Sept mook #43 - Charles Habib - E-Book

Sept mook #43 E-Book

Charles Habib

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C’est à une plongée inédite dans la pauvreté en Suisse que nous convie Charles Habib dans cette 43e édition de Sept mook. Durant quatre ans, ce photojournaliste suisse a côtoyé Benno, Michael, Rosario, Fabian, Urs et Dimitrij. Régulièrement, il leur a rendu visite dans la rue, sous les ponts ou dans les foyers d’urgence où ils trouvent refuge quotidiennement. A travers les témoignages de ces six hommes âgés de 30 à plus de 60 ans – aucune femme n’ayant accepté de parler malgré les sollicitations de notre auteur –, ce dernier lance un regard cru et indispensable sur la face cachée du miracle helvétique. Un pays où un grain de sable peut précipiter n’importe qui dans le plus grand des dénuements. Où la dynamique inégalitaire s’est accrue à cause de la pandémie, de la crise énergétique et du renchérissement. Où sortir du tunnel de la misère demande des efforts gigantesques, de la volonté et de la persévérance.

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2023

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I 3Automne 2023 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de
6 I Sept mook Automne 2023Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Je dois avouer qu’avant de voir apparaître sur l’écran de monordinateur les visages de Benno, Michael, Rosario, Fabian, Urs etDimitri, dont vous découvrirez leur quotidien de clochards au fildes pages de notre 43eopus de Sept mook, je n’avais pas réalisé quela misère, ce stade ultime de la pauvreté, est si menaçante et siprésente dans notre si riche Helvétie.L’immersion dans cette Suisse de la rue à laquelle nous vousconvions, me permet, nous permet, de corriger cette erreurd’appréciation. Car, non, le dynamisme économique helvétiquene profite pas à tous. Non, les promesses du grand soir des partispolitiques ne sont pas tenues. Et non, la Suisse n’est pas un paysà part, une sorte d’îlot d’opulence béni des dieux, que le mondedevrait nous envier.De 2018 à 2021, le photojournaliste Charles Habib, avec lesoutien de la rédaction de Sept et celui, financier, de Journafondsque nous remercions pour son geste, est parti à la rencontre de ces«recalés», de ces «privés du gâteau» et de ces «exclus du partage»,comme le chantait Coluche au moment de fonder en 1985 LesRestos du Cœur.Notre auteur en est revenu avec autant d’histoires, tortueuseset complexes, qu’il a su recueillir avec tact et doigté. Loin de toutsensationnalisme. Et même si son enquête de terrain manque detémoignages de femmes – aucune d’entre elles n’a souhaité laisserun homme entrer dans sa sphère intime – , elle a l’immense mérited’éclairer une zone d’ombre, étonnamment absente du débatpolitique et même du terrain statistique.Imaginez que la première étude nationale sur l’extrême pauvretéen Suisse et
I 7Automne 2023 Sept mook perdre leur logement à cause du surendettement, d’un chômageprolongé, de problèmes de drogue, d’alcool, ou d’un divorce quia mal tourné.Surtout, l’étude a obligé les autorités à reconnaître qu’ellesn’avaient jusque-là pas mis en place un système global d’aide etqu’elles étaient incapables d’évaluer les besoins, pourtant évidentset largement en hausse depuis la pandémie de COVID-19. Et ce,alors même que la pauvreté a augmenté en Suisse, passant de6,7% de la population en 2014 à 8,7%, soit 745’000 personnes, en 2021.Une honte pour un
8 I Sept mook Automne 2023«Moi, la rue m’a appris à économiser. Je m’impose des paliers: jusqu’à 5 francs, je peux faire un achat spontané;entre 5 et 10 francs, je réfléchis;entre 10 et 20 francs, je cogite vraiment.»36«J’ai 33 ans et
Né en septembre 1966 à Langen-bruck par un dimanche chaudet très ensoleillé, Benno a vécules dix premières années de sa vie dansce village de 968 habitants «tout au fondet tout en haut du canton de Bâle-Cam-pagne». A 5 ans, il apprend à lire avec sagrand-mère. Des classiques pour enfants,d’abord: Huckleberry Finn, Moby Dick, Robin-son Crusoé; à 12 ans, il se découvre une pas-sion pour les récits de science-fiction, quine l’a plus quittée depuis. Sa famille, «unexemple typique de la classe moyenneinférieure», déménage ensuite à Lausen,puis à Liestal, deux petites villes du can-ton où il fait sa scolarité obligatoire. Sonpère, employé de commerce devenu comp-table, reprend une société qui fera faillite.Sa mère, quant à elle, travaille commetéléphoniste-réceptionniste dans l’in-dustrie horlogère pendant des annéesavant de devenir invalide à la suite d’unegrave maladie. Benno a également unesœur d’une année sa cadette. L’atmos-phère à la maison n’est pas très chaleu-reuse: «Ça aurait pu être pire, mais bienmieux aussi. Après sa journée de travail,mon père s’enfermait dans sa chambreavec un six-pack de bières. Les disputesétaient fréquentes et ma mère avait peud’autorité sur nous, ses enfants, très tôtlivrés à nous-mêmes. La promenade dudimanche après-midi était mon cauche-mar: j’aurais préféré lire ou jouer au lieu demarcher dans les bois. Parfois, mon pèrem’emmenait voir des matches de foot-ball ou nager à la piscine. J’attendais avecimpatience les camps de ski et de vacances,car j’aimais le sport. Deux fois par année,nous partions en vacances à Meiringendans l’Oberland bernois; jamais dans deshôtels ou en appartements, mais dans lesNaturfreunde (auberges familiales), l’optionla meilleure marché.» C’est au cours deson adolescence que Benno découvre que«tout le monde n’est pas logé à la mêmeenseigne. Bien que nous ne manquionsde rien, je devais me contenter du vieuxtourne-disque de ma mère alors que cer-tains de mes camarades exhibaient unegrosse chaîne stéréo dans leur chambre,parfois même un poste de télévision.J’étais toujours celui qui avait le moinsd’argent de poche en colonie.» Une jeu-nesse «à l’étroit financièrement» quiaurait forgé ses convictions politiqueset son penchant antinucléaire, prochesdes aspirations de son père, un militantconvaincu qui l’a emmené aux manifes-tations contre la centrale de Kaiseraugsten Argovie à la fin des années 1970. «Jen’ai cependant jamais rejoint de parti,car aucun ne correspond à mes idées. Jesuis d’extrême gauche et pacifiste, mais,si un gros bonnet capitaliste vivant auxdépens des autres ou un politicien véreuxest victime d’une tentative d’assassinat,je ne m’en attristerai pas. Je ne passeraijamais à
son CFC au moment où l’entreprise parten faillite. Entre 1995 et 2000, il cumuleles emplois temporaires jusqu’à ce qu’unesociété de commerce de détail l’embauche.Il y restera dix ans. «J’étais la “fille à toutfaire”: je naviguais d’un départementà l’autre, selon les besoins.» Fin 2010, l’en-treprise déménage à Egerkingen, dans lecanton de Soleure. «Comme il était horsde question que je quitte Bâle-Campagne,j’ai fait la navette pendant quelques mois...jusqu’au jour où j’ai réalisé que j’étais com-plètement «kaputt» (cassé): lever à 5h, uneheure de train pour me rendre au boulot,bosser toute la journée, rentrer à 21h, pré-parer à manger – avec quoi, d’ailleurs? Lesmagasins étaient toujours fermés quandje sortais du travail.» S’en suivent deuxans dans une usine de tubes métalliquesqui, à son tour, tombe en faillite. «Lesmachines ont été vendues à une sociétéen Slovaquie qui fabrique les mêmes pro-duits avec les mêmes machines pour lesmêmes clients...» Début 2013, Benno tra-vaille comme magasinier dans une entre-prise de câbles électriques. Mais, au boutde trois ans, la direction décide de regrou-per ses activités en Suisse romande. «Onm’a bien proposé un poste, mais pendu-ler cinq heures quotidiennement étaitimpensable.» Nouveau licenciement etretour aux agences de travail temporaire.«J’avais presque 50 ans, le krach boursierde 2008 avait définitivement mis fin auxannées d’abondance et je ne voulais enaucun cas quitter le canton de Bâle, carj’avais une passion qui occupait tous mesmoments de liberté, la musique.»Enfant, Benno jouait de la flûte –«comme tout le monde ici». Mais quand ila voulu étudier la guitare à la Musikschule,ses professeurs lui ont objecté que c’étaitimpossible «parce que j’avais les doigtscomme des saucisses»! N’ayant pas l’éner-gie d’acheter une guitare et d’apprendreà jouer en autodidacte, il cherche quandmême quelque chose dans le monde dela musique: il sera roadie (machinisteitinérant) et tourne avec un groupe derock amateur formé par quelques jeunesde son école. A 20 ans, le voici apprentijournaliste; il couvre des petits festivalsopen air locaux pour un quotidien régio-nal: «Ils réunissaient peut-être 30 spec-tateurs, mais ils ont tous eu leur articledans le journal!» Plus tard, quand sontapparus les fanzines – des publicationsindépendantes autoéditées et élaborées«par les fans pour les fans» –, il réalisedes reportages sur des groupes suissesallemands dont plusieurs sont devenuscélèbres comme Krokus. Bien sûr, il n’estpas rémunéré, mais Benno a assisté gra-tuitement à quantité de concerts avecaccès backstage et s’est constitué une joliecollection de plus de 200 CD. L’aventuredure une dizaine d’années jusqu’à cequ’internet coule les fanzines et mette defacto un terme à sa carrière de reporter.«Ma vie
Ensuite, j’ai fréquenté les Goa TranceParties dans les champs; on consommaitnon seulement de l’ecstasy, mais aussides hallucinogènes comme le LSD et leschampignons. Je dis toujours que c’est unavantage d’avoir 30 ans quand on découvreles drogues, car on est plus mûr. J’ai prisdes risques et fait des expériences dan-gereuses, mais j’ai su garder les pieds surterre et me protéger pour ne pas tomberaccro. Ce qui n’est pas forcément évident,surtout avec le speed (amphétamines,nda)» Quand il quitte Liestal pour Bâle audébut des années 2000, Benno passe toutson temps libre sur internet et rencontreainsi Catrin, «la petite», bien qu’elle ledépasse de quelques centimètres... «J’étaismembre d’un groupe de chat (discussion,nda) qui réunissait des Suisses, des Alle-mands et des Autrichiens. En été 2004,j’ai organisé un week-end afin de se ren-contrer physiquement; on s’est retrouvéà quinze, dont Catrin. C’était super! Ily avait de la musique et de la bière toute lanuit. J’ai beaucoup discuté avec Catrin quiest revenue me voir à plusieurs reprises.Depuis, on est ensemble, chacun chez soi,dans son pays. Côté musique, elle est plu-tôt hard rock, alors on a commencé à allerl’été aux festivals de metal en Allemagnequi coûtent nettement moins cher qu’enSuisse.» Benno n’a jamais vécu en couple,car «je n’ai pas eu beaucoup de copines,j’avais autre chose dans la tête et je nepeux pas avoir d’enfants.»Toute son existence, Benno s’estdébattu avec les difficultés financières,entre emplois fixes et temporaires.«Comme la majorité de mes jobs duraientmoins de trois mois, mes employeursavaient le droit de me licencier avec effetimmédiat. J’avais le choix de m’inscrireau chômage à chaque fin de mission –sachant que, pendant les deux mois néces-saires à la constitution de mon dossier, jedevrai vivre sur mes économies – ou derester inscrit pour que le chômage meverse des indemnités entre deux mis-sions. Mais cela impliquait de chercheren permanence un job et de me rendreà des entretiens. Après 8 à 9 heures pas-sées à charger et décharger des camions,je n’avais plus la force le soir d’aller surinternet et d’envoyer chaque mois meshuit candidatures sous peine de voir mesallocs réduites. Alors, dès que j’avais unjob, je me désinscrivais et le cirque recom-mençait... Le travail temporaire, c’est unesuite de trous et de bosses.» Corollaire iné-luctable de cette situation précaire, Bennos’est endetté, surtout auprès des impôtset de l’assurance maladie. En Suisse, sivous êtes inscrit aux poursuites, aucuneagence immobilière ne vous loue d’ap-partement. Benno a donc dû être «créa-tif». Mais la colocation n’est pas toujoursla panacée, surtout l’âge aidant, «monintimité en a souffert». Entre tensions etconflits, Benno s’est
vivre chez son amie, la société immobi-lière a, contre toute attente, accepté delui louer un petit deux-pièces qui possé-dait même un balcon de 50 cm de pro-fondeur, «juste assez pour entreposer lessacs-poubelle!» Pendant deux ans, il s’estdébattu pour le conserver, luttant avecl’office de poursuites, l’agence pour l’em-ploi et l’aide sociale. En vain. «Les servicessociaux me disaient que je gagnais trop,mais ils n’ont jamais voulu considérerque mes revenus étaient irréguliers. Jen’ai même pas eu droit à une aide pourl’assurance maladie. Alors, au début del’été 2015, j’ai décidé de tout laisser tom-ber. J’étais fatigué, c’était trop, j’en avaisassez...» Ce fut comme une délivrance:«La bataille était certes perdue, mais elleétait surtout terminée.» Alors qu’il pen-sait pouvoir rester dans son logementencore trois ou quatre mois, le temps des’organiser, la police a débarqué un matinde septembre, changé les serrures et vidétoutes ses affaires. Benno se retrouve surle trottoir avec pour seuls bagages un sacà dos et un sac de sport contenant le strictnécessaire. Sans argent pour récupérerses affaires au poste, tous ses biens ontdisparu: livres, CD, albums photo, vête-ments, souvenirs... «J’ai eu l’impressiond’avoir été bombardé. Je me suis sentidéraciné, sans nulle part
Benno donne une cigarette à un camaradedevant laGassenküche.Le week-end, la Gassenküche étant fermée, tout le monde se retrouveà Soup&Chill, unecantine affiliée aux Restos du cœur.tu transpires et tu as besoin d’une douchequotidienne. Il y en a bien à la gare, maisça coûte 12 francs les 20 minutes. Tu peuxaussi aller à la piscine municipale cou-verte si tu paies l’entrée. Et puis, quand tutravailles, il faut changer de vêtements,faire la lessive... et manger. C’est extrê-mement difficile!» Avec le temps, Bennoa rencontré des gens, appris à survivre ettrouvé sa niche.Quand je l’ai rencontré pour la pre-mière fois, en mai 2018, Benno était SDFdepuis plus de deux ans. C’est lui qui m’aappelé: «Bonjour, c’est Benno. Jessie (unresponsable de la Gassenküche, une can-tine sociale dans le Petit-Bâle, nda) m’aparlé de ton projet sur les sans-abris et jesuis intéressé.» Nous nous sommes donnérendez-vous pour le lendemain matin.A 10 heures, un homme d’une quarantained’années – en fait, il en a dix de plus –,plutôt petit, le crâne rasé, un visage toutrond traversé par une petite moustacheet posé sur un corps en forme de barriqueentre dans mon atelier. Il porte des pan-talons cargo, un T-shirt, des baskets et,sur le dos, un énorme Rucksack (sac à dos)étanche qu’il peine à faire passer par laporte avant de s’en débarrasser lourde-ment. Je lui explique que je souhaite le
tu ne les rends jamais!» lui répond-ilsèchement. Il salue amicalement unjeune qui passe. Benno l’aime bien: «Ila quitté sa famille et vit dans la rue depuisune année, c’est un philosophe.» Sa clopefumée, nous partons à la Wallstrasse, unestructure d’accueil de jour pour les sans-abris, établie dans un immeuble ano-nyme et relativement récent donnantsur une petite rue éponyme. L’endroitest d’autant plus discret qu’il se situeà l’orée du quartier des affaires, en facede la gare. «Ici tu peux “chiller” (s’offrirdu bon temps à ne rien faire, nda) toutela journée et prendre une douche», m’ex-plique-t-il en montant les escaliers. Nouspénétrons dans une grande salle baignéede lumière équipée de quelques tables, dechaises chromées, de deux sofas dans uncoin, de plantes vertes et d’une peintureabstraite accrochée à l’un des murs blancs.Benno pose son sac à dos sur l’une destables, sort son laptop et s’installe en medésignant la chaise en face de lui, avantde se perdre dans son ordinateur. Laisséen rade, j’observe le lieu qui propose,à droite de la porte d’entrée, une petitepièce fermée par une porte en verre enguise d’espace fumeurs et, à gauche, unecuisine, séparée de la salle de séjour parune longue table, dans laquelle la res-ponsable des lieux fait bouillir du caféet coupe des tranches de gâteau. Ici sontservis des encas durant la journée ainsiqu’un repas simple à partir de 11 heures.Tout est gratuit. Je demande à Benno s’ilconnaît la dizaine de personnes qui nousentourent: «Les deux qui dorment sontdes junkies qui s’approvisionnent auprèsd’un dealer qui vend en bas dans la cour.Les Arabes qui jouent aux dominos, je lesvois de temps en temps à la Gassenküche.Le gros Hongrois en short, assis dans lesofa avec sa copine, est là tous les jours;on dit qu’il a fait 20 ans de prison. Lesautres, je sais pas.» A la table voisine,deux Italiens d’une cinquantaine d’an-nées discutent à voix basse:‒ Qu’est-ce que tu fais ces jours-ci?demande le premier.‒ Ça va, je travaille à Allschwill (une com-mune du canton de Bâle-Campagne, nda).Je coupe l’herbe, je ramasse les déchets,je balaye.‒ Pas avec la bouteille, j’espère!‒ Non, ça, c’est pour après. C’est mieuxcomme ça, affirme-t-il souriant.‒ Bravo! l’encourage son compatriote enlui donnant une barquette de myrtilles.Le silence retombe. Une télévisionmurale diffuse un reportage d’Arte sansson. «Dis Benno, qu’est-ce que tu faisderrière ton portable?» lui demandé-jeau bout d’un moment. Il me fait signede m’asseoir à côté de lui: «Ici, le réseauest hyper lent, impossible de téléchargerdes séries ou des clips, mais c’est suffi-sant pour m’informer. Je suis
tembre 2006, le mois où Facebook estdevenu accessible à tous, Benno a été l’undes premiers Suisses à s’inscrire. Puis,plus rien jusqu’au 31 décembre 2010, oùil envoie son premier message à 12 h 57:«!!Fly free!!» Suivent sept posts en janvier2011 pour atteindre le nombre de 168 endécembre. Durant les cinq années sui-vantes, alors qu’il travaille encore, il repu-blie chaque soir en moyenne cinq à sixarticles: des textes, des caricatures, desphotos drôles, quelques clips de groupesde metal, des attaques contre ses enne-mis jurés: le lobby du nucléaire, l’extrêmedroite, les institutions de maintien del’ordre en tous genres (NSA, CIA, BND,etc.) Ainsi que des articles soutenant lescauses qu’il défend comme la légalisationdes drogues, la lutte contre le pouvoir del’Etat, la pollution, le réchauffement cli-matique, la création d’un revenu univer-sel, etc. On y trouve aussi une chronique«critique» de l’actualité qui amalgamedes théories du complot sur les attentatsdu 11 septembre, Snowden, Assange etWikileaks avec des messages de soutienà Poutine et même à Assad, des carica-tures de Merkel, de la CDU ou de l’im-périalisme américain (surtout de Bushet Obama, beaucoup moins de Trump)et quelques pamphlets anti-islamistes.Certains proviennent de blogs et de sitesd’information «alternatifs» ou «non censu-rés», très rarement de la presse tradition-nelle, mais la grande majorité est reprised’un blog conspirationniste allemand.Un peu plus de 200 personnes suivent sapage et ses publications sont likées par3-4