Sept mook n°30 -  - E-Book

Sept mook n°30 E-Book

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Beschreibung

En 1920, Joseph Kessel (1898-1979) a tout juste 22 ans. Bien qu’il se destine au métier d’acteur, ce Juif d’origine russe né en Argentine réalise son premier grand reportage en Irlande alors en lutte pour son indépendance. Le début d’une aventure, entre journalisme et littérature, qui va lui faire découvrir le monde. Sa vie durant, «Jef» va ainsi courir les horizons et les histoires d’hommes. Il y baladera sa plume curieuse pour en ramener des récits délicats qui ont marqué leur temps et l’histoire de la littérature. Kessel, ce monstre au grand cœur, voyage sur la légendaire ligne de l’Aéropostale qui fit la notoriété de Saint-Exupéry et de Mermoz. Il explore les bas-fonds de l’Allemagne nazie des années 30 et de l’Amérique en crise après le krach de 1929. Il couvre la guerre d’Espagne puis la drôle de guerre avant de devenir résistant à Londres, aux côtés du général de Gaulle. En 1948, il obtient le premier visa du tout nouvel Etat d’Israël avant de suivre la piste des esclaves dans la Corne de l’Afrique et de se rendre dans la célèbre mine de rubis de Mogok en Birmanie. Plus tard, Kessel se prend d’amour pour l’Afghanistan. Il en revient, comme toujours, avec plusieurs chefs-d’œuvres dans son baluchon. Dans le plus pur esprit du slow journalisme qui nous anime.

À PROPOS DE L'ÉDITEUR

En 2014, Sept.ch SA, la société éditrice du site sept.info et du magazine-livre Sept mook, se lançait dans cette aventure pionnière du slow journalisme en Suisse, cette forme de journalisme qui s’offre le luxe du temps et de l’espace, et qui ose se déconnecter de l’actualité. Il faut en effet plusieurs mois à la rédaction pour réaliser un récit, notamment parce qu’il y a un gros travail de relecture, de correction, de vérification et de réécriture. La qualité de l’écriture et la rigueur de l’information sont centrales pour Sept.ch SA qui a reçu de nombreux prix de journalisme. Sept.ch SA est également un laboratoire de l’information qui s’est lancé il y a trois ans dans la réalité augmentée et dans le journalisme sur scène avec son concept Reporters Unplugged.

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Seitenzahl: 253

Veröffentlichungsjahr: 2020

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I 3Printemps 2020 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de
I 5Printemps 2020 Sept mook Comment se procurer Sept mook, le meilleur du slow journalisme francophonerécompensé par plusieurs prix internationaux prestigieux? Sur notre boutique en ligne www.sept.infoEt sur les plateformes suivantesPORTFOLIO.Avec lesmennonites deSanta CruzCHF 10.– / € 10.– 019772296835000WWW.SEPT.INFOMAI 2015N°11PORTFOLIOLe calvaire desdemi-veuvesdu CachemireCHF 10.– / € 10.– WWW.SEPT.INFOJUIN 2015N°2DOSSIERPrintempsculturel au#CaireAMAZONIEL’Indien high-techqui sauve la forêtPASSÉ PRÉSENTPeindre et filmerles vestiges du GoulagSUCCESSION D’ENTREPRISE« Le secret des épices,je l’ai donné en dernier»CHF 10.– / € 10.–0297 72296835000WWW.SEPT.INFOPORTFOLIOFlânerieséternelles surla Nationale 7CHF 10.– / € 10.– WWW.SEPT.INFOJUILLET-AOÛT 2015N°3DOSSIERDans votre#assiettePORTRAITKim Pasche, chasseur,cueilleur, penseurMÉDIAS« Interviewer Poutineserait l’apogéede ma carrière»L’APRÈS-CASTROLa jeunesse de Cubaà bout de souffleCHF 10.– / € 10.–0397 72296835000WWW.SEPT.INFOQUILLAGUALa ville la plus sèche du mondeOCTOBRE 2015N°5DOSSIERLa #Pollutionchangele #ClimatPHOTOVOLTAÏQUELe boom du solaireen Afrique du SudLA FILLE
10 I Sept mook Printemps 2020Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,Chez Sept, nous sommes à votre écoute et à celle de nos auteurs.Alors, imaginez, quand Olivier Weber nous a abordés avec cettedélicieuse tentation, celle de consacrer un numéro spécial à JosephKessel, nous n’avons pas su y résister. Ou plutôt, nous n’avons pasvoulu y résister.Nous étions au printemps 2019. Olivier venait de sortir sonexcellent DictionnaireamoureuxdeJosephKessel et nous échangionssur l’un de ses futurs récits pour Sept. Cet écrivain grand reporteren a déjà commis plus d’un pour nous.Comme beaucoup d’entre vous, Olivier avait plongé avecgourmandise dans notre opus #26 consacré à Nicolas Bouvier.L’édition de nos cinq ans. Et comme beaucoup de nos lecteurs et denos auteurs, il se disait qu’il ne fallait pas en rester là. Que la pisteouverte par Bouvier dans l’univers de la littérature du réel devaitêtre explorée. Toujours plus loin. Toujours plus en profondeur.Qu’après l’écrivain genevois, il fallait suivre les traces d’autresmonstres de la littérature du réel, d’Ella Maillart en passant parJoseph Kessel et Albert Londres.Avec Olivier, nous nous sommes revus lors du Festival internationalde géographie de Saint-Dié-des-Vosges en octobre 2019 où Sept étaitinvité en tant que média partenaire. Et c’est littéralement sur lecoin d’une table, entre le dessert du repas des auteurs et le café,que nous avons dessiné les grandes lignes du magazine-livre quevous tenez entre vos mains.Quelle fierté de vous présenter le fruit de ce travail d’équipe! Quelplaisir aussi d’avoir pu porter, grâce à Olivier Weber, un tel projet
I 11Printemps 2020 Sept mook Merci enfin à Alain Buu qui nous fait le cadeau de publier sonrécit photographique inspiré de son périple de 700 kilomètres surles traces de Kessel en Afghanistan. Tout ce que nous aimons etqui fait du slow journalisme, le journalisme que nous défendonset qui mérite votre soutien, un régal pour vos yeux, vos sens etvotre intelligence.Chers amis, vous l’aurez compris, nous nous sentons chanceux.Cette chance qui sourit aux audacieux nous accompagne depuisnotre lancement en 2014. Alors que la majorité des
12 I Sept mook Printemps 2020Joseph
Il arrive qu’une histoire intime prennesa source dans les événements del’Histoire avec un grand H. Ainsi,est-ce en janvier 1943, à Londres, qu’au-ra lieu une rencontre qui marquera mesjours. Mon père, François Baron, fut lepremier Français de l’étranger à rallierle général de Gaulle, le 18 juin 1940; cequi me sera confirmé plus tard, par JeanLacouture, dont la biographie du Généralfera date. Alors administrateur à Chan-dernagor, il entendit sur son vieux postecrépitant le fameux appel diffusé par laBBC, qui miraculeusement traversa lescontinents jusqu’en Inde. Il y réponditaussitôt. Son télégramme reste, hélas, àce jour, introuvable, ayant, selon l’Insti-tut Charles de Gaulle, probablement dis-paru au milieu d’un grand nombre dedocuments de la France libre que trans-portait un navire coulé par l’une de cesbavures tragiques d’un bombardementallié, au milieu de la Manche… Son ral-liement entraîna dans son sillage celuides cinq comptoirs français de l’Inde…Malgré son désir ardent de rejoindre auplus vite le Général, mais obéissant à sesconsignes, il demeurera à Chandernagorjusqu’à être nommé par lui, délégué de laFrance libre pour tout l’Extrême-Orient,à la fin de l’année 1941, occupant, cettefois, le poste à Singapour. Ce n’est qu’àl’hiver de 1942 qu’il pourra s’envoler pourLondres; voyage épique dont témoigneson passeport diplomatique qui se déploiecomme une carte du monde.C’est là, parmi ces quelques Françaisplus téméraires et courageux que biend’autres et qu’animait le projet fou devouloir inverser l’ordre des choses, qu’ilvit arriver Joseph Kessel, un beau matin.Kessel, qui, ayant été averti du dangerqu’il courait, étant repéré par ses activitésde résistance, avait traversé, grâce à despasseurs triés sur le volet, les Pyrénées,l’Espagne, le Portugal… pour, lui aussi,rejoindre Londres. Il avait pris sous sonbras son neveu Maurice Druon, lequelavait à peine plus de vingt ans. Ententeimmédiate, séduction réciproque entre ceshommes qui, après avoir évoqué les millehistoires de leurs tribulations récentes,croisé les souvenirs du Paris d’avant-guerre, troqué la vodka russe pour lewhisky anglais et quelques nuits presqueblanches, se lièrent d’amitié pour tou-jours. Quelques jours plus tard, dans sonquartier général de Carlton Gardens, deGaulle recevait Kessel. «A mon interroga-tion inquiète sur l’avenir de la guerre, meraconta-t-il, il me fit cette réponse stupé-fiante: “Mais, mon cher, c’est réglé, c’estgagné, il n’y a plus que quelques forma-lités à remplir…” “Quelques formalités”,tu te rends compte, alors que la bataille deStalingrad qui marquera le grand tournant,battait son plein, qu’elle était encore loind’être gagnée!» Le raccompagnant sur lepas de la porte, le Général ajouta: «Puisquevous venez de France, écrivez donc unlivre sur la Résistance des F.F.I. (Forcesfrançaises de l’Intérieur, nda) et davantage
Page précédente:Joseph Kessel devantla petite maisonlouée par la familleBaron à La Trinité-sur-Mer. Bretagne,vers 1955.© Collection privéeJean-Marie Baronde fumée, avec son neveu, ils étaient l’unen face de l’autre, reprenant cette vieilleet langoureuse mélodie russe qui sembleremonter du fond des âges; que jusqu’auxconfins de la taïga le peuple slave recon-naît aussitôt avec émotion et que chanterabientôt, en français, Anna Marly, avec uneémotion plus grande encore. Mon père,d’humeur souvent badine, poussa, à plu-sieurs reprises, à l’heure du thé, la portede la pièce où ils travaillaient en disant:«Alors, vous l’avez fini votre Marseillaise?»Et cette plaisanterie restera entre nous,l’objet d’une éternelle rigolade!Après guerre, de retour à Paris, audébut des années cinquante qui virent manaissance, Jef et Michèle, la belle Irlan-daise auburn aux yeux verts, son dernieramour, étaient de toutes nos vacancesou presque. A La Trinité-sur-Mer, dansla petite maison bretonne que louaientmes parents, je le revois tirant l’eau à lapompe pour la douche matinale, puiss’installant dans une chaise en rotin, lespieds sur le muret de pierres sèches engranit qui délimitait notre bout de jar-din, pour relire, de son maître incon-testé, Tolstoï, GuerreetPaix. Il n’avait pas lepied très marin, mais sur l’insistance demon père, il lui arrivait de grimper sur leBarracuda, notre frêle esquif qui, le musca-det aidant, «hardi petit!» bravait la houlejusqu’à Belle-Ile… A Biarritz, durant lesvacances qui suivirent, l’ambiance étaitlégèrement différente. La maison héritéedes parents basques et mexicains de mamère était grande et confortable. Quelleque fût l’heure du coucher, Jef écrivait àheure fixe, de bon matin. Il avait en têtele rythme de travail hugolien: six heures,midi! Je m’efforçais moi aussi de me levertôt et lui montais régulièrement du caféqu’il voulait très noir et très fort. Il enbuvait des litres. Et l’après-midi, aprèssa sacro-sainte sieste, nous marchionssouvent sur la plage. J’étais toujours avided’écouter ses histoires.Le 11 novembre 1918, tandis que lescloches de toutes les églises de Francesaluaient l’Armistice, il s’était porté volon-taire pour une mission extravagante:il s’agissait de surprendre l’ennemi enconstituant un front de l’Est à partir de laSibérie. C’est une armée entière, des plushétéroclites, constituée de Russes blancs,de cosaques, de mercenaires, qu’il fallaitmonter! (Bien des années plus tard, sonultime petit ouvrage, Lestempssauvages, enfera le récit très concis, très enlevé.) Enattendant, entouré de quelques dizainesd’autres volontaires, Jef avait été embar-qué sur un navire mouillé dans la radede Brest. Qu’allait-il se passer? La len-teur administrative fut telle que le navireobéissant aux ordres prédictés, appareilla:direction l’Amérique! En ce jour d’Armis-tice qui célébrait la fin de cette terribleguerre enfin gagnée, cette mission, biensûr, n’avait plus aucun sens. Mais l’aven-ture était là qui allait le lancer dans sonpremier tour du monde: New York, la tra-versée des Etats-Unis en
Tant et si bien que le chef de la police dela concession française de Shanghai pro-posa à Jef de prendre tout simplement saplace! La tête lui tourna un instant. Lui,le guerrier, le combattant; troquer sonuniforme de héros pour celui d’un chef dela police lui parut impensable. Il refusa.Il venait d’avoir vingt et un ans! «Mais,tu sais, me dit-il, tandis que nous mar-chions toujours sur la plage, mon émo-tion la plus grande, ce fut après, de retourà Paris. J’avais été aviateur, j’étais mêmeofficier et je garde ce souvenir d’un autretemps: être retourné à notre base pouraller chercher une couronne de fleurs quenous avions jetée sur la carcasse encorefumante de l’avion ennemi que nousvenions d’abattre! Bref, un soir, avec mescompagnons d’escadrille, nous fûmesinvités à une première à l’Opéra Garnier.Le Tout-Paris était là. Nous avions revêtunotre plus belle tenue, sorti les décorations,et quand nous sommes entrés, parmi lesderniers, l’assemblée tout entière, en nousvoyant, s’est levée et s’est mise à chanterla Marseillaise…»Autre souvenir de Biarritz, d’un ordrebien différent mais qui illustre l’unedes multiples facettes du personnage:Jef était donc très studieux, corrigeantsans cesse, couvrant de ratures jusqu’àle rendre illisible le manuscrit de ce quiserait bientôt son plus beau roman, peut-être, Lescavaliers. Un soir où il avait visi-blement besoin de laisser libre court àsa démesure, il but outrageusement, defaçon presque convulsive. Il était commefasciné par son ivresse, jusqu’au momentoù glissant de sa chaise, il est tombé sur letapis du salon. Je revois sa femme Michèle,à la fois furieuse et rigolarde, le secouantpar les épaules en disant: «Elle est dansun bel état l’Académie française!» A cetteépoque, je crois pouvoir dire qu’il entre-tenait avec moi un rapport quasi pater-nel, lui qui s’était toujours refusé à avoirun enfant. Je l’admirais, bien sûr, et l’ai-mais tout simplement. C’était autantpour son appétit de vivre héracléen, sagueule burinée de vieil aventurier, sacuriosité inlassable, sa générosité sansfaille, que pour la grande humilité dontil faisait preuve en toute circonstance.Ainsi, alors qu’il était à mes yeux d’enfant,auréolé comme personne de talent et degloire, me dit-il, entre deux phrases surla nécessité de brûler la vie par les deuxbouts: «Tu sais, j’ai toujours su qu’il memanquait cinq centimètres pour être ungrand écrivain.» Lui qui aurait tant vouluêtre le Tolstoï français…Ces mots particulièrement touchantsme restèrent pour toujours, gravés dansla mémoire. Je ne pouvais qu’y repen-ser en ce jour de 1964 où Jef fut installé,comme on dit, sous la coupole de l’Aca-démie française. Contrairement à ce quel’on aurait pu penser, la bataille fut ardueet son hésitation fut longue à l’idée d’en-trer dans un monde qui ne lui ressem-blait guère. Il avait toujours préféré lescosaques, les truands, les nuits tziganesendiablées aux pompes académiques etleur cortège de convenances. Certes, ilavait là de nombreux amis qui soutenaientsa candidature: Genevoix, le secrétaireperpétuel, Achard, Pagnol, Troyat, Cocteau,qui dessinera les symboles de son épée,une tête de lion, la Croix du Sud, une étoilede David… Mais aussi quelques
Guitton et Rostand, Gaxotte et HenriBordeaux, et même Maurois… Finalement,son frère Georges et Maurice Druon empor-tèrent sa décision. Ce jour-là donc, j’eusle privilège, accompagnant mes parents,de faire partie des veryhappyfew qui, aprèss’être bousculés, s’étaient installés pourl’entourer et l’écouter. L’ambiance étaitsolennelle et dans mon souvenir, quelquepeu fébrile. Sous les lambris de la cou-pole, Jef prenait le fauteuil du duc de laForce, un homme, paraît-il, haut en cou-leur mais si éloigné de lui, tant dans laréalité que dans l’imaginaire, auquel il sedevait, selon la coutume, de rendre hom-mage. Après quelques remerciements, il selança. Et dès qu’il ouvrit la bouche, l’ins-tant devint historique: «Messieurs, quiavez-vous choisi pour succéder au ducde la Force, un étranger d’origine et Juifde surcroît!» Léger silence dans la nobleassemblée… Puis, il se lança à nouveau,cette fois dans l’éloge… Dans sa biogra-phie, Yves Courrière rapporte, à propos del’Académie, ces mots de Jef à Jean-JacquesBrochier qui l’interviewait: «Je me suis ditque ce serait assez drôle, que ce serait unreportage comme un autre. Et, quand onest dans les bas-fonds de Calcutta, penserqu’au même moment il y a une séance dudictionnaire et qu’on pourrait y assister,c’est assez savoureux.» Mais il me semblem’avoir livré un jour, dans l’intimité deson bureau, une vérité plus profonde:«Il y a deux raisons, en fait, qui m’ontpoussé à présenter ma candidature. Lapremière, c’est mon père qui est arrivéen France avec quarante mots de voca-bulaire. Il aurait été si fier et si heureuxpour moi. La deuxième, ce sont les copainsjuifs de Paris qui voulaient absolumentque j’y aille. Tu comprends, après l’affaireDreyfus, ce n’était pas une revanche, maissymboliquement nécessaire…»Des années s’étaient écoulées où nosvacances communes s’étaient espacées,mais où le lien, l’affection de toujours,furent constamment maintenus. Au jourde l’an, souvent, j’allais chez lui, dans sonappartement de la rue Quentin-Bauchart,près des Champs-Elysées. Il était un peusombre, au premier étage, mais chaleu-reux. Un désordre organisé peuplé delivres, de photos, de souvenirs, de cadeauxreçus des quatre coins du monde… Selonune tradition russe ancestrale, on ouvraiten grand la fenêtre du salon à l’approchedes douze coups de minuit. Chacun avait àla main une grappe de raisin dont on lan-çait dans la rue, par la fenêtre, un grain àchaque coup. Bonne année, bonne annéeet puis l’on s’embrassait, avec Michèle,toujours sur la bouche.En 1973, sollicité par un éditeur, j’aidemandé à Jef s’il accepterait de meraconter ce qu’il retenait de sa vie. Cettevie hors du commun, mythique, inéga-lée en aventures. Et ce qu’il en pensaitmaintenant avec le temps, le recul…Plus de cinquante ans nous séparaientoù, depuis les premiers coucous de laguerre de
simple, pleine de charme, parsemée desouvenirs: une tête en albâtre de Marib,ruine du Yémen creusée par les vents dudésert comme les rides profondes de sonvisage; un poignard afghan de corne etd’argent offert par un gouverneur deprovince, son ami; et, sur le bureau debois rustique à sa droite, posée contreune lampe, une photo jaunie, racor-nie, dans un cadre ancien, la photo deRaïssa, sa mère. Il semblait y tenir plusqu’à tout. Comme lui aussi, sa maisondégageait un calme, une pudeur conte-nue, constamment présente. Elle étaithumaine. L’après-midi, c’était depuis tou-jours un rite, il faisait sa sieste. Ensuitenous allions nous balader; quelques pasdans la campagne. Et, c’était le soir sur-tout que nous travaillions. Nous nousasseyions à son bureau, lui dans son fau-teuil aux accoudoirs ornés de deux têtesde lion sur lesquelles il aimait poser lesmains et que sa femme Michèle, medonnera après sa mort, en souvenir deces moments précieux… «Mets-toi bienen face de moi, me disait-il, j’ai besoinde te voir.» Et nous plongions dans samémoire… Souvent, entre deux récits,nous marquions une pause. Il se pas-sait la main dans ses cheveux ébouriffés,plissait les yeux, le front. Puis il prenaitune clef, une petite clef dorée dans sontiroir, se levait d’un coup, le fume-ci-garette toujours aux lèvres, et ouvraitun placard dans le mur d’où il ressor-tait précautionneusement une fiasquedépolie et deux verres: la cérémonie ducalvados! Nous trinquions au milieu d’unnuage de fumée. Une fois, deux fois, culsec. Il enchaînait de plus belle. Parfois,c’est lui qui posait une question commepour vérifier comment tout ce qu’il meracontait s’ordonnait dans ma tête. Lemoindre détail pouvait captiver sonattention et nous entraîner bien loin,jusqu’à refaire le monde. Il tenait à toutprix à ce que nous fussions l’un en facede l’autre, comme deux hommes parta-geant la même aventure, avec les mêmesrisques, les mêmes incertitudes, la mêmecomplicité. Et ça, c’était unique.Pendant quinze jours, ou plutôtquinze nuits, j’ai pris des notes, enre-gistré sa voix, je l’ai regardé, écouté,admiré, avec passion. Que dire d’autre?Nous nous sommes revus, souvent, etavons retravaillé longuement. Il n’avaitde cesse de vouloir reprendre et d’ajouterde nouvelles histoires à celles qu’il m’avaitdéjà racontées. La dernière fois, c’était en1979. «Alors, cette fois, tu as fait le tour?»«Eh oui…» Et nous avons ri ensemble.Je revenais d’un long périple autour dumonde où, des lacs de Band-e-Amir enAfghanistan jusqu’au Mexique, en pas-sant par Bornéo et Hong Kong, j’avais enquelque sorte marché sur ses traces. Etj’étais revenu pour mener à bien notreprojet. «Il faut que tu reprennes nos his-toires en supprimant peut-être tout sim-plement les questions», me dit-il. C’étaitaussi mon avis, car il s’était au bout ducompte, refusé à tout travail d’intros-pection, de remise en