouve dans ces vers de Baudelaire:

La Nature est un temple où de vivants piliers,

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L' homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l'observent avec des regard familiers.

Le monde sauvage (salvaticus) procède étymologiquement du monde forestier (silvaticus). Dante nous a laissé entrevoir au chant premier de l’Enfer dans sa Divine Comédie, l’obscurité de la forêt où règne la sauvagerie, où on perd “le véritable chemin”. Celui peut être de la foi.

L’arbre de vie s’enracine dans la terre et fait lien avec le ciel. Les cultes animistes en font un couloir privilégié, mat ou totem, pour que l’esprit appelé puisse descendre près des hommes. Ce sont les Chamans, ces Maîtres du Désordre, qui assurent l'intermédiaire, la médiation, avec les divinités ou les esprits et les hommes afin que l’ordre soit maintenu. C'est une constante des cultes animistes que l'on retrouve sur tous les continents: arbre de Mai en occident, arbre-fétiche en Afrique, totem amérindien, potomitan aux Antilles (Vaudou).

Nous avons souvent opposé la “ sauvagerie ” à la culture ce qui est contestable. Car elle est aussi une facette de la culture et je rejoins Antonin Artaud quand il écrit: “ Et toute vraie culture s’appuie sur les moyens barbares et primitifs du totémisme, dont je veux adorer la vie sauvage, c'est à dire entièrement spontanée. ”

Et lorsque la lumière éclaire la futaie, elle permet de continuer son cheminement forestier dans la sécurité et procure cette bienveillance qu'on peut ressentir autour de soi.

Costume de Sourvaskar (Bulgarie) Exposition “ les Maîtres du désordre ” Musée du Quai Branly

Je cite ici un texte trouvé dans un rituel forestier antérieur à 1780 parlant en ce qui les concerne ‘’ d’une confrérie nombreuse d’hommes qui, quoique bien établis dans les villes par la fortune et les autres commodités de la vie, cherchent les bois, aiment les forêts les plus épaisses, s’y répandent pour y faire régner la lumière, le travail et l'humanité, pour y rendre les chemins praticables et assurés pour tous les voyageurs ‘’.

De là mon deuxième repère qui est l’arbre de la liberté.

L’abbé Grégoire dans son “ Essai historique et patriotique sur les arbres de la liberté ” avait parié sur le chêne qui représentait l’emblème de la liberté car il en possédait les caractéristiques que Grégoire avait préalablement définies :

1° Qu'il soit assez robuste pour supporter les plus grands froids, sans quoi un hiver rigoureux pourrait le faire disparaître du sol de la République...

2° II doit être choisi parmi les arbres de première grandeur..., car la force et la grandeur d'un arbre inspirent un sentiment de respect qui se lie naturellement à l'objet dont il est le symbole.

3° La circonférence doit occuper une certaine étendue de terrain..., ce qui le rendra plus capable de remuer les sens et de parler fortement à l'âme.

4° l'ampleur de son ombrage doit être telle que les citoyens trouvent un abri contre la pluie et les chaleurs sous ses rameaux hospitaliers.

5° II doit être d'une longue vie ...

6° II faut enfin qu'il puisse croître isolément dans toutes les contrées de la République. Or le chêne, le plus beau des végétaux d'Europe, réunit toutes ces qualités ... etc. ”

Et en conclusion : “ L'arbre de la liberté croîtra ; avec lui croîtront les enfants de la patrie ; à sa présence ils éprouveront toujours de douces émotions... Là les citoyens sentiront palpiter leurs cœurs en parlant de l'amour de la patrie, de la souveraineté du peuple... ”

La tradition nous est resté et la plupart des municipalités d’aujourd’hui plantent l’arbre de la Liberté et lui font honneur en lui conférant une si noble vertu.

Vient ensuite l’arbre de l’égalité, qui en se groupant donne à la forêt son statut de refuge pour les opprimés et de ressourcement pour les rebelles.

Parmi ces derniers, David Thoreau, penseur américain né en 1817 et mort en 1862, s'efforça en permanence de mettre en accord sa vie avec cette proximité intime et quasi fusionnelle avec la Nature. Grâce à un terrain que lui offre son ami et mentor Emerson, il construit une toute petite cabane en bois de pin au milieu des bois près du lac de Walden où il restera près de trois années, cultivant ses légumes, chassant et pêchant, se baignant nu en toute saison dans les eaux du lac ou des rivières, faisant de la nature sa véritable maîtresse. De cette expérience, il tirera un livre qui le rendra célèbre “ Walden ou la vie dans les bois ”. La forêt l’a invité, dit il, à “ une vie de simplicité, d’indépendance, de magnanimité et de confiance ”, une sorte d’hédonisme dépouillé de tout superflu, un exemple dans lequel on ne manquera pas de voir par la suite une condamnation de la société de consommation. Écologiste avant l’heure, marcheur infatigable malgré une santé fragile, il continuera d’arpenter les forêts de l’État du Maine.

Il est un de ces forestiers tel que Jean Richepin les décrit dans un poème :

“ Regardez-les passer eux ce sont les sauvages

Ils sont où leur désir le veut par dessus monts

Et bois et mer et vent et loin des esclavages … ”

Lui, David Thoreau, qui disait en apprendre plus d’une conversation avec un bûcheron que de la consultation d’une vaste bibliothèque, se livre dans ce texte devenu célèbre “ la désobéissance civile ” à une réflexion toute personnelle, dans laquelle il appelle à la “ Résistance au gouvernement ” (en fait le titre initial de son opuscule) lorsque celui-ci perd sa légitimité par des lois injustes, le maintien de l’esclavage et des guerres inutiles (il parlait de la guerre de l’Amérique contre le Mexique). Tout le fondement de la résistance au gouvernement se trouve condensée dans cette phrase : “ Un sage n’abandonne pas la justice au hasard ”.

Après avoir suivi Thoreau sur les sentiers de sa pensée buissonnière, rejoignons un autre rebelle, Ernst Junger. Celui-ci , dans son “ Traité du Rebelle ou le recours aux forêts ” affirme la nécessité de la résistance au totalitarisme. Et si le rebelle a “ recours aux forêts ”, ce n’est pas pour s’y réfugier, bien qu’il soit souvent un proscrit, mais pour y reprendre des forces vives. “ La forêt est partout présente, poursuit Jünger. Il existe des forêts au désert comme dans les villes, où le Rebelle vit caché sous le masque de quelque profession. Il existe des forêts dans sa patrie, comme sur tout autre sol où peut se déployer sa résistance. Mais il existe surtout des forêts sur les arrières-mêmes de l’ennemi ”. Ernst Junger commence son livre par ces mots : “ le recours aux forêts - ce n’est pas une idylle qui se cache sous ce mot. Le lecteur doit bien plutôt se préparer à une marche hasardeuse, qui ne mène pas seulement hors des sentiers battus, mais au-delà des frontières de la méditation. ”

Voilà quelques personnages à propos desquels je souhaitai évoquer le lien avec l'arbre et la forêt parce que l’arbre et la forêt ont nourri à un moment donné leurs pensées.

Bien sûr il y en a beaucoup d’autres et je veux souligner que la forêt n'est pas un espace inculte, ce n'est pas le lieu de la “ sauvagerie ” pure. Ce qui est sauvage ou inculte se trouve en nous dans notre “ part maudite ”, celle qui nous appelle à l’isolement, à l’individualisme, au refus de l’autre. S’il fallait évoquer une spiritualité de la forêt, ce serait de dire qu’en tout ses recoins, et plus particulièrement celui-ci, ici, l’homme, la femme, se trouve en complète symbiose avec la forêt et comprend l'importance d’être une partie de cette nature sacrée. Cette spiritualité diffuse, ce génie du lieu, appelle le recours à la fraternité et il fallait bien conclure par ce mot après avoir évoqué l’arbre de la liberté et celui de l’égalité.

Aperçus sur les rites Forestiers et la Charbonnerie

Les origines : les rites forestiers

Les vingtième et vingt et unième siècles ont vu se différencier de plus en plus les communautés urbaines des communautés rurales au détriment de ces dernières. Les projets collectifs aujourd’hui essaient de mettre en œuvre une mixité qui se heurte à l’augmentation démographique et aux spéculations foncières prenant appui sur les besoins en logement.

Si on remonte plus avant et dès l’antiquité, cette dichotomie était signifiée par la toute puissance de l’empire Romain sur les peuples conquis, essentiellement ruraux. Rome imposait sa vision urbaine en Gaule, repoussant culturellement les peuples Celtes, plutôt claniques, ruraux et forestiers, les décrétant hors la loi lorsque l’assimilation échouait. Ainsi, pour affirmer leurs spécificités, les forestiers se constituèrent en groupes associant l’art du métier du bois et le fermant d’une tradition ancienne. Lorsque la Maçonnerie de la pierre se construisait, de la même manière et issue des mêmes séquences historiques, une maçonnerie du bois aussi, l’une se référant plutôt à Newton de la Royal Society, quand pour l'autre la référence était plutôt John Toland de cette même académie.

John Toland : Philosophe Irlandais (1670 - 1722) Il fut la première personne à être qualifiée de libre-penseur par l’évêque Berkeley. Il écrivit plus d'une centaine d'ouvrages dont le plus connu est le Christianisme sans mystère, publié en 1696. Il écrivit également le Pantheisticon, publié en 1720, peu de temps avant sa mort. C'est dans cet ouvrage que le terme “panthéisme” apparaît pour la première fois. Il fit une traduction de l'ouvrage de Giordano Bruno “ Lo spaccio de la bestia trionfante ”, écrit en 1584. On peut dire qu’il fut le premier écologiste (référence à la Nature Sacrée). (Wikipedia)

Les deux maçonneries convenaient d’un impératif commun, celui du Centre de l'Union, socle de la construction d’une humanité meilleure mais aussi d’une harmonie retrouvée avec la nature, l’homme restant la pierre à polir ou le bois à tailler.

Parallèlement donc à l’émergence de la Franc-Maçonnerie moderne anglaise, apparaît en France, au début du dix-huitième siècle, les premiers rites forestiers connus. Ils conservent pour la plupart des éléments transmis par les anciens métiers pratiqués par les clans forestiers. Ainsi, le rituel du grade de Fendeur s'inspira d’un rituel compagnonnique du bois pratiqué notamment en Normandie et en Franche-Comté. Dans ces régions, des associations rituelles de charbonniers existaient depuis le haut moyen age.

Vers le seizième siècle, les forêts se peuplent de résistants opposés à la tyrannie des princes. En Italie et en Allemagne plus particulièrement.

Mais auparavant déjà, les Ventes accueillaient des “ acceptés ”, des gens qui ne sont pas du métier, tel le roi de France François 1er que la légende considère comme le protecteur des Bons Cousins.

Un jour, François 1er chassant sur les frontières de son royaume, s’égara dans la forêt. Il demanda un abri dans une barache (cabane) et fut bien reçu. Il fut aussi initié. S’étant assis sur le billot du Père Maître, il s’en fit chasser sèchement du geste et de la parole : “ Charbonnier est maître chez soi ! ” et c'est ainsi que serait né cette maxime bien connue. Des rites de fendeurs, charbonniers et forgerons sont identifiés dès 1673 au travers de l’Ordonnance de l’Évêque d’Auxerre, Nicolas Colbert, menaçant de les excommunier si ces corporations ne renonçaient pas à leurs pratiques. Cette Ordonnance fut reprise en 1674.

“ Sur ce qui nous a été remontré par nostre promoteur général qu’en plusieurs paroisses de nostre diocèse il y a des forgerons, charbonniers et fendeurs qui font des serments avec certaines cérémonies qui profanent ce qu’il y a de plus sacré dans nos plus sainctes et augustes mystères… si s’en trouvoie d’assez opiniâtres pour ne pas obéir de les déclarer publiquement excommuniés, retranchés comme membres pourris du corps mystique de Jésus Christ, leur interdire l’entrée de leur église, la participation de tous les sacrements et même le titre saincte après leur mort,..."

Dès le moyen age, peut-être avant, se développent dans le peuple de la forêt des pratiques ésotériques par lesquelles ces populations s’identifient au monde qui l’entoure et à la rude réalité de leur métier. Ce sont ces cérémonies que dénonce Colbert sans en connaître le contenu. N’importe, la forêt ne pouvait remplacer l’église.

François 1er (1494 – 1547)

Ordonnance de Nicolas Colbert (1674)

Il n’empêche que le symbolisme et les rituels qui nous sont parvenus dénotent une imprégnation chrétienne très forte qui sera même développée dans les rituels carbonari à la réputation pourtant sulfureuse.

Avec le dix-huitième siècle, apparaissent les premiers rituels écrits connus. Citons par ordre d’ancienneté :

- le rituel compagnonnique de l’Ordre des Fendeurs.

- le rituel de la société des Fendeurs du Chevalier de Beauchaîne (1747). Ce dernier est allé le chercher auprès du Grand Maître des Eaux et Forêt du Comté d’Eu, entre Caen et Rouen, où une verrerie du nom de Courval employait un grand nombre de forestiers. Il porte la marque de Haut Grade Maçonnique, une sorte de franc-maçonnerie mixte dite d’adoption, d’où l’idée d’une franc-maçonnerie du bois (selon Jacques Brengues). Le Chevalier de Beauchaîne semble n’avoir été qu’un aventurier peu scrupuleux qui a essayé de réaliser un mélange de rites forestiers compagnonniques, ou de ceux spéculatifs en cours de formation, et de rites maçonniques. Il n’est pas impossible que le dit Chevalier soit à l'origine de l'empreinte forestière de certains grades du Rite Écossais Ancien et Accepté comme le 22éme degré (Prince du Liban).

- le rituel des Bons Compagnons Fendeurs de la Vente de Macon (1751) qui apparaît beaucoup plus authentique.

- le rituel de l’Ordre de la Fenderie dit du Grand Alexandre de la Confiance (Duc d'Aiguillon - fin 18éme). Ce rite ressemblerait plus à un haut grade maçonnique qu’à un rite de Fendeur en particulier du fait de la présence d'un mythe, qui d'après Jacques Brengues, serait celui d’Alexandre le Grand, lequel serait couplé avec des éléments bibliques et salomonien (mont Liban, Tyr,….). Laurent Bastard propose une autre hypothèse plus réaliste : Alexandre de la Confiance ne ferait qu’un avec saint Alexandre de Comane, dit Alexandre le Charbonnier, saint martyr du troisième siècle. Il constitue, selon Jacques Brengues, un maillon capital dans la chaîne forestière qui conduit au carbonarisme politique et une fusion entre maçonnerie et rites forestiers renouant avec des origines plus profondes.

- le catéchisme des Bons Cousins Charbonniers de la Vente de Besançon de 1812 étudié par Pierre Merlin.

- celui de la Vente de Brégille de 1813.

- le rituel des Carbonari édité par Saint-Edme en 1822.

- le rituel de la Maçonnerie forestière de Jean-Marie Ragon (1861).

Et d’autres encore.

Notons que l’Ordonnance de Colbert est le premier texte qui associe Fendeurs, Charbonniers et Forgerons. Regis Blanchet (on le verra plus loin) qui reconstitua les rituels actuellement en vigueur avec un corpus en trois degrés répond à cette logique même s’il faut reconnaître que les Fendeurs et les Charbonniers eurent leurs propres histoires et leurs propres rituels avant cette résurgence « moderne ».

A l'origine, les lieux de réunion ou Ventes portaient souvent un nom lié à la forêt ou au lieu , tel la Vente de la forêt d’Arbois, de la forêt de Chaux, de Lons le Saunier, mais plus tard, par l’apport de Maçons acceptés, et il y en a eu beaucoup, les noms eurent des consonances plutôt maçonniques : ainsi la Vente de la Parfaite Union, de l’Heureux Réveil, etc … Dés le seizième siècle , les liens entre Ventes et Loges étaient nombreux. Au dix-neuvième siècle les Charbonniers étaient souvent des Maçons.

Le rituel moderne pratiqué aujourd'hui semble emprunter largement au rituel des Bon Cousins Fendeurs de la Vente de Macon, plus particulièrement les instructions de Fendeurs intégralement adoptés au rituel compagnonnique et un peu moins à celui du Chevalier de Beauchaîne.

La franc-maçonnerie du bois puise sa légitimité et son âme dans la tradition des métiers du bois et sa force dans un opératif prolétarien et libertaire. “ Nul doute, la vraie franc-maçonnerie du bois, prolétarienne, à la fois opérative et spéculative, ne pouvait quitter les forêts, avec leurs vivantes colonnes, leurs fenêtres de branches et de feuillages s'ouvrant sur la voûte étoilée la plus haute et la plus belle … ” nous dit Jacques Brengues.

Dans son livre « le peuple de la forêt », celui des forêts du Poitou et du Berry au dix-septième et dix-huitième siècles, Sébastien Jahan écrit que vu de l’extérieur, et à travers les contes, je cite : « Figure d’un monde du travail à la fois indigent et marginal, situé aux lisières de la civilisation, la gent forestière reste pourtant nappée d‘ambivalence. Elle est familière des bêtes sauvages et du diable et offre néanmoins assistance et hospitalité aux imprudentes victimes de son royaume labyrinthe dont elle connaît les milles détours.