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Il existe dans notre monde des portes qui mènent dans d’autres dimensions du temps, de l’espace et de l’esprit. Des dimensions qui ressemblent aux nôtres mais qui pourtant n’en ont ni les lois ni les codes. Des univers hantés par les monstres les plus improbables et où les rêves deviennent souvent des cauchemars. Des territoires où l’espoir n’est pas un vain mot. Avec ce deuxième tome des
Short Stories, suivez le guide sur les sentiers qui conduisent à ces domaines, chemins que vous arpenterez fièvreusement et
dont vous ne sortirez assurément pas indemnes.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Barnett Chevin est aussi un des parrains du renouveau des Otherlands, en juillet 2014. Né à Reims, il y mène une carrière dans la logistique, tout en écrivant des nouvelles sur son temps libre. On le retrouve dans de nombreux livres chez Otherlands, mais aussi chez d'autres éditeurs.
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Seitenzahl: 698
Veröffentlichungsjahr: 2020
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(suite du tome 1)
… Le soir même, donc, alors que la lune était haute. Talisman implacable d'un ciel sombre et sans étoile. Je criais le nom de celui qui était le terrifiant hôte de cette nuit à la couleur sépulcrale.
Pallas, Pallas, phénix des ténèbres, exhortais-je. Daigne revenir m'instruire de tes histoires. Sans toi je ne pourrais terminer ce recueil, suppliais-je. Ce qui me plongerait dans un grand désespoir.
Mes appels restaient malheureusement sans effet. Je regardais terrifié vers la cime des immenses peupliers. Je n'entendis rien d'autre que le hululement d'un hibou. J'étais donc devenu fou ?
Pallas, Pallas, qu'importe dieu ou le diable, je nécessite plus que tout d'entendre tes fables. S'il me faut donner mon corps et mon âme pour cela, alors sache sans conteste qu'elles sont désormais tout à toi.
Je vis avec surprise le volatile apparaître dans une froide brise. J'étais soulagé de le voir enfin apparaître. Qu'il ne s'était pas rendu coupable d'une traîtrise qui l'aurait fait à mes yeux disparaître !
Il se posa sur le rebord de ma fenêtre. Secouant la tête et les ailes avec une lugubre splendeur. Désormais je savais qu'il serait mon maître, son regard trahissait des atours tourmenteurs.
Promets, me dit-il, que nulle question tu ne me poseras et lorsque je devrai partir tu ne t'opposeras pas ? Que cette nuit tu m'écouteras et fidèlement mes fables tu retranscriras ?
Oui, répondis je. Tu pourras faire de moi ce que tu veux tant que tes histoires tu daignes me déclamer. Je suis aujourd'hui un écrivain bien vieux. J'aspire plus que tout enfin à connaître le succès.
Battant terriblement de son rostre sur le bâti, le volatile entérina notre pacte. Je ressentais à son intention une vive antipathie, mais je voulais plus que tout au monde qu'il jacte.
Le corbeau me prévint : Ouvre bien tes esgourdes, je n'irai pas par quatre chemins. Tes problèmes de retranscription je ne pourrais résoudre si par malheur ton stylo tu ne tenais pas bien en main.
Il ouvrit alors un large bec, pour dégoiser ses plus épouvantables histoires. Mon porte-plume menaça de nombreuses fois d'être sec, et mon esprit quant à lui de plonger dans un infâme désespoir.
Lisez donc ces fables qui m'ont été contées, un soir d'hiver où nulle étoile ne brillait. Par un corbeau au plumage aussi sombre que ne le sont ces récits issus de la plus opaque ombre…
Maintenant que je me réveille à l’aube d’un nouveau jour, la tête cintrée par une profonde torpeur, je me souviens comme j’ai été folle de m’abandonner à mes pulsions et à mes fantasmes. Qu’avais-je bien dans la tête pour penser que je pourrai les assouvir sans à en avoir à payer le prix ? Dieu m’en sera témoin, j’avais pourtant tout pour être heureuse et par jeu j’ai tout sacrifié.
J’ai réussi à trouver un morceau de papier et un petit crayon dans le capharnaüm qui m’entoure. Je ne sais pas si cela servira à grand-chose, mais j’ai décidé de témoigner avant qu’elles ne reviennent. Ce testament sera peut-être trouvé après ma mort et permettra à celui qui le lira d’échapper à mon cruel destin. J’espère que celui qui découvrira ces lignes sera en mesure de nous délivrer du mal.
Mon esprit est atteint par une indicible horreur alors que je considère le mobilier de ma prison et lorsque les portes s’ouvriront à nouveau je sais que je ne ferais plus partie de ce monde. J’ai encore un peu de temps pour me rappeler ce que je suis et ce qui m’a entraînée à emprunter les sentiers de la perdition. Cette nuit j’aurai tout oublié de mon passé et ma vie ne trouvera plus grâce à mes yeux.
Il y a encore quelques jours j’avais un avenir. Le rude hiver avait laissé place à un doux printemps et j’imaginais déjà les prochaines vacances estivales. Dieu, rien ne m’alerta sur ce qu’il se passerait ce jour-là.
Comme chaque matin, je quittais tôt la maison familiale pour me rendre à mon travail. J’avais trouvé un emploi à l’hôpital central de la ville et bien que mon métier ne me passionne guère je le réalisais avec conviction. J’étais psychologue, un travail pour moi plus alimentaire qu’une véritable passion. J’avoue avoir rêvé à bien d’autres professions et longtemps je désirais devenir une artiste, une grande romancière, mais la réalité eut tôt fait de me faire reprendre pied dans la réalité.
La ville dans laquelle je réside, fait partie de ces cités bâties il y a des millénaires sans que l’on puisse dire avec certitude l’année de son édification. Je n’ai aucune formation en histoire, mais il est connu que la cité a grossie sur des ruines antiques. Je vois encore les rues qui s’étirent en des centaines de demeures hors d’âge. Je sais maintenant qu’elles plongent leurs racines dans des fondations inconcevables pour l’esprit humain. À chaque fois que j’ai posé les yeux sur la succession de quartiers défraîchis, j’ai ressenti un effroi confus. Bien que tout le monde cache cette émotion, je sais que ce sentiment est partagé par la majorité de mes concitoyens. Les habitants de la cité sont comme atteints par des afflictions étranges. Celles-ci forcent souvent leur raison. Ils suintent des murs de la ville comme des maux pernicieux qu’aucun des médecins pratiquant ici ne saurait qualifier. Tout comme nous, la police locale a un travail considérable et il n’est pas rare de voir disparaître corps et bien des résidents qui pourtant avaient une famille nombreuse. Maintenant que je sais tout de la vérité, je comprends mieux ce qui anime cette ville et je peux affirmer que la cité possède une âme propre. Celle-ci est aussi obscure et effroyable que les ténèbres.
Bien que mon esprit soit bouleversé, je crois pouvoir dire que j’aimais tendrement mon mari. Aujourd’hui, je ne saurais être aussi catégorique, car les événements de ces dernières heures ont exacerbé en moi de nouvelles émotions. Je crois que j’oublie ce qu’est le sentiment humain. Cependant, je pleure encore rien qu’à penser que je vais devoir me passer de mes deux enfants. Ils sont encore jeunes et je ne sais pas comment ils se débrouilleront sans leur maman.
Comme je le disais, il y a déjà deux jours, à l’aube naissante, je me rendais à l’hôpital et j’admirais chaque lueur du soleil comme un divin bienfait. Ma belle maison victorienne disparut rapidement dans mon rétro viseur. Je ne savais pas encore que c’était la dernière fois que je la voyais. Je ne me doutais pas que j’étais heureuse, car je ressentais comme un grand vide à l’intérieur de mon âme. Sans doute était-ce la promiscuité avec les dépressifs qui faisait que je m’interrogeais sur le sens de la vie. Parfois je croyais possible d’être atteinte par un invincible abattement. Sur ces pensées, le centre hospitalier se découpa sur le soleil levant. Encore une journée à passer en enfer me disais-je. Je rencontrais quelques collègues sur le chemin qui me menait à mon bureau. Je remarquai comme à l’accoutumée ces regards concupiscents, car je sais être une belle femme bien que ma modestie m’ait toujours interdit de le penser. J’étais très gênée par ces attentions, mais elles entretenaient un imaginaire fantasmagorique important en moi et souvent mes pensées s’abandonnaient à des images perverses. Je ne cédais pas à l’infidélité non pas par croyance envers une quelconque divinité, mais simplement par devoir moral et conviction.
Ce jour-là n’était pas comme les autres. Je ressentais comme un léger déséquilibre dans mon environnement immédiat. Je ne saurais l’expliquer encore aujourd’hui, mais je suis sûre que mon sixième sens m’indiquait qu’un danger imminent allait se présenter à moi. Mon Dieu, pourquoi n’ai-je pas écouté ces précognitions ?
Dès mon arrivée, je fus presque immédiatement appelée aux urgences. Un cas désespéré venait d’être admis et les médecins craignaient un suicide imminent. Souvent, j’étais le dernier rempart entre les docteurs et les patients, jouant finement de ma psychologie pour calmer les plus contestataires et les plus abattus. Je voudrais que cet événement ne soit jamais survenu et maintenant que je couche ces mots sur le papier, mes mains tremblent d’effroi. Cette rencontre allait marquer le début de mes pires cauchemars.
Je me souviens qu’ils avaient contraint cette jeune femme sur un brancard. Les lanières avaient été si serrées sur ses poignées et ses chevilles qu’elles marquaient fermement ses chairs. Alors que je m’approchais, elle se débattit comme si quelques démons allaient la posséder. Mon Dieu que cette image me semble désormais si proche de la vérité. Son visage était tuméfié et elle avait été le siège des plus atroces attentions. Je détaillais son corps et j’apercevais de nombreuses griffures rectilignes sur sa peau pâle comme la mort. Que dires encore de ces nombreuses ecchymoses et blessures qui se répandaient à intervalles réguliers sur son abdomen ou encore ses seins ? Malgré toutes ces lésions, je pouvais affirmer que la jeune fille gardait un charme animal. Je la trouvais particulièrement attirante alors que pourtant, aussi loin que pouvait porter ma mémoire, jamais je n’avais ressenti d’émoi pour les personnes du même sexe que le mien. Je dirais même au contraire que la simple pensée d’embrasser une femme me répugnait au plus haut point. Étrangement, j’aurais pu m’abandonner facilement à cette créature bien que sa beauté fût sans doute le vestige de ce qu’elle fut auparavant.
Je luttais avec raison contre cette fascination et je m’ingéniais à calmer la jeune femme. Ses paroles n’étaient qu’une suite de mots déments, des phrases hallucinées qui parlaient de mondes en dessous du monde. Je me souviens encore précisément de ce qu’elle me dit alors et j’en retranscris ici ses propos avec la plus grande fidélité.
Sauvez-moi ! Elles sont partout, à l’affût derrière chaque porte et à l’aplomb de chaque mur. J’ai réussi à m’échapper, mais je sais qu’elles reviendront et qu’elles ne me laisseront pas aller tant que je serais encore vivante. Ne les laissait pas m’emmener ! Jamais je ne pourrais vivre de nouveau dans la tombe.
Je tentais de lui faire reprendre raison, caressant avec patience son front moite. Je fus surprise par la chaleur dégagée par sa tête et encore plus par la froideur glaciale de ses mains. Je peux dire avec certitude qu’aucun être humain en cette terre n’aurait été capable de résister à de telles températures corporelles. Mais malgré mes attentions, elle continuait à me prendre à témoin, les yeux révulsés par une folie incurable et sa poitrine haletante sous l’effet d’un effroi invincible.
Ce que j’ai vu dans les caveaux de ce temple damné ferait faillir à coup sûr votre raison. Par pitié, aidez-moi ! Faites que ces souvenirs disparaissent de ma tête. Faites que jamais plus je ne vois encore le visage du diable !
Ce que me décrivait la jeune fille me provoqua un si vif malaise que je restais sans réaction, pourtant en même temps j’étais envoûtée par ses propos. J’aurais pu la laisser continuer ainsi, à délirer longtemps, sa raison à la frontière de la démence, mais ma compassion voulait que je la calme. Je lui administrais une dose puissante de sédatif et bien qu’elle lutte longtemps contre le produit elle finit de guerre lasse par se laisser emporter dans un léger sommeil. Je sortais de la chambre, mes pensées uniquement tournées vers ces paroles sinistres et mystérieuses. J’entendis une dernière fois sa voix alors qu’elle sombrait invinciblement.
N’allez jamais dans les ruines de l’abbaye d’Insmouth !
Que je voudrais maintenant ne jamais avoir entendu ces dernières paroles. Qu’est-ce qui avait pu conduire cette personne à délirer de la sorte ? Quelles étaient les entités qui animaient avec tant d’horreur son esprit ? C’est alors que je me posais ces questions que j’entendis le cri déchirer le silence de la nuit. Un hurlement si inhumain, si déchirant, si effroyable et si lugubre que l’ensemble des médecins et des infirmières présentes dans le service s’arrêtèrent brusquement de travailler comme s’ils étaient atteints par un indéfinissable sentiment de terreur. Je me retournais dans le couloir à la blancheur spectrale et courrais jusqu’à la porte de la chambre. J’hésitais longtemps avant de pénétrer dans la pièce, car bien que ce cri ressemble à un vagissement sinistre, je savais que ce hurlement provenait de la jeune femme que je venais à l’instant de quitter. Une peur primale retenait mes gestes, mais mon esprit cartésien reprit rapidement le dessus sur mes illusions mentales et je finis par pousser le chambranle. Sans doute m’attendais je à trouver la jeune fille baignant dans son sang, le visage déformé par un rictus de terreur et les yeux couverts d’un voile laiteux, mais à ma grande stupéfaction je ne découvrais qu’un brancard vide, les liens de cuir se resserrant sur de l’impensable vide. La fenêtre grande ouverte laissait entrer une brume glacée qui caractérise si bien ces aubes printanières. Seule l’odeur pestilentielle de la mort régnait dans l’atmosphère de la pièce, une odeur cadavéreuse froide que je n’oublierais jamais.
Mes confrères furent saisis tout comme moi d’un puissant effarement et bien que nous versâmes en de multiples expectatives nous fumes incapables d’expliquer cette soudaine disparition. Nous étions au cinquième étage et personne n’aurait pu survivre à une chute de cette hauteur. Mon supérieur me demanda de faire un rapport et bien qu’habituellement je sache faire preuve d’une imagination débordante, mon dossier resta désespérément vide.
Je continuais ma journée comme si rien ne s’était passé, mais mes pensées étaient continuellement envahies par le visage de la jeune femme disparue. Ces images infestaient ma conscience comme une obsession. Souvent, je me demandais si ce furent ses courbes magnifiques ou son charme ravageur qui animait avec tant d’ardeur mon esprit. Je me convainquis que c’est le mystère qui heurtait violemment ma conscience, mais avec trop de conviction je me mentais. Aujourd’hui, je crois que ce sont mes pulsions qui me poussèrent à commettre l’irréparable.
Le soir venu, après une journée que je trouvais particulièrement longue et éprouvante et bien que la jeune fille m’en avait dissuadé, je décidais de me rendre en l’abbaye abandonnée d’Insmouth. J’appelai mon mari pour le prévenir de mon retour tardif prétextant des urgences qui me contraignaient à rester tard à l’hôpital. Quelle folie alors que j’y pense maintenant. Étais-je envoûtée pour commettre de tels actes ?
Dehors la nuit avait pris possession du monde, les lueurs argentées d’une lune gibbeuse tentaient de transpercer des nuées menaçantes. L’air était encore frais en cette époque de l’année et l’humidité pénétrait mon corps d’aiguillons acérés. Dans la frondaison des arbres, le vent mugissait faiblement et je crus un instant que quelques malfaisances m’épiaient depuis ces sommets. Je mettais cela sur le compte de ma trop grande fatigue.
Je marchais vers l’église gothique d’Insmouth. Elle était à moins d’un kilomètre du complexe hospitalier. Cette partie de la ville avait été abandonnée depuis la catastrophe survenue en mille neuf cent quatre. Tout le monde connaissait cette histoire dans la cité. Un incendie criminel avait dévasté le lieu de culte et avait mis fin à son exploitation. Des sinistres surviennent dans tous les bourgs, mais celui-là avait été particulièrement dramatique, car quarante familles, hommes, femmes et enfants périrent dans le brasier. Bien que la police locale enquête de nombreuses années sur cette affaire, jamais elle ne fut en mesure de retrouver le coupable. Cela entraîna un climat de suspicion particulier dans la ville et chacun versa en expectatives sur ce dossier. Depuis beaucoup disaient l’abbaye hantée. Certains des plus illuminés affirmaient avoir vu des fantômes roder dans le cimetière, d’autres évoquaient des cérémonies contre nature qui se déroulaient dans l’ancien chœur. Parfois dans l’encart « faits divers » du journal local étaient publiés des photographies montrant telles apparitions ou tels phénomènes paranormaux, mais jamais rien ne fut prouvé. Pour moi, le seul fait étrange survenu dans ce quartier était qu’aucun promoteur n’avait voulu s’approprier le terrain pour y construire des habitations. Depuis son abandon l’église n’était plus que le temple des courants d’air, des ronces et de la vermine.
Après une courte marche, j’arrivais devant les grilles de fer forgé. La plupart des barreaux tordus et rouillés étaient tournés vers moi comme pour me menacer. La nécropole qui ceinturait le bâtiment était lugubre. Un brouillard léger semblait comme danser autour des tombes. La multitude de stèles ressemblait à une forêt minérale millénaire ayant subi les trop grands affronts du temps. Au milieu de cette cité de la mort s’élevait un saule tortueux comme la divinité infernale de ces lieux oubliés. Il étendait ses rameaux desséchés sur ce royaume de la putréfaction comme si ses branches voulaient se saisir de quelques âmes en perdition. J’imaginai ses racines plonger dans le cœur même des défunts et s’en nourrir avec délectation. Je redoutais ce dieu déchu qui ressemblait à une potence noire, sa sève faite du sang avarié des trépassés.
Je surmontais mes frayeurs et poussait le portillon. Il grinça si fort que j’en crus réveiller quelques spectres. Depuis la cime du saule s’effaroucha une nuée de corbeaux qui s’en allaient en croassant vers la lune argentée. J’avançais parmi les herbes folles, manquant de me blesser les mollets sur les ronces menaçantes. Je remarquais quelques fondrières qui s’étaient formées dans les sépultures et j’eus la désagréable impression d’être dévisagée par les dépouilles de ces trous obscurs. Je crus même un instant que deux yeux érubescents me détaillaient avec gourmandise depuis un cercueil outragé. Des anges de pierre me lançaient des regards obliques et paraissaient menacer l’intrus de leurs lances ou de leurs épées. J’étais saisie par l’épouvante et je ne sais pas ce qui me poussa à braver cette peur. J’en suis sûre aujourd’hui, j’avais dû faire l’objet de quelques maléfices.
La flèche de l’église transperçait les nuées comme pour atteindre le cœur même de Dieu. Ses moellons de granit noirci par l’incendie témoignaient encore du désastre qui eut lieu il y a déjà cent ans ici. Une partie du toit s’était effondrée, mais il subsistait encore l‘essentiel du monument qui ressemblait à une forteresse inviolable élevée au milieu des vestiges de la mort. Les vitraux n’existaient plus et avaient été remplacés à la hâte par des planches de bois maintenant pourries. Je percevais provenant des interstices de ces traverses, des lueurs spectrales, dansant au grès de quelques brises fantomatiques. Quelque chose se déroulait à l’intérieur de la bâtisse, j’en étais sûre, car maintenant mon ouïe discernait comme des chants liturgiques funèbres. Je rabattis ma capeline sur la tête. Était-ce pour dissimuler mon visage ou simplement parce que depuis quelques minutes le picotement de l’air glacé m’incommodait avec vigueur ? Je ne sais pas, toutefois je ne me reconnaissais pas à arpenter cette nécropole et à agir avec tant d’audace.
J’atteignis bientôt la porte en bois, royaume de la vermine et des champignons et je la poussais avec précaution. Elle s’ouvrit sans bruit et derrière je découvris une assistance étrangement affairée à accomplir une cérémonie antique. Comment pourrais-je décrire le spectacle d’une telle célébration ?
Sur l’autel délabré étaient alignés des candélabres ornés de cierges noirs et au fond de l’ancienne abbaye avait été accrochée une croix chrétienne renversée. Je ne doutais plus des actes qui étaient réalisés ici, de vieux cultes sataniques pour d’improbables divinités démoniaques. Le toit à moitié rongé par l’humidité suintait comme une averse grise et l’eau tombait dru sur ma capeline. J’avais l’impression d’évoluer dans une grotte à l’architecture impossible. Par endroit, je percevais le ciel noir d’encre seulement illuminé par quelques étoiles brasillant loin dans le cosmos. J’eus l’impression que quelque chose dans ces espaces sombres attendait patiemment un appel. Le flamboiement de la lune grise transperçait par endroit le faîte de lueurs argentées n’ajoutant que plus au surnaturel de la situation.
L’assistance, habillée invariablement de toges noires, semblait complètement absorbée par la célébration. À côté d’une table liturgique fendue officiait ce qui semblait être le maître, portant la robe rouge et tenant fermement de la main gauche l’Abacus et de la main droite le fin Athamé. Il semblait jouer de ses instruments comme s’il s’agissait de baguettes magiques et il en appelait avec véhémence à quelques esprits invraisemblablement réfugiés au-delà de l’astre lunaire. Je me rappelle encore des mots qu’il prononça forts et clairs comme habité par des puissances innommables.
— Hastur, Azathoth, Yog Sothoth, Shub-Niggurath, Nyarlathotep, puissances cosmiques venez à nous. Vos serviteurs vous appellent pour vous offrir en sacrifice la matrice et la coupe renversée.
Puis d’enchaîner sur des formules cabalistiques qui m’inspirèrent un vif malaise. Je n’ose écrire ces mots de peur de réveiller la bête qui sommeille dans l’autre monde. Toi lecteur ne les prononcent pas où tu causeras à coup sûr ta perte.
Kanda, Estrata, Amontos, Eargrets, Kat, nosferatos.
Et derrière l’assemblée psalmodiait des liturgies infernales, les corps comme des navires chancelant sous des marées illusoires. Je distinguais des voix de femmes et d’hommes semblant affectées de drogues puissantes ou de perceptions extrasensorielles. Bien que la sagesse ait voulu que je m’enfuisse, je restais au contraire à contempler cette messe diabolique qui m’hypnotisait. Je n’ai jamais cru à toutes ces fadaises ni à l’existence du diable et de ses minions, ni à l’existence de Dieu ou du surnaturel. Pourtant, sans doute me croirez-vous devenue folle, j’ai bien vu se dessiner dans des volutes de vapeurs étranges une forme délétère. L’apparition semblait être l’enfant impossible de la lueur argentée de la lune et de la fumée des cierges, progéniture infernale issue d’endroits inconnus du cosmos et de la terre. Était-ce la nature sauvage qui avait investi le cimetière alentour et qui agissait tant sur mon esprit ? Étaient-ce sinon ces chants qui animaient en moi une incurable folie ? Je ne savais l’affirmer sur le moment, mais maintenant je puis dire avec certitude que l’au-delà existe et que je m’y suis abandonnée corps et âme.
L’apparition malfaisante prit bientôt corps et je distinguais, en chair et en os, la splendeur d’une bête que même l’imagination de Dieu ne pourrait concevoir. Le haut de son corps parfait et musculeux était posé sur deux pattes de boucs aux poils roux et laineux. Les sabots immenses et fourchus s’appuyaient sur le sol comme deux colonnes invincibles. Il semblait puiser sa force d’un enfer ardent. Que dire encore de son visage, représentation parfaite de mon idéal masculin, les yeux perçants et scrutateurs qui condensaient en leurs pupilles le mélange d’un feu languissant et d’une haine ancestrale. Je percevais des cornes spiralées qui émergeaient fièrement de sa toison. Mon regard se posait sur le monstre avec concupiscence et cette simple vision éveilla en moi des décennies d’un désir refoulé. Je me sentis investie par un appétit bestial alors que mes yeux se posaient sur son sexe proéminent. Je ressentis comme un appel antique, celui de vieilles traditions celtiques qui prônaient l’accouplement des hommes avec les Dieux.
Bientôt, le maître de cérémonie se tourna vers moi. Je ne pouvais qu’à peine distinguer ses yeux cachés dans l’ombre opaque de sa capuche. Dans l’obscurité son œil luisait d’injonctions puissantes comme une bête nocturne tapie dans une forêt ténébreuse détaille une proie vulnérable. Il me héla avec une voix puissante et toutes mes barrières mentales, mes craintes ou ma confusion s’en retrouvèrent anéantis. Je me sentis acculée dans ce culte mystérieux, mais je me laissais porter par mes pulsions. Rapidement, je me retrouvais au centre de l’église, allongée nue sur l’autel.
Ô seigneur que je voudrais oublier ces images tant elles me font honte ! Le monstre, dieu de la virilité, enfant improbable de Priape et de Pan, laissa parcourir ses paumes rugueuses sur mes seins offerts. Ses griffes acérées laissaient sur ma peau brûlante des sillons ensanglantés, mais je n’éprouvais ni peur ni douleur, car au contraire cette légère souffrance me révélait comme j’étais vivante. Bientôt, sa bouche ardente se referma sur ma poitrine et le plaisir se fit plus prégnant. Les lèvres remontèrent sur mon cou et je sentis le souffle rauque caressant ma nuque. Elles finirent par s’approprier mes lippes gourmandes et la langue embrasée s’amusa avec ma bouche. Je sentais le goût du miel, du vin et de la vigne, mais maintenant, alors que j’y songe, il y avait aussi derrière ces senteurs délicieuses les flaveurs ignobles de la putréfaction et de la corruption. Mon esprit se perdait dans des domaines que rarement l’homme a pu arpenter. Je voyais des univers minéraux où le soleil n’avait jamais pu transpercer des nuées grises et des torrents de lave se déverser furieusement dans des lacs immenses. Tout autour de moi, j’apercevais les êtres humains enchaînés à des amours incessants, entremêlés lubriquement comme des marées perverses de chair. La sueur se mêlait au sang et la semence se répandait en mares fangeuses. Moi, comme la déesse de ces orgies indécentes, je surplombais cette mer déchaînée d’où me parvenaient des cris effarouchés, des gémissements de plaisirs ou parfois même des hurlements outragés. Je ne savais plus reconnaître ni l’homme de la femme, du vieillard ou de la jeune fille. J’étais abasourdie devant ce tableau de la dépravation où s’accomplissaient des unions immorales, des actes que la décence même m’interdit de décrire dans ces lignes. Bien que cette vision ait dû m’animer d’un profond dégoût au contraire elle n’accentua que plus mon excitation et alors que je reprenais mes esprits je sentis le sexe du faune me pénétrer. Que dire de l’accouplement que nous fîmes ? Il prit physiquement possession de moi, mais je le laissais aussi à loisir investir mon esprit. Nous étions devenus dans nos lubriques mouvements comme deux bêtes nuisibles. Chaque coup de reins me plongeait dans des sphères d’une conscience oubliée qui contaient des mondes où la nature était immortelle et qu’elle dominait encore l’être humain. Pas de dieu ou de diable dans ces univers, car seul résidait uniquement le sexe et le vice.
L’odeur corporelle de la bête devint plus capiteuse et je sentais sa toison contre ma toison, mon ouïe seulement atteinte pas le mélange étrange de bêlement et de gémissements profonds. J’ouvrais les yeux sur l’église, la croix renversée me surplombant comme une divinité malsaine et l’assistance plongée dans ses chants lugubres et épiques. Je voyais leurs visages comme le reflet de l’envie ou de la jalousie et je devinais tous de leurs fantasmes ou de leurs dépravations. Pour quel homme au statut social important vis-je des orgies lubriques ? Quelle n’était pas la femme à accomplir des bacchanales mêlant alcools et perversions ?
À mesure que le bouc humain m’investissait je sentis une déferlante immense monter de mon bas ventre jusqu’à mon esprit. Cette vague de plaisir infini effaça toutes les images d’orgies et de mondes oubliés, les jalousies et les fantasmes, les envies et les odeurs capiteuses. Je crois avoir ressenti en cet instant l’orgasme cosmique, le paroxysme du plaisir parfait, les spasmes voluptueux qui conduisent un bref moment aux portes du paradis. J’ai honte de le dire maintenant, nous communiâmes dans le sperme et le sang.
Mais mon extase fut de trop courte durée et bien que mon sommeil fût sensuel, mon réveil s’apparenta à une morne épouvante. Le monstre reput et satisfait se retira de mon corps dans un vagissement sinistre et ses bêlements de triomphe me plongèrent dans un effroi invincible tandis que l’assistance chanta encore avec plus de cœur la gloire de cette divinité cruelle.
C’est ainsi que je me rendis compte de mon erreur. Avais-je été abusé contre mon gré ou m’étais je offerte avec conscience à une créature démoniaque ? Aujourd’hui je ne saurais répondre à cette question. Je sentais dans mon abdomen et dans mon esprit l’effet de cette semence impie. J’avais profané ce sanctuaire de Dieu et je m’étais damnée éternellement, devenant l’épouse de quelques démons oubliés.
Tout cela aurait pu en rester là. Je me serais habillée puis j’aurais emprunté le chemin de retour vers la demeure familiale, mon corps et ma conscience meurtris par la bête. Personne hormis l’assistance de cette église d’Insmouth n’aurait jamais rien su de mon blasphème et cet épisode douloureux de mon existence serait à jamais resté enfoui dans mes pires cauchemars.
Mais c’était sans compter sur la détermination de cette secte abominable, car alors que Priape apaisé et satisfait de ses méfaits disparaissait dans l’ombre, les plus véhéments s’emparèrent de moi. Ils me conduisirent sans ménagement dans les caveaux de cette abbaye abandonnée. Comment pourrais-je décrire la succession de tunnels crasseux et de catacombes lugubres que ce périple fût ? Ce domaine interdit s’étend comme un réseau tentaculaire sous la ville et il est le refuge de bêtes que ma mémoire préférerait oublier. J’aurais voulu cacher mon indécente nudité, mais rien ne me le permit.
J’ai vu au détour d’un boyau une salle cyclopéenne et à son plafond un million de chauves-souris les yeux rouges luisants de malheur dans les ténèbres. L’odeur ici est au-delà de la pestilence et chaque pas dans ces conduits je me sens un peu plus infectée par ces exhalaisons méphitiques. J’ai été menée dans une antichambre obscure où les ténèbres rayonnent comme à l’extérieur le fait le soleil. Ils m’ont enfin enchaînée nue sur un large trône d’albâtre. Les moellons de granit suintaient d’une humidité rance et ils ont été recouverts par endroit par des tentures antiques, ornées de motifs circonvolutifs. Bien que je ne connaisse que peu l’histoire et les religions, une représentation de la déesse Inanna est visible sur un bas-relief. Une chauve-souris empaillée me dévisage comme pour me rappeler que je suis ici dans l’antre de démoniaques ravisseurs. Un petit guéridon de pierre, travaillé de motifs que je dirais d’époque sumérienne, compose l’essentiel du mobilier si j’oubliai de citer ces « meubles » qui me font face et que je voudrais tant taire.
Comment décrire ce qu’est ce mobilier sans provoquer un terrible effroi au lecteur ? Dépeindre ceux-ci ne fera qu’accentuer les intolérables doutes quant à la véracité de toute cette histoire. Certainement penserez-vous encore que j’ai été atteinte pour une incurable folie et peut être que vous avez raison, mais soyez sûrs que ce sont bien deux cercueils que me font face.
Le premier jour, j’ai tenté de m’enfuir dès que mes geôliers m’ont laissée seule, mais de lourdes chaînes entravent mes chevilles et mes poignées. Pendant quelques heures j’ai tenté de ramper vers la sortie, mais tous mes mouvements n’ont fait qu’accentuer mes souffrances. Je savais, alors que je venais d’être attachée, que dehors l’aube était naissante. Il ne m’a fallu que quelques heures pour perdre toute notion du temps. J’ai hurlé autant que j’ai pu, mais ici dans ces sépulcres sourds personne ne peut vous entendre. J’ai pour seuls compagnons une morne solitude et un silence assourdissant. Parfois j’entends quelques braillements inhumains et aussitôt je fais en sorte de me taire pour ne pas attirer l’attention de quelques bêtes tapies dans l’ombre.
J’aurais pu rester ainsi, des jours durant et mourir par manque d’eau ou de nourriture, car maintenant je suis persuadée que personne ne viendra me sauver. Du moins personne de vivant, car Dieu voilà ce que tu m’infliges pour t’avoir si profondément déshonoré. Bien que je n’ai aucune vue à l’extérieur, je sais que quand le crépuscule survient les cercueils s’ouvrent. Alors deux jeunes femmes belles à en mourir, la chevelure brune se découpant sur une peau laiteuse, les formes parfaites, s’éveillent. Je voudrais tant que ce j’écris maintenant n’ai jamais réellement existé, mais j’affirme que l’une de ces deux femmes et bien celle qui était venue la veille me prévenir de douloureux événements. Pourquoi ai-je été assez sotte pour vouloir répondre avec tant d’ardeur à mon incroyable curiosité ?
Elles se sont approchées de moi comme des prédateurs à l’affût d’une proie offerte, comme deux loups devant un agneau sacrificiel. Elles ont rampé, dodelinant de la tête comme pour humer l’odeur délicieuse de ma peur et par tous les saints de la création leurs yeux injectés de sang ne laissaient transparaître aucune pupille. J’ai senti leurs dermes glacés alors qu’elles caressaient mes jambes. Elles y apposaient des baisers appuyés. Elles frottaient leurs corps contre mon corps et je ne craignais rien, même quand je me suis aperçue qu’aucun cœur ne faisait sursauter leurs poitrines. Bien que je n’aie jamais eu d’attirance pour les relations saphiques, je peux dire en toute honnêteté de conscience que j’ai éprouvé un plaisir coupable alors que nous faisions l’amour. Comment décrire mes jouissances alors qu’elles me possédaient et surtout lorsqu’elles enfouissaient leurs bouches lippues au creux de mon cou ? J’avais l’impression que mon corps était le berceau de l’extase et de la volupté. À chaque fois qu’elles sont venues, j’ai ressenti un orgasme intarissable qui pouvait durer des heures.
Mais tout cela a un prix et aussitôt l’aurore naissante, mes douces créatures s’en retournaient dans leurs morbides demeures. Au petit matin je me sentais exsangue, comme vidée de mon énergie et deux trous rouges apparaissaient à chaque endroit des doux embrassements. C’est alors que j’acquis la certitude qu’il ne me faudrait pas plus de deux nuits avant de passer de vie à trépas.
Qu’ai-je fait pour mériter ce sort ? Ai-je été prédestinée à mourir ainsi, car mon esprit depuis des années est mû par des fantasmes inavouables ? Est-ce une punition que Dieu m’inflige pour avoir vécu dans le péché ? Je ne saurais pas répondre à toutes ces questions. Ce dont je suis sûre c’est que je vais devenir comme ces démons seulement habités par la faim de sexe et la soif de sang. Le grand Priape, l’ange déchu de la tentation a profané mon corps et il l’a rendu comme le jardin de la souillure. Les deux vampires, si je puis décemment les appeler ainsi, n’ont plus qu’à ensemencer ce labour pour que grandissent en lui les germes de la corruption.
Alors je deviendrais comme elles, un agent pathogène, le rejeton du diable animé par le vice et la mort. Je serais la peste de cette cité et je passerai de maison en appartement sous la forme d’une volute de fumée ou d’une chauve-souris pour séduire à l’envi les hommes ou les femmes. Peu m’importera la bienséance ou la beauté, que ma proie soit jeune ou âgée, car seul comptera que j’obtienne mon solde sanguinaire. Je suis la malédiction qui depuis l’antiquité hante cette ville.
Déjà je vois mes veines bleuies remontant jusqu’à mon cou et je sais qu’en elles coule le virus. Mes yeux me brûlent, ils sont comme deux puits de souffrance, fer rouge sur fer rouge. J’ai le front embrasé par une fièvre mystérieuse et mon esprit se perd dans des méandres impossibles. Alors que j’écris ces lignes, je me demande si hélas je reverrais un jour ma famille, les contreforts d’une campagne baignés par la lumière de l’aube naissante. Ressentirais-je encore la chaleur des rayons d’un beau soleil d’été sur ma peau devenue trop glaciale ? Mais voilà qu’à l’horizon le crépuscule survient. Je ne le vois pas, mais je le sens, car devant moi les portes des cercueils s’entrouvrent à nouveau et la pestilence devient plus prégnante. Elles arrivent.
Arrivée au terme d’une longue vie, j’ai décidé de témoigner de ce qu’il m’arriva en hiver 1942 dans l’un des lieux les plus tristes et les plus horribles qu’ait connus l’humanité. Je m’appelle Sarah et demain j’atteindrai l’âge vénérable de cent ans. Je sais que rien ne vous oblige à ajouter foi à ce que vous allez lire, mais, croyez-moi, le témoignage de mes yeux atteste que toute cette histoire a eu véritablement lieu. Laissez-moi vous narrer le récit de mon enfance, lorsque j’habitais au cœur du misérable ghetto de Varsovie.
Je me souviens parfaitement de l’ascension des nazis au pouvoir. Je n’avais pourtant que cinq ans lorsque j’entendis parler pour la première fois d’une menace qui naissait à l’ouest de notre contrée dans un pays qui s’appelait l’Allemagne. Mes parents étaient de plus en plus inquiets par la tournure que prenaient les événements. Malgré leur anxiété, l’insouciance de mon jeune âge me faisait oublier que nous aurions bientôt à redouter ce qui s’avançait dans l’ombre.
Papa était un ouvrier mécanicien qui travaillait dans une usine d’emboutissage. Maman s’occupait de mon frère et de moi. Nous vivions chichement, mais nous n’avions pas besoin de grand-chose pour être heureux. Ma famille faisait pousser des roses dans les jardinières. Cela sentait le parfum des fleurs dans tout l’appartement. Je crois avoir vécu les plus belles années de ma vie jusqu’à ce que la guerre éclate et qu’elle emporte avec elle notre bonheur et les roses avec elle.
Les premiers jours du conflit, nous craignîmes d’être bombardés. Bientôt ce ne furent plus les assauts que nous redoutâmes, mais la haine qui prit corps dans le cœur de nos voisins, de nos instituteurs et de tous les hommes qui composaient la société civile. Nous appréhendions encore plus ces soldats vêtus d’uniformes noirs et arborant l’insigne à la tête de mort. Lorsque notre gouvernement capitula, nous devînmes bien moins que des animaux. La signification même du mot différent fut synonyme de dangereux. Ils décrétèrent que ce qu’ils nommaient « la juiverie » était une maladie contagieuse et redoutable. Nous ne pouvions plus vivre avec ceux qui étaient considérés comme les véritables Polonais, alors que mes parents et le père de mon père avant lui avaient toujours vécu ici.
Pour la petite fille que j’étais, cette notion de race n’avait aucune espèce de signification. Je me sentais tout à fait identique aux autres enfants. J’avais les mêmes rêves qu’eux. Nous partagions les mêmes envies et les mêmes jeux. Puis, du jour au lendemain, nous n’étions plus que des pestiférés. Maman me cousit un petit brassard blanc revêtant ce qu’elle appelait l’étoile de David. À partir de ce moment, tout fut bien pire. Les gens ne m’approchaient plus. Je fus l’objet des pires moqueries. Je me souviens même que Leszek, un camarade que j’appréciais particulièrement, me cracha dessus en me traitant de « Judensau1 ». Lorsque je rentrai en pleurs à la maison, mon père, qui venait de perdre son travail, tenta de me consoler. Il me dit que devions rester soudés, que notre famille s’en sortirait vainqueur, que Dieu testait ainsi notre foi. Maman ajouta que je ne pouvais plus aller à l’école et que nous allions bientôt déménager. C’est, je crois, ce qui me manqua le plus à l’époque.
Quelques jours après, des soldats allemands vinrent nous trouver et nous délogèrent. C’était la première fois que j’en voyais de près et j’en fus très impressionnée. Bien que nous fussions des enfants, ce n’est pas ce qui les fit nous ménager. Ils poussèrent violemment mon frère dans le dos ; il tomba de tout son long et manqua de se briser le nez. Un autre lui jeta un coup de pied dans les côtes pour qu’il se relève. Ce geste plongea mon père dans une colère noire. Il se plaignit auprès du commandant de cette garnison. Pour seule réponse, il reçut un coup de crosse au visage. Sa pommette fut ouverte et ensanglantée. Ma mère eut juste le temps de prendre quelques affaires. Tout ce que nous possédions fut laissé dans notre foyer. Un couple de Polonais attendait que nous partions pour prendre l’appartement. Ce que nous perdîmes ce jour-là, ce ne sont pas des objets ou un logement, mais notre humanité. Nous composions, avec les autres familles juives, des colonnes interminables qui se rendaient sûrement à la mort. La foule de Polonais qui s’était rassemblée nous insulta avec cruauté. Je n’ai toujours pas compris pourquoi ils nous détestaient autant. Je vis même un enfant, qui avait le même âge que moi, se passer le pouce sur la gorge. Je ne m’expliquais pas ce geste, mais je finirais trop vite par le comprendre. Nous étions devenus bien moins que des chiens, bien moins que des rats.
Ce que nous découvrîmes dans le ghetto plongea mes parents dans une terreur indicible. Je me souviens que nous étions le jour du Yom Kippour lorsque nous arrivâmes. Les Allemands nous entassaient dans des immeubles insalubres. Je voyais défiler dans les rues plus de gens misérables que je n’en verrais tout au long de ma longue existence. Je distinguais aussi, sans appréhender la finalité de ces travaux, que des ouvriers bâtissaient des murs tout autour de ce que finirions par appeler notre mouroir. Je me rappelle les mots que nous échangeâmes alors avec mon père :
— Papa, ils font quoi les « monsieur » ?
— Ils nous protègent, me répondit-il. Ainsi les méchants hommes de dehors ne pourront plus nous faire de mal.
Je crus ce qu’il me dit. Je me sentis étrangement soulagée. Cependant, il ne me fallut pas longtemps pour deviner que ces maçonneries avaient été érigées pour que personne ne puisse s’échapper de cet endroit maudit. Nous finirions par tous y périr en silence et loin des yeux des Polonais. Personne ne voulait assister à notre lente agonie.
Nous habitâmes dans un vieil immeuble en briques rouges. La façade décrépite me fit un si mauvais effet que je ne pus retenir des larmes amères. Dans l’appartement que nous investîmes, une famille avec deux enfants y vivait déjà. Nous nous partageâmes le peu de place disponible. Face à la surmortalité du ghetto, nous pensâmes avoir rapidement plus d’espace.
Les premiers jours, nous tentâmes de maintenir un cadre de vie identique à ce que nous avions connu. Mais bientôt, nous dûmes nous rendre à l’évidence : jamais nous ne retrouverions la liberté dont nous jouissions dehors. Nous eûmes beaucoup de mal à trouver de quoi subsister. Il n’était pas rare que nous dussions manger des choses que ceux de l’extérieur rechignaient à regarder.
Notre premier hiver fut dramatique. Avec maman, lorsque nous arpentions les rues pour trouver notre nourriture, nous vîmes plusieurs fois des dépouilles de vieillards ou d’enfants gisant sur le trottoir. Les personnes en charge de la collecte des corps n’étaient pas assez nombreuses pour enlever tous ceux qui mouraient à cause de la famine, du typhus ou de la tuberculose. C’est en 1940 que je vis un mort pour la première fois. Cette image devrait me hanter jusqu’à la fin de mes jours. Maman m’avait dit :
— Ne regarde pas, Sarah !
Mais mon regard était irrémédiablement attiré par ce qui fut jadis un être humain. Bientôt, à chaque coin, s’entassèrent des montagnes de dépouilles. Je me souviens particulièrement de ce mois d’octobre où nous entendîmes les pleurs d'un enfant de trois ou quatre ans. Le malheureux était en haillons alors que le froid nous mordait cruellement. Les premières neiges commençaient à tomber. Le hasard fit que nous recroisâmes son chemin le lendemain matin. Il avait péri, gelé, dans les escaliers d’une maison ruinée. Après quelques mois, la vision même des cadavres ne nous heurtait plus. Tous les jours nous nous rendions à une cantine qu’administrait le Judenrat2. Au fur et à mesure que les semaines passèrent, la nourriture se fit de moins en moins abondante, si bien que nous crevâmes de faim après seulement quelques mois. Papa partait toute la journée pour proposer ses services aux gens riches du ghetto. Il nous ramenait parfois un peu de pommes de terre, du pain et de la marmelade. Avec mon frère, nous soupçonnâmes rapidement qu’il s’abandonnait au marché noir. Maman était de plus en plus inquiète lorsqu’il partait. Le stress et les manques la faisaient parfois délirer. À l’époque, je pensais qu’il était impossible d’être plus malheureuse. Et pourtant...
C’est l’hiver suivant que Papa disparut. Il était parti au petit matin chercher notre subsistance quotidienne, et il ne revint pas. La dernière fois que je le vis, je le regardais par la fenêtre avec ma mère. Il se tourna vers nous — ce qu’il ne faisait habituellement jamais — pour nous faire un signe de la main. Son corps fut avalé par le brouillard. Ce fut la dernière image que j’eus de lui. Je ne le revis jamais.
Ma mère était ivre de douleur, d'autant plus que nous n’apprîmes jamais ce qu’il lui était arrivé. Au début, ma mère interrogea les gens du Judenrat. Puis elle questionna les personnes qui travaillaient avec mon père, mais nul ne sut ou ne voulut répondre à ses attentes. Je crois que c’est à ce moment que maman perdit la raison. Elle restait accrochée à sa fenêtre, attendant le retour hypothétique de papa, alors qu’avec Adam, mon frère, nous recherchions dans les rues de quoi survivre.
Les avenues du ghetto étaient devenues pires qu’à notre arrivée. Désormais, les charrettes enlevaient les cadavres nuit et jour. L’odeur qui régnait dans cet enfer était insupportable, malgré le froid qui nous piquait les mains. Même les rats avaient déserté notre abîme. Nous ne trouvions même pas de réconfort dans notre appartement, car le charbon vint à manquer. Bien que ma famille ait été toujours croyante, je doutais que Dieu existât dans ce ciel gris qui nous surplombait. J’en vins même à le détester cordialement.
C’est au début du printemps 1942 que nous vécûmes l’événement qui changerait à jamais nos existences. Comme chaque jour, nous quémandions notre nourriture aux passants. Les gens ne faisaient même plus attention à nous. Tous les jours, des dizaines d’enfants mouraient sous leurs yeux. Alors un gamin de plus qui décédait ne changerait pas leur horrible existence. Nous avions faim. Nous aurions donné n’importe quoi pour un quignon de pain, même si celui-ci avait été rassis.
Alors que nous marchions vers la « Umschlagplaz », nous vîmes au loin un attroupement de jeunes garçons. Ils tentaient d’attraper quelque chose que nous ne reconnûmes pas sur le moment. Adam et moi nous précipitâmes. Notre survie dépendait parfois de notre capacité à profiter rapidement d’événements imprévus. Au centre de l’attroupement qui s’était formé, un chat, maigre comme un lacet, crachait et feulait.
— Vas-y, chope-le, Aaron ! criait un enfant aussi décharné que la bête qu’il convoitait
— Donne-lui un bon coup derrière la tête ! hurlait un autre que la violence semblait amuser.
Le dénommé Aaron s’approchait en se méfiant des griffures que pourrait lui infliger l’animal. Le chat était terrorisé. Son pelage était sale et mité. Il était couvert de boue et de plaques sèches que je reconnus être du sang. Une de ses oreilles était cassée et l'un de ses yeux crevé. Il portait une longue cicatrice sur son museau.
— Adam, on ne peut pas laisser faire cela ! suppliai-je.
— Mais ce n’est qu’une bête, me répondit-il.
— S’il te plaît, dis-je. On va pas devenir comme ceux de dehors.
Je ne sais pas ce qui me poussait à vouloir protéger l’animal. Adam me regarda droit dans les yeux, puis capitula.
— Un jour, tu nous feras tuer, souffla-t-il résigné.
Il se dirigea vers le cercle qui s’épanchait en insultes et violence. Il poussa quelques enfants qui protestèrent avec véhémence, et s’interposa entre Aaron et la bête.
— Ça suffit ! hurla-t-il. Vous voyez pas qu’il est épouvanté ?
— Qui t’es, toi, pour nous donner des ordres ? demanda Aaron.
Je me glissai derrière Adam et avançai la main vers le chat. Il se méfia. Il cracha une fois puis se laissa caresser.
— Foutez-lui la paix ou j’vous casse la gueule, ordonna Adam.
— Tu crois qu’on va laisser partir notre déjeuner ? s’indigna un marmot.
— Dégage, ben zona3 ! éructa Aaron en poussant violemment mon frère.
Adam attrapa l’enfant plus grand que lui par le col et lui asséna un coup de poing. Il tomba par terre. Je profitai de la confusion pour m’emparer du chat et sortir de l’attroupement. La bagarre devint générale. Mon frère se défendit bien, cependant le surnombre eut rapidement raison de sa force. J’ai alors cru qu’il le tuerait — la faim aurait rendu fou le plus sage des hommes. Heureusement, un agent de la Jüdischer Ordnungsdienst4 arriva.
— Oh là ! Ça suffit, les gosses. Vous êtes malades ou quoi ? Rentrez chez vous.
— Monsieur, c’gars-là y veut pas qu’on prenne le chat derrière lui, protesta un petit garçon.
— Qu’est-ce que tu chantes là ? Y’a rien derrière lui, rétorqua l’agent.
J’avais réussi à me cacher sous un porche et à enfouir le chat sous mon manteau.
— La petite salope ! Elle a réussi à s’tirer avec, hurla Aaron.
Pour se venger, il jeta un coup de pied dans les côtes d’Adam.
— On s’retrouvera, salopard !
Dans un brouhaha ineffable, la cohorte d’enfants partit à la recherche de nouvelles proies. L’homme releva mon frère qui était couvert de contusions et de plaies.
— Ça va aller mon gars ?
— Ouais, monsieur, répondit-il sans le remercier
Nous n’aimions pas ces gens qui s’étaient fourvoyés avec l’ennemi pour attirer leurs bonnes grâces. Adam me rejoignit.
— Merci ! dis-je.
— Occupe-t’en bien, s’écria-t-il. Que mes bleus aient servi à quelque chose.
Nous partîmes. Ce jour-là, nous ne trouvâmes presque rien à manger. Lorsque nous rentrâmes, maman scrutait par la fenêtre. Ses yeux vagues étaient perdus dans des mondes que nous ne pouvions soupçonner. Je sortis l’animal et le caressai. Adam fit la même chose.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’inquiéta Anna qui partageait l’appartement avec nous.
— Un chat, répondis-je avec méfiance.
— Vous feriez bien de m’jeter cette saloperie dehors ! me dit-elle. Vot’ bête va nous ramener des maladies et on n’a pas besoin de bouches supplémentaires à nourrir.
Elle tenta de me le prendre des mains, mais je résistai.
— Touche pas à ça, menaça Adam avec un couteau émoussé.
— Bon, bon d’accord ! obtempéra Anna. J’vous préviens, je n’veux pas l’avoir dans mes pattes ou dans celles de mes enfants.
Je crois qu’elle avait peur de nous. Plus tard, nous entendîmes Anna parler de cette histoire à son mari. Cela confirma mes doutes. Elle affirma que nous étions aussi fous que notre mère et qu’il faudrait, à un moment ou un autre, qu’ils se débarrassent de nous. Je m’en moquais. Le chat restait avec nous et me procurait l’affection dont je manquais cruellement.
Le lendemain et tous les jours des mois suivants, nous partions avec le chat enfoui contre ma poitrine, rechercher notre pitance. Nous prenions de plus en plus de risques. Nous nous rendions aux portes du ghetto pour avoir les quignons de pain que quelques Polonais nous lançaient en riant. Il était tels des gens venus voir les animaux d’un zoo.
Ce que nous ramenions de nos expéditions était de plus en plus frugal. Nous maigrissions à vue d’œil. Adam ne me le dit jamais, mais je percevais dans son regard l’inquiétude grandissante qu’il portait à mon égard. Je ne me l’avouais pas, mais j’avais tous les atours d’un squelette ambulant. Malgré notre faim, nous nous privâmes cependant, pour que le chat puisse reprendre des forces. Après deux mois, il était toujours très maigre, mais méconnaissable comparé au jour où nous le trouvâmes. Les plaies dans son pelage avaient disparu. Son œil avait cicatrisé, et il avait dorénavant le poil soyeux. L’animal nous retournait toute son affection — tendresse que nous avions perdue depuis que maman avait sombré dans la démence.
Nous devrions encore vivre des jours plus funestes. C’est par un matin de l’été 1942 que l’homme de la Judenrat — celui-là même qui nous avait aidés quelques mois plus tôt — nous prévint d’une grande rafle. Je me souviens que nous étions le 21 juillet.
— Les gosses. J’serais vous, demain je ne sortirais pas. Les boches ont prévu de faire une descente pour repeupler les terres dévastées à l’est. Si vous ne voulez pas faire partie du convoi, j’resterais bien à l’abri dans la maison.
Je crois que cet homme, tout collaborateur qu’il était, nous avait pris en affection. Adam avait entendu de nombreuses rumeurs à propos de ce qu’il se passait dans cet « est » qu’on nous promettait meilleur. Il m’avait expliqué — même si je ne comprenais que la moitié des mots qu’il me disait — que les nazis se débarrassaient de notre peuple dans de grands fours. Cette histoire me paraissait si incroyable que je refusais de la croire. Elle me faisait cependant assez peur pour que je ne m’approche pas des soldats malgré leurs promesses de nous récompenser si nous étions volontaires pour le départ.
Le lendemain, nous restâmes sagement à la maison. Nous demandâmes à maman de s’éloigner de la fenêtre, mais elle refusait en nous gratifiant de ses délires. Nous vîmes dans la rue des garnisons de soldats attraper les enfants et les imprudents. Ils furent regroupés en colonnes puis poussés vers la sortie du Ghetto. Nous ne devrions jamais revoir ces gens. Ceux qui résistaient étaient abattus d’une balle dans la tête. Cette vision devait me traumatiser pendant des années.
Le lendemain matin, nous crûmes que nous pouvions vaquer à nos occupations habituelles. Le quartier paraissait calme. Nous sortîmes pour trouver de quoi nous nourrir. Dans les rues, nous dénombrions plus de cadavres qu’à l’habitude. Nous marchions lentement, lorsqu’au croisement d’une rue nous rencontrâmes le garçon dénommé Aaron. Il portait un uniforme de la judenrat et un sifflet en argent. Lorsqu’il nous vit, il nous reconnut immédiatement et souffla dans son engin de malheur. Nous entendîmes des bruits de bottes arriver en courant.
— J’vous avais bien dit qu’on s’retrouverait, dit Aaron.
Lorsque les soldats nous virent, des ordres furent braillés en allemand. Bien que je n’entende pas la langue de Goethe, je compris immédiatement que le commandant de cette unité demandait à ce que nous soyons capturés. Nous rejoignîmes en courant notre immeuble. Je tombai plusieurs fois, mais Adam m’aida à me relever. Nous montâmes quatre à quatre les escaliers. Je percevais derrière nous les cris de nos poursuivants. Nous rentrâmes dans l’appartement. Le visage d’Anna et celui de son mari étaient parcourus de tics terrifiés.
— Il faut qu’on s’cache, dis-je. Ils arrivent.
Ils rentrèrent dans une armoire qui avait été posée devant une salle plus petite. Dans le fond avait été aménagée une trappe secrète.
— Ne fermez pas, on arrive, prévint Adam.
— Il n’y a pas de place pour vous ici, s’écria Anna. Vous allez nous faire prendre.
— Allons ! Il y a plein de place au contraire. Juste le temps de prendre maman et de venir, essaya-t-il de convaincre.
— Pas la peine d’insister, j’ai dit qu’on ne voulait pas de vous ici. Allez-vous-en avec votre bête de malheur, s’écria le mari d’Anna.
— Bande de salauds, dit Adam.
— C’est ça, répondit Anna en refermant le panneau.
La porte de notre immeuble fut défoncée. J’entendais le commandant crier des « los, los5 ».
Les appartements du premier étage étaient investis et passés à la fouille. Quelques cris de femmes nous atteignirent. Un soldat hurla « raus6 ». Je serrai plus fortement le chat contre ma poitrine. Il miaulait de terreur. Adam se dirigea vers maman et voulut la prendre sous le bras pour l’emmener.
— Laisse-moi David. Tu ne vois pas que j’attends Joseph, lui dit-elle.
— Mamo, c’est moi Adam. Viens avec moi s’il te plaît.
Mon frère insistait pour la raisonner, mais elle résistait.
— Bon sang, David, tu vas me rendre folle. Je t’ai dit de me laisser tranquille, grogna-t-elle.
Je pleurais en silence. Quelques larmes tombèrent sur le crâne du chat. Adam n’avait même pas les yeux brillants. Je crois que ses paupières s’étaient, depuis longtemps, taries d’en avoir trop versé.
— Viens Sarah ! On ne peut plus rien pour elle, se résigna-t-il.
— Mamo, mamo, geignis-je.
Maman se retourna vers moi et me fit un grand sourire. Je trouvai qu’elle était redevenue belle malgré les années de privation.
Nous soulevâmes quelques lames de parquet puis nous descendîmes dans une cavité aménagée entre la dalle et le sol. Nous refermâmes derrière nous. Je priais silencieusement. Je posai la main sur le museau du chat pour qu’il ne miaule pas.
Les nazis arrivèrent finalement à notre étage. Ils fracassèrent la porte à coups de crosse. Je distinguai, depuis notre cachette, cinq hommes robustes entrer. Aaron les guidait. Le commandant arriva derrière eux. Il était grand et sec. Il portait de petites lunettes rondes sur le nez. J’imaginais qu’il avait dû être instituteur avant la guerre. Le genre de personnage sérieux et posé qui s’abandonnait sans complexe à ses pulsions. Les soldats commencèrent à fouiller l’appartement en renversant tous les meubles. Après quelques minutes, l’un des soldats affirma :
— Herr commandant, il n’y a que cette femme dans l’appartement. Heil Hitler.
Le gradé s’approcha de maman et se baissa à la hauteur de son visage.
— Eh bien, grand-mère, vous êtes toute seule ?
Sa voix était douce.
— David, je ne le répéterai pas. Je t’ai dit de ne pas m’importuner tant que Joseph n’était pas rentré.
L’officier se releva et sourit.
— Kapitän, cette femme est inapte pour le travail. Appliquez le traitement spécial, ordonna-t-il.
— Jawohl, Herr commandant ! hurla l’homme.
Un soldat ouvrit en grand la fenêtre tandis que deux autres portèrent maman en la saisissant par les chevilles et les poignets.
— Ein, zwei, drei ! s’amusait Aaron.
Adam posa sa main sur ma bouche pour contenir mes pleurs. Ils la défenestrèrent sans autre forme de procès. Maman ne poussa aucun cri, tout au plus nous entendîmes un bruit sourd lorsque son corps s’écrasa sur les pavés de la rue.
C’en était trop pour moi. Bien qu’Adam me contienne de toutes ses forces, je sortis de ma cachette comme un diable sur ressort. Le chat tomba de mon manteau. Je courus vers le commandant et le frappai contre la poitrine. Je vis distinctement les mines surprises, puis l’étonnement des nazis se mua en des rires cruels.
— Regardez donc cette petite juive, dit le gradé. Le Reich devrait trembler devant ces animaux !
Il me repoussa violemment. Je tombai sur les fesses, à côté du chat qui grondait. Adam sortit à son tour. Il avait dans la main un pied de chaise. Il avançait pour me défendre.
— Espèces de salauds, ce n’est qu’une petite fille ! cria-t-il.
— Ces juifs, ils se terrent partout comme des rats ! s’écria le commandant.
Il sortit son luger et tira une balle dans la tête de mon frère. Je crus devenir folle. J’avais provoqué la mort d’Adam et jamais je ne pourrai me le pardonner. Je gémis de douleur et rampai vers lui. Je lui soutins la nuque. Des gerbes de sang giclaient contre moi. Les soldats se moquaient de moi en mimant un singe. Puis le commandant qui riait en eut assez et retrouva son autorité.
— Nettoyez-moi tout ça. Schnell ! ordonna le gradé.
Un homme pointa son MP40 sur le chat. Mais l’animal, plus rapide que lui, s’engouffra dans un trou de souris. Le soldat tira sans qu’aucune balle ne l’atteigne. Je criai :
— Non, je vous en supplie !
— Scheiße ! s’écria le militaire.
Puis il arma de nouveau le chien de son arme et me visa. Le dernier son que j’entendis fut le bruit de la gâchette lorsqu’il appuya dessus.
Le néant, voilà ce que je vis quand les balles perforèrent mon corps. J’errai dans des limbes jusqu’à naître à nouveau à l’univers. Je m’aperçus flotter au-dessus de ma dépouille. Les gens dans l’appartement ne me voyaient pas. Je ne ressentais plus que de la paix et du réconfort — choses qui m’étaient inconnues depuis que la guerre avait éclaté. Aaron indiquait aux soldats la grosse armoire bavaroise.
— Là, Herr commandant ! criait-il.
Je n’avais même pas de haine envers mes tortionnaires. Mon corps était affreux. J’étais pâle comme un spectre, baignant dans une mare de sang. Je constatai que je ressemblais à un squelette, mon visage émacié était bleui par le manque. J’entendis au loin comme le tintement d’une cloche. Puis je me suis sentie aspirée dans un long tunnel sombre. À son extrémité rayonnait une lumière apaisante, mais j’avais peur. Je parcourus cette artère pour l’atteindre. C’est alors que je vis dans cette aura, mon père et ma mère qui se tenaient la main, ainsi que tous ceux que j’ai aimés dans ma courte vie terrestre. Je ne me souvenais plus de leur visage. Ils étaient si radieux. Je ressentis, au fond mon cœur, tout ce qui avait composé mon existence, de ma naissance jusqu’à ma mort. Cette paix intérieure, je ne saurais la définir par de simples mots. Papa me dit :
— Viens Sarah ! tout en me tendant la main.
Et maman ajouta :
— Tu verras ici, tu n’auras plus jamais peur et plus personne ne pourra te faire de mal.
Je criai :
— Où est Adam ?
