Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
De Nijinski on sait qu’il fut danseur étoile
De Nijinski on sait qu’il sautait plus haut que quiconque
De Nijinski on connaît beaucoup la légende, les récits, les approximations
De Nijinski on croit connaître
De Nijinski sait-on qu’il dansa jusqu’à ses 29 ans
De Nijinski sait-on la dernière danse le 19 janvier 1919
De Nijinski sait-on ensuite l’effondrement
De Nijinski sait-on qu’il fut interné plus de 30 années
De Nijinski connaissons-nous le grand oubli où il fut abandonné
De Nijinski sait-on l’immobile comme une autre danse
Perrine Le Querrec
S’appuyant sur de nombreuses sources d’archives,
Perrine Le Querrec explore l’histoire du danseur Vaslav Nijinski. Des salles de spectacle aux couloirs des cliniques psychiatriques, le danseur passe de la lumière de la célébrité aux ombres de l’absence, du mouvement à l’immobilité. Dépassant la légende grâce à des années de recherches, écoutant les mille voix qui évoquent le danseur, cherchant une vérité au milieu des interprétations, démêlant la vie intime de la vie publique,
Perrine Le Querrec dresse le portrait de son Nijinski… Soudain Nijinski…
À PROPOS DE L'AUTRICE
Perrine Le Querrec est née en 1968 à Paris et vit aujourd’hui dans l’Indre. Qu’elle publie des formes poétiques, des romans ou des pamphlets, elle nous entraîne dans un univers d’une grande singularité. Longtemps recherchiste pour la télévision, le cinéma ou encore l’édition, l’image et l’archive sont restées des matériaux essentiels à ses travaux d’écriture. "Soudain Nijinski" paraît simultanément au "Plancher" (collection La Sente), et ce n’est pas un hasard. À La Contre Allée,
Perrine Le Querrec est également l’autrice de "Rouge Pute" et "Le prénom a été modifié".
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 106
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
SOUDAIN NIJINSKI
Perrine Le Querrec
Délaissant les grands axes, j’ ai pris la contre-alléeA. Bashung et J. Fauque
Paradoxalement, les institutions devraient garantir le droit à la fragilité des individus. Le droit, en somme, de ne pas renoncer à sa propre humanité…Roberto Scarpinato
Danser ou mourir.
Ahmad Joudeh, 2018
lݎtoile
l›aérien
le dieu bleu
le dieu du vent
l›homme-oiseau
l›invraisemblable saltateur
la huitième merveille du monde
le dieu de la danse
le génie ailé
le bondissant
le tsar des airs
petrouchka
le faune
le météore
1
Danser
danser un seul mouvement du début à la fin de sa vie.
Vatza le petit enfant ses premiers pas dansent déjà. Sur les routes avec ses parents danseurs itinérants, sur les routes où il ne marche pas, il danse. Il n’est que de regarder ses chaussons de danse, il n’est que de regarder l’usure des chaussons on sait, c’est lui le danseur, on voit la pauvreté aussi.
Danser ou mourir.
On l’attend. Autour de lui la fête les cris la mère le père, Stanislas son frère, Bronislava sa sœur, et un public le premier public. Il est habillé en fille petite danseuse si jolie On dirait une petite ukrainienne dira-t-on ébloui par l’enfant de quatre années danseur déjà prodigieux, il va danser le hopak pour les fêtes de Pâques, HOPAK ! veut dire SAUTER ! en ukrainien. Sa tête est couronnée de coquelicots et de bleuets, de longs rubans bleus et jaunes fouettent son dos à chaque tourbillon, au cou plusieurs rangs de perles multicolores, éclairs des chaussons rouges, dentelle blanche de la robe et blouse noire brodée de fleurs et de dessins géométriques aux couleurs vives, vive l’enfant ! nu comme une fleur au son des fifres violons et cymbalums il danse l’audace la force la chaleur et la bienveillance, frappe des mains et les hommes autour de lui sautent s’accroupissent se relèvent bondissent, forts aériens rapides infatigables, hommes et femmes virtuoses et l’enfant Vaslav, avec grâce et beauté, mains sur les hanches les fleurs tournoient, son visage est illuminé. HOPAK veut dire SAUTER.
Ce sont les premiers jours de sa vie les premières années, et les premiers jours c’est beau. Le premier jour de la vie est beau. La première danse. La famille entière. Le premier tonnerre d’applaudissements.
2
Il déchaîne les orages
Il déchaîne la foudre il déchaîne les mots
Il déchaîne les corps jusqu’à l’intime
le vif
et l’inouï
Il est Nijinski
l’enfant prodige peut-il être simplement l’enfant ? En aura-t-il le temps ? Il est le prodige qui danse sur les tables, qui danse pour plaire, qui danse douze heures par jour, qui danse fille garçon animal, qui dansera jusqu’à l’épuisement.
Il y a l’histoire des chaussons, ses chaussons de danse.
Il danse tant travaille tant que plusieurs paires par semaine sont nécessaires, il en use plus que quiconque, plus qu’aucun des élèves de l’École impériale du ballet de Saint-Pétersbourg où il est entré, brillamment entré comme nul autre il est comme nul autre. Il travaille d’arrache-pied et sa mère Eleonora est bien soulagée que son éducation soit prise en charge puisque le saltimbanque le grand danseur le père, Tomasz LavrentievitchNijinski, a choisi l’abandon. Il a une autre vie une autre femme une autre enfant, il disparaît. « Papa nous a quittés », dit en pleurant Eleonora à ses trois enfants.
Avant de disparaître Tomasz Lavrentievitchprend le temps d’imprimer sa marque sur son fils Vaslav – le temps de le jeter à l’eau.
L’enfant innocent condamné à la noyade, le père immobile devant la Neva où s’enfonce le petit Vaslav. Le piège de la peur vient de se construire et de se refermer. Cette fois-ci Vaslav en réchappe, mais la prochaine fois ? Mais les prochaines fois ?
3
Vaslav et sa sœur Bronislava deviennent pensionnaires de l’École impériale, sept années disciplinées, apprendre à danser. Vaslav se distingue. Les plus grands talents servent son talent, le fertilisent, le dirigent. Tandis que les autres élèves le raillent, le jalousent – beaucoup le jalousent, ses exceptionnelles dispositions physiques, son accent, ses yeux bridés, il est moqué, montré du doigt.
Il y a l’histoire du pupitre à musique.
On est en 1903 dans une classe de l’École impériale du ballet de Saint-Pétersbourg et il s’agit de sauter par-dessus un pupitre à musique sur lequel est fixé un chevalet de fer, réglé pour Nijinski à la plus haute hauteur, et encore surélevé par la haine d’un élève. Nijinski s’élance. S’embroche sur les pointes de fer. Perd connaissance. Se vide de son sang. Il restera plusieurs jours dans le coma, blessé à la tête, blessé à la poitrine, les médecins ne peuvent dire s’il va vivre, s’il va mourir. Trois mois il restera à l’hôpital. Puis réapprendre à marcher. Puis revenir lentement à la danse. Il a quinze ans.
4
L’enfant prodige danse
Stanislas grimpe sur le rebord de la fenêtre
Bronislava danse
Stanislas s’écrase au sol, quatre étages plus bas
Vaslav et Bronislava, Janus de la danse
depuis l’enfance le beau miroir
Stanislas est interné
Vaslav parfois applaudi, parfois hué
Vaslav et Bronislava visitent leur frère à l’asile parmi les douleurs désorganisées les corps convulsés
Vaslav danse
la joie de la danse
la joie, refuge
des enfants abandonnés
5
La pauvreté appuie ses doigts sur le torse de Vaslav, le pousse vers la table. Alors. Pour échapper à la pauvreté, celle qui interdit l’accès à la culture à la beauté aux voyages aux musées. Monter sur les tables et plaire. Alors. Monter sur scène et plaire. En petite fille ou en petit garçon, plaire. Par sa danse Vatza plaît.
Il quitte l’École avec son diplôme et les œuvres complètes de Tolstoï. Cette liberté hors de l’École le terrifie. Lui qui si longtemps a vécu dans une institution, habillé d’un uniforme, nourri, logé, blanchi, la danse comme unique préoccupation.
Il est danseur impérial il a dix-huit ans lorsque le Prince Pavel Dimitrievitch Lvov le trouve à son goût et devient son protecteur. Nijinski accepte cadeaux et pénétrations, les fêtes et l’appartement, les sorties et les paniers de friandises à rapporter à sa mère mais au lit ça fait mal au corps et la relation se termine le Prince est lassé et cède l’enfant à d’autres amants.
Serge Diaghilev entre en scène. S’attache Nijinski.
Il y a l’histoire du pas de deux dansé avec Anna Pavlova, l’histoire du ballet créé par Fokine, Le Pavillon d’Armide, il y a le public qui devient foule, le tsar qui lui offre une montre en or.
Puis le départ vers Paris.
La phénoménale aventure des Ballets russes commence. Emportés par Diaghilev ambitieux directeur-dictateur, ils ont déjà largement conquis l’Europe, ne manque que Paris.
Les quatre saisons ne portent plus qu’un seul nom, le Tout-Paris attend la prochaine saison des Ballets russes, ses programmes « infiniment raffinés et barbares à la fois ».
Le Tout-Paris, l’aristocratie la haute bourgeoisie le demi-monde de la bourgeoisie. Ces mondes en corset qui se rejoignent aux théâtres, lieux de toutes les audaces. Paris-les Ballets russes. Légende en la légende. Tout un exotisme renverse la capitale. Harmonies slaves et danseurs prestigieux. L’engouement que déclenche la troupe de Diaghilev est fabuleux. L’Orient enfin s’offre à Paris, Shéhérazade, le droit au désir, Cléopâtre, harem et sexualité, Le Prince Igor et ses Danses polovtsiennes, les mondes barbares des Tatars, des hommes virils, des corps de muscles, des corps sauvages, à peine séparés du public par une fragile rampe. On tremble. On s’effraie on jouit on réclame on applaudit. On voit. On est vu. Le spectacle se joue des deux côtés du rideau. La mode féminine change, épouse les costumes de Bakst, le style ballet russe révolutionne les théâtres intimes et publics. Les couturiers libèrent la femme du corset, ils libèrent le corps accède à la chair à la sensualité aux désirs. Paris devient le temple de la rapidité, du mouvement et de la séduction des corps en action.
Dans les soirées parisiennes on invite la troupe, on se déguise et danse oriental, on se met en scène, on espère qu’il arrivera, qu’il daignera, le plus beau d’entre tous.
En un soir il conquit Paris.
Dès son apparition.
Nijinski danseur étoile.
Paris défile autour de lui.
Le public l’adore.
Le Spectre de la rose. Petrouchka.
« J’ai peur, j’ai peur, car je vois l’acteur le plus grand du monde », dira Sarah Bernhardt.
La lumière ruisselle sur toi
Tu planes dans les airs
On raconte que tu restais suspendu deux à trois secondes avant de toucher terre
On ne voyait pas la fin de tes sauts
Tu te jetais dans l’infini
Tu disparaissais
On dit que tu volais
Tu vivais en état de danse
Tu invitais au sentiment
Tu sautais et sautais
Tu vivais au sommet
Tu as secoué l’univers
« Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau », murmura Proust.
Cette façon d’être au vide. Qu’aucun mot ne peut écrire.
Nous avons connu de nouveau les bonds irréels du nègre amoureux, cet élan fou de Nijinsky, cette souple détente dans l’espace qui n’est ni humaine, ni animale, et ne peut se comparer qu’à l’échevèlement d’une flamme 1.
1909, derrière la porte de ta loge au théâtre du Châtelet ils sont tous là. Vedettes du monde de l’art, de la finance, critiques, chroniqueurs, admiratrices, admirateurs, ils ont vu l’impossible, ils ont vu l’infini, ils sont tous là, serrés tassés dans les couloirs poussiéreux, une véritable émeute en habits noirs et colliers de perles devant la porte d’une loge qui ne s’ouvre pas.
6
Défenestrations à répétition du Spectre de la rose il disparaît il ne meurt pas, n’est pas Stanislas, il retombe soit sur un matelas, soit dans les bras du garde du corps engagé par Diaghilev et qui le veille, le surveille, le masse, le réveille, le rase, l’habille, le protège. Un infirmier des temps de danse.
Protecteur/Pygmalion/Diaghilev, son œil de propriétaire sur Nijinski absolument dépendant. Fermement tenu dans la camisole de la danse, épanoui sur les planches, renfermé hors de scène, silencieux, gauche, douloureux. « Très discret et plutôt laid » « toujours l’air perdu » « laquais imbécile ».
Mais donnez-lui un plancher. Le lieu de la danse.
Donnez-lui un espace. Le lieu de la métamorphose.
Donnez-lui un costume. Le lieu de la mue.
Donnez-lui la danse.
7
Il traverse la gloire, il traverse le feu, il traverse Paris
Droit tendre souple
Il marche sur la pointe des pieds
En sa poitrine l’âme du mystérieux enfant
Avec sa tête étroite et nette comme un poing
Il renverse les lois de l’équilibre
Le soleil en face il livre assaut au ciel
Son cou large et long à la Donatello
Son torse mince, ses cuisses de centaure
L’excès, le félin jusqu’à l’équivoque
Vient vers de nouveaux triomphes, un reptile enroulé à sa taille
Ce corps qui danse, ce corps miracle, les cuisses épaisses le torse fin les épaules dessinées le cou fort le visage doux le sourire unique. Un corps sur lequel les mots Désir et Possession et Sexe et Assaut et Consommation se plantent. Petit martyr et ses miracles.
8
Diaghilev lui donne la danse entière jusqu’aux ballets à composer : Nijinski devient chorégraphe.
Avec L’Après-midi d’un faune l’inédit commença.
La lenteur de la danse, le dépliement. Rien n’est pressé, tout se déroule. La géométrie des corps, miracle de chair d’où surgit la forme jusque dans son silence.
Avec un seul petit bond.
Le corps est pris
serti danse
cerné danse
Le Faune sculpte sa sœur et les autres danseuses. Les morceaux du corps. La matière molle de la chair. Y imprimer les perfections grecques découvertes aux musées. D’abord en Italie, secrètement Bronislava et lui – Bronislava la première à pouvoir apprendre, à pouvoir comprendre. Puis à Paris avec les autres Nymphes. Répétition après répétition. Cent heures de répétition, onze minutes de ballet. Geste après geste il pétrit la chorégraphie. Fait plier les genoux. Fait rentrer les pieds. Pivoter le visage. Il se ronge la peau autour des ongles. Ronge et ronge. Ce langage des mains, l’incompréhensible de ses mains dans le Faune mains plates mains droites mains qui expriment mains mouvements mille fois expliqués mais pourquoi ne comprennent-elles pas, il faut mouler ses gestes dans la terre fraîche des Nymphes saisiront-elles bientôt la signification essentielle de ces attitudes minimalistes – une danse tout à fait nouvelle tout à fait différente, le corps vivant suffit. Qu’elles regardent, ses danseuses, il ne peut trouver les mots, ni pour elles ni pour les autres interrogations : Je ne veux pas étonner les gens c’est pourquoi je ferme la bouche, l’empêchement des mots, depuis l’enfance cet obstacle, et Nijinski excédé qu’on ne comprenne pas sa pensée en mouvement pourquoi faudrait-il toujours en passer par la voix alors que chaque partie du corps parle. Les mains et les jambes et la tête et le cou et les yeux et les cheveux et la peau et les muscles et l’estomac et l’intestin.
Il tend le bras élève la main, gestes réalistes et visibles, des gestes parcourant toutes les étapes du rythme depuis la danse pure jusqu’aux oscillations des passions – le rythme déclenche les forces, il dénoue les conflits, rattache les mouvements passés aux mouvements présents, et ceux-ci aux autres à venir.
Un univers est créé, tout un monde respire.
totalité
Nijinski penche sa tête sous le poids de cornes invisibles
