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Comment prendre en charge les personnes sans-abri ? Comment les soutenir ponctuellement, et les aider sur du long terme ? Comment agir face à ce public aux attentes et aux parcours si particuliers ? Voilà les questions que se pose tout professionnel amené à accompagner des personnes sans-abri. L’association Infirmiers de rue, dont les membres investissent la rue à la rencontre de ces personnes, met son expertise au service ces professionnels.Dans ce guide pratique, l’association rassemble les outils et les savoir-faire nécessaires à l’accompagnement des personnes sans-abri. Développant une méthodologie basée sur l’hygiène et la santé, ils montrent comment nouer des liens avec les plus vulnérables pour les aider à trouver un logement durable et ainsi se (re)projeter dans une vie en société. Cet ouvrage illustré est un condensé d’expériences d’infirmiers, de médecins, de travailleurs sociaux et de bénévoles. Il est émaillé d’exemples concrets, d’entretiens, de témoignages et de conseils médicaux d’urgence : une mine d’or pour aborder la pauvreté en rue.
La fin du sans-abrisme n’est pas une utopie !
À PROPOS DES AUTEURS
Émilie Meessen est infirmière en santé communautaire et en médecine tropicale. Après avoir travaillé dans le secteur de la toxicomanie, du sans-abrisme et de la prostitution, elle a co-fondé Infirmiers de rue en 2005.
Pierre Ryckmans est médecin généraliste. Il s’est d’abord consacré à la médecine humanitaire en Afrique, avant de revenir travailler en Belgique sur des projets de médecine sociale. Il a rejoint Infirmiers de rue en 2009.
Aurore D’Haeyer, quant à elle, est journaliste et autrice
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Seitenzahl: 275
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Sortir de la rue
Aurore D’Haeyer sous la direction d’Émilie Meessen et du Dr. Pierre Ryckmans
Sortir de la rue
Manuel d’accompagnement de la personne sans-abri
Nous voici en présence du premier vrai manuel d’accompagnement des personnes sans-abri, à l’ambition élargie depuis sa première édition de 2015: il s’adresse à un public qui va bien au-delà de la première ligne des intervenants de rue. Il s’agit en effet d’un manuel, c’est-à-dire d’un ouvrage écrit par une équipe qui connaît parfaitement son sujet à partir du terrain, du savoir, de la réflexion et de l’éthique, et qui est capable de produire une théorie de la pratique et de ses difficultés en insistant sur l’importance fondamentale de l’accès au logement.
Dans cet ouvrage, les personnes sans-abri sont qualifiées de patients et considérées comme tels grâce à ce qualificatif porteur de sens: il s’agit en premier lieu d’une équipe infirmière qui, par définition, travaille dans une perspective médico-centrée, avec des personnes qui ont des pathologies somatiques, psychiatriques et psycho-sociales, et qui sont souvent en position socio-existentielled’indignité. Pour ma part, je qualifierais cette position d’exclusion, bien que ce mot ne soit pas employé dans l’ouvrage.Précisément, le fait d’authentifier les personnes sans-abri comme despatients leur confère une dignité, car soigner ou accompagner aux soins dans nos pays, c’est considérer ces personnes comme des citoyens qui, en cas de soucis de santé, ont besoin d’être soignés comme tout le monde. Il s’agit donc d’une catégorisation inclusive. De fait, si ces patients sont dans le même temps qualifiés de personnes sans-abri, c’est bien dire qu’elles sont considérées avec le respect que l’on doit à toute personne, et pas comme une série d’individus en difficulté.
Pour présenter ce qu’est le soin, les auteurs définissent d’abord ce qu’est la santé. Pour ce faire, ils reprennent la définition de l’OMS de 1947: la santé est un bien-être complet bio-psycho-social. La trilogie bio-psycho-sociale, non limitée à l’absence de maladie, conserve aujourd’hui toute sa pertinence. Mais il faut bien voir que le bien-être complet était une utopie de l’après-guerre, dont il faut se démarquer en acceptant la souffrance. Car qui peut se targuer d’avoir un bien-être complet? Ni les médecins, ni les infirmiers ou infirmières, ni les accompagnants, ni les artistes, ni tous ceux qui vont bien, ni moi, puisque l’homme est justement un être conçu pour se détraquer et se remettre d’aplomb en permanence, tout au moins si la résilience et le rapport à l’autre fonctionnent suffisamment bien. On voit d’ailleurs que ce manuel, même s’il cite la définition de 1947, ne prône pas la santé comme un état de perfection.
Ce manuel, qui est un guide à l’usage des travailleurs de rue, s’emploie donc à décrire de manière très fine les pathologies observées sur les personnes en rue, quant au sommeil, à la nourriture, à la prise d’alcool ou de drogues, en ce qui concerne l’hygiène, les problèmes cutanés, les souffrances aux pieds, les problèmes de santé mentale, les cancers, etc. De ce fait, il s’agit aussi d’un ouvrage de polypathologie qui retrace non seulement les étiologies et les symptômes, mais qui dit comment ils se présentent chez les personnes en rue et comment aider celles-ci malgré les difficultés.
Pour soigner et accompagner les personnes sans-abri, la question cruciale du réseau est évidemment évoquée dans le livre: réseaux professionnels des registres médical et social, bénévoles des associations sur les accompagnements non spécifiques, rôle des agents de nettoyage, des commerçants, etc. On ne peut à l’occasion que déplorer la disparition des employés de guichet dans les gares, qui ouvraient des possibilités de rencontres et d’aide. Il y a beaucoup d’intervenants visibles et invisibles nous rappelle ce manuel, grâce auxquels se construit un réseau formel et informel qui doit avoir ses règles éthiques.
Un point essentiel également abordé, de manière lucide, concerne les difficultés subjectives rencontrées par les soignants, qu’il s’agisse de lassitude, de désespoir thérapeutique avec sentiment d’impuissance, de souffrance psychique, et ce jusqu’au burn-out. Il est évident que l’engagement des soignants est d’une intensité telle qu’ils peuvent s’épuiser. L’équipe d’Infirmiers de rue se soucie véritablement de la santé de ses camarades de travail. Quand j’avais été invité parInfirmiers de rue (IDR)à Bruxelles,j’avais observé avec intérêt la possibilité d’un partage informel par photolangage, offert tous les jours à midi aux membres de l’équipe (pratique évoquée dans l’ouvrage). Ils sont invités, en regardant telle ou telle photo affichée au mur, à exprimer ce qu’ils ressentent afin de ne pas garder en eux certains vécus en rapport avec la souffrance de la personne qu’ils ont assistée, et dont ils portent les effets affectifs et cognitifs. J’avais trouvé que cet exercice quotidien d’extériorisation des expériences et des émotions par photolangage méritait le prix Nobel! C’est la seule fois où j’ai observé cette pratique dans ma longue vie professionnelle. Il est fondamental d’insister sur l’importance pour les accompagnants, infirmiers ou autres, de rester vivant: car s’ils ne sont plus vivants au sens psychosomatique du terme, ils ne pourront plus aider en restant en relation; tout au plus pourront-ils suivre… des protocoles.
Au fil de son développement, le manuel insiste aussi beaucoup sur le traumatisme: les gens de la rue en ont vécu beaucoup dont ils ne sont pas sortis ou dont ils ont du mal à sortir. Je dirais pour ma part que le traumatisme principal estl’exclusion. Car qu’est-ce l’exclusion, sinon cette racine commune de l’horreur qui est la possibilité de ne plus se sentir reconnu comme un humain parmi d’autres humains? D’où l’importance de considérer ces personnes comme des patients, comme des gens qui ont droit au logement.
Il est dit avec insistance dans cet ouvrage, que les personnes sans-abri meurent beaucoup plus jeunes que la moyenne de leurs concitoyens, avec, dans la plupart des pays occidentaux, une diminution de l’espérance de vie de trente ans et plus, ce qui est considérable. Le plaidoyer pour les amener à vivre dans un logement vise, entre autres, à ce qu’elles ne meurent plus dans la rue. Il est pourtant extrêmement difficile de les accompagner à réhabiter un logement, d’abord parce qu’elles sont en capacité de dire«non»à la relation d’aide et au projet, ensuite parce que l’on déplore de nombreux échecs, plusieurs en général, avant d’arriver à une réussite. Parce qu’aussi, nous est-il dit, la rue ne les lâche pas pendant longtemps, même quand elles retrouvent enfin un toit, et même si l’accompagnement continue. La rue les tient et les retient: c’est comme si certaines personnes relogées se sentaient plus en sécurité dehors (habiter un logement peut susciter un sentiment d’oppression), alors elles n’arrivent parfois plus à dormir dans un lit mais préfèrent dormir par terre, ou elles peuvent avoir besoin de revenir sur les lieux de leur errance et sont alors tentées de replonger dans une vie sans domiciliation fixe.
Dans ce livre, on parle aussi de la difficulté pour ces personnes de porter le deuil de tout ce qu’elles ont perdu, ou parfois jamais eu: travail, logement, famille, intimité. J’ajouterai qu’il s’agit aussi et surtout d’une difficulté à porter leurs ruptures; car on sait que les gens de la rue ont comme mécanisme de défense une capacité de rupture active avec leurs proches. Pour preuve, on s’aperçoit en les accompagnant jusqu’au bout – c’est-à-dire jusqu’à leurs obsèques – que ces personnes pouvaient avoir une famille aimante, des amis, connaître un certain nombre de gens. On est alors étonné car on les croyait isolées. Oui, elles l’étaient, parce qu’ellesont en elles cetterupture active desliensqui les protège d’une relation trop proche devenue intolérable.
Si je reprends la question terrible qui est celle de mourir trente ans plus jeune que la moyenne des concitoyens de son pays, je dirais que c’est en effet affreux et scandaleux; mais je considère aussi grave et indigne que ces personnes ne puissent avoir de vie intime pendant le temps de leur vie, avant leur mort; il est difficile de supporter, si elles ont eu une famille, un conjoint, une conjointe, des enfants, qu’elles restent submergées par la rupture active des liens. Le manuel évoque quelques exemples de sans-abri qui ont pu renouer avec leurs proches. Ceci semble plus facile pour les personnes migrantes qui, pour la plupart, n’ont pas les mêmes mécanismes d’exclusion que les personnes autochtones. Mais pour moi, il est vraiment douloureux de voir comment il est quasi impossible, sauf exception, qu’une personne en rue puisse renouer activement avec ses enfants, son ex-conjoint, avec toute sa famille en général.
Est également à nuancer le fait d’insister exclusivement, mais on le comprend d’après l’expérience d’Infirmiers de rue, sur la grande pauvreté et les ruptures psychosociales de la vie. C’est vrai, mais il faut ajouter que des gens qui ne sont pas pauvres peuvent aussi perdre la capacité d’habiter. J’ai en mémoire cette femme fonctionnaire des impôts à la retraite qui, à un moment donné, n’a plus pu vivre dans son appartement malgré ses revenus. Elle vivait en bas des escaliers de sa maison et venait tous les jours ouvrables dans un accueil de jour pour personnes à la rue; c’est là qu’elle se sentait bien. Elle avait perdu la capacité d’habiter et avait un vécu de personne sans-abri alors qu’elle disposait bien d’un logement. De même, on sait que des cadres supérieurs, voire des milliardaires, peuvent présenter un syndrome de Diogène dans leur yacht. On peut légitimement considérer le syndrome de Diogène comme faisant partie du syndrome d’auto-exclusion1. Il n’est pas nécessaire d’être pauvre pour présenter ces pathologies. Il y a donc intérêt à distinguer la misère de la mauvaise précarité, laquelle est définie par la perte de la confiance en l’autre, en soi et dans le grand temps, perte que la grande pauvreté favorise grandement, mais non exclusivement. La pathologie des grands marginaux de notre société peut nous en apprendre sur ceux qui sont au centre de la société.
J’aimerais témoigner aussi de ce qui se passe depuis quelques années avec Infirmier de rue, concernant l’accompagnement vers des logements modulaires en bois, installés dans des friches non encore valorisées dans les villes, qui permettent des contrats de deux ans éventuellement renouvelables si la friche n’est pas reprise. Il semble y avoir là une sorte de compromis viable pour les personnes sans-abri. Lors d’un colloque récent sur la précarité invisible2, un membre d’IDR, en présentant ces logements modulaires, a insisté sur le fait que l’intérêt pour ses occupants était de se sentir «sur» la rue et non plus «dans» la rue; quasiment à même la rue, mais protégés par des murs, des fenêtres, bénéficiant de la chaleur et des commodités d’un logement, ils se sentaient à l’aise. Alors que ceux qui étaient dans un appartement normatif, nous a-t-il été dit, se sentaient «entre quatre murs», terme habituellement utilisé par les détenus en prison.
Pour achever cette préface, j’insisterai donc sur le fait que pour accompagner les personnes sans-abri, il est important de comprendre, et ce manuel nous y conduit, qu’elles vivent dans unmonde à l’envers. Par exemple, lorsqu’on est en grand besoin, on demande de l’aide et lorsqu’on vous propose de l’aide on l’accepte: c’est cela la bonne précarité, celle où l’on a confiance, celle qui permet de demander. Mais dans la mauvaise précarité, quand on a perdu confiance en l’autre, en soi et en l’avenir, il y a une récusation de l’aide, une sorte de«non»automatique et de refus qui signe l’entrée dans un monde à l’envers. Il est important de comprendre ce monde à l’envers, qui implique aussi la rupture active des soins, la rupture active des liens avec les personnes dont on est proche, impliquant une rupture avec soi-même pour ne pas souffrir d’un lien à l’autre devenu intolérable. Bien sûr, le premier monde à l’envers, pour les personnes sans-abri, est que le dedans du fait d’habiter est dehors, et qu’il est ensuite difficile d’habiter chez soi dedans. Depuis 1999, j’ai décrit ces mécanismes et quelques autres comme l’incurie, dont le syndrome de Diogène est une variante, sous le terme de syndrome d’auto-exclusion3. Pour le résumer: je me sens indigne et en souffrance psychique d’origine sociale, et je me réfugie dans une identité nouvelle, en l’occurrence ici celle d’être sans-abri. Pour y rester sans angoisse excessive et sans honte, je suis obligé de m’exclure de moi-même, de me couper de moi, de développer une autoanesthésie de mon corps, de mes émotions, d’inhiber mes pensées dans telle et telle situation; ce qui donne un certain nombre d’éléments de clivage et de comportements bizarres souvent décrits dans cet ouvrage, clivage qui ne peut être compris que dans l’acceptation d’entrer avecles personnes sans-abri dans un monde à l’envers, pour tenter de trouver avec elles des compromis viables pour qu’elles vivent mieux. C’est à cela qu’aide ce précieux manuel.
Jean Furtos, psychiatre des hôpitaux honoraire,
membre permanent de l’Association mondiale de psychiatrie sociale (WASP), fondateur de l’Observatoire national des pratiques en santé mentale et précarité (ONSMP), Orspere-Samdarra, Centre hospitalier Le Vinatier, Lyon-Bron, France.
1. Comme le reconnaît maintenant le spécialiste français du syndrome de Diogène, le Dr. Jean-Claude Monfort. Cf. infra sur l’auto-exclusion.
2. Colloque sur «La précarité oubliée», le 15 janvier 2022, à Namur, organisé par la province du Luxembourg et le relais intercommunal du Brabant-Wallonie.
3. Furtos, J. (2023).De la précarité à l’auto-exclusion. Paris: édition de la Rue d’Ulm (dernière édition avec nouvelle préface et postface).
L’idée de ce manuel est née en 2009, trois ans après la naissance de notre ASBL4 Infirmiers de rue (IDR). Nous voulions garder la mémoire de nos réflexions, expériences et approches construites pas à pas, sur le terrain du sans-abrisme et du mal-logement.
Nos connaissances, nos projets et nos façons de travailler ont évolué et continuent à se transformer au contact de notre public et en fonction de ses besoins, du contexte dans lequel nous posons nos actions et des compétences professionnelles qui viennent, chaque année, enrichir nos équipes. Mais notre raison d’être reste la situation d’urgence médicale et sanitaire des personnes sans-abri; c’est pourquoi, dans ce manuel, nous utilisons aussi le terme «patients» pour les désigner. Elles sont, dans leur grande majorité, en besoin ou demande de soins.
Après une première édition en 2015 essentiellement destinée aux infirmiers et travailleurs de rue, nous avons décidé d’éditer ce manuel plus largement, et avec les ajustements d’usage, car nous pensons qu’il peut intéresser un public bien au-delà de la première ligne des intervenants. Nous avons aussi, depuis, fortement développé un accompagnement au logement en nous appuyant sur la méthodologie Housing First. Ce manuel est donc destiné à toutes les personnes qui sont, ponctuellement ou plus régulièrement, en contact avec le public sans-abri, ainsi qu’avec les personnes relogées après des années de rue.
Travailleurs sociaux, infirmiers, aides-soignants, travailleurs en santé publique, accompagnateurs de rue, vigiles, gardiens de parc, employés administratifs, policiers, etc.: cet ouvrage peut vous permettre de mieux appréhender la rencontre avec ces hommes et ces femmes en situation de grande précarité.
4. ASBL: Association sans but lucratif. Il s’agit d’une forme juridique d’association à but non lucratif établie en Belgique, au Luxembourg et en République démocratique du Congo.
L’ASBL Infirmiers de rue est une organisation psycho-médico-sociale qui est convaincue que la fin du sans-abrisme est possible. Elle y contribue en sortant de la rue les personnes sans-abri très vulnérables sur le plan de la santé et en mobilisant les associations, les citoyens et le public pour trouver des solutions durables.
L’approche par l’hygiène, la valorisation de talents des personnes sans-abri, l’implication intensive du réseau d’associations socio-médicales et la création et captation de logements sont les leviers qu’utilise Infirmiers de rue pour réussir la réinsertion durable en logement et dans la société des personnes sans-abri. Infirmiers de rue s’engage à être un acteur enthousiasmant, fédérateur et innovant dans l’action pour mettre fin au sans-abrisme.
Infirmiers de rue prend en charge les personnes sans-abri les plus vulnérables, dans les villes de Bruxelles et de Liège. Bruxelles compte plus de 5 000 personnes sans-abri et mal-logées, c’est-à-dire en hébergementprécaire ou d’urgence. Plus de 700 d’entre elles, dorment effectivementen rue. À Liège, on estime à environ 500 le nombre de personnes dormant dehors.
Parmi ces personnes, les plus vulnérables que nous prenons en charge sont celles qui cumulent des facteurs de trimorbidité – pathologie physique chronique, problème de santé mentale et addictions – ainsi qu’un long parcours de rue.
Nous leur assurons un suivi médical et social intensif et sur le long terme. L’objectif ultime est de les sortir de la rue et de les réinsérer de manière durable dans un logement digne et adapté. Nous établissons une relation de confiance avec nos patients en accordant une grande attention à leur hygiène et à leur santé et en valorisant leurs ressources. Ainsi, nous les motivons progressivement à reprendre leur vie en main et à chercher un nouveau logement avec nous. Parallèlement, nous continuons à construire un réseau médical et social, sur lequel les patients peuvent compter et trouver de l’aide.
Pour Infirmiers de rue, retrouver un logement décent est l’une des solutions principales au problème du sans-abrisme, car il s’agit d’une solution structurelle et durable. Ce relogement adapté aux besoins des patients est renforcé par un suivi psycho-médico-social approprié.
Le projet My Way s’adresse aux personnes sans-abri relogées par Infirmiers de rue et stabilisées en logement. Il s’agit d’un projet de prévention à part entière qui vise l’ancrage solide des personnes dans leur foyer, en misant sur leur épanouissement à long terme.
Ainsi, My Way axe son travail autour de l’empowerment des personnes afin de (re)trouver une certaine autonomie, définie au cas par cas. Et quand cela est possible, lorsque les personnes n’ont plus besoin de l’accompagnement spécifique d’Infirmiers de rue, elle tend vers une fin de suivi.
Si le travail de terrain est essentiel pour réinsérer concrètement et durablement des personnes sans-abri en logement et dans la société, nous avons comme objectif d’agir sur un niveau plus global dans le but de distiller notre message: «Ensemble, mettons fin au sans-abrisme!».
En effet, il apparaît crucial de collaborer, convaincre et accentuer la pression sur les acteurs politiques, dont les décisions et actions influent fortement sur les conditions de vie des personnes sans-abri. Ainsi, nous multiplions les occasions de les interpeller par le biais de rencontres formelles et informelles, pétitions, lettres conjointes, tables rondes, etc.
Nous effectuons également des actions de sensibilisation envers les citoyens. Un changement durable à la problématique du sans-abrisme passe incontestablement par un changement de mentalité, qui prend racine à la base de notre société.
Nous créons et valorisons des outils de prévention et d’information pour faire prendre conscience aux personnes sans-abri de l’importance de leur hygiène et de leur santé mais aussi pour améliorer leur accès aux soins et faciliter leur réinsertion à moyen et long terme.
Par ailleurs, certains outils sont destinés à sensibiliser le grand public sur la situation des sans-abri.
Les professionnels confrontés de près ou de loin à la grande précarité, aussi bien dans un milieu social, médical ou autre, peuvent être démunis face au manque d’hygiène. L’objectif de notre formation est de permettre de lever les appréhensions, mais aussi d’offrir des clés plurielles pour aborder ces sujets parfois tabous afin de faciliter la rencontre et fluidifier la relation d’aide.
Bruxelles, gare internationale du Midi. Les maraudes viennent de démarrer. Des bénévoles offrent du café bien chaud et de quoi manger, d’autres proposent de les suivre en direction de douches publiques toutes proches. Louise et Sarah, travailleuses chez Infirmiers de rue, viennent, elles, prendre des nouvelles de plusieurs patients. Dans la gare, sur les quais extérieurs, sur les vastes porches des administrations alentour: des matelas suintants de saleté posés à même le sol, des couvertures élimées sur des cartons. Sous les couvertures, des hommes mal en point. Des agents de sécurité saluent ces habitants de la rue, d’un «Ça va aujourd’hui?», une voyageuse propose sa salade préparée-emballée, mais monsieur N. n’en veut pas. Il a à peine la force de parler. Il a mal dormi. Il est dans un tel état d’épuisement qu’il a fait ses besoins sur lui. Monsieur N. vit en rue depuis plusieurs années et aujourd’hui, il est manifestement souffrant. La Belgique offre très peu de solutions structurelles pour les personnes sans-abri, et aucune pour celles qui n’ont pas de papiers. La situation semble insoluble. Ne reste que le soutien des associations d’aide aux plus démunis et les abris d’urgence. Un emplâtre sur une jambe de bois. «Trois de nos patients sont décédés ces derniers jours», souffle Sarah. Sarah, infirmière et psychologue, tente de comprendre la situation de monsieur N., le pourquoi de la dégradation de son état. Elle s’accroupit à ses côtés, et avec douceur propose de l’aide, à boire, de l’accompagner chez un médecin, d’appeler une ambulance. Monsieur N. souhaite-t-il manger quelque chose? Il dit non à tout, mais il accepte qu’elle prenne ses paramètres: tension, glycémie, température. La tension est très élevée. Sarah connaît son patient, elle le suit depuis sept ans. Elle sait que sa situation ne nécessite pas de s’alarmer, mais il faudra rester vigilant. Elle rédigera un rapport pour tenir l’équipe informée: il faudra surveiller l’état de santé de Monsieur N., tenter de le convaincre, encore une fois, d’aller prendre une douche, de faire laver ses habits, d’aller consulter un médecin, de rejoindre un abri de nuit. Un matin de maraude, comme des milliers d’autres matins, dans une ville d’Europe.
Le sans-abrisme se rencontre sur tous les continents, il n’épargne aucune nation, même les plus économiquement stables et il s’est nettement amplifié dans de nombreux pays européens depuis le début des années 2000.
Bruxelles, capitale de l’Europe d’où nous rédigeons cet ouvrage, n’échappe pas à ce constat: une personne sur deux cents y est sans-abri ou mal-logée (squats, hébergements précaires). De nombreuses associations sur le terrain entendent s’attaquer au phénomène, mais restent impuissantes à faire fléchir la courbe des statistiques. L’association Infirmiers de rue (IDR) occupe une place particulière dans ce maillage associatif. Elle vise le retour et la stabilisation en logement des personnes les plus précarisées en prenant appui sur des moteurs puissants de réinsertion: l’hygiène, la santé et la valorisation des talents. Socles de l’estime de soi, elles permettent de se donner de la valeur et de reprendre goût à la vie.
Rappelons ici une donnée statistique édifiante: dans les pays d’Europe occidentale, le fait de vivre en rue ampute, en moyenne, l’espérance de vie de 30 ans par rapport au reste de la population.
Confrontés à l’état général très dégradé des personnes sans-abri, les professionnels de santé comme les travailleurs sociaux ne savent pas toujours par quelle urgence commencer, ou ne sont pas toujours outillés pour réagir de manière efficace.
Face à ces constats, Infirmiers de rue agit à plusieurs niveaux. L’association assure d’abord un rôle d’intermédiaire de santé afin de rétablir les liens entre les personnes vivant dans une grande précarité, leur environnement et les services de santé et de l’aide sociale. L’objectif premier est de diminuer la morbidité et la mortalité des personnes en grande précarité. Cet objectif n’est atteignable que si l’on envisage, d’emblée, un retour en logement et la constitution d’un réseau solide autour de la personne.
IDR assure également des formations pour outiller les travailleurs de première ligne, afin de les aider à aborder, prendre en charge et accompagner des patients aux besoins spécifiques. Ces formations techniques et pratiques complètent donc cet ouvrage, de façon plus personnalisée.
Sur un plan plus général, l’association développe continuellement un plaidoyer afin que les questions du sans-abrisme, du mal-logement et de la grande précarité soient débattues dans la société et mises à l’agenda politique. «Sortir de la rue» l’ensemble du public sans-abri ne pourra cesser d’être une utopie qu’à la condition de solutions structurelles – de santé publique, sociale et économique – fortes.
Chaque personne sans-abri a sa propre histoire qu’elle peut choisir d’évoquer ou de taire. IDR a pour principe de ne jamais aborder ce sujet à moins que ce soit une demande de la personne elle-même. Chaque parcours est différent et unique. Néanmoins, les constatations de terrain permettent d’établir plusieurs parcours types menant à un basculement vers la rue. Ce tableau demande évidemment à être complexifié avec mille et une nuances propres à chaque individu. Et quels que soient le parcours, l’histoire, la personnalité d’un patient, notre travail doit s’adapter à ce qu’il est et à ses besoins spécifiques.
Nous avons établi deux grands profils types.
1. Les personnes qui ont toujours vécu dans le pays
–Personnes en précarité endémique. Ils font partie de ce que l’on appelle parfois le «quart-monde»: ces personnes vivent des situations de grande pauvreté bien qu’habitant les pays les plus privilégiés de la planète. Pour ces familles, l’ascenseur social est en panne et la pauvreté se creuse, génération après génération. Elles ont donc toujours vécu à la limite de la précarité, sans pouvoir en sortir véritablement:chômage et aides sociales diverses font partiede leur quotidien et les ressources pour casser cette spirale ou envisager une autre vie, manquent. Ces personnes alternent vie en rue, centres d’accueil et logement précaire.
–Personnes en rupture familiale/sociale. Ce sont plutôt des personnes jeunes. La rupture a souvent lieu à l’adolescence: face à un mal-être, le jeune va prendre pour modèles des personnes qui vivent en marge de la société, idéalisant la solidarité de groupe qui peut exister en rue. Souvent, cette trajectoire se complique avec des problèmes de dépendances (alcool, drogues) et d’influences délétères. Au fil des semaines, mois, années, il devient très compliqué de faire marche arrière, de quitter ce nouveau groupe, sans être certain de retrouver une place dans la société: l’effet de groupe est devenu contraignant. Vivre de façon marginale devient alors un choix par défaut.
–Personnes en décrochage. On retrouve ici des personnes qui étaient bien insérées sur les plans familial, social et professionnel, mais qui ont vécu une série de difficultés qui les ont fragilisées (maladie, licenciement, divorce, chômage, décès d’un proche). Face à un problème supplémentaire qui paraît impossible à surmonter, les personnes s’effondrent sans oser demander de l’aide, par honte ou crainte d’ennuyer leur entourage. La spirale peut rapidement conduire à la rue où l’état de la personne peut se dégrader très fortement dans un délai court.
–Personnes avec des problèmes de santé mentale. Une personne présentant des troubles psychiques, si elle vit seule, sans accompagnement minimal qu’il soit médical et/ou social pour la motiver ou lui rappeler de prendre son traitement par exemple, court plus de risques de perdre son logement et de se retrouver en rue.
–Anciens détenus. À la sortie de prison, outre les suivis judiciaires éventuels, les personnes doivent bien souvent se débrouiller seules avec un retour à une vie administrative complexe: il faut se réinscrire dans son administration locale, à la mutuelle, retrouver des droits sociaux, trouver un emploi, un logement, etc. Cette situation peut conduire à la rue pendant une période plus ou moins longue.
2. Les personnes en exil
–Personnes qui vivaient déjà en précarité dans leur pays d’origine. Ce sont des personnes, toutes catégories d’âges confondues, qui migrent en espérant améliorer leur situation. Leur précarisation peut s’accentuer suite à un accident de travail (non déclaré), par exemple. La personne se retrouve alors sans ressource ni droits sociaux et est contrainte de quitter son logement, souvent précaire, pour la rue. D’autres personnes étaient déjà sans-abri dans leur pays d’origine, mais les conditions de vie en rue en Europe occidentale leur semblent moins rudes. C’est le cas de beaucoup de migrants issus des pays d’Europe de l’Est.
–Personnes qui espèrent une intégration économique et sociale. Ce sont souvent des personnes plutôt jeunes, en forme, avec bien souvent toute une famille, restée au pays, qui compte sur elles. Leur passage en rue est vu comme transitoire, dans l’attente d’une amélioration de leur situation (travail, famille, papiers, etc.). Ils utilisent les services qui existent et se trouvent souvent dans une position de demande: le pays d’accueil représente l’espoir d’un avenir meilleur. Il s’agit d’un public très motivé, battant, et qui utilise les associations, les réseaux de solidarité et les aides comme des outils d’émancipation.
Sarah, infirmière et psychologue, pôle Rue chez IDR« Pour les personnes sans-abri et sans papiers, les solutions ne sont pas nombreuses. C’est une problématique qui nous questionne beaucoup, on cherche des solutions innovantes. On peut évidemmentorienter ces personnes vers de l’hébergement d’urgence. Sur un plan plus structurel, on les accompagne dans leurs démarches de régularisation avec l’aide d’avocats spécialisés, et on assure un suivi durant des années. Mais cela reste très compliqué et source de découragement.Je songe à un monsieur qui souffrait d’importants problèmes de santé. Après des années de démarches, de soins et d’accompagnement, nous avons pu lui obtenir une régularisation… provisoire. L’état de santé de ce monsieur s’étant amélioré, il risque désormais l’expulsion du territoire. On a un sentiment de sabotage. »
Carlos, relogé en appartement après dix ans de vie en rueIl nous guide dans son immeuble au centre deBruxelles, une tour impersonnelle qui compte 325appartements oùchacun peut soigner son anonymat. Depuis sa terrasse,Carlos domine la ville.«Ici, on respire, mais ce qui est terrifiant, ce sont les sirènes, sans arrêt, les sirènes», dit-il. Il y a tropde bruits dehors et trop de voix dans la tête de Carlos. Souvent, il interrompt son récit pour écouter ces absents qui lui parlent, se mêlent de la conversation:sa mère, la petiteWendy, son père, l’un de ses anciens camaradesd’armée, desgénies malveillants et d’autres bienveillants… Carlos batailleen permanence avec les voix. Il a quitté la rue depuis cinq ans,mais la rue, elle, ne l’a pas encore tout à fait quitté.Je suis arrivé en Belgique en 1975. Avant ça, je vivais en Colombie, à Cali. Avec ma mère et mon frère, c’était la misère la plus noire. Mon père était parti en Amérique pour gagner de l’argent, mais on n’en a jamais vu la couleur et lui, on ne l’a jamais revu non plus. Quand je disais que j’avais faim, on me répondait que je n’avais qu’à dormir. Vous savez« qui dort dîne », mais en vrai, j’avais toujours faim. Je ramassais les papiers dans la rue, pour avoir quelques pièces, pour manger. Ma mère, elle a eu l’opportunité de partir en Belgique. Moi, je pensais que c’était le pays à côté… Tu parles !Il faisait froid, gris, quatre saisons en une journée. Et ce voyage interminable avant d’arriver, les fouilles à l’aéroport comme si ma mère était une passeuse de drogue. J’avais plus ou moins 10 ans quand je suis arrivé ici. J’ai été scolarisé dans les écoles catholiques, très chic. Je ne comprenais rien. On m’a appris la grammaire, le français… On m’a mis en apprentissage, mais ça ne m’intéressait toujours pas. J’ai fait un diplôme en travail de bureau, mais bon, ça ne valait rien. Ma mère s’est remariée et c’est mon beau-père qui finançait mes sorties. À cette époque, c’était la grande vie, j’ai claqué beaucoup de fric avec des fils à papa bien coiffés, c’est toujours moi qui payais les tournées. Quand maman est morte, j’ai hérité d’une belle somme et j’ai tout flambé dans les bars, avec les filles... Il ne me restait plus rien. Au bout d’un temps, j’ai fini par être expulsé de mon appartement et je me suis retrouvé à la rue.Souvent, je dormais dans le métro, mais à 5 heures du matin, les gardiens arrivaient avec les chiens pour me mettre dehors. Ça c’était dur, oui !Parfois, y avait des bagarres aussi. J’aimais pas les bagarres, mais tu as toujours le mauvais génie qui te dit :« Vivement la prochaine, va y avoir du sang ! ». Ils sont fous !En rue, les gens me donnaient souvent de l’argent, à manger. J’étais dans un état !Très, très grave. Je buvais, je buvais !J’interpellais les gens à haute voix.
