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Découverte d'un lieu imprégné du mal dans ce recueil de nouvelles terrifiantes.
Il existe sur notre planète des lieux saints, le Vatican, Jérusalem, La Mecque ou Bodh Gaya. L'univers à sa naissance a créé bien des endroits qui abritent le sacrilège, comme le Yin ne pourrait jamais se séparer de son Yang afin de préserver l'équilibre de la nature. La forêt de Wakehurst accueille un mal qui compense toutes les régions et bâtiments consacrés du monde. Plongez aujourd'hui au cœur de son histoire...
Plongez-vous sans plus attendre au coeur de l'histoire de la forêt de Wakehurst, un lieu mystérieux aux confins de notre monde, à la frontière entre le bien et le mal.
EXTRAIT
Lorsqu’un colporteur de la tribu des Cornovi entra dans la cité de Bodmin, Bellovèse était loin de se douter que cette arrivée concorderait avec le début d’un enchaînement de faits dramatiques.
La tribu des Cornovi avait connu de nombreuses guerres avant de conquérir l’ensemble du sud-ouest de l’actuelle Angleterre. Leur peuple avait prospéré dans un large domaine qu’ils nommèrent la Cornouailles et ils fondèrent des villes qui existent encore aujourd’hui. Lorsque le promeneur arpente Truro, Falmouth et Helston, il ressent dans chaque moellon de ces cités que ce lointain et glorieux passé a subsisté.
Les Cornovi s’étaient installés loin de la mer, à l’emplacement exact du village appelé de nos jours Bodmin-Moor. La ville était à l’époque entourée par de hautes palissades en bois, mais les meilleurs artisans avaient commencé à construire des maisons — des kers — en granit recouvert de toits en chaumes. La demeure la plus notable était sans nul doute celle du chef de ce clan, le grand et redouté Sigovèse, dont les ancêtres furent les premiers à conquérir le territoire de Cornouailles.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
L'auteur a réussi le tour de force de nous raconter 13 immersions dans ce lieu totalement différents en changeant peu à peu son style pour être de plus en plus en accord avec l'époque où se situe l'action. [...] Je recommande à qui aime les récits horrifiques. Sans vraiment faire peur, ce roman donne souvent des frissons. Je recommande aussi à ceux qui sont curieux d'une expérience de lecture différente ajoutée à une plume de talent. -
Satorukudo
Je vous promets que vous aurez du mal à lâcher le livre dès que vous l'aurez commencé. Cet auteur Barnett Chevin excelle à installer des ambiances sombres dans ses textes. -
Françoise Grenier Droesch
À PROPOS DE L'AUTEUR
Barnett Chevin est aussi un des parrains du renouveau des Otherlands, en juillet 2014. Né à Reims, il y mène une carrière dans la logistique, tout en écrivant des nouvelles sur son temps libre. On le retrouve dans de nombreux livres chez Otherlands, mais aussi chez d'autres éditeurs.
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Seitenzahl: 406
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Les nouvelles restent la propriété de Otherlands, et de leurs auteurs respectifs. Tous les textes sont inédits, sauf mention contraire.
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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Après avoir parcouru bien des endroits de par le monde, ayant pris des risques insensés pour ce faire, j’atteindrai demain le lieu qui a recueilli pendant tant d’années les angoisses et l’effroi de bon nombre de gens à travers l’Histoire.
Je me suis réfugié dans une petite chambre pour passer la nuit à l’abri. Le village dans lequel je suis arrivé attise mon épouvante. Il est au cœur des récits que j’ai pu parcourir toutes ces années, et il jouxte la forêt que je devrai bientôt arpenter. Maintenant je comprends pourquoi tout ce que j’ai pu lire, voir, analyser comme documents affirment que cet endroit recueille plus de mal que tout autre lieu sur cette planète.
Je sais que je vis les dernières heures de mon existence. J’écris à la lueur d’une bougie, face à la fenêtre. Je vois, au-dessus de la canopée sans vie, poindre une lune rouge sang. Elle annonce de nombreuses morts. Parfois, alors que ma plume crisse sur le papier, j’entends le hurlement de quelques bêtes que je ne voudrais voir. Elles ne viennent pas pour moi, mais naissent dans ces contreforts damnés pour un peu plus infecter notre univers.
Je m’appelle Kahmsa An-Nasir. Vous ne trouverez que peu de chose à mon propos dans ce livre. Cependant certains passages vous initieront à ce qu’accomplit ma famille il y a fort longtemps. Sachez que notre destin a, depuis toujours, été intimement lié à ce qui réside dans cette forêt. J’aurais pu vous expliquer qui je suis, mais cette information ne vous sera guère utile si vous lisez ces lignes. Je peux seulement vous affirmer que je suis l’un des derniers remparts de l’humanité opposé à ce qui s’est érigé contre nous
Demain à l’aube, avant de partir affronter Wakehurst et son manoir, je laisserai mon journal sur ce bureau comme seul témoignage de ce que je fus. C’est pour cette raison que vous tenez ce fascicule entre vos mains. Si j’ai vaincu, vous pourrez faire ce qui vous semble juste et bon avec cet ouvrage. Vous pourrez croire ce que j’ai écrit ou penser que ce texte n’est qu’un tissu de fadaises. Peu m’importe que je sois adulé ou qu’au contraire on pense de moi que je ne fus qu’un dément. Si j’ai échoué, alors gardez précieusement ce manuscrit pour qu’il vous aide à lutter contre le mal qui s’avance. Il y a encore bien des gens sur cette Terre qui connaissent les rites pour s’adjoindre quelques forces utiles dans la guerre qu’il vous faudra mener. En dernier ressort, si vous êtes la bête, alors je pleure sur le sort des hommes, et je n’ai qu’une chose à vous dire : que le Diable vous emporte !
J’ai passé vingt longues années à réunir les histoires les plus significatives à propos de Wakehurst. Ce travail m’a demandé beaucoup de ressources et a failli maintes fois me coûter ma salubrité mentale. Il ne fut pas rare que je ressente les forces de l’au-delà lorsque j’alignais les mots ou collais les photos dans ces pages. Si je ne puis l’emporter, peut-être vous permettra-t-il, à vous, de trouver un moyen d’annihiler les créatures qui s’avancent dans les ténèbres.
Avant d’arrêter d’écrire, car cet endroit force ma raison, je veux que vous sachiez par-dessus tout, bien que je ne vous connaisse pas et que je ne vous connaîtrai jamais, que nous n’avons jamais partagé un repas, un rire, une larme, un baiser, mais que simplement et sans arrière-pensée je vous aime. C’est sans doute la dernière émotion qui me tient vivant à Wakehurst.
Kahmsa An-Nasir
PS : si vous êtes la bête, j’ai introduit, sous la couverture de ce livre, un sortilège qui vous retiendra prisonnier. Je sais que ce n’est pas grand-chose et que cela ne vous vaincra pas, mais cela aura au moins le mérite de vous ralentir.
(275 avant Jesus-Christ)
Lorsqu’un colporteur de la tribu des Cornovi entra dans la cité de Bodmin, Bellovèse était loin de se douter que cette arrivée concorderait avec le début d’un enchaînement de faits dramatiques.
La tribu des Cornovi avait connu de nombreuses guerres avant de conquérir l’ensemble du sud-ouest de l’actuelle Angleterre. Leur peuple avait prospéré dans un large domaine qu’ils nommèrent la Cornouailles et ils fondèrent des villes qui existent encore aujourd’hui. Lorsque le promeneur arpente Truro, Falmouth et Helston, il ressent dans chaque moellon de ces cités que ce lointain et glorieux passé a subsisté.
Les Cornovi s’étaient installés loin de la mer, à l’emplacement exact du village appelé de nos jours Bodmin-Moor. La ville était à l’époque entourée par de hautes palissades en bois, mais les meilleurs artisans avaient commencé à construire des maisons — des kers — en granit recouvert de toits en chaumes. La demeure la plus notable était sans nul doute celle du chef de ce clan, le grand et redouté Sigovèse, dont les ancêtres furent les premiers à conquérir le territoire de Cornouailles.
Cette région était pour le moins désolée. Ses terres regroupaient de grandes steppes où poussaient des bruyères. Les tourbières y foisonnaient et les landes qui s'étendaient étaient d’une extrême platitude hormis quelques collines, dont la célèbre « Brown Willy ». Peu de choses attiraient donc la convoitise des peuplades dans ce coin de Britannia — l’Angleterre d’autrefois —, mais il y avait toutefois assez de richesses pour que les Cornovi aient l’idée de s’y installer et d’y prospérer. Le plus grand trésor que possédait la Cornouailles était sans nul doute sa situation loin du tumulte de la guerre et des batailles de succession.
Car la tribu des Cornovi n’était pas comparable aux autres ethnies qui ensanglantaient le pays, la Gaule et même une partie de l’Allemagne actuelle. Elle avait fondé une dynastie qui étendait ses racines dans les méandres du temps et Sigovèse perpétuait les traditions de son père qui entretenait celles de son père avant lui. Bellovèse — le fils de ce dernier — en serait sans conteste l’un des meilleurs héritiers. Ces hommes pacifiques avaient établi des camps autour de la rivière Camel et vivaient de cueillette et de chasse. Quelques-uns étaient devenus éleveurs tandis que d’autres tentaient de vivre de l’agriculture ou de la pêche. Aucun dans cette horde n’aspirait donc à la violence ou ne convoitait les biens de son voisin. Sigovèse, bien que régnant sans partage sur son peuple, était un souverain éclairé qui rendait une justice magnanime. Les gens de Bodmin ou des villes alentour, même s’ils devaient supporter la rudesse du climat et la pauvreté du sol, étaient donc heureux et ne craignaient pas les attaques des brigands ou des armées qui se désintéressaient de leur sort.
Les Cornovi auraient pu continuer à vivre longtemps sous ces hospices si, par un jour d’octobre, un colporteur n’était arrivé dans la cité afin de rapporter des faits qui firent penser que la guerre était aux frontières de la Cornouailles. Lorsqu’il arriva en ville, le premier objectif du vieil homme fut de trouver Bellovèse. Le prince, lorsqu’il entendit son histoire, ne put s’empêcher d’emmener ce précieux témoin trouver son père.
Le roi Sigovèse ne rendait guère de jugements ces derniers mois. Tous les événements qui teintaient la vie de ses administrés étaient paisibles et cette année-là, le bras séculier qui maintenait l’ordre des villes ne releva aucune altercation entre les membres de la communauté. Il fut donc fort surpris lorsque son fils entra dans son ker en compagnie d’un inconnu que la nature n’avait pas ménagé — le colporteur était couvert de crasse et ses vêtements ressemblaient à des loques.
— Mon père, je demande votre bon conseil. Cet homme du patronyme d’Arwen revient de nos terres plus à l’est et rapporte des événements inquiétants.
L’homme se mit à genou pour marquer son allégeance au souverain. Sur le sol étaient étendues des peaux de cerfs, et de sangliers. Il n’avait jamais vu autant de matières ostentatoires. Derrière le trône il vit le célèbre druide Aithirne Ailgesach. Ce mage avait toujours servi avec fidélité la famille de Sigovèse. Il était craint pour ses pouvoirs et notamment pour ses dons extralucides. Grâce à lui, Zaig le fou avait péri fondant ainsi la Cornouailles. Le vieillard, rachitique, une longue barbe grise lui dévorant son visage émacié, posa un regard azuré vers le colporteur. Ce dernier sentit son âme investie. Le pauvre marchand chercha dans ces yeux la permission d’ouvrir la bouche.
— Tu peux parler sans crainte, dit Aithirne d’une voix si rauque qu’il pouvait en briser les plus farouches volontés.
Le colporteur hésita, mais il ne pouvait plus reculer.
— Oh, mon roi, dit Arwen avec méfiance et en regardant le sol plutôt que ses interlocuteurs. Je ne suis qu’un humble commerçant sillonnant les routes de votre royaume afin d’apporter des nouvelles dans les villages. Je peux vous assurer que vos citoyens admirent votre personne et loue votre règne éclairé. Je n’ai guère d’argent et il m’arrive de trouver refuge dans les kers de vos vassaux.
— Viens-en aux faits, brave marchand, s’écria Sigovèse.
— Eh bien, mon roi, il y a deux lunes j’étais à la frontière orientale de votre couronne. Cela faisait presque un an que je n’étais pas revenu dans ces terres. J’ai toujours aimé ce domaine, car votre ami Sterenn y a toujours appliqué votre loi magnanime et j’ai toujours trouvé bon refuge dans sa forteresse. Donc, lorsque j’arrivais à Trellasik — le nom de ce fameux village — je ne trouvais qu’un monceau de cadavres bien que je ne vis aucune destruction des bâtiments ou le moindre incendie. Je n’ai pas osé pénétrer dans la forteresse. J’ai paniqué. Je me suis convaincu qu’il était urgent de vous prévenir.
— C’est impossible ! dit Sigovèse. Nous sommes une tribu pacifique et nous nous sommes toujours très bien entendus avec nos voisins.
— Pourtant, Seigneur, répondit le colporteur avec une grande déférence, le témoignage de mes yeux vous assure que tout ceci est bien la vérité.
— Qu’en penses-tu, Bellovèse ? demanda le souverain à son fils.
— Père, je n’ai jamais aimé les manœuvres de Brenn l’ancien. Je pense que le danger a toujours rôdé près de cette frontière.
Sigovèse se tourna vers son druide, cherchant du regard une réponse à ce problème.
— Que l’on envoie des éclaireurs afin de vérifier si ces dires sont vrais ! Que ces hommes recherchent les indices qui nous permettront de connaître les responsables de cette tragédie, commanda Ailgesach. Que ce colporteur soit gardé sous bonne escorte, le temps que nous démêlions cette histoire.
— Oh, mon roi ! s’écria Bellovèse. Donnez-moi la permission d’accompagner cette escouade. Vous aurez grand besoin de ma présence à Trellasik afin que la vérité jaillisse et que je puisse ainsi protéger votre bras séculier du mauvais œil.
— Tu peux partir, Bellovèse, dit Ailgesach. Méfie-toi cependant, car les augures te sont défavorables. Je sens derrière cette histoire de sombres puissances à l’œuvre.
— Va, mon fils. Reviens-moi porteur de bonnes nouvelles, ajouta Sigovèse.
Le prince se prosterna et remercia le druide sans qui il n’aurait pu remplir cette mission de confiance. La journée étant déjà bien avancée, le jour du départ fut fixé au lendemain matin à l’aube.
Sigovèse ne dormit pas cette nuit-là. Il ne sut pas si c’était la crainte — bien qu’il savait que Sterenn n’avait pas pu périr dans l’attaque de Trellasik — ou l’excitation de l’aventure qui l’en empêcha. Il était depuis longtemps levé lorsque le soleil apparut à l’horizon, loin derrière la montagne Bronn Wennili — l’actuel Brown Willy. Cinq des meilleurs hommes de l’armée avaient été nommés pour partir en sa compagnie. Cinq guerriers courageux qui avaient toujours lutté au côté de Sigovèse le Grand. Ils montaient de grands chevaux et revêtaient leurs vêtements de guerre.
— Partons ! hurla Bellovèse. Notre ami Sterenn a besoin de nous.
Ils répondirent en frappant leurs boucliers de leurs glaives.
Ils sortirent par la porte orientale du village, là où les fermiers tentaient de faire pousser quelques légumes rachitiques dans une terre pauvre, là où les hommes arrivaient encore à dominer la nature hostile.
L’esprit de Sigovèse était hanté par le souvenir de Sterenn. Aussi loin que portait sa mémoire il avait toujours connu ce guerrier. Il fut son mentor dans le maniement des armes et dans l’apprentissage des stratégies militaires. S’il y avait bien un homme capable de résister à un ennemi, même s’il était surarmé et en nombre, c’était lui.
Il faisait encore très chaud en cette période, une chaleur peu commune comparée aux autres années, mais à peine eurent-ils franchi le lieu-dit de Callington qu’un froid piquant les assaillit. Leurs braies n’étaient plus suffisantes pour affronter ce climat. Après quelques miles, ils durent s’arrêter pour revêtir des saies fermées par de larges fibules. Ils voyagèrent encore une demi-journée avant d’atteindre la plaine où s’élevait la cité de Trellasik.
De loin, celle-ci leur parut endormie. Bellovèse se rappelait qu’autrefois il résonnait partout dans la vallée le bruit des enclumes et des marteaux, les hennissements des chevaux et les cris des hommes qui s’entraînaient à la guerre. L’odeur qui naissait dans la cité n’était plus celle du crottin de cheval, de la sueur et de la fumée, mais celle de la putréfaction et de la mort. Des parfums si pestilentiels que les guerriers s’en couvrirent les narines. Alors qu’ils approchaient de la forteresse, les remugles se firent encore plus prégnants. Plus près, ils distinguèrent sur un arbre calciné, une multitude de corps nus accrochés sur les branches tels des fruits trop mûrs laissés à l’envie des corbeaux. Une nuée de ces volatiles s’envola lorsque les cavaliers furent à portée. Le croassement des corneilles hantait Trellasik.
— Par Toutatis, s’écria Julven. Qui est capable d’une telle horreur ?
Sur un panneau cloué sur le tronc était inscrit en lettres de sang : « Abandonnez tout espoir, vous entrez dans le royaume de la mort ». Comme l’avait déclaré le colporteur, tout ce qui faisait autrefois la grandeur de la cité avait disparu. Il ne restait plus rien de ce qui faisait jadis la beauté de la forteresse. Autrefois, Trellasik faisait l’admiration des Cornovi. L’énorme Ker de Sterenn était un passage obligé pour s’enfoncer dans leurs terres et la ville avait toujours défendu avec opiniâtreté les intérêts de Sigovèse. Elle était habitée par des guerriers farouches et redoutés. Leur présence avait empêché bon nombre de barbares de pénétrer dans les terres plus à l’Ouest. Elle rappelait surtout à ceux qui auraient osé défier le clan qu’une mort atroce les attendait.
Lorsque Bellovèse vit les ruelles vides où s’amoncelait un nombre impressionnant de cadavres, il ne put que retenir une indicible nausée.
— Méfions-nous, prévint un soldat. Je gage qu’il y a eu emploi d’une puissante magie noire.
Le prince n’avait pas la réputation d’être un homme émotif. Pourtant lorsqu’il discerna l’enchevêtrement de corps de femmes et d’enfants, il ne put contenir d’amères larmes. Il vit rapidement sous un porche, le corps d’une mère protégeant de ses bras un amas grouillant de vermines. Ce tas de chairs pullulant était sans doute les derniers vestiges de ce que fut sa progéniture. L’un des éclaireurs s’approcha. Il toucha les dépouilles qui se décomposèrent soudainement sous ses yeux en des accrétions sanguinolentes. L’homme ne put retenir un cri de terreur. Ils continuèrent leur route, leur raison éreintée par l’horreur.
Le ker de Sterenn s’élevait au centre du village. Le cœur des guerriers battit une chamade fabuleuse comparable aux sons que faisaient les tambours qui annonçaient la guerre. Ils entrèrent dans la demeure avec précaution, recherchant à chaque pas des indices permettant de comprendre et de dire qui était à l’œuvre derrière ce charnier. C’est dans la salle principale qu’ils virent Sterenn en position fœtale. Nu, il tremblait de tous ses membres comme un enfant qui vient d’apercevoir un croque-mitaine. Bellovèse accourut vers lui. Il s’accroupit à sa hauteur. Il n’était plus que le reflet du grand guerrier qu’il fut.
— Sterenn, mon ami, s’écria le prince. Par Toutatis, Sterenn ! Que s’est-il donc passé ?
Le malheureux tourna un visage boursouflé et trempé de sueur. Ses yeux roulaient dans leurs orbites. Il était saisi par l’épouvante.
— Les Durotriges ! hurla-t-il. Les Durotriges sont partout. J’en ai tué des centaines, mais même lorsqu’ils sont morts ils reviennent nous hanter.
— Il délire, affirma Julven. Il est comme les druides lorsqu’ils entrent en transe. Est-il possible qu’il soit derrière tout cela ?
— Impossible ! Qui a fait ça ? questionna Bellovèse.
— Ils sont partout ici. Dans nos rues, dans nos kers et même dans nos puits. Les enfants ont été corrompus par l’ennemi, murmura l’ancien chef.
— Par Balor, c’est bien lui qui a tué ces malheureux ? s’étrangla Julven.
Sterenn attrapa soudainement un glaive et en menaça Bellovèse.
— Vous êtes des espions à la solde de Brenn. Il m’avait dit que vous viendriez pour m’empêcher de mener ma mission à son terme.
Il leva sa lame pour l’abattre sur la tête du prince lorsqu’une lance déchira les ténèbres et se ficha dans sa poitrine. Le coup fut si violent que le corps de Sterenn se planta dans une poutre. Il regarda les soldats d’un air incrédule. Un mince filet de sang coulait de sa bouche. Bellovèse souffla :
— Il m’a abandonné malgré sa promesse… Trouve les Durotriges…
Il expira alors un dernier râle caverneux. Le guerrier, autrefois impressionnant, n’était plus qu’un amas de viande sanguinolente suspendue à un croc de boucher. Sterenn avait toujours été un ami fidèle de la famille de Bellovèse. Il s’était battu corps et âme pour pérenniser la couronne de Sigovèse si bien que même ses ennemis le respectaient outrageusement. Le prince ne put contenir un cri de douleur en apercevant cet ami, ce père, ce frère bafoué par des puissances inconnues. Son hurlement retentit dans Trellasik et l’on-dit même dit que les gardes-frontières Durotriges entendirent ce gémissement sans connaître sa provenance.
— Celui qui a fait ça le regrettera amèrement, éructa Bellovèse. D’eussé-je traverser l’au-delà et en revenir, je punirai les coupables. Je le jure sur la tombe de mes ancêtres.
Les éclaireurs n’osèrent parler tant l’écœurement et la tristesse étreignaient leurs cœurs. Ces hommes avaient vu de nombreuses horreurs sur les champs de bataille, mais jamais leurs ennemis n’avaient eu la bassesse de s’attaquer à un village pacifique, surtout lorsque celui-ci abritait une multitude de femmes et d’enfants. Finalement, ils détachèrent Sterenn de sa poutre. Le corps fût sorti puis trainé. C’est au détour d’une ruelle où les corneilles se disputaient un cadavre que le plus vieux des soldats distingua le corps d’un ennemi. Il en saisit le glaive. La lame argentée luisait étrangement.
— Bellovèse, hurla Kendall. Nous avons trouvé ce que tu es venu chercher.
En même temps qu’il hélait son prince, il porta l’épée devant son visage. L’arme était sans conteste de facture Durotriges — la tribu qui jouxtait le pays Cornovi.
— Sterenn n’était donc pas fou. Par Gofannon, ces hommes paieront pour leur traîtrise.
Bellovèse défia du regard les contrées situées par-delà la rivière, là où le brouillard régnait sur la campagne, là où les Durotriges avaient élu résidence.
— Vous m’entendez, cria-t-il. Je n’aurais de repos que lorsque j’aurais bu votre sang pour que ma soif de vengeance soit épanchée. Mes frères ! Partons rendre la monnaie de leur pièce à ces félons. Que leurs cris de douleur apaisent notre colère.
— Non, Bellovèse ! tenta de raisonner Kendall. Tu n’es pas encore roi. Ailgesach, le druide, décidera de notre conduite. Les augures devront être bons pour partir à la bataille. Soyons prudents, notre troupe de cinq hommes serait bien incapable de vaincre ces fabuleux ennemis.
— Je te reconnais là, Kendall, mon ami, capitula le prince. Nous convaincrons Père que ces chiens méritent leur châtiment. Ne perdons pas de temps, il me cuit de goûter à la revanche.
Les éclaireurs mirent la dépouille de Sterenn sur le meilleur cheval. Ils partirent ensuite en direction de la cité royale. Ils n’oublièrent pas d’incendier les vestiges de la cité de Trellasik, car seul un brasier était en mesure de purifier cette nécropole indicible.
L’escouade n’arriva à Bodmin-Moor que la nuit suivante. Le froid avait saisi l’ensemble de la contrée. Les gardes de la cité apercevant au loin la mine sévère de leur prince, portant sur la croupe d’un destrier le fameux chef de Trellasik, furent saisis d’épouvante. Ce décès annonçait de sombres présages.
Une haie d’honneur accueillit le cadavre du héros. Arrivé devant le ker royal, Bellovèse porta délicatement la dépouille. Les habitants lui marquèrent de la déférence. Il arriva enfin devant le trône et déposa Sterenn sur les fourrures au pied du roi.
— Mon père ! Voici des nouvelles de l’est. Trellasik n’est plus. Femmes et enfants ont été massacrés. Quant à votre compagnon d’armes, le voici.
Le vieux souverain se leva autant que son arthrose le lui permit. Il s’approcha du corps et le jaugea.
— Par Toutatis, c’est impossible. Qui ? Parle, mon fils.
— Ce sont ceux-là même que vous qualifiez d’amis, répondit le prince. La malice des Durotriges est sans conteste à l’œuvre. Ils n’ont pas laissé de survivant.
— Les Durotriges sont nos alliés depuis des générations, presque depuis que le monde est monde.
— Voici une preuve irréfutable, éructa Bellovèse.
Il détacha le glaive de sa ceinture pour le jeter au pied du souverain. Sigovèse vit aussitôt qu’il avait été forgé par les fameux artisans Durotriges.
— Que racontes-tu ? s’écria Ailgesach qui surgit de l’ombre formée par un pilastre. Les Durotriges se battirent à nos côtés lorsque les Belgae voulurent conquérir le sud de Britannia. Brenn l’ancien sauva votre père pendant la bataille des menhirs.
— Aithirne a raison, souffla le vieux roi. Je connais Brenn depuis l’enfance. Il ne pourrait me trahir.
— C’est de cette manière que vous vengerez Sterenn ? s’étrangla Bellovèse. Dois-je vous rappeler qu’il fut aussi notre plus grand partisan ?
— Les Durotriges ont une armée plus grande que la nôtre, affirma le roi. Si nous lui faisions la guerre alors les Silures et les Belgae nous attaqueraient en retour. Nous ne pouvons pas nous permettre un conflit généralisé avec nos voisins. Brenn le sait lui aussi et n’aurait pas pris ce risque.
— Alors, organisons une expédition punitive. Je vengerais Sterenn, dit Bellovèse. J’en fais la promesse devant Gofannon.
Le vieux souverain hésita. Le druide, qui s’était approché, se pencha à son oreille. Sigovèse se tourna alors vers son fils et le regarda avec conviction.
— Il suffit, mon fils. J’ai décidé. Un émissaire sera envoyé en territoire Durotriges pour exiger des explications. S’il s’agit d’éléments perturbateurs de son armée, alors ne doute pas que Brenn les châtiera sévèrement.
— Par ce signe, nos ennemis distingueront que nous sommes faibles. Un jour viendra où cette faiblesse se retournera contre vous, mon Père, et qu’elle vous fera perdre votre trône.
— Tais-toi, fils. Ma patience a des limites. Ne teste pas ma magnanimité.
En signe de contestation, le jeune homme prit son glaive et le jeta aussi au pied du souverain. Il défia ce dernier du regard puis partit du Ker. La déception et la rage se lisaient sur son visage.
À l’extérieur, les éclaireurs attendaient la décision de la couronne.
— Nous ne ferons rien, éluda le prince.
— C’est un jugement sage qu’a rendu le roi, dit Kendall. Nous ne pouvions risquer une guerre, même si notre cœur est empli de rage.
— Ferme là Kendall ! commanda le jeune homme. N’oublie pas que je serais un jour ton roi.
Les hommes n’osèrent plus offenser Bellovèse qui s’enferma dans son fief.
L’aube était proche lorsque Bellovèse, qui ne parvenait pas à dormir, entendit frapper sourdement à sa porte. Dehors la lune était pleine et grise. Le froid s’était largement intensifié annonçant un hiver rude et précoce. Le jeune homme rongeait son frein, se demandant comment il pourrait dispenser la vengeance la plus juste pour punir la malveillance de Brenn.
— Je ne veux voir personne, hurla-t-il.
— Vas-tu laisser ton druide à la porte ? s’écria Aithirne.
Bellovèse se précipita pour ouvrir.
— Je ne savais pas que c’était vous, ô grand Ailgesach. Ma demeure est vôtre.
Le mage entra. Le prince referma derrière lui.
— Y a-t-il quelqu’un avec vous ?
— Non, Aithirne, répondit Bellovèse.
— Tout druide vénérable que je sois, je prends de grands risques en venant te trouver. Ma visite devra rester secrète.
— Vous êtes avec un ami.
— Bien ! Je sais que je peux avoir confiance en toi. Je sens dans ton cœur une grande colère. J’ai consulté les augures et ils m’ont dit qu’il était temps que tu assoies ton pouvoir sur les Cornovi. Le règne de ton père s’est ramolli avec les années. Si nous ne faisons rien, ton peuple sera bientôt emporté dans les tourmentes. De puissantes forces avancent dans l’ombre. Elles nous submergeront bientôt.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit au roi ?
— Le cœur de Sigovèse est trompé par son respect pour Brenn. Notre ennemi se nourrit des ténèbres, profitant de sa fragilité. Il a fait un pacte avec de terribles divinités. J’ai beau être le conseiller de ton père et le plus vénérable druide de Brittania, il n’y a pas pire sourd qu’un homme qui n’écoute que son cœur. J’ai tenté de le convaincre pendant votre confrontation, mais il refuse d’écouter la raison.
— Que proposez-vous ?
— Je sais que tu t’apprêtes à frapper, seul et abandonné des tiens. Tu sais que tu ne reviendras pas vivant de cette mission. Je connais dans les arcanes, un sort que nos ancêtres utilisaient autrefois. Il te rendra invincible, du moins tant que tu n’auras pas tenu ta parole.
— Alors, prions les Dieux pour qu’ils m’accordent ce pouvoir, répondit sans hésitation Bellovèse.
— Je dois cependant te prévenir, mon prince. Ce sortilège est dangereux. Il pourrait t’empêcher d’accéder au Sidh1 après ta mort.
— Mais devons-nous laisser notre peuple se faire massacrer par des ennemis qui se rient de nos faiblesses ?
— Assurément non ! Si tu le veux, viens demain soir, peu avant minuit. Tu devras gagner les domaines druidiques, là où la terre rencontre la lune, au sommet du Cairn de « Bronn Wennili ». La fête de Samain approche. La lune est pleine. Les conjonctions sont optimales pour que les esprits te soient favorables.
— J’y serais vénérable Ailgesach. Par Toutatis, j’y serais.
— Toutatis n’a pas d’intérêts dans cette histoire. Demain, même les Dieux te redouteront.
À ces mots, Aithirne Ailgesach sortit dans les ténèbres glaciales du village. La cité était étrangement morte.
Le lendemain Bellovèse constata que la rumeur enfla dans les rues. Le forgeron dit à un soldat que Trellasik n’était plus et que des forces divines avaient décimés sa population. Bientôt, chacun pensa que les Durotriges n’avaient rien à voir dans cette histoire. Sterenn était l’unique coupable. Bellovèse tenta de rétablir la vérité, mais ses interlocuteurs trouvèrent étrange que le fils du roi accable des hommes qui furent de tout temps des alliés fidèles. Les Durotriges étaient aux côtés des Cornovi depuis que les Celtes avaient inventé la guerre. Les esprits simples se convainquirent bientôt que le souverain dissimulait bien des malveillances dans son cœur pour détester ainsi des amis. L’on savait que Sterenn, bien qu’il fût un héros adulé, était capable de beaucoup d’atrocités. Un soldat affirma qu’il l’avait vu autrefois frapper un enfant. Cet autre déclara qu’il ne rechignait pas à manger de la viande à peine cuite, prétendant ainsi qu’il ne craignait pas manger de la chair humaine. Le prince entendit une vieille femme ajouter que le froid qui s’emparait du bourg n’était pas étranger à ces maléfices. Tous se plaignirent que les feux ne réchauffaient plus les logis et qu’il ne serait pas étonnant de retrouver de pauvres gens gelés chez eux tant Sterenn avait contrarié les Dieux. Certains annoncèrent même l’apocalypse. C’en était trop pour Bellovèse qui préféra s’isoler. En une journée, celui qui fut son mentor, son protecteur, son ami, son frère, était passé du statut de héros à celui de meurtrier, monstre, ennemi. La grandeur d’un homme était peu de chose face à une rumeur qui enflait. Le prince attendit finalement que la nuit fût, protégé au creux de son ker. Il ne mangea pas ce soir-là, bien que son père le fit appeler en son palais. Le roi ne s’en inquiéta pas outre mesure.
Lorsque le crépuscule fut, Bellovèse sortit de son antre. Il constata que la lune brasillait de mille feux argentés. Seuls les gardes avaient l’ordre d’affronter le froid. Même un chien n’aurait pas été laissé dehors. Les hommes furent surpris de voir Bellovèse se promener aussi tard. Le prince ne leur dit mot. Il ne leur retourna aucun regard se contentant de monter sur son destrier.
— Où vas-tu, Bellovèse ? cria un soldat. Ton père a proclamé le couvre-feu tant que les événements de l’est n’auront pas été éclaircis.
— Dis à mon Père que son fils va œuvrer pour la grandeur des Cornovi. Demain plus aucun membre de notre tribu n’aura peur de ses ennemis.
L’homme déclara plus tard qu’il n’aurait pu contraindre son prince. Rien n’aurait pu faire fléchir sa volonté.
Bellovèse traversa la plaine. Il ne lui fallut guère de temps pour atteindre la montagne. Le relief de Bronn Wennili était interdit aux hommes, car seuls les druides avaient l’autorisation d’arpenter ses pentes. Les légendes racontaient qu’à son sommet fut érigé, à l’époque où la lave coulait encore dans les plaines et que les dieux arpentaient librement les chemins du monde, un cairn. Les mages y accomplissaient depuis des siècles des rites à l’endroit de la nature. Les plus instruits affirmaient que les druides y parlaient ouvertement avec l’au-delà et que les passages vers le Sidh y étaient ténus.
Le prince s’engagea dans le sentier aux menhirs, une voie parmi les bruyères qui longeait une centaine de pierres fièrement dressées. Leurs surfaces polies étaient rongées par une légion de lichens. Bellovèse n’était jamais allé aussi loin dans ce domaine. Son père, s’il l’avait vu parcourir cette route, lui aurait intimé de faire demi-tour. Jamais aucun homme, dénué du pouvoir des mages, n’était sorti vivant de ce territoire.
Le chemin tortueux serpentait sur la colline. Le jeune homme arriva finalement à la naissance de la montagne. La lune était haute et éclairait la campagne. Il fut bientôt contraint d’abandonner son destrier. L’animal hennissait de frayeur. La pauvre bête tremblait de tous ses membres. Il lui fallut encore une heure d’une marche harassante pour atteindre le sommet. Bellovèse avait peur, non pas de rencontrer quelques esprits ou de périr, mais qu’Aithirne ne se soit ravisé. Il voulait goûter à sa revanche et rien, pas même la mort, ne lui enlèverait ce désir. Sa crainte fut vite apaisée lorsqu’il vit le druide approcher. Au centre d’un énorme cromlech s’érigeait un dolmen ressemblant à s’y méprendre à une table sacrificielle. Habillé d’une longue toge blanche, la barbe et les cheveux gris flottant dans une brise glaciale d’un ciel sans étoiles, Ailgesach attendait.
— Hâte-toi, fils des Cornovi. La lune est bientôt alignée avec les astres. Il nous faut maintenant appeler les esprits de la nature.
Le druide l’invita d’un geste à s’allonger sur la pierre. Il hésita, mais sa famille avait toujours fait confiance au mage.
Il gravit le Dolmen et posa la tête sur le Cairn. Aithrine commença à hurler au ciel des imprécations dans une langue inconnue. Sa voix avait des intonations rauques. Le druide tenait dans une main une large serpe d’or. L’autre secouait un bouquet de gui et de bruyère. Le prince douta du résultat lorsqu’il vit soudain naître du granit des formes éthérées. Elles dansèrent autour de lui comme un brouillard doté de vie. Il ne pouvait daigner trouver de la splendeur dans ce spectacle inquiétant. Le mage prononça alors un seul mot et celui résonna si fort que Bellovèse crût que la roche se fendrait en deux et que la terre tremblerait. « Sabathan », ce fut ce nom qui fut dit comme une grossièreté. Il insultait l’existence même des Dieux. Le jeune homme connaissait parfaitement ce démon, les Irlandais l’appelaient Balor et disaient de lui qu’il était le maître de la mort. Il portait cependant bien d’autres patronymes. Les Assyriens le vénéraient comme étant Pazazu, prince des nuées tandis que les Égyptiens le redoutaient plus encore que Seth. Il fut souvent témoigné qu’on le vit arpenter les territoires désolés et les cimetières pour y accomplir sa moisson d’âmes. Bellovèse, entendant ce simple mot, ne put retenir sa vessie et souilla aussitôt ses braies. Il constata que la lune se voilât et que le tonnerre gronda. Une odeur de cendre et de putréfaction investit l’air précédemment pur de la montagne. Aithirne regarda le jeune homme, souleva sa serpe et la lui planta dans le cœur. Le prince souffrit le martyre. Il vit alors Sabathan le dévisager et rire depuis les ténèbres. Cette vision faillit le rendre fou. Aucun mot humain ne pouvait décrire une telle horreur et il est notable de préciser que même Aithirne refusa de croiser le regard de la bête. Le jeune homme tendit la main pour s’accrocher à la robe du druide. Il laissa une grande traînée sanglante sur le tissu immaculé.
— Sabathan, je t’offre cette âme pour t’en repaître. Je te la donne et contre celle-ci daigne rendre cet homme invincible.
Les vapeurs fabuleuses se muèrent en des visages carnassiers. Bellovèse resta suspendu à la frontière de l’au-delà puis un éclair le frappa jusqu’à ce qu’un des esprits investisse son enveloppe charnelle. Ce qu’il éprouva par la suite était situé au-delà de la souffrance, car jamais aucun homme n’eut à endurer un tel supplice depuis que l’humanité arpentait la Terre. Il devina rapidement qu’il n’était ni vivant ni mort. Il sentit déferler en lui des vagues ahurissantes et une créature d’Outre-Monde s’enfoncer loin dans son esprit jusqu’à atteindre les contreforts de son cerveau reptilien. Bellovèse en fût dénué de toute émotion humaine, libéré du poids de la douleur, de la tristesse et de l’amour. La chose avait éradiqué jusqu’à sa peur, sa volonté de perpétuer son espèce et son clan, son besoin de liberté, l’attachement paternel et le mystère de l’enfant. Il était devenu une carcasse vide, avide de pouvoir et de sang, seulement mû par un appétit puissant de destruction.
Il se releva alors de sa propre tombe et marcha autour du Dolmen. Il regarda Aithirne comme un homme neuf.
— Accomplit désormais ta destinée. Ce monde est à toi, lui dit-il. Souviens-toi cependant qu’à l’aube tes pouvoirs auront disparu. Hâte-toi de nous libérer de ces hommes malveillants.
C’est ainsi que Bellovèse, fils de Sigovèse, prétendant au trône des Cornovi partit affronter ses ennemis les Durotriges.
Il lui fallut peu de temps pour replier l’espace qui le séparait des domaines de l’est. Les nuées furent ses sentiers et la lune l’astre qui lui montrait la voie. Il surplomba rapidement ce qui fut jadis Trellasik, un moignon noir posé dans une lande décharnée. Bien que cette vision lui remémora des souvenirs fugaces, il ne s’y arrêtera pas. Il ne posa même pas un regard sur ses ruines fumantes, car ni les vestiges ni même le nom de Sterenn n’avaient de significations pour lui. Il survola finalement Maiden Castel, le ker de Brenn l’ancien qu’il exécrait.
Il y vit une grande armée, des forges comme des bouches diaboliques qui déversaient des flots de métal en fusion, des hommes parés à la bataille. Des preuves accablantes que les Durotriges se préparaient à la guerre. Mais Bellovèse n’avait nul besoin de raisons pour attaquer la tribu, même si ces monstres humains avaient été innocents, il brûlait de les punir. Il se mit à l’aplomb du ker royal, et descendit dans ses cheminées grandiloquentes.
Dans la salle du trône, le souverain, entouré de ses innombrables fils, assistait à un banquet. Pour Bellovèse, tout à fait comparable à une sombre fumée, ces hommes fêtaient la défaite de son clan. Chacun s’esclaffait, dansait, se félicitait des massacres passés et à venir. Il n’en fallut pas plus pour que le prince s’extraie du brasier.
Personne ne le vit. Bellovèse tel un courant d’air fit s’envoler les plats et les verres en étain. Quelques-uns crièrent à la sorcellerie. Même le druide du clan parut dépassé par ce vent étrange. Sigovèse, debout sur la table, apparut finalement sous sa forme physique. Chaque convive retint son souffle. Les femmes furent prises de panique, les enfants pleurèrent, le roi en resta paralysé sur son trône tandis que les plus vaillants tirèrent leurs glaives des fourreaux.
— C’est ainsi, bande de larves, que vous dansez sur nos tombes. Combien de frères vous faudra-t-il dévorer pour assouvir votre haine ?
Brenn plissa le regard et sembla douter puis devant cette créature qui revêtait les atours tronqués du prince des Cornovi cria :
— Par Toutatis, est-ce toi Bellovèse ? Par quel sortilège ?
— Bellovèse n’est plus. Tout au plus ai-je emprunté ses traits. Je suis ici pour vous châtier de nous avoir trahi.
— Que racontes-tu ? murmura le roi. Tu sais que nous avons toujours été fidèles à ton peuple et à ton père.
— Je connais tout de tes ruses, serpent. Tu ne me conduiras pas dans les travers du mensonge. Prépare-toi à subir mon courroux.
— Je ne saisis aucun des mots que tu prononces, Bellovèse. Sans doute a-t-on détourné ton regard de la vérité. Je ne saurais piétiner le pacte que j’ai passé jadis avec Sigovèse.
— Qu’importe les accords d’hier. Ma colère ne saurait être contenue.
— Si tu nous menaces, nous n’aurons d’autres choix que de te tuer, prévint le fils cadet de Brenn que l’impétuosité de la jeunesse rendait imprudent.
— Méfiez-vous, seigneur, prévint le druide. Je sens dans cette créature le poids du vice. Sa chair a été corrompue par un Glam Dicinn2.
Le mage leva son abacus et le pointa vers Bellovèse pour lui signifier que son pouvoir pouvait l’anéantir. La créature vociféra un rire qui fit trembler les murs en granit.
— Sachez que vous ne me vaincrez pas avec vos idoles, vomit-il. Je commandais des nations des millénaires avant votre temps.
Un soldat plus téméraire ou plus fou que les autres s’approcha et plongea la pointe de son glaive dans le cœur du monstre. Le visage de Bellovèse marqua de la surprise. Sa main se mua alors en une serre décrépite qui s’empara du tranchant. Il retira la lame dans un bruit d’os et de succion écœurant. La chose — car Bellovèse avait dorénavant tout l’aspect d’une bête immonde — ne saigna pas, pas plus qu’elle n’éprouva de souffrance. Pour seule réponse, elle attrapa l’assaillant et, grâce à sa bouche devenue telle celle d’un loup, déchira la jugulaire offerte. Un liquide visqueux le recouvrit.
— Vos armées seront vaincues, hurla-t-il.
Bellovèse se tenait à demi voûté, déformé par une nature belliqueuse. Son visage n’avait rien de commun avec celui d’un homme. Son corps bafoué par des forces indicibles ressemblait à l’improbable association du loup, d’une chauve-souris et des bêtes des contrées environnantes. Tous les guerriers, bien qu’épouvantés, se précipitèrent sur lui. Ceux-là tenaient des lances effilées, ces autres des glaives étincelants, cependant la créature ne craignait pas les armes humaines et se défit sans difficulté des cohortes. Celui-là fut éventré, cet autre énuclée, ce dernier eut la tête écrasée, tant et si bien que Brenn fut le dernier survivant de Maiden Castel.
— Ne t’approche pas, cria le roi.
— Il est trop tard. Tu aurais dû y réfléchir avant de t’attaquer aux Cornovi.
— Nous n’avons jamais assailli Trellasik. Nous n’avons jamais été des traîtres. Nous honorons toujours les pactes passés avec nos alliés. Sterenn était fou. Nous lui avons envoyé un émissaire qu’il n’a pas hésité à tuer. C’était un héros vieillissant qui cherchait à renouer avec sa gloire d’antan. C’est pour cette raison qu’il a signé un pacte avec le mal. Notre druide Cathbad nous a affirmé qu’il avait été lui aussi l’objet d’un Glam Dicinn. Tu sais seul un mage puissant peut prononcer une telle satire. Je n’en connais qu’un capable d’une telle chose, un barde du rang des Ollam, Aithirne Ailgesach.
— Tes fadaises ne te sauveront pas, rit Bellovèse.
— Nous nous apprêtions à vous envoyer des éclaireurs pour vous prévenir. Cathbad avait préparé quelques sortilèges pour défaire votre conseiller, mais Aithirne a dû s’en apercevoir et nous a attaqué avant que nous le mettions hors d’état de nuire. Et celui qui frappe au cœur des amis, l’arme du druide, c’est toi Bellovèse.
— Mensonges, hurla la bête.
Ce cri rauque fendit le mur en granit qui composait le ker. Les chaumières alentour s’écroulèrent. Les yeux de Brenn devinrent fous. La créature se précipita vers lui, les crocs menaçants et la bave coulant à la commissure de son ignoble mâchoire.
Il ne fallut guère de temps à Bellovèse pour rayer de l’Histoire le clan des Durotriges. Aucun homme ne trouva grâce dans ses yeux couleur de cosmos. Il ne prit pas en pitié les femmes et les enfants — il trouva que ces derniers avaient d’ailleurs bon goût. Il hanta ensuite les nuées. Devenu éthéré, il fut lavé du sang, des entrailles et de la chair des innocents. La lune irradiait la campagne, la nature prit peur en sentant qu’une bête nuisible ravageait désormais ses contreforts. Il se rendit à Bodmin Moor. Il sut y être accueilli en héros. Les Cornovi ne craindraient plus jamais les Durotriges ni plus aucun autre clan. Bientôt, le tour des Belgae viendrait, puis celui des Atrébates et enfin des Icénis. Il se rendrait jusque dans le Grand Nord de Brittania pour détruire ceux qui convoitaient ses domaines. Le nom des Cornovi, celui de Sigovèse et de Bellovèse, traverserait les couloirs du temps. Le prince forcerait même les linteaux du Sidh s’il devait s’en octroyer la jouissance.
Lorsqu’il arriva au Ker Familial, il reprit sa forme originelle. Un soleil timide poignait à l’horizon. Il faisait encore plus froid que la veille. Bellovèse entra dans la salle principale. Sigovèse, assit sur son trône de pierre, supportant sa tête de son poing, l’attendait. Il avait le visage des mauvais jours, la mine déconfite ravagée par des tics d’inquiétude et d’épouvante.
— Mon père, j’ai été réveillé. Vous ne craindrez plus la menace tapie à l’est.
— Qu’as-tu fait, pauvre fou ?
Il dévisagea son impensable progéniture.
— Glam Dicinn, souffla-t-il comme s’il avait vu un esprit antique reprendre vie. As-tu vu ton visage ? Glam Dicinn, répéta-t-il.
Bellovèse surprit se précipita vers un bouclier poli. Il se regarda à sa surface. Trois furoncles purulents avaient poussé sur son front et il connaissait la signification de chacun de ces bubons. Celui-là était laideur, celui-ci plus gros était blâme, mais le plus large, celui qui régnait sur tous les autres tel un Bronn Wennili qui s’élevait dans la Lande, était honte.
— Aithirne m’avait prévenu, murmura d’un ton accablé Sigovèse. Tu as vendu ton âme aux démons pour de fausses promesses. Tu as détruit ceux qui nous protégeaient. Tu as même tué la femme et l’enfant. Va-t’en ! Tu n’es plus mon fils.
Bellovèse comprit alors qu’Aithirne l’avait abusé, qu’il avait été aveuglé par la haine et son désir de vengeance ! Il sentit au plus profond de ses cellules le mal qui l’avait investi. Il sut à cet instant qu’il ne serait plus jamais le même, car il avait été marqué par la bête et chaque minute le transformait un peu comme le démon qu’il fut dans cette terrible nuit de Samain.
Les soldats Cornovi avancèrent vers lui en frappant leurs boucliers de leurs glaives. Ces percussions devraient hanter longtemps son esprit malade.
— Fuis te dis-je avant que je ne change d’avis et que ceux qui furent tes frères mettent un terme à ta triste existence.
Quant à Aithirne, caché derrière le trône, il regardait passivement cette scène. Son visage parcheminé ne renvoyait aucune émotion, mais Bellovèse sentait chaque cellule de ce corps haï jubiler. Il n’aurait aucun mal à défaire ces troupes, mais une infime once d’humanité, un résidu d’amour paternel qu’il sauvegarda dans son cerveau reptilien retint sa folie. Il se précipita rapidement à l’extérieur. Il étouffait. Il poussa un cri qui fit vaciller les feux des torches. Les barrières mentales qu’il avait établies pour contenir sa colère cédèrent une à une ce qui laissa à la créature en suspens dans son âme reprendre possession de son enveloppe charnelle. Il s’envola alors dans la grisaille matinale, vers les bois et les bruyères désertiques pour qu’aucun homme ne puisse voir son déshonneur.
Il ne fallut pas longtemps pour que le vieux roi ne meure de l’humiliation et de la déception que lui avait infligées si cruellement son fils. Le druide Aithirne Ailgesach devint par la force de son pouvoir, souverain. Il régna sur le clan d’une main de fer, attaquant ceux qui s’opposaient à sa couronne, réduisant en poussière les tribus qui se disputaient Britannia. À cette époque, nul peuple ne fut plus barbare que les Cornovi.
L’histoire de Bellovèse ne fut qu’un drame. Il se cacha longtemps parmi les tourbières et les futaies au pied du Bronn Wennili. Il erra jusqu’à en perdre toute trace d’humanité. Le monde des hommes finit même par l’oublier. Il devint une légende qui se mua en un mythe que l’on oublia à son tour hormis lorsque les grands-mères voulaient épouvanter les enfants. Bien que personne ne sache plus exactement ce qui hantait ces terres, chacun préféra éviter le territoire hostile qui s’étendait des villages de Bodmin Moor à celui de Coda et de Watergate. Quant à la montagne du Bronn Wennili, elle était crainte comme la peste. Bellovèse devint la forêt, les fougères, les tourbières. Il fut dans les tumulus, cromlechs, dolmens et menhirs. Il répandit sa haine dans tout ce qui fit cette partie de la Cornouailles irradiant jusqu’à Truro et bien au-delà encore.
(1016)
Sir Davis, si je vous écris aujourd’hui, c’est pour vous témoigner toute ma gratitude, mais aussi pour vous demander humblement de bien vouloir cesser de me supplier de quitter cette maison. Je sais que vous désirez ardemment que je vous rejoigne dans le clos de votre manoir de Childwickbury. Mais, par ce que je m’apprête à vous révéler, je suis sûr que vous comprendrez ma position et que vous renoncerez à votre folle entreprise. Je sais que votre insistance est commandée par votre très grande amitié envers notre famille. Cependant les derniers événements m’imposent de finir ma vie au château de Wakehurst. Quant à l’au-delà, nous verrons bien.
Je me souviens comme vous me répétiez souvent de ne pas venir ici. Je me rappelle aussi comment vous avez voulu me contraindre à abandonner mes projets lorsque nous montions, Emily, Olivia et moi, dans la calèche qui nous mènerait jusqu’ici. Vous me répétiez à l’envi que vous aviez entendu de bien sombres histoires à propos de ces domaines, et vous m’aviez confié vos nombreux doutes. C’était l’époque où nous habitions encore les faubourgs londoniens. Que ce temps me semble éloigné désormais !
Je crois, Sir Davis, que j’étais tout simplement trop sourd à vos suppliques. Je pensais de tout mon cœur que mon avenir serait meilleur dans ces contrées. Pour ne pas froisser notre amitié, vous n’aviez pas insisté, prétendant que tous ces récits dramatiques n’étaient que des légendes. Pourtant, je peux vous assurer aujourd’hui que tous ces mythes sont véridiques. Je sais maintenant que ces terres sont hantées, que jamais un homme qui entre ici ne peut avoir l’espoir d’en ressortir un jour vivant ou sain d’esprit.
Je voudrais par cette missive vous révéler ce qu’il s’est passé depuis que nous nous sommes quittés. Ce récit, vous y croirez, j’en suis sûr, bien que certains faits soient si invraisemblables que j’ai encore beaucoup de mal à penser qu’ils ne sont pas qu’un tour de mon esprit.
