Sois belle - Sois fort - Nancy Huston - E-Book

Sois belle - Sois fort E-Book

Nancy Huston

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Beschreibung

Sois belle / Sois fort est un double essai qui reprend l’essentiel de deux conférences données par Nancy Huston : Belle comme une image et Damoiseaux en détresse. Point de vue sans concession, il permet de mieux comprendre et accepter les forces et les faiblesses des hommes et des femmes, la part animale qui les assemble et les oppose ainsi que leurs souffrances respectives dans notre monde actuel. Ce petit livre à deux faces nous fait profiter du regard clair de Nancy Huston sur des questions souvent mal posées. Ses propositions concrètes font la part belle à l’urgence d’éduquer. C’est un cadeau à s’offrir et à offrir.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Nancy Huston a passé son enfance au Canada, son adolescence aux États-Unis et sa vie adulte en France. Écrivaine d’expression double (anglaise et française), elle pratique de nombreux genres : romans, essais, livres pour enfants et pièces de théâtre, publiés pour l’essentiel par Actes Sud. Parmi les romans on peut mentionner L’empreinte de l’ange, Dolce Agonia, Cantique des plaines, La virevolte, Infrarouge ou encore Danse noire. Son roman Lignes de faille (prix Fémina et prix France-Télévisions 2006) a été traduit dans une quarantaine de langues à travers le monde. Ses essais incluent : Nord perdu, 1999, Professeurs de désespoir, 2004, L’espèce fabulatrice, 2008, Reflets dans un œil d’homme, 2012.
Ses dernières parutions sont : La fille poilue, nouvelle, aux éditions Chemin de fer, avec des œuvres du peintre suisse Guy Oberson ; Le Club des miracles relatifs, roman, et Carnets de l’incarnation : textes choisis 2002-2015, chez Actes Sud.

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Seitenzahl: 74

Veröffentlichungsjahr: 2020

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ISBN : 978-2-375860-62-5

© 2020, Éditions Parole

Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer

Courriel : [email protected]

Suivi commande : [email protected]

www.editions-parole.net

Tous droits réservés pour tous pays

Avant-propos

Tout en remplaçant peu à peu le christianisme dans l’Occident moderne, la théorie du genre en a reconduit quelques-unes des thèses les plus absurdes et notamment le dualisme :

– âme et corps ça fait deux et le corps est tributaire de l’âme ;

– l’être humain est essentiellement esprit, volonté, rationalité, décision, surtout pas une espèce animale programmée pour se reproduire.

Du coup, dans l’éducation (familiale ou scolaire) que nous prodiguons à nos enfants et adolescents, la question de la différence sexuelle est traitée de façon biologique et hypocrite, les vraies passions et peurs des vrais garçons et filles passées sous silence.

Les effets que produisent cet omerta sont inquiétants. Moins frileuses à l’égard du déterminisme que nos intellectuels et philosophes, des industries foncent dans la brèche de nos tabous et tirent de nos vulnérabilités innées des profits fabuleux. Le désir des filles d’être belles et celui des garçons d’être forts, à défaut d’être nommés, réfléchis et retravaillés, se déclinent indéfiniment, s’exacerbent et se répandent à travers le monde sous forme de jeux vidéos, films hollywoodiens, armements, pornographie, produits de beauté, mode, luxe, chirurgie esthétique…

Nancy Huston

•Sois belle

Nancy Huston

Sois belle

« Quand tu seras Premier ministre, n’oublie pas de créer un secrétariat d’État à la condition masculine, c’est à revoir. »

Romain Gary

1. Homo sapiens :plus bêtes que nous ne le croyons

Commençons loin, très loin. Fermons les yeux. Imaginons le cosmos. Le ciel étoilé… les galaxies, les astres… le tournoiement de milliards de planètes autour de milliards d’étoiles… notre Voie lactée… notre modeste soleil… ses neuf planètes dont la nôtre, la troisième, la planète Terre… et l’apparition sur cette planète, en raison de certaines conditions climatiques et atmosphériques propices, d’une chose qui s’appelle « la vie ». Vie végétale d’abord, puis animale. Évolution des espèces, lente et infiniment complexe, aveugle, sans témoin, sans commentaire.

Pendant des millions d’années, l’Afrique a été la terre de l’évolution humaine. Nous sommes descendus des arbres il y a quatre millions d’années. Voici deux millions cinq cent mille ans, nous avons développé des outils de pierre et un cerveau plus gros. Il y a soixante mille ans seulement, les premiers humains vraiment modernes ont commencé à quitter l’Afrique. Il y a cinquante mille ans est intervenu un changement radical de comportement, qui s’est traduit par l’apparition d’artefacts plus élaborés (objets d’artisanat et œuvres d’art) et la capacité de mener une vie sociale complexe. L’expression par la matière est un des signes de la révolution de l’humanité moderne. Ce qui s’exprime dans l’art et le langage, c’est notre histoire, notre identité, notre place dans la société, c’est-à-dire… des fictions.

Seul de tous les primates supérieurs, l’être humain naît prématurément. S’il naissait à terme, vu le gigantisme de son crâne (due à la taille exceptionnelle du cerveau chez Homo sapiens), et la minceur du bassin de sa mère (due à la station debout adoptée par Homo sapiens), tous les accouchements seraient fatals : pour la mère, l’enfant ou les deux. Cela n’irait pas du tout. En quelques petites décennies : fin de notre espèce. Le bébé humain naît donc plusieurs mois avant terme et doit être aidé, protégé et éduqué pendant de longues années avant de pouvoir se débrouiller tout seul. Il met six mois rien qu’à apprendre à s’asseoir. Alors que le bébé gorille sait marcher au bout de quelques jours, au bébé humain, il faut une bonne année. Quant à chercher sa propre nourriture, il n’en sera capable qu’au bout de sept ou huit ans dans les pays pauvres, quinze ou seize ailleurs, et, dans l’Occident opulent, deux bonnes décennies ! Ainsi les mères humaines doivent-elles prodiguer des soins à leurs petits beaucoup plus longuement et intensément que les mères chimpanzés. Il se peut même que ce soit là, dans ces échanges exceptionnellement longs et intenses entre mères et enfants, qu’est né le langage humain.

La vie des primates sur la planète Terre est remplie de dangers et de menaces. Tous les primates tentent de s’en protéger en s’envoyant des signaux. Nous seuls fantasmons, extrapolons, tricotons des histoires pour survivre ; et croyons dur comme fer à nos histoires. Parler, ce n’est pas seulement nommer, rendre compte du réel ; c’est aussi, toujours, le façonner, l’interpréter et l’inventer. Le langage garantit la cohésion du groupe. Notre cerveau est certes disproportionnellement grand, mais nous sommes aussi particulièrement vulnérables. De tous les mammifères, nous sommes le plus nu, le plus faible, le plus risible : peau partout ! À peine quelques poils en guise de fourrure ; vingt ongles minuscules en guise d’écailles ! Et nos crocs ? De petites dents si dérisoires… Nous sommes les seuls à devoir nous habiller, pour n’avoir pas froid au corps, et les seuls à parler, pour n’avoir pas froid à l’âme.

En effet, c’est notre intelligence et plus précisément notre don inné pour la fabulation qui suppléent à notre faiblesse physique. La narrativité – la transformation des événements en récits dotés de sens – s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle est inscrite à même les circonvolutions de notre cerveau. Sur des millions d’années d’évolution, l’Homo sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y avait pour lui à non seulement nommer mais interpréter le réel. La conscience n’est rien d’autre que le penchant prononcé de notre cerveau pour tout ce qui est stable, continu, raisonnable et surtout racontable.

Nous ne supportons pas le vide, sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à comprendre. Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé, métaphorisé, y compris la sexualité. Le plus souvent, les singes copulent rapidement et presque distraitement. Comme ils n’ont pas de moi conteur, ils n’ont pas l’air de se sentir spécialement concernés par ce qui se passe. Pour les humains, le désir et le plaisir sont autrement bouleversants ; il se peut même que nos notions du Paradis et de l’Enfer naissent de nos joies et déceptions sexuelles les plus extrêmes. Un orgasme merveilleux – qu’est-ce que ça veut dire ? – rien, mais comme notre moi s’est provisoirement dissout de façon sublime et extatique, on se dit oh là là, mais c’est le paradis. Une rencontre sexuelle maladroite, bâclée, ratée – qu’est-ce que ça veut dire ? – rien, mais comme notre moi a subi une déconvenue, on se dit oh là là, mais c’est l’enfer.

Ce survol anthropologique a été nécessaire comme rappel de la réalité bien animale de nos origines. L’idée des « individus » et de leurs « droits » est très récente : sur les millions d’années d’évolution de notre espèce, elle remonte à trois siècles à peine. Partant de là, de fil en aiguille, depuis quelques décennies et pour la première fois dans l’histoire de la planète Terre, une espèce animale a réussi à séparer radicalement la sexualité de la reproduction. Il va de soi que j’approuve cette révolution et que j’en profite ; pour autant, elle ne fait de nous ni des dieux ni des robots, et est loin de nous libérer de tout déterminisme biologique. Ce n’est pas en cinquante petites années qu’on transforme les gènes. Même si une fraction croissante de l’humanité choisit de ne pas procréer, Homo sapiens est encore programmé pour se reproduire comme toutes les autres espèces animales et, que cela nous plaise et nous flatte ou non, nos comportements continuent d’être infléchis par cette programmation.

En nous, pour nous, mille facteurs décident à notre insu. Par exemple, c’est très spontanément et sans réfléchir que nous trouvons dégoûtante l’odeur de la merde. Mais cette perception n’a rien d’objectif (les mouches trouvent la même odeur irrésistible) ; c’est que notre cerveau a évolué pour nous faire fuir des molécules qui représentent un risque pour notre santé. Inversement, si nous trouvons délicieuses les sensations que procure la copulation, c’est que cette activité permet parfois à nos gènes de se reproduire.

La beauté humaine n’est pas non plus une donnée en soi ; un chien trouvera plus beau le visage du vieux clochard qui le nourrit que celui de n’importe quel top model. Les critères traditionnels de la beauté féminine, ceux auxquels on fait allusion en dessinant avec les deux mains les courbes de la nana sexy (gros seins, petite taille, larges hanches), sont au départ, tout comme la peau lisse et sans rides, des signes de jeunesse et de bonne santé, donc de fécondité.

« Mais enfin, s’exclameront certains hommes, la dernière chose à laquelle je pense quand je mate une fille c’est à l’engrosser ! » Voilà l’orgueil humain : naïvement, et avec la meilleure foi du monde, nous sommes persuadés de savoir ce que nous désirons et de faire ce que nous voulons. En approchant une guenon pour copuler avec elle, le chimpanzé non plus ne songe pas aux rejetons qui résulteront de cet acte. Il ne se dit pas : « Tiens, voilà une bonne guenon dont les gènes pourraient avantageusement se combiner avec les miens. » De même, les hommes qui fréquentent des boîtes de nuit avec lap-dancers