Le plancher - Perrine Le Querrec - E-Book

Le plancher E-Book

Perrine Le Querrec

0,0

Beschreibung

Jean, dit Jeannot, est né en France en 1939. De ses années d’enfance à son engagement en Algérie, de la mort par pendaison de son père à sa claustration volontaire avec mère et sœur, Jean, dit Jeannot, échappe à la raison et au monde réel. En 1971, la mère meurt et les deux enfants, Jeannot et Paule, obtiennent l’autorisation de l’enterrer à l’intérieur de la maison. Dès lors, Jeannot n’a plus qu’une seule raison d’être : graver son réquisitoire, s’écrire à lui-même, creuser ses mots sur ce plancher qu’il ne quittera plus… Jusqu’à y mourir, cinq mois plus tard.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Perrine Le Querrec est née en 1968 à Paris et vit aujourd’hui dans l’Indre. Qu’elle publie des formes poétiques, des romans ou des pamphlets, elle nous entraîne dans un univers d’une grande singularité. Longtemps recherchiste pour la télévision, le cinéma ou encore l’édition, l’image et l’archive sont restées des matériaux essentiels à ses travaux d’écriture." Le Plancher" paraît simultanément à "Soudain Nijinski", et ce n’est pas un hasard. À La Contre Allée, Perrine Le Querrec est également l’autrice de "Rouge Pute" et "Le prénom a été modifié".

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 92

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Le plancher

perrine le querrec

Délaissant les grands axes, j’ai pris la contre-alléeA. Bashung et J. Fauque

Paradoxalement, les institutions devraient garantir le droit à la fragilité des individus. Le droit, en somme, de ne pas renoncer à sa propre humanité…Roberto Scarpinato

Pour Laurent, pour toujours

Il est sur mon corps, il pousse et geint et frappe et crie et bave. Il est sur mon ventre, mon visage, mes seins, mes cuisses. Il perce, saigne, jure, force. Ses coups résonnent dans mes os ; je pensais en avoir terminé avec lui, avec eux, je pensais m’enfoncer dans le néant et l’oubli, je pensais m’échapper.

Mais il est là, sur moi, à me chevaucher.

Couteau, poinçon, gouge, il m’écorche, me pèle, me fend, me taille.

Sous lui je crie, immobile.

Je me débats, silencieuse.

Je me révolte, morte.

La souche

Au départ, tout au début de l’histoire, il y eut un petit exil, d’une campagne à l’autre, d’une orée à l’autre. 1930. Joséphine et Alexandre débarquent dans le Sud. Ils fuient le Nord. Chassés par la mésentente constante qui règne autour d’eux. Détestés par le voisinage. Joséphine surtout. Joséphine dont les deux frères sont enfermés à l’asile. Joséphine qui méprise et maudit, du lever au coucher. Joséphine qui crache sur les autres et n’aime pas les siens. Joséphine scellée dans un mariage d’âge et de fortune, de partage de terres.

Alexandre et Joséphine achètent une ferme. Possèdent cette ferme si grande. Une maison de maître aux mains des estrangers. Sales étrangers qui détiennent maintenant les hectares, la terre, les murs, les bêtes. Qui s’installent. Ne sont même pas d’ici, le village des Deux-cents. Deux cents âmes jalouses, envieuses, toutes petites âmes crachent sur les nouveaux arrivés tout-puissants. Joséphine est la mère, Alexandre le père, Paule est la fille aînée, née dans le Nord, premier bourbier. Alexandre le maître règne, engrosse sa femme trois fois de plus, deux nouveaux enfants naissent, Simone et Jeannot. Un naît à peine et meurt immédiatement, Mortné. Jeannot est le dernier. Un garçon. Le garçon. Le fils. Ne sera jamais Jean, Jeannot à vie, jamais adulte, mais le petit chose innommé.

À chaque naissance, pour chaque enfant, Joséphine recouvre son visage d’un foulard qu’elle noue derrière sa nuque. Elle attrape un enfant, le pose contre son sein, se laisse téter. L’enfant – Simone, Paule, Jeannot, Mortné n’eut pas le temps – lève son regard, fouille l’opaque foulard qui vibre étrangement sous la respiration de Joséphine. L’enfant ne voit rien, ne se reflète nulle part, ignore qui le tient.

Jeannot naît en 1939, LA GUERRE EST DÉCLARÉE. Enfant conçu pour éviter au père la conscription. Alexandre n’ira pas semer ses tripes et son sang sur le front. Se battra sur le front familial, dans l’univers silencieux de la campagne, l’univers du malheur. Jamais héros, ni dans ses terres, ni au-delà. Ne mourra pas pour la liberté.

Devant Jeannot ses deux sœurs, Simone et Paule, avancent bras tendus dans le village qui complote et murmure à leur passage. Ces estrangers qui couleuvrent sur une terre qui n’est pas leur, et là-bas, à feu et à sang, la France collabore ; les parents de Jeannot Simone Paule embauchent une employée au service de la milice, le village accueille ceux de la Résistance. On réglera le sort des cinq ensuite, pour le moment, fermez les écoutilles, servez la soupe.

Les Deux-cents bruissent d’un côté, de l’autre les filles poussent, sabots, tabliers sur robes empesées, cheveux nattés. Jeannot culottes courtes blouse bleue martingale tachée de graisse, trébuche sur le chemin. Et ainsi font font font les années de guerre.

Dans la marmite familiale posée au centre de la table, bouillonnent les histoires de conflits, s’entrechoquent les mots Hitler, de Gaulle, Juifs-camps, maquis, résistance-collaboration, héros-victimes, pièges-plans-armée, flottent de gros morceaux de terre, cette terre qui aspire les hommes au combat et les autres, comme Alexandre, restés sur place. Louches de peur, tranches d’horreur, gobelets de sang. Tout peut arriver puisque cela est arrivé : génocide, charnier, camps. Les nouvelles traversent le village, le poste TSF grésille et derrière ce bruit inaudible, défaites et victoires.

À l’école, chants patriotiques, famille et patrie ; à l’église, chants liturgiques, famille et morale. Sous les injonctions de Joséphine, la famille endimanchée pour aller à l’église et en revenir, ne suit jamais le chemin fréquenté. Y vont seuls, en reviennent seuls, ne parlent à personne, gardent constamment la tête baissée, regardent par en dessous.

Alexandre, Joséphine, Paule, Simone et Jeannot : il y avait une histoire où les parents étaient heureux et Paule, Simone et Jeannot trois enfants gais et insouciants. Mais on n’était pas dans cette histoire-là.

Autour de la table tombale, cinq silences

Celui du père, tout en mots de labeur et de sécheresse

Celui de l’aînée, désordonné, débordant, qui voudrait s’échapper

Celui de la cadette, saillant, rebelle, indicible

Celui du benjamin, reclus, terré derrière la pudeur du cri

Celui de la mère, retranchement et travaux forcés, un silence de haine que nul n’écoute jamais

Ils ont tous un air de famille, un air de désastre

Trois fois par jour, ils meurent de faim

Au soleil, les hommes se dévêtent, longs bustes blancs, mains et visages noirs. La terre est la conversation. La terre est la raison. À la ferme, lorsque le sujet de la guerre est tari, la terre revient, les journaliers, à renvoyer, à garder. Joséphine donne son avis, a un avis sur tout, garder, licencier, vendre, se séparer. Au-dessus des têtes baissées des trois enfants, règlements de compte. Joséphine et Alexandre, argent commun. L’ambition d’Alexandre d’un bien toujours plus considérable à léguer à ses enfants, mais Joséphine se méfie, sort son cahier, aligne des colonnes de chiffres, sa dot, ce qu’il doit, ce qu’il a emprunté, et la part de Mortné qu’il faut bien ajouter. Puis elle referme le cahier. Les enfants retiennent leur respiration. L’humeur de Joséphine bascule, elle menace Alexandre. Que dit-on dans le village ? Ces rumeurs qui courent, Joséphine les écharpe, les saigne et les jette au visage d’Alexandre.

Le Colosse abat sa main sur la table, se dresse au-dessus de la famille, repousse la chaise qui tombe et claque la porte. Joséphine crache, Paule presse ses yeux de larmes, Simone quitte la table en courant, crie qu’elle sort, Jeannot, jambes tremblantes cachées par la table, fixe sa mère, dans l’attente.

- Qu’est-ce que tu as toi à me regarder comme ça ? Disparais de ma vue !

Les années avancent et avec elles les coups de hache, les éraflures, les entailles, les éviscérations. Les années avancent et elles essaient, les filles, de courir insouciantes, d’étudier bienveillantes, de grandir, turbulentes. Les années passent et Jeannot tente de comprendre et d’apprendre, d’aimer et de parler. Les années passent et les parents poursuivent l’œuvre de destruction, souterrainement aidés par les Deux-cents qui n’en finissent pas de maudire, de cracher, d’envier.

Joséphine ne souhaite voir personne. Refuse les contacts. Refuse les échanges. Comme autrefois dans le Nord. Alexandre l’humilié cherche un peu de réconfort. Parfois une femme, une peau douceur, des caresses silencieuses.

Car Alexandre et Joséphine

Taciturnes, silencieux, étranges, solitaires

Estrangers

Ce n’est pas un père, juste une forme de violence

Ce n’est pas une mère, juste une forme d’indifférence

Ce n’est pas une famille, juste une forme de récit

Ce n’est pas eux, juste une forme de silence

Juste une forme d’humanité

Une longue cohabitation avec l’inhabitable

À travers la petite fenêtre de la chambre de Paule et de Jeannot pénètrent jours et nuits, et aussi bavardages malveillants, calomnies, colère. Les murs craquent. L’escalier est prêt à. La nuit Paule se glisse dans le lit de son frère et raconte :

- Je voudrais voir ma petite mère il y a un homme qui me suit et la nuit il fait hou ! hou ! sous la porte comme le vent et j’ai peur je n’ose pas me coucher il retire ses sabots je l’entends marcher il arrive se cache sous mon lit je ferme les yeux il soulève les meubles la porte et je suis obligée de me barricader dans le lit ou de venir te voir, Jeannot, faut que tu m’aides j’entends des coups on a arraché un morceau de porte je l’ai vu, tu le vois, tu l’entends ?

Au matin porte, lit, meubles sont à leur place. Paule prépare le déjeuner avec sa mère, puis ira aider son père et lorsqu’elle rentrera la porte aura été arrachée, les murs éventrés, le lit défoncé, mais personne ne verra rien. Sauf Paule.

Les parents ne sont jamais d’accord. Sur rien. Sauf pour persécuter les enfants. Qui dira « Ils ont assassiné l’enfance, ils ont démembré les corps fragiles, ils ont garrotté les esprits purs, ils ont pendu leurs filles, leur fils » ? Qui arrêtera les deux infanticides ? Les Deux-cents se rassemblent près du gibet dressé. Ils parlent par anticipation des trois petits corps qui se balancent au vent. Ils montrent du doigt, se poussent du coude, frappent leur front. Trois petits tours et puis s’en vont.

Jeannot et Paule aussi tentent de partir. Ils se regardent, s’attrapent par la main, prennent une grande inspiration et se mettent à courir. Ils détalent à travers les champs, la clairière, le bois. Ils courent la mort à leurs trousses. Ils courent la terreur dans les jambes. Ils courent les poumons en feu. Derrière le carreau de la cuisine, Joséphine a posé son front. Elle les regarde. Ne les quitte pas des yeux. Partout où ils iront, Joséphine les suivra.

Jeannot entame sa dixième année. Docile, dominé, exemplaire. Il ne pleure jamais. Droit et tordu. Il a été bien corrigé, dès la naissance. Il n’a pas de place, ne fait pas de bruit, ne pose pas de problème, ne prend pas la parole.

Il n’aurait pas dû se promener ce jour-là dans le champ à la limite de la propriété. Il n’aurait pas dû approcher de la grange d’où s’échappent des bruits inconnus. Il n’aurait surtout pas dû pousser les portes, se faufiler. Voir.

Paule, son visage rougi, le corps écrasé sur une meule folle, les yeux dilatés, son corps brisé par un autre corps et deux mains immenses : l’une sur la bouche de Paule, l’autre enfonce son dos. Deux mains attachées à des bras connus, un corps, Alexandre - Papa ? Retire une main, celle sur le dos de Paule yeux dilatés, bouche bâillonnée. Sa voix s’élève.

Sa voix me vide de mon sang, de mon regard, me projette dehors :

- Tu n’as rien vu !

Je n’ai rien vu. Verrai rien. Jamais. Ni dans la grange, ni dans la chambre, ni dans le champ. La bête je la vois pas. La bête aux yeux dilatés de peur. À chacune de ses apparitions, je ne vois rien, je ne dis rien, je n’invente rien.

Je cours. Le bois. Je cours. Le bâton. Je frappe. Je frappe et refrappe. Le bâton heurte la terre, rebondit, frappe l’air. Ouvre la terre. Se casse au ras de ma main.

Jeannot grandit, se cogne parfois aux meubles dans ses fuites, traîne un peu trop longtemps dans le bois où les arbres l’écoutent, en cueille les fruits et avale des noyaux de délire, rien ni personne ne l’arrête, ni Joséphine qui enfin le regarderait, ni Alexandre le Colosse qui enfin

pas pleurer        rien vu        Colosse

L’ENNEMI        commande        à

Jeannot        au cerveau de Jeannot        Alexandre

taciturne abuseur        L’ENNEMI