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« Les yeux fermés, Vincent et moi, nous nous retrouvons en secret à l'abri des rochers. Nous profitons de la brise marine qui murmure. Elle nous susurre des douceurs au creux de nos oreilles. L'huile solaire à la bergamote s'acharne à tanner notre peau nue. Sur le dos ou sur le ventre, nous nous imaginons être des fakirs grillés sur des tapis volants en grève. Le rire des mouettes nous berce et nous accompagne vers la trêve. Le temps est suspendu sur cet embryon de plage enserré entre les blocs de grès. Les galets ont même cessé de rouler. L'eau clémente les laisse se reposer. »
Seth est un enfant roux ballotté entre la ville du bord de mer et le village des grands-parents. Du fait de son prénom déroutant et de la couleur de ses cheveux, il ne se sent pas à sa place. Il rêve de partir enfin à la poursuite d'un garçon-sirène qu'il a vu à la piscine. Devenu adulte, il affronte une série d'événements qui le bousculent. On le suit avec en bruit de fond la présence du SIDA.
Parviendra-t-il à devenir ce qu'il est ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Une enfance à Nice, une scolarité classique, un parcours professionnel ouvert sur des horizons et divers domaines : la banque, la cuisine, et l’agriculture. Aujourd’hui hypnothérapeute, je vis près de Montpellier. La lecture et l’écriture nourrissent mon existence et ma pratique thérapeutique.
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Seitenzahl: 215
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Yves Rozier
Seth et le garçon-sirène
Roman
ISBN : 979-10-388-0381-7
Collection Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : juillet 2022
© couverture/Yves Rozier pour Ex Aequo
©2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6, rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
À mes amis vivants et à mes amis morts…
Celui que je suis au fond de moi depuis le commencement, qui tire, qui attire, qui soulève, qui lève, un haleur, un dresseur, un éducateur, qui ne s’est pas dit en vain, jadis :
« Deviens celui que tu es ! »
Friedrich Nietzsche in
« Ainsi parla Zarathoustra »
Introduction
Dans ce texte, les têtes de chapitre reprennent les appellations des différentes étapes de l’acte sexuel.
Vous y trouverez par décennie des données relatives à l’épidémie de SIDA et aux associations encore actives à ce jour. Vous apprendrez pour chacune des périodes le nom des présidents français en exercice ainsi que des titres de film à ne pas rater. Je mentionne aussi certaines célébrités disparues du fait de cette maladie. Ces données ne sont pas exhaustives. Elles ne peuvent que vous inciter à faire vos propres recherches.
Ces informations peuvent rester en mémoire, en suspens ou en sourdine en vous. Comme elles pouvaient alors constituer une musique de fond et quelquefois une menace dans l’existence des personnages de cette histoire.
Désir
1961 Premier indice d’une exposition au virus du SIDA dans des échantillons de sang conservés dans la République du Congo.
Charles de Gaulle est le Président de la France de 1959 à 1969.
1964 Au cinéma, on peut voir « les Amitiés particulières » de Jean Delannoy.
1968 « Prenez vos désirs pour des réalités » Mai 68, révoltes estudiantines en Amérique du Sud, au Japon, en Europe « Il est interdit d’interdire ».
C’est la libération sexuelle, on parle d’Amour Libre.
Serge Gainsbourg (02 avril 1928 - 02 mars 1991) écrit « 69 année érotique ».
Le risque de maladies sexuellement transmissibles est quasi nul. Georges Pompidou, Président des Français de 1969 à 1974…
1969 Le « Satyricon » de Federico Fellini nous arrive d’Italie.
1971 Le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) mouvement parisien dénonce l’hétéro-sexisme et la médicalisation de l’homosexualité.
Valery Giscard d’Estaing, préside la France de 1974 à 1981.
1975 Les femmes obtiennent grâce à la loi Veil du 17 janvier 1975, le droit à la contraception et à l’avortement.
« Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent ».
Le film de science-fiction « Alien » est classé X pour protéger la sexualité des adolescents.
1979Le documentaire « Race D’Ep » est lui aussi classé X. Réalisé par Lionel Soukaz avec la collaboration de Guy Hocquenghem, il réussit à être diffusé seulement dans une version expurgée.
I
Debout dans l’embrasure de la porte de la masure, je regarde le grand-père et son béret lustré. Dans la famille, c’est le seul à dire qu’il aime mes cheveux. Souvent, il pose sa main sur ma tête et quelquefois même il me recoiffe. Là, il est tranquille avec ses deux vaches. Ça sent la paille et le fumier chaud. Le patriarche se prépare pour la traite. Dans la lumière sombre de l’étable, je l’observe. Il s’occupe d’abord de la vache noire et blanche, puis de la rousse qui a cette tache crème entre les cornes.
Assis bas sur son tabouret à trois pieds, il fait gicler le lait dans le seau de métal gris. C’est rythmé dans le silence. À chaque jet, le liquide tiède sort de façon étonnante du pis de la vache. Ça va amplifier la partie mousseuse à la surface du contenu. De temps en temps, les vaches bougonnent de la tête et de la croupe. Elles se retournent à tour de rôle pour me faire un clin d’œil en fouettant l’air de leurs queues.
Sous l’avancée de toit de la grange, il y a un lavoir. Près de celui-ci il y a un coin où est installée une sorte de marmite ventrue. Son couvercle est grand comme un bouclier de la guerre de Cent Ans. Dans ce chaudron noirci par des feux et des feux successifs se cuisent des pommes de terre déclassées mélangées à du son et à de l’eau. Il se prépare ainsi de façon magique une bouillie à base de rebuts. Une soupe épaisse dont raffolent les poules et les chiens. Je n’ai jamais retrouvé l’odeur de ce mélange. L’amidon des pommes de terre qui se désagrège. Le son qui gonfle. L’eau qui s’évapore. Sans omettre le chant des bouillonnements sonores. Tout ça reste très présent dans ma mémoire. C’est stocké en attente d’une réactivation qui pourra se faire un jour ou l’autre en surprise déconcertante et inattendue.
J’ai piqué une pomme verte cabossée sur un bâton assez long pour pouvoir la placer au creux des flammes qui lèchent le cul de la marmite. Pour améliorer mon entreprise, j’ai d’abord trempé le fruit empalé dans l’eau du bassin.
Dans le lavoir nagent des poissons rouges et roses, des carpes aux nageoires diaphanes. Il y en a même des bleutées. J’imagine qu’il y a des filles et des garçons. Je rêve que ce sont les enfants abandonnés d’une sirène.
Je me questionne encore aujourd’hui. Comment ces carpes pouvaient danser sous la glace en hiver ? Je me demande surtout comment elles avaient pu arriver là ?
Après avoir mouillé mon trophée, je reviens plus à l’intérieur de la grange. Dans la partie où sont rangés les outils et la nourriture pour les animaux, là où sont stockées toutes sortes de vieilles choses. J’enfouis ma brochette au fruit vert dans le sac de son à la gueule béante. Un sac de papier kraft aussi grand que moi. Je suis gourmand. Je préfère les pétales de son odoriférant au blé cassé ou aux brisures de riz.
J’ai déjà testé tout cela.
Maintenant, je m’engage à cuire la chose ainsi préparée au cœur des flammes vives. Le son mouillé sèche puis brûle. Il se dégage une odeur réconfortante de pain perdu.
J’en salive.
Le grand-père, toujours muet, finit par sortir de l’étable. Courbé, il porte à la main son seau rempli de moitié. Du lait tiède s’envolent des effluves sucrés.
Ma pomme presque dorée et chaude se trouve être délicieuse. Le goût du brûlé, l’acidité piquante du fruit me satisfont pleinement sous les yeux du pépé amusé qui vérifie maintenant la cuisson de la préparation. Il plonge un bâton dans la matière et il remue le magma. Ça a l’air bien. Le feu se meurt. La fonte surchauffée va poursuivre la transformation des éléments amidonnés bien longtemps dans la soirée.
Alors, silencieux, on prend complices le chemin vers la maison. Accompagnant le butin de lait, on contourne le cimetière cerné de murs. La grande grille aux barreaux noirs surmontée d’une croix de fer forgé rouillée interdit sa visite. On monte ensemble lentement vers le village, vers notre maison au cœur de l’escargot rabougri.
Quelques cheminées fument. Peu de fenêtres sont déjà éclairées. Le jour est en train de s’effacer.
Ce soir encore, je mange ma soupe chez pépé et mémé. Un soir de plus. Un soir de trop.
Je ne sais pas même si un jour le père et la mère reviendront me chercher.
Je ne sais même pas si je dois l’espérer.
II
Nous sommes vers la fin du mois de mai. Depuis le troisième étage, je peux voir par la fenêtre de ma chambre le tas de déchets abandonnés sur le trottoir du boulevard. Ce boulevard délaissé qui longe la cité HLM se trouve embarrassé d’un amoncellement grandissant d’immondices avariées. C’est un chef-d’œuvre de finitude de la société de consommation. La grève touche même les ordures.
Le père et la mère se disputent encore une fois dans la cuisine. Leurs cris connus s’élèvent dans la soirée. Je suis trop habitué à cette drôle de mélopée, mieux vaut que je reste à l’écart.
Je me tais. Mon esprit, pas tout à fait mature, tourne déjà en roue libre. Je pense. Je sur-pense à l’infini mon futur. Quelles seront mes envies ? Vers qui ira mon désir ? Quel sera l’objet de ma conquête ?
Debout, derrière la vitre, je jure silencieusement. Je me promets qu’un jour je partirai. Qu’un jour je vivrai ma vie, sans cris. J’ai viscéralement le désir de vivre. J’ai déjà compris que les parents sont enfermés dans la survie. Ça ne fait aucun doute pour moi.
Le père malade, diminué, ne peut travailler. Il empêche la mère de gagner à l’extérieur de quoi améliorer le quotidien. La jalousie délirante du père nous confine au-dedans, cadenassés, claustrés.
La mère a tout de même réussi à avoir un travail à domicile. Elle coud à la machine toute la journée. Elle assemble des pièces de tissu coloré. Cela donne des maillots de bain, avec des élastiques, avec des boucles et avec des bretelles. Des bikinis que jamais il ne l’autorisera à porter. De toute manière, ils ne pensent qu’à eux. Ils ne m’aiment pas, d’ailleurs, ils m’ont donné un prénom importable, insupportable.
Face à la fenêtre, je passe du temps. Je scrute mon reflet, ma tête de rouquin. Je ne regarde pas réellement à l’extérieur. Je veux juste savoir si je grandis. Je veux savoir si je vieillis. Je veux me rapprocher du moment où je pourrai m’évader de ce piège. Quitter cette cage. Si je ne me sauve pas, je vais imploser comme un téléviseur en noir et blanc qui aurait surchauffé. En ce mois de mai 1968 les télés ne sont pas encore plates, mais plutôt cubiques ou parallélépipédiques. Leur écran bombé reflète de manière déformée la pièce où elle trône, impérieuse. On est très loin de la télé-réalité. L’envie de fuir. L’envie de sortir du torrent de cris se développe chaque jour un peu plus. Je ne veux pas me noyer avec eux. Je veux rejoindre une île de paradis. Je ne veux pas couler. J’ai besoin de respirer. Besoin de courir sans but. Besoin de rire aux éclats. Oui, j’ai besoin de liberté. Je ne veux pas m’étioler. Je veux du soleil et de l’air. J’ai le désir de déchirer la paroi de cette vie étriquée. J’ai envie d’exploser la vitre et son reflet. Face à la surface réfléchissante, je continue à m’observer. Sous mes cheveux rouges, mes oreilles remplies d’ennui, je colère. Je supplie qu’il se passe quelque chose qui fasse péter ce foutu décor.
J’ai toujours huit ans. Je pense la mort comme issue. Est-ce le seul recours pour rompre le courant de ce flux qui m’emporte ? Comment stopper ce qui me noie et qui m’étouffe ? Cette rage qui rugit au fond de mon nombril met encore plus de feu dans ma chevelure.
— Un jour, un jour je partirai, je les laisserai, le père, la mère, les maillots de bain et les éboueurs.
Il est l’heure de se coucher. Puis-je m’enfuir dans le sommeil ? Je veux dormir tranquille toute la nuit. Mais je sais que ce sera encore une de ces nuits peuplées d’explosions de voix et de portes qui claquent. Ils n’en finiront jamais.
— Si le marchand de sable vient, je te le jure, je le bute !
III
Le temps de naître, d’apparaître ici et déjà c’est passé. La flèche a traversé l’espace et se fiche d’atteindre le cœur, le centre ou la périphérie. L’amour ne sait pas viser !
L’instant survient. Je m’arrête face à l’autre. C’est un tête-à-tête muet, une réflexion déformée et désarmante. La fable s’écrit.
Le flan au caramel refroidit sur le buffet. Dans la cuisine, sur la table en formica bleu aux pieds chromés, je suis penché. Asservi à la ligne rigoureuse. La mère suit l’exercice, la progression de l’écriture, en épluchant un oignon.
Le moment de fuir approche. Remplir encore quelques cahiers. Lire de nombreux livres. Étudier toujours. User sa mine et sa gomme.
Je regarde en douce les peaux translucides qui tombent sur la planche à découper. Débris dérisoires maintenant abandonnés. La soirée s’écrase dans la cuisine. Atterri trop tôt sans avoir apprécié son vol, nu, le bulbe suinte. Les perles blanches de lait soufré entraînent le flou dans son regard. Patienter encore un peu.
Comment fuir pour oublier les larmes sur son visage ?
Il faut une vie pour s’enfuir et un jour pour pourrir afin d’ensemencer la friche délaissée.
J’ai mal aux yeux. J’ai mal au cœur. Je ne serai jamais celui dont elle rêvait, celui dont elle avait hier le désir. Tout cela, elle doit aussi l’oublier.
Quel besoin puis-je espérer satisfaire pour qu’elle m’aime vraiment?
Ce face-à-face va laisser des traces. Combien d’années devrais-je porter un masque ?
Le couteau qui émince le tubercule strie le bois de la planche à découper. Parallèles qui se rencontrent. Vies qui se séparent. Les tranches en anneaux s’abattent les unes après les autres. Sans retour et à tout jamais.
Son mariage est foutu. Le père est parti. La mère n’est que colère rentrée. Il l’a trahie.
Quand va-t-elle exploser ? Il est urgent d’en finir.
L’eau bout vivement dans la marmite sur la gazinière aux flammes bleues. La transformation va avoir lieu. Ça ne peut plus attendre.
Finir d’écrire encore quelques lignes, de réciter la leçon. Laisser les larmes se sécher. Les vêtements rétrécir. Le cœur grossir. La valise se remplir. Les tampons frappent le passeport. Sur le quai les mouchoirs s’agitent à bout de bras. Je quitte enfin le port.
Où aller ? Quand revenir ? Et pourquoi ?
L’émincé d’oignon en rondelles libres se jette à l’eau. Les vapeurs odorantes envahissent la cuisine en buée opaque. Le tablier en toile blanche fatiguée se satisfait de la caresse des mains aux ongles trop rongés.
Juste ranger la trousse dans le cartable.
— Fais ce qu’il faut, Seth et cesse de discuter comme ça, tu m’agaces.
Le silence est plus épais que la soupe. Le fromage râpé ne saurait l’améliorer. Nous sommes tous les deux seuls et nous crevons dans l’enfer qui se tait. Qu’est-ce que je peux lui dire ?
Souper. Courir au fond du lit. Rêver de se réchauffer aux rives de l’ailleurs.
Dans la cuisine, le temps est passé. Je n’ai pas oublié.
IV
La mère courroucée marchesur la route le long du fleuve épaissi et sale. La mère parle fort. Trop fort. Moi, Seth, je me tais. Je suis avec peine la cadence.
Le large cours d’eau est en crue. Il gronde. Les flots sont chargés de boues, de débris de bois. Il y a même des troncs entiers égarés. Tout cela flotte, emporté par le courant vers l’immensité bleue. Sur la route, nous remontons le long du fleuve. Nous allons d’un pas décidé vers le point de troc. Elle me tire par la main vers le pont de fer. La passerelle de l’échange, celui où le père doit me récupérer. C’est l’heure. C’est l’enfer et la peur.
Dans la voix maternelle, il y a une longue plainte interminable. Ça sort en une sorte de litanie furieuse. C’est un déferlement sans fin. Je ne comprends pas tout. J’essaye d’être le plus petit possible. Je voudrais tant sauter sur un tronc flottant et voguer vers la mer apaisée. J’aimerais voir le phare. Rejoindre les marins. Monter à bord des bateaux. Naviguer au loin. Je veux m’enfuir avec un garçon-sirène comme celui du livre de l’oncle.
Je pense :
— Plus tard… plus tard. Je filerai, je serai libre de partir loin. Je ne veux plus les voir.
À l’approche du pont, la mère ne se censure plus, faisant concurrence à la rage des flots. Elle crie sa propre vérité. Ça vole au-dessus du tumulte boueux de l’eau. Le père n’avait qu’à bien se tenir. La femme perd sa raison. Elle hait l’homme depuis sa trahison, depuis son escapade. Elle a sacrifié tant de choses pour lui. Il ne pouvait pas lui faire ça. Il ne devait pas.
— Comment a-t-il pu se laisser aller à son envie ? M’abandonner comme ça ! Que vont dire les gens ? Comment a-t-il pu briser ma vie ?
Le fleuve en crue semble faire écho à la femme enragée. Il se gonfle des pluies pour réduire l’aridité des terres basses dans le delta. Il va nourrir les rizières de son limon. Il va gonfler les épis et faire surgir la moisson.
Je suis échangé sur le quai comme un petit paquet. Je passe de la mère au père. Les parents n’osent même plus se regarder. Ils ne se parlent qu’à travers le transfert du colis. Je n’écoute pas. Je suis déjà ailleurs, toujours ailleurs. Je refuse l’enfermement. Ce n’est pas mon histoire. C’est leur histoire. C’est leur interminable combat. Leur affrontement démoniaque qui ne finira jamais.
Combien de temps faut-il attendre pour que la crue se fasse absente ? Combien de journées pour que le fleuve retrouve son calme, son indolence, son innocence ?
Je déteste ce rituel minable. Combien de temps pour être libre ? Combien d’années pour aller loin ? Pour découvrir et goûter à la douceur d’une mer calme. Pour vivre sans entrave. Pour sentir dans chacune des vagues la saveur salée de la vie, la force de l’élan.
Cette force que je sens dans la main du père. Il me fait traverser le pont et dès que l’autre rive est atteinte, que le tablier est laissé, il crie juste au-dessus des flots déchaînés :
— N’aie pas peur ! Mon petit Seth. Ça va aller. On va passer le dimanche chez l’oncle. Tu sais celui qui a ce grand livre sur les voiliers. Peut-être même, on ira faire du bateau avec son copain Sandro. D’accord ?
V
Dès l’instant où les portes vitrées coulissantes se referment, le bus à bandes jaunes et vertes démarre. Le jeune instituteur compte calmement les élèves. Le chahut s’installe lentement. Il fait encore chaud, pourtant c’est presque l’automne. Il y a un mois à peine, c’était la rentrée des classes. Depuis, le père est revenu à la maison et la mère fredonne plus souvent.
Sur la route, les immeubles tristes et gris cèdent la place aux arbres habillés de feuilles d’or. Les cris de joie et d’excitation envahissent l’habitacle.
Je suis debout entre les sièges. Je regarde le paysage qui défile. Jamais je n’avais été, sans mes parents, aussi loin de la cité HLM. Figé dans ma curiosité, mes yeux sont écarquillés. Mon cœur suit le rythme saccadé du moteur diesel de l’autocar. J’accompagne malgré moi les ralentissements et les accélérations de la circulation.
Depuis ce matin, la bête aux dents acérées lacère mon ventre. Mes mains moites glissent sur la barre de sécurité en inox qui couronne le siège devant moi. Je m’y cramponne. Je la serre. Je retiens ma peur. Aujourd’hui, le bus chaotique va nous déposer à la nouvelle piscine municipale. Avec mon instituteur que j’aime bien, nous allons apprendre à nager.
— À quoi ça sert ?Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Puisqu’ils ne veulent même plus me laisser aller sur le bateau avec Sandro.
Moi, je ne connais que la montagne verte du village des grands-parents. Là où, lors des orages, le torrent tumultueux fait rouler dans son cours rougi les blocs de grès. Ce torrent dans lequel sont ballottés les troncs égarés des arbres morts.
Dans le vestiaire, les enfants s’affairent à se délester de leurs chaussures. De leur pantalon trop court ou trop long. De leur tricot de corps parfois détendu. De leurs chaussettes souvent trop étirées. Pour se retrouver presque nus, en maillot de bain réglementaire.
Il y a les grands maigres, les petits gros et il y a moi, le rouquin au prénom improbable. Ma peau blanche tranche étonnamment avec le rougeoiement de ma chevelure.
— Seth est nu ! Sucette-la-carotte est nue ! Seth'extra ! Sept-huit-neuf, Seth-la-carotte est nu !
Je ne peux me faire oublier. C’est sûr. Je le sais depuis toujours.
Le ronronnement sourd de la machinerie de la chaudière et des pompes peine à effacer les remarques bien connues de mes camarades. Tous ensemble, nous nous précipitons à travers les couloirs humides. Nous affrontons les bras tendus les rideaux de plastique froid en larges lanières opaques et lourdes. Nous franchissons le pédiluve d’eau froide sur la pointe des pieds. Immédiatement, notre multitude se trouve arrêtée. De minuscules petits hommes grelottants perdus dans ce grand bâtiment au plafond si haut, si large. Ce hall envahi par cette odeur particulière, tellement indescriptible.
Le bassin est immense. Il est découpé en bandes par des chapelets de saucisses bleues et roses qui flottent. Elles sont ballottées au gré de la houle chlorée. Les côtés les plus longs de la piscine sont dominés par des gradins de carrelage blanc uni qui montent presque jusqu’au toit. Dans la toiture, certaines parties sont translucides et laissent entrer une lumière blafarde.
Chaque élève est doté de cinq blocs de polystyrène jaune à travers lesquels passe une ceinture de nylon rouge munie d’une boucle de métal pas encore corrodé. Les tailles enserrées s’alignent côte à côte au bord de l’étendue d’eau transparente. Depuis la margelle surélevée qui délimite le périmètre aqueux, chacun de nous peut voir la mosaïque bleu ciel et noire qui danse au fond. Tout au fond. Très au fond.
Et nous attendons.
Dans le silence relatif, chaque bruit, chaque clapotis, chaque cliquetis prend une ampleur démentielle au cœur de cet espace peu chaleureux, trop éclairé, sans intimité.
Derrière la ligne des ceinturés, un homme athlétique en survêtement bleu marine marche tranquillement. Ses pieds sont chaussés de tongs claquantes. Il a le crâne totalement rasé. En souriant, il pousse l’un après l’autre les apprentis-poissons dans le bassin.
Le premier a été surpris, les autres, non.
Dernier au bout de la ligne, je regarde tout ça. Je sens mon cœur prêt à exploser. Qui pourrait venir me sauver ? Mes yeux cherchent l’instituteur. Absent. Lui seul pourrait me protéger.
Que fait-il ? Où est-il ?
Alors les dents de la bête donnent une dernière ruade dans mon ventre blanc. Un flot de liquide de couleur marron-orangé jaillit d’entre mes lèvres bleuies, dégoulinant jusqu’à mes pieds nus aux orteils crispés.
— Bon, toi, le petit rouquin. Va te doucher et tu peux te rhabiller. Tu es dispensé pour aujourd’hui. Tu attendras les autres dans le hall ! Allez, va !
Seul, enfin détendu, j’attends sagement dans le hall d’entrée. J’ai posé mon sac de sport sur mes genoux. Je suis assis sur le banc près de l’accueil.
En face de moi, il y a une fresque énorme qui couvre le mur. Je m’y perds à l’observer. Tout seul, je me laisse aller à rêver. Je me sens si bien.
Que veut me dire ce garçon-sirène de mosaïque qui me regarde fixement en déployant son sourire enchanteur ?
Il me paraît libre et heureux. Il est tellement beau. J’aimerais vraiment être comme lui.
Ce soir dans mon lit, je serrerai mes jambes si fortement l’une contre l’autre que peut-être demain matin j’aurai moi aussi une queue de poisson. Je rêve que je pourrai nager aussi facilement que lui. Je le rejoindrai alors et, ensemble, nous irons de concert visiter les océans et tous ces pays lointains inconnus.
VI
Dans la forêt, je crie. La vérité. Ils m’ont encore laissé chez le pépé et la mémé. Ces enfoirés. Seul. Coiffé de rouge, je suis tout seul. J’erre perdu dans les bois sans pouvoir compter sur mes fées. Je crie la perte dans la nuit.
Il pleut encore plus fort. Le ciel vide son coffre-fort.
Je marche sans savoir.
J’avance en cadence. L’eau-larmes coule sur mes joues. Mes cheveux mouillés me font fou. J’entends ces craquements persifleurs qui naissent au fond des bois. Je renifle. J’ai peur. Je sens l’odeur des fleurs qui meurent seules avant d’être cueillies. La mousse hardie se marre de tout recouvrir. Tout se flétrit. Tout pourrit. Tout se pare pour mourir. Les chênes tortueux sèment leurs feuilles. Les fruits rougissent sur le chèvrefeuille. Les bolets jaillissent sans craindre un cueilleur hésitant. Je crie ma colère contre eux. Contre la mère. Contre le père.
Dans ma bouche, il n’y a plus qu’un goût amer.
Je m’aventure petit, incertain. Les branches me caressent le front. Elles me guident doucement vers la clairière. Au loin, le chant lancinant de la rivière m’encourage à laisser s’écouler ma rage. La pluie complice est prête à écarter le rideau. Mes vêtements déchirés protègent à peine ma peau. Presque nu, je m’engage vers la lumière. Mes yeux aussi ouverts que mon cœur.
Je vais rencontrer l’Autre. Je veux trouver celui qui guérira mes blessures. Je sais qu’il est là prêt à panser mes morsures.
Durant des hivers entiers, durant des étés complets, j’en ai tellement rêvé. Et tu es arrivé !
Depuis qu’on peut jouer ensemble, Tino, la vie est « plus mieux ». Toi, tu ne te moques jamais de moi. C’est trop bon d’avoir un copain à la campagne. J’aime quand on fait les idiots avec nos vélos dans les rues du village. Quand on court comme des dératés après les vaches. Quand on se cache dans la grange et qu’on se roule dans le foin.
Ça me fait du bien d’avoir maintenant un ami pour la vie. Un ami avec qui je ris.
Et même si le père et la mère s’affrontent un peu moins, ils ne sont toujours pas venus me reprendre.
Désormais je suis heureux ici. Je te le promets, ils ne le sauront jamais.
Excitation
1980 En janvier, les premiers cas de SIDA sont détectés aux USA.
1981 François Mitterrand préside la France de 1981 à 1995
